‹ Les voyages de Nils à la recherche de l'idéalChapitre 5 sur 11 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

Nils a été l'enfant béni du foyer paternel. Nils n'a point connu les difficultés de la vie. Il aime tout le inonde, et tout le monde l'aime. U croit à toutes les vertus dont on lui parle, et à toutes les féeries racontées dans les livres de Sagas, au désintéressement des patriotes, à la reconnaissance des ambitieux, aux êtres surnaturels qui soupirent dans les bois ou chantent dans les grottes de cristal, aux elfes du Nord, aux péris de l'Orient, à l'idéal représenté par la fleur de l'air. Sa mère, qui avait de l'instruction, se plaisait à rappeler que, comme Linnée, il était né au mois de mai, qu'on appelle en Suède le mois des fleurs, et comme Linnée, il avait Tamour de la nature.

Son père était plus positif. Ancien officier de cavalerie, possesseur d*un domaine agricole et d'un établissement industriel qui lui donnaient chaque année un honnête revenu, M. Falk devait être et était en effet un personnage considérable dans son district : Herr Rytmaestare (Monsieur le capitaine), disaient les paysans qui avaient servi dans la milice ; Herr Bruskpatran (Monsieur le maître de forges), disaient les marchands et les ouvriers. Et chacun le saluait avec empressement. 11 se plaisait à voir ces témoignages de confiance. Il remarquait que les enfants mêmes, en le voyant passer, se le montraient Tun à Tautre et se rangeaient respectueusement sur son chemin. 11 était fier surtout lorsqu'aux jours de fête et aux dîners d*apparat, il étalait à sa boutonnière un large ruban jaune bordé de bleu et la croix de Tépée qu'il avait gagnée dans la campagne de Finlande.

Bonhomme, du reste, obligeant et charitable. 11 avait la prétention d'exercer un pouvoir absolu sur son entourage» et en réalité, il était gouverné par sa femme et sa fille, souvent même par son régisseur et son fermier. Mais quand il levait la tête d'un air d'autorité, et prononçait une de ses paroles sacramentales: Paa min aéra! (sur mon honneur!) c'était pour lui comme le serment du Styx pour Jupiter. On devait alors se soumettre à sa volonté, au moins pour le moment.

— Paa min aéra ! dit-il à sa femme qui se lamentait près de lui des projets de voyage de Nils, j'aurais voulu que ce garçon entrât dans l'armée. Une bonne école. C'est mon idée. Ecole d'ordre et de discipline. Ecole de devoir et d'honneur. J'aurais voulu voir notre Benjamin porter comme moi l'uniforme de hussard, et si, en une heure mémorable, après un valeureux combat, il avait reçu comme moi, des mains d'Un maréchal Stedingk, la croix de

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Tépée, j'en aurais eu le cœur tout en émoi, tout rajeuni.

Mais tu as dit qu'il n'était pas assez fort pour supporter les fatigues du service militaire, et lu tremblais ainsi que Slina, à Tidée seule qu'il pouvait se trouver quelque jour sur un champ de bataille, en face de Tennemi. Au lieu de s'exercer au maniement du sabre et du pistolet, il a donc continué ses pacifiques études comme s'il se destinait au professorat ou à la magistrature.

Du gymnase de Fahlun, il a été à l'université d'Upsal, et nous avons eu la joie d'apprendre par les témoignages de ses professeurs, par les lettres de notre savant ami Geïer, qu'il s'y conduisait très-bien, et il a obtenu, après ses examens, le grade de magister, ce qui équivaut, dit-on, au titre de docteur en Allemagne ou en France. Soit. Seulement il nous est revenu avec des songes poétiques un peu nébuleux, et des accès de mélancolie parfois un peu sombres.

