CHAPITRE XXVII
De la mort du Roy d*Aaru, et de la cruelle iustice qu*en
firent les ennemisé
Ia Roy d'Achem voyant le mauuais succez qu'il auoit eu en ceste iournée , eut plus de regret de la mort du Capitaine Abyssin, et de la perte de ces huict pièces d'artillerie , que de tous ceux qui auoient esté tuez au combat. Il fist donc* ques assembler son conseil de guerre pour pren* dre vne resolution. Là-dessus tous furent d'aduis de continuer le siège commencé , et d'assaillir la tranchée de tous costez; ce qui fut exécuté si pron^ptement , qu'en dix-sept iours qu'ils y trauaillerent, ils l'attaquèrent par neuf diuerses foist tellement qu'à force d'inuentidns et d'artifices de feu qu'vn Ingénieur Turc , qu'ils auoient auec eux, leur inuentoit tous les iours,. ils démo* lirent presque la plus grande partie de la tran* cbée. Dauantage , ils abbattirent deux des prin*» dpaux forts du costé du Sud , ensemble vn grand terre-pleine , qui en forme de fausse-braye def* fendoit l'entrée de la riuiere, dequoy ne pût
>8o TOT AGES ADU4NTDREUX
empescher l'efTect, toute la résistance du Roy d'Aaru ; qu'oy que les siens se deffendissent si vaillamment, que le Roy d'Achera y perdist plus de deux mille cinq cens hommes , sans y comprendre ceux que le fer et le feu auoient endoairoagez , dont le nombre estoit bien plus grand que des morts; joinct que la pluspart moururent incontinent à faute d'estre pensez. Pour le regard du Roy d'Aaru, il ne fist perte que de quatre cens hommes ; neantmoins pour ce que le nombre des siens estoit petit , et ses ennemis mieux en ordre, et mieux armez, au dernier assault qui fut donné le i3. iour de la Lune, cette bataille se termina malheureusement par l'entière défaite des gens du Roy d'Aaru ; car le malheur voulut pour luy qu'ayant faict vne sortie par le conseil d'vn sien Cacis , en qui il se fioit grandement , il arriua que ce traistre se laissa gaigner par le moyen d'vn bar d'or , qui est vn poids de quarante mille ducats, dont le Roy d'Achem kiy fist vn présent : ce que le Roy ne sçachant point en ceste sorte, il attaqua ses ennemis courageusement, et leur liura vn sanglant combat, où l'aduantage luy demeura selon le iugement de plusieurs. Mais d'autant qu'il auoit laissé pour Capitaine de la tranchée ce mâtin et perfide Cacis, il sortit quelque temps après, accompagné de cinq cens hommes, soubs prétexte de s'en
D£ FERNAND MENDEZ PINTO. l8l
aller à son* secours ^ afin de l'assister à pcflirsuiure vn si bon commencement qu'il auoit. Dequoy s'estant appcrceu vn des Capitaines de l'ennemy, qui estoit Mahometan Malabare , nommé Cutiale Marcaa, il parut incontinent sur pied^ et auec six cens Mahometans Gusarates, et Malabares qu'il auoit amenez à dessein , il gaigna les portes de la tranchée, que le traistre Cacis ne voulut aucunement deffendre, à cause du bar d'or qu'il auoit receu ; tellement que par ce moyen le Capitaine Mahometan se fist incontinent Maistre de la tranchée, à faute de résistance, et d'abord il y tua tout autant de malades et de blessez qu'il y treuua , dont le nombre se montoit à quelques quinze cens hommes, à pas vn desquels il ne voulut donner la vie. Cependant le malheureux Roy d'Aaru, qui ne pensoit à rien moins qu'à la trahison de son Cacis, voyant sa tranchée prise, accourut pour le secourir, à cause que c'estoit la chose qui luy importoit le plus. Mais ne se treuuant pas le plus fort il fut contraint de quitter le camp. Alors comme il taschoit de faire retraitte vers les fossez de la ville y sa mauuaise fortune voulut, qu'vn Turc son eunemy le tua d'vn coup d'harquebuse. De cette mort s'ensuiuit la perte de tous les autres , à cause du grand désordre qu'elle apporta parmy eux. Dequoy les ennemis furent si ioyeux , que voyant le corps
l8a VOTAGBS ADUAMTURSUZ
de cet infortnné Roy estendu sur le champ de bataille parmy les autres morts; ils le prirent incontinent ; puis après lui auoir tiré les entrailles, ils le salèrent, et le meirent dans vne caisse. Us le présentèrent depuis au Roy d'Achem , lequel aueç plusieurs cérémonies de lustice, lefist scier publiquement par diuerses pièces^ et cuire dans vne chaudière plaine d'huyie et de poix ^ auec vue espouuentable publication , dont la teneur estoit telle.
« Voicy la lustice que 6iict faire Soultan Laradin , Roy de la terre des deux Mers , et Pa^til des lampes d\>r de la chapelle du Prophète Noby , qui veut , et luy plaist , qu'ainsi scié , et x:uit dans le feu, pâtisse l'aroe de ce misérable Mahometan, pour auoir esté transgresseur de la Loy de TAlcoran, et de la parfaicte croyance des Mousselimans» de la maisoii de la Mecque. Car ceste exécution est fort iuste et conforme à la saincte doctrine du Liure des Fleurs, veu que ce meschant s'est faict voir en toutes ses œuures sans aucune crainte de Dieu , ne cessant d'enuoyer des aduis touchant les plus secrettes affaires de ce Royaume , ik ces maudits chiens du bout du monde, qui par vne grande offence, et vne insigne tyrannie, jointe à nos péchez, et à nostre nonchalance, sont maintenant Seigneurs de Malaca. » Ceste publication acheuée il se fist vu bruict eflûroyable
DE FFiiNAND MEITOEZ PJJNTO. l83
parmy le peuple , qui pour responce s'escria , « Ce chastiment n'est que trop petit pour vn crime ai exécrable, n Yoyla véritablement de quelle &çon cela se passa , et comme à la perte du Royaume d'Aaru fut jointe la mort de ce pauvre Roy, qui viuoit en si bonne intelligence auec nous , et lequel k mon aduis nous eussions peu secourir auec peu de fraiz et de peine, si au commencement de ceste guerre on l'eust assisté de ce qu'il auoit enuoyé demander par son ambassadeur. De vous dire maintenant à qui en a esté la feulte , c'est de quoy ie laisse le iugement à ceux qu'il touche le plus de le sçàuoir.