LE FRÉRÉ ET LA SŒUR
— C'est la destinée de l'homme, ma chère Stina. Un grand poète allemand, Schiller, Ta dit : « Il faut que lliomme s'élance dans les difficultés de la vie, qu'il lutte, qu'il agisse, et, par sa hardiesse, par son habileté, par sa persévérance, conquière la fortune, le bonheur. »
— A quelle fortune, Nils, à quel bonheur peux-ta songer? Ne sommes-nous pas assez riches, puisque nos voisins disent que notre père est le plus riche propriétaire du village, et ne sommes-nous pas heureux dans notre paisible maison au bord dé cette jolie petite île, où nous sommes nés, à la surface de ce lac qu'on appelle l'Œil de la Dalé-
carlie, parce qu'il est bleu et limpide comme les beaux yeux suédois ?
— Comme ceux de ma gentille sœur Stina, dit Nils en riant .
— Écoute-moi, au lieu de me faire des compliments. Tu ne sais pas que. Tan dernier, tandis que tu étais à Upsal, nous avons eu la visite d'un vieux gentilhomme étranger, d'un Anglais, Je crois, qui avait parcouru la moitié de l'univers. Il nous était recommandé par le gouverneur de Fahlun. Nous Tavons reçu de notre mieux. Nous lui avons fait faire plusieurs promenades sur le lac et autour du lac, à Leksand, à Raetvik, à Mora. II était dans le ravissement. En nous quittant, il nous a dit qu'il n'avait jamais vu un si délicieux pays que ce canton dalécarlien, ni une si hospitalière et si agréable habitation que la nôtre.
— Je le crois bien, surtout si tu lui as servi quelquesuns de ces gâteaux délicats, dorés, croustillants, que tu confectionnes avec une grâce et un talent inimitables.
— Allons, moque-toi de moi pour me remercier de ma sollicitude et de mes bons conseils'.
— C'est bien dommage que tu ne veuilles pas comprendre mes idées.
— C'est bien dommage que l'éducation des garçons ne s'achève point comme celle des filles au foyer domestique. C'est ton université d'Upsal qui t'a mis dans la tète ces rêves désordonnés de voyage.
— Désordonnés! peste! mademoiselle Stina, vous êtes sévère. De bonne foi, pourtant, tu ne peux exiger que l'homme reste perpétuellement fixé à la même place.
— Pourquoi s'en éloignerait-il, s'il y trouve assez de Mens de cœur, assez de devoirs à accomplir, et un assez digne emploi de sa vie? Dans l'endroit le plus petit, dans la condition la plus obscure, il me semble qu'on peut se
constituer un si bon nid et faire tant de bien ! La violette embaumée s'épanouit sous de rustiques buissons ; la rose des Alpes décore de ses fleurs empourprées les terrains les plus froids et les plus âpres ; l'épi de blé se couvre de graines fécondes sur le sol où on l'a semé; Tarbre répand ses fruits dans l'enclos où il a grandi. Pourquoi l'homme ne donnerait-il pas ainsi les fleurs et les fruits de son intelligence au lieu même où le ciel l'a fait naître? sa\ie est-elle si longue qu'il ne craigne pas de l'éparpiller au hasard sur les grands chemins? C'est l'orgueil souvent aveugle qui suscite en lui une ambitieuse ardeur. Dans sa présomption, il s'imagine que, pour employer convenablement l'activité de son esprit, la richesse de sa pensée, il doit aller au loin chercher une grande arène. Cela me fait songer à ce que notre père nous disait dernièrement de ces faiseurs bruyants de charité, de ces tapageurs de philanthropie qui organisent des comités, publient des listes de souscription pour envoyer de l'argent aux petits Chinois et des cravates et des gilets aux insulaires de Tahiti, tandis qu'il y a près d'eux, à leur porte, sous leurs yeux, de pauvres êtres qui languissent dans le dénûment et l'abandon. Tu me trouves sévère, cher Nils, parce que je ne m*as~ socie pas à tes idées. Je suis ta sœur aînée. Autrefois, je te grondais comme si j'avais été ta gouvernante. A présent il me semble que j'ai encore le même droit, quoique tu sois un grand garçon, décoré du tilre de magister par les docteurs d'Upsal. Cela me fait tant de peine de songer que tu veux nous quitter et j'avais fait de si beaux projets pour toi...
— Merci! tes projets pourront bien un jour se réaliser. Si je pense maintenant à te quitter, ce n'est que pour un temps limité. J'aime de tout mon cœur cette maison où nous avons grandi l'un à côlé de l'autre, près de nos bons
parents. J'aime ce pays de Dalécarlie, ses montagnes, ses lacs, ses vieilles coutumes traditionnelles, ses habitants. Je voudrais seulement employer une partie de ma Jeunesse à visiter d autres contrées et à voir d'autres peuples.
— Voilà ; tu me rappelles la fable que notre vénérable maître, M. Jebsen, nous faisait réciter quand il nous donnait des leçons de français :
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre...
ces deux pigeons, c'étaient sans doute le frère et la sœur, comme qui dirait Nils et Stina. Le frère s'ennuie au logis et veut entreprendre un long voyage. La sœur lui dit :
Qu'allez-vcus faire?
L^absence est le plus grand des maux...
Je ne songerai plus que rencontres funestes, Que faucons, que réseaux. . .
