LIVRE DEUXIÈME
L'esprit de Cyrus se perfectionnait avec l'âge; sou goût et son génie le portaient aux sciences les plus sublimes. Il avait souvent entendu parler d'une fameuse école de mages (i) qui avaieut tj^uiiid leur retraite sur les bords du fleuve Oxus (2), dans la Bactriane, pour venir s'établir près du golfe persique. Comme ces sages sortaient rarement de leur solitude , et vivaient fort séparés des autres hommes , Cjaus n'en avait jaiaais vu aucun : le désir de s'instruire lui fit naître l'envie de les entretenir.
U entreprit ce voyage avec Cassandane ,
(1) Les mages étaleatj dans la Perse, les piiai&tres de la religion.
(2) La Bactriane^ dont la capitale était Bactre, a pris chez les Perses , dont elle forme une province importante , le nom de Korasan ; et le fleuve Oxus , celui de Gihon , dôul l'embouchure est dans la mer Caspienne.
accompagné de quelques satrapes. Ils traversèrent les plaines de Pasagarde (i), passèrent par le pays des Mardes, et arrivèrent sur les lords de l'Arosis. Ils entrèrent par un passage étroit dans un large vallon entouré de hautes montagnes , dont le sommet était couvert de chênes, de pins et de cèdres^ au-dessous se voyaient de gras pâturages où erraient des animaux de toute espèce ^ la plaine paraissait un jardin arrosé de plusieurs ruisseaux qui sortaient des rochers d'alentour , et se perdaient dans l'Arosis : ce fleuve s'échappait de loin entre deux collines, et ces coteaux, en s'ouvrant, faisaient fuir tous les objets, et laissaient voir des campagnes fertiles , de vastes forets, elle golfe Persique qui bornait l'horizon. Eu s'avançant dans le vallon , Cyrus et Cassandane furent attirés dans un bocage voisin par le son d'une musique harmonieuse qui frappa leurs oreilles : ils y entrèrent, et virent auprès d'une claire fontaine une multitude d'hommes de tous les âges, et vis-à-
(i) Pasagarde est détruite , et sur ses ruines s'est él&vée la ville de Tchilminar, dans le Faristan, province de Perse.
L'Arosis se nomme aujourd'hui Endian,àa. nom d'une ville qu'il arrose j il se nomme aussi T'ab , qui veut dire, en langue persane , rivière par excell^Jace ; il se jette dans le gulfe Feisique,
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vis d'eux une troupe de femmes , qui formaient un concert. Ils reconnurent que c'e'tait l'école des mages, et furent surpris de voir, au lieu d'hommes sévères, tristes et rêveurs, un peuple aimable et poli.
Ces philosophes regardaient la musique comme quelque chose de céleste j ils la croyaient propre à calmer et à dompter les passions : c'est pourquoi ils commençaient et fiinissaient la journée par des concerts (i).
Après quelques momens donnés le matin à cet exercice, ils menaient leurs disciples se promener dans des lieux agréables , mais en gardant le silence jusqu'à la montagne sacrée: là , ils offraient leurs hommages aux dieux pÎTitAt par le cœur que par les paroles. C'était par la musique, la promenade et la prière, qu'ils se préparaient tous les jours à la contemplation de la vérité, et qu'ils mettaient l'âme dans l'assiette convenable pour la méditer; le reste de la journée se passait dans l'étude. Leur unique repas se faisait peu avant le coucher du soleil j ils ne mangeaient que du pain , des fruits et quelque portion des viandes immolées aux dieux ; tout finissait enfin par les concerts.
Lee autres hommes ne commencent l'éduca-
(1) Voyez StraboTiy lib. 17.
tion des enfans qu'après leur naissance , mais les mages semblaient prévenir la naissance même. Tandis que leurs femmes étaient enceintes , ils avaient soin de les entretenir dans un calme et dans une gaîté perpétuelle , par des amusemens doux et iunocens , afin que , dès le sein de leur more , le fruit ne reçut que des impressions agréables , tranquilles et conformes à l'ordre.
Chaque sage avait son département dans l'empire de la philosophie. Les uns étudiaient la vertu des plantes ; d'autres , les métamorphoses des insectes j quelques-uns , la conformation des animaux ; et plusieurs lecours^des astres; mais toutes leurs découvertes tendaient à la connaissance des dieux et d'eux-mêmes. Les sciences , disaient-ils, ne sont estimables qu'autant qu'elles servent de degrés pour monter vers le grand Oromaze et pour redescendre jusqu'à l'homme.
Quoique l'amour de la vérité fût l'unique îien de la société parmi ces philosophes, ils ne laissaient pas de reconnaître un chef : ils l'appelaient archi-mage. Celui qui tenait alors ce rang se nommait ZardusE ou Zoioastre(i)j il surpassait les autres plutôt par sa sagesse que par son âge , car à peine avait-il cinquante ans ; cepen-
(i) Zoroastre vivait en Perse vers l'an 622 avant J. C. Il réforma tellement la religion des mages , qn'il passa pour en avoir été le fondateur.
dant il ^lait consommé dans toutes les sciences des Chaldéens, des Eg\^ tiens et même des Juifs , qu'il avait vus à Babylone.
Lorsque Cyius et Cassandane entrèrent dans ce bocage, l'assemble'e se leva et les adora , suivant l'usage des Orientaux , en s'inclinant jusqu'à terre , puis elle se retira , et les laissa seuls avec Zoroastre.
Ce philosophe mena le prince et la princesse dans un bosquet de myrte j au miheu se voyait la statue d'une femme, qu'il avait taillée de ses propres mains.
Ils s'assirent tous trois sur un banc de gazon , et Zoroastre les entretint de la vie , des mœurs et des vertus des mages.
