DE LA MYTHOLOGIE DES ANCIENS
Les hommes, abandonnés à la seule lumière de leur raison, ont toujours regardé le mal moral et physique comme un phénomène choquant dans l'ouvrage d'un être infiniment sage, bon et puissant. Pour expliquer ce phénomène, les philosophes ont eu recours à plusieurs hypothèses.
La raison leur dictait à tous, que ce qui est souverainement bon ne peut rien produire de méchant ni de malheureux. De là ils concluaient que les umes n'étaient pas ce qu'elles avaient été d'abord; qu'elles s'étaientdégradées par quelque faute qu'elles avaient commise dans un état précédent j que cette vie est un lieu d'exil et d'expiation, et qu'enfin tous les êtres seraient rétablis dans l'ordre.
Ces idées philosophiques avaient cependant une autre origine. La tradition s'unissait à la raison, et celte tradition avait répandu dajis toutes les nations certaines opinions communes sur les trois états du monde. C'est ce que je vais faire voir dans cette seconde partie , qui sera comme un abrégé de la doctrine traditionnelle des anciens.^
Je commence par la mylhologie des Grecs «l des Romains. Tous les poêles nous dépeignent le siècle d'or ou de Salurne comme un état îieureux , où il n'y avait ni malheurs , ni crimes, ni travail, ni peines, ni maladies, ni mort (i).
Ils nous leprésentent aU contraire le Sfècl« de fer comme le commencement du mal physi- •que et moral. Les souffrances, les vices, tous les maux cruels sortent de îa boîte fatale de Pandore, et inondent la terre (2).
Ils nous parlent du siècle d'or renouvelé , comme d'un temps où Astrée doit revenir sur la teri-e, où la justice, la paix et l'innocence doivent reprendre leurs premiers droits , et où tout doit ctre rétabli dans sa perfection primitive (3).
Enfin ils y cliantent partout lei exploits d'un fils de Jupiter, qui abandonne l'Olympe pour vivre parmi les hommes. Ils 1-ui donnent des noms différens, selon ses différentes fonctions* Tantôt c'est Apollon qui combat Python et
(i) Voyez Hésiode, de secul. aureo. Orpheus apud Proclum Theol. Plat. , Ub. v , cap. 10. Lucret. , Ub. v. Ouid. Metamorp, , Ub. i,fub. 3. Virg. Georg. Ub. 11, vers. 335.
(2) Ônd. Met. Ub. t , fab. 4 , 5 et 6. Virg. Georg. Ub. I , vers. 126, Juven. Saljr. G.
Il) Virg. Ecl. 4. Senec. Trag. (Edip. , ati. a.
SUR LA MYTHOLOGIE. 3yr
les Tilansj lanlôt c'est Hercule qui de'lruit les monslres et les géaus, et qui purge la terre de leurs fureurs et de leurs crimes* quelquefois c'est Mercure^ ouïe messager des dieux ^ qui vole partout pour exe'cuter leurs volontés. D'autres fois c'est Perse'e qui de'livre Andromède, ou la nature humaine, du monstre qui sortit de l'abîme pour la dc'vorer. C'est toujours quelque fils de Jupiter qui livra des batailles , et qui remporte des victoires.
Je n'insiste point sur ces descriptions poe* tiques, parce qu'on peut les regarder comme des fictions faites au hasard, pour embellir un poëme et pour amuser l'esprit. L'illusion est a. craindre dans les rapports et les explication» alle'goriques. Je me hdte d'eiposer la doctrina des philosophes , et surtout ccilo de Platon. C'est la source où Plotin, Produs, et les Platoniciens du troisième siècle , ont puisé leur* principales idées.
Commençons par le dialogue de Phédon o\\ de l'immortalité , dont voici l'analyse. Phédoa raconte à ses amis l'état où il vit Socrale en mourant. H sortait de la vie, dit-il, avec une joie paisible et une intrépidité généreuse. Ses amis lui en demandèrent la cause. « J'espère, « leur répond Socrale, me réunir aux dieux * bons et parfaits, et à des hommes meilleur» « que ceux que je laisse sur la terre (i). » (ij Pag. 48. II.
Cebès lui ayant dit que l'âme se dissipe aj)res la mort comme une fume'e, et s'anéantit tout-à-lail^ il combat cette opinion, en tâchant de prouver que l'âme a eu uïie existence réelle dans un état heureux , avant que d'animer un corps humain (i).
Il attribue cette doctrine à Orphée (a). « Les « disciples d'Orphée , dit- il , appelaient le corps « une prison , parce que l'âme est ici dans un « état de punition, jusqu'à ce qu'elle ait expié fc les fautes qu'elle a cômfnises d;ins le ciel.
« Les âmes, continue Platon (3), qui se sont « tt-op adonnées aux plaisirs corporels, et qui « se sont abruties , errent sur la terre , et « rentrent dans de nouveaux corps j car totité « volupté et toute passion attachent l'âme au « corps, lui persuadent qu'elle est de même « natui-e, et la rendent, pour ainsi dir-e, corpo- « relie ^ de sorte qu'elle ne peut s'envoler dans « une autre vie- mais impure et appesantie, « elle s'enfonce de nouveau dans la matière, o et devient par là incapable de remonter « vers les pures régions, et d'être réunie à « son principe. »
Voilà la source de la métempsycose , que Platon représente , dans le second Timée , comme une allégorie, et quelquefois comm«
(i) Pag. 57.
(2) Plat. Cratyl. p. 276.
(3) Phœdon , p. 61 et suiv.
un état réel , où les âmes qui se sont rendues indignes de la suprême béalilude séjournent et souffrent successivement dans les corps des diflérens animaux^ jusqu'à ce qu'elles soient purgées de leurs cf imcs par les peines qu'elles subissent. C'est ce qui a fait croire à quel-r ques philosophes que les âmes des bêtes étaient des intelligences dégradées,
« Les âmes pures, ajoute Platon, qui ont « travaillé ici-bas à se dégager de toute souil- « lure terrestre, se retirent, après la mort, « dans un lieu invisible, qui nous est in- « connu, où le pur s'unit au pur, le bon « s'unit à son semblable , et notre essence « immortelle à l'essence divine. »
11 appelle ce lieu la première terre où les âmes faisaient leur demeure avant leur dégradation. «■ La terre est immense (i), dit-il , nous « n'en connaissons et n'en habitons qu'un petit a coin. Celte terre élhéi'ée , ancien séjour des « âmes, est placée dans les pures régions du a ciel, où sont les astres. Nous qui vivons « dans ces abîmes profonds , nous nous inia- « ginons que nous sommes dans un lieu élevé^ « et nous appelons l'air le ciel, semblables à « un homme qui , du fond de la mer , voyant a le soleil et les astres au travers des eaux, « croirait que l'océan est le ciel même. Mais (i) Pag. 81.
