‹ Les voyages de Nils à la recherche de l'idéalChapitre 10 sur 11 · A TRAVERS CHAMPS · texte numérisé non relu

A TRAVERS CHAMPS

Oui, je me souviendrai, ma chère Stina, je me souviendrai de ce vénérable prêtre qui ne me connaissait pas, et qui m'a si amicalement accueilli. Je me souviendrai de

cette contrée qui m'a tant ému, de ces lacs, de ces prairies que j*ai contemplés dans une muette admiration, de ce peuple que les honunes ont fait si pauvre sur cette terre que Dieu a faites! belle!

Ce brave, ce fidèle peuple catholique! les décrets de confiscation lui ont enlevé tous les biens de ses aïeux pour les livrer à une oligarchie protestante. A ces décrets a succédé le régime des lois pénales qui lui interdisait formellement la faculté de posséder des propriétés immobilières. Cette loi monstrueuse a duré jusqu'à la fin du siècle dernier. Dès cette époque seulement, les catholiques ont pu ressaisir quelques épaves de leur naufrage. Hais, malgré leurs efforts pour acquérir des champs ou des maisons, les quatre cinquièmes du sol appartiennent encore aux protestants. Les descendants des anciens maîtres de Tile sont encore réduits à Tétat de fermiers, souniis à des rigueurs qu'on ne trouverait en aucun autre pays, condamnés au funeste résultat de l'absentéisme.

La plupart des grands propriétaires ne se soucient guère de résider dans cet ancien royaume abaissé par le traité d'union à Tétat de province. Londres séduit leur ambition, le continent leur fantaisie. Ils abandonnent pour une somme déterminée l'administration de leurs domaines à des agents, et vont en d'autres lieux dépenser leurs revenus. L'agent, ou le middleman, ne songe qu'à tirer de ces domaines, par tous les moyens possibles, le plus grand profit pour son propre compte. Dans ce but, il les divise et subdivise par petites parcelles de deux acres, souvent même d'un acre, qu'il loue séparément au plus haut prix. Quelquefois, il exige que les paysans auxquels il cède ces bandes de terre lui fassent à lui et à sa femme un présent.

Quelquefois il leur impose l'obligation de n'entrer que

dans le cabaret qu il leur désigne, et dans la boutique dont la prospérité Tintéresse particulièrement. Quelquefois il leur défend d'envoyer leurs enfants à Técole catholique et de les marier sans son autorisation. Enfin, il ne leur accorde qu'un bail de courte durée qu il peut lui-même révoquer à volonté.

Dans quelle misère il faut être pour accepter de telles conditions ! C'est vrai, le paysan irlandais est dans cette misère. Marié, père de famille, n'ayant appris aucun métier ,^ n'ayant pour tout bien que ses deux bras, que faire ? Il peut bêcher, creuser, ensemencer le sol. Il entrevoit une tourbière aiuhord d'ixneblackwater, un coin de champ, une cabane. De cette tourbière il tirera, par un patient travail, quelque combustible ; dans ce champ il plantera des pommes de terre; dans cette cabane il aura un gîte, il vivra.

Vivre et faire vivre sa femme, sa courageuse auxiliaire, et ses enfants, qui, à mesure qu'ils grandissent, s'associent à sa tâche journalière, vivre par le plus pénible labeur, dans les plus cruelles privations, c'est là tout ce qu'il demande, c'est là son heureuse perspective.

Dieu ! et çà et là tant de gens qui ne pensent qu'à amuser leur vie oiseuse par tant de folles joies et d'inutiles prodigalités ! quel contraste ! quelle mystérieuse loi de la Providence !

Cependant l'accord étant fait avec le middleman, l'impôt à cet âpre seigneur payé et toutes les conventions réglées, le paysan entre dans la cabane qui lui est accordée, ou qu'il construit lui-même. Puis il plante des pommes de terre, dont il observe souvent la lente croissance. Il élève un porc qu'il vendra pour payer son fermage. Et le voilà dans son triste réduit, espérant et priant. S'il ne tombe point malade, si le temps favorise son travail, s'il peut

encore par quelques humbles offrandes adoucir la cupidité de son redoutable maître et obtenir par là une prolongation de bail, tout va bien. L'année finit heureusement et il arrive à l'autre avec plus de confiance.

Nais s'il est saisi par une de ces fièvres si fréquentes près des terrains marécageux, si quelque fatal accident lui enlève sa récolte, s'il ne peut payer son fermage ou s'il manque à un autre de ses engagements, c'en est fait, il sera sans miséricorde expulsé de son terrain. S'il essaye de rester dans sa cabane, s'il prétend qu'il aie droit de la garder, l'ayant lui-même bâtie, il verra venir les gens de la brigade du \e\\er (crowbar-brigtide) , les huissiers qui vendront à l'enchère son chétif mobilier ; les sbires, qui avec des barres de fer, démoliront sontoit, et peut-être une troupe de soldats qui, parla baïonnette, doivent maintenir Tordre, dans le cas où cette scène cruelle soulèverait les habitants du voisinage.

Telle est la loi qui subsiste encore, en dépit des actes de désordre qu'elle a souvent produits, des larmes qu'elle a fait [répandre, des généreuses protestations quelle a suscitées ; telle est la loi anglaise, que le premier des journaux anglais, le Times, dénonce lui-même comme une loi tyrannique et sauvage.

En Tabsence du propriétaire, qui serait peut-être plus humain, le ^middleman réclame l'exécution de cette loi ; les juges la lui acccordent, et le malheureux tenancier la subit.

11 jette un regard douloureux sur les débris de la frêle habitation qui fut son foyer, sur les sillons de ce champ qu'il arrosa de ses sueurs. Puis il s'éloigne avec sa femme et ses enfants, abattu, sans ressources, et entaché par cette éviction, qui l'empêchera peut-être longtemps décret rouver un asile comme celui qu'il regrette.

Pour comprendre rétendue de sa misère» il faut voir ce qu'il regrette ; il faut connaître celte espèce de tente en terre» ce hangar informe, cette hutte qu'il appelle sa maison.

Figure-toi, ma chère Stina, quatre murs de limon desséché surmontés d'un toit de chaume ou de gazon. Dans ces quatre murs le sol nu, et pas une boiserie, pas une cloison, ni cheminée, ni fenêtre. L'air et la lumière n'entrent dans cette sombre enceinte que par la porte entr'ouverte. Par cette même portées' échappe la fumée du foyer. Le mobilier se compose d'une marmite pour cuire les pommes de terre, d'un panier pour les servir, . et de quelques chaises à trois pieds. Si, à cela, on ajoute une table et une armoire, c'est un luxe peu commun. Autour de l'àtre, des pierres servent d'escabeaux; dans un coin, un grabat; d'un autre côté, des couches de paille et de foin, le grabat pour les aïeux s'ils vivent encore , sinon pour le père et la mère ; les couches de paille pour les enfants. Si ces pauvres gens ont le bonheur rare de posséder une vache, elle est la nuit admise près d'eux, et près d'eux a sa place assurée.

— N'a-l-elle pas le droit, disent-ils, de demeurer avec nous? C'est elle qui paye la rente.

Toute une famille hmuaine est là avec ses animaux domestiques dans cette geôle étroite où l'air, imprégné d'exhalaisons malsaines, n'est jamais entièrement renouvelé. La toiture, faite avec des mottes de terre, se détériore souvent; la pluie y descend, coule le long des murs et détrempe le sol dans l'intérieur de la cabane. Le soir, le paysan, ayant achevé sa tâche, rentre trempé par cette pluie et se couche sur une paille humide, avec ses habits mouillés, n'étant pas assez riche pour avoir des habits de rechange.

Dans cette misère de Tlrlande, ceux-là s'esliment heureux qui peuvent avoir, vaille que vaille, un vêtement à peu près complet. En plein hiver, la plupart des enfants n*ont ni bas, ni souliers ; les vieillards grelottent sous des manteaux usés, et une quantité de femmes, des plusjeunes et des plus belles, ne portent que des haillons. Quelque petite parcelle de ce qu'une élégante du monde des riches dépense en un luxueux caprice suffirait pour satisfaire aux besoins de ces pauvres innocentes créatures. Je pense aussi que ceux qui organisent des comités de souscription pour envoyer des vestes et des cravates aux négrillons, qui ne s'en soucient guère, feraient mieux de songer aux enfants dénudés de Tlrlande.

C'est grande pitié de voir à quelles maladies le paysan irlandais est exposé par la pénurie de ses vêtements et Tinsalubrité de son logis, et à quels dépérissements par son alimentation.

En Irlande, on élève des bestiaux, et on récolte des céréales. Mais ces deux produits ne sont pas pour lui. Ils appartiennent au riche, et sont généralement livrés à l'exportation. Des milliers de paysans irlandais n'ont, de leur vie, goûté un morceau de viande, ni même un morceau de pain. Ils ne mangent que des pommes de terre. Le matin, à midi, le soir, chaque jour, toute l'année, constamment, pas autre chose que des pommes de terre. Quelques-uns y joignent un peu de petit-lait; quelques-uns, parfois, un peu de saumure de harengs. 11 en est un grand nombre qui ne peuvent se permettre un tel luxe, qui n'ont même, sans aucun assaisonnement, que la pomme de terre de qualité inférieure, la lumper, qui est molle et fade, mais très-productive. Dans les mauvaises années, on mêle à ces tubercules indigestes une algue maritime plus indigeste. Dansie temps de diselle, on ne fait cuire qu'à moitié ces rudes

aliments. Une demi-cuisson les rend plus difficiles à digérer, et par là occupe plus longtemps l'estomac. On n'appaîse pas la faim. On tâche seulement de la tromper.

(( La faim, dit M. Perraud dans son admirable livre ^, voilà le fléau qui, depuis si longtemps, sévit sur l'Irlande, qu*il est devenu comme un état normal de celte malheureuse contrée. Pour caractériser ses divers degrés d'intensité, on a dû créer des expressions heureusement incon* nues aux peuples civilisés et chrétiens du reste de l'Europe. Il a fallu distinguer en Irlande la mort par la prompte faim, et la mort par la faim lente. »

Dans la condition qui lui est faite par son propriétaire, si exiguës et si précaires sont les ressources du paysan irlandais, qu'une année seulement suffit pour le réduire à la famine.

M. Thackeray, l'un des écrivains les plus populaires de l'Angleterre, dit dans l'un de ses livres :

« Dans le sud et dans l'ouest de l'Irlande, le voyageur a en face de lui le spectacle d'un peuple qui meurt de faim, et cela par milliers, et dans les contrées les plus riches. Les paysans d'une robuste constitution restent au lit, à cause de la faim, parce qu'un homme qui est couché n'a pas besoin d'autant d'aliments que celui qui est debout. »

Un autre écrivain anglais raconte cet épisode de son excursion en Irlande : «J'ai été voir le village de Cleggan. La disette était effrayante, bien au delà de ce que je puis dire. Je fus promptement entouré d une troupe d'hommes et de femmes qui ressemblaient plus à des chiens affamés qu'à des créatures humaines. Leurs figures, leurs regards, leurs cris montraient qu'ils souffraient l'agonie délirante de la faim.

Éiude sur Vlrlatide contemporaine, 2 volumes in-S*.

« Je suis entré dans plusieurs cabanes. Dans l'une, il y avait deux hommes décharnés, couchés tout de leur long sur la terre humide, trop faibles pour pouvoir bouger et n ayant littéralement que la peau et les os. Dans une autre, il y avait un jeune homme malade. Sa mère avaîl tout mis en gage, jusqu'à ses souliers pour lui sauver la vie. Je n'oublierai jamais le ton résigné avec lequel il me dit : « Le seul remède dont j*ai besoin, c'est du « pain. »

Ainsi, après toutes les atrocités des invasions anglaises, des haines fanatiques et des sanglantes persécutions, l'ho rrible vœu formulé par Spenser au temps d'Elisabeth se réalise encore en nos temps d'apaisement. Des milliers et des milliers d'Irlandais sont privés de toute culture et de tout aliment.

Pour échapper à cette fatalité, ils émigrent.

Au siècle dernier, Goldsmith décrivait le triste aspect du village abandonné. S'il vivait encore, le doux poète, il pourrait voir dans toutes les provinces de sa chère Irlande des lovely Auburn, subjugués par la main des tyrans, appauvris par un pouvoir impitoyable et abandonnés par les bonnes gens qui se réjouissaient d'y vivre dans leur innocence champêtre.

D'année en année, la population de la malheureuse Erin s'amoindrit *. Us s'en vont, les pauvres Irlandais, chassés par la famine, comme autrefois leurs aïeux par la proscription. Ils s'en vont chercher par leur travail un moyen de subsistance en de lointaines régions. Cependant, ils aiment leur pays du fond de l'âme. Ils ne peuvent le quitter sans une amère douleur, et quiconque a vu

* En 1841, on comptait là 8,175,000 habitants. En 4861, il n'y en avait plus que 5,674,000.

une des scènes de cet exode en a certainement ressenti une émotion qu'il n'oubliera jamais.

C'est à Cork qu'ils s*embarquent généralement pour l'Amérique ou l'Australie. Ce sont surtout les jeunes gens qui partent. Les vieux ne se sentent point la force d'entreprendre une si longue traversée et veulent mourir sur le sol où ils sont nés.

Au jour fixé pour le voyage, dès le matin, de tous côtés, les émigi'ants arrivent sur les quais de Cork et ils restent là jusqu'au moment où ils monteront à bord de leur navire.

Les uns, assis par terre, immobiles et silencieux, semblent plongés dans un abîme de douloureuses réflexions ; d'autres contemplent l'onde argentée de la rade, les riantes maisons, les verts jardins qui l'entourent comme s'ils voulaient graver trait pour trait au fond de leur mémoire une des belles images de cette belle Irlande dont ils vont bientôt s'éloigner; d'autres, debout sur un monticule, la tête droite, l'œil fixe, regardent les collines bleuâtres qui se dessinent à l'horizon, comme s'ils aspiraient à s'élancer au delà de ces collines sur les vagues de l'Océan vers les régions inconnues ; d'autres enfin se disséminent, çà et là, en différents groupes, avec leurs parents et leurs amis. Quand on passe près d'eux, on entend des soupirs, des gémissements, des confidences qui révèlent de touchantes situations.

— Mon enfant, dit un prêtre à un grand garçon qui l'écoute respectueusement , ne vous laissez point décourager par un insuccès, ni abattre par un chagrin. Soyez ferme dans votre devoir. Restez fidèle à votre Dieu. Ce Dieu de miséricorde ne vous abandonnera pas.

— Mon cher Patrice, murmure une mère à son fils, en incUnant vers lui sa bonne figure sur laquelle ruissel-

lent ses larmes ; j*ai mis dans ton sac de voyage des brins de trèfle. Il y en a un à quatre feuilles qui, dit-on, porte bonheur, et c'est la plante qui verdoie près de notre demeure ; c'est une parcelle du sol où tu as grandi. Souviens-toi de ce sol natal; souviens-toi du petit champ que ton père t'apprenait à cultiver, de l'église où nous allions prier le dimanche, du foyer où nous avons passé de bons jours. Comme il sera triste ce foyer quand j'y rentrerai sans toi ! Tes frères y sont encore, mais si chers qu'ils me soient, ils ne peuvent te faire oublier. Si Ton nous coupe un des doigts de la main; les autres ne le remplacent pas. Souviens-toi, Patrice, de ceux qui t*aiment. Souviens-toi de ton vieux père et de ta vieille mère.

— Non, Kewin, dit une belle jeune femme, qui d'une main tient la main de son mari et de l'autre caresse la tête blonde de l'enfant accroupi sur ses genoux, non, je n'ai pas peur de la mer et de ses tempêtes, et je n'ai pas peur des pays éloignés où nous allons. Si je pleure, c'est que je laisse ici des parents qui souvent tout seuls près de leur petit feu de tourbe pleureront en pensant à nous. Quel bonheur si un jour je pouvais les revoir et leur montrer grande et forte notre petite Marie dont ils sont si inquiets, dont ils ne pourraient se détacher !

— Écoute, dit un vigoureux jeune homme à son frère, un beau garçon T!(lAme lui, à la figure ouverte, à l'œil vif et limpide, écoute, tâche de garder la ferme pendant une année encore, fallùt-il pour y rester faire un nouveau cadeau à Bury le cruel middleman, et un autre à sa méchante femme. Dans un an, si j'en crois ce que m'a écrit notre cousin Neill, j'espère avoir un bon coin de terre au Canada. Je t'enverrai de l'argent ; tu m'amèneras notre sœur et Kathlen, qui m'a promis de m'épouser, qui, j'en suis sûr, ne manquera pas à sa promesse. Si tu n'as pas

aussi une Kathlen irlandaise, nous t'en trouverons une en Amérique. Notre foyer est en deuil. Nos parents sont morts. Là-bas, nous ferons un autre foyer et une autre famille.

La matinée s'écoule en ces affectueux et mélancoliques entretiens. Quand l'heure de l'embarquement approche, les porteurs de bagages et les jaunting cars se pressent de plus en plus vers le quai. Au milieu du bruit des voitures et de rumeurs de la foule, de .temps à autre retentissent les célèbres cloches du Shandon de Cork, dont les vibrations résonnent comme un gémissement dans le cœur de celui qui s'en va, comme un chant de joie dans le cœur de celui qui revient. Puis, tout à coup, une autre cloche donne le signal du départ. Alors tous ceux qui vont se quitter s'embrassent pour la dernière fois, et les larmes coulent sur les jeunes visages comme sur les joues ridées, et les soupirs et les sanglots éclatent avec les cris d'adieu.

— Adieu, Kathlen, n'oublie pas toniiancé. Adieu, Patrice, souviens-toi de ta vieille mère. Adieu, mes enfants, dit le prêtre en élevant les bras pour prier et bénir. Que le Seigneur soit avec vous ! Amen !

— Âmen ! répètent les assistants la tête découverte, en faisant le signe de la croix.

Un instant après, le sacrifice est accompli. Des familles entières sont disjointes peut-être à tout jamais. Les fils vont au loin, les mères pleurent sur le rivage.

Au temps où nous vivons, un roi d'Afrique, pour satisfaire un de ses stupides caprices, livre des centaines de ses sujets à des négriers; un ukase autocratique exile les Polonais ; l'ukase de la faim exile les fils de Tlrlande.

Quel est de ces arrêts le plus cruel?

J'ai trouvé, dans ce pays d'Irlande, un idéal de poésie, et des plus purs, et des plus nobles sentiments. Mais j'ai

VU des misères qui navrent le cœur. Trouverai-je dans le pays qui Ta dilapidé, dans le puissant royaume d'Angleterre, ridéal de la fortune?

J'y vais.

En Angleterre.

Sur le bateau à vapeur de Liverpool, j*ai fait par hasard connaissance avec un Anglais qui a voyagé en Suède, et qui se plaît à s'en souvenir. Plus affable et plus expansif que la plupart de ses compatriotes, peut-être, chère Stina, parce qu'il a vécu dans notre beau pays, il s'est mis à causer bénévolement avec moi, et, jugeant par mon entretien que j'avais grand besoin de conseils, il m'a adressé cet instructif discours :

« Vous êtes jeune. C'est dans la jeunesse qu'il faut constituer les bases de son avenir. Songez que toutes vos heures doivent être utilement employées. N'allez pas en perdre une partie dans les frivolités de la littérature et les rêveries des poètes. Platon retranchait ces gens-là de sa république, et il avait raison. Race de poètes, race pernicieuse, dont les œuvres ne servent qu'à égarer Timagination et amollir l'esprit.

« Par bonheur, le temps n'est plus où un homme pouvait s'illustrer par un quatrain et mettre en émoi tous les salons par un sonnet. Nous vivons à une époque où les facultés intellectuelles doivent s'appliquer à des recherches sérieuses, à un but positif. Une active et ardente société s'élève à la place de la vieille société appauvrie par son inhabileté, aveuglée par de sottes superstitions, dégradée par de niaises coutumes.

« L'humanité entre dans une nouvelle phase. Le monde se I régénère par la science et l'industrie. Par ces deux puissances, par ces deux leviers d'Archimède, nous avons déjà produit des merveilles réelles, plus étonnantes que les plus fabuleuses merveilles inventées par les conteurs des Mille et une nuits.

