‹ Les voyages de CyrusChapitre 15 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

DE LA THÉOLOGIE DES rAÏEKSi

Je commence d'abord par les mages, ou les philosophes persans. Selon le le'moignage d'IIerodole (i), les anciens Perses n'avaient ni slalues ^ ni temples, ni autels. « Ils appellent « folie , dit cet auteur , de cioire, comme les « Grecs, que les dieux ont une figure et une « origine humaine. Us montent sur les plus k hautes montagnes pour sacrifier. II n'y a. « chez eux ni libations, ni musique, ni of- « fraudes. Celui qui fait le sacrifice mène U « victime dans un lieu pur , et invoque Ii^ « dieu auquel il veut sacrifier, ayant la liar« X( couronnée de myrte. Il n'est pas permis a au sacrificateur de prier pour lui en parti- « culier j mais il doit avoir pour objet le bien « de loule la nation , et il se trouve £iin*t « compris avec tous les autres. *

Strabon rend le même témoignage aux aucitfns Perses {i). « Ils n'érigeaient ni statues

(i) Hércd. Clio (*), lib. i,p.S6, edit. Franco/. jCoSi (2) Strabon j lib. i5,p. ^52, edit. Lut. Paris, an \SxOi, (*) Hérodote a dùdié i chacune àti Muscs uo tt-!- lirreo dr »i% £uioirc.

Siô DISCOURS

tt ni autels , dit cet historien. Ils sacrifiaient « dans un lieu pur et fort élevé', où ils im- « molaieut une victime couronnée. Quand le . « mage en avait divisé les parties, chacun « prenait sa portion. Ils ne laissaient rien pour « les immortels, disant que Dieu ne veut autre « chose que l'âme; de la victime. »

LesOrienlaux, persuadés de la métempsycose, croyaient que la victime était animée d'une inlelligence, dont les peines expiatrices finissaient par le sacrifice.

Il est vrai que les Perses, ainsi que les autres païens, adoraient le feu , le soleil et les astres j mais on verra qu'ils les regardaient uniquement comme des images visibles et des symboles d'un dieu sUpréme , qu'ils croyaient être le seul maître de la nature*

Plutarque nous a laissé^ dans son traité d'Isis €t d'Osiris , un fragment de la théologie des mages. Cet historien philosophe nous assure qu'ils définissaient le grand dieu Oromaze , le principe de lumière qui a tout opéré et tout produit (i). Us admettaient encore un autre dieu, mais subalterne , qu'ils nommaient Mythras , ou le dieu mitoyen. Ce n'était pas un ^tre coéternel avec la divinité suprême, mais la première production de sa puissance , qu'il

( I )Plut, de Isid, et Osir., edit. Lut. Paria. f an, 1624, jp. 530.

SUR LA MYTHOLOGIE. Sai

avait préposée pour être le chef des intelli-» gences.

La plus belle définition de la divinité , qui se trouve parmi les anciens , est celle de Zoroaslre. Elle nous a été conservée par Eusèbe (i) dans sa Préparation évangélique. Cet auteur n'était pas trop favorable aux païens j il cherchait sans cesse à dégrader leur philosophie. Cependant , il dit avoir lu mot pour mot les paroles suivantes dans un livre de Zoroàslre , qui existait de son temps , et qui avait pour litre : Recueil sacré des monument persans.

« (2) Dieu est le premier des incorruptibles, « éternel , non engendré. Il n'est point com- « pose de parties j il n'y a rien de semblable « ni d'égal à lui. Il est auteur de taut bien, « désintéressé , le plus excellent de tous les « êtres excellens , et la plus sage de toutes « les intelligences 3 le père de la justice et des « bonnes lois ; instruit par lui seul , suffisant m. à lui-même , et premier producteur de 1» « nature. »

Les auteurs modernes des Arabes et des Persans , qui nous ont conservé ce qui reste

(1) Evèque de Césavée , mort vers l'an 333. Il avait une mémoire prodigieuse , qui faisait dire qu^il savait tout ce qui avait été écrit avant lui.

(2) Euseb. Prep. Evang., lib. i,p. 42. Edit. Paris.

tûi bîSCOURâ

de l'ancienne doctrine de Zoroastre ^ paritii lès Guèbres et les Ignicoleé , assurent que les prejniers mages n'admettaient qu'un seul principe e'ternel;

Abulféda^ cite' par le célèbre docteur Potok, dit que, selon la primitive doctrine des Perses (i), « Dieu était plus ancien que la « lumière et les ténèbres, et qu'il avait existé te de tout temps,- dans ijne solitude adorable ^ ic sans compagnon et sans rival. »

Saris tha ni , cité par M. Hydde , dit que «les te premiers mages {i) ne regardaient point lé « bon et le mauvais principe comme coéter*»' « nels , mais qu'ils croyaient que la lumièi'e « était éternelle, et que les ténèbres avaient été « produites par l'infidélité d'Abriman , chef « des génies. » "^il^^

M. Bayle dit , dans son Dit lionnaire , que les anciens Perses étaient tous manichéens. 11 aurait sans doute abandonné ce sentiment, s'il avait consulté les auteurs originaux. C'est ce que ce célèbre critique ne faisait pas toujours* Il avait un génie capable de tout approfondir, mais il écrivait quelquefois à la hâte , et se contentait d'effleurer les matières les plus gra-» Ves; d'ailleurs , on ne peut justifier cet au-

(i) Pocok. Specil. hist. u4rab. , p. i46. (2) Hydde Relig. ant. Persan cap, ix,p. 161 ^ et tap. XXII, p. 290.

Sun LA MYÎHOLÔGtÉ. 3^^

teur d'avoir trop aimé l'obscurité désolatite du pyrrhonisme. Il semble , dans ses ouvrages f être toujours en garde contre les idées satisfaisantes sur la religion. 11 montre avec art et subtilité tous les côtés obscurs d'une question f mais il en présente rarement le point lumi-* neux, d'où sort l'évidence. Quels éloges n'eût-» il pas mérités, s'il avait employé ses rares la-* lens plus utilement pour le genre humain!

Telle est la llkéologie des anciens Perses, que j'ai mise dans la bouche de Zoroaslre j les Egyp« tiens avaient à peu près les mêmes principe» que les Orientaux. Rien n'est plus absurde que l'idée qu'on nous donne ordinairement de leur théologie j rien aussi n'est plus outré que le sens allégorique que certains auteurs ont Voulu trouver dans leurs hiéroglyphes (i).

D'ua côté, il est difficile de ci'oire que la nature humaine puisse jamais être assez aveu-" glée pour adorer des insectes, des reptiles et des piaules qu'on voit naître et périr tous les jours, sans y attribuer certaines vertus divi* nés , ou sans les regarder comme des symbole»

(i) « Cn appelle hiéroglyphes les figures sacre'e* « dont les Égyptiens cbargnaieut la plupart de leurs mo^ K iiumeiis , et dont l'assemblage formait utïe écriture « nommée hiéroglyphique. Cette écriture était parti* « cuiière aux prêtres , et inintelligible au reste de la aa-* « lion, a [ Die t. des beaux-Arts , de Mi'.l. J

de quelque puissance invisible. Dans les pays les plus barbares on trouve quelque connaissance d'un élre supérieur, qui fait l'objet de la crainle ou de l'espe'rance des sauvages les plus grossiers. Quand on supposerait qu'il y a des peuples tombés dans une ignorance assez profonde pour n'avoir aucun sentiment de la divinilé, il est certain que l'Égyple ne saurait être accusée de cette ignorance. Tous le-s Jiistoriens sacrés et profanes parlent de ce peuple comme de la plus sage de toutes les nations^ et l'un des éloges que le Saint-Esprit donne à Moïse et à Salomon^ est qu'ils étaient instruits dans toutes les sciences des Égyptiens. L'esprit divin aurait-il loué ainsi la sagesse d'une nation tombée dans une barbarie assez grossière pour adorer les oignons, les croccpdiles et les reptiles les plus méprisables?

D'un autre côté, certains auteurs modernes veulent trop exalter la théologie des Egyptiens, et trouver dans leurs hiéroglyphes tous les mystères du christianisme. Après le déluge, ^ioé ne laissa point sans doute ignorer à ses enfans les grands principes de la religion sur les trois états du monde. Cette ti'aditio^i a pu se répandre de génération en génération parmi tous les peuples de la terre ^ mais il ne faut pas conclure de là que les païens eussent des idées aussi claires sur la nature divine et sur

le Messie qu'en avaient les Juifs. Celte supposition, loin de rendre hommage aux livres sacrés, les dégrade. Je tacherai de garder 1© juste milieu entre ces deux extrémités.