— Ma chère Stina, je ne suis pas un débile pigeon ; j'espère fdire un joli trajet, et, à mon retour, je te conterai...
-^ C'est cela. Je m'en souviens :
Mon voyage dépeint
Vous sera d'un plaisir extrême. . . Vous y croirez être vous-même.
Mais Ta, pauvre pigeon. Et l'orage, et les filets étendus dans les champs, et la griffe redoutable du vautour, et la fronde plus meuririère encore !
— Bah ! ce sont des histoires que Ton invente pour effrayer les petits enfants et les empêcher de courir. J'y ai été pris aussi. Quand j'apprenais avec loi ces vers de la Fontaine, j'avais grande pitié de cette malheureuse bête :
Traînant Taile et tirant le pied, Demi-mor l e et demi-boiteuse. . .
mais tu avoueras que ce pigeon qui va s'abattre sur des épis de blé, sans voir le réseau qui les recouvre, et s'expose étourdiment à recevoir en pleine poitrine la pierre qu'une main cruelle lui lance, était un peu myope ou un peu niais. Puis, on ne sait dans quelle région sauvage il voyageait. Moi, j*ai bon pied, bon œil, et les pays que je désire voir sont des modèles de civilisation.
Un de mes professeurs dTpsal m'a fait un si séduisant tableau de l'Allemagne ; un autre ne cessait de procla mer les progrès et les jouissances de l'Angleterre ; un autre était passionné pour la France. Quel accident pourrais-je craindre dans ces grandes villes si parfaitement administrées, au milieu de ces populations dont on vante l'honnêlelé et l'urbanité? Ce n'est d'ailleurs pas chose si difficile d'être partout le bienvenu. 11 suffit pour cela d'avoir de bonnes intentions. Si je ne veux nuire à personne, assurément personne ne me nuira, et si je tends la main avec confiance, on me la tendra de même. Nous en avons la preuve chaque jour dans notre Dalécarlie.
Tout à l'heure, je te citais cette strophe où Schiller représente le jeune homme entrant itnpétueusement dans le combat de la vie. Moi, je n'aspire point à la gloire dii combat. Je désire seulement aimer et admirer. Je ne veux avoir que de douces idées et de riantes perspectives. Notre poète "Atterbom, dont tu as lu avec moi les délicates compositions, m'a parlé d'une fleur dont les racines ne touchent point à la terre, qui ne s'abreuve que de la rosée du ciel et ne se dilate que dans une pure lumière. On rappelle : Flor del air (fleur de l'air). Il me semble que c'est l'emblème des sentiments les plus élevés, l'emblème de l'idéal.
rt LES VOYAGES DE NILS.
Je voudrais observer cet idéal de la pensée humaine en différentes contrées, et rapporter comme un trophée de mon voyage cette fleur de Tair.
— Ouï, dit Slina d'une voix mélancolique, tu partiras. Notre père n*est point opposé à tes' projets aventureux. Mais notre mère et moi, souvent nous aurons le cœur inquiet en songeant à toi, et ne regretteras-tu pas aussi plus d'une fois ce que tu vas quitter? Regarde.
En ce moment, Stina et Nils étaient assis sur la terrasse de leur jardin, à Textrémité de leur île natale. Là, entre deux chaînes de colline, entre deux vertes forêts de sapins, de bouleaux, se déroulaient les eaux du lac Silian, l'un des plus grands lacs de la Suède et l'un des plus profonds.
C'était le soir. Un des côtés de ce vaste paysage était déjà plongé dans l'ombre; l'autre apparaissait encore tout imprégné de lumière. Les rayons du soleil couchant empourpraient le feuillage des bois, scintillaient aux vitres des rustiques habitations et s'épandaient au sein du lac transparent.
A travers leurs lames d'or et d'opale, la lune montant à l'horizon projetait une lueur blanchâtre pareille à une tresse d'argent. Des hirondelles tournoyaient encore, l'une après l'aulre, et du bout de leurs ailes rasaient les flots irrisés; des pêcheurs, contents de leur journée, ramenaient, en cauiiant gaiement, leur barque sur la grève. Dans l'intérieur du village, construit d'ici, de là, le long de l'île, aulour de l'églisi», des «groupes de jeunes gens s'en allaient chantant, d'une voix harmonieuse, un des volksvisor de leur noble pays do Suède ; les bonnes vieilles gens, assises sur le seuil de leur porte, s'entretenaient des choses de leur ménage ou des affaires de la paroisse; les enfants criaient et riaient en courant et se réjouissaient d'esquiver
la main maternelle qui essayait de les atteindre pour les ramener au logis.
Innocente idylle ! doux et pur tableau ! Les scènes de la vie champêtre, unies aux imposantes images de la nature, et par Téffet de la saison d'été, une région septentrionale éclairée comme par les lueurs de l'Orient.
— Ah! mon beau cher pays! murmura Stina.
' Au même instant, elle entendit sa mère qui l'appelait et se hâta d'aller la rejoindre.
Nils resta appuyé sur la balustrade du jardin. A le voir ïky silencieux, immobile, contemplant Tonde lumineuse, on eût dit qu'il était sous le charme d'un pouvoir magique, qu'il entendait dans le bruissement du lac, la harpe d'argent du Strœmkarl, ou la voix mélodieuse de la Hafsfru, la sirène Scandinave, qui trouble Tàme du voyageur.