‹ Les voyages advantvrevx de Fe d Mendez Pinto;Chapitre 81 sur 101 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Coitimr Antonio de Foria attaqua la ville de Nouday, et

de ce qui luy arriuu.

Lb lendemain matin vn peu dettant qu'il fust iour, Antonio de Faria fist voile à mont la riuiere atiec trois luncos, sans y comprendre la Lorche et les qtiatre barques qu'il auoit prises. £n cet équipage il s'en alla ancrer à six brasses et demie de fonds , tout auprès des murailles de la ville 9 puis faisant plier les voiles sans bruit , ny sans aucune salue d'artillerie, il desploya la bannière de marchandise à la façon des Chinois, affin que par cette apparence de paix il ne restast aucun compliment à faire, quoy qu'il sceut bien que tout cela ne seruiroit de rien enuers le Mandarin. Cela faict , de ce mesme lieu où ils estoient k l'ancre, il luy envoya vn autre messa* ger, sans faire semblant qu'il e'ust recen aucun mauuais traittement de sa part. Par ce dernier avec beaucoup de compliment il luy demandoit les prisonniers , et lui offroit pour leur rançon vne grande somme de deniers, luy promettant

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-en outre vne correspondance, et vne amitié perpétuelle. Mais tant s'en faut que ce chien de Man- <3arin fust flechy par ces paroles , qu'au contraire il fist déchirer en pièces le panure Chinois porteur de la lettre. Dequoy n'estant pas content il le fist monstrer du haut de la muraille à toute la flotte, affin de nous faire vn plus grand affront. Cet acte tragique fut cause qu'Antonio de Faria perdit entièrement le peu d'espoir que quelques* vns luy donnoient de la deliurance des prison* niers; surquoy les soldats irrités plus fort qu'auparanafit, luy dirent , que puisqu'il auoit résolu de descendre en terre, il ne tardât pas dauantage, à cause que ce delay ne seruiroit qu'à donner loisir aux ennemis de ramasser quantité de gens. Ce conseil luy semblant fort bon , il s'embarqua tout incontinent auec ceux qu'on auoit choisis pour cette action , qui estoient desia tous prests , et donna ordre dans ses luncos qu^on ne laissast de tirer continuellement sur la ville, sur les ennemis et aux lieux où ils verroient des gens assemblés; mais qu'ils se souuinssent de n'en venir là que lors qu'ils ne seroient pesle mesle auec eux. Aussi ayans mis pied à terre vn peu plus bas que la Rade, enuiron la portée d'vn fauconneau, il marcha sans obstacle le long du riuage et s'en alla droict à la ville; cependant il y auoit quantité de peuple dessus le haut des murailles

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OÙ se voyoient plusieurs enseignes de soye de dif> ferentes couleurs, et où ces barbares faisoient vn grand bruict à force de fifres, de cloches et de tambours. Par mesroe moyen auec leurs enseignes et leurs bonnets ils nous faisoient signe de nous approcher; à quoy ils entremesloient de g^nds cris, nous inonstrans par ces apparences extérieures le peu d'estat qu'ils faisoient de nous. Apres que les nôstres se furent approchés des murailles vn peu plus loing que la portée d'vn mousquet , voyla que nous vismes sortir de la ville par deux différentes portes quelque mille ou douze cent hommes, selon ce que nous en peusmes iuger, cent ou six vingt desquels es* toient montés sur des chenaux, ou pour mieux dire, sur des aridelles bien maigres, auec lesquelles ils commencèrent à courir par la campagne , pour donner l'escarmouche ; en quoy ik se monstroient si mal adroicts, que le plus souuent ils s'entrecboquoient et se laissoient choir à tous coups par terre, ce qui nous fist connoistre que ce deuoit estre de ceux d'alentour qui estoient là venus par force plustost que de leur bon gré. Alors Antonio de Faria grandement ioyeux se mist à encourager les siens au combat, et faisant signal à ses luncos il attendit les ennemis de pied ferme, sHmaginant qu'ils ne vouloient point se battre autrement que par ces

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apparences et démonstrations de fenfarons. Ton* tesfois ils recommencèrent de nouueau Tescar* mouche , faisant sans cesse la ronde à Tentour de nous , et croyant que cela suffirait pour nous donner l'espouuen te et nous faire retournera nos uaisseaux. Mais quand ils virent que nous demeurions fermes, sans tourner le dos, ainsi qu'ils croyoient, et comme ils desiraient possible que nous fissions, ils se mirent tous en vn corps, et ainsi amassés en fort mauvais ordra ils s'arresterent vn peu, sans aduancer dauantage. Alors Antonio de Faria nostre Capitaine les voyant en cette posture, fist tirer tout à coup ses Mous* quetaires , qui iusques à ce temps là n'auoient faict aucun bruit , ce qui réussit auec tant d'effect qu'il plût à Dieu que la plus part de cette belle cauallerie se laissast choir de frayeur. Alors prenant cela pour vn bon augure, nous courusmes après eux, et les ponrsuiuismes vertement, inuoquant à nostre ayde le nom de lesus; aussi son bon plaisir fut que par sa diuine miséricorde , les ennemis , nous laissant le camp s'enfuirent si estourdis et si en desordre qu'on les voyoit tomber pesle mesle les vus sur- les autres. De cette façon arriuez qu'ils furent à vn pont qui traaersoit le fossé de la ville, ils s'embarrassèrent tellement qu'ils ne pouuoient ny aduancer, ni reculer ; cependant voila suruenir