Plutarque, dans son traité d'Isis et d'Osiris,' nous apprend (i) que la tliéologie des Égyp-^ tiens avait deux significations; l'une sainte et symbolique, l'autre vulgaire et littérale ; et, par conséquent, que les figures des animaux qu'ils avaient d^ns leurs temples , et qu'ils paraissaient adorer, n'étaient que des hiéroglyphes , pour représenter les attributs divins. Suivant cette distinction , il dit qu'Osiris signifie le principe actif ou le très-saint; (2) Isis, la sagesse ou le terme dq son opération j Orus , la première production de sa puissance, le modèle selon lequel il a tout produit, ou l'archétype du monde.

Il serait téméraire de soutenir que les païens aient jamais eu aucune connaissance d'une trinilé de personnes distinctes dans l'unité indivisible de la nature divine; mais il est constant que les Chaldéens et les Égyptiens croyaient que tous les attributs de la divinité pouvaient se réduire à tr^ïa : puissance, intelligence et amour. Us distinguaient aussi trois sortes de mondes : le monde sensible, le monde aériei^

(i) plut, de Isid. et Osir. , pag. 35i, (a) Jbid. p. 373 , 3^4 et 3^5^

3i6 DISCOURS

pt le raonde élhëréen. Dans chacun de ces mon» des ils reconnaissaient encore trois principales proprie'Lés , figure , lumière et mouvement j matière, forme et force (i). C'est pour cela que les anciens philosopLes regardaient le nom-bre trois comme mystérieux.

En lisant avec attention le traité de Pluiar-t que, les ouvrages de Jamblique (2), et tout jce qui nous reste $ur la religion des Orientaux <Bt des Égyptiens, on veira que la mythologi» de ces peuples regarde principalement les ope-? calions internes et les attributs de la divinité j comme celle des Grecs, ses opérations externes ou les propriétés de la naluie. Les Orient taux et les Égyptiens avaient l'esprit plus subtil et plus métaphysique que les Grecs et les Romains. Ces derniers aimaient mieu^ les sciences qui sont du ressort de l'imagination et du sentiment. Celte clef peut ser^ vir beaucoup à l'intelligence des anciennes pjythologics.

Plutarque conclut ainsi son traité d'Isis et id'Osiris. (3) « Comme on dit que celui quji

(i) Voyez j^than. Kircîi. <Sdip.^gyP'} lom r , p. 144 ' jusqu'à la page 167; et tom. 11, pag. i52,

(2) Deux pliilpsophes de ce ncm ; l'un niort sou» Constantin , l'autre sous Valens. On ignore quel est ceJu| des deux qui a écrit sur les poystères des Eg^ptiepji,

(3) rages 3^7 et 378,

« lit les ouvrages de Plpton , lil Platon , et « celui qui joue la comédie de Ménandre, joue « Ménandre , de même les apciens ont appelé « du nom des dieux les différentes productions K de la divinité," » Plutaïque avait dit plus haut, « qu'il faut prendre garde de ne pas « transformer, dissoudre et dissiper la nature « divine en rivières, en vents , en végétations, a en formes et en mouvemens corporels j ce « serait ressembler à ceux qui croient que les « voiles , les câbles , les cordages et l'ancre a sont le pilote 5 que le fil, la trame et la « navette sont le tisserand. Par cette conduite « insensée, on blasphémerait contre les puis- « sances Célestes , en donnant le nom de dieu « à des natures insensibles, inanimées et corrupr^ « liblcs. Rien de ce qui n'a point d'ame, pour» « suit-il , rien de matériel et de sensible ne « peut être Dieu. Il ne faut pas croire non « plus que les dieux soient diiférens, selon « les différens pays grecs et barbares, seplen- « Irionaux et méridionaux. Comme le solei| « est commvin à tous, quoiqu'on l'appelle de a divers noms en divers lieux , de même il « n'y a qu'une seule intelligence souveraine « et une même providence qui gouverne le « monde , quoiqu'on l'adore sous différens « noms , el quoiqu'elle ait établi des puissances a inférieures pour ses ministres. » Voilà, selon

Plutarqiie , la doclrine des premiers Egyptiens

sur la nature divine,

Origène, qui e'tait contemporain de Plu-, tarque , suit les mêmes principes dans son livre tontre Celse. Ce philosophe païen se vantait de connaître la religion chrétienne , parce qu'il en avait vu quelques ce're'monies ; mais il n'en pénétrait point l'esprit. Origènc s'exprime ain-r si : (i) « En Egypte^ les philosophes ont une « science sublime et tachée sur la nature di- « vine ^ qu'ils ne montrent au peuple que sous « l'enveloppe de fables et d'allégories. Celse « ressemble à un homme qui, ayant voyagé « dans ce pays , et qui j n'gyant jamais con- « versé qu'avec le vulgaire grossier, croirait « entendre la religion égyptienne. Toutes les « nations orientales, ajoute-t-il, les Perses, « les Indiens, les Syriens, cachent des mystères « secrets sous leurs fables religieuses. Le sage « de toutes ces religions en pénètre le sens, « tandis que le vulgaire xCç^vi. voit que le syni-» « bole extérieur et l'écorce. »

Ecoutons à présent Jamblique , qui avait étudié à fond la religion des Egyptiens. Il vivait au commencement du troisième siècle , el; était disciple du fameux Porphyre, selon le témoignage de saint Clément (2) et de saint

(i) Orig. contre Celse, liv, i , p> 11 1 h) Strom. , lib. 6,^. i33.

SUK LA MYTHOLOGIE. 3^0

Crrille d'Alexandrie (i). On lisait encore alors plusieurs livres égyptiens qui n'existent plus aujourd'hui. Ces livres étaient respectés pour leur antiquité j on les attribuait à Hermès Trismégisle ou à quelqu'un de ses premiers disciples. Janiblique avait lu ces livres, que les Grecs avaient fait iratluii-e. Voici ce qu'il dit de la théologie qu'ils faseignaienjL

(2). a Selon les Egyptiens, le premier dieu « exista dans son unité solitaire avant tous les « élres. Il est la source et l'origine de tout ce qui « est intelligent ou intelligible. Il est le pre- « mier principe, sufiisantà lui-même, incom- « préhcnsible, et le père de toutes les essences.

« Hermès dit encore , continue Janiblique, « que ce Dieu suprême a préposé un auU-«j K dieu nommé Emepli , comme chef de tous « les esprits élhéréens , empyréens et célestes : « que ce second dieu , qu'il appelle coi;duc- « teur, est une sagesse qui .transforme et qui « convertit: en elle toutes les intelligences. li « ne préfère à ce Dieu conducteur que le pre* « mier intelligent et le premier intelligible^ « qu'on doit adorer dans le silence. »

Il ajoute que « l'esprit producteur a diflSe- « rens noms, selon ses différentes proprié.léj

(i) Contra JuUan, lih. i-

{1) Jambl, de Mj'st. jTl^pt. Eàit Lag^ an. jSBs, p. j53 tt \b^.

33o mscouus

« ou opérations ^ qu'on l'appelle en langu« « égyptienne Amoun^ en tant qu'il est sagej « Ptha ^ en tant qu'il est la vie de toutes « choses ; et Osiris , en tant qu'il est l'auteur « de tout bien. »

Telle est^ selon Jamblique, la' doctrine des Egyptiens 3 par là, il est manifeste qu'ils admettaient un seul principe et un dieu mitoyen, semblable au Mythras des Perses.

L'idée d'un esprit préposé par la divinité suprême pour être le chef et le conducteur de tous les esprits est uès-an tienne. Les docteurs hébreux croyaient que l'âme du Messie avait été créée dès le commencement du monde , et préposée à tous les ordres des intelligences. Cette opinion était fondée sur ce que la nature finie ne peut pas contempler sans cesse lés splendeurs de l'essence divine* qu'elle est çbligée d'en détourner quelquefois la vue pour adorer le Créateur dans ses productions ; et que , dans ces momens y il fallait un chef qui conduisît leS esprits par toutes les régions de l'immensité y pour leur en montrer les beautés et les merveilles.