Maintenant il veut voyager. Je l'approuve. Au fond de ses vagues rêveries, il y a du bon sens; au fond de ses tristesses, une source de gaieté naturelle. Les voyages développeront son jugement, éclaireront son esprit et lui donneront plus de fixité. Il apprendra en voyageant les choses de la vie pratique. Il apprendra à mieux apprécier son pays natal, en parcourant les autres pays, et à mieux aimer le foyer de famille en séjournant dans la maison de l'étranger. Puis, lorsque sa soif de curiosité sera apaisée, il reviendra, content de rentrer au logis et d'y resler. Nous le marierons avec une bonne et brave Dalécarliennn, et il n'aura pas l'honneur de porter comme moi le titre de Ryttmaestare, mais il pourra continuer très-heureusement mon œuvre de Brukspatron.

Ainsi, dit l'honnête M. Falk, et le voyage est décidé, et Mils est parti. Sa mère et sa sœur pleuraient en le condui-

sant au bateau. Son père marchait d'un pas ferme et d*un air résolu, comme un soldat qui ne peut pas se laisser attendrir, ainsi qu'une faible femme. Deux ou trois fois il porta la main à ses yeux, sans doute pour en écarter une mouche qui le piquait, et ses yeux étaient tout humides. Mais il disait qu'un homme ne devait pas pleurer, et certainement il ne pleurait pas le vaillant capitaine.

— Tu nous écriras, Nils, murmura Stina d'une voix larmoyante.

— Est-il besoin de le demander?

— De longues, longues lettres, très-souvent. De plus, il faudra que tu notes réguUèrement tous les petits incidents de la vie journalière. Tu nous rapporteras ce recueil de notes, et nous les lirons ensemble, n'est-ce pas ?

— C'est convenu.

— Parfaitement convenu.

— Adieu, dit encore la douce Stina, en se jetant dans les bras de son frère.

— Adieu, dit la tendre mère, en sanglotant, comme si elle ne devait jamais revoir son fds aimé.

— Adieu, dit le capitaine avec un accent qu'il voulait maintenir à un diapason viril. Mais, cette fois, il eut beau faire, ses lèvres tremblaient, et il ne put dissimuler deux grosses larmes qui roulaient sur ses joues.

En ce moment, on entendit vibrer une voix argentine, ei Ton vit apparaître une jolie petite fille. C'était Ebba, la fille du bailli, une blonde et rieuse enfant, choyée par tous ceux qui la connaissaient, surtout par Nils et Stina.

Elle accourait, les cheveux au vent, tout essoufflée, et s'approchant de Nils, elle s'écria : — Tu t'en vas donc. Et tu disais que tu avais encore de si belles histoires à m'apprendre, des histoires de fées, de Trolles et de Tumte

Gubbar, La dernière que tu m'as racontée était si intéressante, si intéressante, j'en ai rêvé toute la nuit.

— Plus tard, répliqua Nils, je t'en conterai encore d'autres.

— Plus tard ! répéta-t-elle, en regardant autour d'elle avec ses grands yeux étonnés, comme si elle ne pouvait comprendre celte vague réponse. Tiens, reprit-elle, après un instant de silence, ma mère m'a dit d'aller cueillir pour toi ce bouquet dans notre jardin. Vois-tu comme il est bien arrangé!

En parlant ainsi, elle lui présentait un faisceau d'anémones élégamment liées ensemble avec îm ruban bleu.

— Ah! Nils, dit Slina, le présent de l'innocente enfant, le bouquet de la terre natale. Emporte-le. N'est-ce pas la fleur de l'air?

Nils prit le bouquet «t embrassa la gentille Ebba.

Quelques instants après, son embarcation, conduite par de vigoureux bateliers, n'apparaissait plus que comme un point noir à la surface du lac.

— Allons, dit le capitaine, en offrant le bras à sa femme.

— Allons, dit Stina, en tendant la main à la petite Ebba.

Et tous quatre rentraient en silence dans la maison où le départ de Nils faisait un si grand vide.

NILS A STINA

Stockholm, 18...

Oui, ma chère sœur, je t'écrirai comme nous en sommes convenus; je t'écrirai souvent, longuement, pour l'asso-

cier par mes récits aux divers incidents de mon voyage, pour recevoir tes conseils, quelquefois, je l'espère, ton approbation, et quelquefois me soumettre à tes réprimant des, puisque tu es la sage colombe du logis e\ que je suis Taventureux pigeon qui inquiète ta tendresse.

