‹ Les voyages de CyrusChapitre 4 sur 17 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Les Assyriens avaient étendu pendant plusieurs siècles leur domination sur toute l'Asie : leur empire fut enfin détruit par la mort (i)de Sardanapale (2). Arbace, gouverneur de laMédie , se ligua avec Bélésis, gouverneur de Babylone , pour détrôner ce monarque efféminé. Ils l'assiégèrent dans sa capitale, l'obligèrent à se brûler dans son palais, et partagèrent ensuite ses états. Arbace eut la Médie et toutes ses dépendances j Bélésis la Chaldée et tous les pays voisins. Ninus , héritier de l'ancien em pire , con-

(1) Vers l'an 770 avant Jésus-CLrist, après un règne d« vingt années.

(2) Diod. Sic. îib. a. Athen, lib. 12. Herod. îib. i. Just. Iib. 1, cap. 3.

tinua de régner àNimye(i). On vit ainsi s'e'lever, des de'bris de la puissance des Assyriens , trois monarchies fameuses, dont les rois s'établirent à Ninive (2), à Ecbataneet à Babylone.

Les successeurs d'Arbace firent bientôt des progrès considérables, et rendirent tributaires plusieurs peuples voisins, entre autres ceux de la Perside.

Telle était la situation de l'Asie à la naissance de Cyrus (3). Son père, Cambyse, était roi des Perses (4)- Mandane, sa mère, était fille d'Astyage , empereur des Mèdes.

11 fut élevé, dès sa tendie jeunesse, suivant les usages de l'ancienne Perse. On y accoutumait

(i) Cet événement précéda de plusieurs années la fondation de Rome et l'institution des Olympiades. Il arriva sous Ariphon IX , archonte perpétuel d'Athènes , et près de neuf cents ans avant l'ère chrétienne.

(2) Ninive était bâtie sur la rive gauche du Tigre. Son emplacement n'offre que des ruines. Vis-à-vis , sur la rive droite, est Mosul, dans le Diarbékir.

Amadan, jolie ville de Perse, a remplacé Ecbatane , dont il ne reste plus rien.

Babylone était sur l'Euphrate , à peu de distance de la ville nommée aujourd'hui Bagdad, et qui s'est élevée .sur le bord oriental du Tigre.

. (3) On placeja naisss^ce de Cjrjis à l'an Sgg ayant J. C.

(4) La Perse occupait autrefois à peu près les mêmes coalrées qu'aujourd'hui ^ on doit seulement observer que ses limites se sont étendues ou resserrées suivant les conquêtes et les défaites.

les jeunes gens à une vie durej la chasse et la guerre faisaient leur unique occupation. Mais, se fiant tiop à leur courage naturel , ils négligeaient l'art et la discipline militaire.

Les Perses étaient encore grossiers, mais vertueux; ils n'avaient point les connaissances qui polissent les mœurs et l'esprit, mais ils possédaient la science sublime de se contenter de la simple nature, de mépriser la mort pour l'amour de la patrie , et de fuir tous les plaisirs qui énervent l'âme en amollissant les corps.

On élevait les jeunes gens dans les écoles publiques, où ils étaient accoutumés de bonne heure à la connaissance des lois , à prononcer des jugemens et k se rendre mutuellement juslice. On découvrait ainsi , dès la plus tendre jeunesse, leur pénétration, leurs sentimens et leur capacité pour les emplois.

Les principales vertus qu'on avait soin de leur inspirer étaient la vérité et la bonté , la sobriété et l'obéissance. Par les deux premières, on ressemble aux dieux, et l'on conserve l'ordre par les deux dernières.

Le dessein des lois dans l'ancienne Perse était moins de punir les crimes que de prévenir la corruption du cœur, c'est pour cette raison

La Médie est au nord de la Perse, et s'appuie contre le mont Taurus et la mer Caspienne.

qu'on y punissait un vice contre lequel il n'y a point d'action en Justice chez les autres peuples, c'est l'ingratitude j et l'on y regardait comme ennemi de la société tout homme capable d'ou^ blier un bienfait.

Cyrus avait été élevé selon ces sages maximes. On ne pouvait le tenir dans l'ignorance de son rang , mais on le traitait avec la même sévérité que s'il n'avait pas du régner un jour. Il apprenait ainsi à bien obéir pour savoir bien commander dans la suite.

A l'âge de quatorze ans, Astyage eut envie de le voir. Mandane ne pouvait désobéir aux ordres de son pèrej mais elle était inconsolable de mener son fils à la cour d'Ecbatane.

Pendant l'espace de trois cents ans, la valeur des rois de Médie avait augmenté leurs conquêtes j les conquêtes avaient engendré le luxe, et le luxe est toujours l'avant^coureur de la chute des empires. Valeur, conquêtes, luxe, anarchie , voilà le cercle fatal et les différentes périodes de la vie politique de pi'esque tous les États. La cour d'Ecbatane était alors éclatante , mais cet éclat n'avait rien de solide.

Les Jours s'y passaient dans la mollesse ou dans la flatterie j la vraie gloire, l'exacte probité, le sévère honneur , n'y étaient plus estimés j les connaissances solides y étaient regardées comme contraires à la délicatesse du goût j le frivole

agréable , les pensées fines , les saillies vives , étaient le seul genre d'esprit qu'on y admirait. On ne voulait plus dans les ouvrages que les fictions amusantes et cette succession perpétuelle d'événemens qui surprennent par leur variété, sans éclairer l'esprit et sans élever le cœur. '

L'amour était sans délicatesse , l'aveugle plaisir en faisait l'unique attrait j les femmes se croyaient méprisées lorsqu'on ne cherchait pas à les séduire. Ce qui contribuait à augmenter cette corruption d'esprit, de mœurs et de scntimens, était la doctrine nouvelle répandue par les mages, que le plaisir est le seul ressort du cœur humain. Comme chacun mettait son plaisir où il voulait, cette maxime autorisait les vertus ou les vices, selon le goût , le caprice ou le tempérament de ceux qui l'adoptaient.

