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LE PRESBYTÈRE

Dans un village sur les bords du Shanonn, j'ai passé, chère sœur, avec un de ces prêtres, une intéressante matinée.

Pouk, le vaillant Pouk s'était déferré, et tandis que Mick s'en allait cherchant un moyen de réparer cet acci-

denty j'examinais les restes d'un édifice qui, à en juger par ses fragments de colonnes et de statues, devait avoir été très-beau. En ce moment, un vieillard d'une figure avenante passait prés de moi. C'était le prêtre. Je lui demandai quelles étaient ces ruines. « Ce sont, me répondit-il, en me saluant gracieusement , celles d'une ancienne église fondée par un de nos saints. Les soldats d'Elisabeth l'ont détruite, et jamais nous n'avons été assez riches pour la reconstruire. Hais elle n'est point abandonnée, il y a là une source à laquelle on attribue une vertu merveilleuse. Chaque année des milliers d'habitants de divers cantons se réunissent ici le jour de la fête du saint qui a fait jaillir celte eau, c'est-à*dire le jour anniversaire de sa mort, parce qu'à sa mort terrestre commence sa nouvelle vie.

Les pèlerins se rendent d'abord à la chapelle paroissiale, où plusieurs messes sont ordinairement célébrées, puis ils descendent dévotement dans la grotte où s'épanche la source miraculeuse, puis ils s'en retournent en paix avec leurs sentiments de foi.

L'exquise politesse et l'aimable physionomie de ce prêtre m'ont engagé à lui adresser quelques autres questions.

— Vous êtes étranger, me dit -il. Nous nous faisons un devoir en Irlande d'ouvrir notre maison à Tétranger. Voulez-vous bien visiter la mienne et me permettre de vous offrir un chétif déj euner ?

J'accepte, et nous voilà cheminant du côté du presbytère. Pour y arriver, nous devons traverser une partie du village. J'ai là un touchant exemple du respect des Irlandais pour leur curé. A l'aspect de celui qui m'a simplement offert l'hospitalité, toutes les femmes s'avancent sur le seuil de leur porte pour lui faire une grande révérence; tous les

hommes se découvrent la tête et s'inclinent, et les enfants accourent pour lui demander sa bénédiction.

En voyant ces témoignages de vénération, je pourrais lui dire comme le docteur Wagner à Faust : « grand homme, quelle émotion vous devez éprouver de ces honneurs qui vous sont rendus ! »

Hais cet apôtre de l'Evangile n'est point agité par les rêves turbulents de Faust, et ne songe nullement à devenir un grand homme. Il est l'âme de ces pauvres gens qui le saluent si pieusement ; pauvre comme eux , comprimé comme eux par une loi rigoureuse, et portant en son cœur laiguillon de ses propres soucis avec le fardeau de leur misère. Aux uns il adresse en passant une parole amicale, un conseil, un encouragement, à tous, un bon regard et un bon sourire, et il poursuit sa marche, et il me conduit par un étroit sentier vers son cottage, un petit cottage solitaire, ombragé par des chênes, entouré d'une haie d'aubépines et de quelques groseilliers.

Une vieille femme, qui est sa gouvernante, s'avance à notre rencontre. — Britte, lui dit-il , je vous amène un voyageur auquel il faut donner un agréable souvenir de notre pays. Faites-nous, je vous prie, un de vos bons déjeuners.

— Le meilleur que je pourrai, répond Britte avec un cordial accent. Puis nous entrons dans une chambre dont on peut faire en quelques mots l'inventaire ; une table en bois, quatre à cinq chaises, quelques livres sur un rayon, une statuette en plâtre de la «Vierge sur un socle rustique, un Christ en plâtre appendu à la muraille au-dessus d'un prie-Dieu. Nul autre ornement. Cette chambre blanchie à la chaux, c'est la gloire de la maison, le drawing-room^ le salon.

Le déjeuner de Britte se compose d'un morceau de lard

frit dans la poôie, d'une omelette et d*une assiettée denoix. Pas de vin, mais une cruche de bière. Le curé parait ravi de cette magnificence. Sans doute, il ne s'accorde pas chaque jour un tel festin. En savourant ce précieux déjeuner nous causons familièrement. Par son affabilité, le bon curé m'a mis à mon aise dès le premier instant de notre rencontre. Je l'interroge sur la situation actuelle de ses confrères et de ses coreligionnaires, et il me dit : <x Si nous comparons cette situation à celle de nos prédécesseurs, nous devons nous estimer heureux. Nous ne sommes plus au temps où les prêtres catholiques étaient pourchassés comme des bétes fauves, où un officier anglais se vantait d'avoir mis le feu à une cathédrale, parce qu'un archevêque y était enfermé, où une ordonnance de police offrait une prime de cinq livres sterling pour la tète d'un loup, et la même somme pour la tête d'un prêtre.