De Stockholm, Je t'écris par un besoin de cœur, pour te dire ma tristesse et mes regrets. Ah! ce n'est pas chose facile de quitter, pour s'en aller au loin, la pierre du foyer» le seuil de la maison, Tenclos Ae la famille, et je me souviendrai de l'émotion que j'ai ressentie en voyant les baie> liers, après m'avoir déposé sur la plage, virer de bord pour retourner à Sollerœ. Je regardais cette délicieuse contrée, où j'ai eu le bonheur de naître, où je pouvais rester et d'où je m'exilais volontairement.

Jamais notre lac ne m'avait paru si limpide, ni notre île si riante, ni si grandioses et si majestueuses les montagnes qui, de leur bleue ceinture, entourent notre horizon. De l'endroit où j'étais, je pouvais encore reconnaître le presbytère du vénéré prêtre qui fut notre premier maître, les arbres du jardin où la gentille Ebba a été cueillir pour moi son bouquet d'anémones, la vaste demeure de notre voisin Johnson, le riche marchand de bois et plusieurs autres habitations.

Au-dessus de la nôtre tourbillonnait un nuage de fumée bleuâtre, la fumée de la cuisine de notre vieille Britte. Je regardais et j'écoutais. A mon oreille résonnaient encore les tendres voix plaintives qui me disaient adieu, et je voyais encore tomber goutte à goutte les larmes de notre père, ces douleureuses larmes de l'homme qui s'échappent des paupières, en dépit de la volonté virile qui essaye de les retenir.

Un instant j'ai été tenté de renoncer à mes projets, de rappeler les batehers pour qu'ils me reconduisissent à

notre doux village. J*ai fini pourtant par détourner mes regards du tableau qui les fascinait et par m'achenniner vers le Gaestgiwaregord, où je devais demander une voiture et des chevaux. Mais quand le maîlre de poste qui me connaît depuis si longtemps, s'est écrié en me voyant : <( Âh ! monsieur Nils, vous retournez à Upsal ! » je n'ai pas osé lui avouer que je comptais aller bien plus loin, par delà les monts et les mers. J'avais peur qu'il ne se dît en luimême : (( Le nfialheureux garçon a le cerveau dérangé. »

Et je suis parti, et tout le long de la route, j'ai eu Fâme saisie de toutes sortes de réminiscences.

A Mora, je me rappelais qu'il y a quelques annérs nous visitions ensemble cette église devant laquelle, un dimanche, Gustave Wasa, proscrit, traqué par les Danois, appela les Dalécarliens à prendre les armes pour délivrer la Suéde des fureurs de Christian II et des cruautés de ses satellites. En lisant l'excellente œuvre de Fryxell, tu frémissais au récit des massacres de Stockholm; tu suivais avec angoisse Gustave dans sa fuite. 11 te tardait de le voir délivré de ses dangers, et tu bénissais les braves femmes qui, l'une après l'autre, par leur présence d'esprit et leur ferme résolution, le dérobaient aux recherches de ses bourreaux.

A Fahlqn, tu descendais avec moi par une fragile échelle dans ces mines creusées d'année en année depuis des siècles, dans les profondeurs de ces cavernes de cuivre, jusqu'au bord de ce lac noir, autour duquel des ouvriers allumaient des torches de sapin, pour voir la jeune Froekeu qui arrivait si bravement près d'eux par une fragile échelle, et leur apparaissait comme une fée lumineuse dans leur région sépulcrale.

A Elfkarlby, un jour tu venais m'altendre avec notre père, à mon retour de l'université, et au milieu de la soli-

laire forêt de sapins, nous allions admirer dans sa chute impétueuse, dans sa sauvage splendeur, la cascade de notre fleuve dalécarlien.

A Gelfe, je revoyais la mer, et je me rappelais avec quel saisissement je Tavais vue pour la première fois, cette grande mer du Nord, qui s'étend jusqu'au pôle.