« si nous avions des ailes pour nous élever « en haat^ nous vcirions que c'est là le vrai « ciel ^ la Vraie lumière et la vraie terre. « Comme dans la mer tout est Iroublé y rongé « et défigure' par les sels qui y abondent y « de même dans notre terre présente tout est K difforme, corrompu, délabré, en compa- « raison de la terre primitive. »
Platon fait ensuite une description pompeuse de cette terre éthérée dont la nôtre n'est qu'une croûte détachée (i). « Il dit que tout y était «t beau, harmonieux, transparent; des fruits « d'un goût exquisy croissaient naturellement; « il y coulait des fleuves de nectar ; on y res- « pirait la lumière comme nous respirons l'air, (( €t l'on y buvait des eaux qui étaient plus # pures que Xoiiv même. »
Cette idée de Platon s'accorde avec celle de Descartes sur la nature àcs planètes, Ce phi' losophe moderne éroit qu'elles étaient d'abord des soleils, qui contractèrent ensuite une croûte épaisse et opaque; mais il ne parle point des raisons morales de ce changement , parce qu'il n'examine le monde qu'en physicien.
La même doctrine de Platon est encoi'e desveloppée dans son Timée. Là il nous raconte que Solon, dans ses voyages, entretint un prêtre égyptien sur l'antiquité du monde, sur
(I) Pag- 83.
son origine , et sur les révolutions qui j sonl arrivées , selon la mythologie des Grecs. Alors le prêtre égyptien lui dit (i) : « O Solon , Sorr « Ion, vous autres Grecs vous êtes toujours « enfans^ et vous ne parvenez jamais à un « âge mur j votre esprit est jeune et n'a au- « cune vraie connaissance de l'antiquité, Vt « est arrivé plusieurs inondations e». conflagra-» « tions sur la terre, causée* par le changea ment des mouvenièns célestes. Votre histoire fc de Phaé'.ôn , qui païaît une fable , n'est « pQ'ùrtant pas sans quelque fondement véri- « table. Nous autres Égyptiens, nous avons « conservé la mémoire de ces faits dans nos « monumens et dans nos temples; mais ce « n'est que depuis peu que les Grecs ont connu a les lettres, les muses et les sciences. »
('e discours donne occasion à Timée d'expliquer à Socrate l'origine des choses et l'état primitif du monde (u). « Tout ce qui a été « produit, dit-il, a été produit par quelque « cause. Il est difficile de connaître la nature « de cet architecte et de ce père de l'universj « et quand vous la découvririez, il vous serait « impossible de la faire comprendre au vulgaire.
« Cet architecte, coatiaue-t-il , a eu quel-
(i) Tim. p. 1045.
(2) Pag. 1047.
« que modèle selon lequel il a tout produit, « et ce modèle c'est lui-même. Comme il est « bon , et que ce qui est bon n'est jamais « louche d'aucune envie , il a fait toutes ¥. choses , autant qu'il e'iait possible , sem- « blablcs à son modèle. Il a fait le monde un « tout parfait, composé de parties toutes par- « faites, et qui n'étaient sujettes ni à la ma- « ladie ni à îa vieillesse. Le père de toutes « choses (i), voyant enfui celle belle image de « lui-même , se plut dans son ouvrage , et « celle joie lui inspira le désir de rendre cette « image de plu s en plus semblable à son modèle . » Pans le dialogue appelé le Politique, Platon jiomme cet état primitif du monde , le règne de Salui'ne, et voici comme il le décrit (2). « Dieu était alors le prince et le père corn- « mun de tous; il gouvernait le monde par « lui-jnême, comme il le gouverne à présent « par les dieux inférieurs. Alors la fureur ni « la cruauté ne régnaient point sur la terre j « la guerre et la sédition n'étaient point con- « nvies. Dieu nourrissait les hommes lui-même ; « il était leur gardien et leur pasteur j il n'y <c avait ni magistrats ni politique comm^e à « présent. Dans ces heureux temps, les hom-
(1) P:lg. I05l.
(I?) Pag. 537 et 538.
SUR LA MYTHOLOGIE. ^ff
(i mes sorlaient du sein de la icrre, qui les tt produisait d'elle-même^ comme les fleurs <t el les arbres. Les campagues fertiles four- « nissaicnt des fruits et des blés, sans les tra- « Taux de l'agriculture ; les hommes ne court vraient point leur corps , parce qu'on hk « sentait point encore l'inclémence des saisons • a ils prenaient leur repos sur des lits de gu- « zon toujours vert.
« Sous le règne de Jupiter , le maître de « l'univers, ayant comme abandonné les rênes « de son empire , se cacha dans une retraite « inaccessible. Les dieux inférieurs , qui gou- « vernaient sous Saturne, se retirèrent aussi , « et le monde, sevoué jusqu'aux fondemens « par dés mouvemens contraires à son priu- « cipe et à sa fin , perdit sa beauté et son « éclat. Alors les biens furent mêlés avec les u maux. Mais à la fin, de peur que le monde u ne soit plongé dans un abîme éternel de v( confusion, Dieil , auteur du premier ordre,- « reparaîtra et reprendra les rênes. Alors il « changera , corrigera , embellira , et rétablira « tout, en détruisant la vieillesse, les mala- « dies el la mort. »
Dans le dialogue appelé Phédrus , Plator* recherche les causes secrètes du mal moral ,. qui a produit le mal physique (i). « 11 y a
'37i8 WSCOtRS
« en chacun de nous, dit -il, deux ressorts '« dominans : le désir du plaisir et l'amour du « bon j qui sont les ailes de l'âme^ Quand ces « ailes se se'parent , quand l'amour du plaisir « et l'amour du bon se divisent , alors les « âmes tombent dans des corps mortels • » et voici, selon lui, les plaisirs que les intelligences goûtent dans le ciel , et comment les âmes déchurent de cet état heureux.
« (i) Le gi*and Jupiter, dit-il, animant son « char ailé , marche le premier , suivi de tous « les dieux inférieurs et des génies. Ils parte courent ainsi les cieux dont ils admirent « les merveilles infinies j mais lorsqu'ils vont « au grand festin , ils s'élèvent au haut dû K ciel, au-dessus des sphères. Aucun de nos « poètes n'a chanté jtisqu'ici, ne peut chanter « sufllsamment ce lieu sublime. Là, les âmes « contemplent, par les yeux de l'esprit, l'es- « sence vraiment existante, qui n'est ni co- « lorée , ni figurée, ni sensible, mais pure- « ment intelligible. Là, elles voient la vertu, <( la vérité , la justice, non comme elles sont « ici-bas, mais comme elles existent dans celui ■w qui est l'être même. Là, elles se rassasient « de celte vue jusqu'à ce qu'elles vlgw puis- « sont plus soutenir l'éclat j alors, elles ren- « ircnt dans le ciel , où elles se repaissent (i) P^s- \ii^.