Pour connaître à fond la théologie des Orientaux et des Egyptiens, examinons celle des Grecs et des^Homains , qui en dérive originairement. Les philosophes de la Grèce allaient étudier la sagesse en Asie et en Egypte. Thaïes,

Pj'thagore , Platon , y ont puisé leurs plus grandes lumières. Les traces de la tradition orientale sont presque efïacées aujourd'hui ; mais on nous a conservé plusieurs monumens de la théologie des Grecs. Jugeons des maîtriis par leurs disciples.

Il faut distinguer les dieux des poètes d'avec ceux des philosophes. La poésie divinise lottes les différentes parties de la nature , et donne tour-à-lour de l'esprit aux corps, et du corps ' aux esprits. Elle exprime les opérations et les propriétés de la matière par les actions et les passions des puissances invisibles^ que les païens supposaient conductrices de tous les mouvemens et de tous les événeraeos qu'on voit dans l'univers. Les poètes passent subitement de l'allégorie au sens littéral, et du sens littéral à l'allégorie, des dieux réels aax dieux fabuleux j c'est ce qui cause le mélange de leurs images, l'absurdité de leurs fictions, et l'indécence de leurs expressions, juslemenl condamnées par les philosophes.

Malgré cette multiplicité de dieux subalternes , ces poètes reconnaissaient cependant qu'il n'y avait qu^une seule divinité suprême j c'est ce que nous allons voir dans les trèsanciennes traditions qui nous restent de la philosophie d'Orphée. Je suis fcien éloigné de vouloir attribuer à ce poète les ouvrages qui

$3i DISCOURS

portent son nom. Je crois, avec le célèbre Gro* tius f que les Pythagoriciens , qui reconnaiséaient Orplïce pour leur maître, sont les auteurs de ces livres. Quoi qu'il en soit, comme ces écrits sont plus anciens qu'Hérodote et Platon , et qu'ils étaient fort estimés parmi les païens, nous pouvons juger , par les fragmens qui nous en restent , de l'ancienne théologie des Grec*.

Voici l'abrégé que fait Timothee , cosmographe , de la doctrine d'Orphée j cet abrégé nous a été conservé dans Suidas, (i) Cédrénus (2) et Eusèbe.

« Il y a un être Inconnu qui est le plus « élevé et le plus ancien de tous les êtres , « et le producteur de toutes choses , même « de l'éthcr, et de tout ce qui est au-dessous de « l'éther. Cet être sublime est vie , lumière et K sagesse j ces trois noms marquent la même « et unique puissance qui a tiré du néant tous « les êtres visibles et invisibles. »

Il paraît, par ee passage, que l'idée de la création , c'est-à-dire de la production des substances, n'était pas inconnue aux philosophes païens^ nous la trouvei'ons bientôt dans Platon.,

Proclus nous a conservé encore ce merveil ^

(1) Suidas de Orpfi., p, 55©.

(a.) Cidrenus , p. 4.7.

leux passage de la théologie d'Orphée : (i ) « L'univers a été produit par Jupiter. L'Em- « pyrée , le profond Tartare , la terre et l'o- « eéan , les dieux immortels et les déesses , « tout ce qui eél , tout ce qui a «té, tout ce « qui sera, était contenu originairement dans « le sein fécond de Jupiter , et en est sorti. « Jupiter est le premier et le dernier, le' comf1 mencement et la fin. Tous les êtres émanenl « de lui. Il est le père primitif et la vierge im- « mortelle ; il est la vie , la cause et la force « de toutes choses. 11 n'y a qu'une seule puis- « sance , un seul Dieu et un seul . roi uni- « versel de tout. »

Je finis la théologie d'Orphée par ce passage fameux de l'auleur des Argonau tiques , qui a suivi la doctrine d'Orphée. (2) « Nous « chanterons d'abord un hymne sur l'ancien « chass , comment le ciel , la mer et la terre « eu furent formés. Nous chanterons aussi l'a- « mour parfait , sage et étemel , qui a dé- « brouillé ce chaos. »

Il paraît , par la doctrine de la iMogonie , ou la naissance des dieux , qui est la même que la cosmogonie , ou la génération de l'u- Bivers , que les anciens poètes rapporlaieni

(i) Proclue de Timœo , p. gS.

(ji) Argon Steph., p. 71, Mdit, Fugger. an i566.

534 ' msCOURS

tout à un premier être ^ de qui tous les au lies «émanaient. Le poëme de la théogonie d'Hésiode (i) parle de l'amour comme du premier principe qui débrouilla le chaos. « De ce chaos w sortit la nuit j de la nuit, l'éther ; de l'éw ther , la lumière j ensuite les étoiles , les « planètes^ la terre ^ et enfin les dieux, qui « gouvernent tout. »

Ovide parle aussi le même langage dans le premier livre de ses Métamorphoses (2). « Avant « qu'il y eut, dit-il, une mer et une terre, « avant qu'il y eut un ciel qui enveloppât « le monde , toute la nature était une miasse « informe et grossière , que l'on nomme le « chaos. Les semences de toutes choses élaicnt « dans une perpétuelle discorde ; mais une « divinité bienfaisante termina tous ces diffé- « rends. » Il est évident, par ces paroles, que le poète latin , qui a suivi la tradition grecque , distingue entre le chaos et dieu , qui le débrouilla avec intelligence.

Je dois remarquer ici , cependant , que la mythologie grecque et romaine , sur le chaos , est bien plus imparfaite que celle des Orientaux et des Egyptiens , qui nous enseignent qu'un état heureux et parfait a précédé le

(i) Hésiode Theog., Edit. Steph, it^. lio, (a) Uvid. Met., i,p. i.

cKaos ; que le bon principe n'a pu rien produire de mauvais j que son premier ouvragé ne pouvait pas ttre là coufusion el le dc'sordre j et enfin , que le mal physique n'a été qu'ujië suite du mal moral. L'imagination des poètes grecs enfanta d'abord la monstrueuse doctrine de Manès sur les deux principes coétérnels , une iutelligenee souveraine et une matière aveugle , la lumière et les ténèbres , un chaos informe et une divinité qui le débrouille.

Je quitte Hésiode et Ovide pour parler de la théologie d'Homèie, et de Virgile^ son imitateur. Quiconque lira attentivement ces deux poètes épiques , verra que le merveilleux qui règne dans leurs fables est fondé sur ces trois principes : lo Qu'il y a un Dieu suprême qu'ils appellent partout le père et le maître souverain des hommes et des dieux , l'architecte du monde , le prince et le gouverneur de l'univers , le premier Dieu et le grand Dieu j 2° Que toute la nature est remplie d'intelligences subalternes , qui sont les ministres de cette divinité suprême • 3o Que les biens et les maux ^ que les vertus et les vices , que les connaissances et 1rs erreurs y viennent de l'action et de l'inspiration différente des bons el àe^ mauvais génies , qui habitent Tair , la mer y la terre et le ciel. Les poètes tragiques et lyriques paiieul comme

le« poêles épiques. Euripide reconnaît hautement la dépendance de tons les êtres d'un seul principe. « O père et roi des hommes et des « dieux I dit-il^ pourquoi croyons-nous, miséra- « hles mortels, savoir ou pouvoir quelque chose? « jotre sort dépend de votre volonté, (i) »

Sophocle nous représente la divinité comme une intelligence souveraine, qui est la vérité, la sagesse et la loi éternelle de tous les esprits. (i) « La nature mortelle, dit -il, n'a « point engendré les lois; elles viennent d'en « haut, elles descendent du ciel même. Ju- « piter olympien en est le seul père^ »

Pindare dit (3) « que Chiron apprenait à « Achille à adorer au-dessus de tous les autres « dieux Jupiter, qui lance la foudre. »

Plante introduit un dieu subalterne, parlant ainsi : (4) « Je suis citoyen de la cilé « céleste dont Jupiter, père des dieux et des « hommes , est le chef. Il commande aux na- « lions, et nous envoie par tous les royaumes « pour connaître les mœurs et les actions , « la piété et la Tertu des hommes. C'est en « vain que les mortels tâchent de le corrompre « par les offrandes et les sacrifices. Ils perdent

(i) Eurip. sap. act. ., t'. "^^^ , etc. Ed. Cant.

(2) Inmd-p. Tyran.