Tandis qu'il parlait , il détournait souvent les yeux pour regarder la statue, et , en la regardant, ses yeux se baignaient de larmes. Cyrus et Cassandane respectèrent d'abord sa douleur -, ensuite la princesse ne put s'empêcher de lui en demander la raison. C'est là, dit-il, la statue de Sélime, qui m'cima autrefois comme vous aimez Cyrus ; c'est ici que je viens passer mes momens les plus doux et les plus amers. Malgré la sagesse qui me soumet à la vol on té des dieux, malgré les charmes que je goûte dans la philosophie, malgré l'insensibilité où je suis sur toutes les grandeurs , le souvenir de Sélime m'arrache souvent des regrets et des larmes : la vraie vertu, en réglant les
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passions j n'éteint point les sentimens. Ces paroles donnèrent à Cyrus et à Cassandane la curiosité de savoir l'histoire deSélirae; le philosophe s*en aperçut , et prévint leur demande, en commençant ainsi sa narration.
Je ne crains point de vous montrer mes faiblesses j luaia j'éviterais ce récit, si je ne prévoyais pas qu'il peut vous servir d'une grande instruction.
Je suis né prince; mon père était souverain d'un petit Etat dans les Indes , qui s'appelle le pays des Sophites (i). M'étant un jour égaré à la chasse , je rencontrai dans l'épaisseur d'un bois une jeune fille qui s'y reposait -, sa merveilleuse beauté me frappa d'abord ; je devins immobile -j je n'osais m'avancer. Je crusque c'était Un de ces esprits aériens qui descendent quelquefois du trône d'Oromaze , pour ramener les âmes à l'Empyrée.Sélime^carc'étaitson nom, se voyant seule avec un homme, s'enfuit et se sauve dans un temple voisin de la foret; je n'ose la suivre j j'appris qu'elle était fille d'un vieux bramine qui demeurait dans ce temple , et qu'elle s'était consacrée à l'adoration du feu. Les vestales peuvent quitter le célibat pour embrasser le
(i)Il fait aajourd'hui partie des états daMogol, dans l'Indoujstan. Sopitis, sa capitale, placée sur les bords de THydaspe qui se jette dans l'Indus , n'était ' pas éloignée de DehJi.
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mariage ; mais tandis qu'elles sont prêtresses du feu, la loi est tellement se'v ère parmi les Indiens, qu'un père croit faire un acte de religion en jetant dans les flammes sa fille toute vivante, si ^le vient à manquer à la pureté qu'elle » jurée.
Mon père vivait encore j je ne pouvais pas employer la force pour arracher Sélime de cet asile } mais quand j'aurais été roi, les princes n'ont aucun droit dans ce pays sur les personnes consacrées à la religion. Toutes ces difficultés ne firent qu'augmenter ma passion ; elle me rendit ingénieux. Je quittai le palais de mon père; j'étais jeune, j'étais prince , je ne raisonnais pas; je me déguisai en fille, j'aUai au temple où était le vieux bramine(i) , je le trompai par une histoire feinte , et je me mis au nombre des estales, sous le nom d'Amana. Le roi mon père fut désolé de ma fuite , et me fit chercher partout inutilement.
Sélime , ignorant mon sexe , prit pour moi un goût et une amitié particulières : je ne la quittais jamais. Nous passions notre vie ensemble à travailler, à lire, à nous promener, à servir nos autels ; je lui contais souvent des fables et des histoires touchantes pour lui peindre les
(i) Les biaraes ou bramlnes sont les docteurs et le prêtres des Indiens ; ils se prétendent descendus du die« Brahma.
merveilleux effets de l'amitié et de l'amour. Je voulais la préparer peu à peu au dënoùmeni , que je me'dilais; je m'oubliais quelquefois en lui parlant, et je me laissais tellement emporter par ma vivacité, qu'elle m'interrompait souvent en me disant: Amana, on croirait, à vous entendre, que vous sentez dans ce moment tout ce que vous dépeignez.
Je vécus ainsi plusieurs mois avec elle , sau» qu'elle pût deviner mon déguisement ni ma passion. Comme mou cœur n'était point corrompu, je ne méditais point le crime. Je crus que si je pouvais l'engager à m'aimer, elle abandonnerait son éiat pour partager ma couronne; j'attendais toujours un moment favorable pour lui révéler mes sentimens; mais hélas! ce moment ne vint jamais.
Lesestales avaient coutume d'aller plusieurs fois l'année sur une haute montagne , pour y allumer le feu sacré et immoler des victimes. Nousy montâmes toutes un jour, accompagnées seulement du vieux bramine.
A peine le sacrifice était-il commencé que nous fûmes enveloppés de plusieurs hommes armés d'arcs et de flèches , qui enlevèrent Sélime et son père. Ils étaient tous achevai; je les suivis pendant quelque temps , mais ils entrèrent dans un bois , et je ne les revis plus. Je ne retournai point au temple; je me dérobai à la vue
des estales; je changeai d'habits ; je pris un autre déguisement , et j'abandonnai les Indes.
J'oubliai mon père , ma patrie et tous mes devoirs ; je parcourus l'Asie entière pour chercher Sclime. Que ne peut point la force de l'amourdans un jeune cœur qui se livre à la passion. En traversant le pays des Lyciens (i)^ je m'arrêtai dans une giaade foret pendant la chaleur du jour j je vis passer bientôt une troupe de chasseurs , et peu de temps après plusieurs femmes, parmi lesquelles je crus reconnaître Sélime. Elle étaiten habit de chasse, montée sur un coursier superbe , distinguée de toutes les autres par une couronne de fleurs j elle passa avec tant de vitesse , que je ne pus m'assurer si mes con ■ jectures étaient bien fondées ; j'allai droit à la capitale.
Les Lyciens étaient alors gouvernés par des femmes; voici à quelle occasion cette forme de gouvernement s'était établie parmi eux. Il y a quelques siècles que , pendant une longue paix j les, Lyciens s'étaient tellement amollis qu'ils n'étaient plus ormp*»» qri<» dfi leur parure; ils aflfectaient les discours, les manières, les maximes et même les défauts des femmes,
(1) La Lycie est dans l'Asie mineure, et forme uuc de ses provinces maritimes , dans la "partie occidentiilç.
sans en avoir ni la douceur ni la délicatesse. En s'abaudonnant aux voluptés infâmes, les vices les plus honteux prirent la place des passions aimables ^ ils méprisèi'entles Lyciennes, et les traitèrent en esclaves. Une guerre étrangèi'e survint; les hommes, lâches et eflémine's, ne purent plus défendre leur patrie ; ils s'enfuirent, et se cachèrent dans les forets et les cavernes. Les femmes, accoutumées à la fatigue par l'esclavage , prirent les armes, chas^ sèrent les ennemis , se rendirent maîtresses du pays, et établirent leur a,utorité par une Iqi immuable.