« d'ain])roisie et de nectar. Telle est la vie « des dieux.
« Or, coniinue Platon (i), toute arae qui « suit Dieu fidèlement dans ce lieu subli* « me, demeure pure et sans tache j mais si « elle se contente de nectar et d'ambroisie , <c sans accompagner le char de Jupiter pour « aller contempler la ve'rile, elle s'appesantit, « elle rompt ses ailes , elle tombe sur la terre « et entre dans un corps humain, plus ou « moins vil, selon qu'elle a été plus ou moins (c élevée. Les âmes moins dégradées habitent « dans les corps des philosophes j les plus met « prisables animent les tyraus et les mauvais « princes. Leur sort change après la mort , « et devient plus ou moins heureux., suivant « qu'elles ont aimé la vertu ou le vice pen- « dant leur vie. Ce n'est qu'après dix mille « ans que les âmes se réuniront à leur prin- « cipe : leurs ailes ne croissent et ne se renour « voilent que dans cet espace de temps. »
Telle est la doctrine que Platon opposait à la secte profane de Bémocrite et d'Epicure, qui niaient la providence éternelle à cause du mal physique et moral. Ce philosophe nous fait un magnifique tableau de l'univers. 11 le considère comiue une immensité remplie d'in>telligences libres qui habitent et qui animes^
(1) Pag. i2a3.
38o DISCOURS
des inondes infinis. Ces intelligences sont capablea d'une double félicile'j l'une ^ en contemplant l'essence divine • l'autre, en admirant ses ouvrages. Lorsque les âmes ne font 2)1 us consister leur bonheur dans la connaissance de la vérité, et que les plaisirs inférieurs les détachent de l'amour de l'essence suprême, elles sont précipitées dans quelque planète pour y subir des peines expiatrices , jusqu'à ce qu'elles soient guéries par les souffrances. Ces planètes sont, par conséquent, selon Platon, comme des lieux ordonnés pour la guérison des intelligences malades. Voilà la loi établie pour conserver l'ordre dans les sphères célestes.
Cette double occupation des esprits célestes est une des plus sublimes idées de Platon , et jnarque la profondeur admirable de son génie. C'est par ce système que les philosophes païens ont taché de nous expliquer l'origine du mal. Voici comme ils raisonnaient : Si les âmes pouvaient contempler sans cesse l'essence divine par un regard immédiat, elles seraient impeccables • la vue du bien souverain entraînerait nécessairement tout l'amour de la volonté. Pour expliquer donc la chute des esprits , il fallait supposer un intei-valle où l'âme sort de la présence divine et quitte le lieu sublime pour admirer les beautés de la nature , et se rassasier d'ambroisie , comme
SUR LA MYTHOLOGÏE. 3Ki
d'une nourriiure moins délicate et plus convenable à sa nature finie. C'est dans ces intervalles qu'elle devint infidèle.
Pythagore avait puisé la même doctrine che» les Egyptiens- il nous en reste un précieux monument dans les Commentaires de Hiéroclès, sur les vers dorés attribués à ce philosophe.
« Comme notre éloignement de Dieu , dit a cet auteur, et la perte des ailes qui nous Cl élevaient vers les choses célestes^ nous ont « précipités dans cette région de mort , où tous- « les maux habitent j de même le dépouil- « lemcQt des affections terrestres et le renou- « vellement des vertus font renaître nos ailes o et nous élèvent au séjour de la vie, où se « trouvent les véritables biens sans aucun me- « lange de maux. L'essence de l'homme , lea nant le milieu entre les êtres qui contem- « plent toujours Dieu et ceux qui sont inca- « pables de le contempler, peut s'élever vers « les uns, ou se rabaisser vers les autres (i).
« Le méchant , dit ailleurs Hiéroclès , ne « veuL]^>as que l'âme soit immurlolle, de peuï « de ne vivre après la mort que pour souf- « frir • mais il n'ea est pas de même des juges « des enfers. Comme ils forment leurs juge- « mens sur les règles de la vérité, ils ne pro-
(i) Ilierocl. Conim. in aurea Curm.,p. 187. Bdit. Cant. if^g-
38i DISCOURS
« nonccnt pas que l'âme doit n'être plus, mai.^ « qu'elle doit n'être plus vicieuse. Us travail- « lent à la corriger et à la guérir , en or- « donnant des peines pour le salut de la na- « ture, de même que les médecins guéi-issent, « par des incisions, les ulcères les plus niait lins. Ces juges punissent le crime pour chas^ « ser le vice; ils n'anéantissent pas l'essence ■« de l'âme ^ mais ils la ramènent à exister « véritablement, en la purifiant de toutes les « passions qui la corrompent ^ c'est pourquoi , « quand on a péché, il faut courir au-devant de « la peine , comme au seul remède du vice ( i). » 11 paraît donc manifestement , par la docîtrinedes plus célèbres philosophes grecs, lo que les âmes préexistaient dans le ciel ; 2^ que le Jupiter, conducteur des âmes avant la perte de leurs ailes, et celui à qui Saturne a confié Jes rênes de son empire, depuis l'origine du mal , est distinct de l'essence suprême , et, par conséquent , qu'il ressemble fort au Mythras des Perses et à l'Orus des Égyptiens; 3o que les âmes ont perdu leurs ailes, et qu'elles ont été précipitées dans des corps mortels, parce qu'au lieu de suivre le char de Jupiter elles s'étaient trop arrêtées à la jouissance des plaisirs inférieurs j 4'' qu'au bout d'un certain période de temps les ailes de l'àmc renaîtro itj (i) Ibid. Carm. , p. i20.
Sm LA MYTHOLOGIE. 385
et que Saturne reprendra les rèncs de son empire , pour rétablir l'univers dans son premier éclat.
Examinons à présent la mythologie ég}-plîenne, qui est la soui'cc de celle des Grec*. Je ne veux point soutenir les explications ray^ tiques que le père Kircher donne de la fameuse table Isiaque et des obélisques qui se voient à Rome. Je me borne à Plutarque, qui nous a conservé un monument admirable de cette mythologie. Pour en faire sentir les beautés, je vais ftiire une analyse courte et claire <le son Traité d'Isis et d'Oairis, qui est un« lettre écrite à Cléa , prêtresse dTsis.