(3) FytJi. ode 6 , p. 265. Bdit. Oxott. lii l'î^u. Rudsn&,

« leur peint?, car il a en horreur le culle des « impies. »

« Muses, dit Horace ,* célébrez en premier « lieu, selon la coulume de nos pères, le grand « Jupiler, qui gouverne les mortels et les im- « mortels, la terre, les mers et tout l'univers. K II n'y a rien de plus grand que lui , rien « de semblable, rien d'égal à lui (i). »

Je finis ce que j'ai à citer des poètes , par ce passage merveilleux de Lu<:ain. Lorsque Caton arrive au temple de Jupiter Ammon , après avoir traversé les déserts de la Lybie, Labiénus Veut lui persuader de consulter l'oraclc Voici la réponse que le poète met dans la bouche de ce philosophe héros : (2) « Pour- « quoi me pBoposez-vous (3) , ô Labiénus , de « demander à l'oracle si l'on doit mieux aimer « mourir libres les armes à la main , que de « voir la tyrannie triompher dans sa patrie j « si celte vie mortelle n'est que le retarde- « ment d'une immortalité heureuse* si lavio- « lence peut nuire à un homme de bien ; si la « vertu ne nous rend point supérieurs aux

(1) Liv. 1 , ode 12.

(2) Lucan., lib, g, v. 566.

(5) On ne servi pas fâché de voir ici la trâduàtion que BreheuF a faite de ce morceau :

Laissons , laissons , dit-il , an secours si honteux A ces âmes qu'agite un avenir douteux,

(( malheurs^ et si la vraie gloire de'pend dè« « succès. Nous savons déjà ces vérités , et l'o^ a racle ne peut pas nous faiie des réponses « plus claires que celles' que Dieu nous fait à fe tout moment dans le fond de noire cœur. « Nous sommes tous unis à la divinité; elle « n'a pas besoin de paroles pour se faire en- « tendre, die nous a dit en naissant tout ce « que nous avons besoin de savoir. Elle n'a «t pas choisi les sables arides de la Lybie pour « y ensevelir la vérité, afin qu'elle ne soit « entendue que d'un petit nombre de per- « sonnes. Elle se fait connaître à tous; elle « remplit tous les lieux , la terre , la mer , « l'air, le ciel; elle habite surtout dans l'âme « dea justes. Pourquoi la chercher plus loin? » Passons des poètes aux philosophes, et com-

Pour Être convaincu que 1» ri» est & plaindre,

Que c'est nn long combat dont l'issue est à craiiiclrv,

Qn'nne mort glorieuse est préférable aux fer»j

Je ne consulte point les dieux ni les enfer».

Alors que du néant nous passons jusqu'à rétre,

Le ciel met dans nos cœurs tout ce qu'il faut conn.ilrs.

Nous trouvons Dieu partout , partout il parle à nous.

Kous savons ce qui fait ou détruit son courroux ;

Et cbacun porte en soi ce conseil salutaire ,

Si le cliarme des sens ne le force à se taire. «

Pensez-vous qu'à ce temple un Dieu «oit limité,

Qu'il oit dans ces déserts cacbé la vérité?

Faut-il d'autre se j;»ur à ce monarque auguste ,

Que le» eieux , que la terre, et que le coaur du juste?

C'est lui qui nous soutient, c'est lui qui nous conduit,

li'ett sa main qui nous giùde, el Ion fen qui nous luit, et*;^.

mençons par Thaïes Milësien, chef de Tëcole ionique. 11 vivait plus de six cents ans avant l'ère chre'tienne (i). Nous n'avons aucun de ses ouvrages j mais voici quelques - unes de ses maximes , qui nous ont été conservées par les auleurs les plus respectables de rantiquité,

« Dieu est le plus ancien de tous les clies. « Il a produit l'univers plein de merveilles ; « (2) il est l'intelligence qui a débrowillé le « chaos. (3) Il est sans commencement et sans « fin, et rien ne lui est caché. (4) Rien ne « peut résister à la force du destin ^ mais c» « destin n'est autre que la raison immuable et « la puissance éternelle de la Providence (5). »

Ce qu'il a de plus surprenant en Thaïes, c'est la définition de l'âme. Il l'appelle « u« « principe (6), ou une nature qui se meut elle- » même, » pour la distinguer de la matière. " Pythagore(7) est le second grand philosophe après Thaïes, et le chef de l'école italique.

On sait l'abstinence, le silence, la retrait^^

(1) Flor. Olymp. t.

(a) Diog. Laert. vita ThaL^ lib. i.

(3) Cic. de Nat. Deor, lib. ,p.\n5. Edit. Amst.y i66l,

(4) S. Clem. Alex. Strom. v.

(5) Stoh. Eccl. Phys.y cap. 8.

(6) Plat, de Plac, Phil. lib. ir, c. 2, S^b. EecL Phys. cap. 4"-

(7) Flor. Olymp. tx.

34o DISCOURS

et la grande pureté de jnœurs qti'il exigeait de ses disciples. Il avait senti que l'esprit seul ne peut atteindre à la connaissance des choses divines, à moins que le cœur ne soit épuré de ses passions- Yoici les idées qu'il nous donne de la divinité :

« Dieu n'est ni sensible ni passible, mais <c invisible, purement intelligible, (i) et sou- « verainement intelligent. (2) Par son corps, « il ressemble à la lumière, et par son âme « à la vérité. (3) Il est l'esprit universel qui « pénètre et qui se répand par toute la nature : « tous les êtres reçoivent leur vie de lui. (4) a II n'y a qu'un seul Dieu, qui n'est pas, « comme quelques-uns se l'imaginent, placé « au-dessus du monde, hors de l'enceinte de « l'univers; mais étant tout entier en soi, il K voit tous les êtres qui remplissent son im- « mensité. Principe unique, lumière du ciel, « père de tous', il produit tout, il arrange tout, « il est la raison , la vie et le mouvement de « tous les êtres (5). »

Il enseignait qu'outre le premier principe il y avait trois sortes d'intelligences, les dieux,

(1) Plut, vita Numœ.

(2) Diog. Laert. lib. xii.

. '(3) Vit. Pyth. Porphyr.

(4) Lact. Inst. lib. v.

(5) Cohort. I. ad Grec. p. 18. S. Jutt.

SUR LA MYTHOLOGIE. 34r

les héros et les âmes, (i) Il regardait les premiers comme les images inalle'rables de la sottveraiue iuielligence, les âmes humaines comme les moins parfaites des substances raisonnable? , et les lie'ros comme des êtres mitoyens placés entre les deux, pour élever les âmes à l'union divine (2). »

Il nous représente ainsi l'immensité comme remplie d'esprits de diflférens ordres (3). Thaïes avait la même idée. Ces deux sages avaient puisé celte doctrine enEg>'pte, où l'on croyait que c'était borner la puissance divine , que de la supposer moins féconde eu intelligences qu'eaobjets matériels.

C'est là le vrai sens de celte expression fa-^ meuse atlribuée aux Pythagoriciens, quel'unilé a été le principe de toutes choses , et que de cette unité était sortie une dualité infinie. On ne doit pas entendre par celle dualité deux des personnes de la trinité chrélienne, ni les deux principes de Manès; mais un monde d'intelligences et de corps, qui est l'ejEfeldonl l'uuilé est la cause. (4) C'est là le sentiment de Porphyre; il doit être préféré à celui de Plutarque, qui veut attribuer à Pythagore le système manichéen, sans en donner aucune preuve.

(1) Diog. Laert., lib. viiii

(2) Hierocl. Comm, in Carm. aurea PytJt.

(3) Laert. de Pyth. Cic. de Leg. , lib, 11, p. H97»

(4) Forph. vita Pyth.

34ti t)rscouRS

Pylliagore définissait l'âme , cbrtime Tfhalès, iin piincipe qui se meut lui-même, (i) Il sou-ïenait de plus, « qu'en sortant du corps, elle « se réunit à l'âme du monde j (o.) qu'elle n'est « pas un Dieu , mais l'ouvrage d'un Dieu éter- « ncl , (3) et qu'elle est immortelle , à cause de )* son principe (4). »

Ce philosophe croyait que l'homme était com* posé de trois parties, de l'esprit pur, d'une matière élhérée , qu'il appelait le char subtil de Vâme, et d'un corps mortel ou grossier. Il étail «ncore redevable de celte idée aux Egyptiens, qui l'avaient donnée peut-être aux Hébreux, dont la théologie distingue l'esprit pur, lecorpâ <;élesle et le corps terrestre.