Depuis ce temps les Lyciens s'étaient accoutumés à cette forme de gouvernement, et la trouvaient la plus douce et la plus commode. Les reines avaient un conseil de vieillards qui les aidaient de leurs lumières j les hommes proposaient les bonnes lois, mais les femmes les faisaient exécuter j la douceur du sexe prévenait tous les maux de U tyrannie , et le conseil des sages modérait l'inconstance qu'on reproche auv feminpii.
J'appris que la mère de Sélime ayant été détrônée par l'ambition d'une de ses parentes, son premier ministre s'était enfui dans les Indes avec la jeune princesse j qu'il y avait vécu plusieurs années déguisé en bramine , et elle eu estde; que ce vieillard ayant tou-
jours entretenu commerce avec les amis de la maison royale , la jeune reine avait été rétablie après la mort de l'usurpatrice j qu'elle gouvernait avec la sagesse d'une personne qui avait éprouvé le malheur j et enfin , qu'elle avait toujours témoigné une opposition invincible pour le mariage.
Cette nouvelle me causa une joie inexprimable j je remerciai les dieux de m'avoir conduit par des voies si merveilleuses près de l'objet de mon amour. J'implorai leur secours, et je me promis de ne jamais aimer u'un seule fois, s'ils favorisaient ma passion.
Je méditai plusieurs moyens pour me faire connaître à la reine, et je trouvai que celui de la guerre était le plus propre : je m.'engageai dans les troupes^ je m'y fis bientôt distinguer. Je ne me rebutai d'aucune fatigue j je recherchai les entreprises les plus dangereuses; je m'exposai partout.
Dans une bataille qui devait décider de la liberté des Lyciens , les Cariens ( i ) mirent nos troupes en désordre : c'était dans une grande plaine, mais il n'y avait de sortie pour ceux qui fuyaient que par un passage étroit. Je gagnai ce passage j je menaçai de percer de mes
(i) La Carie était Toisii^e de la Lycie. Art^'mise y » régné avec Mausole.
dards quiconque oserait s'y présenter; je ralliai ainsi nos troupes; je revins charger l'ennemi^ je le mis en déroule , et je remportai une pleine victoire. Cette action attira l'atiention de toute l'armée; on ne parlait que de mon courage; tous les soldats m'appelaient le libérateur de la patrie. Je fus conduit devant la reine , qui ne me reconnut point. Nous étions séparés depuis six ans : les chagrins et les fatigues avaient changé mes traits.
Elle me demanda mon nom, mon pays, ma naissance, et m'examina avec attention. Je crus voir dans ses yeux un mouvement secret qu'elle tâchait de cacher. Etrange bizarrei'ie de l'amour ! je l'avais crue autrefois estale d'une basse naissance, et cependant je roulais partager ma couronne avec elle ! Je conçus dans le moment le dessein d'être aimé comme j'avais aimé ; ainsi je déguisai mon pays et ma naissance; je dis que j'étais né dans un village de Bactriane, et que j'étais d'une origine trè»-obscure : elle se retira brusquement sans rien me répondre.
Bientôt elle me donna, par le conseil des sénateurs, le comiaandement des armées; j'eus par là un libre accès auprès de sa personne. Elle m'envoyait souvent chercher , sous prétexte d'affaires, lors même qu'elle n'avait rien à me dire; elle prenait plaisir à s'entretenir avec
moi. Je lui peiguis mes sentimeus sous des noms empruntés; la mythologie grecque et égj-ptienne , que j'avais apprise dans mes voyages , me fournissait une ample matière pour prouver que les divinités aimaient autrefois les mortels , et que l'amour égale toutes les conditions.
Je me souviens qu'un jour, tandis que je lui racontais une histoire de cette espèce , elle me quitta dans une grande agitation; je pénétrai par là tous ses sentimens cachés, et je goûtai un plaisir inexprimable de sentir que j'étais aimé comme j'avais aimé. J'eus plusieurs entretiens avec elle; et, par ces entretiens, sa confiance augmentait pour moi tous les jours. Je lui rappelais quelquefois les malheurs de son enfance; alors elle me raconta l'histoire de son séjour parmi les estales , de son amitié pour Amana , et de leur tendresse réciproque : à peine pouvais-je modérer mes transports en l'entendant parler.
J'étais prêt à finir mon déguisement, mais ma fausse délicatesse demandait encore que Sélime fît pour moi ce que j'avais voulu faire pour elle; je fus bientôt satisfait; un événe^ ment singulier me donna l'occasion d'éprouvée toute l'étendue et la force de sou amour.
Selon la loi des Lyciens , il n'est fws permis à celle qui les gouverne d'épouser un
étranger. Sélime me fit appeler un jour, et me dit : Mes sujets veulent que je prenne un époux j allez leur dire de ma part que j'y consentirai , à condi/.ion qu'ils me laisseront libre dans mon choix. Elle prononça ces paroles avec un air majestueux , sans presque me regarder.
Je tremble d'abord, je me flatte ensuite , je doute enfin ; car je «avais l'attachement que les Lyciens avaient pour leurs lois : j'allai cependant exécuter les ordres de Sélime. Le conseil s'assembla, j'exposai les volontés de la reine j après plusieurs disputes on convint qu'il fallait lui laisser la liberté de se choisir un époux.
Je lui rapportai ce qu'on avait résolu dans le conseil ; «H" «n'oiJouua d'eissembler les troupes dans la même plaine où j'avais remporté la victoire sur les Gariens, et de m'y tenir prêt, pour obéir à ses ordiesj elle commaîTida aussi à totis les chefs de la nation de se rendre dans le même lieu. On y éleva un trône superbe j la reine y parut entourée de sa couf, et parla ainsi :
Lyciens, depuis que je règne sur vous, j'ai observé Vos lois, j'ai paru à la tête de vos armées, j'ai remporté plusieurs victoires : mon unique étude a été de vous rendre libres et heureux. Est-il juste que celle qui a main-
tenu voire liberté soit elle-même esclave? Estil juste que celle qui cherche sans cesse votre bonheur soit elle-même infortunée ? Il n'est point de malheur semblable à celui de faire violence à son cœur j quand il est contraint , la grandeur et la royauté ne servent qu'à nous faire sentir plus vivement notre esclavage : je demande d'être libre dans mon choix.