« Nous ne sommes qu'au commencement de nos découvertes. De plus en pl« nous conquérons l'espace, nous domptons lamatière et nous faisons faire parla mécanique notre travail 'manuel, pour pouvoir nous livrer plus librement à notre travail intellectuel, ou nous délecter dans notre bien-être. On jour viendra où le laboureur pourra fumer tranquillement sa pipe, tandis que par d'ingénieuses machines, ses champs seront labourés et ensemencés, ses prés fauchés, ses blés récoltés, battus et vannés, son lin et son chanvre teilles, filés, tissés.

(( Un jour viendra où le négociant, assis mollement dans son fauteuil, correspondra avec ses clients au moyen d'une petite machine placée sur son bureau, enverra des dépêches à l'une des extrémités du monde, et en recevra la ré^ ponse en moins de temps qu'il n'en fallait aux génies de la lampe enchantée pour obéir aux ordres d'Aladdin.

« Un jour \iendra où il n'y aura plus ni conscription, ni armées, ni batailles. Ces affreux égorgements, qu'on célébrait comme des actes héroïques dans les temps barbares, seront remplacés par des expériences industrielles. Quand la guerre éclatera entre deux nations, les ingénieurs rangeront de chaque côté les jbatteries chargées de projectiles, y mettront une mèche allumée, puis iront à quelque distance prendre leur verre de grog. Un instant après, l'affaire sera finie. Le peuple dont les batteries auront été abîmées se déclarera vaincu et demandera la paix.

a Pas une goutte de sang n'aura été répandue, et l'on ne

verra pas un soldat inutile, seulement des canons et des afTûts brisés. Alors Thomme, ayanl ainsi assoupli la matière, gouvernera les éléments, et, se gouvernant lui-même, pourra vraiment s'appeler le roi de la création. Nous devons tous, dans la mesure de nos forces, coopérer à la constitution de cette royauté. Nous en jouirons, et nos enfants en hériteront. »

Voilà, chère sœur, les prodiges qui me sont annoncés par mon compagnon de voyage, H. Strong. Il en parle, dit-il, avec d'autant plus d'assurance qu'il s'est voué aux travaux industriels, et déjà de ce fructueux emploi de sa vie, il a été magnifiquement récompensé. Filateur de coton à Manchester, et passionné pour l'étude de la mécanique, il a trouvé un procédé au moyen duquel il économise chaque jour près d|un demi-centime par bobine sur le labeur de ses ouvriers. Il espère en découvrir un autre plus lucratif encore pour lequel il prendra un brevet d'invention, et ses concurrents seront obligés d'acheter son mécanisme, s'ils ne veulent pas fermer leurs ateliers : « Venez à Manchester, ajoute l'heureux M. Strong, vous verrez là un mouvement d'affaires, des fabriques et des magasins dont vous n'avez pas une idée.

< Votre Suède est certainement un superbe pays, et vos compatriotes sont les meilleures gens du monde. Mais ils ne méritent pas d'avoir tant d'excellents combustibles, tant de mines de fer et de cuivre, tant de lacs et de ri vières navigables, car ils ne savent pas en faire usage. Venez à Manchester. Vous verrez conune les Anglais travaillent. »

Il parait, ma chère Stina, que l'industrie est vraiment une grande puissance, une puissance de premier ordre, comme disent les diplomates en parlant de certains royaumes. A la façon dont elle grandit, elle pourrait bien deve-

nir quelque jour la nouvelle religion de plusieurs jeunes générations. Elle a déjà un bon nombre de prosélytes. D'année en année, tout naturellement, elle doit en conquérir de nouveaux. Ses maximes n*effarouchent pas ceux qui aiment à bien vivre. Elle n'interdit point les plaisirs sensuels, et ne trouble point par de fâcheux scrupules les consciences, et à ses élus elle promet les biens les plus enviables, des jardins, des palais, des coupons de rente, de Tor. Quelle aimable religion!

Mais, pour entrer avec quelques chances de succès dans les voies de Tinduslrie, il faut avoir certaines facultés intellectuelles qui ne m*ont point été accordées. Je ne comprends rien à ses calculs, qui sont ses arguments souverains, ni à ses machines, qui sont ses grands moyens d'action. De plus, par une fatale propension, au lieu de me rapprocher de ses triomphateurs, je me sens attiré vers ses victimes.

Je me représente le char de Jagernat, conduit solennellement sur la côte d'Orissa par les brahmines, escorté par des troupes de musiciens et de danseurs, salué par les acclamations d'une foule enthousiaste, et j'entends les cris des malheureux écrasés sous ses roues d'airain.

Plusieurs fois déjà, dans le cours de mon voyage, j'avais remarqué les noirs côtés des splendeurs de l'industrie . Nulle part encore, ils ne m'avaient frappé comme à Ijverpool, cette puissante cité, la première de l'empire britannique après Lojidres.

Ses docks s'étendent, lelongdelaHersey, sur un espace de plusieurs lieues; ses navires flottent sur toutes les mers, et les produits de toutes les régions du globe affluent dans ses magasins. Au dernier siècle, jusqu'en 1760, elle faisait très-activement la traite des noirs. C'est ainsi qu'elle s'est enrichie et qu'elle a grandi. Sa vertu actuelle,

OU y pour mieux dire, Tintérèt de la politique anglaise, ne lui permet plus de continuer ce fructueux trafic. Elle encourage seulement le maintien de Fesclavage par le prix qu'elle attache aux denrées qui proviennent du travail des nègres.

Elle reçoit et expédie de divers côtés les trois quarts du coton importé en Europe. Un canal et un chemin de fer rejoignent son port, ses docks, ses comptoirs aux fabriques de Manchester. Les deux villes animées du même esprit commercial, unies dans les mêmes entreprises, se complètent Tune par Tautre. A Manchester, la production industrielle, àLiverpool, le mouvement maritime et la caisse d'escompte. Des sommes innombrables circulent annuellement dans cette métropole, qui n*a pas moins de dix banques et correspond avec le monde entier.

Quelle tristesse pourtant dans sa grandeur, et quelle misère dans son opulence ! A grands frais, ses principaux habitants ont fondé divers établissements de bienfaisance ; une maison de refuge pour les matelots infirmes ou besoigueux, une autre où les indigents peuvent avoir gratuite* ment un gîte pendant la nuit, un vaste hôpital ; et Ton n'a pas oublié non plus de construire le workhouse, cet étrange monument de la philanthropie britannique, châtiment du pauvre, cachot de Tinfortune. Mais toutes ces institutions sont insuffisantes. L*hôpital n'a pas un lit vacant ; Tasile nocturne n'est pas assez large pour recevoir tous ceux qui demandent à y entrer, et le workhouse même, le workhouse, si Justement redouté, est rempU.

Des femmes, des vieillards, sans feu ni lieu , vont, dans le désespoir de leur dénûment, frapper à la porte de cette prison et ne peuvent y être admis.

Les apôtres du progrès font de sinistres peintures des plaies de l'ancien état social. Et les plaies des temps riio-

dénies, ne veulent-ils pas les reconnaître, ou pensent-ils qu'à tous les cris de douleur ils n'ont qu'à répondre par ce cri résolu du Yankee : Go ahead ! En avant !

Au temps actuel, il y a de toutes parts des appétits d*argent, des fièvres d^ambition et de vanité qui n'atteignaient autrefois qu'un petit nombre d'individus.

Au temps actuel, il y a comme un simoun embrasé qui pénètre jusque dans les bas-fonds de la société, les soulève et les bouleverse.

Au temps actuel, les fascinations de l'industrie déplacent et déclassent une multitude de braves gens qui auraient pu continuer tranquillement dans leurs villages le labeur de leurs pères, le labeur agricole, le plus honnête, le plus salutaire, le meilleur de tous.

 Liverpool, il y a des milliers d'ouvriers sans cesse exposés à de cruelles péripéties. Ce qui peut leur arriver de plus heureux, c'est de gagner par leur travail journalier un salaire suffisant pour les nourrir. Gomme ils sont très-nombreux, le manufacturier est toujours sûr d'en avoir à sa disposition autant qu'il en voudrait et à des t prix très-modérés. Que s'il survient une crise commerciale, aussitôt leur rétribution est amoindrie.

Ils ne sont plus employés qu'une partie de la semaine et quelquefois ils ne le sont pas du tout ; le feu de la machine à vapeur est éteint ; la fabrique fermée, et la peu. plade d'artisans abandonnée sans ressource à tout hasard.

Combien il en est de ces malheureux qui doivent regretter le coin de terre où ils sont nés, la petite cabane de leur père, à l'ombre des frênes, au bord du ruisseau ! Le sort les a liés à leur roue d'Ixion. Ils y resteront.

Bien triste est la misère du paysan dans certains comtés de l'Irlande ; bien plus triste celle que j'ai vue à Liverpool. Dans son désastre, le paysan irlandais conserve un

sentiment de famille et une foi religieuse qui fortifient son cœur et soutiennent son espoir. Puis, il reste tant qu'il peut dans sa profession champêtre, et, si asservi qu*il soit à sa pauvreté, il n'est point à toute heure soumis à la surveillance d'un maître rigoureux. 11 accomplit librement la tâche qu'il se prescrit lui-même. Les images de la nature le récréent dans son labeur, et l'aspect du ciel le console en son affliction.

L'ouvrier de Liverpool n'a point de tels allégements. La vue du ciel lui est dérobée par des nuages de fumée ; la vue de l'herbe qui verdoie, par de hautes maisons en briques, mornes habitations de ses maîtres, rigides fabriques oh il livre à un spéculateur chaque moment de sa journée. Dans ses ateliers, il respire un air vicié qui altère ses organes, et rencontre des compagnons qui vicient sa pensée. Physiquement il s'affaiblit ; moralement il se dégrade. Bientôt, pour reprendre une force factice ou pour trouver dans sa douleur un instant d'oubli, il en vient à chercher de funestes surexcitants.

En aucun pays, les basses classes ne sont autant qu'en Angleterre adonnées à l'ivrognerie ; en aucun dialecte, il n'y a autant de substantifs, d'adjectifs et de périphrases que dans la langue anglaise pour désigner les divers degrés de l'ébriélé, depuis la première effervescence produite par quelques verres de spiritueux jusqu'au dernier degré de la prostration et de rhèbêlement.

Autrefois , les gens du peuple se réunissaient daiis d'horribles tavernes et chantaient. Chaque corporation avait ses chants particuhers qui la réjouissaient ou l'attendrissaient. Plusieurs de ces anciennes compositions populaires sont vraiment charmantes par leur ton naturel de gaieté ou par leur naïve expression de sentiment. Sheridan se plaisait à citer la romance faite par Glover pour honorer

la mémoire d'un officier de marine, et disait qu'il aimerait mieux avoir écrit ces strophes touchantes que les Annales de Tacite.

En notre siècle de progrès, tout doit s'embellir et se perfectionner. L'ouvrier de Liverpool et des autres grandes villes industrielles de l'Angleterre a maintenant ses palais bachiques, ses gin jialaces, où, dans de vastes salles, l'or et le cristal, les riches tentures et les glaces superbes, tout est mis en relief pour fasciner les regards. Dans les sombres quartiers qu'il habite, il est attiré vers ces somptueux édifices par les lustres resplendissants, comme la nocturne phalène par la flamme des bougies à laquelle elle va se brûler. 11 entre et il ne chante pas. Il s'approche du comptoir où scintillent, comme des yeux de basilic, les verres et les flacons, et il boit.

Il boit l'âpre eau-de-vie de grains qu'on appelle le whiskey et plus encore le gin (le genièvre), non plus le bon genièvre honnêtement distillé par les Hollandais, mais une affreuse mixture d'alcool, de poivre long et d'eau-forte.

Quand on a pris goût à ces horribles boissons, on y revient de plus en plus, et on ne peut y renoncer. Chaque soir, des centaines d'individus voot successivement se ranger sur des bancs, en face d'une pyramide de barriques dans la grande salle des gin palaces. Les uns vont là dépenser la meilleure part de leur salaire quotidien ; d'autres, auxquels quelque funeste circonstance enlève la ressource du travail, se privent de manger pour employer leurs derniers pennys à une folle libation.

H y en a qui, n'ayant absolument plus rien, entrent avec un tremblement fiévreux dans cette enceinte qui les éblouit, regardant' avec envie ceux qui boivent, et demandant en grâce au souverain maître de l'établissement, à ses employés, à ses domestiques, un verre de gin, ou

de whiskey à crédit. Il y a des femmes aussi qui ont celte fatale passion, qui, pour payer quelques gouttes de la funeste liqueur, mettent en gage, chez le pawnbroker, leur anneau nuplial, ou une partie dé leur vêtements. Il y a des femmes mariées qui se cramponnent au bras de leur mari pour qu*il les mène à l'enivrant comptoir. Il y a aussi des mères tellement égarées qu'elles conduisent là leurs enfants.

Un soir, comme j'étais prés d'une de ces tavernes du peuple, une femme s'approche de moi, une femme jeune encore, mais si pâle, si maigre et couverte de tels haillons qu'on ne pouvait la voir sans un sentiment de pitié. Elle tenait par la main une petite fille aussi décharnée et aussi misérablement vêtue. Elle me regarda sans prononcer un mot, mais son regard était assez expressif. Je lui donnai quelque monnaie. — a Thank you !» murmura-l-elle avec un accent de joie. Je pensais qu'elle allait faire pour son ménage quelque emplette nécessaire. Elle entra dans le gin palace et se fit servir un verre de Hqueur qu'elle avala d'un trait, puis en prit un autre dont elle donna une portion à sa fille.

les services qu'on rendrait à cette pauvre peuplade d'ouvriers, si on pouvait la détourner de son lamentable penchant! Par sa voix touchante, par l'organisation de ses sociétés de tempérance, un simple capucin, le P. Mathieu, a produit des merveilles en Irlande. Ne peut-il en être de même en Angleterre? La parole des riches prédicateurs protestants n'aurait-elle pas la même onction que celle d'un humble religieux catholique, ni leur charité la même vertu ?

En quittant les salles dorées du gin palace, les ouvriers retournent à leurs sombres gîtes. A Liverpool, il y en a, dit-on, soixante mille qui habitent dans des cours étroites.

pareilles à des puits, remplis d'immondices, et vingt mille dans des souterrains.

Le paysan du Kamtchatka se fait aussi une demeure souterraine. 11 creuse dans le sol un trou de cinq ou six toises de diamètre, et de sept ou huit pieds de profondeur. Il raffermit par des poutres et des planches. Il le couvre d'un toit solide et Tentoure d'une palissade pour le proléger contre la chute des neiges. Par une ouverture pratiquée dans le toit, il descend au moyen d'une échelle dans cette excavation. Si triste qu'elle soit, c'est sa jourte, c'est son bien. Là est le berceau de ses enfants; là est le foyer de sa famille, et si des voyageurs viennent par hasard lui demander l'hospitalité, il peut encore, dans son solitaire refuge, leur faire des Hts avec des peaux de rennes et de loups marins.

Au sein de la glorieuse Angleterre, dans l'une des métropoles de la fortune et de la civilisation européenne, à Liverpool, combien de laborieux artisans s'estimeraient heureux d'avoir la jourte du Kamtchatka !

A Liverpool, un spéculateur loue de longues caves, et les divise en deux ou trois sections pour en retirer plus de bénéfice. La première pièce, qui est près delà porte d'entrée, et qui, par là, reçoit un peu d'air et de lumière, est réservée à ceux qui peuvent payer deux pence (4 sols) pour y passer la nuit sur un grabat. Dans celles qui s'étendent plus loin, sous une voûte noire, entre des parois humides, on ne paye que deux solâ. Là, se réunissent sur des couches de paille, sur un sol fangeux, les ouvriers les plus appauvris et les vagabonds. Là, parfois, on peut compter quarante ou cinquante individus entassés dans un espace où les médecins constatent qu'il n'y a pas assez d'air pour une vingtaine de poumons humains.

On ne peut sans une douloureuse émotion songer aux

conséquences morales et physiques d'une telle agglomération dans de telles conditions. Ni médecins du corps, ni médecins de Tâme. Les habitants de ces contrées sont abandonnés à eux-mêmes et à leur misère. Là, il y a une école mutuelle de perversité et un foyer permanent d'épidémie. Là, des entretiens que personne ne réprime corrompent les hommes encore honnêtes ; là, des exhalaisons auxquelles on ne songe point à remédier engendrent la fièvre.

D'autres diront les grandeurs de Liverpool, la magnificence de ses docks, les lointaines ramifications de son commerce, les richesses de ses comptoirs. Moi, j'y ai vu les misères de Tindustrie et j'en ai ressenti une tristesse inexprimable.

J'ai pénétré dans les wynds empestés, dans la Crosbie- Street, où la fièvre règne en toute saison, dans les cours et les caves de la Highfield-slreet.

A l'entrée de ces repaires de l'indigence et du crime, on pourrait inscrire les vers de Dante :

Per me si va nella citt dolente, Per me si va nell' eterno dolore, Per me si va tra la perduta gente.

En sortant de là, on s'écrie comme le plongeur de Schiller : « L'abîme est effroyable. Quel bonheur de revoir la lumière, de respirer l'air pur ! ... »

SILVERSANO

Le grand air, la lumière, le vaste et libre espace, joie des yeux et de la pensée ! quand on parcourt les vastes campagnes de l'Angleterre, si justement renommées, peuton croire que Ton est dans le pays où s'élèvent les noires cités de l'industrie?

Comme elle est verte, cette pelouse par laquelle passe l'agreste sentier! les cheminées des fabriques n'y répandent point leur acre fumée. Gomme il est vigoureux ce chêne qui ombrage les flancs des coteaux î ses racines ne plongent point dans un sol imprégné de pernicieux détritus. Comme il a une honnête et placide physionomie, ce paysan qui va examiner son œuvre fructueuse d'irrigation dans sa prairie ! Il n a point été affaibli et vicié par Tatmosphère des ateliers. Et cette jeune fllle, assise comme une bergère de Théocrite ou de Virgile, au pied d'un hêtre, près de son troupeau, quelle modestie dans son attitude ! quelle douceur dans ses yeux bleus ! Elle me rappelle la Lucie de Wordsworlh « étoile solitaire, violette à demi cachée. » Dieu veuille qu elle ne soit point conduite dans la fatale enceinte d'une manufacture ! Elle ne sait rien encore du tourbillon et du bruissement des villes.

Elle ne connaît que la plaine paisible où elle est née, rhorizon où, d'un côté, elle voit la lueur naissante de Taurore, et de l'autre, le crépuscule du soir. Elle n'entend dans ses journées de bergère que le murmure de la feuillée, le habillement du ruisseau dans son ht de mousse, le chant de l'alouette dans les airs, ou de la mésange sur les buissons, et toute sa physionomie a une charmante expression d'innocence et de contentement.

Facile contentement des âmes simples qui n'ont point été égarées par les feux follets de la vanité, ou la fata morgana de l'ambition.

« L'homme ici-bas, a dit un poète anglais, a besoin de peu, et pour peu de temps. »

Man wants but Utile hère below Nor wants that little long.

C'est surtout dans la vie champêtre que ces besoins

sont modérés, et il y a là aussi, sans qu'il en coûte rien, une poésie qu'on chercherait vainement ailleurs.

Dieu a créé la terre. L*homme y bâlit des villes, et il est tout fier, le pauvre vaniteux homme, quand il a élevé cinq ou six étages de briques ou de moellons. Quelquefois même, dans son orgueil, il s'imagine qu'il crée. II pourrait se réjouir de son œuvre, s'il parvenait seulement à imiter par TefTort de son art et de sa patience un des simples ornements, une des beautés, une des harmonies de la nature. Si habile qu'il soit, il ne cisèle qu'une image imparfaite des linéaments de la feuille d'acanthe, et de la grâce majestueuse des tiges de palmiertf, dans les chapiteaux et les colonnes de ses palais. Il ne reproduit qu'une apparence des solennelles forêts de sapins dans les arceaux de ses cathédrales.

Les plus étonnants effets de lumière de Rembrandt ne représentent pas un éclat de soleil dans un ciel nuageux. Les plus fines miniatures ne nous offrent que de grossières rugosités comparées aux nuances de l'aile d'un papillon ou d'un scarabée. Dans un autre ordre d'idées artistiques, nul virtuose n'a la faculté de la vulgaire fauvette à tête noire, dont la gorge se dilate dans l'effusion de ses sons harmonieux ; et nul ténor et nul soprano ne peut f^ire des solos, des ritournelles et des trilles comme ce petit oiseau de la famille des sylviadés qu'on appelle le rossignol.*

« Venez me voir dans ma maison cliampètre, disait Âddison à lord Warvick, vous y aurez le soir un concert bien supérieur à ceux d'Italie, un concert commencé par les merles et continué par les rossignols. »

Loin des villes, loin du bruit discordant des fabriques, du grincement des roues d'engrenage, du sifflement des pistons, du râlement des locomotives, du fracas des che-

mins de fer, je retrouve Tindicible musique des bois et des champs.