: Ce dérèglement n'était pourtant pas universel, comme il le devint depuis sous le règne d'Artaxerxe et de Darius Codoman. La corruption commence d'abord par la cour, et s'étend peu à peu dans tout le reste de l'État. La disciphne militaire florissait encore dans la Médie; il y avaij dans.les provinces plusieurs gens de guerre qui, n'ayant point été corrompus par l'air empesté d'Ecbatane , avaient conservé toutes les vertus du règne de Dejoce et de Phraorte. Mandane sentait tous les dangers auxquels elle

exposait le jeune Cyrus en le menant à une cour dont les mœurs étaient si différentes de celles de Perse; mais la volonte'de Cambyse et les ordres d'Astyage l'obligèrent enfin malgré elle d'entreprendre ce voyage.

Elle partit, accompagnée d'une escorte de la jeune noblesse persien ne, commandée par Hystiàfiéf ^ qui l'ori avait confié l'éducation de CyruS. Elle était dans un char avec son fils : c'est la première fois qu'il se vit distingué de ses compagnons.

Mandane avait une vertu rare, l'esprit orné, et un génie fort au-dessus de son sexe. Pendant le voyage, eU^ <<tait nrcupee d'inspirer à Cyrus le goût et l'amour de la vertu par le récit des fables, selon l'usage des Orientaux. Les idées absti'aites ne frappent pas les jeunes esprits, ils ont besoin d'images agréables; ils ne peuvent pas comparer, ils ne savent que sentir; il faut tout peindre pour leur rendre la vérité aimable.

Mandane avait remarqué que Cyrus était souvent trop occupé de lui-même , et qu'il donnait des marques d'une vanité naissante qui pourrait obscurcir un jour ses grandes qualités; elle tâcha de lui faire sentir la difformité dé ce vice, en lui racontant la fable de Sozare, prince de l'ancien empire d'Assyrie ; cette fable ressemblait à celle du Narcisse des Grecs, qui périt par le fol amour de lui-même. C'est ainsi que

DE CYRYS. 7

les' dierix punissent^' llitie font q\i'e nous abancl6nn'él''à nos passiotiVi nous vôîîH Tnal1iènreù:êi

EHe lui peignit ensuite' la beauté de des vertus nobles , qui conduisent à l'héroïsme par lé généreux oubli de '*bi-m'éni'e. Ette lui raconto la fable d'Hertnè^'I^r.Cëtaît^nètifànt divin qui était beau éàns le s^Voit, qui a\^it de l'esprit sans le croîrie, et qui ne coniiaisSart pbîôt sa propre veftû, •parce'qu'irignorait qu'il y eût des vices. ..• m , ^

C'est ainsi que Mandane instruisait son fils pendant le voyage.- Une fable en faisait naître une autre jlés questions d,ù prînce fournissaient à la reine une nouvelle matière pour Yeniretenir et pour lui apprendre le sens des fictions égyptiennes , dont le goût s'était répandu dans l'Orient depuis les conquêtes de Sésostris.

En passantprès d' une toontagne consacrée au grand Oromaze(!),' Mandane fit arrêter son char, et s'approcha du lieu sacré. C'était le joût

(i) Le grand dieu des Perses. T'oyez h Discours à la fia de cet ouvrage. j-'î/;» v-^-jt-fj

Oromaze était, suiyant Zoroastre^ qui dônua des lois aux Perses , le dieu ou le J^rincipe du bien , comœe Arimane était le principe ou le génie du inal. Oromaze était entouré du feu , qui est regardé comme le générateur universel. C'est pour cela qu'on entretenait le feu sur son autel et qu'on rendait au soleil un culte religieux.

d'une fête solennelle. Le pontife pre'parait déjà la victime couronne'e j il fut tout d'un coup saisi dp J' esprit divin, il, interrompit le silence, et SjVcria avec transport : je vois un jeune laurier qui s'élèye j il étendra bientôt ses branches sur tout rOrient ; les peuples viendront en foule s'assembler sous son ombre. Dans le même instant une étincelle de feu se détache du bûcher, et vient voltiger autour de la léte de Cyrus. Mandane fit de profondes réflexions sur cet événement. Après qu'elle fut remontée dans son char, elle dit à son fils : les dieux envoient quelquefois des augures pour animer les grands courages 5 ce sont des présages de ce qui peut arriver , et nullement des pre'dictions certaines d'un avenir qui dépendra toujours de votre vertu.

Cependant ils arrivèrent sur les frontières de la Médie. Astyage vint au-devant d'eux avec toute sa cour; c'était un prince aimable, doux et bienfaisant ; mais sa bonté naturelle le rendait souvent trop facile, et son penchant pour le plaisir avait jeté les Mèdes dans le goût du luxe et de la mollesse.

En arrivant à la cour d'Ecbatane, Cyrus donna bientôt des marques d'un esprit et d'une raison fort au-dessus de son âge. Astyage lui fit plusieurs questions sur les moeurs des Perses, sur leurs lois, sur leur manière d'élever les

jeunes gens. Il fut frappé des réponses vives et nobles de son petit-fils. Toute la cour admirait Cyrus; Les louanges universelles l'enivrent peu à peu; une secrète présomption se glisse dans son cœur j il parle un peu trop , et n'écoute pas assez les autres; il décide avec un air de sufilsance ; il paraât trop aimer l'esprit. - .Pour remédier à ce défaut ^ Mandane le dépeignait à lui-même par des traits d'histoire, ei> continuant toujours son éducation sur le même plan qu'elle l'avait commencée. Elle lui raconta ainsi l'histoire de Logis et de Sigée; f [ , ^ i ,

Mon fils, lui dit-elle, c'était autrefois l'titôge à Thèbes, dans la Béotie, d'élever sur le trône, après la mort du roi, celui de ses enfans qui avait le plus d'esprit. Quand un prince a de l'esprit, il peut choisir les gens les plus habiles, employer les hommes selon leurs talens, et gouverner ceux qui frouv<=*"^"t a"»A« iui; c'est le grand secret de l'art de régner.

