CHAPITRE LXIX
De quelle fii<;on Antonio de FariA fut mené o PEgllv, et de ce qui i*y passa iusqu*à ce que la Heaae fuit acheuée.
Antokio de Faria partit à l'instant pour sVn aller à VEglise, où Ton le voulut conduire k cou* uert dVn riche daiz^ que six des principaux habilans et des plus honorables de Liampoo lur tenoient tout pi^esl: ; mais il ne le voulut tamais accepter , leur disant qu'il n'estoit point né pour receuoir vn si grand honneur qu'on luy vouloit faire. Cela dict, il poursuiuit son chemin sans autre pompe que l'ordinaire , accompagné de beaucoup de gens, tant Portugais, qu'autres dt*
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iiuers pays 9 que le commerce auoit (aid rendre ^n ce port , pour estre le meilleur et le plus riche ^ui fust alors en cette contrée. Cependant de c|uelque costé qu'il iettast ses yeux, il ne voyoit q|ue resiouîssances publiques, qui consistoient en dansesymommeriesyieux et intermèdes de plusieurs façons , de Tinuention de ceux du pays qui conuersoient parmy nous; ce que les vns faisoient par prières, et les autres pour y estre forcez , sur peine de payer l'amende à laquelle on les condamnoit : Toutes lesquelles festes e&« toient rendues plus splendides par les trom« pettes, cornets k bouquin, haut-bois, flûtes, harpes , violes, fifres , et tambours , qui s'oyoient de toutes p^rts, et se confondoient dans vn labyrinthe de voix à la Chinoise, qui estonnoient tellement le sens , qu'on ne sçauoit si c'estoit vn songe, tant la chose paroissoit extraordinaire* Comme il fut arriué à la porte de l'Eglise, voilà venir au deuant de luy pour le receuoir huict Prestres reuestus de chappes en broderie, et de toiles d'or et d'argent , qui allans en procession se mirent à chanter le Te Deum. A quoy respondit incontinent vn concert de plusieurs belles voix entremeslées à l'orgue, d'où se formoit vne musique aussi harmonieuse qu'on sçauroit ouïr dans la Chappelle de quelque grand Prince. En cet appareil il fut mené tout doucement iusqu'au
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grand Autel , où il y auoit vn daiz de damas blanc, et près d'iceluy vne cliaire de velours iocarnadin • et au bas dHcelle vn carreau du mesme velours. Il s'assist alors dans la chaire , etoiiïst vno grande Messe qui fut célébrée auec beaucoup de cérémonies y et vn concert merueilleux tant de voix que d'instrumens. La Messe acheuée suiuit la prédication , qui fut faite par Estienne Nogueyra^ homme d^aage fort honorable, et Curé du lieu. Mais de qui il faut aduoûer que pour la discontinuation de la chaire , il estoit peu versé en matière de Sermons; joint qu'il n'auoit du tout point de lettres; et toutesfois ce iour*là voulant passer pour sçauant homme en vne solemnité si remarquable , il s'aduisa de faire monstre de sa belle Rhétorique. Pour cet effect il fonda tout son Sermon sur les Loiianges d'Antonio de Faria, et ce en termes si mal rangez, et si hors de son sujets que ce Chef en demeura tout honteux; ce qui fut cause que quelques-^ns de ses amis le tirèrent trois ou quatre fois par son surplis pour l'obliger à se taire, à quoy s'esueillant comme en sursaut , et tournant k visage vers ceux qui luy disoient qu'il s'inoposast silence , « le n'en feray rien , leur dit-il, et ne laisseray pas de passer outre ; car ie ne ôîs rien qui ne soit véritable , et que ie n'afferme dessus les saincts Euangiles. Cela estant, laisser.-