A Upsal, j'ai retrouvé plusieurs de mes anciens condisciples, qui se sont réunis pour faire flamboyer un punch en mon honneur, et m'adresser ce qu'on appelle le Brorskol (le salut fraternel). Ils m'ont dit que j'avais toujours été pour eux un bon camarade. C'est un éloge dont je suis très-content, et que je voudrais mériter en toute occasion. Si, comme notre religieux instituteur nous l'a souvent dit, notre vie terrestre est un combat, honneur à ceux qui s'y soutiennent en bons camarades !

A la fin de notre soirée, un de nos amis nous a chanté d'une voix pure et vibrante cette chanson d'Uhland, l'illustre poète d'Allemagne :

— J'avais un camarade ardent, brave et fidèle. Sans égal au foyer comme dans les combats.

La trompette a sonné, le tambour nous appelle ; r^pus marchons h la fois tous deux du même pas.

— Nous entendons siffler la balle meurtrière.

A qui s'adresse -t-elle ? est-ce à nous ? est-ce à toi ? Hélas I elle a frappé mon compagnon, mon frère, Qui s'affaiblit, chancelle et tombe devant moi.

— Il veut serrer ma main dans sa main défaillante. Mais, trop faible, il essaye eïi vain de la tenir.

a Adieu donc, me dit-il d'une voix expirante. Reste mon camarade en la vie à venir. »

Le lendemain de cette affectueuse réunion, à quelques lieues de Stockholm, je rencontrais une troupe de gens de nos vallées et de nos montagnes ; ces braves gens, tu sais,

qui n'émigrent point comme le sybarite oiseau pour jouir en différentes saisons d'un heureux climat, mais pour chercher par leur labeur un secours dans leur pénurie.

Les champs qu'ils cultivent trompent souvent leur espoir. Quand un été pluvieux ou une gelée prématurée anéantit leurs semences d'orge et d'avoine, et leurs plantations de pommes de \erre, la disette les oblige à quitter leur pays. En général, ils ont l'entente naturelle des travaux de l'industrie et apprennent eux-mêmes très-aisément ce qui leur est nécessaire pour subvenir à leurs besoins.

M. le comte d'Àvaux, ambassadeur de France en Suède du temps de Christian, raconte dans une de ses lettres qu'il connaissait, en Dalécarlie,un village de deux cents maisons où l'ontrouvaitdeuxcents tailleurs, deux cents cordonniers, deux cents serruriers et des menuisiers et des horlogers.

Pour son usage et pour celui de z-^ famille, par un rigide principe d'économie, chaque habitant de ce village faisait plusieurs métiers, il en est encore de même dans nos habitalions champêtres, surtout dans celles qui sont isolées.

Partout où nos Dalécarliens peiivent être employés, ils sont reçus avec empressement. On sait que Ton peut se fier à leur probité. Mais on ne les garde point comme on voudrait. Dès qu'ils ont par leur honnête travail et. leur sage conduite amassé quelque argent, ils retournent dans leur pays. Ils aiment leurs forêts de sapins et de bouleaux, les âpres cimes de leurs montagnes, les soupirs de leurs lacs, les gémissements de leurs cascades. Ils aiment le sol où ils sont nés, où ils ont souffert, et rien ne peut les en détacher.

Lorsque je suis arrivé près de la cohorte d'ouvriers portant leurs ustensiles de travail ou leur petit butin sur Tépaule, et cheminant d'un pas ferme, tous se sont rangés au bord de la rouie pour m'ouvrir un plus large passage, en

me saluant selon la coutume du bon peuple de notre bonne Suède. Je me suis arrêté pour causer avec eux. Â leur costume, à leur physionomie, je reconnaissais des Dalëcarliens, et je pensais à toi, à nos chers parents, au lac Silian, à Sollroe.