Parmi les enfans du roi, il y en avait deux qui marquaient un génie supérieur; le plus âgé parlait beaucoup, le plus jeune parlait peu. Le prince éloquent, nommé Logis, se fit admirer par la beauté de son génie; le prince taciturne, nommé Sigée, se fit aimer par la bonté de son cœur. Le premier faisait sentir, même en le cachant, qu'il ne parlait que pour briller; le second écoutait volontiers , et regardait la con-

versalion comme un commerce où chacun doit mettre du sien. L'un rendait agréables leS' af* faires les plus épineuses , par les traits vifs et brillans qu'il' y mêlait^ l'autre répandait de \a^ lumière sur les matières les plus obscures, en réduisant cbaque chose à des principes simples^ Logis , mystérieux sans être secret, < aimak Ja politique, qui est pleine de stratagèmes et d^rtificesj Sigée, impénétrable sans être faux, sur* montait tous les obstacles par sa prudence et par son courage^: en suivant toujours les vues le^ plus justes et les plus nobles. > > . i ^ ; ; i . ri

Le peuple fut convoqué après laiïnort dti'toî, pour lui choisir un successeur. Douze vieillards présidèrent l'assemblée pour corriger le jugement de la multitude, qtd se laissé presque toujours entraîner par les préjugés, par les appai'enceâ ou par lespassions.il. )d tui

Le prince t3luquciit ilt une belle mais longue harangue, où il exposa tous les devoirs de la royauté , afin d'insinuer que les connaissant il saurait les remplir; le prince Sigée montra en peu de mots les écueils du pouvoir souverain, et avoua qu'il ne désirait point de s'y exposer. Ce n'est pas, ajouta-t-il, que je fuie les travaux ni les dangers, mais je crains de n'avoir pas tous les talens nécessaires pour vous bien gouverner.

Les vieillards décidèrent en faveur de Sigée; mais les jeunes gens et les esprits superficiels

DECYRUS. Il

se rangèrent du côté de l'aîné, et fonnèreut peu à peu une révolte, sous prétexte qu'on avait fait une injustice à Logis. On leva des troupes de part et d'autre. Sigée voulait céder ses droits à son frère, pour empêcher que la patrie ne fut inondée du sang de ses citojens ; mais son armée refusa d'y consentir* - 1 «b nhl-ru

Les chefs de l'un et de l'autre parti, voyant les malheurs dont l'état allait être accablé, proposèrent l'expédient de laisser régner les deux frères , chacun une année tour-à-tour i- cette forme de gouvernement est pleine d'inconvéniens y mais elle fut préférée à la guerre civile, le plus grand de tous les maux.

Les deux frères applaudirent à cette proposition de paix , et Logis monta sur le trône. Il changea en peu de temps toutes les lois antiques du royaume; il écouta tous les projets nouveaux; il suffisait d'avoir l'esprit vif pour être élevé aux premières charges. Ce qui paraissait excellent dans la spéculation ne pouvait s'exécuter qu'avec trouble et confusion; ses ministres, sans expérience, ne savaient pas que tous les changemens précipités, quelque utiles qu'ils paraissent, sont toujours dangereux.

Les nations voisines profitèrent de ce gouvernement tumultueux pour envahir l'état. Sans la sagesse et la valeur de Sigée, tout était perdu, et le peuple allait subir un jong étranger.

L'annde du gouvernement de son frère e'tant finie, il monta sur le trône. Il sut gagner la confiance et l'amitié' de ses peuples) il rétablit les anciennes lois , et chassa les ennemis plus encore par sa prudence que par ses victoires.

Depuis ce temps, Sige'e re'gna seulj et il fut décidé dans le conseil suprême des vieillards que le roi qu'on choisirait à l'avenir ne serait pas celui qui montrerait le plus d'esprit par ses discours, mais le plus de sagesse par sa conduite. Ce n'est pas, dirent-ils, celui qui est fertile en expédiens, en stratagèmes et en ressources, qui gouverne le mieuxj mais celm qui a un discernement juste pour choisir toujours le meilleur, pour le saisir avec une vue ferme, et pour le suivre avec courage.

Cyriis avouait ordinairement ses fautes, sans chercher à les excuser. Il écouta cette histoire avec docilité; il comprit le dessein de Mandane en la lui racontant, et résolut de se corriger.

Cependant il donna bientôtune marque éclatante de son génie et de son courage. A peine avait-il atteint l'âge de seize ans, ' lorsque Mérodac, fils de Nabuchodonosor, roi d'Assyrie (i), assembla 'des troupes , et fit une irruption subite dans la Médie; il laissa son infanterie sur

(i) L'Assyrie, plus ou moins grande suivant les diverses époques, est au couchant de la Médie, et fait partie aujourd'hui des états du roi de Perse.

DE CYRUS. i3

les frontières, et marcha lui-même avec douze mille hommes de cavalerie vers les premières places desMèdes, où il campa. De là il envoyait chaque jour des détachemens pour ravager le pays.

Astyage fut averti que les ennemis e'taient entrés dans ses états. Après avoir donné les ordres nécessaires pour rassembler son armée, il partit avec Cyaxare son fils, et le jeune Cyrus , suivi de toutes les troupes qu'il put ramasser à la hâte, au nombre de huit mille chevaux.