Toute l'assemblée applaudit à la sagesse de ce discours , et s'écrie : « Vous êtes libre , vous êtes dispensée de la loi. » La reine m'envoya dire d'avancer à la tête des troupes. Quand Je fus ^rès du trône, elle se leva, et dit en me montrant : u Voilà mon époux. Il est étranger, mais ses services le rendent père de la patrie ; il n'est pas prince, mais son mérite l'égale aux rois. »
Sélime m'ordonna ensuite de monter sur le trône j je me prosternai à ses pieds, et je fis tous les sermens accoutumés. Je promis de renoncer à jamais à ma patrie, de regarder les Lyciens comme mes enfans , et surtout de n'aimer jamais que la reine.
Elle descendit alors de son trône , et nous fûmes reconduits à la capitale avec pompe, au milieu des acclamations du peuple. Sitôt que nous fûmes seuls : « Ah ! Sélime, lui dis-je, ne reconnaissez-vous donc plus Amana? » La surprise , la tendresse , la joie, causèrent à la reine les transports les plus vifs j elle me reconnaît ,
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elle devine tout le reste : je n'avais pas besoin de lui parler. Nous gardâmes long-temps le silence 'f je lui appris ensuite mon histoire , mon origine, et tous les effets que l'amour avait produits en moi.
Elle assembla aussitôt son conseil, et déclara ma naissance ; on envoya des ambassadeurs aux Indes; je renonçai pour toujours à ma couronne, et mon frère fut confirmé dans la possession de mon trône.
Ce sacrifice me coûta peu j je possédais Se» lime , rien ne manquait à mon bonheur. Mais , hélas ! ce bonheur ne fut pas de longue durée. En me livrant à ma passion , j'avais oublié ma patrie, j'avais abandonné mon père, dont je faisais la consolation, j'avais sacrifié tous mes devoirs. Mon amour, qui paraissait si délicat, si généreux , et qui était admiré des hommes , ne fut pas approuvé des dieux j *ussi m'en punirent-ils par le plus grand de tous les mallieurs: ils me séparèrent de Sélime j elle mourut peu de temps après notre mariage. Je me livrai a la plus vive douleur, mais les dieux ne m'abandonnèrent point.
Je rentrai profondément en moi-même ; la sagesse descendit dans mon coeur, elle dessilla les yeux de mon esprit , et je compris alors le mystère admirable de la conduite d'Oromaze. La vertu est souvent malheureuse j c'est ce qui
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choque les hommes aveugles, qui ignorent que les m.aux passagers de cette vie sont destinés pai' les dieux à expier les fautes secrètes de ceux qui paraissent les plus vertueux.
Ces réflexions me déterminèrent à consacrer le reste de mes jours à l'étude de la sagesse. Sélime était morte , mes liens étaient rompus , je ne tenais plus à rien dans la nature; toute la terre meparaissait un désert. Je ne pouvais plus régner en Lycie après la mort de Sélime^ et je ne voulais point rester dans un pays où tout renouvelait sans cesse le souvenir de ma perte.
Je retournai aux Indes , et j'allai vivre parmi les Bramines , où je me foi-mai un nouveau plan de bonheur. Libre de cet esclavage qui accompagne toujours la grandeur, j'établis au-dedans de moi-même un empire sur mes passions et sur mes désirs , plus glorieux et plus consolant que le faux éclat de la royauté. Malgré mon éloigneinent et ma retraite , mon frère prit des ombrages contre moi, comme si j'eusse voulu remonter sur le trône , et je fus obligé de quitter les Indes.
Mon exil devint pour moi une nouvelle source de bonheur j il ne dépend que de nous de mettre à profit toutes nos disgrâces. Je visitai les sages de l'Asie j je conversai avec les philosophes des dififérens pays, j'appris leurs lois et leur religion. Je fus charmé de trouver que les grands
hommes de tous les temps et de tous les lieux
pensaient de même sur la divinité et sui* la
morale; enfin je suis venu sur les bords de
l'Arosis, où les mages m'ont choisi pour leur
che£.
Ici Zoroastre se tut , Cyrus et Cassandane furent trop attendris pour parler. Après quelques momens de silence , le philosophe les entretint du bonheur que les vrais amans retrouvent dans l'Empyrée , quand ils s'y rejoignent ; puis il conclut par ces souhaits :
Py.is8iez-vous sentir long -temps le bonheur de vous aimer , et de vous aimer uniquement ! puissent les dieux vous préserver de cette corruption du cœur , qui fait cesser les plaisirs lorsqu'ils deviennent légitimes ! puissiez-vous y après les transports d'une passion vive et pure pendant votre jeunesse, connaître, dans un âge plus mûr , tous les charmes de cette union qui diminue les peines, et qui augmente les biens en les partageant ! puisse une longue et aimable vieillesse vous montrer vos neveux et vos arrière-neveux multipliant la race des héros sur la terre ! puisse enfin le même jour voir recueillir vos cendres unies, pour vous épargner à tous deux le malheur de pleurer , comme moi, la perte de ce que vous aimez ! Je ne me console que par l'espérance de revoir Sélime dans la sphère du feu , pur élément de l'amour. Lef
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âmes ne font ici-bas que faire connaissance, mais c'est là haut que leur union se consomme. O Sélime , Sélime I je vous rejoindrai un jour, notre flamme sera éternelle : je sais que dans ces régions supérieures votre bonheur ne sera complet que lorsque je le partagerai avec vousj ceux qui se sont aimés purement, s'aimeront à jamais : le véritable axnour est immortel.