L'un d'eux, après m'avoir un instant attentivement examiné, s'est écrié : c Âh ! monsieur Niis ! vous ne vous souvenez pas de moi. Vous m'avez à peine vu. Mais moi, je vous ai bien vu, quand j'allais recrépir le mur de votre jardin, et quand vous partiez pour Upsal. Votre père, le noble Rittmaestare m'a bien payé ; votre mère m'a charitablement soigné un jour que j'étais malade, et votre sœur Stina m'a donné une jolie robe pour ma petite Marthe. Les bonnes gens, que Dieu les bénisse ! Quand vous retournerez près d'eux, dites-leur que Paul Persson, le plâtrier de Raettvik, ne les a point oubliés, s

Qu'aurais-tu fait, Sœta Stina, à ma place, après une telle harangue? Moi, j'ai cru agir très-convenablement en tirant ma bourse de ma poche et en offrant un peu d'argent à ce reconnaissant ouvrier de Raettvik.

J'oubliais la fierté naturelle de nos Dalécarliens. Pas un d'eux, à moins qu'il ne soit réduit à la dernière extrémité, ne se résigne à accepter ce qui ressemble pour lui à une aumône.

— Merci ! m'a dit Paul Persson. J'ai encore bon pied, bon œil, et je sais qu'à monarrivée à Stockholm, je trouverai de la besogne. Mais il y a là deux pauvres créatures qui sont, jecrois^ très-Jasses, quoiqu'elles ne veuillent pas l'avouer. Si vous pouviez les secourir, si vous pouviez les emmener à Stockholm, vous feriez une bonne œuvre.

— Très-volontiers, ai-je répondu.

— Frida, Grete, s'est écrié gaiement l'honnête Paul, venez ici.

Alors, j'ai vu apparaître une femme jeune encore, trèspâle et très-maigre ; une petite fille plus pâle encore et en apparence plus débile, toutes deux en deuil.

— Voyez-vous, leur a dit Paul, voilà M. Nils, le fils de M. Falk, le maître de forges de Sollroe, dont vous avez bien entendu parler, qui veut vous prendre dans sa voiture. Au lieu de piétiner encore pendant plusieurs heures sur le grand chemin, vous arriverez très- vite et très-commodément à Stockholm.

La mère a tourné timidement la tète de mon côté. La petite m'a regardé avec de beaux yeux bleus, ces yeux limpides, curieux, d'enfant, où l'on croit voir la lumière d'un autre monde et Tétonnement de celui-ci.

L'une et Tautre ne prononçaient pas un mot, et n'osaient s'avancer vers moi.

— Venez, leur dis-je.

— Allez donc, répéta Paul Persson d'un ton plus impérieux. Vous êtes fatiguées, incapables peut-être de continuer votre route à pied. Voilà une bonne occasion ; profitez-en.

— Va, Frida, dit avec un accent d'autorité une femme déjà âgée, mais vigoureuse, va, tu m'attendras avec la petite à l'entrée du Norrmalm. Je vous rejoindrai là, et nous irons ensemble chez notre cousine.

Enfin Frida s'est décidée. Elle est montée à c^té de moi, en se^serrant tant qu'elle pouvait à l'angle de la voiture de peur de me gêner. Elle a fait asseoir Grete sur ses genoux, en lui recommandant de ne pas bouger. Le cocher offrait à la petite une place près de lui. Mais la mère et la fille ne voulaient pas se séparer.

Nous nous sommes ainsi mis en niarche, et Paul Persson m'a salué d'un air de triomphe, comme s'il se di-

sait, le brave Pdul : C'est moi cfui fais ce bel arrangement ! — et tous ses comparons nous criaient à qui mieux mieui^ : Farvael! Lyckliga resa! (\dieu ! Heureux voyage!)

Chemin faisant, Frida m!a raconté son histoire, une de ces simples et tristes histoires des pauvres gens auxquels la Providence n'a donné ni terrains, ni capitaux, qui vivent au jour le jour du produit de leur labeur et tombent dans la misère, quand ils ne peuvent plus gagner par ce labeur le salaire journalier. Son mari était employé à Textraction des filons de cuivre dans les mines de Fahlun : un courageux ouvrier, disait Frida, avec un accent|de cœur, et doux et si fidèle à ses devoirs !