Les Indiens disent qu'ils ont dans leurs jungles une fleur dont le calice produit le soir une blanche clarté. Cette plante lumineuse, n'est-ce pas le symbole du rayonnement de la pensée sous la voûte du ciel, dans les char, mes de la nature ?

Par quelques-unes des plus belles montagnes du pays de Galles, par Tombreuse vallée où coule la Dowey, je vais vers un village où je dois rejoindre un compatriote, un ami qui a trouvé tout jeune son idéal, sa flor del aire.

Éric Dale! je t*en ai souvent parlé, ma chère Slina. A la fin de ses études, la curiosité, ou je ne sais quel autre motif, le conduisit en Angleterre. Il y rencontra une jeune fille qu'il aima. 11 eut le bonheur de s'en faire aimer et l'épousa. Quelque temps après, son beau-père, qui avait à Worcester une importante librairie, résolut de quitter les affaires et se retira dans un village sur les bords de la mer. Éric alla s'établir là avec lui, disant qu'il ne se sentait aucune aptitude pour le commerce, et nulle envie de devenir plus riche.

Voilà ce village de Silversand, d'où il m'adressait, il y a quelque temps, à Dublin, une affectueuse lettre. Voilà sa demeure. Je la reconnais à la description qu'il m'en faisait avec une effusion poétique, en notre bonne langue suédoise : la maison à deux étages bâtie sur la colline, au milieu d'un enclos entouré d'une haie d'aubépine; la façade tout entière revêtue d'un manteau de lierre ; chaque fenêtre encadrée dans ces verts ombrages, comme un tableau lumineux dans de fines ciselures ; la porte en bois verni, décorée de deux tiges de vigne vierge qui l'enlace dans leurs rameaux, et sur la pierre de son fronton cette philosophique sentence que je voudrais faire graver aussi sur

notre chère habitation de Sollroe : Parva domus, magna quies : Petite maison, grand repos.

Les fenêtres sont gaiement ouvertes au soleil. Mais la porte, à laquelle on n arrive qu'en traversant une grille et un petit jardin, est hermétiquement close, peut-être par hasard, peut-être régulièrement en vertu du vieil axiome britannique : « La maison de chaque Anglais est sa forteresse. » Par l'effet d'une des habitudes de notre pays , je frappe modestement, sans songer qu'en frappant ainsi je m'expose à être éconduit par les domestiques, comme un vagabond ou un solliciteur importun. Car en Angleterre, où toutes les choses de la vie publique et de la vie privée sont si bien réglées, le caractère distinctif d'une visite s'annonce par le mouvement imprimé au marteau de la porte. Coups de marteau précipités, impérieux, personnage considérable; coups de marteau mesurés ou craintifs, pauvre subalterne.

Cependant une proprette servante vient m'ouvrir. Je lui dis mon nom, et elle m'introduit dans leparlour. Un instant après, je vois apparaître une blonde jeune femme tenant par la main un petit garçon.

— Ah ! monsieur Nils, me dit-elle, mon mari sera bien affligé de ne pas vous voir. 11 vous a attendu pendant plus d'un mois, et il se faisait une fête de votre arrivée. Maintenant il est bien loin. Mon père avait diverses créances à recouvrer en France et en Italie. Il voulait aller luimême régler ces anciens comptes avec ses débiteurs. Mais il n'est plus jeune. Nous craignions de le voir entreprendre une tâche fatigante. Cependant il y tenait. Éric, à ma prière, s'en est chargé, et en a déjà accompli une partie. La semaine dernière il était à Paris. Je dois lui écrire aujourd'hui à Turin, et j'espère qu'il vous retrouvera dans notre pays.

I Elle disait cela avec une bonne grâce d'un naturel parfait, et une suavité d'accent vraiment charmante. Une douce voix de femme! quelle musique ! Dans les circonstances ordinaires de la vie, y a-t-il rien de plus mélodieux ? dans les grandes émotions, rien de plus irrésistible?

A l'aimable madame Dale vient s'adjoindre son père, M. Lucker. Il me parle aussi de l'impatience avec laquelle Éric m'attendait, et m*invite à passer quelques jours à Silversand. a Notre cottage, dit-il, n'est pas grand. Nous y avons pourtant une chambre pour nos amis, et, si vous voulez bien l'accepter, ma fille, j'en suis sûr, sera trèscontente de la faire préparer pour l'ami de son mari^ N'est-ce pas, Nancy?

— Assurément, répond Nancy avec sa voix argentine. Puis elle me dit en riant :

T-Ne vous effrayez pas de cette solitaire habitation. Vous y trouverez des livres suédois, de la musique suédoise, des gravures suédoises, et ce beau monsieur, — ajoute-t-elle, I en caressant de la main la chevelure blonde de son petit garçon, — ce beau monsieur qui est un enfant gâté, et qui s^appelle Hialmar.

— Un nom, dis-je, qui me transporte vers les rives de Jâ Baltique, un vrai nom suédois.

— Et tout à l'heure, vous verrez descendre de la nur- \gery la petite sœur de H. Hialmar, mademoiselle Canne.

— Autre nom suédois célébré par une chanson populaire.

— Je la connais :

Och liten Karia tiente Pounga kungens gord.

Celte citation d'un de nos Volkvisor m'a valu, dès mon

entrée dans la demeure de l'excellent M. Lucker, une bonne expansion de cet amusant humour anglais qui ne ressemble à aucun autre, Il faut, chère Stina, que je le la raconte.

— Vous prononcez, dis-je à madame Dale, ces vers à merveille ; et vous les chantez ?

— Oui, répond-elle ingénument, et j'en ai encore appris au temps de mes fiançailles avec Eric plusieurs autres.

— Plusieurs autres I s'écrie M. Lucker d'un ton de joviale révolte. Ma fille est modeste ; elle en peut chanter des centaines, des milliers. Âh! monsieur Nils, comme j'ai l'honneur de vous recevoir sous mon toit, je ne voudrais pas vous dire une chose désagréable ; cependant je dois vous avouer que votre Suède a mis à une rude épreuve mes sentiments de citoyen britannique. Oui, monsieur, ma fille avait été élevée par sa défunte mère et par moi dans les meilleurs principes. Elle a eu l'intime conviction que l'Angleterre est le plus riche, le plus sage, le plus puissant de tous les empires, et souvent, j'en suis sûr, elle a remercié la Providence de l'avoir fait naître en ce glorieux royaume, plutôt qu'en Allemagne, en France, ou autres contrées de second ordre.

Mais voilà que des lointaines régions du Nord, du pays des hyperboréens, arrive un voyageur qui, par je ne sais quel sortilège, gagne le cœur de mon innocente fille, et alors je n'entends plus parler que de la Suède, de ses lacs, de ses forêts, de ses paysages sublimes, de ses mines inépuisables, des qualités d'esprit et de cœur de ses habitanls, des légendes merveilleuses de ses héros. C'est un pa^ sans pareil, la plus belle œuvre de la création, le temple de toutes les gloires, le sanctuaire de toutes les vertus.

— cher père, dit madame Dale, avec un doux sourire,

VOUS oubliez les témoignages de respect et d'affection tant de fois rendus à notre pays par Éric.

— Oui, rhypocrite ! Au commencement de sa fatale flirtation il me câlinait, il me flattait. A tout instant, il me vantait les grandeurs et les charmes de Told England, de la merry England. Il avait lu nos vieilles chroniques et nos livres modernes, le traître ! Il me rappelait quelquefois les anciennes batailles racontées par notre vénérable Guillaume de Malmesbury et les reliques de Percy, et Chaucer et Hume, le tout pour m'engluer, et j'ai été pris au piège à cette glue comme un pauvre imprudent oiseau. Quand le mariage a été décidé, j'ai vu M. Dale sacrifier tranquillement peu à peu dans ses dissertations les gloires de la bonne vieille Angleterre aux prodiges de la Suède.

Nos gloires militaires, nos gloires politiques, tout cela ne vaut pas quelques pages de l'histoire de Suède, une' campagne de Gustave-Adolphe, une bataille de Charles XII. Notre parlement, dont l'ancien et le nouveau monde ont plus d'une fois attendu avec une fiévreuse anxiété les décisions, ne vaut pas la diète do Stockholm, où quelques paysans discutent avec quelques représentants de la noblesse et de la bourgeoisie ce qu'il en coûtera pour réparer un ancien édifice ou creuser un nouveau canal. Nos usines gigantesques, nos fabriques, dont les produits se répandent dans le monde entier, ne valent pas les petites forges, et les filatures champêtres de certaines provinces de Suéde.

Dans cette démolition des prérogatives et des richesses de la Grande-Bretagne, j'espérais que le fanatique Scandinave honoré du titre de docteur es lettres à l'université d'Upsal aurait au moins quelque respect pour nos illustrations scientifiques et littéraires : tant de poëtes de premier ordre, tant de voyageurs intrépides, tant de rota

manciers excellents, tant de sagaces et savants écrivains, Vhonneur immortel de TAngleterre, la lumière de lesprit dans toutes les régions de l'univers. Non ! il faut que j'apprenne qu'il y a par là-bas, vers le cercle polaire, dans je ne sais quelle obscure bourgade, des poètes plus dramatiques que Shakespeare, plus émouvants que Byron, dos romanciers plus habiles que Walter Scott, des historiens plus érudils que Gibbon.

Il faut, pour complaire à M. Dale, que je note comme des chefs-d'œuvre, des livres que je n*avais jamais vus inscrits dans les catalogues de librairie, moi qui, pendant quarante ans, ai tenu à Worcester une très-notable librairie. Enfin, monsieur, j'ai deux petits enfants, tous deux nés et baptisés en Angletere. Vous vous figurez peutêtre qu'on leur donne des noms anglais qui éveillent dans Tesprit un souvenir national et chatouillent agréablement l'oreille? Pas du tout! Leui^s noms sont exhumés de je ne sais quelles fabuleuses légendes du nord : Carine! Hialmar! N'est-ce pas affreux?

En prononçant ces mois, M. Lucker essaye de paraître très-fâché, mais Hialmar tourne vers lui ses doux yeux, et le bon aïeul lui tend les mains, le fait asseoir sur ses genoux, Fembrasse en riant, et la jeune mère les regarde l'un et l'autre en une déHcieuse expression de tendresse. Les trois âges ainsi réunis : un joli tableau î

Malgré ses protestations contre la Suéde, M . Lucker est pour moi d'une politesse parfaite. Madame Dale a grande envie que j'emporte un bon souvenir de sa demeuré, et ses enfants à qui j'ai été présenté comme un ami de leur père, m'ont bien vite aussi donné leur amitié.

J'ai passé là quelques heureux joui^! J'ai vu là une vraie maison anglaise, la maison d'une honnête famille de la gentry, avec ses qualités sérieuses et ses agrémenls :

le calme, Taisance, le confort, le service des domestiques si ponctuel, Tinlérieur des appartements si bien coordonné, le jardin ratissé, et cultivé avec tant de soin; la vie de chaque jour si régulière. A des heures fixes le déjeuner, le lunch, le dîner et le thé. A des heures fixes, l'étude et la promenade.

Madame Dale est l'institutrice de ses enfants, et à moins d'un grave empêchement ne leur dérobe pas une minute de ses leçons. M. Lucker, dans sa profession de hbraire? n'a pas été un simple marchand.de livres. Il a fait de bonnes études ; je dois le dire, quoiqu'il n'ait pas étudié notre chère littérature suédoise. Il s'est constitué dans sa retraite de Silversand une belle bibliothèque qu'il a mise galamment à ma disposition. Il s'honore d'avoir vu en diverses occasions quelques-uns des principaux écrivains modernes de l'Angleterre, et il se plait à raconter ces heureuses rencontres.

Dans la journée, il a ses lectures à lui, ses grands auteurs dont il ne se lasse pas d'admirer les beautés, son Times, le gigantesque journal, et. quelques recueils périodiques. Mais le soir, il abandonne ces pages graves pour satisfaire déjeunes curiosités.

Devant la table où bourdonne la bouilloire à thé, Hial* mar et Garinc sont assis à côté de leur mère, attendant avec impatience l'émouvant plaisir qui leur est promis. Mais avant de leur accorder cette satisfaction, le vieillard dit à madame Dale : — Les enfants ont-ils été gentils aujourd'hui? — Oui, répond-elle d'un ton un peu inquiet, parce qu'elle a été obligée de les gronder et qu'elle a cependant promis de les défendre à ce redoutable interrogatoire du soir. — Ont-ils été dociles, reprend le grandpère. — Oui. — Studieux ? — Oui. — Mon petit doigt m'a pourtant dit que Hialmar avait agacé sa sœur. —

C'est vrai ; mais il m'a promis de ne plus recommencer. — Bien. J'y compte.

Alors, il se love, le grand juge. Il ouvre une armoire mystérieuse qui renferme des trésors. Il en tire un livre dont les enfants contemplent avec une sorte d'éblouissement les grosses enluminures et que jamais ils n'oublieront. Puis le voilà qui prend lentement ses lunettes, et lentement les ajuste sur sonnez. Puis enfin, il ouvre le premier volume. Il met le doigt sur le feuillet qu'il a marqué la veille, il lit. Oh ! quelle saisissante lecture ! Il lit les exploits des fameux chiens du mont Saint-Bemard, ou ceux du chat triomphant par lequel Wittington, le pauvre orphelin, devint lord-maire de Liondres, où les combats du petit Jacques contre les géants, ou les aventures des voyageurs dans les sables de TÂfrique, dans les glaces du Nord.

Hialmaret Carine Técoutent en un profond silence, tressaillant à certains moments et respirant à peine, tant ils sont émus. Ils écoutent encore quand la lecture est achevée, et quand leur mère les conduit à leur lit,que de questions ils ont à lui faire sur tant de choses merveilleuses!

M. Lucker veut me faire aimer son pays, et désire que j'en connaisse les principaux sites. Quand on vient de stationner en face du mont Blanc, il est difficile de s'enthousiasmer devant le Snowdon, un pic de 5,500 pieds, le plus haut de la contrée. Cependant cette principauté de Galles est fort pittoresque, et Ton ne peut voir, sans s'y arrêter avec un sentiment de surprise et parfois d'admiration, plusieurs de ses vallées profondes, de ses lacs, de ses cascades ; de plus, elle est très-intéressante par son histoire et ses monuments. Un écrivain français, M. Amédée Pichot, Ta parfaitement décrite en deux beaux volumes.

Comme l'Irlande, elle a été peuplée par une colonie de ces vigoureux Celtes qui jadis firent trembler les Romains.

Gamme Tlrlatide, elle a longtemps formé un État indépendant. Mais elle bai'rait le chemin de la mer aux Anglais, du côté de Toccident. Le royaume aventureux des Anglo-Saxons, le royaume ambitieux des Normands ne ' pouvait souffrir une telle entrave. Pour que FUe britannique eût sa pleine puissance, pour qu'elle accomplît ses destinées, parfois si prodigieuses, parfois si cruelles, il fallait qu'elle fût constituée en un empire unique, qu'elle s'élevât tout entière au-dessus des flots de l'Océan, avec ses vaisseaux de guerre et ses navires de commerce.

La lutte s'engagea entre les souverains des grandes provinces anglaises et les chefs de clans du petit pays de Galles. Elle dura longtemps. Si nombreux et si forts que fussent leurs adversaires, les Gallois, exaltés par un ardent patriotisme, ne voulaient pas céder.

Si quelquefois ils succombaient dans cette noble résistance, leurs domaines étaient envahis, leurs champs dévastés, leurs demeures incendiées. L'ennemi construisait des forteresses sur leurs frontières, et on les croyait perdus. Tout à coup, ils se relevaient avec une nouvelle audace, et la guerre recommençait. Ils ne furent complètement subjugués que vers la fin du treizième siècle. .

Dès celte époque, le pays de Galles est réuni à TAngleterte. Dans cette réunion, il a conservé sa langue primitive, ses anciennes traditions. 11 se souvient de ses bardes qui formaient une puissante corporation, qui, par les préceptes de morale contenus dans leurs triades, instruisaient le peuple, qui, par leurs grandes strophes, célébraient ses victoires et pleuraient sur ses infortunes. Leur chant était écouté avec une pieuse émotion ; leur harpe était vénérée ; une ancienne loi galloise dit que la harpe est l'un des altributs distinctifs de Thomme libre, l'esclave n'a pas le droit d'y toucher.

Six siècles se sont écoulés depuis le règiie d'Edouard 1''% ce vaillant roi de race normande qui, le premier dans les diverses lignées de souverains de l'Angleterre, donna à son fils aîné le titre de prince de Galles.

Dans un long espace de temps, de nobles familles ont disparu ; des châteaux ont été détruits, des abbayes transformées en auberges et en ateliers. Hais le peuple n'oublie point ceux qui l'ont exalté par leur courage ou édifié par leurs vertus, et d*âge en âge il raconte Thistoire héroïque de ces châteaux, la religieuse légende de ces abbayes.

M. Lucker se soucie peu des traditions populaires et des ruines. Co qu'il tient surtout à me faire remarquer, quand nous nous promenons ensemble, c'est le résultat du travail, surtout du travail agricole. Le fait est que les champs qui entourent son village sont cultivés à merveille, et je me plais à le regarder ce vallon de Silversand dans son honnête tranquillité, dans la richesse de ses produits, dans la variété de ses points de vue, champs de blés ou de pommes de terre, veiis pâturages, forêts de chênes où serpente le mystérieux sentier; de côté et d'autre, le petit enclos du fermier dans sa ceinture d'aubépines ; Thumblc cottage avec son toit de chaume, et sa rustique façade parée de plantes grimpantes: lierre verdoyant, fleurs embaumées du chèvrefeuille, aigrettes argentées de la clématite : çà et là une élégante maison de rentier comme celle de mon ami Dale, et au sein de ces habitations éparses, la flèche de l'église, le sanctuaire des religieuses pensées et la croix du cimetière, le Gottesacker, le champ de Dieu, le champ du repos, après le repos de l'homme dans les champs de la vie.

Dans cet heureux canton gallois, j'ai cependant vu aussi la misère. Un jour, dans la capitale du comté, j'ai vu, je vois

encore un énorme bâtiment en briques, d'un aspect sinistre : le toit si lourd, les murs si sombres, la porte si noire!

C'est Tune des fameuses inventions de la philanthropie moderne ; c'est Tasile ouvert aux pauvres par la charité britannique, c'est le workhouse.

Les pauvres pauvres ! pour les secourir, on leur impose, si faibles qu'ils soient, un rude travail. Pour leur donner une couche de paille- sur des dalles humides et un nioceau de pain, ou les prive des dons de Dieu, de laverdure des bois, de l'air des champs, de la lumière mi soleil ; comme des coupables on les emprisonne ; comme des pestiférés, on les reiranche du mouvement de la vie humaine; on les enlasse, jeunes et vieux, dans une sinistre enceinte. Si cruelle que soit. la faim, bien des indigents aiment mieux subir ses rigueurs que de l'apaiser par la lamentable aumône du workhouse, et la plupart de ceux qui sont entrés dans ces établissements de bienfaisance n'aspirent qu'à en sortir.

Un autre jour, en me promenant solitairement,' j'ai vu une autre misère : une femme assise toute seule au pied d'un frêne, si pâle et si abattue, que je ne pouvais- résister à l'impression qui me portait à lui demander la cause de sa souffrance. Hais, à mon approche elle fit un mouvement d'effroi, et me regarda d'un air si étrange que je n'osais .lui parler. -

En rentrant dans la maison de mon ami, je dis à madame Dale ma rencontre.

— Ah! s'écria-t-elle, c'est Marie Blacking, la fille d'un honnête fermier des environs. Quelle triste histoire ! Fautil vous la raconter?

— Si vous voulez bien.

— La voici. Il fut un temps où cette malheureuse Marie était belle et riante. Plusieurs braves garçons lui faisaient

alors la cour. Mais ses parents étaient morts. Elle D^avaît personne pour la guider. Elle se laissa séduire par les belles paroles d*un jeune homme qui n'avait que de mauvais penchants, et l'épousa. Bientôt il dépensa follement le peu de biens qu'il possédait» et, n'ayant aucun goût pour le travail, il se mit à braconner tant et tant quil fut condamné à la déportation.