Les Pythagoriciens appellent souveut le char subtil ou le corps céleste , l'âme , parce qu'ils la. regardent comme la vertu active qui anime le corps terrestre. C'est ce qui fait croire à ceux qui n'approfondissent pojnt leur philosophie , qu'ils regardaient la substance pensante comme matérielle. Rien n'est plus faux j ils distinguai«nt toujours entre l'entendement ou l'esprit pur, et l'âme ou le corps éthéréen. Ils regardaient l'un comme la source de nos peu-

(i) Plut. Plac. Phil , lib. iv, cap, 2,

(2) etc. de Senect. , cap. 21.

(3) Cicer. de Nat. Deor. , lib. 11.

\{4) Tuscul, Ub. lï i et de Comol. , p. i3«».

«ées , l'autre comme la cause de nos mouvemens, et les croyaient deux substances dllFérentcs. Anaxagore , comme nous le verrons bientôt, redi-essa cette erreur.

Les anciens poètes grecs avaient déguisé celte opinion • ils appelaient le corps céleste le simulacre , l'image ou l'embre , parce qu'ils s'imaginaient que ce corps subtil , en descendant du ciel pour animer le corps terrestre , "En prenait la forme , comme la fonte prend cell»' du moule où on la jette. Ils disaient qu'après la mort , l'espiit , revêtu de ce char subtil , s'envolait vers les régions de la lune, où ils vivaient placé les Champs-Elysées. Selon eux, il arrivait là une seconde mort par la séparation de l'esprit pur d'avec son char. L'un se réunissait aux dieux , et Fautre restait dans le séjour des ombres^ c'est pour cela qu'Ulysse dit , dans l'Odyssée , « qu'il aperçut dans les » Champs-Elysées le divin Hercule , c'est-à-dire » son image ( continue le poète ) , car , pour » lui , il est avec les dieux immortels, et assiste » à leni-s festins (i). »

Pythagore n'adoptait point la fiction poétique de la seconde mort. 11 enseignait que le pur esprit et son char subtil, étant nés ensemble , étaient inséparables , et retournaient après la mort à l'astre d'où ils étaient descendus. (i) Odyss. îiv. xijpag. 167.

Je ne parle point ici de la métempsycose , elle ne regardait que les âmes qui s'étaient dégradées et corrompues dans les corps mortels; j'en parlerai dans la seconde partie de ce discours.

Je finis l'article de Pylliagore par le sommaire que saint Cyrille fait de la doctrine de ce philosophe. « Nous voyons claii-ement , dit ce père , « que Pythagore soutenait qu'il y avait un seul a Dieu , principe et cause de toutes choses , qui « éclaire tout, qui anime tout, de qui tout « émane, qui a donné l'être à tout , et qui est « l'origine du mouvement (i). »

Après Pythagore vient Anaxagore (2), de la secte ionique, né à Clazomène (3), et maîne de Périclès, héros athénien. Ce philosophe fut le pi-emier , après Thaïes, dans l'école ionique, qui sentit la nécessité d'introduire une souveraine intelligence pour la formation de l'uni- Vers. Il l'ejeta avec mépris et réfuta avec force la doctrine de ceux qui soutenaient (4) que la nécessité aveugle et les mouvemens fortuits de la matière avaient produit le monde. Il lâcha de prouver qu'une intelligence pure et sans mélange préside à l'univers.

(1) S. Cyril, contra JuUan. lih. i , p. 85.

(2) Flor, Oljmp, lxxx.

(3) Ville d'Ioule, dans l'Asie mineuie , aujourtllmi ile Saint-Jean et ruines dans le golfe de Sinyrne.

(4) Plit. vita Peric. ^

Selon le rapport d'Âristote, les raisonnemens d'Anaxagore étaient fonde's sur ces deux principes, lo « Que l'idée de la matière ne renfer- « mant pas celle de force, le mouvement ne peut « pas être une de ses propriétés. Il faut , par « conséquent, disait-il, ckercher ailleurs la « cause de son activité. Or , ce principe actif, « en tant que la cause du mouvement, il l^ap- « pelle l'âme , parce qu'il anime l'univers (i).

20 « Il distinguait entre ce principe uni- « versel du mouvement et le principe pensant j « il appelait ce dernier , entendement, (a) Il ft ne voyait rien dans la matière qui fût sem- « blable à cette propriété ; de là il concluait « qu'il y avait dans la nature une autre sub- « stance que la matière j mais il ajoutait que « l'âme et l'esprit étaient la même substance, « qu'on distinguait selon ses opéi'ations j et « que , de toutes les essences , elle était la « plus simple , la plus pure et la plus exempte o de mélange. »

Ce philosophe passait à Athènes pour un athée , parce qu'il niait que les astres et les planètes fussent des dieux. (3) 11 soutenait que les premiers étaient des soleils, et les autres,

(i) Arist. de attim. lib. i , cap. 2 , ^. Gig. Edit. Lut. Paris. 1629.

(2) Ibid., p. 620.

(3) Plat, de Legih. 10, p. 885.

S4'S mscouïis

des raoTicles habitables. Le système de ïa plu* aaliie des mondes est nès-ancien,

Platon (i) accuse Anaxagoie d'avoir expliqué tous les phénomènes de la nature par la matière et le mouvement. Descaries n'a fait que renouveler ce sentiment. Il me semble qud c'est avec grande injustice qu'on attaquerait le philosophe de Clazomène ou son imitateur, puisque l'un et l'autre posent pour principe que le mouvement n'est pas une proprie'te' de la matièie , et que les lois du mouvement sont félablies avec connaissance et dessein. En supposant ces deux principes ^ il me paraît que c'est avoir une ide'e plus noble et plus digne •de la divinité , de soutenir qu'étant présente iàson ouvrage, elle donne la vie, l'être et le mouvement à toutes les créatures^ que d'imaiginer, avec les péripatéticiens, des intelligences subalternes, des formes substantielles, des êtres mitoyens et indéfinissables, qui produisent tous les différens arrangemens de la matière.

Aristote et son école, en multipliant les causes secondes, ont dérobé à la cause première sa puissance et sa gloire.

Socrate (2) suit de près Anaxagore. On dit Yulgairement qu'il a été martyr de l'unité di- 'rine , poux avoir refusé son hommage aux.

(1) Plat. Phœdon. p. 73.

^a) Flor. 'Olyjjip. xc.

dieux de la Grèce j mais c'est une erreur. Dans l'apologie que Platon fait de ce philosophe, Socrate reconnaît des dieux subalternes , et enseigne que le» aslres et le soleil sont animés par des intelligences à qui il faut rendre un culte divin. Le même Platon, dans son dialogue sur la sainteté, (i) nous apprend que Sor crate ne fut point puni pour avoir nié qu'il y eût des dieux inférieurs , mais parce qu'il déclamait hautement contre les poètes qui attribuaient à ces divinités des passions humaine» «t des crimes énormes.

Eu supposant plusieurs divinités inférieures, Socrate n'admettait cependant qu'un seul principe éternel. Xénophon nous a laissé un ex-^ cellent abrégé de la théologie de ce philosophe^ c'est peut-être le plus important morceau qui nous reste de l'antiquité. Il contient les entretiens de Socrate avec Aristodèjue , qui doutait de l'existence de Dieu. Socrate lui fait remarquer d'abord tous les caractères de des-» sein, d'art et de sagesse répandus dans l'univers, et surtout dans la mécanique du corps humain. (2) « Croyez-vous, cfit-il ensuite à « Aristodènie, croyei-vous que vous soyez le « seul -être intelligent ? Vous savez que vous « ne possédez qu'une petite parcelle de cette

(i) Plat. Eutyph., p. 5 et 6.

42) Xen. Mem. Soc, JSdit. Basil, l5^3, lib. i ,p.5ji.