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le gros de nos gens qui sceurent si bien tirer sur eux qu'ils en firent demeurer plus de trois cens couchez pesle mesle les vns sur les autres, chose pitoyable pour en dire le yray , car il n'j en eut pas vn qui eust Tasseurance de mettre la main à lespée. En inesme temps poursuivant a^ demment la première pointe de cette victoire, nous courusmes à la porte ^ où nous trouuas» mes le Mandarin à la teste de six cens hommes, monté sur vn bon cheual, auec vne cuirasse garnie de velours violet à l'antique , que nous sceusmes depuis auoir esté à vn Portugais nommé Tome Pyrez, que le Roy Dom Emmanuel de glorieuse mémoire auoit enuoyé pour Ambassadeur à la Chine, dans le nauiro de FernaDcl Perez d'Ândrade, au temps que les Indes estoient gouuernées par Lopo Suarez d'Albergaria. A l'entrée de la porte le Mandarin et ses gens nous voulurent faire teste, ce qui fut cause que les vns et les autres nous eschanHasmes si fort au combat, que dans vn quart d'heure les eone> mis se meslereut tous parmy nous auec beau* coup moins de crainte que ceux de dessus le pont. Cependant il arriua par vn grand bon heur, que d'vn coup de haixjuebuse qu vn de nos valets tira, il frappa le Mandarin droict k Teste* mach« et le ietta de son cheual ai bas; ce qui effraya tellement les Chinois > que tous rnseroblo

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tournèrent le dos aussi tost, et sans tenir aucun ordre ils commencèrent à se retirer dans les portes, n'y ayant personne parmy eux, quieust Fesprit de les fermer, si bien que nous les chassasmes deuant nous à grands coups de lance, comme si c'eust esté du bestail. Ainsi ils s'enfuirent pesle mesle le long d'vne grande rué, et sortirent par vne autre porte qui estoit du costé de la terre par où ils s enfuirent tous sans qu'il en demeurast vn seul. A Theure roesme Antonio de Faria ayant assemblé tous les siens en vn gros , de peur qu'il n'arriuast quelque desordre s'en alla auec eux droit à la prison , où estoient emprisonnés nos compagnons , qui nous voyant firent vn grand cry, disants, Seigneur Dieu noisericorde. Les portes et les grilles furent incontinent rompues à coups de haches, si bien qu'auec l'ardeur qu'vn chacun s'y portoit on' les mit en pièces, et l'on osta les fers à ces panures prisonniers nos compagnons , qui par ce moyen furent deliurez en fort peu de temps. Alors il fut commandé aux soldats, et k tout le reste des Gens de nostre compagnie, que chacun en son particulier taschast de butiner ce qu'il potirroit, afin que sans parler par après d'aucune sorte de partage 9 les vns et les autres demeurassent maistrès de ce qu'ils auroient pris. Toutesfois Antonio de Faria les pria que cela se fist prompte**

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menty et ne leur donna pour cet effect que demie heure de temps: à quoy tous s'accordèrent trèsvolontiers, et ainsi ils se mirent à piller les maisons. Cependant Antonio de Faria s'en alla en celle du Mandarin qu'il prist pour sa part, et y treuua huict mille Taeis en argent , ensemble cinq grands vases tous pleins de musq qu'il fist garder. Pour le surplus il le laissa aux valets qui estoient auec luy , lesquels y trouuerent encore beaucoup de soyes torses, ensemble quantité de satins, damas, et de porcellaines fines ^ dont chacun en prist autant qu'il en pût porter, si bien que les quatre Barcasses et les trois Champanas où nos gens s'estoient débarqués furent par quatre diverses fois chargés et déchargés dans le lunco, et ainsi il n'y eust si chetif valet de marinier parmy nous qui parlast de ce butin autrement que par caisses, sans y comprendre co qu'vn chacun d'eux celoit à part-soy. Mais comme Antonio de Faria apperceut qu'vne heure et demie s'estoit passée à butiner, il fist (aire retraitte aux siens, qui estoient tellement eschauffés au butin, qu'il n'y auoit aucun moyen de les rassembler, ce qui fut encore plus remarqué aux personnes de qualité que non pas aux autres : voyla pourquoy le Capitaine appréhendant qu'il n'arriuast quelque desastre à cause que la nuict s'approchoit, fist mettre le feu à la ville

par dix ou douée endroicts, qui pour estre près*

que toute bastie de sapin et d'autre bois, s'em*

brasa si fort en moins d'vn quart d'heure ^ qu'à

la voir ainsi brusler, on Teust prise pour vn

pourtraict de TEnfer. Ces choses ainsi mises à

fin et tous nos hommes s'estans retirés Antonio

de Faria s'embarqua sans aucun empeschemeut ,

et tous nos gens furent satisfaits et contens , em*

menans auec eux plusieurs belles filles : sans

mentir, c'estoit pitié de les voir mener quatre à

quatre et cinq à cinq , liées auec les mesches des

mousquets, et toutes désolées, pendant que les

nostres ne faisoient que rire et chanter.

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