« (i) La mythologie égyptienne, dit Pluie tarque , a deux sens j l'un sacré et su- « blime , l'autre sensible et palpable. C'est « pour cela que les Égyptiens mettent des « sphinx à la porte de leurs temples; ils vcu- « lent nous faire entendre que leur théologie « contient les secrets de la sagesse, sous des « paroles énigma tiques; c'est aussi le sens de « l'inscription qu'on lit à Sais, sur une .«^.aluc « de Pallas ou ù'Isis : Je suis tout ce qui est, <c qui a été et qui sera, et jamais mortel n'a « levé le voile qui me couvre.
^ (2) Il raconte ensuite la fable dTsis et
(i) Pag. 554.
(2) Fage 355»
384 mSCOURS
« d'Osiris. Ils naquii*ent tous deux de Rhe'^a et
« duSoleil. Tandis qu'ils étaient encore dans le
« sein de leur mère , ils s'unirent et pro*
« créèrent le dieu Orus ^ image vivante de
« leur substance. Typhon ne naquit point ,
« mais il perça les flancs de Rhéa par Un vio-
« lent effort. Il se révolta ensuite contre Osi-^
« ris ^ remplit l'univers de ses fureurs^ déchira
« le corps de son frère, en découpa les mem-
« bres et les répandit partout. Depuis ce
« temps-là j Isis erre sur la terre pour ramas-
« ser les membres épars de son frère et de
« son époux. L'âme d'Osiris, éternelle et ini-
tt mortelle, mena son fils Orus aux enfers,
« où elle l'instruisit à combattre et à vaincre
« Typhon. Orus retourna sur la terre , com-
« battit et défit Typhon • mais il ne le tua
« pas , il se contenta de le lier et de lui ôter
« la puissance de nuire. Le méchant s'échappa
« enfin , et le désordre allait recommencer j
« mais Orus lui livra deux sanglantes batail-'
« les, et l'extermina loul-à-fait. »
(i) Plutarquc continue ainsi : « Quiconque « applique ces allégories à la nature divine, « immortelle et bienheureuse, mérite qu'on (i le traite avec mépris, fl ne faut pas croire « pourtant qu'elles soient de pures fables, « vides de sens, semblables à celles des poètes j (i) F a g, 3j8,
Stm L\ MYTHOLOGIE. 3«5
vK elles nous dépeignent des choses qui sont « véritablement arrive'es.
« Ce serait aussi une erreur dangereuse et .« une impiété manifeste d'attribuer , avec « Evhémère le Messénien, tout ce qu'an dit « des dieux aux anciens rois et aux grands « capitaines; ce serait anéantir la religion et .« éloigner les hommes de la divinité.
« (i) Ceux-là, ajoute-t-il, ont mieux pensé,
.« qui ont écrit que tout ce qu'on raconte de
.« Typhon , d'Osiris , d'Isis et d'Orus, doit s'en-
* tendre aes génies et des démons, (i) C'était
« l'opinion de Pylhagore, de Platon, de Xéno-
n crate et de Chrysippe, qui suivaient en cela
i( les anciens théologiens. Tous ces grands hom-
iK mes soutiennent que ces génies étaient fort
fi puissans et très-supérieurs aux mortels. Ils
a ne participaient pourtant pas de la divinité
H d'une manière pure et simple ; mais ils
•« étaient composés d'une nature spirituelle et
« coi-porelle, et par là capables de plaisirs et
.« de peines^ de passions et de changemens j
« car , parmi les génies comme parmi les hom-
« mes, il y a des vertus et des vices. De là
;( viennent les fables des ■Grecs sur les tyran»
u et les géans, les combats de Python contre
« Apollon^ les fufeurs de Bacchus, et plusieurs
(i) Pag. 358.
(a) Eag. 36o..
« fictions sembla' les à celles d'Osiris et de n Typhon; de là vi>?nt qu'Homère piilc de is. boni et àà mauvais ddmons. Platoft appolle « les premiers dieus lulélaires, parce qu'ils R sont médi-îleuis enij'e la diviîîiu' cl les hom' <t mes, et qu'ils j.'o. lent les prières des mor-« « tels vers le ciel, e« dt3 là nous rap^ '«rtent ft la connaissance et la 'relation de? chose» « cache'es et future. *
(i) Empcdoclès (a), conliaue-t»il , 4it << quç A les mauviâs uéi«on.> sont punis iXJ, fautes i qu'ils ont ct.iumJses. Le soleil les plécipilc ('. d'abord Jrtas l'aii , l'air les jetto dau<5 la mer « profonde , la mt^r les vomît sur la terre , « de la terre ils s'élèvent enfin v«ir» le c:el, 8 Ils sont ainsi transportés d'un îi'^u à un « autre, jusqu'à cf qu'étant punis et purifiés, « ils retournent/ daùs le lieu qui est conforma <5 à leur nature. »
Après avoir Jonré uiasi une explication ihëologique des allégories égyptiennes, PVatarcju»; en raconte les explications physiques; miiis il les rejette toutes , et revient à sa première doctrhie, (3) « Osiris n'est ni le soleil, ni i'tau, « ni la ter»e, rii le cieîj jnai» ».out ce qu'il
(1) Pag. 36t.
(2) Vivait environ 44° *<>< avant J. C. II se laissa chois^ «[ans l'Eina , dont il était allé examiner le watèrc.
(3) Pas- 376.
SUll L\ MlTHOLOGtE. 38^
« y a dans la nature de bien- dispose' , de bie» « ordonné, de bon et de parfait, est l'image « d'Osiris. Typhon n'est ni la sécheresse, ni lé « feu , ni la mer; mais tout ce qu'il y a dans la » nature de nuisible,d*inconslautetde de'reglé.» Plutarque va plus loin dans un autre traité, et nous explique l'origine du mal par un raisonnement également solide et subtil; (i) I0 voici. « L'Ouvrier, parfaitement bon, fit d'a- « bord toutes choses , autant qu'il était pos» « sible , semblables à lui-même. Le monde re- « eut en naissant, de celui ^ui le fit, toutes « sortes de biens. 11 tient d'une disposition « étrangère tout ce qu'il a de malheureux et « de méchant. Dieu ne peut pas êire la cause « du mal , parce qu'il est souveraiucmèfet bon; « la matière ne peut pas être la cause du mal, « partie qu'elle n'a point de force ; mais le « mal vient d'un troisième principe, qui n'est « ni si parfait que Dieu, ni si imparfait que Cl la matière. Ce troisième être c'est la nature « iutelligente,quia au-dedans de soi une source, « un principe et une cause de mouvement. »
J'ai déjà fait voir que les écoles de Pythagore et de Platon soutenaient la liberté. Le premier l'exprime par la nature de l'âme , qui peut s'élever ou s'abaisser; l'autre par les aile» de l'âme , c est-à-dire par l'amour du beau elle
(a) plut, 4^ anim. format, p. ioi5.
goût (lu plaisir, qui peuvent se séparer. Plularque suit les mêmes principes, et fait consister la libprté dans l'activité de l'âme, par laquelle elle est la source de ses déterminations.