Marie devint comme folle en apprenant cet arrêt. Elle aimait ce méchant Blacking. À tout prix, elle voulait le suivre en son exil. Mais pour ce grand trajet sur l'Océaur les capitaines de navires demandaient une somme qu'elle ne pouvait payer. Elle s'adressa alors au shérif, aux juges^ aux constajbles, implorant leur pitié, les suppliant de la réunir à son mari.

— Le pauvre Georges! disait-elle, il n'a plus ni parents, ni amis. Il n'a que moi au monde. Quand ilétait enprison, il n'attendait que moi. J'allais le visiter chaque jour, je lui portais parfois, pour l'égayer, du wiskey et un peu de tabac. Mais ce qui le réjouissait surtout, c'était de me voir, et d'embrasser notre chère petite Nelly.

Elle sollicitait ainsi la commisération de tous les employés des tribunaux, et on lui répondait que pour la conduire aux frais du gouvernement dans une autre hémisphère, il fallait une sentence judiciaire appliquée à un crime.

Dans l'aveuglement de sa passion conjugale, dans son désespoir, Marie commit un crime, et fut, comme elle le souhaitait, condamnée à la déportation. Elle bénit cet arrêt. Elle s^embarqua avec bonheur sur le navire des convicts. Elle allait retrouver Georges.

Arrivée à Sidney, elle apprend qu'il a élé envoyé dans une ferme lointaine. Elle voudrait se mettre en. route pour le rejoindre. Mais l'autorité locale lui impose l'obhgation d'entrer comme servante dans une maison de la ville.

Elle est résignée à son sort. Elle accomplit sa tâche humblement, fidèlement. Par la poste, elle pourrait au moins avoir des nouvelles de son mari en quelques jours. Elle lui écrit plusieurs fois et ne reçoit aucune réponse. Ses maîtres reconnaissants de ses bons services et touchés de son affliction lui permettent d'aller à la recherche de celui auquel sans cesse elle pense. Elle part avec sa petite fille dont elle n*a pu se séparer en quittant l'Angleterre. Elle s*en va par les chemins sablonneux, à travers les plaines àdemidésertes.de TAustralie, quelquefois après une longue marche, ne trouvant pas une habitation humaine, couchant le soir au pied d'un arbre, et le lendemain matin poursuivant son trajet.

Harassée de fatigue, mais soutenue par son intrépide volonté, elle parvient enfin à son but. On lui a bien indiqué la ferme où demeure son mari. La voilà. A quelque distance de cette ferme, un homme est seul dans un champ. Elle le voit. Elle s'élance vers lui, Dieu soit loué! C'est Georges. Mais il la regarde d'un air effai^é et la repousse et veut s'éloigner.

— Georges, s'écrie-t-elle, ne me reconnais-tu pas? C'est moi. C'est ta fidèle femme, et voilà ta Nelly.

Il l'écoute tout confus, embrasse machinalement Nelly, puis feint encore de ne pas reconnaître la pauvre créature qui lui est restée si ardemment dévouée.

Le misérable l'avait trahie. Il s'était marié. Près de là était sa nouvelle femme, et l'aspect de Marie le faisait trembler.

Dans l'ignorance du crime qu'il avait commis, Marie se cramponnait à son bras et lui disait ;

— Georges, Georges, la misère et la douleur m'ont vieillie. Mais c'est moi, c'est bien moi que tu étais si heureux autrefois d*aimer; c'est moi qui allais chaque jour te

visiter dans ta prison ; c'est moi qui t'ai si tendrement assisté dans les plus tristes circonstances ; c'est moi qui ai tout quité et tout bravé pour te rejoindre dans ton exil. Si tu doutes encore, tiens : vois.

Elle avait apporté son contrat de mariage; elle le lui présente.

Georges saisit impétueusement ce papier et le met en lambeaux; puis, soudain, prenant une attitude hautaine, et dardant sur Marie une regard de bête fauve :

— Écoute, lui dit-il, qui que tu sois, tu ne resteras pas ici. Voilà de l'argent. Va-t*en, et tout de suite. Sinon, je te fais arrêter comme une vagabonde.

 ces mots, il lui jette quelques scheliings et s'enfuit.

La malheureuse reste muette, immobile, la tête penchée sur sa poitrine, ne pouvant s'expliquer une si horrible ingratitude et se demandant si elle n'est pas le jouet d'un affreux rêve. Mais non. Elle entend vibrer encore, la cruelle parole de cet homme â qui elle a tout sacrifié, et elle voit briller par terrre l'argent qu'il lui a jeté. Elle repousse du pied cette outrageante aumône, essuie les larmes qui coulent de ses yeux, puis prenant la main de son enfant qui pleure de la voir pleurer : « Allons, dit-elle, allons. » Etoile s'en retourne par son long chemin.

Le soir, dans une maison de paysans où on lui donnait bénévolement l'hospitalité, elle apprit par hasard la trahison, le mariage de Georges. Elle aurait pu le poursuivre, lui intenter un procès et lui faire subir le châtiment qu'il méritait. Elle aima mieux se résigner en silence à son abandon.

En rentrant chez ses maîtres à Sidney, elle dit seulement qu'elle avait fait un voyage inutile, qu'elle n'avait point retrouvé son mari. Elle reprit son service, et à l'expiration de ses années de déportation s'embarqua pour l'Angleterre.

Elle y revint seule. La mort lui avait enlevé, pendant la traversée, sa douce fille, sa dernière consolation. Elle revint seule dans le village où elle avait eu des parents, des anf)is et un amoureux fiancé. Ses parents étaient morts; ses amis ne la reconnaissaient plus ou s'éloignaient d'elle, à cause de sa condamnation, et le fiancé à qui elle avait si pleinement livré son cœur et sa vie, elle ne pouvait plus sans frémir l'entendre nommer.

Cependant^ par une sorte de raison désespérée, elle voulait rester au lieu où elle était née, où, à chaque pas» elle retrouvait tant d'amers souvenirs. Un charilable propriétaire touché de son infortune lui abandonna une petite cabane. Et elle est là triste, mais calme, constamment seule, filant ou cousant pour gagner sa vie.

Quoiqu'elle ne soit plus belle et qu'elle ne possède rien, un honnête ouvrier, la voyant vivre d'une vie si laborieuse et si régulière, a eu l'idée de l'épouser. Un jour, il revêtit son habit des dimanches, se para de son plus beau gilet, de son chapeau neuf, puis se présenta à Marie et lui exprima humblement son intention. Elle ne proféra pas une parole. Elle abaissa seulement sur lui un regard si douloureux, que cet homme en fut tout saisi. 11 se retira sans ajouter un mot, et jamais depuis ne songea à renouveler sa demande.

Cette triste histoire, chère Stina, et l'aspect des workhouses ont un peu assombri mon idylle de Silversand. Je resterais cependant volontiers encore dans cette agréable maison, au milieu de ces bonnes gens. Mais je ne me sens point disposé à faire un long séjour en Angleterre, et je dois voir Londres. Près d'ici est un chemin de fer qui m'y conduira en quelques heures.

Londres.

Londres, ce village, a dit un humorislique anglais; celte Babylone, ce Lévialhan, a dit un autre; Londres, cette monstrueuse tumeur, disait le républicain Cobbett ; Londres, ce mausolée des âmes mortes, ce cimetière psychologique, a dit Brooke.

Londres, s'écrie M. J. Murray, n'est point tout cela. Londres est un monde.

C'est vrai, Londres est un monde énorme et inachevé comme ceux que l'auteur des VeHiges of Création nous signale dans ses aventureuses théories, un si petit monde, il y a quelques siècles, une obscure nébuleuse dans les brouillards de la Tamise, une cité d'étroite dimension, enfermée dans une enceinte de fossés, et maintenant une planète sans pareille, une ville qui n'a plus ni remparts ni limites, qui chaque jour grandit et s'élargit de tous côtés, se répand à travers champs et absorbe tout ce qu'elle rencontre dans sa perpétuelle extension : métairies et fabri^ ques, villages et bourgades.

Londres est un monde, ou plutôt un composé de toutes sortes de mondes, tellement que si le globe périssait dans un cataclysme, Londres, maintenue sur les ruines de la terre, on pourrait retrouver dans ses docks, dans ses musées et dans ses serres, les productions végétales et industrielles de toutes les contrées, dans ses diverses sections, les spécimens de toutes les races humaines, de toutes les langues et de toutes les religions.

Au sein de ce caravansérail des nations, de cette tour de Babel, de cette arche aquatique, de cette arène où passent successivement tant de millions d'êtres; de ce Cosmos, où

les traditions et les coutumes de Fancien ordrô social s'unissent à la fiévreuse ardeur des temps modernes, au sein de cette prodigieuse cité de Londres, quel mouvement ! quel bruit ! quel tourbillon ! J*en ai les yeux troublés, les oreilles rompues, Tesprit stupéfait.

A Stockholm et à Gothembourg, je croyais avoir vu de grands ports. A Vienne, j'étais assez étonné de la quantité de piétons et de voitures, traversant le Graben ou se promenant dans le Prater.Naïf étonnement démon ignorance ! j*étais là comme le jeune souriceau de la Fontaine, qui n'avait rien vu.

Nos chères rades de Suède, tous les navires qui y abordent, pourraient entrer aisément avec leurs cargaisons dans quelques-uns des docks de Londres, et tout le flux et le reflux de la population de Vienne ne représente pas en une semaine celui d'un des quartiers de la capitale britannique en quelques heures.

Ici les flots de la Tamise disparaissent sous la multitude de bateaux à vapeur qui les sillonnent, et le sol des rues disparait sous une agglomération continue decabs, de camions, d'omnibus. Gomment ces embarcations si serrées l'une contre Tautre peuvent-elles manœuvrer? comment ces voitures peuvent-elles poursuivre leur trajet, sans se heurter et se culbuter à toute minute? C'est inconcevable. J'imagine qu'il y a en Angleterre, par delà l'école classique d'Oxford et de Cambridge, des écoles de cochers et de bateliers, où l'on fait d'étonnants exercices, où l'on n'acquiert l'honneur de tenir un fouet, de prendre possession d'un gouvernail qtie lorsqu'on a donné la preuve d'une extraordinaire prestesse.

Si tu étais ici, chère Stina, tu serais comme moi ébahie de ce mouvant spectacle du fleuve, des rues, des squares, et je pense que tu t'associerais gentiment à l'un de mes

plus habituels plaisirs de voyage, à celle molle indolence dans le mouvement, à cette capricieuse occupation dans le far niente^ à cette vague ambulation qu'on appelle la flânerie.

Ce mot, m'a-t-on dit, est essentiellement français et d une date assez récente. Je pense le glorifier par une autre origine. Je Tai trouvé dans un dictionnaire islandais: Flana^ dit le savant lexicographe Biœm Halderson, errer en songeant.

Les Islandais ont autour d'eux les images d*une nature grandiose, étrange, saisissante. Dans leurs pérégrinations à travers leurs bancs de roc et leurs champs de lave, ils s'arrêtent, ils flânent en regardant les manteaux de neige de leur Hécla, les cimes de glace de leur Jokull, les colonnes d'eau bouillante de leur geyser, les bandes de gazon vert près desquelles ils ont construit leurs gords, et la ceinture de la mer qui, avec la ceinture du ciel fait leur horizon.

Ile phénoménale! spectacle sublime ! idéale rêverie.

A Londres rien de pareil.

Cependant, dès le matin, je sors de mon hôtel et m'en vais de çà, de là, longeant les trottoirs, regardant les boutiques errant, flânant. Mais, dans les quartiers où je m'aventure le plus souvent, du côté de la Tamise ou de la Cité, on ne flâne guère,^ on n'a point de si doux loisirs. On travaille.

La vie est courte ! le temps rapide ! disent les Anglais. Pour conserver un héritage, pour acquérir une fortune, pour gagner seulement le pain quotidien, il faut travailler.

Time is money! dure maxime qui réduit la destinée de l'homme à une si sèche ambition.

Dans mes élans de cœur, dans mes sentiments de famille et de religion, dans mes songes poétiques, je me fais une autre idée de l'emploi du temps. Je ne puis croire que Dieu

LES VOYAGES DE iMLS. 505

ne nous ait mis en ee monde que pour y amasser de Targent. Je ne puis m'imaginer que, dans la variété des merveilles de la création, nous ne devions songer qu'au profit matériel que Ton peut retirer du cours des rivières, des fleurs de la pçairie, de la grandeur des forêts, du défrichement des montagnes, du creusement des souterrains.

Times is money! ce triste axiome nous vient derAmérique du Nord, que les apôtres du progrès considèrent comme le modèle des nations, comme la nouvelle Jérusalem de Thumanité. Times is money ! Le temps est de l'argent, et Targent, c'est le pouvoir et Thonneur. A tout instant, ici, j'entends dire : Combien vaut cet homme? Tu te figures peut-être, chère sœur, que l'on demande ainsi quelles sont ses qualités d'esprit, de cœur, de naissance? Non pas. How much is worth this man ? On répond : Tant de livres sterling.

C'est là sa valeur. Par le temps et le travail, ou peut obtenir ou accroître celte valeur. Donc ici, sauf un certain nombre d'exceptions, tout le monde travaille. A chaque heure du jour, les immenses ruches de Londres ont leui^ tâches. La nuit même, elles sont encore à l'œuvre.

A minuit, quand les bonnes gens de notre village de SoUroe dorment paisiblement, le pavé des rues de Londres résonne sous les roues des lourds chariots qui amènent les approvisionnements de la journée. Aux premiers rayons de l'aube, quand les rameaux des bois se balancent avec un doux murmure au souffle de la brise matinale, quand l'alouette de nos sillons s'élève dans les airs, en chantant sa mélodieuse chanson, des clameurs bruyantes, des cris discordants résonnent sur les places de Billinsgale, de Go vent Garden et dans les tavernes qui les entourent ; là, des amas de paniers remplis de poissons qui se vendent par centaines, par milliers, à l'enchère ; ici, des montagnes

d*œufs, de volailles, de légumes ; plus loin des troupeaux de bœufs, de porcs, de moutons, destinés à un prompt holocauste.

John Bull a un solide appétit. Il ne peut se contenter, comme l'Espagnol, d'une tasse de chocolat et d'un verre d'eau, ni comme le lazzarone de quelques fils de macaroni. S*ila le moyen d'employer quelques schellings à ses repas, il veut avoir sa tranche de roastbeef, son quartier d*oie ou tout ^u moins sa chop de mouton, entourée de pommes de terre, avec une bonne half-pint de porter ou de pale aie, sinoif de sherry. Et le John Bull de Londres ! son nom est légion. Les statisticiens disent qu'il y a dans cette capitale de l'Angleterre plus de deux millions d'habitants. Qui pourrait dire ce qu'il faut de denrées de toute sorte à une telle population?

Mais John Bull a aussi d'énormes appétits de papiers noircis par l'encre typographique, et régulièrement on lui prépare cette pâture en divers endroits, surtout auprès du pont de Biack-Friars. Là, au fond d'un labyrinthe de sombres ruelles, on peut voir flamboyer des becs de gaz dans les ténèbres, et entendre dans le silence des environs, sifder et mugir les machines à vapeur. Là est la fameuse officine du Tintes^ ce colosse de la presse périodique.

Pendant la nuit, il est à peu près constitué. A cinq heures du matin, il doit être achevé. Alors ses rédacteurs et ses imprimeurs retournent à leur logis. Une armée de manœuvres les remplace. La feuille gigantesque est rapidement pliée. On en fait des liasses et des ballots qui, en quelques instants, seront distribués dans les différents quartiers de la ville, transportés aux gares de chemins de fer, et aux bateaux à vapeur, et de là dans toute l'Europe, dans toutes les régions de l'ancien et du nouveau monde.

A six heures, les cloches des manufactures appellent les

ouvriers ; en même temps, on voit s'ouvrir les boulangeries et les cabarets, puis les petites boutiques, puis peu à peu les beaux magasins. A neuf heures, la devanture de ces magasins est soigneuseanent nettoyée, Télalage fait; les agents subalternes sont habillés et ont déjeuné. Les principaux clercs, les directeurs, les maîtres ne sont pas encore là. Ces aristocrates de la commerciale gentry ne veulent pas avoir leurs foyers dans les tourbillons de fumée de leur capitale ; ils résident par delà les faubourgs, dans des maisons de campagne, et, à dix heures, les chemins de fer, le curricle, le gig, la Victoria, le cab, au besoin l'omnibus, les amène à leurs comptoirs.

A cette heure-là, quelle légion de tètes pensives inclinées sur de gros registres remplis de chiffres et de notes cabalistiques ! quelle quantité de bras employés au tournoiement des rouages de fer dans les fabriques, au déchargement et au chargement des navires dans les docks! quelle multitude de commis affairés, de commissionnaires courant de côté et d'autre, de portefaix courbés sous leur fardeau !

A cette heure-là, on ne chemine guère dans le Strand ou le Fleet-street sans risquer d'être écrasé, et l'on s'expose au même péril si Ton s'arrête au milieu du torrent impétueux des piétons et des voitures. Je ne puis cependant passer sans m'arrêter devant ces grandes librairies où je vois étalés tant de livres que j'aime, ces livres de poésie, d'histoire, de voyage, imprimée sur fin papier, ornés de gravures, et reliés ou carlonnés d'une façon charmante.

Ah ! si j'étais riche ! Mais si j'étais riche, peut-être n'auraîs-je pas le même plaisir à remarquer ces volumes. Peutêtre plus d'un riche, en me voyant contempler une édition de Shakespeare, de Lingard, de Thomas Moore, de Byron, de Macaulay, envierait mes désirs, comme ce gastronome

blasé qui, en voyant un pauvre passant fixer un regard avide sur l'étalage d*un marchand de comestibles, sécriait : « — L'heureux homme ! il a faim ! »

Par ces rues que je traverse lentement, où vont donc ces gens si pressés ? Vers la Hansion-House, le palais de leur lord-maire, vers la fameuse Tower ofLondon, le capitole de leur ancienne cité, vers l'église de Saint-Paul, dont le dôme, disent-ils, est aussi imposant que celui de Saint-Pierre de Rome?

Oui, ils vont de ce côté. Mais la vieille forteresse de Guillaume le Conquérant ne les intéresse guère ; Mansion- Ilouse n'attire la foule que lorsque le nouveau maire y fait son entrée solennelle. Quant au temple de Saint-Paul, ils pensent que c'est assez d'y entendre un sermon le dimanche.

Dans la semaine, ils vont vers une zone où s'élèvent des édifices bien autrement importants : les maisons de compagnies d'assurances, les Comptoirs d'escompte, les banques de Westminster, de l'Union, la Banque orientale, la Banque d'Angleterre et la Bourse.

Là est la coupe réelle et fantastique à laquelle aspirent tant de lèvres embrasées ; là est le nouveau levier qui, par un ressort d'argent, soulève des mondes qui n'étaient point pressentis par Archimède ; là est la Fortune, la capricieuse déesse, les pieds sur sa roue mobile, le bandeau sur les yeux, les cheveux au vent ; là est le cœur de Londres, cœur métallique. Les physiologistes n'en ont jamais décrit un semblable. C'est de l'or qu'il aspire et refoule dans ses veines.

Ce sont des billets de banque et des contrats de rente qui accélèrent ou qui ralentissent ses mouvements. A la moindre fièvre, au loin on entend retentir ses pulsations, et si nombreuses et si longues sont ses artères que par

leur étendue et leurs manifeslalions, elles se font sentir dans toutes les contrées du globe, depuis les rives de la Baltique jusqu'au pays des Hottentots, depuis les îles de la Méditerranée jusqu'à celles du Grand Océan.

Comme une marée, le flot des capitalistes, des agents de change, des courtiers, des acheteurs et des vendeurs, monte vers ces capitoles du commerce et de l'industrie et en redescend graduellement. Dans Taprès-midi, il est à toute sa hauteur. Vers les six heures du soir, il s'abaisse, puis disparaît. Les seigneurs de la finance et leurs employés s'en vont. Les rues, un instant auparavant si populeuses et si bruyantes, apparaissent comme des lits de rivières subitement desséchés.

Mais l'activité subsiste dans les autres quartiers. A cette heure-là l'ouvrier de Spitalfieldsn'a point achevé sa lâche, ni le batelier de la Tamise, ni le cabman, ni le tavernier, ni Tarchitecte et Tattorney.

