U REGNE ET DE LA VIE DE CYRUS
Les auteurs diffèrent d'opinion surla manière dont se termina la brillante carrière de Cyrus.
Xénophon^ qui a voulu en faire un modèle parfait de l'art de régner, s'est assez souvent écarté de l'exactitude historique. Voici comment il raconte la mort de ce prince. C'est M. RoUin qui va parler, d'après l'historien gréé.
« Également aimé de ses sujets naturels et des nations conquises, Cyrus jouissait en paix du fruit de ses travaux et de ses victoires. Sota empire était terminé à l'orient par'l'inde, au nord par la mer Caspienne- et le pont Eùxîn , au couchant par la mer Egée,' a W midi par l'Ethiopie et la mer d'Arabie. Il établit sa dejneure au milieu de tous ces pays , passant ordinairement sept mois à Babyldrie, pendant l'hiver , parce que le climat y est ( haud j trois mois à Suse, pendant le printemps, et deux mois à Ecbalane , durant les grandes chaleurs de l'été.
« Sept années s'étant ainsi écoulées, Cyrus vint en Perse pour la septième fois depuis l'établissement de sa monarchie : ce qui niarque qu'il y allait régulièrement une fois chaque fimiçe. Cambyse éuit mort il y avait déjà quel-
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que temps , et lui-même e'tait assez vieux , avant pour lors soixante-dix ans, dont trente a'élaieut passées depuis qu'il avait été déclare général dts Perses^ neuf depuis la prise de Babylone , et sept depuis qu'il avait commencé à régner seul après la mort de Cyaxare.
« Il conserva jusqu'à la lin une santé forte et robuste, qui était le fruit de la vie sage el frugale qu'il avait toujours menée ) au lieu que ceux qui s'abandonnent à la crapule et aux débauches, ressentent souvent toutes les incommodités de la vieillesse, lors même qu'ils sont encore jeunes, Cyrus , dans un âge fort avancé, avait encore toute la vigueur de la jeunesse.
« Sentant approcher le jour de sa mort, il fit venir ses enfans , car ils l'avaient suivi dans ce voyage, et assembla les grands de l'empire. A^rès avoir remwcié les dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie, et leur aMoir demandé une pareille protection pour ses enfans, pour ses amis, pour sa patrie, il déclara Cambyse, son fils aine, son successeur, et laissa à l'autre, q\n s'appelait Tanaoxare, plusieurs gouvernemens fqrt cor.sidérables. 11 leur donna à l'un et à l'autre d'excellens avis, en leur faisant entendre que le ferme appui des trônes n'était ni la Aasle étendue des pays, ni le grand noinbie des
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troupes, ni les richesses immenses, mais le respect pour les dieux, la bonne inlelligeace enire les frères, et le soin de se f;iire tl de se coîisei-ver de fidèles amis. « Je vous conjure « donc, leur dil-il, mes enfans, au nom de-s « dieux, de vous porter respect l'un à l'aAilre, « si VOU& avez encore quelque envie de m-'. « plaire à l'avenir. Car je ne pense pas qu'à « cause qtic vous ne me verrez plus après ma « moi t, vous csliiîiiez qae Je ne sois plus rien. « Vous n*avez pas vu mon âme jusqu'à prc?- « «eait; roug n'avez pas laissé de connaître par « ses actions qu'elle existait vérilaLlement- Peu- « sez-vous que Ton continuât d'honorer c^ux « de qui les corps ne sont plus que cendre«, « si leurs âmes u'aVaient plus aucune piiis- « sauce? iSon, non, iftes enfans, je n'ai ja- « mais pu croire que l'itme vécût tandis qu'elle « est da'isi^ '^^ corps mortel , et qu'elle moti- « rût lorsqu'elle s'en sépare ; que si je me « Ironi^je , et qu'il ne reste plus rien de Maoi « »|M-ès ma mort, du moins craignez ^es d^e,u jc , tt qui ne meurent point, qui; voient tout, et « de .q«i la puissiuice e«t infinie. Ciaignez-lcs, u et que cette crainte vous empêche de rien « faire jamais , ni m4»ue de ricji mettre en « délibération qui soit contraire ou à la rc- « ligion ou à la justice. Apres eux, craiguya « les horames et les siccles à venir, Le* d;çjA;t
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< ne vous ont point caché dans robsciirilé , « mais vous ont exposé sur an grand théâtre, « à la vue de tout Tunivers. Si vos actions M sont pures et droites , soyez certains que vous « en serez et plus honwéa et plus puissans. « Pour mon corps, mes enfans, lorsqu'il sera tt privé de vie, ne Fenfermez ni dans l'or ni « dans l'argent, ni dans quelque autre maa iLère que ce soit ; vendez-le promplcmeut à « la terre. Y a-t-il rieii de plus heureux que « d'être raélé et en quelque sorte incorporé tt à. la bientailrice el à la nièi*e commune (h< « tous les hommes ? » Après avoir donné sa main à baiser à tous ceux qui étaient prosens, se sentant défaillir ,, il prononça encore ce» dernières paroles : « Adieu , mes chei-s en- « tans j puissiez-vous mer>er une vie heureuse, a Portez de ma part ce dernier adieu à votre « racre ; et vous, mes fidèles axuis, tant abseos^ « que présens , recevez mes dermers adieux , « et vivez en paix. *
Après avoir dit ces paroles, il se' couvrit le visage, et mourut égaiement regretté de lo«s les peuples.