Ce sentiment ne doit donc pas être regardé comme nouveau j il est tout à la fois naturel et philosophique. L'âme peut toujours séparer et rassembler , rappeler et comparer ses idées ; et c'est de cette activité que dépend la liberté. ISous pouvons toujours penser à d'autres biens qu'à ceux auxquels nous pensons acluellementj nous pouvons toujours suspendre notre consentement , pour voir si le bien dont nous jouissons est ou n'est pas le vrai bien. Notre liberté ne consiste pas à vouloir, sans raison de vouloir, ni à préférer le moindre bien à ce qui nous paraît le plus grand , m^ais à examiner si Je bien présent est un bien réel , ou s'il est un bien imaginaire. L'âme n'est libre que lorsqu'elle e§t placée entre deux objets qui paraissent dignes de quelque choix. Elle n'est jamais entraînée invinciblement par l'impression d'aucun bien fini , parce qu'elle peut penser à d'autres biens plus grands, et, par là, découvrir un attrait supérieur , qui suffit pour l'enlever au bien apparent et trompeur.
J'î^^voue que les passions, par le sentiment yif qu'elles nous causent, occupent quelque-
Sur la mythologie. 38o
fois louie la capacité de l'âme , et rempêchent de réfléchir; elles l'aveuglent et renlraîuenl , elles déguisent et transforment les objets. Mais quelque fortes qu'elles soieiït , elles ne sont jamais invincibles ', il est difficile y mais il n'est point impossible de les surmonter. Il est lou* jours dans notre pouvoir d'en diminuer peu à peu la force et d'en prévenir les excès. \ oilà le combat de l'homme sur la terre , et le triomphe de la vertu.
Les païens , ayant senti cette tyrannie des passions , reconnurent, par la seule lumière naturelle, la nécessité d'une puissance céleste pour les vaincre j ils nous représentent toujours la vertu comAie une force divine qui descend du ciel ,• ils «nlrodaisent sans ccsôc dans leurs poëmes des divinités protectrices qui nous inspirent , nous éclaii'ent et nous fortifient, pour marquer que les vertus hé»rôïques ne peuvent venir que des dieux seuls. C'est par ces principes que la sage anliquitd & toujours combattu la fatalité , qui détruit également la religion , la morale et la société. Revenons aux Egyptiens.
Leur doctrine, selon PI utarque y suppose lo que le monde fut créé d'abord sans aucun jnal physique ni moral par celui qui est infiniment bon ; 10 que plusieurs génies, par l'abus de leur libeité, se soal rendus cjimi-
39« blSCOURSr
iiels , et par là malheureux ; 3» que ces ge'iiies souffriront des peines expialrices, jusqu'à ce qu'ils Soient purgés et rétablis dans l'ordrej ^'^ que le dieu Orus, fils d'Isis et d'Osiris, qui combat le mauvais principe, est un dieu subalterne semblable à Jupiter, fils de Saturne.
Consultons à présent la mythologie des Orientaux. Plus nous -approcherons de la pi'emière origine des nations-, plus nous trouverons leur iheologie épurée.
(i) Xoroastre , dit Plutarque , enseignait « qu'il y a deux dieux d'opérations contraires^ « l'un, auteur de tous les biens, l'autre, au- « tcur fîjp tous les maux. Il appelle le boa « principe, Oromazej et l'autre, le démon « Arimane (u). 11 dit que l'un ressemble à la a lumière et à la vérité, l'autre aux ténèbres « et à l'ignorance. De plus, il y a un dieu « mitoyen entre les deux, nommé Mylhras, « que les Perses appellent intercesseur, ou « médiateur. Les mages ajoutent qu'Oromaze « est né de la plus pure lumière, et Arimane « des ténèbres; qu'ils se font la guerre l'un « à l'autre j et qu'Oromaze a fait six génies : R la bonté, la vérité, la justice, la sagesse, « l'abondance et la joie- ei qu'Ariraane leur « en a opposé six autres : la malice, la faui-
{i) De Isid. et Osirid. , p. 370.
(2) Ibid. '
SUR L.V «nitir .OGIE. 391
« bot^ , l'inj isiice , la fol'e , la dlsellc eL la. « Irislcsse, Oroiaazc o'dtanl éioigni dj la sphère « c'Ariniune, autant que le soleil l'est de la t terre, crna le ciel d'actrps et dVtoiles. l,i ft créa ensa'te vingt -quatre autres génies, el « l€A mit dam xin œuf ( par lequel les an- « ciens dësi''■'e^^ la terre )j Ari»*>ane et ses « gër.ies percèrent cet œuf brillant; ,ôilôt « l'' r»aux furent confondus avec les biens. « Mais il viendra vu iT.ips, fixe par le des-
• tin, où Ariman? sera totaleni-^nt détruit el « e"f termine'; la tefre changera de forme et « deviendra unie et égale, et les hommes, heu* « reux , n*;»uront plus qu'une njéme vie, une « même langue '^t un rsjeme gouvernement »
Théopompe écrit aussi « que , suivant la
* docU'ine dej mages, ces dieux doivent se « combattre pendant neuf mille ans, l'un de- « truisant cc que l'autre a fait , jusqu'à ce « qu'enfin Veufer soit uboii. Alors les hommes « seront bienhevrenx , et leurs cotps devien « drcut transparens. Le dieu qui a tout pro- « duit se cache jusqu'à ^t? temps; cfl interp valle n'est pas trop long pour un dieu , mai» « il est f a'rlable à uc moment de sommeil. »
N^ -savons perdu les anciens livres des premiers PciS2S. Pova j^ger de leur myihologie, il faut avoir recours aux philosophes orientaux de nos jours , et voir «''1 l'^ste occon?
39i t)ISCOUR^
parmi les' disciples de Zaroastre quelque^ traces de rancieiine doctrine de leur maître. Le célèbre M. Hyde y docteur de l'e'glise anglicane, qui a vojagé dans l'Orient, et qni savait parfaitement la langue du pays, a traduit de Sharisthani , philosophe arabe du quinaième siècle, les principes suivans. (i) « Les « premiers mages ne regardaient point le» « deux principes comme coéternels ; niais ils « croyaient que la lumière était éternelle , et « que les ténèbres avaient été produites. Voici « comme ils expliquent l'origine de, ce mau- « vais principe : La lumière ne peut produire « que la lumière, et ne peut jamais être l'o- « rigine du mal. Gommeui, donc a été produit « le mal? La lumière, disent-ils, produisit V. plusieurs élres , tous spirituels , lumineux f et puissans; mais leur chef, nommé Ahri- « man ou Ariraane, eut une mauvaise pensée, « contraixe à la lumière. Il douta, et par ce « doute il devint ténébreux. De là sont venus « tous les maux; la dissension, la malice, et « tout ee qui est opposé à la lumièi'e. Ges deux « principes se combattirent l'un l'autre j ils « firent ensuite la paix, à condition que le « monde inférieur serait soumis à Arimane « pendant sept mille ans. Après cet espace de
(i) Hyde Rel. ant. Fers, cap, ix, p. i63, et •ap. XXII , p. 294.