Lorsqu'il fut arrivé près de ses frontières, il campa sur une hauteur d'où l'on voyait toute la plaine que Mérodac désolait par ses détachemens. Astyage ordonna à deux généraux d'aller à la découverte de l'ennemi. Cyrus lui demanda la permission de les accompagner, pour s'instruire de la situation du pays, des postes avantageux et des forces du prince d'Assyrie. Après avoir fait ses observations, il revint et fit un rapport exact de ce qu'il avait vu. Le lendemain Astyage assemble un conseil de guerre pour déhbérer sur les mouvemens qu'il devait faire. Les généraux, craignant quelque piège de la part de Mérodac, s'ils sortaient de leur camp , conseillent de suspendre toute action jusqu'à l'arrivée de nouvelles troupes. Cyrus, impatient de combattre , écoute leurs délibérations avec peine; il garde néanmoins

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un profond silence^ par respect pour l'empereur et pour tant de chefs expe'rimentésj mais Astyage lui ordonne de parler.

II se lève alors au milieu de l'assemblée , et dit avec un air plein de noblesse et de modestie : J'ai remarqué hier un grand bois sur la droite du camp de Mérodac; je viens de le faire reconnaître ; l'ennemi a négligé ce poste j on peut s'en emparer en faisant couler un détachement de cavalerie par ce vallon qui est à noU'e gauche : je m'y transporterai avec Hystaspe, si l'empereur l'approuve.

Il se tut, rougit, et craignit d'avoir trop parlé. Tous admirèrent son génie pour la guerre dans un âge si tendre. Astyage, surpris de la justesse et de la vivacité de son esprit, commanda qu'on suivît son conseil, et qu'on se préparât à combatre.

Cyaxare marche droit aux ennemis, pendant que Cyrus, accompagné d'Hystaspe, défile avec un gros de cavalerie, sans être découvert, et s'embusque derrière le bois.

Le prince des Mèdes attaque les Assyriens dispersés dans la plaine j Mérodac sort de son camp pour les soutenir. Astyage avance avec le reste de ses troupes, tandis que Cyrus sort de son embuscade, et fond sur les ennemis. Il anime les Mèdes par sa voix j tous le suivent avec ardeur cil se couvre de sou bouclier, et s'enfonce

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lans le plus épais des escadrons; il répand parout la terreur et le carnage. Les Assyriens^ se .'oyant attaqués de toutes parts , prennent l'épouvante «t s'enfuient en désordre.

Après le combat, Cyrus s'attendrit en voyant a campagne couverte de morts; il eut le même îoin des Assyriens blessés que desMèdes; il donna .ous les ordres nécessaires pour leur guérison. *ls sont hommes comme nous, disait-il; ils ne iont plus ennemis sitôt qu'ils sont vaincus.

L'empereur, ayant pris ses précautions pour empêcher de semblables irruptions à l'avenir , retourna à Ecbatane. Peu après, Mandane fut obligée de quitter la Médie pour se rendre auprès de Cambyse, et voulut ramener son fils avec elle; mais Astyage s'y opposa. Pourquoi, lui dit-il , voulez-vous me priver du plaisir de voir Cyrus? il sera le soutien de ma vieillesse : il s'instruira ici dans la discipline militaire qui n'est pas encore connue en Perse. Je vous conjure, par la tendresse que je vous ai toujours marquée, de ne pas me refuser cette consolation.

Mandane ne put y consentir qu'aves un regret infini; elle craignaitd'abandonner son fils au milieu d'une cour où régnait la volupté. S'étant trouvée seule avec Cyrus, elle lui dit : Astyage veut, mon fils, que je vous laisse auprès de lui; c'est avec peine que je me séparé de vous. Je

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crains qu*on n'altère ici la puretë de vos mœurs; je crains que les folles passions ne vous enivrent. Elles ne vous paraîtront d'abord que des amusemens , des complaisances pour les usages reçus, et des liberte's qu'il faut se permettre pour plaire; peu à peu la vertu pourra vous paraître trop sévère ennemie du plaisir et de la société, contraire à la nature, parce qu'elle combattra vos goûts; enfin, vous ne la regarderez peut-être que comme une simple bienséance, un fantôme politique, un préjugé populaire dont on doit s'affranchir quand on peut satisfaire en secret ses passions. Vous iriez ainsi de degré en degré jusqu'à ce que votre esprit aveuglé, ayant corrompu votre coeur, vous précipitât dans tous les crimes.

Laissez- moi Hystaspe, reprit Cyrus, il me fera éviter tous ces écueils; une longue habi-' tude m'a accoutumé à lui ouvrir mon cœur; il est nonrseulement mon conseil, mais le confident de mes faiblesses.

Hystaspe était un capitaine expérimenté; il avait servi plusieurs années sous Astyage , dans les guerres contre les Scythes et contre le roi de Lydie. Il joignait à la politesse des Mèdes toutes les vertus des anciens Perses; grand politique et grand philosophe , liabile et désintéressé , il était parvenu aux premières charges de l'Etat, sans ambition , et les possédait avec modestie.

Mandane , persuadée de la vertu et de la capacité d'Hystaspe, aussi bien que des avantages que son fils pourrait trouver dans une cour également polie et guerrière, obéit à Astyageavec moins de regret : elle partit bientôt après j Cyrus l'accompagna à plusieurs stades d'Ecbatane. En le quittant, Mandane embrasse son fils avec tendresse : Souvenez-vous, lui dit-elle , que votre vertu seule peut me repdrç heureuse. Le jeune prince fond en larmes, et ne peut répondre ; c'était la première fois qu'il avait été séparé de sa mère. U la suit long-temps des yeuxj il la perd enfin de vue, et revient à Ecbatane.

Jusqu'ici, Cyrus avait vécu à la cour d'Astyage sans se corrompre. U ne devait sa sagesse ni à la présence de Mandane, ni aux conseils d'Hystaspe, ni à sa vertu naturelle, mais à l'amour.

Il y avait alors à Ecbatane une jeune princesse nommée Cassandane, de même sang que Cyrus , et fille de Farnaspe , de la race des Vcheménides. Son père, qui était un des principaux satrapes de Perse, l'avait envoyée à la cour d'Astyage pour y être élevée. Elle avait toute la politesse de cette cour, sans en avoir les défauts. Sou esprit égalait sa beauté, et sa modestie donnait des charmes à tous les deux. Son imagination était vive , maia réglée : la justesse lui était aussi naturelle que les grâces.