Le récit de l'histoire de Zoroastre fit une vive impression sur le prince et la princesse de Perse j elle les confirma dans leur tendresse mutuelle et dans leur amour pour la vertu. Ils passèrent quelque temps aver. rp. «sagp dans sa solitude, avant que de retourner auprès de Cambyse.
Tandis que Cassandane s'entretenait avec les femmes des mages et goûtait avec plaisir la douceur de leurs concerts, Zoroastre initia Cyrus dans tous les mystères de la sagesse orientale. Les Ghaldéens , les Egyptiens et les gymnosophistes(i) avaient une merveilleuse connaissance de la nature, mais ils l'enveloppaient d'allégories
(i) Ce mot gymnosopbiste veut dire, d'après l'étyinologi^. gi-ècque , sages nus. Ils durent cette de'nominatiou à leur manie de marcher sans -vétemens. Noël le» désigne ainsi : ce Philosophes indiens qui vivaient dans « une grande retraite , faisant profession de renoncer à oc toutes sortes de voluptés , pour s'adonner à la coua templation des merveilles de la nature. Ils allaient nus « la plupart du temps, etc. «
mythologiques : c'est sans doute ce qui a fait reprocher à l'anliquité de n'avoir connu la physique que très-imparfaitement.
Zoroaslre de'voila àCyrus les secrets de la nature, non-seulement pour satisfaire sa curiosité, mais pour lui faire reconnaître les marques d'une sagesse infinie répandues dans l'univers, et par là le préparer à des instructions plus élevées sur la divinité et sur la religion.
Tantôt il lui faisait admirer la structure du corps humain , les ressorts qui le composent et les liqueurs qui y coulent, les canaux, les pompes^ Ips réservoirs qui se forment par le simple entrelacement des nerfs , des artères et des veines , pour séparer , pour épurer , pour conduire et pour reconduire les liquides dans toutes les extrémités du corps ; puis les leviers, les cordes et les poulies formés par les os , les muscles et les cartilages , pour faire tous les mouveraens des solides.
C'est ainsi , disait le mage, que notre corps n'est qu'un tissu merveilleux de tuyaux sans nombre , qui se communiquent, se divisent et se subdivisent sans fin , tandis que des liqueurs différentes et proportionnées s'y insinuent et s'y préparent , selon les règles de la plus exacte mécanique.
Il lui fit comprendre par là qu'une infinité de petits ressorts imperceptibles , dont nous igno-
rons la construction et les mouvemens, jouent sans cesse dans nos corps , et par conséquent qu'il n'y a qu'une intelligence souveraine qui ait pu produire , ajuster et conserver une machine si composée, si délicate et si admirable.
Un autre jour il expliqua la formation des plantes et la transformation des insectes. On n'avait pas alors nos verres optiques pour rapprocher et grossir les objets j mais l'esprit pénétrant de Zoroastre voyait encore plus loin.
Chaque semence, dit-il, contient une plante de son espèce ; cette plante une autre semence , et cette semence une autre petite plante , et ainsi
sans fin. Lafcconditécle la natiirppst inépuisable.
L'accroissement des végétaux n'est que le développement des fibres, des membranes , des branches , par l'action du suc de la terre qui s'y insinue. La pression de l'air fait entrer dans les tuyaux des racines , le suc nourricier chargé de sels et de soufres, La chaleur du soleil pendant le jour attire en haut la sève la plus subtile, et la fraîcheur de la nuit la fixe, la condense et la mûrit, pour produire les feuilles , les fleurs, les fruits , et former toutes les richesses de la nature , qui charment la vue , l'odorat et le goût.
La fécondité de la nature dans la multiplication des insectes n'est pas moins admirable. Leurs œufs , répandus dans l'air , sur la terre , dans les
eaux, n'attendent pour éclore qu'un rayon far yorable du soleil. La sage nature fait jouer , dam ces machines presque invisibles , des ressorts infinis qui fournissent des liqueurs propres à leurs besoins.
Il raconta ensuite toutes leurs différentes mélamprphoses. Tantôt ce sont des vermisseaux qui rampent sur la terre , tantôt des poissons qui nagent dans les liquides , et tantôt des volatiles qui s'élèvent dans les airs.
Une autre fois, le mage conduisit l'esprit de Cyrus jusque dans les régions supérieures , pour contempler tous les phénomènes extraordinaires
qui arrivfinr dans l'air.
\\ lui expliqua les merveilleuses qualités de ce fluide subtil et invisible qui environne la terre, son utilité et sa nécessité pour la vie des animaux, pour l'accroissement des plantes, pour le vol des oiseaux, pour la formation des sons , et pour tous les usages de la vie.
Ce fluide, lui dit-il, étant échauffé , agité, refroidi , comprimé, dilaté, tan tôtpar les rayons du soleil ou les feux souterrains, quelquefois par la rencontre des sels et des soufres qui y nagent, tantôt par le nitre qui le fixe et le roidit , d'autres fois par les nuages qui le resserrent, souvent par d'autres causes qui trouvent l'équilibre de se« parties, produit toutes soites de vents , dont les plus impétueux servent à dissi-
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per les vapeurs nuisibles , et les plus tempe'rés ; à modérer les chaleurs excessives.
D'autres fois les rayons du soleil, s'insinuant dans les petites gouttes d'eau qui couvrent ou qui arrosent la surface de la terre, les- dilatent et les rendent par là plus le'gères que l'air, de sorte qu'elles y montent , y forment des vapeurs et y surnagent à diffe'rentes hauteurs, selon qu'elles sont plus ou moins pesantes.
Le soleil ayant attiré ces vapeurs chargées de soufres,de minéraux, desels difFérens, elles s'allument dans l'air, l'agitent, le troublent, et causent le bruit du tonnerre et la lumière de» éclaii'S. D'autres vapeurs plus légères se ramassent en nuages et flottent dans l'air j maïs quand leiur poids devient trop grand elles tombent en rosée , en pluie , en neige , en grêle , selon que l'air est plu» uu luulu» tîcliuullc.