« temps, il rendra le momie à la lumière, yf
Voilà , ce me semble, les quatre idées dont je parle dans mon ouvrage : i*» Un état avant que le» biens et les maux fussent mc'îangés; 20 un état après qu'ils fuTent mêle's et confondus; 30 un état où le mal sera totalement détruit; 4° ^^ Dieu mitoyen entre le bon et le mauvais principe.
Comme la doctrine des mages persans est une suite de la doctrine des braclimanes des Indes, il* faut consulter l'une pour éclaircir l'autre. Il nous* reste peu de traces de l'ancienne théologie des gymnosophisles; mais celles que Strabon nous a conservées supposent lés trois états du monde.
Après que cet historien a décrit la vie et les Hiœurs des brachmanes, il ajoute (1) : Ces phi- « losophes regardent l'état des hommes pen- « dant celte vie , comme celui des enfans dans « le sein de leur mère. La mort est, selon « eux , une naissance à une véritable et heu- « reuse vie. Ils croient que tout ce qui arrive « aux mortels ne mérite le nom ni de bien « ni de mal. Conformes aux Grecs en plusieurs « choses , ils pensent que le monde a com- <i mencé, et qu'il finira; que Dieu, qui l*a a produit et qui le gouverne, est présent par- « tout à son ouvrage.
« Onésicrite , continue le mémo auteur, C») Lib. XV, p. 7i3 etjii. Ed. Lut. Pari lêao.
394 DlSCOUR.^l
« ayant été envoyé par Alexandrc-lc-Grànd ft pour apprendre la vie, les mœurs et la doc- « trine de ces philosophes, trouva un brach- « mane no^inié Calanus, qui lui enrcigua les « principes suivans. Autrefois l'abondance ré- « gnait partout. Le lait, le vin, le miel et K l^'huiie , coulaient des fontaines^ mais le? <t hommes ayant abusé de ce bonheur, Ju- « piler ies en priva, cl les coaramna à irait vaiiler pour conserver leur vie. Cuaud la « tempérance et les autres verjlv'S reviendront « sur la terre, alors l'ancienne abondance se « rétablira (i). »
Pour juger de la doctrine des anciens gymnosophistes, j'ai consulté ce qui a été traduit du Vedam, qui est le livre sacré des bramines d'aujourd'hui. Quoique son antiquité ne soit pas peut-être aussi grande qu'où l'a dit, ou ne peut nier cependant qu^il ne contienne le.« anciennes traditions de ces pei'ples et de leurs philosophes.
Il est constant par ce livre (:-) « que fer a, bramines reconnaissent un seul c^ scuve-
[i)T7i'vp^iv est le premier aoriste du verbe yT^xpym^ »um , et doit être traduit Gat, et nullement Facta est, comme a fait Xylandre , qui n'entendait pas l'idée de Calanns.
(?) Voyez Ahrah. Roger de la Kel. de Bram. liv. n, parf, I , chap. i, «t Kircher. $ina. jUuair,
Sm LA MYTHOLOGIE. 3e5
a rain Dieu , ^'ils appellent \istnou ; que sa « première et plus ancienne production fui « un dieu secondaire , nommé Brama; que le « souverain Dieu le lira d'une fleur é[m flot- « lait sur la surfat e de l'abîme avant la création « de te monde j et enfin que Vislnou donua * à Brama , à cause de sa vertu , de sa recon- « naissance et ^le sa fidélilé, le pouvoir de « créer l'univers. »
Us croient de plus (i) « que les âmes sonl « émanées de l'essence divine ce toute éter- « nilé, ou du moins qu'elles ont été produite» « long- temps avant la création du monde; que « dans cet état ptir elles péchèrent, et que, « depuis ce temps , elles furent envoyées dans « les corps des hommes et des bêtes , chacune « selon ses mérKes; de sorte que le corps où « l'dme habile, est comme un ca.hot ou « une prison. »
Us enseignaient enfin o qu'après un certain « nombre de métempsycoses , toutes les âme» « seront réunies à leur origine, rentreront « dans la compagnie des Dieux , et seront « divinisées (a). »
Je n'aurais pas regardé ces tradi lions comme authentiques , et je ne me serais point fie 4UX traducteurs du Vedam, si celte doctiiac
(i) Ibii. Roger, part, n, c.^p. 7.
(j) Abrah. Kircher. Sina. illustr.
3g6 DISCOURS ^
n'était pas parfaitement conforme à celle de Pylhagore , que je viens d'exposer. Ce philosophe ne fit qu'enseigner aux Grecs ce qu'il avait appris des gyïnnosophisles.
La découverte de ces sentiiaens uniformes et semblables, dans la Grèce, dans l'Egypte, dans la Perse et dans les Indes, m'a donné envie de pénétrer plus avant dans l'Orient ^ et de porter mes recherches jusqu'à la Chine- Je me suis adressé à ceux qui entendaient la langue de ce pays , qui y avaient demeuré plusieurs années de suite et qui en avaient étudié les livres originaux. Us m'ont communiqué les traits suivans , qu'ils ont traduits des anciens livres chinois qu'on a apportés dans. l'Europe , et dont ceux qui entendent cette langue peuvent vérifier la traduction.
Dans les anciens commentaires sur le livre Yking, c'est-à-dire le livre deschangemens, on parle sans cesse d'un double ciel, d'un ciel pri- TOiitif, etd'un ciel postérieur • et voici comment on y décrit le premier ciel : « Toutes choses « étaient alors dans un étal heureux, tout était « beau, tout était bon, tous les êtres étaient par- « faits dans leur espèce. Dans ce siècle heureux « le ciel et la terre unissaient leurs vertus pour « embellirv la nature. U n'y avait aucun combat « dans les élémens, nulle inleiupéric dans les A airs, toute» choses croissaient sans travail.