A cette heure-là, peut-être un éloquent orateur de la Chambre des communes prononce dans le palais de Westminster un discours qui fait frémir les ministres et qui, demain, serarépandu par les journaux à travers la Grande- Bretagne. A cette heure-là tout est en mouvemeht le long de West-End.

Dans cette aristocratique région, lajournée ne commence pas sitôt que dans la Cité et ne se termine point si vite. Les magasins de la Regent-street étalent toutes leurs richesses, quand ceux de Lutgate-Hill sont déjà fermées et les belles ladies et les fils de lords caracolent dans les avenues de Hyde-Park, quand le bon bourgeois des environs de Guid. hall rentre sous son toit. Puis, les théâtres s'illuminent, et les salles de bal et les clubs, et les restaurants nocturnes.

Dans l'amas d'édifices de toute sorte qu'on appelle la

ville de Londres, il y a trois villes bien distinctes, habitées, comme en vertu d*ime loi de Brahma, par trois castes trèsdifférentes. A l'une des extrémités de cet immense réseau, la ville des ouvriers, des pauvres, des parias ; VEast- End . A Tautre, la noblesse et le gouvernement, le West-End; au milieu, la ville du commerce et de la bourgeoisie, la City, TEIdorado des guinées, des chèques, des banknotes.

De cet Eldorado dont j'entends supputer les trésors, sans éprouver, grâce au ciel, le besoin d*y participer, je vais dans le glorieux West-End, où je n'ambitionne pas non plus l'éclat d'un grand nom. Que Dieu, chère Stina, m'aide à conserver dignement le nom de notre père!

Je vais, vague rêveur, dans les spéculations de la vie pratique, humble rentier, dans le monde des capitalistes, obscur plébéien, dans la sphère nobiliaire, naïf pèlerin, en divers sentiers. Naïf! je pourrais bien me donner une plus sévère qualification quand je songe que j'ai quitté notre douce demeure pour m'en aller comme un chevalier errant h la recherche d*un fantastique idéal.

Une de mes images idéales m'apparait dans ce célèbre West-End. Quelle belle ville ! Des rues si larges et si nettement tracées, des pavillons, des kiosques, des hôtels construits dans de si justes proportions, avec une si gracieuse élégance et une si parfaite entente de cette recherche du bien-être, que les Anglais appellent le confort. Rien qui choque le regard, ni qui fatigue l'oreille. Les remises et les écuries rejetées à l'écart dans des ruelles spéciales, les grandes avenues sablées et macadamisées pour que les roues des voitures et les piétinements des chevaux n'y résonnent pas trop fort ; devant la plupart des maisons, une pelouse, un jardin arrosé par une eau vive; des squares verdoyants de plusieurs côtés, et quatre grands parcs

OÙ Ton respire à pleins poumons i*air vilal si restreint et souvent si vicié dans l'intérieur de Londres.

Mais, en face de cette sphère lumineuse, les ombres sinistres de l'East-End, les malheureux ateliers de Spitalfields, de Bothnal-Green, les allées tortueuses, les cours méphitiques de White-Chapel, les horribles repaires de Saint- Giles. Quand on a pénétré dans ce gouffre de misère et de corruption, dans cet enfer de deux cent mille âmes, on ne peut plus se complaire dans Taspect des charmanles habitations de Cavendish-square et de Belgravia. On n'éprouve qu'un sentiment de douleur et de révolte, en songeant que sur le même sol, sous le même gouvernement, dans l'agglomération d'une même race, une telle splendeur rayonne près d'un tel abîme d'infortune.

Londres.

Comme je songeais, chère Stina, à ces deux poinis extrêmes de Londres, à ce terrible contraste de TEast-End et du West-End,j'ai reçu de mon ami Dale une longue réponse à la lettre que je lui adressais de Silversand, et je te l'envoie. Mon brave ancien condisciple est un peu sévère pour cette Grande-Bretagne qui est devenue sa seconde patrie. Mais il est plus sagace que moi. 11 a, pendant plusieurs années étudié l'état de ce pays que je ne vois qu'en passant ; il touche à des questions que je n'oserais aborder, et s'il se trompe dans quelques-uns de ses jugements, je suis sûr qu'il pense sérieusement ce qu'il dit.

Enfin, chère sœur, voilà sa lettre. Vaille que vaille, elle sera en tous cas plus instructive pour toi que celle que j'aurais pu composer dans mes habitudes de rêveries et dans mon ignorance.

« Kaerr Vaen, je me réjouissais à l'idée de le recevoir dans ma rustique demeure, de l*y retenir le plus longtemps possible en remémorant les images de notre terre de Suède, les souvenirs de nos années d'école. El tu arrives à mon foyer, lorsque j'en suis si loin, et tu le quittes dans quelques jours. Où pourrai-je te rejoindre ?

Tu sais que j*ai entrepris mon voyage dans le but de régler d'anciens comptes et de recouvrer des créances pour mon beau-père. D'abord en France, besogne aisée, bon pays, bonnes gens, gais et affables, amusants par leurs petites vanités et le naïf contentement d'eux-mêmes, persuadés que la France est en tout point la plus glorieuse partie de l'univers, et ne doutant pas qu'ils n'aient une très-juste idée des autres contrées par quelques notions qui leur suffisent, comme par exemple, que la Suède est un petit royaume par là-bas, au nord, où, pendant dix mois de l'année, on vit dans une nuit perpétuelle, que la Russie est du même côté, très-sombre aussi, très-grande et toute pleine de cosaques ; que les Allemands ne sont pas méchants, mais un peu lourds, parce qu'ils boivent trop de bière.

Quant à l'Angleterre, c'est chose bien convenue qu'elle doit élre à jamais odieuse à tous les Français. Les plus doux rappellent seulement : infâme Albion ; les autres s'étonnent que Dieu la laisse encore subsister, et espèrent voir le jour où elle s'abîmera sous le poids de ses iniquités au fond de l'Océan. J'ai bien ri, parfois, en écoutant les dissertations géographiques et politiques des négociants auxquels j'allais présenter les notes de mon beau-père. Mais, il n'en est pas un qui ne se soit montré fort loyal dans ses transactions, qui n'ait aussi cherché quelques moyens de m'obiiger.

Tu iras à Paris, mon cher Nils, et tu aimeras la France.

Mais si lu veux Taimer encore plus, lu visiteras plusieurs de ses provinces, entre autres la Franche-Comté.

Par ses hautes montagnes et ses fraîches vallées, par ses «aux limpides, ses forêts de sapins, ses chalets, elle te rappellera notre beau pays de Suède. Si tu pénètres dans l'intérieur des habitations, tu y retrouveras une image de tout ce qui nous a si doucement émus dès notre enfance, de rhonnête labeur, des couturtïes hospilaliéres, des affections de famille, du sentiment religieux de notre terre natale.

Je Tai vue cette province. Je devais la traverser pour me rendre à Turin par le Saint-Gothard, et j*y suis resté dans une sorte de cercle magique dans Tenchantement du regard et de la pensée. Il y a là près d'une riche plaine arrosée par la Saône, une enceinte de collines, une prairie, une maison qu'on appelle la Chaudeau. Je ne veux pas essayer de te ia décrire, Cest une vraie féerie» • Il y a sur les rives du Doubs, près des frontières de la Suisse, une ville qu'on appelle Ponlarlier, la plus jolie petite ville du monde, une ligne de maisons élégamment bâties ; d'un côté, de vastes champs de blé; de l'autre, la montagne, les bois, les habitations rustiques; à quelque distance, une pyramide de rocs, un châtelau des plus romantiques ; plus loin encore, un lac profond et bleu comme notre Malar, une vieille, grave, solennelle abbaye, et audessous d'un majestueuse couronne de sapins, dans une grotte solitaire, une source d'eau plus pure que le plus pur cristal du Tyrol, plus transparente que le spath d'Islande dans sa double réfraction, plus verte que l'émeraude. Cette source doit être le bain des dames vertes de cette région qui sont les s'œurs de nos Elfes et de nos Necks.

J'ai quitté à regret la France, et le souvenir que j'en garde ne sera vraisemblablement pas remplacé par celui

que j'emporterai d'ici. Il doit y avoir dans cette ville de Turin, dans cette capitale du Piémont, des gens honnêtes et distingués. J'aime à le croire. Mais, jusqu'à présent, ceux avec qui j'ai eu quelques rapports ne m'inspirent guère de couiiance, ni de sympathie : tous des cauteleux, et en même temps des vantards. Ils m'agacent par leurs forfanteries patriotiques et démocratiques; ils m'indignent par les ruses et les câlineries qu'ils emploient pour échapper à l'engagement que 'je leur rappelle, aux créances que je leur présente.

Les notes que mon beau-père m'a remises sont ainsi très-difficiles à régler. Cependant, je voudrais accomplir la tâche que j'ai entreprise par une pensée de justice, de devoir et d'affection. Mais lorsqu'elle sera terminée, si je parviens à la terminer, tu ne seras peut-être plus en Angleterre, et tu me demandes mon sentiment en ce qui tient à l'Angleterre. Je vais essayer de te le dire.

D'abord je dois aimer, et j'aime ce pays où j'ai eu le bonheur d'épouser la douce Nancy, qui t'a reçu àSiherssand, où mes enfants sont nés, où j'ai mon foyer. Ensuite, je m'incline devant sa grandeur^ une grandeur sans pareille ; des milliers et des milliers de navires sur toutes les mers; des forteresses et des comptoirs dans tous les parages, des îles superbes, des possessions immenses dans les plus belles régions : Malte, Corfou, les petites Antilles, le Canada, Ceylan, Maurice, llndoustan; d'un hémisphère à l'autre, cent cinquante millions de sujets. Comme les anciens Romains, les Anglais peuvent dire : Onerosi sumus mundo. Leur empire est plus vaste que celui des Romains. Jamais on n'en vit un semblable.

Hais comment l'ont-ils conquis, et par quels moyens le gardent-ils? Ah! les noires ombres dans l'auréole de leurs succès ! Politique d'astuce et d'égoïsme, perfides

alliances, hostilités iniques, honteuses violations des promesses les plus solennelles et des droits les plus sacrés. Que de fois on a pu dire à cette nation si fière de son pouvoir ce qui lui fut dit par un de ses orateurs, après le bombardement de Copenhague : « Les ministres prétendent que, dans cette occasion, le sang anglais n*a point coulé, mais Thonneur anglais a coulé par tous les pores ! »

L'Irlande, à chaque page de son histoire, nous montre les plaies encore saignantes qui lui ont été faites par les Aillais, et son martyre de sept cents ans.

L'histoire de leurs autres possessions ne date pas de si loin, mais en un moins long espace de temps, ils y ont mis une tache non moins ineffaçable.

Chacun sait ce qu'ils firent au dix-huitième siècle pour soumettre à leurs exigences fiscales leur colonie américaine. Us contractaient un épouvantable marché avec un infâme prince qui leur livrait, pour fortifier leurs armées, plusieurs milliers de ses sujets, à tant de florins par tête, comme des bestiaux. Ils recrutaient à prix d'argent des vagabonds et des bandits dans les tavernes d'Allemagne. Us payaient une prime aux Indiens sauvages pour chaque scalpel d'Américain. Ils disent pour se justifier de ces excès sanguinaires qu'ils avaient à soutenir une rude guerre, et que leurs antagonistes étaient aussi cruels.

Mais l'illustre Ghatam s'écriait dans la chambre des tords : «Des bouchers de la basse Saxe, des brigands qui ne respectent ni le sexe, ni l'âge, et qui se plaisent à plonger leurs mains dans le sang du faible, voilà donc les alliés de l'Angleterre. En joignant ainsi le scalpel au fusil; le tomahawk àTépée, nous avons imprimé sur nos armes une tache que les flots de l'Océan ne pourraient laver. »

El l'innocente petite peuplade de TAcadie! elle ne se

révollail point comme les citoyens de Boston et de Philadelphie. Elle était assez soumise. Seulement, elle ne pouvait cesser d*aimer la Fronce, sa première patrie. Ce sentiment importunait les Anglais qui la gouvernaient. Pour s'en délivrer, voici ce qu*ils firent :

Les Acadiens de chaque district furent sommés de se rendre sur la plage, à certain jour, pour régler une affaire importante. Tous obéirent à cet ordre, ne' se doutant guère du sort qui les attendait. Lorsqu'ils furent réunis, ils apprirent que leurs terres étaient confisquées et qu'ils devaient quitter immédiatement et à jamais leur pays natal. Pour qu'ils n'eussent même plus la pensée d*y revenir, leurs maisons furent incendiées.

Toute tentative de résistance était inutile. Ils étaient sans armes et entourés d'une légion farouche qui exécutait son mandat sans miséricorde. Un certain nombre d'entre eux parvint à s'échapper et à se réfugier dans les forêts. Les autres, hommes, femmes, vieillards, enfants, furent entassés pêle-mêle sur des navires, transportés à une longue distance de leur chère Acadie, jetés de ci, de là sur les côtes de la Virginie, de la Caroline, de la Pennsylvanie et abandonnés sans ressources. Il y en eut qui, à l'aide des Indiens, se dirigèrent à travers les forêts sauvages vers la Louisiane, et eurent le bonheur d'y arriver. La plupart errant à l'aventure, ne sachant où aller et où trouver un refuge, périrent misérablement.

Et l'histoire des Anglais dans les Indes orientales? elle commence par une petite entreprise commerciale. Quelques négociants de Londres se réunissent pour expédier quelques navires dans les lointains parages dont la Hollande et le Portugal se disputaient déjà les productions. Ils constituent entre eux un modeste capital de 72,000 livr. sterl. (1,800,000 fr.). Ils obtiennent de la reine Elisabeth

une charte qui leur assure des privilèges spéciaux, et ils font leurs armements.

Si incertain était encore le résultat de leur essai, que le royal édit limitait la durée de leur monopole. Au bout de quinze ans, la société devait être dissoute ou renouvelée. Et cette petite association a enfanté la Compagnie des Indes, et cette compagnie de marchands a, dans l'espace de deux siècles, conquis la plus magnifique portion de l'Asie, soumis à son pouvoir une innombrable population, réduit à un état de vasselage, les descendants des antiques souverains qui s'intitulaient les maîtres de la terre, les soleils des soleils.

Mais comment ?

Vers la fm du dix-huitième siècle, au loin retentit le procès de Warren Hastings, le proconsul anglais, le gouverneur de Calcutta. Alors, l'Europe apprit de quelle façon la royale Compagnie des Indes agrandissait son empire et disposait de ses sujets. Alors on entendit la voix de Burke s'écrier devant les juges du nouveau Verréis : « On conteste la réalité des faits dont Hastings est accusé. Pourquoi donc ceux qui les nient reculent-ils devant le débat? Oh 1 quelles actions de grâces je leur rendrais s'ils pouvaient me démontrer que ces scènes d'horreurs ne sont que des fictions ! Cette découverte serait pour moi plus précieuse que celle d'un nouveau monde, et je bénirais ceux qui pourraient enlever à mon pays cette tache d'infamie. »

Puis dans la même assemblée, Sheridan disait : a Cherchez dans l'histoire du passé, parcourez les Annales de Tacite ; lisez l'Œuvre de Gibbon et celles de tous les écrivains qui ont dépeint la dépravation des anciens temps, vous n'y verrez rien de pareil aux trahisons, aux cruautés commises par le gouverneur anglais.

De-nos jours, nul autre Warren Hastings n'a été traduit

devant la cour des pairs. Plus d\une fois pourtant le trampled Hindosian, comme a dit Byron, THindostan foulé aux pieds a, de sa voix suppliante, appelé un défenseur. Ses plaintes ne sont plus entendues, et s'il tente de se révolter, ses régents britanniques le ramènent à l'obéissance par des moyens expéditifs.

Burke décrivit quelques-uns de ces moyens dans son plaidoyer, et il faisait frémir son auditoire. Depuis ce temps, ils se sont fort perfectionnés. On en a eu la preuve en de récentes circonstances. Pour extorquer un impôt, pour obtenir une délation, pour épouvanter ou punir un rebelle, les Anglais emploient dans l'Inde des moyens d'intimidation, des raflînements de supplice que nul peuple avant eux n'avait imaginés.

J'ai entendu vanter la constitution anglaise par des personnes sérieuses qui l'ont étudiée, qui savent en discerner les avantages et les périls. Je rends hommage à la sincérité de leurs sentiments. Hais il y a une quantité de gens pour qui c'est un parti pris de prôner les institutions de l'Angleterre, comme les glorieux principes français de 1789, et qui seraient fort embarrassés si on leur demandait une lucide explication de leurs éloges. En France, où généralement la race anglaise n'est pas aimée, j'ai rencontré des démocrates qui parlaient avec enthousiasme des libertés anglaises.

Liberté de la presse! Très-grande il est vrai, en apparence, mais souvent très-inefficace.

Liberté des meetings. Elle n'est point admise par la lot. Elle n'est que tolérée.

Liberté individuelle. On peut y croire, mais dans unie mesure restreinte. En dépit du fameux Habeas corpus; chaque année, en Angleterre, des milliers d'arrestations sont faites sur de simples présomptions de dettes.

Liberté des élections ! Cenx qui professent les plus vives synjpathies pour TAngleterre sont obligés de reconnaître, même après la réforme de 1852, le vice radical, les incroyables anomalies, les mensonges et les honteux marchés de cette institution. Sur une population de 28 millions d'âmes, 1 million d'électeurs répartis de telle sorte que de mini mes bourgades ont encore autant de représentants que les plus populeuses cités.

Les électipns, ù présent, ne sont plus ni si tumultueuses, ni si scandaleuses qu'autrefois. Mais on ne peut dire, qu'elles soient, au fond, beaucoup plus morales. Une quantité de voix se vendent comme par le passé au plus haut enchérisseur. Seulement, la dignité des contractants, la crainte des enquêtes d'un envieux, des réflexions d'un indiscret les obligent à des ménagements. L'électeur qui se respecte ne peut pas dire à un candidat : « Vous aspirez à être le député de mon district et vous me demandez mon suffrage : mettez-moi unebanknote dans la main, et, tout de suite, sans autre information, je vote pour vous. »

Fi donc ! quel vilain marché !

Hais un délicat électeur désire depuis longtemps une montre d'or, ou un dogcart de. nouvelle forme, et justement le candidat désirait lui offrir comme un témoignage particulier de son affection cette montre d'or, ou ce dogcart. Quelle aimable entente! Bien malavisé serait celui qui voudrait y voir une illégale transaction.

Parfois aussi, dans sa tournée, le candidat peut rencontrer un marchand qui* voudrait vendre quelque denrée, un peu cher, mais d'une qualité exquise, et justement le candidat cherchait celte denrée, et, comme il est doté, grâce du ciel, d'un assez bon revenu, il n'a point à s'inquiéter de ce qu'elle coûte.

C'estainsi que dans la petite ville de Wakefield, illustrée

par le charmant livre de Goldsmith, un riche aspirant à la députation a payé à un de ses électeurs 500 francs pour un jambon, 1,200 francs pour un pain de sucre. Cerlaincment un jambon extraordinaire, et un pain de sucre phénoménal.

Souvent aussi il arrive que le candidat est un cousin, un neveu, voire même un fils de lord. Naturellement il doit avoir la voix de tous les tenanciers, de tous les fournisseurs de son noble parent, aussi les voix des petits rentiers qui ont l'honneur d'être invités aux chasses de sa seigneurie et de boire du vin de Porto à sa propre table, aussi les voix des solliciteurs qui ont besoin de son patronage.

Un lord ! il faut avoir vécu en Angleterre pour savoir quel prestige est resté attaché à ce titre, quel respect héréditaire Taristocratie du royaume britannique impose non-seulement aux paysans de ses domaines, mais à la plus haute bourgeoisie, et quel pouvoir elle a gardé !

Elle a eu, comme les autres puissances de ce monde, ses ébranlements, sa république de Cromwell, sa révolution de i688, ses guerres civiles et religieuses, ses persécuteurs et ses martyrs. La république a péri ; la dynastie des Stuarts s'est éteinte; la maison de Brunswick a remplacé la maison d'Orange, et, d'âge en âge, à travers ces violentes commotions et ces catastrophes, l'aristocratie s'est maintenue.