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Sa conversation enjouée ëlait pleine de traits délicats, sans recherche et sans aflfectation. Elle avait aimé Cyrus dès le premier moment qu'elle l'avait vu- mais elle avait si bien caché ses sentimens, que personne'ne s'en était aperçu.

La proximité du sang donnait à Cyrus occasion de voir souvent Cassandane et de l'entretenir. Sa conversation formait les mœurs ^lî jeiirie pnnce^ et lui donnait une délicatesse qu'il n'avait point connue jusqu'alors.

Il sentit peu à peu pour cette princesse tous les mouvemens d'une passion noble qui rend les héros sensibles , sans kmolKr leur* cœur , et qui fait placer le principal charme de l'amour dans le plaisir d'aimer. Les préceptes, les maximes et les leçons gênantes ne préservent pas toujours des traits empoisonneurs de la volupté. C'est peut-être trop exiger de la jeunesse, que de vouloir qu'elle soit insensible^ il n'y a souvent qu'un amour raisonnable qui garantisse des folles passions.

Cyrus goûtait dans les entretiens de Cassandane tous les plaisirs de la plus pure amitié, sans oser lui déclarer les sentimens de son cœur : sa jeunesse et sa modestie le rendaient timide. Il sentit bientôt toutes les inquiétudes, les peines et les alarmes que causent les passions riiéme les plus innocentes. La beauté de Cassandane lui donna un rival.

Cyaxare devint sensible aux charmes tîe cette princesse. Il était à peu près de même âge que Cyrus, mais d'un caractère bien différent; il avait de l'esprit et du courage^ mais il était d'un naturel impétueux et fier, et ne montrait déjà que trop de penchant pour tous les vices ordinaires aux jeunes princes.

Cassandane ne pouvait aimer que la vertu; son cœur avait fait un choix; elle craignait plus que la mort une alliance qui devait être si, flatteuse pour son ambition.

Cyaxare ne connaissait point les délicatesses de l'amour; la grandeur de- son rang augmentait sa fierté naturelle, et les mœurs des Mèdes autorisaient sa présomption. Il trouva bientôt le moyen de découvrir ses sentimens à Cassandane. iUjiiu >..''I.î' ■ >''{ i i •'....-•>

Il s'aperçut de- 90Ï1 indifférence, en chercha la cause, et ne fut pas long-temps à la découvrir. Dans tous les divertissemens publics, elle paiaissait gaie et libr« avec lui; mais avec CyruB/ eUe était plus réservée. L'attention qu'elle avait sur elle-même lui donnait un air de contrainj:^ qui ne lui était pas naturel. Elle répondait à toutes les politesses de Cyaxare avec des traits pleins d'esprit ; lorsque Cyrus lUi parlait, à pjeinjé. jpo il vait- elle cacher sou embarras. • ,,:„:..«' " .

La condmtç de ^^assandaiie . fut interpiétét;

bien différemment par Cyrus. Peu instruit encore des secrets de l'amour, il crut qu'elle était sensible à la passion de Cyaxare, et que la couronne de ce prince l'éblouissait.

Il éprouvait tour-à-tour l'incertitude et l'espérance, les peines et les plaisirs de la plus vive passion. Son trouble était trop grand pour pouvoir être long-temps caché j Hystaspe s'en aperçut j et, sans savoir l'objet de l'attachement du prince, il lui dit :

Depuis quelque temps je vous vois rêveur et distrait, je crois en pénétrer la raison : vous aimez, ô Cyrus! On ne peut vaincre l'amour qu'en s'y opposant dès sa naissance j quand il s'est rendu maître de notre cœur , les héros mêmes ne peuvent s'en délivrer qu'après avoir éprouvé les plus affreux malheurs : nous en avons un exemple dans l'histoire d'un de vos ancêtres.

Du temps de Cyaxare (i), fils de Phraortej une guerre sanglante s'alluma entre les Sîf* ques (2) et les Mèdes. Les armées de Cyaxare

(i) Cette histoire est fondée dans l'antiquité', et tirée du premier livre de Nicolas de Damas , de Ctésias et de Diodore de Sicile. Elle a été traduite par M. Boivla l'aîné, dans les Mémoires de l'Académie royale des Inscriptions , tom. II, pag. 63, édit. in-4''.

(2} Les Saques ou Saces faisaient partie de la nation connue sous le nom général de Scythes. Ils étaient placés

étaient commandées par Stryangée , son gendre , le prince le plus brave et le plus accompli de tout l'Orient j il avait épousé Rhétée , fille de l'empereur, qui était belle, spirituelle, aimable, et ils s'aimaient avec une passion mutuelle, que rien n'avait troublée ni diminuée jusqu'alors.

Zarine , reine des Saques, se mit elle-même à la tête de ses troupes ; eUe unissait tous les charmes de son sexe avec les vertus héroïques. Ayant été élevée à la cour des Mèdes , elle avait contracté , dès son enfance , une amitié étroite avec Rhétée.

Pendant deux années entières les avantages furent égaux dans les deux armées. On fit souvent des trêves pour traiter de la paix , et dans ces intervalles Zarine et Stryaugée se voyaient. Les grandes qualités qu'ils se reconnurent produisirent d'abord l'estime, et par cette estime l'amour s'insinua bientôt dans le cœur du prince; il ne cherchait plus à. finir la guerre , dans la crainte d'être séparé de Zarine, mais il faisait souvent des trêves où l'amour avait plus de part que la politique.

, Les ordres de l'empereur arrivèrent enfin de livrer une bataille décisive. Pendant la chaleur de l'action, les deux chefs se rencontrèrent dans

au nord-est de la Médie^ à peu près où est le royaume de Samarcand. .,

!«i VOYAGES

la mélëe. Stryangée voulut d'ahord éviter Zal'inej mais la reine des Saques, encore insensible, l'attaque, et l'oblige à se défendre, en lui criant : Epargnons le sang de nos sujets^ c'est à nous deux à terminer la guerre.