Ces vapeurs, tirées tous les jours de la mer , portées dansl'air par les vents au-dessus des montagnes, y tombent, s'y insinuent, et s'amassent dans leurs cavités intérieures, jusqu'à ce qu'elle» trouvent quelque issue pour sortir, et former par là des sources abondantes d'eau vive pour désaltérer les hommes. De là coulent d'abord les ruisseaux, puis les rivières, ensuite les grands fleuves qui retournent dans la mer, pour réparer ce que le soleil a dissipé par l'ardeur de ses rayons. C'est ainsi que toutes les irrégularités et les
intempéries des e'iémens j qui paraissent détruire la nature dans une saison , servent à la ranimer dans une autre. Les chaleurs immodérées de l'été , et les rigueurs excessives de l'hiver y préparentles beautés du printemps etlesiùchessesde l'automne ^ toutes ces vissicitudes , qui semblent aux esprits supeificiels les effets d'un concours fortuit de causes irrégulières , sont réglées avec poids et mesure, par une sagesse souveraine qui tient l'univers dans sa main, qui pèse la terre comme un grain de sable et la mer comme une goutte d'eau.
Après avoir fait admirer toutes ces merveilles Zoroastre s'élevait ensuite jusqu'aux astrespour expliquer comment ils nagent tous dans ua fluide invisible et pur.
La matière, disait- il, est non -seulement divisible à l'iufini, mais eiie se divise sans cesse par l'action continuelle du premier moteur: par là se forment, dans les espaces immenses, des fluides innombrables, dont la rapidité, le cours et la subtilité sont infiniment différens j ils se croisent, se pénètrent , et coulent les uns auprès des autres , comme l'eau , l'air et la lumière, sans se troubler ni se confondre jamais.
L'action de ces fluides invisibles devient le ressort universel de tous les mouvemens célestes et terrestres; elle fait tourner les étoiles fixes sur leur centre, tandis qu'elle fait rouler
les planètes autour de ces astres. Cette matière pure transmet jusqu'à nos yeux , avec une rapidité incroyable, la lumière des corps célestes, comme l'air transmet les sons; et ses secousses , plus ou moins promptes , produisent l'agréable variété des couleurs , comme celles de l'air forment les tons mélodieux de la musique.
Enfin la fluidité des liqueurs, la consistance des solides, la pesanteur, le ressort, l'attraction des corps, viennent de l'action de celte matière éthérée. La même cause simple produit des effets infinis, et même contraires, sans que ces mouvemens innombrables se détruisent.
Cette matière invisible n'agit pas selon les lois nécessaires d'une mécanique aveugle : elle est le corps du grand Oromaze, dont l'âme est la vérité. Toujours présent à son ouvrage, il donne sans cesse aux corps et aux esprits toutes leurs formes et tous leurs mouvemens. Les Grecs appellent cette action du premier moteur la force unitive de la nature , à cause qu'elle unit, par son attrait infini, toutes les parties de l'univers (i). Nos idées sont les mêmes, quoique nos expressions soient différentes (2).
(1) La doctrine de l'attiaction ressemble à celle d'Empe'docle , qui croyait que tous les diHërens phëuomènes de l'univers venaient de l'amour et de la haine.
(2) Il estpossiLle de concilier l'attraction de M. Newton avec la matière ethéréej c'est pour cela que j'ai mis le
éo VOYAGES
Zoroastre expliqua enfin commettt la distance des planètes et leurs révolutions sont proportionne'es à leur grandeur et à la nature de leurs habitans ; car les gymnosophistes et les mages croyaient toutes les sphèïes' célestes peuplées de génies fidèles ou infidèles.
Nous sommes surpris, continua le philosophe, de voir toutes les merveilles de la nature qui se découvrent à nos faibles yeux : que serait-ce si nous pouvions nous élever jusque dans les espaces éthérés, et les parcourir d'un vol rapide? chaque astre paraîtrait un atome en comparaison de l'iiûmensité qui l'environne. Que seraitce si, descendant ensuite snir la tMre, nous pouvions accommoder nos yeux à îa petitesse des objets, et poursuivre le moindre grain de sable dans sa divisibilité infinie? chaque atome paraîtrait un monde , dans lequel nous découvririons sans doute de nouvelles beautés. C'est ainsi que le grand et le petit disparaisisent tourà-tour , pour présenter partout une image de l'infinité répandue sur tous les ouvrages d'Oromaze.
Cependant, ce que nous savons ici-bas de la nature ne regarde que ses propriétés superficielles ) il ne nous est pas permis de pénétrer
premier système dans mon ëdltlon anglaise , et le second dans celle-ci; sed non est his locus.
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jusque dans l'essence intime des choses. Ce point de l'immensité dans lequel nous sommes relégués, depuis que nous animons des corps mortels, n'est pas ce qu'il était autrefois : la force mouvante du premier principe est suspendue et arrêtée; tout est devenu difforme, obscur, irrégulier, semblable aux intelligences qui furent entraînées dans la révolte d'Arimane (i),
Cyrus était charma de ces connaissances : de nouveaux mondes semblaient se découvrir à son esprit. Où ai-je vécu, disait-il , jusqu'à pressent ? les objets les plus simples renferment des merveilles qui échappaient à mes yeux. Sa curiosité fut réveillée surtout quand il entendit parler du grand changement arrivé dans l'univers, et se retournant vers Araspe , qui était présent à ces entretiens , il lui dit :
Ce qu'on nous a enseigné jusqu'ici d'Oromaze, de Mythras (2), d'Arimane, du combat du bon et du mauvais principe , des révolutions arrivées dans les sphères supérieures ,
(1) Dieu du mal , qui combattit cootre le bon principe, Oromaze.
(2) et Divinité persane que les Grecs et les Homains fc ont confondue avec le soleil , mais qui , suivant Hé- « rodote , n'était autre que la Vénus céleste ou l'amour , « principe des générations et de la fécondité, qui perpétue ce et rajeunit le monde, 9 r^OEi..
et des âmes précipitées dans des corps mortels, nous a paru mêlé de tant de fictions absurdes , et enveloppé de tant d'obscurités impénétrables , que nous avons regardé ces idées comme vulgaires, méprisables et indignes de la nature éternelle. Daignez, dit-il à Zoroastre, daignez nous découvrir ces mystères inconnus au peuple. Je vois à présent que le mépris pour la religion ne peut venir que de l'ignorance.