Elle a vu, depuis un siècle,, l'Europe entière soulevée, agitée, tourmentée par l'ouragan révolutionnaire. Elle s'est jetée au milieu de cet ouragan ; elle en a quelquefois accéléré la marche, et quelquefois essayé d'en réprimer l'impétuosité. Par l'effet de ces combats, ou malgré ces tentatives de répression, les royaumes, les principautés du continent ont été transformées. Debout alors sur son

île, comme sur un roc inébranlable, elle a pu, dans son suprême égoïsme, contempler les irréparables naufrages, en répétant le suave mari magno dé Lucrèce.

Dans le bouleversement des souverains et des peuples, elle a conservé ses anciennes institutions, ses privilèges féodaux, sa prodigieuse fortune.

Au onzième siècle, les domaines conquis par Guillaume et les noms des chevaliers à qui il les distribuait furent inscrits dans les deux volumes de ce fameux registre qu'on appelle le Domesday book (le Livre du jugement dernier).

Depuis celte époque lointaine, ces royales dotations n'ont point èlé livrées à la plèbe, ni morcelées. L'aristocratie les a gardées et agrandies, et il semble que le Domesday book lui en ait réellement assuré la possession jusqu'au jugement dernier.

En France, il y a, m'a-t-on dit, quatre millions de propriétaires, nobles ou roturiers. En Angleterre, on n'en n'en compte pas plus de trente mille, tous ayant Técusson, le blason et le titre nobiliaire. Les cinq sixièmes du sol leur appartiennent, et ils n'en vendent pas une parcelle. Seulement, ils en concèdent parfois, pour une durée de quatre-vingt-dix-neuf ans, certaines portions, à la condition qu'àla fin de ce terme, elles seront rendues à leurs héritiers, avec toutes les constructions qui y auront été faites.

C'est par l'effet du droit d'aînesse et de substitution que les propriétés foncières se conservent ainsi dans les familles. Les fils aînés de l'aristocratie anglaise étant si bien dotés, on devait songer aux cadets. Pour eux, il y a des emplois dans la magistrature, l'armée, l'administration civile, et de lucratives sinécures dans l'Église. Je parle de l'Eglise angUcane, inventée par Henri YIII, renver-

sèe par sa fille Marie, reconstituée par son autre fille Elisabeth, et maintenant la plus opulente Église du monde. Elle n*a pas plus de six millions cinq cent mille âmes dans son bercail, mais des âmes d* élite qui doivent être très-entourées, ou deà âmes rebelles qui, pour être conduites et maintenues dans la bonne voie, exigent un grand nombre de pasteurs.

Vingt-sept prélats, vingt-neuf doyens, cinquante-huit archidiacres, trois cent cinquante prébendiers, deux cent quatre-vingts chanoines, dix mille sept cents curés : tel est le dénombrement de TÉglise anglicane, et les revenus de celte religieuse légion s'élèvent annuellement, par les produits de ses domaines, par des dîmes, par diverses redevances, au chiffre de 9,450,600 liv. sterl. (environ 240 millions de francs).

. Les auteurs anonymes du blackbook, ce livre curieux que je t'engage à lire, prétendent que ce revenu équivaut à celui de tous les clergés réunis du monde chrétien, c'est-à-dire que la glorieuse Église établie d'Angleterre absorberait à elle seule une somme pareille à celle qui alimente les Églises de France, d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne, de Hongrie, de Suisse, des États Scandinaves, de la Russie, etc.

Est-ce vrai? Je ne puis vérifier la justesse de ce calcul. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le clergé anglican est prodigieusement riche, et pour que les principes de l'humilité chrétienne y soient maintenus, ses rentes sontdistribuées de telle sorte que la plupart de ceux qui y participent doivent accomplir un vœu perpétuel de pauvreté. Les doyens, les archidiacres, les prélats, qui représentent la dignité de l'Église, sont de magnifiques seigneurs. On évalue les revenus de l'archevêque de Cantorbéry à plus d'un million de francs par an ; ceux de l'archevêque d'York à peu

près au même taux, et Ton cite plusieurs évoques qui, après avoir très-largement vécu, ne se refusant ni chevaux, ni voitures, ni dîners d'apparat, ni voyages d'agrément, ont encore laissé à leur famille d'énormes héritages.

Mais les curés qui font la besogne de leurs supérieurs doivent se résigner à toutes sortes de privations et ne parviennent que très-difficilement à subsister avec leur chétif traitement. Il y en a qui n'ont pas plus de huit cents francs par an, et qui sont mariés et qui ont des enfants. La femme travaille comme une servante. Et les filles ! que deviennent-elles? Ouvrières, gouvernantes, et à quels hasards livrées ! Hélas ! tandis que les filles de prébendiers épousent des lord« et se promènent en four in Jiand à Hyde- Park.

Que dis-tu, mon cher Nils, de cette différence entre les membres d'une même évangélique communauté? Mais re« garde autour de toi à Londres. Tu verras bien d'autres contrastes.

A côté de l'aristocratie qui s'efforce de maintenir les anciennes institutions, les anciennes coutumes, et jusqu'aux anciennes cérémonies de TOld-England, s'élève la bourgeoisie active, hardie, ardente, sans cesse occupée d'une laborieuse entreprise et d'une idée de progrès.

Immenses sont ses capitaux. Immenses aussi sont les trésors de la noblesse. Hélas ! immense) est la misère du peuple. Nulle part, on ne peut voir tant de millionnaires et tant d'indigents. Nulle part, les palais de la fortune ne sont si élevés etgi brillants, elles gouffres de la pauvreté si profonds.

« Vous aurez toujours des pauvres parmi vous, » a dit le Christ. L'aristocratie territoriale et commerciale de l'Angleterre sait bien qu'il y aura perpétuellement autour de ses

châteaux et de ses comptoirs une multitude de pauvres. Hais elle ne veut pas les voir. Leur aspect la troublerait dans la jouissance de son luxe, dans le sentiment de son bienêtre. Elle les écarte tant qu'elle peut. Elle les repousse vers leurs ghettos, ou les renferme dans les workhouses, et de la mendicité fait un délit. Oui, une loi récente déclare que tout individu errant ou stationnant dans les rues, sur les places publiques, dans les cours ou carrefours et sur les grands chemins, pour demander ou pour recevoir l'aumône peut, sur la déposition d*un seul témoin, être arrêté et condamné aux travaux forcés dans une prison.

Inutile précaution ! Les riches ne peuvent échapper à l'aspect de la misère qui, par les âpres concurrences de l'industrie pour la diminution des salaires, par l'avidité des spéculateurs, s'accroît de plus en plus, non-seulement dans les villes, mais aussi dans les campagnes, et de plus en plus s'étend comme une lèpre incurable à travers le glorieux empire britannique.

Cette innombrable peuplade de déshérités, d'ouvriers sanstravail, ou ne gagnant, par leur travail, qu'un salaire insuffisant, elle apparaît comme un fantôme au banquet des privilégiés de ce monde. Elle enfante la peste dans ses sombres refuges. Elle enfante le vice à Técole de son désespoir, dans sa fatale agglomération.

En dépit des lois de police et des prédications des philanthropes, elle étale de toutes parts ses plaies physiques et morales. Dans cette ville où l'on a entendu prononcer tant de violents discours et d'implacables arrêts contre la traite des noirs, de respectables citoyens qui peut-être appartiennent au corps des aldermen, qui peut-être un jour seront élevés à la dignité de lord-maire de Londres, continuent tranquillement la traite des blancs et.

chaque matin, on peut voir le résultat de cette opération de l^industrie, une race rapetissée, rabougrie, épuisée par le labeur, ou dégradée par la débauche ; des hommes qui volontiers échangeraient leur sort pour celui des nègres ; car alors, ils seraient sûrs d'avoir la nourriture du jour et le gîte du soir ; de3 femmes qui, si faibles qu'elles soient, sollicitent du travail pour gagner quelques pences qui les empêchent de mourir de faim, et des enfants que Ton conduit au marché.

Oui, deux fois par semaine, entre Spitalfields et Bethnal- Green, des enfants de huit à douze ans sont ainsi sur la place publique offerts à quiconque peut les employer comme domestiques ou comme apprentis, et ce sont les parents qui les mettent ainsi à l'enchère, sans s'inquiéter de Tétat, du caractère, de la moralité de celui à qui ils livrent un pauvre garçon débile, une pauvre petite fille encore innocente : l'affaire essentielle pour eux c'est de retirer de cette horrible location le meilleur prix possible. Un schelling et demi par semaine, c'est le terme moyen ; deux schellings, c'est superbe. Le marché conclu, le père et la mère s'en vont, laissant leur enfant à la merci d'un inconnu.

Le soir, dans les rues, se répandent des myriades de vagabonds, de voleurs et d'êtres sans nom. C'est ce qu'on appelle les tribus sauvages de Londres (the wild tribes of Landon), Il y a des tribus de bédouins et de peaux rouges moins sauvages et moins dangereuses.

Tu crois que j'exagère. Hais j'ai justement sous la main un livre qui cite ces quelques lignes que je t'envoie. C'est un extrait d'un sermon prononcé dernièrement à Londres par un protestant : « Voulez-vous, dit-il, savoir dans quel élat végètent plus de 650,000 de vos frères. Écoulez et tremblez. Au sein de notre cité, 12,000 enfants sont ber-

ces dans le crimes allaités par le vice et servent, pour ainsi dire, de renforts destinés à perpétuer le grand* système d'iniquité.

a Au sein de cette métropole, il y a plus de 40,000 spéculateurs et entrepreneurs de dépravation ; 4,000 individus sont chaque année condamnés aux galères, et nous coudoyons dans les rues plus de 20,000 chevaliers d'industrie, de 50,000 voleurs, de 40,000 mendiants. Celte terrible armée du mal, qui ne cesse d'exercer ses ravages, dépense en liqueurs spiritueuses plus de trois millions de livres sterling. 23,000 soldats de cette armée sont chaque année relevés ivres-morts à la porte des public houses ; 150,000 sont des buveurs de gin, et 250,000 autres sont perdus dans la débauche. Le reste meurt de faim. »

On pourrait faire un calcul du même genre dans toutes les villes manufacturières de TAngleterre, et le mal empire sans cesse, et les règlements de la police, les workhouses, la taxe des pauvres Ai*y remédient point. Voilà ce qui doit maintenant contrister les Anglais. Voilà ce qui est effrayant pour l'avenir.

Je voudrais cependant bien te revoir sur cette terre britannique dont jeté dis ainsi les calamités. Adieu. Écris-moi,

Ton vieil ami,

Eric Dale.

Londres.

Chère Stina, aujourd'hui dimanche, cet heureux jour de fête en notre bon, religieux pays de Suède, et en tant d'autres lieux, ce jour si triste dans la grande ville de Londres. Toutes les boutiques fermées, toutes les affaires interrom-

pues, toutes les rues silencieuses et mornes. La pluie tombe dès le matin, une petite pluie froide qui forme des ruisseaux noirs sur le pavé, et noires sont les maisons, et noirs aussi sont les passants, et plus noir que jamais, je crois, ce ciel de Londres, si souvent assombri par d*humides brouillards et vers lequel s'élèvent constamment les nuages de fumée d*un million de foyers et d'une quantité de machines à vapeur. Le ciel, le sol, les palais du West «End, les magasins de la Cité, les arbres des parcs, les flots de la Tamise, tout est enveloppé, confondu dans un môme voile de deuil, et l'on n'entend que les vibrations plaintives des cloches dans la sombre atmosphère.

C'est dimanche.

Ils ont bien raison ceux qui recommandent la célébration du dimanche. C'est une loi de Dieu, et c'est aussi une loi d'hygiène pour l'esprit comme pour le corps. Les observations des gens pratiques ont même démontré que le repos du septième jour est nécessaire aux animaux employés à divers travaux, de même qu'à l'homme.

Mais en ce jour de repos le puritanisme britannique ne permet pas un élan de gaieté, pas un innocent divertissement. Ce n'est pas une fête religieuse unie à une fête de famille, c'est une rigide obligation. C'est une pénitence, que peu de gens acceptent avec un vrai sentiment de piété, et à laquelle on échappe tant qu'on peut, en affectant de la respecter.

A Londres, si le temps est beau, ceux qui sont riches, ou qui ont au moins quelque argent, partent dès le matin pour Richmond ou Greenwich, se promènent dans les bois, dînent dans un bon hôtel, et ne rentrent que le soir. Si la pluie, la neige, le vent ne leur permet pas d'entreprendre cette excursion, ils se retirent dans leurs clubs, lisent beaucoup de journaux, fument beaucoup de cigares, boivent

beaucoup de claret, jouent avec rage aux cartes, au billard , au trictrac, et atteignent ainsi l'heure bénie où finit le dimanche. Hais les pauvres gens qui ne peuvent avoir de si agréables distractions dans cette longue journée où toute occupation manuelle leur est interdite, que font-ils? Si la veille, dans leur pénurie et dans la prévision de ce jour sans salaire, ils ont pu engager chez le pawn-broker quelque ustensile de ménage ou quelque vêtement; s ils possèdent encore quelques pences, ils s'en vont au cabaret. Sinon, ils restent en leur triste gite, maussades et bourrus, mécontents d'eux-mêmes et mécontents de tout, accablant de leur mauvaise humeur leurs femmes et leurs enfants.

Une société s'est formée qui, dans une intention vraiment intelligente et vraiment louable, demandait que les bibliothèques, les musées, les parcs fussent ouverts gratuitement à tout le monde, le dimanche.

A cette requête, cris de révolte des ministres anglicans et de leur cohorte puritaine. Un mouvement dans les rues, une distraction publique le dimanche, quelle profanation, quel sacrilège !

Mieux vaut donc l'apparence trompeuse, le silence hypocrite, le jeu des riches caché dans les clubs, les libations dans les tavernes; pour les uns la débauche, pour d'autres Tennui morbide et le spleen.

Le spleen, ce fléau britannique, je pense qu'il doit être fréquemment engendré par un dimanche pluvieux dans l'air funeste des cités, et, probablement, c'est un dimanche qu'il succomba à son désespoir, le malheureux dont Tépitaphe est devenue proverbiale :

Ci-git Johnson, Tinnocent écuyer Qui se tua pour se désennuyer

Tu sais, chère Stina, que je ne m'en vais point dans mon voyage avec une humeur misanthropique, cherchant le mauvais côté des hommes et des choses. Non, grâce au ciel et grâceà rinfluence des douces vertus de nos parents, il me semble que j'ai dans le cœur un ruisseau de bienveillance qui, 'en petits filets, de tout côté s'épanche. Partout je voudrais trouver un sentiment d'affection, et partout je me réjouis d'admirer tant que je puis, l'œuvre de Dieu et l'œuvre des hommes. Mais ici, dans cette souveraine métropole, sur les rives de la Tamise et de l'Océan, près des jardins de Kew et des collines de Richmond, en face des constructions les plus gigantesques de l'industrie humaine, mon admiration est comprimée par le souvenir des scènes sinistres que j'ai vues ou qui m'ont été racontées. Je ne puis regarder les aristocratiques édifices du West-End, les riches magasins de la Cité, sans songer aux affreux repaires de White-Chapel. Je venais chercher dans ce pays l'idéal de l'opulence nobiliaire et commerciale. Elle est éclatante cette opulence, mais au milieu de quelle misère et de quelle dégradation !

Je relis la lettre de mon ami Dale, qui me fait une si triste peinture de celte glorieuse Angleterre. Je sens le spleen qui commence à me saisir. Pour échapper à sa redoutable griffe, je pars; je vais en France, dans l'espoir d'y trouver un autre idéal.

Paris.

(( Hélibée, cette ville qu'on appelle Rome, je croyais, simple que j'étais, qu'elle ressemblait à la nôtre, où nous allons nous autres bergers, conduire les agneaux de nos brebis. Ainsi je comparais les petites choses aux grandes.

Hais Rome élève autant sa tête au-dessus des autres viltes que le cyprès entre les flexibles viornes. »

Celte stance du plus charmant des poètes latins me revenait à la mémoire quand j'entrais à Paris. C'est bien là vraiment la Rome des temps modernes, la ville qui s'élève au-dessus des autres villes, comme les arbres gigantesques au-dessus des arbustes.

— Non pas^ me dira-t-on, au-dessus de Londres.

— Non. Pas matériellement.

Paris n'a point l'énorme étendue, ni les constructions gigantesques, ni les docks» ni les milliers de navires, ni l'immense mouvement commercial, ni la prodigieuse fortune de Londres. Comparativement à cette métropole anglaise, la grande ville de Paris, si grande qu'elle soit, peut paraître petite; mais c'est Paris.

C'est la fée des capitales, la fée qui joint à tous les charmes des magiciennes de l'antiquité et du moyen âge, tout leur fedoutable pouvoir, la fée riante et sévère, la fée folâtre et turbulente, le fée qui danse comme les Willis, chante comme les sirènes, conjure les nuages comme les Vellédas et pleure comme les Océanides ; c'est la fée souveraine dont la baguette touche à toutes les régions du globe, attire à elle l'univers entier par toutes sortes de^ tentations : tentations de l'esprit et: des sens, des regards et de la pensée, des fantaisies les plus capricieuses et des plus nobles ambitions, des choses les meilleures et aussi des mauvaises.

C'est la reine Mab de Shelley qui garde en son sein toutes les merveilles du genre humain, les secrets du passé et les conceptions de l'avenir.

C'est la Titania de Shakespeare, la belle et puissante Titania dont la voix gouverne les éléments, dont le noble Obéron désire conserver l'amour et dont l'esprit fantasque

se passionne en une heure d'aveuglement pour le tisserand Bottom qui se vante de rugir comme un lion, de soupirer comme un rossignol et qui a une tête d'âne.

Ce Paris que je désirais tant connaître, je n*en ai vu, ma chère Slina, pendant plusieurs mois que le beau côté : les^ oeuvres d'art disséminées en tous ses quartiers ; les bibliothèques et les musées ouverts libéralement à tous les curieux, le luxe des boulevards, les magnificences des Champs- Élvsées et une société d'élite.

Grâce au bienveillant patronage de H. de Lœwenhielm, notre ministre à Paris, depuis trente ans, je suis entré dans des salons où l'on s'honore d'être introduit, où l'on se réjouit d'être accepté. Là, s'assemblent à certains jours des notabilités de différents ordres, et par un privilège spécial, quelques novices comme moi, qui n'ont rien de mieux à faire que de garder le silence et d'observer. Ils seraient bien malavisés s'ils ne se contentaient point de cette modeste attitude dans ces cercles intéressants dont les diverses individualités s'unissent Tune à l'autre par des habitudes de bon goût, par de généreuses aspirations, par les liens de Fintelligence.

Il y a là des hommes de grande naissance qui n'ont pas le moindre orgueil de leur blason, et donnent à tous ceux qui les approchent l'exemple de l'urbanité. Il y a là des vieillards qui ont vu beaucoup de choses, des Nestors de la vie parlementaire, de l'administration, de la diplomatie. On interroge avec respect leurs souvenirs et leur expérience. Il y a là des jeunes gens qui se sont signalés par un discours éloquent, par une œuvre d'art, ou de science. On les regarde avec une bienveillante curiosité. Il y a là des entretiens qui sont comme des joutes charmantes d'esprit et d*aimables pensées. Parfois, au récit dun ancien événement succède l'analyse d'une nouvelle décou-

verte; à un tableau de la vie réelle, un songe poétique, à un examen des discussions législatives, une digression littéraire et scientifique, et au milieu de ces graves dissertations, soudain éclate, comme une fusée, une vive parole, une fine remarque, à laquelle tout le monde applaudit. Des femmes assistent à ces assemblées, les dirigent par leur bonne grâce, les animent par leurs témoignages d'intérêt.

Douces reines de leurs courtoises pléiades, elles veulent maintenir rharmonie dans leur royaume, et désirent que chacun soit content de leur souveraineté. Si la conversation touche à quelque point scabreux, elles savent bien vite la ramener dans une voie -plus sûre. Elles suscitent, par une adroite question, un entretien tout nouveau, encouragent par un. mot bienveillant un causeur timide, et guérissent, par un regard, un amour -propre accidentellement piqué.

On dit que ces salons de Paris ne sont plus que de pâles images des salons d'un autre temps. Leur prestige s'affaiblit. Leur nombre diminue. Un jour peut-être ils disparaîtront totalement, et ce sera grand dommage. Les clubs, ces froides et arides associations inventées par les Anglais pour le confort de i'égoïsme, ne remplaceront pas ces nobles foyers qui, d'âge en âge, conservaient Tesprit, le beau langage, les bonnes façons et les aimables traditions de cette société française qu'un écrivain de mérite, M. Rœderer, a très-justement désignée en un livre curieux parle titre de Société polie.