?4a DISCOURS

« matière qui compose le monde, une petite « portion de l'eau qui l'arrose, une ëtincelle « de cette flamme qui l'anime; l'intelligence « vous appartient-elle en pxopre? L'avez-vous a tellement retirée et renferme'e en vous- « même , qu'elle ne se trouve nulle part ail- « leurs? Le hasard fait-il tout, sans qu'il y « ait aucune sagesse hors de vous? »

Aristodème ayant répliqué qu'il ne voyait point ce sage ai'chitecte de l'univers, Socrale lui répond : « Vous ne voyez pas non plus « l'âme qui gouverne votre corps et qui règle « tous ses mouvcmeus ^ vous pourriez aussi « bien conclure que vous ne faites rien avec « dessein et raison, que de soutenir que tout « se fait par hasard dans l'univers. »

Arislodcme, ayant reconnu un cire souverain , doute cependant de la Providence, parce qu'il ne comprend pas comment elle peut tout voir à la fois. Socrate lui réplique : « Si i'es- « prit qui réside dans votre corps, le meut « et le dispose selon sa volonté, pourquoi la « sagesse souveraine, qui préside k l'univers, « ne peut-elle pas aussi régler tout comme il « lui plaît? Si votre œil peut voir les objets « à la distance de plusieurs stades, pourquoi « l'œil de Bieu ne peut-il pas tout voir à la a fois? Si votre dme peut penser en même « temps à ce qui est à Athènes^ en Egypte

« et en Sicile, pourquoi la sagesse divine ne « peut-elle pas avoir soin de tout, étant pré- « sente partout à son ouvrage? »

Socrate , sentant enfin que l'incrédulité d*^ ristodème venait plutôt de son cœur que de son esprit, conclut par ces paroles : « O Aris- « todème ! appliquez-vous sincèrement à ado- « rer Dieu ; il vous éclairera , et tous vos « doutes se dissiperont bientôt. »

Platon (i), disciple de Socrate, suit les mêmes principes. Il vivait dans un temps où la doctrine de Démocrite avait fait de grands pro^ grès à Athènes. Le dessein de toute sa théologie est de nous donner des sentimens nobles de la Divinité j de nous montrer que les âmes n'ont été condamnées à animer des corps mortels, que pour expier les fautes commises dans un état précédent j et d'enseigner enfin que la religion est le seul moyen de nous rétablir dans notre première grandeur. Il méprise tous les dogmes de la superstition athénienne , et tâche d'en purger la religion. Le principal objet de ce philosophe est l'homme immortel. Il ne parle de l'homme politique que poux montrer que le plus court chemin de l'immortalité est de remplir, pour l'amour du beau, les devoirs de la société civile.

Platon, dans un de ses dialogues, définit

(i) Olymp. c.

«5o DISCOURS

Dieu la cause productrice qui fait exister ce qui n'était pas auparavant (i). Il semble par là qu'il ait eu une idée de la création. La matière, selon lui, n'était éternelle que parco qu'elle était produite de tout temps. Il ne l'a jamais regardée comme indépendante de Dieu, ui comme une émanation de sa substance , mais comme une véritable production (2). Il est vrai que dans son Timée Locricn (3) il appelle quelquefois la substance divine une matière incréée j mais il la distingue toujours âe l'univers sensible, qui n'en est qu'un effet et une production.

Il n'est pas surprenant que Platon , aidé de la seule lumière naturelle , ait connu la création. Cette vérité ne renferme aucune contradiction. En effet , quand Dieu crée , il ne tire pas l'être du néant , comme d'un sujet sur lequel il opère j mais il fait exister ce qui n'était pas précédemment. L'idée de puissance infinie suppose nécessairement celle de pouvoir produix-e de nouvelles substances, aussi bien que de nouvelles formes. Faire exister

(i) Tlat. Sophist. p, cLxxxT. Edit. Franc, 1602.

(2) Voyer. Cic. Tusc. guœst. lib. i ,pog. lo.'ig. Poatumusne duhitare quin mundo prœsit alifjuis effector , ut Platoni videtur , vel moderator lai t- optris , ut ATistoteli placet.

(3) plat. Tim. Loc, pag.^ 1089.

Stm LA .MYTHOLOGIE. SSi

wne suhstance qui n'existait pas auparavant , ne paraît pas plus inconcevable que de fair» exister une forme qui n*e'tail pas auparavant, puisque dans Tun et dans Taulre cas on produit un être nouveau. Ce passage du néant à l'être emban-asse également dans tous le» deux. Or, comme on ne nie pas qu'il y ait une force mouvante , quoiqu'on ne conçoive pas comment elle agît , de même il ne faut pas nier qu'il y ait une puissance créatrice, parce que nous n*en avons pas une idée claire. Revenons à Platon (i). « Il appelle Dieu « le souverain architecte qui a créé l'univer» « et les dieux , et qui fait tout ce qu'il lui « plaît dans le ciel, sur la terre et aux enfers.» Il considère la Divinité dans sa solitude éternelle avant la production des être finis. Il dit souvent, après les Egvptiens , a que cette « première soui'ce de la Divinité est environ- « née de ténèbres épaisses ; que nul mortel « ne peut les pénétrer , et qu'il ne faut adorer « ce Dieu caché que par le silence. C'est c« c premier principe qu'il appelle , en plusieurs

C'est le lllre d'un dialogue, où Platon expose la doc» Irine de ce philosophe grec, qui vivait avant Sociate,

La ville de Locies était dans celte partie de l'Italie qu'on appelait la grande Grèce, et qui forme aujourd'hui le teiritoire de la Fouille et de la Calabre.

Aujourd'hui Molta di Bruzzano, bourg et ruiaéi»

(i) Plat, de Repuh, lib. x, p. 749.

35a DISCOURS

« endroits, l'être, l'uni lé, le bien souverain (t), « le même dans le monde intelligent, que le a soleil dans le monde visible. » C'est , selon Platon , cette fontaine de la Divinité que le» poètes nommaient Cœlus,

Ce philosophe nous représente ensuite le pi'emier être comme sortant de son unité pour considérer toutes les différentes manières parlésquelles il peut se dépeindre au dehors. Par là se forme dans l'entendement divin le monde intelligible, contenant les idées de toutes choses, •et les véxités qui en résultent. Platon distingue toujours entre le bien suprême et cette sagesse, qui n'en est que l'émanation. « Ce qui « nous présente la vérité, dit-il , et ce qui nous « donne la raison , est le bien suprême. Cet « être est la cause et la source de la vérité (a). « Il l'a engendrée semblable à lui-même (3). « Comme la lumière n'est pas le soleil , mais « son émanation , de même la vérité n'est pas « le premier principe , mais son émanation. « Comme le soleil non - seulement éclaire les « corps et les rend visibles, mais encore qu'il « contribue à leur génération et à leur ac- « croissement , de même le bien suprême fait « non-seulement connaître les créatures, mais

(i) De Repuh. lib, vi,p. 686.

(a) Ibid. , p. 687.

(3) lèid.

o il leur donne aussi leur être el leur esis- « lence. » C'est celte e'raanatioa qu'il appelle Saturne , ou le fils de Cœlus.

11 considère enfin la cause productrice comme animant l'univers , et lui donnant la vie et le mouvement. Dans le dixième liAie de ses loi8(i) , il prouve que la cause du mouvement ne peut pas être corporelle , parce que la matière n'est point active par elle - même , et suppose uu autre principe pour la mouvoir. U nomme ce premier moteur l'Ame du monde et Jui piler , ou le fils de Saturne. On voit par là que la trinité de Platon ne renferme que trois attributs de la divinité , et nullement trois personnes,

Arislote , disciple de Platon et prince des philosophes péripatéticiens , appelle Dieu (2) « l'Etre éternel et vivant , le plus noble de M tous les êtres , une substance totalement dis- « lincte de la matière, sans élendue , sans « division , sans parties et sans succession « qui comprend tout par un seul acle ; qui o demeurant immobile en soi ,. remue tout « et qui possède en lui - même un bonheu « pai'fait , parce qu'il se connaît lui-même « et se contemple avec uu plaisir infini. »

(i) Lib.% , pag- gSi et gSa;

(2) yirist. Ed. Paris. 1629. Metaph. , lib. xiv, c. 7,, pag. 1000.

354 DTSCOURS

Dans sa métaphysique , il pose pour pria* cipe « que Dieu (i) est une intelligence sou- « veraine qui agit avec ordre , proportion et « dessein, et qu'il est la source du bon, du « beau et du juste. »< .