L'amour et la gloire animaient tour à tour le jeune he'ros j il craignait également de vaincre et d'être vaincu. En ménageant la vie de Zarine , il expose souvent la sienne j il trouvé enfin le moyen de remporter la victoire; il lance son javelot avec ai-t, le cheval de la reine en est percé , et l'entraîne dans sa chute. Stiyangée vole à son secours , et ne veut d'autre fruit de sa victqire que le plaisir de sauver une ennemie qu'il adore. Il lui offre la paix avec toutes sortes d'avantages , lui conserve sesétàts^ et jure au nom de l'empereur une alliance éternelle à la tête des deux aidées.

Il lui demanda ensuite là permissioii de la suivre jusque dans sa 'capitale j elle y consentit î' mais Ils agissdleftt l'un et l'autre par des motifs bien différens. Zarine n'était occupée que du soin de marquer sa reconnaissance à Stryangée , Stryangée ne cherchait qu'une occasion de découvrir son amour à Zarine; ils montèrent daiis le même char, et furent conduits en pompe à R<>xanace(i).

(i) iVr. [Boivin dit que le nom de celte 'ville e'tait Rosonace, chose aseez indifférente.

Plusieurs jours se passèrent dans les festins et les réjouissances j peu à peu l'estime de Zarine se changea en tendresse sans qu'elle s'en aperçût. Elle faisait souvent éclater ses sentimens, parce qu'elle n'en connaissait pas encore la force j elle goûtait le charme secret d'une passion naissante, et craignait de démêler ses propres mouvemens ', elle reconnut enfin que l'amour y avait trop de part. Elle rougit de sa faiblesse , et résolut de la surmonter j elle pressa le départ de Slryangée. Mais le jeune Mède ne pouvaitplus quitter Roxanacej il oublie la gloire, il ne se souvient plus de sa tendresse pour Rhétée. Il s'abandonne toutentier à son aveugle passion* il soupire, il se plaint, il ne se possède plus, et découvre enfin son amour à Zarine dans les tenues les plus vifs et les plus passionnés.

La reine des Saques ne cherche pointa cacher sa sensibilité j elle répond avec une noble franchise , sans aifecter ni les vains détours ni les faux mystères.

Je vous dois la vie et la couronne : ma tendi'esse égale ma reconnaissance j mais je mourra i plutôt que de traliir ma vertu , ou de souffrir la moindre tache à votie gloire. Songez, cher Stryangée, que vous êtes l'époux de Rhétée, que j'aime : l'honneur et l'amitié m'obligent • également à sacrifier une passion qui ferait ma honte et sou mallieur.

En prononçant ses paroles , elle se retire. Le prince demeure honteux et désespéré; il s'enfeniie dans son appartement j il éprouve tourà-tour tous les mouveraens opposés d'une âmo héroïque, combattue, surmontée, tyrannisée par une passion violente.

Tantôt il est jaloux de la gloire de Zarine, et la veut imiter;; tantôt le cruel amour se joue de «es résolutions , et même de sa vertu. Dans cet orage de passions, sonespritse trouble, sa raison l'abandonne; il prend la résolution de se tuerj mais il écrit auparavant ces mots à Zarine :

« Je vous ai sauvé la vie , et vous me donnez a la mort j victime de mon amour et de votre « vertu , je ne puis surmonter l'un ni imiter « l'autre. Le trépas seul peut finir mon crime « et <na peine ; adieu pour jamais. »

Il envoie cette lettre à Zarine j elle vole chez le jeune Mède j mais il s'était déjà plongé le poignard dans le sein. Elle le voit nageant dans son sang, elle tombe évanouie : elle revient ensuite , et mouille de ses larmes le visage de Stryangée j elle rappelle son âme prête à s'envoler. Il soupire , il ouvre les yeux , il voit la douleur de Zarine , et consent qu'on prenne soin de sa vie ; mais sa plaie parut mortelle pendant plusieurs jours.

Rhétée apprend cette tragique aventure , et arrive bientôt à Roxauace. Zarine lui raconte

DE CYRX3S. 25

tout ce qui s^etait passé ^ sans lui cacher ni sa faiblesse ni sa résistance. Cette noble simplicité ne peut être connue ni goûtée que des grandes âmes. La guerre entre les Saques et les Mèdes avait interrompu le commerce de ces deux princesses, sans diminuer leur amitié ; elles se connaissaient y et s'estimaient trop pour étrçsusceptibles de défiance ou de jalousie.

Rhétée regardait toujours Stiyangée avec les yeux d'une amante; elle le plaignait, elle compatissait à sa faiblesse , parce qu'elle la voyait involontaire. Il guérit enfin de sa blessure, sans guérir de son amour. Zarine pressait toujours son dépari; mais il ne peut s'arracher de ce lieu fatal : ses peines et sa passion se renouvellent.

Rhétée s'en aperçoit , et tombe dans une tristesse profonde ; elle éprouve les mouvemens les plus cruels: la douleur de n'être plus aimée par un homme qu'elle aimait uniquement , la compassion pour un époux li^Té à son désespoir , l'estime pour une rivale qu'elle ne peut haïr. Elle se voit tous les jours entre un amant entraîné par sa passion , et une amie vertueuse qu'elle admire; elle sent que sa vie fait le malheur de l'un et de l'autre. Quelle situation pour un coeur généreux et tendre ! Plus elle cache sa douleur, plus elle en est accablée : elle y succombe enfin; elle tombe dans une maladie danereuse. Un jour qu'elle était seule avec Zarine

et Stryangée, ces paroles lui échappèrent : Je meurs , mais je meurs contente, puisque ma niortfera votre bonheur.