C'est par ces qualités que la France s'est fait un renom particulier, qu'elle a séduit et conquis i*Europe civilisée. Les triomphes du sabre sont moins durables que ceux de la pensée. La France n'a pu garder les conquêtes de ses hordes républicaines, ni de, ses légions impériales. Mais

elle conserve encore celles qu'elle fit au temps de Louis XIV par Télégance de ses mœurs, par les œuvres de ses artistes, par le génie de ses écrivains. Maintenant encore, dans nos régions septentrionales, il n*est si petit bourgeois qui ne veuille faire apprendre le français à ses enfants. A Stockholm, à Pétersbourg, à Moscou, la langue française est la langue usuelle de toutes les grandes maisons, et à chaque écolier de Tcmpire russe et des royaumes Scandinaves, lesnoms de Corneille, de Racine, de la Fontaine, de Molière, de Bossuet, de Pascal sont aussi familiers que ceux de ses auteurs nationaux.

Gomme ils m'ont intéressé ces salons de Paris où j'ai eu le bonheur d'être admis. Mais à Paris, tout est intéressant: le monde aristocratique et le monde commercial; l'intérieur de la maison et le jardin public; l'atelier et le comptoir; le spectacle du soir dans les théâtres, et le spectacle perpétuel dans la rue. Partout le souffle et l'éclair de la vie, la vie intellectuelle coulant à pleins flots ; la vie matérielle si facile partout, les physionomies ouverfes et riantes, le besoin d'expansion, la vive causerie, le rire et les chants, la gaieté, le soleil.

Gomment ai-je pu rester si longtemps dans les noires brumes de l'Angleterre, quand je n'avais qu'un si petit brin de mer à traverser pour être en France? Les Anglais savent bien que ce trajet n'est pas difficile. Geux qui ont quelques loisirs et quelque argent viennent souvent à Paris et s'y livrent à divers plaisirs de fantaisie fort incomplets dans leur pays.

« Oh! mon cher Dick, s'écrie le jeune Bob Fudge, dont Th. Moore nous a si bien donné la correspondance, ne me parle plus de tes lectures et de tes écrits, ni du grec, ni de la logique, ni même de l'Angleterre. La fameuse Magna Charta de l'Angleterre n'est qu'une sornette et une sottise

comparée à la carte de Tillustre restaurateur Véry. »

« Oh ! chère Dorothée, s'écrie la tendre miss Fudge, comment te raconter les attraits infinis de cet Êden des modes, de cette délicieuse ville où Ton ne fait que s'habiller, diner, danser et courir au spectacle ? »

Il y a des Anglais qui n'abdiquent point ainsi leur patriotisme, qui ne cessent de proclamer les charmes, les grandeurs de r Angleterre, mais qui, en même temps, s'installent dans la rue de Rivoli, ou la rue de la Paix, aux Champs-Elysées, ou aux alentours du bois de Boulogne, et ne retournent sur le sol britannique que le moins possible.

Ils aiment Paris.

Et moi, comme je l'ai aimé aussi Paris jusqu'au jour...

Hais, d'abord, il faut que je te raconte une visite que j'ai faite dans une société tout autre que celle où je vis habituellement.

Tu te rappelles peut-être ce que je t'ai dit de cet honnête graveur Wagner, près duquel je demeurais à Vienne. En arrivant ici j'ai reçu de lui une longue lellre, où il s'excuse bien humblement d'avoir à me demander un service, un si simple et si petit service, le brave homme!

« Franzl, me dit-il, le fiancé de ma fille est encore à Paris, et quand il nous écrit, il ne parle plus que trèsvaguement de son retour. Alie se tourmente, et cela nous fait grand'peine, à sa mère et à moi. Vous savez comment cette petite tête est vive et schwœrmerisch. Quelquefois elle pleure, quelquefois elle essaye de rire, et ce rire forcé nous semble plus triste que ses larmes. Quelquefois elle se met à lire et ne cherche dans ses livres que les idées les plus mélancoliques.

« Avant-hier, je l'ai surprise copiant dans un vieux vo-

lume français des vers que je ne comprends pas très-bien, mais qui ne me semblent pas très-gais. Je les lui ai pris pour vous les envoyer. Dites-moi ce que vous en pensez.

« Je voudrais que vous eussiez la bonté d'aller voir Franzl et de causer avec lui, puis de me dire franchement votre impression après cette visite. Si Franzl est resté, comme je l'espère, un honnête garçon; s'il aime encore notre fille Alie, s'il veut revenir, je le recevrai à bras ouverts. Je ne retarderai pas son mariage, et je voudrais que vous fussiez un des témoins de cette union qui nous réjouirait. S'il est engagé à Paris dans d'autres projets, ou d'autres liens, nous en serons bien affligés. Mais mieux vaut le fait décisif que la fièvre de l'incertitude.

« Adieu, cher monsieur Nils. Nous parlons souvent de vous et des agréables soirées oii vous veniez amicalement nous demander une tasse de thé, et de nos promenades du dimanche au Prater... Nous serions bien heureux de vous revoir. Adieu... Puissiez- vous nous garder, dans vos voyages, un bon souvenir.

« P, S. J'oubliais de vous dire que le Paolo, ce mauvais Italien qui vous faisait de si beaux discours, a été surpris en pleine escroquerie, arrêté et condamné à deux ans de prison. Ces Italiens se vantent de détester l'Autriche. Je le crois bien. Les coquins doivent détester l'honnêteté. »

A cette lettre de l'excellent Wagner étaient jointes les strophes copiées par sa fille, les strophes charmantes de Christine de Pisan. Sauf quelques mots un peu vieillis, je suis sûr, ma chère Stina, que tu les comprendras aisément :

Seulette suis, seulette veuil eslre, Seulette m'a mon doulx ami laissée, Seulette suis sans compagnon ni maistre,

Seulette suis dolente et couroucée»

Seulette suis en langueur maisaissiée, Seulette suis plus que nulle esgarée, Seulette suis sans ami demourée.

Seulette suis à huis ou à fenestre, Seulette suis pour moi de plours repaistée, Seulette suis dolente ou appaissiée, Seulette suis ; rien n'est qui tant messiée, Seulette suis en ma chambre enserrée, Seulette suis sans ami demourée.

J'ai donc été chercher Franzl, et j'ai fini, non sans peine, par le découvrir dans un quartier où je ne m'étais pas encore aventuré, au haut d'une vieille maison de la rue Saint-Jacques. De prime abord, il m'a intéressé par l'expression de sa figure douce et candide. Il m'a paru tout ému, quand je lui ai parlé de sa fiancée, puis embarrassé quand je lui ai demandé s'il n'irait pas bientôt la revoir, il m'avait fait asseoir, et il s'était assis à côté de moi sur un escabeau à l'extrémité de son atelier. Mais son patron et ses compagnons de travail étaient là, qui, tout en continuant silencieusement leurs ciselures, gênaient notre entrevue.

Pour le mettre plus à son aise, pour obtenir la franche explication que le bon Wagner demandait, je l'ai invité à déjeuner le lendemain dans mon hôtel, il m'a remercié très-gentiment, il est venu à l'heure dite, un peu timide d'abord, mais agréable de toute façon, par la propreté de ses vêtements, par sa politesse, par son innocente physionomie. En l'observant, je ne puis m'imaginer qu'il se soit laissé prendre à un des mauvais pièges de Paris, qu'il ait trompé la confiance d'Âlie. Chaque fois que je prononce ce nom, je vois ses joues pâles se colorer, et ses yeux bleus s'illuminer. Mais pourquoi donc ne veut-il pas re. tourner prés d'elle? J'ai renouvelé plusieurs fois cette

LES VOYAGES DE ^JilLS. 535

question. Enfin, il m'a dit qu*il aimait très^endrement Alie, qu*il voudrait bien la revoir^ mais qu*il était retenu à Paris, par une association dont il ne pouvait se détacher.

— Quelle association ? lui ai -je demandé .

— Une secrète et vaste association démocratique.

— Pourquoi faire ?

Il m'a regardé d'un air surpris, puis il m'a répondu d ua ton de voix qu'il s'efforçait d'accentuer vigoureusement : Pour terrasser l'orgueil des aristocrates, briser le sceptre des tyrans et délivrer enfin le peuple de sa servitude.

Pauvre naïf Allemand ! Il répétait la leçon qu'on lui avait apprise. Mais l'erreur où je le voyais entraîné me révoltait.

— Comment ! me suis-je écrié. Voilà vos projets? Où? ici, dans un pays qui n'est pas le vôtre, où vous êtes venu pour vous perfectionner dans votre art, et non point pour vous jeter dans le tourbillon de la politique. Âh! je ne suis guère plus âgé que vous, et je n'ai nulle expérience des graves affaires de ce monde ; mais j'ai assez étudié l'histoire pour savoir que ces sociétés secrètes, ces grandes phrases révolutionnaires, ces programmes de réforme universelle, ont produit souvent de terribles désastres, sans jamais faire le moindre bien.

Un jour peut-être vous reconnaîtrez aussi que la plupart de ceux qui, au nom de l'humanité, aspirent si généreusement à briser le sceptre des tyrans, peuvent devenir euxmêmes les plus féroces de tous les tyrans. Par la mémoire de vos amis de Vienne, par l'intérêt que vous m'inspirez, permettez-moi de vous montrer le péril auquel vous vous exposez en restant allié à des hommes dont vous ne pouvez point partager les fatales passions. Éloignez-vous d'eux, je vous en prie, et retournez à votre Allemagne, où une brave famille vous attend, où vous pourrez vivre si doucement et

si bien, que vous ne désirerez plus rien changer à l'état social.

— Je vous remercie de vos bienveillants conseils, m'a répondu Franzl. Je voudrais les suivre. Par malheur cela ne m'est pas possible. Je suis lié par un serment.

— Quel serment ?

J'ai de nouveau interrogé avec une réelle sollicitude ce doux jeune homme, mais sans pouvoir en obtenir aucune autre information. Il échappait à toutes mes questions, et semblait même regretter la confidence qu'il m'avait faite. J'ai fini par renoncer à mes inutiles tentatives. Il m*a quitté en me remerciant et je suis resté seul, songeant avec tristesse aux inquiétudes de Wagner et au chagrin d'Âlie.

Le soir cependant, j'ai eu l'idéequecette association dans laquelle Franzl était engagé pourrait bien ne pas être si dangereuse, et ne pas durer si longtemps que je le craignais.

Dans le salon d'un haut fonctionnaire, je me suis trouvé près d'un général à qui l'on demandait ce qu'il pensait des sociétés secrètes :

— Bah! s'est-il écrié dédaigneusement, des fantômes, des ombres chinoises. Quelques cerveaux brûlés, quelques gens sans ressources, un ramassis d'aventuriers et d'imbéciles, voilà de quoi se composent ces hostiles coalitions, à commencer par la Solidarité républicaine, dont chaque adepte fait son serment de vie et de mort, les yeux bandés, à genoux, sur des poignards. La police les connaît, les surveille, et quand bon lui semble les met en pleine déroute.

S'il en est qui espèrent encore faire triompher le drapeau de l'insurrection, elles se trompent étrangement. Toutes nos mesures sont prises ; nos points stratégiques

bien déterminés ; notre plan de bataille marqué sur le plan de Paris. Nous enfermons Témeutedans un cercle de fer et nous récrasons. Mais nous n'aurons pas même besoin d'en venir à celte rigoureuse exécution. Les turbulences de quelques têtes follçs ne peuvent se produire, n'ayant aucun appui dans le pays. La royauté est aimée et honorée ; le gouvernement a la majorité dans les Chambres ; l'armée et la garde nationale sont unies dans un même esprit d'ordre et de conservation. La France entière est satisfaite, et Paris, la capitale de cette France prospère, est la plus belle, la plus heureuse ville du monde. Que Paris chante et s'amuse, Paris n'a plus à craindre aucune révolution.

Ainsi disait le bon général, et en rentrant chez moi, je répétais avec joie ces paroles : Que Paris chante et s'amuse, Paris n'a plus à craindre aucune révolution.

Paris, 1848.

Un mois après , le gouvernement est renversé, l'armée humiliée et dispersée, la garde nationale désorganisée, la royauté en fuite, l'émeute victorieuse faisant la loi à Paris.

Je me rappelle cette sombre soirée de février où des placards affichés au coin des rues annonçaient l'avènement de la république. A la lueur des réverbères, on allait les lire en silence, et on se retirait consterné.

Le lendemain et les jours suivants, à ce mot de république, de toutes parts on voit surgir celte écume, cette bourbe des grandes villes, cette race de vagabonds, de repris de justice, d'êtres sans nom, sans foi ni loi, sans feu ni lieu, qui, aux jours de calme, restent cachés comme des

bétes fauves dans leurs tanières, et, aux jours de désordre, semblent sortir de dessous terre.

Les uns n'ayant pas encore eu le temps de saisir le butin qu'ils coniFoitent, apparaissent avec les stigmates de leur misérable existence; d'autres plus prompts ou plus habiles sont déjà superbement vêtus. Il en est qui étalent fièrement leurs bras nus et leur poitrine nue pour effrayer par Taspect de leur force musculaire le pacifique bourgeois. Il en est qui pensent glorifier la nouvelle ère républicaine par la reproduction des costumes de la première République, par récharpe rouge, le chapeau pointu avec le plumet rouge, et le gilet à la Rabespierre, tous de même passion^ nés, enflammés par cette révolution inattendue qui leur donne une si grande liesse, qui leur promet de si franches lippées, et s'en allant de ci, de là, selon les désirs de leur orgueil, ou l'entraînement de leurs appétits sensuels; ceux-ci paradant sur les places publiques, et dans les rues, avec de grands sabres et des airs de matamores ; ceux-là courant aux endroits où ils espèrent trouver une riche pâture.

Les châteaux royaux sont envahis et saccagés par des Vandales qui brisent les plus beaux meubles, lacèrent les livres et les tableaux; par des créatures immondes qui s'enveloppent dans les robes et les châles des princesses ; par des ivrognes qui ouvrent les caves et chantent la Marseillaise en se livrant à d'horribles orgies ; par des voleurs mieux avisés qui veulent garder une bonne bribe de cette aubaine. L'un d'eux, dans cette prudente intention, avale un diamant, malheureusement avec la monture, qui lui reste dans le gosier. Il en est mort. Hais c'était un des champions de la république de février; il a été enseveli aux frais de l'État, en grande pompe, comme un général.

I^ans les ministères,, à IH'ôtel de Ville, à la préfecture de

police, même irruption violente, même confiscation des caves et des celliers. Chacun des grands fonctionnaires nouveaux traîne à sa suite une troupe de parasites, de croquants, qui veulent boire beaucoup à la prospérité de la république, et boivent énormément, et font beaucoup de tapage.

Saturnales de Paris ! disent les philosophes. Dans Tancienne Rome, en ces saturnales, les valets mettaient sur leur tête le pileus, signe de Thomme libre, se revêtaient des habits de leurs maîtres et vidaient à la table de leurs maîtres les amphores enivrantes. Les Romains avaient aussi leurs dionysiaques, autrement dit leurs bacchanales, où Ton voyoit de hideuses mascarades, où dans leurs réunions nocturnes, les initiés commettaient toutes sortes de crimes et d'infamies.

Mais ces saturnales et ces bacchanales ne duraient que quelques jours, après quoi tout rentrait dans Tordre. Le valet reprenait son service, le maître son autorité. Le faune et le satyre se dépouillaient de leur bestial accoutrement; la bacchante noyait dans le Tibre sa torche enflammée, renouait ses cheveux épars, retournait à son logis.

Et ces banquets turbulents, ces clameurs orageuses, ces désordres de Paris, on n'en voit pas la fin.

La France n a pas le moindre penchant pour la république, dont le nom suffit pour lui rappeler les plus affreux souvenirs. Mais les hommes qui se sont si lestement emparés du pouvoir, quand le régime monarchique succombait dans la dernière séance de la Chambre des députés, et les ambitieux de moindre grandeur, et les égarés, et les coquins, tous ceux, enfin, qui, le 24 février, ont proclamé la république, veulent la maintenir et Tenraciner. Pour les uns, c'est la réalisation d une idée fanatique, pour d'autres, une fortune ou une bouée de sauvetage ;

3i0 LES VOYAGES DE KILS.

pour d'dutres, Veau trouble où ils comptent faire une pêche fructueuse.

Toys travaillent à la réussite de leur entreprise par tous les moyens imaginables; les héros des barricades, par leurs vociférations et leurs fanfaronnades ; les utopistes par leurs écrits et leurs discours ; les chefs du gouvernement par leurs décrets et leurs circulaires, par Targent et les emplois dont ils disposent. Les administrations sont bouleversées, les fonctionnaires les plus recommandables mis à la retraite, ou destitués brutalement. Il faut que tous les serviteurs de la monarchie disparaissent et soient remplacés par des patriotes. Quiconque a fait jadis quelque opposition à la royauté, s*est acquis par là des droits incontestables à un poste lucratif. Celui qui a passé quelques mois en prison, n importe pour quelle cause, sous le régime du tyran, doit être pour ce témoignage de vertu également récompensé, celui qui dans les journées de février a eu la gloire de mitrailler une compagnie de soldats de la ligne ou de gardes nationaux, doit vivre désormais aux frais de la patrie.

Nul bon citoyen ne peut donc s'étonner de voir d'infimes maîtres de langues, des tailleurs en faillite, des joueurs de clarinette, envoyés dans les pays étrangers avec une mission diplomatique, et des commis-voyageurs en désarroi, des artisans de bas étage, installés dans les départements en qualité de commissaires, avec une autorité absolue ; ce sont des patriotes éprouvés, ce qu'on appelle des républicains de la veille et non du lendemain : grande différence !

Ces diplomates doivent donner une haute idée de la France nouvelle dans les cours princières où ils vont accomplir leur mandat. Ces commissaires doivent répandre dans les villes et les campagnes la semence républicaine, reii-

verser tout ce qui s'opposerait à leur œuvre bienfaisante, destituer les fonctionnaires douteux, emprisonner les rebelles, enfin gouverner despotiquement au nom des glorieux principes de liberté et de fraternité.

Pour celte superbe tâche, le gouvernement ne leur alloue qu'un traitement de 40 fr. par Jour. Mais il les habille ; il leur paye aussi leurs frais de voyage, et il a tant de dépenses à faire, ce zélé gouvernement : les spectacles gratuits, pour ce bon peuple, auquel on ne peut refuser plus longtemps les plaisirs des vieilles castes privilégiées ; les fêtes patriotiques empruntées aux coutumes des anciennes républiques; les plantations des arbres de la liberté, où les gosiers s'allèrent en chantant les hymnes belliqueux; les ateliers nationaux où cent cinquante mille individus gagnent chacun deux francs par jour à déplacer quelques grains de sable; les funérailles solennelles des vaillants hommes qui ont péri dans leur insurrection contre la monarchie ; et les secours ou les pensions qu on ne peut se dispenser d'accorder à leurs femmes et à leurs enfants, y compris la veuve de Pépin, associé à Tinfernal complot de Fieschi ; la sœur de Lecomte, qui tira à bout portant sur Louis- Philippe, et Boucheron qui tenta de tuer le duc d'Âumale.

Quel vertige, hélas ! Et quel spectacle pour ceux qui ont vu Paris dans un état si différent ! Â toute minute, des cris d'alarme et des rumeurs désordonnées ; des troupes d'hommes et de femmes s'en allant tambours battant, bannières déployées, présenter à l'Hôtel de Ville quelques grotesques ou sauvages pétitions, des nouvelles sinistres de Belgique, de Prusse, d'Autriche, où le volcan révolutionnaire a aussi éclaté ; tout le jour des affiches insensées collées sur tous les murs ; le soir, les articles furibonds des journaux, le vacarme des clubs, et des hordes de bandits hurlant et

beuglant dans les rues, vociférant à plein gosier des menaces de mort contre les riches.

Et tout cela dans Paris ! dans cette grande et magnifique ville ! dans cette capitale de la France ! Qu'est donc devenue la raison de la France ?

L*Ârioste dit que dans le globe de la lune il y a une vaste vallée où s* en vont toutes les vieilles gloires de ce monde, tous nos vains désirs, tous nos inutiles essais; là aussi est enfermé dans une quantité de fioles le bon sens d'une multitude d'habitants de la terre, et Ton voit là des noms d*hommes qui croient avoir une puissante cervelle et qui n'en possèdent qu'un très-petit débris.