Après tout ce que je vous ai montré aujourd'hui, reprit le sage, je fatiguerais trop l'attention de votre esprit si je voulais entrer dans ce détail : il faut vous reposer cette nuit. Après avoir délassé votre corps par le sommeil , et calmé vos sens par la musique et le sacrifice du matin, je vous mènerai dans ce monde invisible qui m*a été dévoilé par la tradition des anciens.
Le lendemain Zoroastre conduisit Cyrus et Araspe dans une foret sombre et solitaire, où régnait un éternel silence, et où la vue ne pouvait être distraite par aucun objet sensible.
Ce n'est pas, dit-il, pour jouir des plaisirs de la solitude que nous abandonnons pour toujours la société des hommes : cette retraite n'aurait pour objet qu'une indolence frivole, indigne de la sagesse ; mais par cette séparation les mages se détachent de la matière, s'élèvent
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à la contemplalion des choses célestes, et entrent en commerce avec les purs esprits qui leur découvrent tous les secrets de la nature. Ce n'est qu'après avoir remporté une pleine victoire sur toutes les passions , que le grand Oromaze favorise ainsi les mortels, et ce n'est qu'un très-petit nombre de sages les plus épurés qui ont joui de ce privilège. Imposez silence à vos sens; élevez votre esprit au-dessus de tous les objets visibles, et écoutez ce que les gymnosophistes ont appris par leur commerce avec les Intelligences. Ici Zoroastre se tut pour quelque temps ; il sembla se recueillir profondément en lui-même, puis il continua ainsi ;
(i) Un feu pur et divin s'étend dans les espaces empyrées , par le moyen duquel se voient non-seulement les corps, mais les esprits: au milieu de cette immensité est le grand Oromaze , premier principe de toutes choses ; il se répand partout, mais c'est là qu'il se manifeste d'une manière plus éclatante.
Auprès de lui est assis le dieu Mythras , la première et la plus ancienne production de sa puissance ; autour de son trône se voient une infinité de génies de plusieurs ordres difFérens. /Vu premier rang sont les Jyngas , intelligences les plus sublimes j au-dessous d'elles , dans
(i) Voyez le Discours.
des sphères plus éloignées, sont les Synoches, les Télétarques, les Arailictes, les Cosmogoges (i), et un nombre innombrable de géuiers de tous les degrés inférieurs.
Arimane (2) , chef des Jyngas , aspira à l'égalité avec le dieuMylhras , et, par son éloquence, persuada peu à peu à tous les esprits de son espèce de troubler l'harmonie universelle et l'ordre delà monarchie céleste, Quelque élevés que soient les génies , ils sont toujours finis , et peuvent par conséquent s'éblouir ou se tromper. Or, l'amour de sa propre excellence est la séduction la plus délicate et la plus imperceptible.
Pour détourner les autres génies du m^me crime, et pour punir ces esprits audacieux, Oromaze ne fit que retirer ses rayons , et soudain la sphère d' Arimane devintun chaos et une nuit éternelle, oii la discorde, la haine, la confusion , l'anarchie et la force seule dominent.
Ces substances éthérées se seraient tourmentées éternellement, si Oromaze n'avait pas adouci leurs malheurs. Dans ses punitions il n'est ja-
(1) Voyez les oracles qui passent sous le nom de Zoroastre : ils sont sans doute supposés , mais ils contiennent les plus anciennes traditions et le style de la the'ologie orientale. Je ne m'en suis servi que pour donner des noms aux génies.
(2) Tout ceci est pris évidemment de la chute de anges égarés par leur chef Satan ou Lucifer.
mais cruel; il n'agit jamais par un motif de vengeance indigne de sa nature; il eut compassion de leur état j il leur prêta sa puissance pour dissiper le chaos.
Aussitôtles atomes ronfus se débarrassent , les élémens se débrouillent , se séparent et s'arrangent. Au milieu de l'abîme s'amasse un océan de feu , qu'on appelle présentement le soleil. Sa clarté est ténébreuse , lorsqu'on la compare à ce pur éther qui éclaire l'Empyrée.
; Sept globes, d'une matière opaque, roulent autour de ce centre enflammé , pour en emprunter la lumière. Les sept génies principaux , ministres et compagnons d'Arimane, avec tous les esprits subalternes de son ordre, deviennent habitans de ces nouveaux mondes, et leur imposent leurs noms. Les Grecs les appellent iS'afwrne, Jupiter^ Mars , Vénus , Mercure , la Lune et la Terre»
Dans Saturne se retirent les génies paresseux, sombres et misanthropes, qui cherchent la solitude et les ténèbres, qui haïssent la société et se consument dans un ennui éternel. Delà sortent tous les projets noirs et malins, les trahisons perfides elles trames homicides.
Dans Jupiter habitent les génies impies et sâvans , qui enfantent les erreurs monstrueuses , qui tâchent de persuader aux hommes que l'univers n'est pas gouverné par une sagesse éter-
nelle ; que le grand Oromaze n'est pas un principe lumineux , mais une nature aveugle qui s'agite sans cesse au-dedans d'elle-même, pour y produire une révolution e'iernelle de formes.
Dans Mars régnent les génies ennemis de la paix , qui soufflent partout le feu de la discorde, la vengeance inhumaine, la colère implacable, l'ambition forcenée , le faux héroïsme insatiable de conquérir ce qu'il ne peut gouverner , et la dispute furieuse qui veut dominer sur les esprits, qui cherche à les accabler lorsqu'elle ne peut les convaincre , et qui est plus cruelle dans ses emportemens que tous les autres vices.
Dans Vénus , les génies impurs , les grâces affectées , la cupidité eifrénée , sans goût , sans amitié, sans sentimens, sans autre vue que la jouissance des plaisirs qui enfantent les maux les plus funestes.
Dans Mercure , les âmes faibles et incertaines qui croient sans raison de croire , qui doutent sans raison de douter , les enthousiastes et les esprits forts , dont la crédulité et l'incrédulité viennent également des excès d'une imagination déréj^lée : elle trouble la vue des uns , de sorte qu'ils voient ce qui n'est pasj et elle aveugle les autres, de façon qu'ils ne voient pas ce qui est.
