CHAPITRE rx
De quelle façon le Corsaire Capitaine du lunco , tonU vif entre les mains d'Antonio de Faria, et de ce qu'il fistauecqueluy.
Antohio de Faria ayant gaigné cette victoire de la façon que ie viens de dire , la première chose qu'il fist , fust de faire panser quelquesvns des siens qui estoient blessez, pource que cela luy importoit principalement. Puis comme il fust asseuré qii'vn des seize qu'il auoit sauun estoit le Corsaire Hinimilau , Capitaine du lunco qu'il auoit pris, il commanda qu'on l'amenast deuant luy, et après l'auotr faict panser de deux playes qu'il auoit receuës, il luy demanda qu'estoient deuenus les ieunes hommes Portu»
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^is qu'il tenoit esclaues? A quoy le Corsaire forcené de rage^ ayant respondu quMl n'en sçatioit rien, sur la seconde demande qui luy fust faicte auecique menaces, il ^lict qu'on luy donnas! premièrement vn peu d'eau , à cause que la aeicheresse luy faisoit tarir la parole , et qu'il verroit par après ce qu'il auroit à respondre. Là dessus après qu'on luy eust apporté de l'eau, qu'il beust si auidement qu'il la respandist presque toute sans en estre désaltéré , il demanda qu'on luy en baillast derechef, et que si on luy en vouloit donner A boire tout son saoul, en tel cas il s'obligeoit par la loy de l'Alcoran de Mahomet, à confesser volontairemeni tout ce que l'on desireroit sçauoir de luy. Antonio de Faria luy en fist donner alors, ensemble vne boette de confitures , dont il ne voulut manger ; mais en recompense il beut vne grande quantité d'eau, Puis s'estant derechef enquis de luy touchant les ieunes hommes Chrestiens, il luy respondist qu'il les treuueroit dans la chambre de prouë. A mesme temps Antonio de Faria les enuoya quérir par trois soldats, qui n'eurent pas si tost ouuert l'escotille pour leur dire qu'ils vinssent en haut, qu'ils les virent ' estendus emmy la place tous esgorgez. Dequoy ils demeurèrent si effrayez, qu'ils s'escrierent à l'instant, lesus, lesus, Monsieur, venez ie vous prie, et vous
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verrez vn spectacle fort pitoyable. Antonio de Faria et tous ceux qui estoient près de luy, coururent incontinent vers la proue. Mais lors que le Capitaine vist ces ieunes garçons estendus les vns sur les autres , il demeura si hors de soymesme , que ne pouuant retenir ses larmes , et leuant ses yeux au Ciel auec les mains ioinctes, Mon Seigneur lesus-Christ , dit-il tout haut, et tout en colère, benist soyez vous à iamais , de ce que vous estes si miséricordieux et si pitoyable, que de souffrir vne offense si grande que cellecy. Cela dict il les fist apporter en haut sur le , tillac , où il n'y auoit celuy de la compagnie, qui les regardant se peust empescher de pleurer, et qui ne fust aussi estonné que luy de voir vue femme auecque deux beaux enfans de six à sept ans^ la gorge couppée sans pitié, et les cinq garçons qui nous auoient appeliez , fendus du haut en bas , et les boyaux hors du corps. Antonio de Faria s'estant derechef assis , demanda au Corsaire pourquoy il auoit vsé d'vne cruauté si grande contre ces panures innocens qui estoient là estendus par terre ? A quoy il fist response, que c'estoit à cause qu'ils luy auoient esté traistes, pour s'estre monstrez à des gens qui luy estoient si fort ennemis comme estoient les Portugais ; joint qu'ayant apperceu comme quoy ils appelloient leur Dieu à leur ayde, il
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auoit voulu voir par mesme moyeu , s'il ne les deliureroit point ; Qu'au reste touchant les deux plus petits y il suffisoit que pour les faire mourir ils fussent fils de Portugais , pour lesquels il n'auoit iaroais eu de bonne volonté. Auec vne pareille extrauagance il respondist k quelques autres demandes qui luy furent faictes, et le fist auec autant d'obstination que s'il eust esté quelque démon. Apres cela comme on luy eust demandé s'il estoit Ghrestien , il respondist que non, mais qu'il l'auoit autresfois esté au temps que Dom Paul de Gama estoit Capitaine de Malaca. En suitte de ces dioses , Antonio de Farialuy demanda, puis qu'il auoit esté Ghrestien 9 quelle raison l'auoit porté à laisser la loy de lesus-Christ en laquelle il estoit asseuré de son salut, pour suiure celle du faux Prophète Mahomet , de qui il ne pouuoit espérer que la perte de son ame ? Il respondist là dessus , qu'il s'estoit résolu à cela , à cause que tant qu'il auoit esté Ghrestien , les Portugais Uauoient tousiours mesprisé, et qu'estant auparauant Gentil, tous luy parloient à descouuert , Tappellant Quiay Necoda , c'est à dire Monsieur le Capitaine , et qu'après estre baptisé l'on n'auoit point tenu de compte de luy, chose qu'il croyoit estre arriuée par la permission de Mahomet , afin de luy oùurir les yeux à se faire Mahumetan, comme il