Dans son traité de l'âme , il dit « que l'in- « tellect suprême (2) est , par sa nature , le « plus ancien de tous les êtres ; qu'il a une « domination souveraine sur tous. » Il dit ailleurs (3) « que le premier principe n'est ni «vje feu , ni la terre , ni l'eau , ni rien de « sensible , mais que l'esprit est la cause de ^^' l'univers et la lotirce de tout l'ordre et de 4 toutes les beautés, aussi bien que de tous « les mouvemens et de toutes les formes qu'on *« y admire. »

Ces passages prouv^ent qu'Aristolo ne sou* tenait l'éternile du monde que comme une •émanation .postérieure en nature à l'intelligence <livinç, qui^ ^tant tout acte et toute énergie, Tue pouvait 'pas demeurer dans l'oisiveté.

•Outx'e cette substance "première et éternelle, il reconnaît iplusieuTS autres intelligences qui jîl'ésident slXxx mouvement des sphères célestes. t« 11 n'y a,, di^t-ïl , qu'an seul premier moteur

^1) Métaph. Jib. xiv , cap. , 10 , p. iog5. '^2) Id. de anim. lih. •! , cap. 5 , p. 628. ÏS) M^t, lib, 1,-cqp ^ etZ, p, 844 et 8^5,

SUR LA MYTHOLOGIE. Sr.

Mtt et plusieurs dieux suballernes. (i) Tout ce « qu'on a ajouté sur la forme humaine de « ces*diviuités , sont des fictions faites exprès a pour instruire la multitude et pour faire \i observer les bonnes lois. Il faut réduire tout « à une seule substance primitive et à plu- « sieurs substances subordonnées , qui gou- « vernent sous elle. Voilà la pure doctrine « des anciens , échappée du naufrage , des « erreurs vulgaires et des fables poétiques. »

Ciiéron vivait dans un temps oii la corruption des mœurs et le libertinage d'esprit étaient parvenus à leur comble, x-a secte d'Epicure avait prévalu à Rome sur celle de Pythagore , et les esprits les plus sages, en raisonnant sur la nature divine, se contentaient de flotter entre les deux opinions d'une intelljgeace souveraine ei d'une matière aveugle. Cicéron , dans son Traité sur la nature des dieux , plaide la cause des académiciens, qui doutaient de tout. 11 est à remarquer cepemlant qu'il réfute fort ])ien Epicure dans son premier livre , et que les objections qu'il fait dans son troisième , ( omme académicien, sont beaucoup plus faible* que les preuves fondées sur les me'rveilles de la nature,, qu'il rapporte dans son second livre, wour démoolrer l'existeuce d'uûe.intelligencfc souveraine.

(i) Met. lib.^vi , cqp.B ,.p. ioo3.

Dans ses autres ouvrages , et surtout dans son livre des lois, il nous de'peint « l'univers « comme une république (i) dont Jupiter est « le prince et le père commun. La grande loi « imprimée dans le cœur de tous les hommes « est d'aimer le bien public et les membres « de la société comme soi-même. Cet amour « de l'ordre est la souveraine justice , et cette « justice est aimable par elle-même. Si ou « ne l'aime que pour l'utiiilé qu'elle procure , « on n'est pas bon y mais politique. La souve- « raine injustice, c'est d'aimer la justice seu- « lement pour la récompense. En un mot , « la loi universelle , immuable , éternelle de « toutes les intelligences, est de chercher le « bonheur les unes des autres , comme les « enfans d'un même père. »

II nous représente ensuite Dieu comme une sagesse souveraine , à l'autorité de qui toutes les natures intelligentes peuvent encore mbins se soustraire que les natures corporelles. « Selon « l'opinion des plus sages et des plus grands « génies , dit ce philosoplie , (a) la loi n'est « pas une invention de l'esprit humain , ni « l'établissement arbitraire des peuples , mais « une suite de la laison élernelle qui gou- « verne l'univers, (i) Cic. de Leg. Ed. uiinst. i65i , lib. \ ,J>' \ i88 et s. (2) Cic. de Leg. lib. ", jp. 1194.

« L'outrage que Tarquin fit à Lucrère , con- « tinue-t-it, n'en était pas moins criminel , « parce qu'il n'y avait point encore de loi « écrite à Rome contre ces sortes de violences. « Ce tyran manqua à la loi éternelle, qui n'a pas « commence à élre loi lorsqu'elle a été écrite , « mais lorsqu'elle a élé faite. Or, son origine « est aussi ancienne que l'esprit divin ; car la a vraie , la primitive et la principale loi n'est « autre que la souveraine raison du grand a Jupiter, (i) « Celte loi, dit-il ailleurs, est « universelle, éternelle, immuable; elle ne « vaiie point selon les lieux et les temps ; elle « n'est pas difTéreutc aujourd'hui de ce qu'elle « était autrefois. La même loi immortelle règle « toutes les nations , parce qu'il n'y a qu'un « seul Dieu, qui a enfanté et publié cette loi. »

Qxielle idée ne nous donne pas Cicdron de la nature de l'âme , dans son Traité de la consolation! (i) « Thaïes, dit-il, qu'Apollon « lui-même déclara le plus sage de tous les « hommes, a toujours soutenu que l'dme est « une parcelle de la substance divine, et qu'elle a retourne dans le ciel sitôt qu'elle est dégagée « du corps mortel. Tous les philosophesde l'école « italique ont suivi ce sentiment ; c'est leur

(i) Frag. de la Répub. de Cicér. , conservé par LaC' tance, lit', vi , c. 8.

(2) Cicer. de Consol. , p. i3oo.

« doctrine constante, que les âmes descen délit « du ciel , et qu'elles sont non-seulement l'ou- « vrage de la divinité , mais une pai'ticipation « de son essence.

« Si quelqu'un doute de ces vérités, con-

« linue-t-il , il est facile de les prouver. La

« nature immortelle de l'âme est démontrée

ce par deux propriétés que nous y reconnais^

'.ft sons , son activité et sa simplicité.

« Elle est active par elle-même^ elle est « la source de tous ses propres mouvemens ; « elle n'a point de principe d'où, elle emprunte « sa force j elle est, par conséquent, une image « de la divinité et une émanation de sa lumière. « Or, si Dieu est immortel, comment l'âme,, « qui en est une partie, peut-elle périr?

« De plus, l'ame est d'une nature simple, « sans mélange et sans composition • elle n'a « rien de commun avec les élémens, rien qui « ressemble à la terre, à l'eau, à l'air , au « Icu. On ne voit dans la matière aucune « propridlé semblable à mémoire , qui relient « le passé ^ à la raison, qui prévoit l'avenir- « à l'esprit, qui comprend le présent. Toutes « ces qualités sont divines , et ne peuvent « venir que de Dieu seul. L'urne , qui sort « de Dieu , participe à son éternité • c'est « celle espérance qui rend les sages tranquilles « aux approches de la jnort^ c'est celte attenie

SUÏl LA MYTHOLOGIE. S'ï^

a qui fit boire à Socrate avec joie la coupe a fatale. Les âmes, enfoncées dans la matière, « craignent la dissolution de ce corps, parce « qu'elles ne songent à rien qu'à ce qui est « terrestre. O pensée honteuse , et qui doit « faire rougir les mortels I L'homme est la a seule créature sur la terre qui soit alliée « à la divinité , et qui en ait la connaissance, « cependant il est assez aveugle et insensé pour « oublier son origine céleste, et pour craindre « de retourner dans sa patrie. »

Tels étaient les raisonnemens de Cicéron, lorsqu'il consultait ses lumières naturelles, et que l'envie de faire briller son esprit ne rengageait pi usa défendre la doctrine des Pyrrhoniens.

Ecoutons enfin Sénèque le stoïcien. 11 était précepteur de ISéron, et vivait dans un siècle où le christianisme n'était pas assez respecté pour que les païens en empruntassent des lumières philosophiques.

tt II importe peu, dit-il (i), de quel noiH « on appelle la première nature et la divine « raison , qui préside à l'univers et qui en rem- « plit toutes les parties : c'est toujours le même « Dieu. Ou le nomme J.upiter Stateur, non, « comme disent les historiens, parce qu'il arec réta les armées romaines, qui fuyaient, mais

{\)Sen.Edit,édn,t,àLipsio j \^i , de Benef. , lib.iy^

36o DISCOURS

« parce qu'il est le ferme appui de tous les « êtres. On peut l'appeler destin , parce qu'il « est la première cause d'où de'pendent toutes « les autres. Nos stoïciens l'appellent tantôt le « père Bacclius , parce qu'il est la vie uni- « verselle qui anime la nature ; Hercule , parce « que sa puissance est invincible; Mercure, « parce qu'il est la raison , l'ordre et la sagesse « éternelle. Yous pouvez lui donner autant a de noms que vous voudrez, pourvu que « vous n'admettiez qu'un seul principe, pré- « sent partout. »

Se'nèque considère ; après Platon , l'entendement divin , comme contenant en soi le modèle de toutes choses, qu'il appelle les idées immuables et toutes puissantes. « Tout ouvrier, « dit-il (i), a un modèle sur lequel il forme « sou ouvrage; n'importe si ce modèle existe « hors de lui devant ses yeux , ou s'il se forme « en lui par l'essor de son propre génie : Dieu « produit ainsi au-dedans de lui-même ce mo- « dèle parfait , qui est la proportion , l'ordre « et la beauté de tous les êtres.