« Nous ne sommes plus bannis et nous avons, comme vous voyez, de jolis petits presbytères où nous pouvons recevoir l'étranger qui veut bien s'arrêter quelques moments près de nous. La plupart des anciennes lois faites en haine des catholiques sont abolies. Reste l'institution de l'Église anglicane, que l'on verra aussi disparaître. Je ne comprends pas que la clairvoyante Angleterre s'obstine encore à la maintenir. Si les zélés protestants se flattent d'opérer des conversions au moyen de cette riche et puissante institution, ils se trompent. Elle ne séduit pohitet n'édifie point les catholiques irlandais. Au contraire, elle les offusque par sa fortune, et les révolte par le lourd impôt qu'elle leur fait payer.

(( Ce sentiment se manifeste fréquemment en diverses circonstances de la vie journalière. Il y a dans le chef-lieu de ce comté deux voitures publiques, Tune appartenant à une administration catholique, Tautre à des protestants.

Jamais, si pressé qu'il soit, dût-il ne pas trouver un autre moyen de transport, dût-il faire son voyagea pied, jamais le catholique ne prendra la voiture du protestant.

Une malheureuse famille n'ayant ;pu payer en entier le prix de son fermage est expulsée de sa cabane par un propriétaire impitoyable. Le mari se désole. Sa femme lui prend la main et lui dit :

— Consolons-nous ; ce maître est vraiment bien dur ; mais il ne sera pas notre maître dans Tautre monde.

Une vieille femme, se sentant prés de sa fin, fait appeler un prêtre pour se confesser et lui adresse la parole en irlandais.

— Ne savez-vous pas l'anglais? lui demande le prêtre,

— Oui, réplique-t-elle, je le sais. Mais croyez-vous que je voudrais rendre mon âme à Dieu en parlant cette langue des mécréants ?

Cependant, cet esprit d'hostilité n'éclate plus par des actes de violence que dans des cas extrêmes.

Les paysans irlandais sont généralement d'une nature douce et presque tous trés-religieux.

Dans le cours de votre voyage, vous avez pu en faire plus d'une fois la remarque. En passant à côté d'un ouvrier, ils ne manqueront pas de lui dire : « Que Dieu vous protège dans voire travail ! »

En entrant dans une maison, ils saluent par ces paroles ceux qui l'habitent :

— Que le Seigneur et la sainte Vierge répandent ici leurs bénédictions !

Ils assistent régulièrement aux offices de l'église et célèbrent avec une visible piété leurs événements de famille : baptêmes, fiançailles, mariages et surtout les enterrements.

Dès qu'un malade est inquiet de son état, il fait venir le

prêtre, et recouvre le calme de Fâme en accomplissant ses derniers devoirs.

Lorsqu'il est mort, on le revêt de linge blanc, on Fëtend sur une table ornée de rubans ou de quelques fleurs. Ses parents et ses amis se réunissent successivement autour de lui : des chandelles sont allumées de chaque côté de la couche funèbre, et alors commence cette longue veillée pendant laquelle retentit YVlloiila, c'est-à-dire le gémissement des femmes réunies là en une même pensée de deuil. L'une d'elles se lève, et se balançant en avant et en arrière, les bras en l'air, les cheveux épars, entonne le chant lugubre. Les autres l'accompagnent, et, à la fin de chaque strophe, poussent à la fois un cri lamentable.

Parfois un des assistants, saisi tout à coup d'une pensée poétique, improvise une élégie, douce et tendre s'il la fait pour déplorer la mort d'une jeune fille, grave et senten* cieuse si c'est pour un vieillard, enthousiaste et menaçante pour quelque victime de l'oppression anglaise. En voici une où éclatent en termes énergiques ces sentiments de passion et de haine. Elle fut composée pour un jeune homme qui avait été associé à un complot poUtique, poursuivi par les Anglais et tué par un agent de police auquel il voulait résister :

(( Sûr et léger était son pied dans la vallée et sur la colline. Son ombre terrifiait ses ennemis. Ses yeux pouvaient, comme ceux de Taigle, regarder le soleil en face : ses armes étaient promptes et terribles comme la foudre. Son père avait une riche maison ; le voyageur y trouvait un bon

gîte.

(( Les étrangers sont venus et Font dépouillé de ses biens. Ils ne lui laissaient que le sang de son cœur, et ils le lui ont aussi enlevé. Les filles de la montagne s'en iront pleurant le long des ruisseaux, déplorant la perte de celui

qui fut la fleur de la contrée. Jamais il ne reviendra, et son père n'a plus un autre fils. Hais il a une parenté nombreuse qui le vengera. Et maintenant, maudits soient à perpétuité les ennemis de TlrlandeJ que la lumière manque à leurs yeux de telle sorte qu'ils ne puissent voir ce qui leur est cher ! que l'herbe croisse sur le seuil de leurs portes ! que leur fortune disparaisse comme la neige en élé ! que leurs propres enfants se soulèvent contre eux ! qu'ils ne boivent plus que la coupe de la douleur la plus amère, et qu'ils meurent sans le secours d'un prêtre ! Amen ! »

— Amen ! murmurait l'assemblée à chacune de ces imprécations.