Pi Une fécondité universelle régnait partout. « Les vertus actives et passives conspiraient a d'elles-niérnes , san-; effort et sans combat , « à produire et à perfectionner l'univers. »
Dans les livres que les Chinois appellent King ou sacres, on lit les paroles suivantes : « Pen- « liant le premier étal du ciel , une pure vo- « lupté et une tranquillité parfaite régnaient « partout, n n'y avait ni travaux, ni peines, « ni douleurs, ni crimes, llien ne résistait à « la volonté Je l'iiomme. »
Les philosophes qui ont suivi ces traditions antiques, et surtout TJiiouangsé, disent a que « dans l'état du premier ciel l'homme était « uni au dedans à la souveraine raison , et fn qu'au dehors il pratiquait toutes les œuvres « de la justice. Le cœur se réjouissait dans H la vérité; il li'y avait en lui au:un mélange « de fausseté. Alors les quatre saisons de l'an- « née suivaient un ordre réglé, sans confu- « sion. Il n'y avait ni vents impétueux , ni « pluies excessives. Le soleil et la lune, sans « s'obscurcir jamais, fournissaient une lumière ff plus pure et plus éclatante qu'aujourd'hiii. a Les cinq planètes suivaient un cours réglé, « sans inégalités. Rien ne nuisait à l'homme, « et l'homme ne nuisait à rien. Une amitié M. et une harmonie uaiverselle régnaient dans a toute la nature. *
3ô8 DISCOURS
D'u» antre côlé le philosophe Hoaînantse dil, en parlant du ciel peslérieur : « Les co- « loiincs du ciel furent rompues; la terre « fut ébranlée jusqu'aux fondemens. Le ciel « s'abaissa du côlé liu nord. Le soleil, la lune « et les astres cbangcrent leurs mouveniens. « La terre s'écroulaj les eaux renfermées dans « son seia sortirent avec violence et l'inon- « dèrenl. L'homme s'étant révolté contre le « ciel, le syslème de l'univers fut dérangé j « le soleil s'obscurcit; les planètes changèrent 6 leur rovite, et l'harmonie universelle fut « ti'oublée. »
Les philosoplies Venise et Lietsc , qui vivaient long-temps avant Hoainantsé, parlent le même langage : « La fécondité universelle « de la natuie, disent ces anciens auteurs, « dégénéra dans une horrible stérilité. Les K herbes se fanèrent, les arbres se desséchè- & rent ,• la nature désolée et éplorée refusa de a répandre ses dons. Toutes les créatures se * déclarèrent la guerre les unes aux autres; < les maux et les crinces inondèrent la face « de la terre. »
T<us ces maux sont venus, dît le livre Li- Xijki, parte que a l'homme méprisa le sou- « %ej'aln empii"e. il voulut disputer du vrai et. « du fa:.'x, et ces disputes bannirent la raison « éteinelle. U regarda ensuite les objéit ter-
« restrcs, et les aima trop; de là naquirent «.i les passions. Peu à peu il Ail tiausfoimé dans « les oLjets qu'il aimait j et la cclesle raison K Tahaudonna lout-â-:ait. \oiià la source pri> •c ïûii;ve de Lous les crimes j ce fut pour les « punir que le ciel envoya tous les niaux. »
i^es mêmes livres parlent d'un temps 0.1 tout doit ttrt' rélabîi dans ia, première splendeur, par l'arrivée d'un hérc.> nomin^. Riuntle, qui iignifie pasteur et prince, à qui ils donnent aussi le nom de très-saint, de docteur universel et 'le réri.J souveraine. C'est le Mythra» de» Perses, rOrus des É yplien», le Mercure de« Grecs et \à Brama des Indiens.
Les livres chinois parlent même des soliffvances et des combats de Kiuntffc, comme les Syriv-^ns, de la mort d'Adonis, qui devait ressusciter pour rendre les hommes heureux; (i) et comme les Grecs, des travaux et des exploits pénibles de ce fils de Jupiter, qui était descendu sur 1k ierre pour combattre les monstres. I! paraît que la source de toutes ces allégories est une trcs-ancienno tradition comiB'int à toutes le* nations, que le Dieu mitoyen , à qui elles donnent toute» le nom de Soter, ou Sauveur, ne détruirait les crime*
(i) Vr.yer la description que Julius Firmicus fait des fêtes , d s cérè/nonits et des myaières d'Adonis ^ et Lucien , de Dec Sftia , p. io5b. Ed. Lut, Par,
4oo DISCOURS
qu'en soufFrani lui-nièine beaucoup de maux, Mais je n'insiste point sur cette idéej je ne yeux parler que des vestiges qu'on irouve dans toutes les religions, d'une nature élevée, tombée., etqui doiJt être réparée par un héros divin.
Ces quatre vérités régnent donc également 4ans les mythologies des Grecs, des Egyptiens, des Perses, des Indiens et des Chinois. Voyons ' ,à présent la mythologie hébraïque.
J'entends par là le rabbinismc, ou la philor- «ophie des docteurs Juifs, et surtout des E&- «éniens. Ces philosophes enseignaient, selon le témoignage de Joseph (i) et de Philon (2), « que le sens littéral du texte sacré n'était « qu'une image des vérités cachées. Ils chan- ,« geaient les paroles et les préceptes de la sa-r ,« gesse en allégories , selon la coutume de §. leurs pères, qui leur avaient laissé plusieui'S « livres de cette science. »
C'était le goût universel des Orientaux , de peindre , sous des images corporelles, les propriétés et les opérations des intelligences.
Ce style symbolique semble même être autorisé par les écrivains sacrés. Le prophète Daniel pous représente la divinité soxis l'image de J'ancien des jours. Les raythologistes hébreux et les cabalistes, qui sont une suite de l'écpla
(1) Joseph, de bello Jud, Ub. 11 , cap. ra.
(2) P/if7. de le^is alleg. Ub. u , pag. 63,
SUR LA MYTHOLOGIE. 4oi
des Essétiiens^ prirent de là occasion d'ex» pliquer les attributs divins, comme les mem-. bres du corps de Tancien des jours. On voit celte allégorie porle'e jusqu'à l'extravagance dans les livres des rabbins. On y parle de la rosée qui sort du cerveau du. vieiïlard, de son crâne , de ses cheveux , de son front , de ses yeux , et surtout de sa barbe merveilleuse.
Ces comparaisons sont sans doute absurdes et indignes de la majesté de Dieu ; mais les philosophes cabalistes prétendent les autoriser par des idées métaphysiques."
La création , selon eux , est un tableau des perfections divines. Tous les êtres crées sont par conséquent des images de l'Etre suprême^ plus ou moins parfaites, selon qu'elles ont plus ou moins de rapport avec leur original.
11 suit de là que toutes les créatures sont en quelque chose semblables les unes aux autres, et que l'homme, ou le micro-cosme , " ressemble au grand monde , ou au raacrocosiiiej le monde matériel, au monde intelligible j et le monde intelligible, à l'archétype, qui est Dieu.