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auoit faict depuis à Biotan , où le Roy de las* tana s'estoit trouué à la cérémonie, mesme que tousiours depuis il Tauoit fort honoré , et que tous les Mandarins Tappeltoient frère ^ à eaose de la promesse qu'il leur auoit faicte sur le sainct Liure des Fleurs , que tant qu'il viuroit il seroii ennemy iuré des Portugais, et de toute autre sorte de gens qui faisoient profession d'estre Chrestiens» Qu'au reste le Roy et le Cacb Bfoulana l'auoient grandement loué de cela , loy promettans que son ame seroit bien-beureuae sH accomplissoit ce vœu. Interrogé par mesme moyen depuis quel temps il s'estoit reoolté, quels vaisseaux portugais il auoit pris , combieo d'hommes mis à mort , et quelles marchandises volées? Il fist response qu'il y auoit sept ans qull se disoit Mahumetan ; Que le premier vaisseao par luy pris fut le lunco de Louys de Pâuia, quil prit sur la riuiere de liampoo auec quatre cent bares de poiure , sans aucunes autres dr<^es , et que s'eiji estant faict maistre , il auoit mis à mort dix-huict Portugais , outre leurs esclaues , desquels il n'auoit tenu compte , à cause qu'ils n'estoient pas gens qui peussent satisfûre au serment qu'il auoit iuré ; Qu'après cette prise il en auoit faict vne autre de qoatre Nauires, et sur icelles mis à mort plus de trois cent personnes; mais qu'il n'y pouuoit auoir plus de
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soixante et dix Portugais i et qu'il luy seinbloit que tout ce qu'il auoit pris se pouuoit monter à mille cinq ou six ceqt bares de poivre, et autres marchandises , desquelles le Roy de Pan luy en auoit pris aussi plus de la moitié pour luy donner retraicte en ses ports , et l'asseurer des Portugais, luy baillant pour cet effect cent hommes , auecque commandement de luy obeyr comme à leur Roy. Estant derechef enquis, s'il n'auoit point tué d'autrea Portugais, ou preste la main pour le faire ^ il dit que non; mais que depuis deux ans s'estant treuué en la riuiere de Choaboquec en la-coste de la Chine, il y arriua vn grand lunco auec quantité de Portugais, duquel e&toil Capitaine un aien amy intime, nommé Ruy Ix>bo , que Dom Ësteuan de Gama , pour lors Capitaine de la forteresse de Malaca y auoit enuoyé pour exercer la commerce , et qu'après auoir vendu sa marchandise il estait scirty du port grandement ioyeux, poiirce qu^il s^en re-> tournoit fort riche; mais que cinq iours après son parlement son, lunco s'estant ouuert, il y entras! grande quantité d'eau, que neponuant l'espuiser, il fust contraint de s'en retourner au mesme port d'où il estoit party. Mais que le malheur voulut pour luy, qu'à cause de l'impe^ tuosité du vent, faisant force de toutes ses voilea pour aborder plustost, le lunco coula tout à
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coup à fonds , sans que personne s'eschappast de ce naufrage que Ruy Lobo , dix-sept Portugais, et quelques esclaues, qui dans leur Esquif s*en allèrent gaigner Tlsle de Lamau, sans voiles, sans eau , et sans aucuns viures. Qu'en cette ex* tremité Ruy Lobo se fiant à l'ancienne amitié qu'ils auoient eu ensemble, Tauoit prié à genoux et la larme à l'œil, de le receuoir luy et les siens dans son lunco, qui pour lors estoit sur le poinct de faire voile à Patane, à quoy il s'estoit accordé sur cette promesse qu'en cas qu'il le fist , il luy donneroit deux mille ducats , s'y obligeant par son serment de Chrestien. Mais qu'après les auoir ainsi retirez , il fût conseillé par les Mahuroetans de ne se fier à l'amitié des Chrestiens , s'il ne vouloit bazarder sa vie, et que lors qu'ils auroient recouuré leurs forces, ils luy pren* droient son lunco, ensemble la marchandise qui estoit dedans , et qu'ils auoient accoustumé de faire de mesme en tous les lieux où ils ^e sentoient les plus forts. Ce qui fut cause que craignant que ce dequoy les Mahumetans l'aduertissoient ne luy arriuast, il les tua tous dans vne nuict pendant qu'ils dormoient; dequoy neantmoins il s'estoit repenty depuis. Cette déclaration estonna si fort Antonio de Faria, et tous ceux qui estoient autour de luy , comme en effect Tenormité dVn si raeschant acte ne le pou-
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loit requérir autrement, que sans le vouloir interroger ny l'escouter plus long-temps, on le mit à mort , auec les quatre autres qui estoient restez en vie , et ainsi ils furent tous iettez dans la mer.