Jamais on ne le vit entrer au cabaret ni prendre part à quelques-unes des bruyantes réunions de ses compagnons. Le samedi soir, il rentrait en toute hâte dans notre maisonnette ; Grete courait à sa rencontre. Moi, je lui préparais la soupe qu'il aimait. 11 arrivait d'un air si joyeux et tout de suite remarquait que j'avais poli notre armoire, mis de nouveaux rideaux blancs à notre fenêtre, répandu sur le plancher de frais bourgeons de sapin ; il s'écriait.que nulle part, pas même dans la maison du gouverneur, on ne pouvait voir de si belles choses, et que notre petit ménage était un vrai paradis.

Le dimanche, il revêtait sa redingote neuve, prenait son beau chapeau de feutre, et nous allions ensemble à l'office. Dans l'après-midi, il enseignait à Grete à lire et à chanter des psaumes ou nous menait promener dans les bois. Ah ! le bon temps !

Par malheur, Norbert était d'une constitution délicate et travaillait trop. Souvent, je l'engageais à ne pas faire de si longues journées, mais alors il prenait Grete dans ses bras et lui disait qu'il voulait devenir riche, très-riche, pour lui bâtir un château en porcelaine dorée, lui acheter

un carrosse de velours attelé de six chevaux blancs et la marier avec le fils du bailli.

Vers la fin de Taulomne dernier, il eut une sorte de fièvre catarrhale qui l'obligea malgré lui à cesser son travail. Au bout de quelques semaines, il se croyait complètement guéri, et descendait comme de coutume dans les mines. Mais au milieu de l'hiver, il tomba de nouveau malade, et celte fois, c'était le désastre.

Cette fois, il se mit au lit pour ne plus s'en relever. Bientôt nos petites économies et nos petites provisions furent épuisées. Il nous restait encore un peu de farine d'orge. Je la gardais pour lui faire du knaeck broed ou des bouillies. C'était tout ce qu'il mangeait. Pour Grete et pour moi , je pétrissais du pain avec de l'écorce de bouleau. C'est pour cela que nous n'avons pas l'air vaillant.

Nos voisins désiraient bien nous aider, et ils nous ont donné des témoignages d'affection que je n'oublierai jamais. Hais ils n'étaient guère plus riches que nous. La récolte avait été mauvaise. Tout coûtait fort cher, et un grand nombre d'ouvriers employés aux mines ne pouvaient subsister qu'en obtenant de la caisse de l'administration une avance de salaire.

Norbert ne voulait point demander une telle avance, peut-être parce qu'il avait dans sa rigide honnêteté le secret pressentiment que s'il contractait cette dette, il ne pourrait l'acquitter. Cependant il nous répétait toujours qu'il n*était pas si malade qu'on le croyait, qu'il se sentait mieux, que dans quelques jours il se remettrait à l'œuvre. Quelquefois, il méprenait les mains, et me regardant avec tendresse, il me disait qu'il ne pouvait dépérir étant si bien soigné. Quelquefois, il faisait asseoir Grete sur son lit et recommençait en riant ses contes de fées. Hais la chère

petite, le voyant si frêle et si amaigri, ne riait plus. Elle pleurait en l'embrassant.

De semaine en semaine, il s'affaiblissait, et parfois il avait des convulsions qu*il essayait de vaincre et qui étaient terribles.

Un matin, au printemps, tout à coup je le vis tressaillir, en proie à une de ces crises qui me faisaient si peur.

— Frida, Grete, s'écria-t-il, venez, venez !

Nous nous précipitâmes aussitôt vers lui. Il nous saisit dans ses bras ; et nous serra sur sa poitrine, puis il s'affaissa sur son lit; ses yeux se fermèrent, ses membres se roidirent. Le prêtre qui l'avait administré la veille, ouvrît la porte, s'approcha de lui, le regarda et nous dit, en joignant les mains :

— C'est la fin d'un brave homme !