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«noy parler ie vous prie , car i'ay faict vn vœu à Dieu de ne me désister iamais des louanges de Monsieur le Capitaine , à cause qu'il le mérite I)ien pour m'auoir sauué sept mille ducats, que i'auois enuoyé d'emploitte dans le lunco de Mem Taborda, que le chien de Coja Acem m*auoit deaia faict perdre en .ce jeu : Que maudite soit aussi Tame d'vn si dangereux ioûeur et d'vn si ineschant diable 9 et plaise à Dieu qu'il en porte à iamais la peine en Enfer^ et dictes tous Amen auec'moy. » Cette conclusion prouoqua si fort à rire toute rassemblée qu'on ne se pouuoit entendre dans l'Eglise, à cause du grand bruit qu'on y faisoit; ce tumulte finy il sortit de la Sacristie six petits garçons habillez en Anges , et tenans en main des instrumens de musique tous surdorez. Alors le mesme Prestre s'estant mis à genoux deuant l'Autel de nostre Dame de la Conception, ayant les mains leuées au Ciel, et les yeux baignez de larmes, se mist à chanter à haute voix ces paroles, Vierge vous estes vne rose. A quoy ces petits garçons respondirent fort mélodieusement auec leurs instrumens, ce qui fut chanté auec tant d'harmonie et de deuolion, qu'il n'y eut celuy de la compagnie qui pust retenir ses larmes. Cela faict, le Curé prist vne grande guiterre à l'antique, auec laquelle entonnant le mesme, il recita quelques couplets fort deuots
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toute d*or, comme grands bassins, salières , et couppes fort agréables à la veuê, si de temps m temps elles n*eussent donné de Tenuie à ceux qui les regardoient. Apres qu*on eut congédié ceux qui n^estoient pas du banquet , il n'y demeura que les conuiez, qui estoient quatre-vingt co nombre y sans y comprendre cinquante soldats d'Antonio de Faria. S'estans mis à table ils furent serais par de ieunes filles grandement belles, et fort bien vestuës à la mode des Mandarins. A chaque seruice qu*on portoit sur table elles chantoient au son de certains instrumens mélodieux, dont iouoient quelques autres de leur compagnie. Pour le regard d'Antonio de Fnria il fut seruy par huict femmes , filles d'honnestes marchands I extrêmement blanches et gentilles, à qui leurs pères en auoient donné la perraission, et les auoient là menez de la ville, pour Tamour de Matthieu Brito, et de Tristan de Gaa. Elles estoient vestuës en Sereines , et portoient la viande sur table en dansant au son de diners instrumens; cho&e merueilleuse à voir, et dequoy tous les Portugais demeurèrent forteslon* nez y ne pouuant assez louer Tordre et la gentillesse de ces magnificences , dont leurs oreilles et leurs yeux estoient charmez ; ce qu'il y auoit de remarquable aussi, c'est qu'à chaque fois qu'ils beuuoienty l'on faisoit sonner les troni-
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1t>ett.es, les haut-bois et les tambours Impériaux; ^ïti cet ordre le banquet dura bien deux heures, l^endant lesquelles il y eut tousiours des inter* -nacdes à la Portugaise et à la Chinoise. le ne m'arresteray pas icy à vous rs^conter la délicatesse et Fabondance des viandes qu'on y serait, pource que ce seroit vne chose superflue, voire infinie de déduire chaque chose en particulier. Il me suffira de vous dire que ie mets fort en doute s'il se peut faire vn festin , si ce ifest en fort peu d'endroits, qui surpasse celuy-cy en aucune chose que ce soit. Âpres que les tables furent leuées ils s'en allèrent à vn autre carrefour, enuironné d'eschaffauts tous tendus de soye, et qui estoient tous pleins de monde, là se voyoit vne grande place dans laquelle on courut dix taureaux et cinq cheuaux saunages ; ce qui fut vn passe-temps si agréable qu'on n'en eust sceu auoir vn plus beau , durant lequel on ouït retentir de toutes parts quantité de trompettes , . de fifres et de tambours , tant Impériaux, qu'ordinaires. En suitte dequoy furent représentées plusieursr mommeries de diuerses inueîitions. Or pource qu'il estoit desia tard , et qu'Antonio de Faria voulut de rechef s'embarquer pour s'en aller passer la nuict dans ses vaisseaux , il en fut empesché par ceux de la ville, qui ne le voulurent iamais permettre ; car on luy auoit ap-