Le bon sens de la France s'est peut-être envolé dans ces régions lunaires. Quel Âstolphe ira la chercher?

Ce bon sens perdu, la France enfin Ta retrouvé. La France stupéfiée par le coup de foudre de février, assourdie par les clameurs des apôtres de la république, silencieuse d'abord, et en apparence soumise, la France n'a pas tardé à voir dans quel abîme elle allait tomber, pour peu qu'elle continuât à se laisser débonnairement gouverner par des hommes dont l'impéritie ou les extravagances avaient, en moins de deux mois, épouvanté son agriculture, ruiné son commerce, paralysé son industrie.

La réaction a commencé par les provinces. Là, plus d'un hautain commissaire a vu des populations se regimber contre ses ordonnances, et plus d*un a été sans merci chassé de la ville où il comptait régner joyeusement.

Puis voilà que la France est appelée à constituer dans son nouveau régime une nouvelle réunion de députés, et malgré les manœuvres du gouvernement, la tempête des clubs, l'effervescence des cabatistes, des communistes, des fouriéristes, des socialistes et des autres utopistes, elle

choisit un grand nombre d'hommes honnêtes et sages qui doivent s*opposer aux folies dont elle a tant souffert, dont elle redoute justement la continuité.

Alors les fureurs du parti démagogique qui comptait si bien gouverner le bon pays de France ; alors ses sauvages résolutions.

11 se vantait d'avoir anéanti à jamais la royauté. 11 devait se hâter d*anéantir aussi cette réunion de représentants qui lui apparaissait comme une nouvelle hydre de Lerne avec ses têtes d'aristocrates, de rétrogrades, de modérés, d'honnêtes gens.

J'assistais à la séance du 15 mai, où il livra sa première bataille contre ses nouveaux antagonistes. Un orateur lisait à la tribune un long discours sur la Pologne. Pendant ce temps, les républicains rouges se rassemblaient sur la place de la Bastille, autour des drapeaux des clubs, à commencer par celui des Jacobins, comme aux beaux jours de 1793, puis s'avançaient le long des boulevards et de la place Royale vers le palais Bourbon.

A l'entrée du pont de la Concorde, ils pouvaient être aisément arrêtés. La trahison leur ouvrit un hbre passage Leur projet allait s'accomplir.

Dans l'enceinte du palais, l'orateur continuait sa fastidieuse lecture. Au dehors, on entendait un mugissement pareil à celui des flots de la mer. C'était celui de Témeute qui touchait à sa dernière barrière.

Cette barrière est brisée, et tout à coup la salle de rassemblée nationale est envahie par des amas d'individus mal vêtus,.malpropres, ce qu'on nomme en Angleterre et en Amérique le mob, ce qu'on appelle officiellement en France depuis trois mois le peuple souverain.

Dans le tumulte produit par cette irruption, au milieu des cris et des protestations des députés, un d'eux qui ne

dissimule point ses sympathies pour ce qui tient à la populace, s'élance à la tribune et dit que ces braves gens doivent présenter une pétition à TÂssemblée, et qu'on ne peut les en empêcher.

Un autre plus résolu et plus explicite, demande que les riches soient condamnés à payer un impôt d'un milliard pour le bon peuple qui a tant soulTert. Naturellement, les insurgés qui représentent là glorieusement ce bon peuple et qui doivent avoir leur part de butin déterminée dans la distribution du milliard, applaudissent avec enthousiasme à cette belle proposition. L'un deux seulement fait observer qu'il aimerait mieux deux heures de pillage. Celui-là est plus malin. 11 a calculé que les parcelles du milliard divisé entre plusieurs millions de familles n'équivaudraient pas à ce que de solides gaillards peuvent enlever en deux heures dans de riches habitations.

Hais la vaillante insurrection ne se contentera pas des demandes de décrets formulées par ses tribuns. Les portes du palais lui étant ouvertes, des renforts lui arrivent de tous les côtés par les couloirs du rez-de-chaussée, par les corridors des étages supérieurs. Une nouvelle bande d'in* surgés entre dans la galerie où je suis assis. Un d'eux enjambe la balustrade. Par je ne sais quel mouvement instinctif, j'essaye de le retenir. Il se retourne : c'est Franzl, • le Franzl de la douce Âlie, pâle et défait, l'œil hagard, les cheveux ébouriffés.

— Malheureux ! lui dis-je, qu'allez-vous faire ? Pensez à Wagner et à votre fiancée !

Ich muss ! Ich muss ! me répond-il d'un ton farouche, et, sautant par-dessus le balcon, au risque de se tuer, il tombe dans la salle.

Toute cette vaste salle est maintenant occupée par une tourbe immonde, hurlant, sifflant, tempêtant.

Un grand nombre de députés sont chassés de leurs bancs ; le président et les secrétaires chassés de leurs fauteuils. Un homme, dont je vois encore les larges épaules, l'épaisse figure, la barbe rousse, monte sur Testrade du président, et d'une voix vibrante, s'écrie : « L'Assemblée nationale ayant manqué à son mandat, je déclare, au nom du peuple souverain, que cette assemblée est à jamais dissoute. »

Une autre voix s'écrie : A l'Hôtel de Ville !

A l'Hôtel de Ville, où la horde démagogique constituera son vrai gouvernement, ce gouvernement où, selon l'expression d'un de ses écrivains, chaque honmfie du peuple sera, à l'avenir, son propre roi, son pape et son seigneur.

L'horrible tbule s'en va avec ses meneurs et ses bannières dans l'enivrement de son triomphe.

Enivrement trop prompt ! Fatale erreur !

La bourgeoisie des bons quartiers de Paris a été avertie de l'attentat de la plèbe. Le tambour résonne. Les gardes nationaux prennent les armes. Quelques-uns de leurs bataillons se rassemblent autour du palais Bourbon pour en chasser les derniers émeutiers ; d'autres vont se ranger sur la place de l'Hôtel de Ville, et quand les hordes du peuple souverain y arrivent, elles sont attaquées, mises en déroute, et plusieurs de ses Gatilina arrêtés.

En quelques heures, grâce à ce vigoureux élan, la sauvage insurrection est terrassée, l'ordre reconstitué, l'Assemblée nationale réunie.

Cette fois enfui les ennemis de l'ordre ont perdu la bataille.

Mais six semaines plus tard, une autre bataille, la plus longue, la plus acharnée,la plus sanglante, la plus effroya* ble.

Oh ! Stina, chère sœur, chère douce enfant de SoUroe,

je ne veux pas essayer.de te raconter ces horreurs. Je me sens frémir encore, quand j'y songe. Non, dans aucune histoire des temps anciens et modernes, on ne peut rien trouver de semblable.

Ce n*était pas la guerre civile telle qu'on Va vue malheureusement en différents pays, mais la guerre d'extermination, préparée, résolue par une armée de forcenés, de bandits et de galériens ; la guerre du crime contre la justice, de la barbarie contre la civilisation, des plus affreux désirs de bouleversement contre les plus saintes lois de l'humanité.

Et c'est dans Paris, dans cette royale capitale, dans cette ravissante ville que le combat va s'engager.

D'une part, plus de 100,000 hommes amplement pourvus de fusils et de munitions, gr&ce à l'ignorance, à la cécité ou à la complicité du gouvernement ; de l'autre, des rentiers, des bourgeois n'ayant qu'une provision trèsrestreinte de balles et de cartouches; ici, des habitudes généralement peu belliqueuses, la crainte du sang, les sincères désirs de pacification, et l'obligation pourtant de défendre la famille et le foyer; là, au contraire, l'emportement et la fureur des plus mauvaises passions; là, des bandes de misérables qui n'ont plus rien à perdre, ni à ménager, qui sont, pour la plupart, dès le commencement de leur existence, en lutte avec la société, et n'aspirent qu'à écraser cette société dont ils maudissent les lois, dont ils abhorrent le pouvoir, dont ils convoitent les possessions. Sur plusieurs de leurs drapeaux, ils ont écrit en lettres rouges : Mort aux riches ! Sur d'autres, leur dernière résolution : Vainqueurs, le pillage ; vaincus, l'incendie.

On dit cependant qu'il en est parmi eux un certain nombre qui consentiraient à déposer les armes, si seule-

ment on leur accordait quatre cent raillions, quatre heures de pillage et cinq cent têtes d'aristocrates à leur choix. Les autres veulent le combat à outrance. Pour le rendre plus funeste à leurs adversaires, ils emploieront d*affreux projectiles ; ils mettront dans leurs fusils des balles mâ- •chées, des pointes d'acier, des morceaux de cuivre dentelés qui doivent faire des plaies incurables.

« Trois jours, disait Christophe Colomb à ses matelots découragés, trois jours encore pour vous conduire aux plages splendides d'un nouveau monde. »

« Trois jours, disaient les chefs des oullaws de Paris, pour que ces maisons luxueuses, ces insolents palais, ces magasins et ces banques vous soient livrés, pour que vos femmes aient les robes de soie et les dentelles des belles dames, pour que vous jouissiez de tous les agréments de la fortune après vos longs jours de misère, pour que le règne du peuple commence dans cette infâme capitale des privilégiés, et de là s'étende sur toute la France. »

Quiconque a vu ces trois jours, ces trois siècles de terreur, jamais ne les oubliera.

Une moitié de Paris traversée par des barricades, hautes ei larges comme des forteresses ; l'autre moitié s'armant pour la bataille ; les boutiques fermées, les portes et les fenêtres de chaque maison également closes, une sorte de voile sinistre sur toute la ville, l'angoisse dans tous les cœurs.

Les cloches des éghses sonnent le tocsin ; les tambours battent le rappel et la générale. Les pères de famille et les jeunes gens se mettent en marche. Jeunes et vieux vont combattre pro aris et focis. Chacun veut faire son devoir, ei des hommes qui ont occupé jadis de hautes positions, des généraux qui ont conduitdes légions sur divers champs

de bataille s'enrôlent comme de simples volontaires dans les rangs de la garde nationale.

Sur plusieurs points à la fois les barricades sont vaillamment attaquées par la troupe de ligne, par la garde nationale et par une jeune milice qu'on appelle la garde mobile. Mais ce n'est pas chose facile d'emporter ces bastions si habilement construits.

Abrités derrière leurs massifs échafaudages, les insurgés ont un immense avantage sur leurs adversaires, que rien ne protège. Si pourtant une brèche est faite dans leurs édifices, s'ils ne peuvent résister à un impétueux assaut, près de là ils ont un autre moyen de défense, une autre barricade, ou une école, une église, dont ils s'emparent, ou des maisons particulières qu'ils envahissent jusqu'au grenier. De là, par les fenêtres, par les lucarnes, ils mitraillent les soldats, qui, pour les poursuivre, sont obligés de pénétrer dans des rues étroites et tortueuses.

Le sang coule de tous côtés. L'armée révolutionnaire, malgré son acharnement, a été dans plusieurs quartiers expulsée de ses remparts ; mais l'armée de l'ordre a fait des pertes énormes. Hélas! en quelques heures, combien de familles en deuil! Combien de foyers où, ce matin encore, pas un être cher ne manquait, où il y a maintenant une place vide, qu'une mère, une fenune, une sœur ne pourra voir sans pleurer!

La nuit interrompt cette horrible bataille. Nuit lugubre où l'on compte les victimes de la journée, en songeant qu'il faudra le lendemain continuer l'œuvre sanglante.

Les révoltés se retranchent dans la zone où flotte encore leur drapeau rouge, où ils font par leurs barricades leur mont Aventin.

Les défenseurs de la loi et de la société bivouaquent sur le terrain dont ils ont écarté l'invasion et sur celui qu'ils

ont reconquis, La grande ville de Paris, ainsi divisée en deux camps est dans un état de stupeur indicible. A moins d'y être obligé, personne ne sort de son logis. Nulle voiture ne circule aisérpent. Nul piéton même ne peut aller d'un endroit à l'autre, sans rencontrer des factionnaires qui lui demandent les motifs de son trajet. A la lueur des réverbères, de toutes parts on voit briller des baïonnettes, et dans le silence des rues, on entend retentir d'un poste à Taulre ce cri sinistre : Sentinelles, prenez garde à vous !

Le lendemain, la fusillade et le canon recommencent. Paris est mis en état de siège et l'Assemblée nationale est en permanence. C'est là que d'heure en heure, de minute en minute, on reçoit des nouvelles de la terrible arène ; quelquefois des victoires qu'on acclame avec des transports de joie, et quelquefois des actes de sauvagerie, des rages de cannibales, des crimes qui font trembler.

Des membres de l'Assemblée nationale, élus par le peuple, s'avancent avec une généreuse pensée de conciliation vers ce peuple frénétique, et à leurs affectueuses remontrances, il répond par des coups de fusil.

Un général avec son aide de camp s'approche d'une barricade, non point les armes à la main, mais pacifiquement, en qualité de parlementaire, et il est égorgé.

Un prélat, l'archevêque de Paris, animé d'un noble sentiment de charité, s'en va au milieu d'un troupeau d'insurgés. H s'adresse à eux comme un père ; il essaye de leur faire entendre les douces paroles de l'Ëvangile, et il est assassiné.

Mais le récit de ces atrocités augmente Tardeur de la garde nationale et des soldats. Grâce à leur héroïque résolution, grâce à leurs vaillants chefs, surtout au général de Lamoricîère, dont on ne saurait trop préconiser le nom,

vers la fin du troisième jour, Finsurrection, dépossédée de ses bastions, chassée de divers quartiers, n* occupe qu'un espace restreint. Le quatrième jour, elle fait encore un effort désespéré, puis elle est vaincue, terrassée.

Alors des cris de joie retentissent 'de toutes parts, et Ton se félicite, et Ton se serre les mains, et l'on s'embrasse dans les rues, en remerciant le ciel d'une si heureuse délivrance.

On peut bien se réjouir. Si ces satellites du communisme et du socialisme avaient triomphé, Paris était livré au fer, au feu, à la dévastation, et les provinces ensuite, et probablement la plupart des grandes villes européennes.

Quelques jours après cette effroyable commotion, j'ai voulu savoir ce que Franzl était devenu.

11 a été frappé d'une balle sur une des barricades du Panthéon. Il est mort.

Pauvre Wagner, à qui je dois annoncer cette nouvelle! Pauvre Alie, qui en se disant si. seulette espérait peut-être encore ! Pauvre jeune homme qui a cédé à un fatal entraînement, et qui aurait pu avoir une si honnête et si douce existence, s'il était retourné dans son pays !

J'espère bien, ma chère Stina, ne jamais me laisser comme lui subjuguer par les doctrines de la démocratie. Mais je veux retourner dans notre pays. Ce Paris, dont j'étais si charmé, m'a bouleversé par sa république.

J'ai annoncé mon projet de départ à un aimable vieillard, dont la conversation m'a souvent fort intéressé. « Vous avez raison, m'a-t-il dit; à l'époque où nous vivons, heureux ceux qui ont une retraite dans laquelle ils n'entendront gronder que l'orage du ciel, moins long et moins durable que l'orage du monde. Vous avez assisté à un événement qu'on appelle une nouvelle révolution. C'est tout simplement la continuation de la révolution qui a éclaté au siècle dernier et dont personne ne peut prévoir la fin. Vous

avez \u des lâchetés et des trahisons, des impostures et des conversions qui vous ont indigné.

« Si vous restiez ici encore quelques années, vous enverriez bien d'autres. Vous avez pris en haine cette république qui, dés la première heure, effrayait les honnêtes gens et enivrait les coquins; qui, en six semaines, épuisait par ses folies le trésor public et paralysait la confiance ; qui, en quatre mois enfantait la plus terrible de toutes les guerres, la guerre des rues. Cette république ne durera pas, non point parce qu'elle a fait tant de sottises et produit tant de désastres. On ne peut rien attendre de meilleur du simoun démocratique, qui tout h coup soulève jusque dans ses bas-fonds une région où Ton compte trente-six millions d'habitants.

* Celte république ne durera pas, parce qu'elle ne peut s'adapter à notre tempérament, ni à notre caractère, ni à nos habitudes. Quinze cents ans de monarchie ne nous ont point préparés à cette nouvelle forme de gouvernement. C'est par la monarchie que la France s'est agrandie de siècle en siècle, s'est constituée par d'heureuses agglomérations en un corps compacte et a firti par former ce magnifique carré géographique, entre les embouchures du Rhône et le cours du Rhin, entre les rives de la Méditerranée et les longues plages de l'Océan, entre les orangers du Midi et les industrieuses campagnes du Nord.

« Par malheur, nous avons renversé le principe monarchique qui a fait notre force, notre prospérité et notre gloire. Nous l'avons renversé trois fois, de telle sorte qu'en ces trois phases successives, on a graduellement vu décroître sa grandeur et disparaître son prestige. »

En 1793, la royauté monte surTéchafaud avec la sainte, Timmortelle auréole du martyre.

En 1 850, on ne la frappe plus d'une sentence de mort :

on se contente de la bannir, et on la reconduit pompeusement jusqu'à Textrémité de la France. Elle s'en va pas à pas à travers les riches plaines de la Normandie, escortée par plus de douze cents hommes à cheval, gardes du corps, officiers de la garde royale, qui se glorifiaient de lui donner ce dernier témoignage de respect et de dévouement. Ceux qui ont vu passer ce cortège n'oublieront point ce qu'il y avait de majestueux dans sa marche et d'imposant dans son deuil.

En 1848, une autre monarchie soutenue pendant dix-huit ans par des hommes éminents, une troisième monarchie s'en va sans qu'on se donne même la peine de l'exiler, et sans escorte, courtisée la veille, délaissée le lendemain.

Ayant ainsi violé la loi de nos pères et déserté leur bon chemin, nous sommes punis de nos méfaits par la continuité de nos agitations. Nous allons à Taventure, comme des marins sans boussole sur un navire en pleine mer. Quelquefois, nous entrevoyons un écueil ; nous voulons l'éviter et, sur notre route, il en est un autre plus dangereux que nous reconnaîtrons trop tard. Quelquefois nous nous faisons une telle idée de notre force et de notre habileté que nous croyons pouvoir tout vaincre, tout braver. Puis soudain, nous voilà si fatigués de notre impétuosité et si défiants de nous-mêmes, que nous ne demandons plus qu'à nous soumettre à qui voudra nous gouverner.

Quand je songe aux fluctuations d'audace et de faiblesse, de licence et de compression par lesquelles, depuis cinquante ans nous avons passé, il me semble que Montesquieu prédisait l'état de Paris et de la France lorsqu'il décrivait en ces termes l'antique capitale de la Sicile :

« Syracuse, toujours dans la licence et l'oppression, travaillée par sa liberté et par sa servitude, recevant toujours l'une et l'autre comme une tempête, avait dans son

sein un peuple immense qui n'eut jamais que celte cruelle alternative de se donner un lyran ou de Fêtre lui même. »

Si cela est vrai, Stina, quel malheur! Celte France si belle, si attrayante ! Nul étranger n'a pu la connaître sans l'aimer. Moi, je l'ai aimée bien vile, et je la quitte en gémissant de ses orages, en lui souhaitant du fond de Tâme les meilleures destinées. Je la quitle, chère sœur, pour retourner dans notre île paisible, près de toi, près de nos bons parents, et il m*est doux aussi de penser que je serai là, près de la blonde Ebba, dont j'ai gardé les anémones. N*est-ce pas à présent une grande fille? Si elle n'a point oublié celui qu'elle appelait si gentiment son ami Nils, ah ! je voudrais... Tu devines ce rêve, chère sœur, et tu l'approuves.

J'ai fait un autre rêve irréahsable. J'ai été à la poursuite d'un idéal que je ne pouvais trouver complélement nulle part. Le soleil a ses taches, et chaque région de notio globe terrestre a ses misères.

Je m'en vais, bien persuadé après mes pérégrinations, que ce qu'il y a pour l'homme de plus sage et de meilleur, c'est de s'attacher à la condition dans laquelle le ciel l'a fait naître, de chercher la joie du cœur dans de vraies affections, la paix de l'âme dans raccomplissemcnt de son devoir, et d'aimer sa patrie, non point parce qu'elle est grande, mais parce que c'est la patrie. Ainsi, ditSénèqne : IVemo enim patrianiy quia magna amet, seil quia sua.

A revoir, chère Stina, à bientôt, s'il plaît à Dieu.

NiLS.

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