Dans la Lune , les génies bizarres, fantasques et capricieux , qui veulent et ne veulent pas , qui haïssent dans un temps ce qu'ils aiment éper-
dûment dans un autre , et qui , par une fausse délicatesse d'amour-propre, se défient sans cesse et d'eux-mêmes et de leurs meilleurs amis.
Tous ces génies règlent l'influence des astres : ils sont soumis aux mages, qui découvrent, en les évoquant , tous les secrets de la nature. Ces esprits avaient été tous complices volontaires du crime d'Arimane^ il en restait un nombre de toutes les espèces qui avaient été entraînés par faiblesse , par inattention , par légèreté , et , oserai-je le dire , par amitié pour leurs compagnons : ils étaient de tous les génies les plus bornés, et par conséquent les moins criminels.
Oromaze en eut compassion , et les fit descendre dans des corps mortels; ils ne se souviennent plus de leur premier état ni de leur ancien bonheur. C'est de cet amas de génies de toutes les espèces qu'il remplit la terre , et c'est pour cela qu'on y trouve des esprits de tous les caractères. Le dieu Mythras travaille sans cesse à les guérir , à les épurer , à les exalter , à les rendre capables de leur première félicité. Ceux qui suivent la vertu s'envolent après la mort dans l'Empyrée, où ils se réunissent à leur origine ; ceux qui se laissent corrompre par le vice s'enfoncent de plus en plus dans la matière , tombent successivement dans les coi-ps des plus vils animaux , et parcourent un cercle perpétuel de nouvelles formes , jusqu'à ce qu'ils soient pur-
gés de leurs crimes par les peines qu'ils subissent. Le mauvais principe troublera tout pendant neuf raille ans ; il viendra enfin un temps fixé par le destin, où Arimane sera totalement détruit et exterminé ; la terre changera de forme , l'harmonie universelle recommencera , et les hommes vivront heureux sans aucun besoin corporel. Jusqu'à ce temps, Oromaze se repose, et Mythras combat. Cet intervalle semble long aux mortels , mais à un dieu il ne paraît qu'un moment de sommeil.
Cyrus fut saisi d'étonnement en entendant parler de ces hautes connaissances , et s'écria : Je suis donc un rayon de lumière détaché de son principe, et je dois y retourner j vous mettez au-dedans de moi une source intarissable déplaisirs que je ne connaissais pas auparavant; les revers de la fortune pourront à l'avenir m' ébranler , mais ils ne m'accableront jamais j tous les maux de la vie me paraîtront des songes passagers j toutes les grandeurs humaines s'évanouissent, je ne vois plus rien de grand que d'imiter les immortels, pour rentrçr dans leur société. O mon père , dites-moi par quel chemin les héros remontent à l'Empyrée.
Que j'ai de joie, reprit Zoroastre , devoir que vous goûtez ces vérités ! vous en aurez un jour besoin. Les princes sont souvent entourés de ces hommes impies et profj\nes, qui re-
jettent tout pour en flatter les passions. Ils tâcheront de vous faire clouter de la providence éternelle par les malheurs et les désordres qui arrivent ici-bas j ils ne savent pas que la terre entière n^est qu'une roue détachée de la grande machine; leur vue ne s'étend qu'à un petit cercle d'objets j ils ne voient rien au-delà. Cependant ils veulent raisonner et décider sur tout 'y ils jugent de la nature et de son auteur , comme un homme né dans une caverne profonde, qui n'aurait jamais vu les objets qui l'environnent qu'à la lueur obscure d'un triste flambeau.
Oui ,Cyrus , l'harmonie universelle se rétablira un jour j et vous êtes destiné pour cette immortalité sublime ; mais vous ne pouvez y parvenir que par la vertu , et la vertu de voire état est de rendre les homxnes heureux.
Les discours de Zoroastrc firent une forte impression sur l'esprit de Cyrus : il aurait demeuré long-temps encore dans la solitude ^es mages , si son devoir ne l'avait rappelé à la cour de Perse.
Le bonheur de ce jeune prince augmentait tous les jours. Plus il connaissait Gassandane, plus il découvrait dans son esprit, dans sessentimens et dans ses vertus, des charmes toujours nouveaux, qui ne se trouvent point dans la beauté toute seule. L'bjiaénée, qui affaiblit
souvent les passions les plus vives , et le goût presque invincible qu'ont tous les hommes pour le changement, ne diminuaient en rien la tendresse mutuelle de ces heureux amans j ils vécurent ainsi plusieurs annéest Cassandane donna deux fils à Cyrus, Cambyse et Smerdis, et deux filles nommées Aristone et Meroé j elle mourut enfin , quoique dans la fleur de son âge.
Il n'ya que ceux qui ont éprouvé la force d'un amour véritable fondé sur la vertu , qui puissent imaginer la triste situation de Cyrus. Il perdait tout par la mort de Cassandane ', le goût, la raison, le plaisir et le devoir, s'étaient unis pour augmenter sa passion pour la fille de Farnaspe. En l'aimant, il avait goûté tous les charmes de l'amour , sans connaître ni ses peines , ni ses dégoûts; il sentit la grandeur de sa perte , et i-efusa toute consolation. Ce ne sont pas les grandes révolutions politiques, ni les revers éclatans de la fortune qui accablent les héros : les âmes nobles et généreuses ne sont sensibles qu'aux maux qui intéressent le cœur. Cyrus se livre tout entier à sa douleur j il ne peut la soulager ni par les pleurs , ni par les plaintes. Les grandes passions se taisent toujours j un torrent de larmes succède enfin à ce profond silence. Mandane et Araspe, qui ne le quittaient point, ne cherchent à le consoler qu'en pleurant avec lui. Les discours ne guérissent point la douleurj
l'amitié ne soulage les peines qu'en les partageant.
Après un long abattement, Cyrus retourna vers Zoroastre , qui avait autrefois éprouvé un malheur semblable au sien. La conversation de ce grand homme contribua beaucoup à adoucir ses peines, mais elles ne se dissipèrent que peu à peu par les voyages qu'il continua pendant quelques années.
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CYRUS