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pre$té desia pour logis les maisons d*» Tristan de Gaa et de Matthieu de BritOi ayant &ict faire pour cela vne galerie de Tvneà Tautre, là il fut logé fort commodément durant cinq mois de temps qu'il fut de séjour, sans iamais manquer de diuertis^emens et de nouueaux passe-temps ^ qui consi^toient en pescheries i et en diuerses sortes de chasses de voleries de faucons et d'esperuien, ensemble à d'autres de cerfs, $angliei*s , taureaux et chenaux saunages, dont il y en a quantité dans cette Isle ; à quoy furent joints aussi diuen jeux et pas&çotemps de farces et momnaeries de plusieurs sortes , sans y comprendre les magnifiques banquets qui se Ciisoient, tant les Festes, que les Dimanches , et en quelques autres iours de la sepmaine ; de manière que nous passasmes là ces cinq mois de temps, auec tant de diuer tissement et de plaisir , que lors que nous en partismes nous ne croyons pas y auoir esté seulement cinq iours. Ce terme expiré f Antonio de Faria fit ses préparatifs de vaisseaux et de gens, pour s'en allerauxminesdeQuoanjaparu.Ord'ao* tant qu'il estoit en vne saison fort propre khire ce voyage 9 il se résolut de partir le plus proniptement qu'il pourroit. Mais il arriua cependant que le Corsaire Quiay Panjan fut saisi d'vne si grande maladie qu'il en mourut quelques iours après , et ce au grand regret d'Antonio de Faria
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rg\ii l'affectionnoit infiniment, parce qu'il treu*- I m oit en luy des qualitez fort dignet de son amitié f vLAiMi le fist«il enseuelir honorablement f comme etfttaot le dernier deuoir que Ton peut rendre k ^n amy. Âpres la mort de Quiay Panjan on luy oonseilla de ne se point bazarder en ce voyage , à cause que Ton tenoit pour chose asseurée que t:oul; ce pays estoit en armes , et en reuolte pour les grandes guerres que le Prechau Muan auoit auecle Roy de Chammay , ensemble aueclesPa^ fuaas et le Roy de Cbampaa, sur quoy luy fut donné vn aduis en ce mesme lieu d'vn &meux Corsaire qui se nommoit Similau , qu'il s'en alla chercher incontinent; et l'ayant treuué il luy raconta de grandes merueilles d'vne Isle appellée Gallempluy^ où il Fasseiira qu'il y auoit dix-sept Roys de la Chine ehseuelis en des tombeaux d'or^ ensemble vue grande quantité d'idoles de mesme matière, il adjousta là-dessus que la plus grande difficulté qu'il y eust en cela, c'estoit de charger les Nauires. Ce mesme Corsaire luy fist le reçit des grands thresors qu'iKy auoit en cette Isle, dontie ne veux point traicter icy, pource que ie me doute bien que ceux qui en liroient la relation n'en voudroient rien croire. Or comme Antonio de Fana estoit naturellement fort cu«rieux , et porté de cette mesme ambition à laquelle tous les soldats sont enclins^ il presta
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Toreille tout aiissi-tost à l'aduis de ce Ghioois, si bien que pour tarder dauantage il se résolut de le suiure. Ainsi sans en chercher d*aatre tesmoignage que ce récit, il entrepris! de s'exposer à ce hazard , et de faire ce voyage , sans qu'en particulier il voulust prendre conseil de personne ; dequoy quelques«vns de ses aniis s'offenoerent auecque raison.