Zarine se retire fondant en larmes. Ces mois percent le cœur de Stryangéej il regarde Rhétée et la voit pâle, languissante , prête à expirer de douleur et d'amour. Les yeux de la princesse , fixes et immobiles, demeurent attachés sur le prince j les siens s'ouvrent enfin : il est comme un homme qui se réveille d'un profond assoupissement^ et qui revient d'un délire, où lien ne lui avait paru sous sa forme naturelle. Il avait vu Rhétée tous les jours , sans s'apercevoir de l'état cruel où il l'avait réduite j il la voit à présent avec d'autres yeux. Ce regard rappelle toute sa vertu et rallume sa première tendresse; il reconnaît son erreur ,^ il se jette aux genoux de la princesse; il l'embrasse, et répète souvent ces paroles entrecoupées de pleurs et de sanglots : Vivez , ma chère Rhétée , vivez pour me donner le plaisir de réparer ma faute ; je connais à présent tout le prix de votre cœur.

Ces paroles la rappelèrent à la vie ; sa beauté revint peu à peu avec ses forces : elle partit enfin pour Ecbatane avec Stryangée , et jamais lieu depxiis ne troubla leur union.

Vous voyez par là , continua Hystaspe, jusqu'où l'amour peut conduire \eê plus grands héros j vous voyez aussi qu'on peut vaincre les

passions les plus violentes lorsqu'on a un désir sincèi-e de les surmonter. ^

Je ne craindrais rien pour vous y s'il y avait à cette cour des personnes semblables à Zarine j mais à présent sa vertu héroïque paraîtrait un sentiment outré , ou plutôt une insensibilité féroce. Les mœurs des Mèdes sont bien changées; je ne vois ici que Cassandane seule qui soit digne de votre tendresse.

Jusque-là , Cyrus avait gardé un profond silence 'y mais voyant qu'Hystaspe approuvait sa passion , il s'écria avec transport : Vous avez nommé celle que j'aime; je ne suis plus maître de mon cœur. Cassan«lane m'a rendu insensible à toutes les passions qui l'auraient pu corrompre ; je l'aime, mais , hélas ! je crainsde n'être pas aimé j voilà la source de mes peines.

Hystaspe, charmé de voir que Cyrus avait fait un choix si digne de lui , l'embrasse avec joie et lui répond : Cassandane mérite toute votre tendresse; son cœur est aussi pur que son esprit est éclairé; on ne peut l'aimer sans aimer la vertu ; sa beauté fait le moindre de ses charmes. J'appréhendais pour vous quelque attachement dangereux, je me rassure; j'approuve votre passion , je crois même qu'elle aura un succès heureux. Ces paroles consolèrent le jeune prince , et lui rendirent le calme.

Cependant Carabyse apprit l'amour de Cyrus

a8 VOYAGES

pour Cassandane ; mais ayant d'autres vues pour son fils j qui s'accordaient mieux avec sa politique^ il le rappelle en Perse. Farnaspe, qui était toujours à la cour de Cambyse, fut instruit en même temps des sentimens de Cyaxare ; le satrape ambitieux , flatté par celte alliance, ordonna à sa fille de rester à Ecbatane.

Cyrus et Cassandane apprirent les ordres de leurs pèi'es , et la nécessité de se séparer : leur douleur égala leur amour. Le jeune prince se flatte enfin qu'à son retour en Perse il pourra fléchir Cambyse et Farnaspe par le secours de Mandaue , et cette idée l'empêche de succomber au désespoir que lui cause une si cruelle séparation.

La jeune noblesse voulut accompagner Cyrus jusqu'au^?, frontières de Perse. Il distribua aux amis qu'il laissait à la cour d'Ecbatane tous les riches présens qu'il avait reçus d'Astyage en partant ; il marqua à tous, par ses regards ou par ses bienfaits, l'estime ou la reconnaissance qu'il avait pour eux , selon leurs services , leur mérite ou leur rang.

Sitôt qu'il fut arrivé, il confia à Mandane la situation de son cœur. J'ai, dit-il, suivi vos conseils à la cour d'Ecbatane j j'ai vécu insensible à tout ce que la volupté a de plus flatteur ; mais je ne dois rien à moi-même , je dois tout à la fille de Farnaspe : je l'aime, et cet amour

m'a préservé de tous les égaremens de la jeunesse. Ne croyez pas que mon attachement pour elle soit un goût passager qui puisse changer : je n'ai jamais aimé que Cassandane^ je sens que je ne pourrai jamais aimer qu'elle. Je suis instruit des desseins de mon père, qui veut me faire épouser la fille du roi d'Arménie (i); laisserez-vous sacrifier le bonheur de ma vie à des vues politiques? Mandane le rassure, le console , et lui promet de faire ses efforts pour changer les sentimens de Cambyse.

Cependant les jeunes Perses, voyant Cyrus de retour, disaient entre eux : Il vient de vivre délicatement à la cour des Mèdes ; il ne s'accoutumera plus à notre vie simple et laborieuse -j mais quand ils le virent plus sobre et plus retenu qu'eux-mêmes, se contenter de leurs repas ordinaires, montrer dans tous ses exercices plus d'adresse et plus de courage , ils furent saisis d'admiration, et s'écrièrent : Il est digne de régner un jour sur nousj son mérite lui donne encore plus de droit à la couronne que sa naissance. » -.„,-'

(i) L'Annéale, qui conserve encore son nom, occupait alors un grand espace à l'extrémité orientale de l'Asie mineure, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Elle est à l'occident de la Médie et au nord de la Mésopotamie. Ce pays est si beau que les rabbins ont cru pouvoir y placer le paradis terrestre.