« Les anciens, dit-il ailleurs (2), ne croyaient V. point Jupiter tel que nous le représentons « dans le Capitole et dans les autres édifices; ^ mais ils entendaient, par Jupiter, le gardien

(1) Senec. Epist. C^5,p. 493.

(a) Ibid, yatur. quœst, lib, 11 , p. yiS.

SUR LA MYTHOLOGIE. 36i

M. et le gouverneur fie l'univers, l'enlende- « nicnleirespril, le maître et l'ouvrier de celle « grande machine. Tous les noms lui couvien- « nent; vous ne vous trompez pas, en Tap- « pelant Destin , parce qu'il est la cause des « causes de qui tout de'pend. Voulez- vous « l'appeler Providence? vous ne vous iromjiez <t point } c'est par sa sagesse que ce monde se « gouverne. Voulez -vous l'appeler ISature ? <c vous ne pécherez pas ; c'est de lui que tous les « éli-es sont nos, et par lui qu'ils respirent. »

On ne peut lire sans admiration les ouvrages d'Epiclète, d'Arricn, son (^jciple, et de Marc- Anlonin. On y trouve des règles de morale dignes du christianisme. Ces disciples de Zenon croyaient cependant, comme leur maître, qu'il n'y avait qu'une seule substance j que rintciugeuce souveraine était malcrielle; que son essence Cîait un pur élher qui rempHssait tout par diffusion locale : l'erreur de ces corporalistes ne prouve pss qu'ils aient été alliées. Une fausse idée sur la divinisé ne forme point l'atliéisme j ce qui constitue l'athée, n'est pas de soutenir avec les stoïciens que l'été qdue et la pensée peuvent êlrc des propriétés de la même substance, ni avec Pythagore et Platon , que la matière est une production éternelle de la divinité; le véritable athéisme consiste à nier qu'il y ait une iulelligeuce sou-

veraine qui ait produit le inonde par sa puissance^ cL qui le gouverne par sa sagesse.

Voyons enfin quel sentiment avaient les pères de l'église sur la the'ologie des païens : ils c'iaient à porte'e de la connaître à fond, par les fréquentes disputes qu'ils avaient avec eux. Il faut craindre , dans une matière aussi délicate, de s'abandonner à ses propres conjectures. Écoutons la sage antiquité chrétienne.

Arnobe (i) introduit les païens, se plaignant de l'injustice des chrétiens. « C'est une calom- « nie (a), disent ces païens, de nous imputer « le crime de ni^ un Dieu suprême. Nous * l'appelons Jupiter le très-grand et le très-bon, a lious lui dédions nos plus superbes édifices « et nos capitoles , pour marquer que nous « l'exaltons au-dessus de toutes les autres '^'j, « vinilés.

« (3) Saint Paul insinue dar^ sa prédication »c à Athènes, dit saint Clément- Alexandrin , M que les Grecs connaissaient la divinité, 11 u suppose qye ces peuples adorent le même " iJieu que nous , quoique ce ne soit pas de « la même çianière. Il ne nous défend point

(i) Né en Afrique , à Slcca , ville de la province cailliaglnoise, où il enseigna la rhétorique, vécut el se ût chrétien sous l'empire de Dioclétien.

(2) u4rnob. lih. 1 , p. 19.

(3) Strom. Ub. vi , j^. 635.

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à. d'aJorer le iiiènie Dieu que les Grecs, mais « il nous défend de l'aJorer de la même façon j « il nous ordonne de changer la manière de « noire culte, et nullement l'objet. »

« Les païens, dit Lactance (i), qui admet< « tent plusieurs dieux, disent cependant que K ces divinite's subalternes président tellemeot a à toutes les parties de l'univers, qu'il n'y a « qu'un seul recteur et gouverneur suprême. « De là il suit que toutes les autres puissances a invisibles ne sont pas des dieux, mais des « ministres ou des députés de ce dieu unique , « très-grand et tout puissant, qui les a consti- « tués pour exécuteurs de ses volontés. »

Eusèbe de Césarée ajoute (i) : « Les païens « reconnaissaient qu'il n'y avait qu'un seul «c Dieu, qui remplit tout, qui pénètre tout, « et qui préside à tout • mais ils croient qu'é- « tant présent à son ouvrage d'une manière « incorporelle et invisible , c'est avec raison « qu'on l'adore dans ses effets visibles et cof « porels. »

Je finis par nn fameux passage de saint Augustin , qui réduit le polythéisme des païens à l'unité d'un seul principe : « Jupiter , dit a ce père (3) , est , selon les philosophes , l'dme

(i) Lib. I, pag. i6.

(a) Prep. Evang. , Uv. m , cap. i3 , p. io5.

'^3) S. jiugust. de Ciyit. Dei , lib, it, cap. ii.

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<f du monde , qui prend des noms différeus , « selon les effets qu'il produit. Dans les cs- « paces e'ihéTés , on l'appelle Jupiter j dansce l'air, Junon ; dans la mer, Neptune; sur la « terre, Plu ton j aux enfers, Proserpine • djans « l'éle'ment du feu, Vulcain; dans le soleil, « Pliœbus; dans les devins, Apollon j dans la « guerre. Mars; dans la vigne, Racchus; dans a les moissons, Cérès; dans le.s Lpis, Diane; « dans les sciences, Minerve. Toute cette foule « de dieux et de de'esses ne sont que le même « Jupiter, dont ou exprime les différentes ver- « tus par des noms diffërens. »

Il est donc évident, par le témoignage des poètes profanes, des philosophes gentils et des pères de l'église , que les païens reconnaissaient une seule divinité suprême. Les Orienr taux, les Egyptiens, les Grecs, les Romains et toutes les nations, enseignaient univei'selr lement celte vérité.

Yers la 5oe olympiade, six cents ans avant l'ère chrétienne, les Grecs, ayant perdu les sciences traditionnelles des Orientaux , négligèrent la doctrine des anciens, et commencèrent à raisonner sur la nature divine par les préjugés des sens et de l'imagination, Anaxif mandre vivait alors ; il fut le premier qui voulut bannir de l'univers le sentiment d'une intelligence souveraine, pour léduire tout ^.

i'aclion d'une matière aveugle j qui prend nécessairement toutes sortes de foi-mes. Il fnt suivi par Leucippe , Démocrite, Epicure , Slra- -tou , Lucrèce et toute l'e'cole des aloraistes.

Pylhagore , Anaxagore , Socrate , Platon , Arislote et tous les grands hommes de la Grèce ^ se soulevèrent contre celte doctrine impie, et tâchèrent de rétablir l'ancienne théologie des Orientaux. Ces génies supéi'ieurs voyaient dans la nature, mouvement, pensée, dessein. Or, comme l'idée do la matière ne renferme aucune de ces trois propriétés, ils concluaient qu'il y avait dans la nature une autre substance que la matière.-

La Grèce s'élant ainsi partagée en deux dccles, on disputa long-temps de part et d'autre sans se convaincre. Vers la 120* olympiade, Pvrrhon forma une troisième secte, dont le giand principe était dé douter de tout, et de ne rien décider (i). Tous les alomistes, qui avaient cherché en vain Une démonstration de leurs faux principes , se réunirent bientôt à la secte pyrrhoniennej ils «-'abandonnèrent follement au doute universel, et parvinrent peu i\ peu à un tel excès de frénésie, qu'ils doutèrent des A^crités' les plus claires et les plus sensibles. Ils soutinrent, sans allégorie, que tout ce qu'on voit n'est qu'une illusion , et

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