C'est sur ces principes que sont fondées le» expressions allégoriques des cabalistes. En dé-' pouillant leur mythologie de ce mystérieux langage , on y trouve des idées sublimes , et' semblables à celles que nous venons d'admirei,*
4o2 BISCOURS
dans les philosophe» païens. Voici qiiatrc de ces ide'es que je trouve assez clairement énoncées dans les ouvrages des rabbins Irira, Mo^ chech et Jitzack ^ dont Riltangéliu'j nous a donné les traductions dans sa Cabale dévoilée,
1° « Toutes les substances spirituelles , les « anges, lésâmes des hommes, et même l'âme « du Messie (i), furent créées dès le com- « mencement du monde. Le ptemier père, « par conséquent , dont parle Moïse , repré- « sente, non un individu, mais le genre hu- « main entier, gouverné par un seul chef. « Dans ce premier état tout était éclatant et « parfait ^ rien »e souffrait dans l'univers^^ « parce que le crime y était inconnu. La na- « lure était une image sans ombre et sans c tache des perfections divines j c'est le règne « d'Osiris, d'Oromaze et d3 Saturne.
0,0 « L'âme du Messie parvint , par sa conu stance dans l'amour divin, à une uaion étioitc « avec la pure divinité , et mérita d'être le « roi, le chef et le conducteur de tous les « esprits. » (a) Cette idée a quelque rapport à celles que les Perses avaient de Mythras ; les Égyptiens, d'Orus^ et les Grecs, de Jupiter
(i) Vision. Ezechiel. Mercav. Exp, apud. Riftangy p. 325, tom. m.
{^) Ibid. , pag. aa6.
SUR LA MilHOLOGlE. 4^3
«ondiincur , qui menait les âmes dans le lieu sublime.
3o « La vertu, la perfection et la béatitude « des esprits ou des sephirots, consistait à re « cevoir et à rendre sans cesse les ra ons qui « émanent du centre infini, afin qu'il y eut « dans tous les esprits une circulation éter- « nelle de lumière et de bonheur (i). Deux « sones de séphirois manquèrent à cette loi « e'ternelle ; les chérubins, qui étaient d'un « ordre supe'rieur , ne rendirenl point celle « lumière, la retinrent au-dedansd'eux-mémcs, a s'enflèrent, et devinrent comme des vases « trop pleins; enfin, ils se brisèrent en pièces, « et leur sphère se changea en un chaos lé- « nëbreux. Les ischims, qui étalent d'un ordre « inférieur, fermèrent les yeux h cette lu- « mière, en se tournant vers les objets sente sibles ('i), oublièrent la suprême béatitude de « leur nature, et se contentèrent de la jouis- « sance des plaisirs créés j ils tombèrent par « là dans des corps mortels.
4*' « Les âmes passent par plusieurs reVo- « lutions, avani >ue de revenir à leur premief « étal ; mais , après l'avènement du Messie , « tous les esprits seront rétablis dans l'ordre,
(i) Ibid. de revol. anim. part i, cap. i , p. 244. (2) Phil. Cabal. dissert. 8, cap. vu } pag. 173,; tom. xzi. Riltang,
4o4 DISCOURS
4c et jouiront de l'ancien bonheur dont ils jouis-
« saient avant le péché du premier père (i). »
Je laisse à décider si ces quatre idées ne ressemblent point à celles que nous avons trouvées en Perse^ en Egypte et en Grèce. C'est cette ressemblance qui m'a autorisé à donner les quatre tableaux mythologiques qui se trou- Vent dans mon ouvrage.
Dans tous ces systèmes, on voit que les philosophes anciens^ pour réfuter les objections des impies sur l'origine et la durée du mal ^ avaient adopté la doctrine de la préexistence des âmes et (!e leur rétablissement." Plusieurs pères de l'église ont enseigné la première opinion comme le seul moyen philosophique d'expliquer le péché originel^ etOrigène s'est servi de la dernière pour combattre les impies de son temps.
A Dieu ne plaise que je veuille défendre CCS deux erreurs, condamnées par l'rglise; je ne m'en suis servi que pour montrer les ressources que la sage antiquité avait tiouvées contre l'impiété , et pour faire .sentir que , même avec la seule raison , on peut confondre les philosophes qui refusent de croire sans comprendre.
C'est pour cette raison que je fais parler à Daniel un autre langage qu'à Éléazar. Ce pro- (i). De rarol. anim, pag, 507,.
Y^hète conseille à Cyrus d'o\iblier toutes les spéculations subtiles, et de laisser à Dieu le soin de justifier les démarches incompréhensihles de sa providence. 11 le replonge dans une obscurité plus salutaire et plus convenable à la faiblesse humaine que toutes les conjectures des philosophes j il réduit ce qu'il faut croire sur ces matières à ces quatre vérités principales:
lo Dieu, 8ouverainen»enl boB, n'ayant pu produire des êlres méchans et malheureux, ilfaut que le mal moral et physique qu'on voit dans l'univers vienne de l'alsus que font le»' hommes de leur libertév
ao La nature humaine est déchue de la première pureté dans laquelle elle fut créée; et cette vie mortelle est un état d'épreuve ou les âmes se guérissent de leur corruption , et méritent l'immortalité heureuse par leur vertu.
30 La- divinité s'est unie à la nature humaine, pour expier le mal moral par son sacrifice. Le Messie viendra enfin dans sa gloire pour détruire le mal physique et renouveler la- face de' la terre.
4° Ces vérités- nous ont été transmises de siècle en siècle, depuis le déluge jusqu'à présent, par une tradition universelle. Les autres nations, ont obscurci et altéré celte tradition par leurs fables. Elle n'a été conservée dans sa pureté que dams les livres sacrés,
4o6 DISCOURS
dont on ne saurait disputer raulorité avec aucune ombre de raison.
On croit ordinaiicment que toutes les traces qu'oa voit de Ik religion naturelle^ et révéle'e dans les poètes et les philosophes païens, se doivent originairement b. la lecture des livres de Moïse* mais il est impossible de re'pondre aux objections que les incrédules font contre cette opinion» Les Juifs et leurs livres furent trop long-temps cache's dans un coin de la terre pour devenir la lumièi'e primitive des nation». 11 faut remonter plus haut jusqu'au déluge même. Il est e'ionnaut que ceux qui sont persuades de l'aullienticilé V. es livres sacrés n'aient pas profile' de cette ide'e pour luire sentir la vérité de l'histoire mosaïque sur l'origine ^'u monde, le déluge universel cl le rétablissement de la race humaine par Noé. Il est difficile d'expliquer autrp'ment qxie par la doctrine que je mets à la bouche de Daniel, l'uniformité de sentimens qui se trouve dans la religion de toutes les nations.
Voilà, ce me semble, les grands principes du christianisme j et voilà l'hommage que j'ai vouiu lui rendre , eu justifiant ses dogmes contre les vaines subtilite's des esprits téméraires et contre les préjugés supeiTSlilieux de« âme» faibleSt