3o VOYAGES

Cassandane vivait toujours à la cour d'Ecbalane, mais elle ne recevait plus Cyaxare qu'avec une froideur extrême : il devait toutes les complaisances qu'elle lui avait marquées à la présence de Cyrus. Le plaisir de voir Cyrus, de l'aimer et de sentir qu'elle en était aimée, remplissait Cassandane d'une joie secrète qui se répandait sur toutes ses actions. Mais, après le départ du jeune prince , sa conversation, autrefois si gaie et si enjouée, se change en un silence morne j elle languit, la vivacité de son esprit s'éteint, ses grâces naturelles disparaissent. Cependant, Farnaspe tombe dangereusement malade à la cour de Perse, et désire de voir sa fille. Elle quitte Ecbatane avec précipitation , pour aller rendre les derniers devoirs à son père. Plusieurs femmes de la cour la regrettèrent j mais le plus grand nombre se réjouirent du départ d'une princesse dont les mœurs leur présentaient un modèle de sagesse trop parfait. Nous sommes heureuses , dirent - elles , de ne plus voir ici cette étrangère, que l'éducation sévère des Perses a rendue insensible.

Cyaxare vit le départ de Cassandane avec un chagrin inexprimable : le dépit, la jalousie, la haine contre Cyrus , toutes les passions qui naissent d'un amour méprisé, tyrannisent son cœur. Il ordonne au jeune Araspe, fils d'Harpage, d'aller secrètement , par des routes détournées ,

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arrétei- Cassandane , et de la conduire à un lieu solitaire sur les l)ords de la mer Caspienne.

Araspe avait été élevé dans les plaisirs d'une cour voluptueuse ^ mais il avait conservé des sentimens nobles et généreux y avec une horreur sincère du crime. Tous ses défauts venaient plutôt de faiblesse que de vice : son esprit était tout ensemble enjoué et solide. Né pour les armes et fait pour la cour , il avait tous les talens nécessaires pour réussir pendant la paix et pendant la guerre.

Il communiqua les ordres de Cyaxare à Harpage, son père, qui aimait Cyrus. Harpage , après avoir signalé son courage dans la guerre , vivait à la rnixr d'KrbatPnp, Kan5) s«» corrompre par les vices ordinaires aux courtisans; il voyait avec regret les mœurs du siècle, mais il gardait le silence , et se contentait de les condamner plutôt parsa conduite que par ses discours. Je prévois, dit-il à Araspe, tous les malheurs que nous coûtera la vertu j mais gardez-vous bien , mon fils , de gagner la faveur du prince par le crime.

Il lui commanda cependant d'aller tout communiquer à Astyage. L'empereur des Mèdes approuva les sages conseils d'Harpage, et, craignant que son fils ne trouvât quelque autre moyen pour exécuter ses volontés , il ordonna au jeune Mède d'aller secoxirir l'innocence, loin de l'accabler.

Araspe part, vole, il joint la fille de Farnaspe près d'Aspadane ( i) • il lui raconte les ordres de Cyaxare, et s'offre de la conduire en Perse. Elle re'pandit des larmes de joie en voyant la ge'ne'rosité d' Araspe , et se hâta de gagner les frontières de son pays.

Farnaspe mourut avant que sa fille pàt arriver à la cour de Cambyse. Après avoir donné tout le temps que la nature demande pour pleurer la mort d'un père , elle vit enfin Cyrus : elle lui apprit la conduite géne'reuse d' Araspe. Le prince, dès ce moment, conçut pour lui une amitié tendre qui dura tout le reste de leur vie.

Cyaxare r«4solut do se vpingpr d'Arasppr d'une manière également cruelle et honteuse pour la nature humaine. Il fit égorger le second fils d'Harpage , et n'eut point d'horreur de le faire servir dans un festin devant ce père malheureux (a).

Le bruit d'une telle cruauté excita l'indignation des Mèdesj mais Astyage, aveuglé par la tendresse paternelle, dissimula le crime de Cyaxare , et ne le punit point. Il craignait l'humeur violente de son fils, et n'osait lui

(1) Aujourd'hui Ispahan , capitale de la Perse. Les souverains de ce grand royaume tenaient alors leur cour à Suze.

(2) Herod, liv, \..

avouer les ordres secrets qu'il avait donnés à Araspe, C'est ainsi qu'un prince naturellement bienfaisant autorisa le vice par une faiblesse honteuse; il ne connaissait point le prix de la vertu, et n'était bon que par tempérament.

HarpagCj désespéré, se retira de la cour^ et passa secrètement en Perse; Cambyse lui accorda tous les biens et tous les honneurs qu'il pouvait lui offrir, pour le dédommager des pertes qu'il avait faites en Médie.

Cassandane vivait tranquille à la cour de Perse, dans l'espérance c[u'ou fléchirait Cambyse. Un événement politique changea bientôt les sentimens de ce prince j il apprit que la fille du roi d'Arménie venait d'être accordée au roi de Babylone, et que ces deux princes avaient fait une étroite alliance entre eux.

Cette nouvelle déconcerta les projets de Cambyse, et la vertu de Cassandaxte le dé" termina enfin à consentir au bonheur de Cyrus. L'hymen fut célébré selon les mœurs du siècle et du pays.

On conduisit les deux époux sur une haute montagne consacrée au grand Oromazé ; on alluma des bois odoriférans : le pontife lia d'abord les robes flottantes de Cyrus et de Cassandane , pour symbole de leur union ; ensuite ces deux amans, se tenant par la main,

environnés des estales (i), dansèrent autour du feu sacie, en chantant la théogonie, selon la religion des anciens Perses, c'est-à-dire la naissance des Jy ngas , des Amilictes, des Cosmogoges et des purs génies qui émanent du premier piùncipe (2). Ils chantèrent ensuite la chute des esprits dans les corps mortels, puis les combats de Mythras pour ramener les âmes à l'Empyrée; enfin la destruction totale du mauvais principe Arimane, qui répand partout la haine , la discorde et les noires passions.

(1) Esta est originairement un mot chalàaïque , qui signifie le feu \ de là vient le mot grec Efi'a, et les Romains ajoutent v, et font Vesta, comme d'Ea-Trtpa ils font Vespera. \oyez Ilyde , de rel. ant, Pers. , cap. 7.

Ces estales exerçaient eu Perse le$ mêmes foDClions que les vestales à Rome.

(2) foy^z 1.9, Çi?çouri à îj» i&Q.

CYRUS

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