H«-odole et Justin racontent la. mort de ('y-
TUS d'une manière toute différente. Il est utile
de rapprocher leur récit de celui de Xénophon r
\v lecteur se décidera entre ces historiens.
« Ce prince , diseiil-ils , ayant porté la gueripe
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contre les Scythes ^ et les ayant attaqués dans lin premier combat , fit semblant de prendre la fuite, après avoir laissé dans la campagne une grande quantité de vin et de viande. Les Scythes ne niiiuquèrent pas de se jeter dessus. Cyrus revint contre eux, et les ayant trouvés tous enivrés et endormiis, les défit sans peine, et fit un grand nombre de. prisonniers , parmi lesquels se trouva le fils de la reine , nommée Tomyris , laquelle commandait l'armée. Ce jeune prince, que Cyrus avait refusé de rendre à sa mère , étant revenu de son ivresse , et ne pouvant souffrir de se voir captif, se donna la mort. Tomyris , animée par le désir de la vengeance, présenta un second combat aux Perses , et les ayant attirés à son tour dans des embûches, par une fuite simulée , en tua pl«s de deux cent mille/ avec leur roi Cyrus; puis, ayant fait couper la tête de Cyrus, elle la mit dans un vase plein de sang, en- 1 lui insultant par ces paroles : Cruel que tu es, rassasie-toi après ta mort du sang dont tu as eu soif pendant ta vie , et dont tu as toujours été insatiable. »
M. Roi lin , après avoir rapporté ces versions bien diverses de la mort de Cyrus, expose les raisors pour lesquelles il croit que l'on doit donuer aîi récit de Xéuophon. la préférence sur ceiui d'iiérodole. Je vais les japporler,
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pour ne rien laisser à désirer sur un sujet aussi inle'ressaut.
« Le re'cit que fait Hérodote des premier» comniencemens de Cyrus a bien plus l'air d'une fable que d'une histoire. Pour ce qui regarde sa mort , quelle apparence qu'un prince si expërimeulé dans la guerre , et plus recommandable alois par sa prudence que par son courage, eût donné ainsi dans des embûches qu'une femme lui aurait préparées? Ce que le même historien rapporte du brusque emportement et de la puérile vengeance de Cyrus contre un fleuve , où l'un de ses chevaux sacrés s'était noyé, et qu'il fît couper sur-le-champ, par son armée, en trois cent soixante canaux, combat directement l'idée qu'on a de ce prince, dont le caractère était la douceur et la modé-^ ration. D'ailleurs, est-il vraisemblable que Cyrus, marchant à la conquête de Babylone , perdît ainsi un temps qui lui était si précieux , consumai l'ai'deur de ses troupes dans un tra^ vail si inutile , et manquât l'occasion de sur» prendre les Babvloniens, en s'amusaut à faire la guerre à un fleuve , au liçu de la porter contre ses ennemis.
(c Mais ce qui décide sans réplique en fiaveur de Xénophon, est la confoimité de son récit avec l'Écriture sainte, où l'on voit que, bien loin que Cyrus eût élevé l'empire des Perses
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Sm* la ruine de celui des Mèdes , comme le marque Hérodote ^ ces deux peuples , de concert, attaquèrent Babylone, et joignirent leurs forces pour abattre cette redoutable puissance, a D'où peut donc venir une si grande différence entre ces deux historiens? Hérodote nous l'explique dans l'endroit même où il lap^ porte la naissance de Cyrus, et dans celui où il parle de sa mort. 11 avertit que dès-lors i\ y avait différentes manières de raconter ces deux grands événeraens. Hcrodolp a suivi celle qui était de son goût, et l'on voit qu'il aimait 1rs choses extraordinaires et merveilleuses, et qu'il y ajoutait foi Irès-facilerient. Xénophor^ était plus sérieux pt moins crédule, et il nous avertit, dès le commencement de cette histoire, qu'il s'était informé avec soin de la naissance de Cyrus , de son caractère et de son éducar tion. » ( Extrait du '}.^ yoL de V Histoire (u\çienne de Rollin. )