Qu'on se figure l'effet que devait produire un tel chant, dans une chambre sombre, éclairée seulement par quelques lueurs vacillantes, en face d'un cercueil, au milieu d'une réunion d'hommes et do femmes exaltés par la douleur.

Autrefois, il n'en fallait pas tant pour produire une insurrection, pour armer une bande de witeboys ou de steelboys.

La veillée des morts dure ordinairement quarante-huit heures, quelquefois trois à quatre jours. La plupart de ceux qui en font partie sont hébergés par les héritiers du défunt. Goûte que coûte, chaque fa mille se fait un honneur de prolonger autant que possible cette solennelle hospitalité, et il y a des Irlandais qui, dans le cours de leur vie, s'imposent de rigoureuses privations pour constituer un pécule destiné aux frais de leurs funérailles.

Au dernier moment, les amis et les parents du mort viennent déposer un baiser sur son front. Puis il est cloué dans sa bière, et tous les gens de son village se mettent en marche pour le conduire au cimetière, qui à pied, qui à cheval, qui en voiture ; car le cimetière de la communauté

est peut-être très-loin, et s*il y a là en môme temps un autre convoi» on le regarde avec inquiétude, on voudrait le devancer. C'est Teffet dune vieille superstition que nous n'approuvons pas, que nous ne pouvons cependant déraciner. Nos paysans croient que le dernier enseveli dans la terre bénite est obligé, jusqu*à ce qu'un nouveau venu le remplace, de faire sans cesse un pénible trajet pour porter de sa fosse quelques gouttes d'eau rafraîchissante aux âmes du purgatoire. J'ai vu dans ma paroisse un brave homme qui, en pleurant sur le corps de sa femme, mit à côté d'elle, dans son cercueil, une paire de bons souliers pour qu'elle fît plus commodément, disait-il, ce rude voyage dans les régions souterraines.

A ces mots, le prêtre baissa la tête et resta un instant silencieux et pensif. Puis reprenant la parole, il dit d'un ton mélancolique : « Mes chers Irlandais! faut-il qu'ils aient encore à redouter le purgatoire en un autre monde? n'expient-ils pas déjà assez ici les défauts qu'on leurreproche : quelques mouvements de colère un peu vifs, quelque penchant un peu trop prononcé pour le v^iskey? Ils sont au fond du cœur si bons ! Les femmes surtout ont une patience et un dévouement admirables. J'entends dire qu'en d'autres pays les alliances matrimoniales sont souvent troublées par la trop grande richesse ou par la misère. Nous n'avons point à craindre ici le péril de la trop grande richesse, et la misère ne peut rompre nos mariages. La femme, en notre honnête Irlande, supportera la fatigue, la faim, les mauvais traitements, tout, plutôt que de se séparer de son mari. J'en connais un grand nombre d'exemples. Je vous citerai seulement celui-ci :

« C'est vrai, disait une jeune femme en pleurant, c'est vrai que Ned me bat, et voilà longtemps. Depuis que je l'ai épousé, nous n'avons eu que de mauvais jours. Mais je

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ne puis m'en plaindre; nous ne devions pas attendre mieux, et quand il me donne quelques coups, je ne puis non plus lui en vouloir. Hélas! cest si triste de le voir vieilli avant l'âge, et si triste aussi de penser que souvent lorsqu*il rentre au logis, il n'y trouve pas mêhie une pomme de terre ! Quelquefois, je couche mon petit garçon de bonne heure pour que le sommeil Tempêche de sentir la faim. Mais Ned s'inquiète de cet çnfant. Malgré moi, il réveille, et s'afflige de le voir amaigri. Je sais cela, et il sait aussi que je lui resterai toujours fidèle, que je le suivrais jusqu'aux portes de la mort pour lui épargner une heure de chagrin. Il sait cela, et ce matin, il m'aembrassée et est sorti sans rien manger, disant que le maître chez lequel il travaille pour seize sols par jour voulait lui donner à déjeuner. Je suis sûre qu'il a inventé cette histoire pour ne pas prendre sa part des quelques pommes de terre que nous avons encore à la maison.

«[Nobles, candides et tendres âmes! » murmura le vieux curé en finissant ce touciiant récit; puis il me dit : « Vous m'avez témoigné pour les Irlandais si longtemps outragés, et maintenant encore si méconnus, vos sentiments de sympathie. Je vous en sais gré. Allez. Plus vous les verrez, plus vous les apprécierez, et vous vous intéresserez à leur sort, et vous vous souviendrez d'eux. »

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