Nous nous inîmes à genoux près de son lit pour prier. En ce moment sa figure était redevenue si calme, qu'on eût dit qu'il dormait d'un doux sommeil. Un rayon de l'aube printanière projetait une teinte rose sur ses joues. Un rouge-gorge chantait au bord de la fenêtre.

Dieu, qui prend soin des petits oiseaux, a pris aussi soin de moi dans mon deuil et ma misère. Une de mes cousines, qui a une place de lingère dans une grande maison de Stockholm, m'a engagée à aller la rejoindre, promettant d'enseigner à Grete son état de lingère. Cette grande femme, que vous avez vue tout à l'heure , qui m'a dit de l'attendre à l'entrée du Norrmalm , est aussi ma cousine. Elle m'a décidée à faire ce voyage avec elle, et elle a eu grand soin de nous tout le long de la route.

Voila, ma chère Stina, le récit abrégé de la veuve du mineur. Ah ! les pauvres gens, si fidèles à leur tâche, si pa- i lients dans leurs peines, si heureux d'un petit éclair de 1

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bonheur, si reconnaissants d'un témoignage de sympathie, quelle leçon pour les riches !

En arrivant à rentrée du faubourg où Frida voulait s'arrêter, j'ai avisé une kaellar de bonne apparence. J'ai déterminé, non sans peine, Frida à y entrer avec Grêle et je leur ai fait servir à dhier. Toutes deux avaient faim, quoiqu'elles ne voulussent pas en convenir, et je me suis senti attendri jusqu'aux larmes, en voyant le mouvement de surprise et la naïve joie de Grete, lorsqu'on a mis à côté d'elle une tranche de pain blanc. Du pain blanc ! pauvre petite ! C'était probablement à ses yeux ce qu'il y avait de meilleur au monde. J'ai fait faire à la mère une autre gourmandise en ordonnant qu'on lui apportât une tasse de café noir, puis je lui ai dit d'attendre là ses compagnons de voyage, qu'elle pourrait très-bien voir venir en s'assevant près de la fenêtre. Enfin, je lai recommandée à la maîtresse du restaurant, qui a une honnête physionomie, et pour ces minimes arrangements que de bénédictions j'ai reçues ! Mais ce n'est pas fini.

Tu te rappelles ce que notre charitable nièce nous a souvent dit : «Mes enfants, lorsqu'il vous arrive un pauvre, songez que c'est la Providence qui vous l'envoie. Faites en sorte qu'il ne s'éloigne pas sans être content de vous. Son contentement sera votre bénédiction. »

Avant de continuer mon voyage , je voudrais avoir encore une de ces bénédictions. Je voudrais pouvoir faire encore quelque bien à bette malheureuse veuve et à sa douce fille. Cela allégerait peut-être le chagrin que j'éprouve déjà à l'idée de quitter Stockholm.

Tu ne connais pas, chère sœur , cette glorieuse capitale de notre glorieux pays de Suède. J'espère bien quelque jour le la montrer. Quel bonheur pour moi de le promener pas à pas dans les divers quartiers illustrés par d'héroï-

ques OU de touchantes traditions, de te conduire au haut du Mossbacka, d'où Ton voit dans sa plus vaste étendue ce magnifique panorama; ibi Je lac Mélar épanchant ses flots dans la Baltique ; là, le cœur de la royale métropole, la cité primitive avec ses vieilles maisons et ses monuments nationaux ; plus loin, la péninsule où se déroulent en de longs circuits les allées du parc, où autour de Rosendal, le champêtre château du roi, s'élèvent de riantes villas, où la grande musique a son orchestre, l*art dramatique son théâtre, Polichinelle ses tréteaux, où toute la semaine de côté et d'autre paradent les élégants équipages, où le dimanche l'ouvrier s'en va chantant les chansons de Bellmann ; çà et là , au milieu des embranchements du Mélar ou de la mer Baltique , les îles parsemées d'arbres, couvertes de maisons et rejointes Tune à l'autre par des ponts.

Au sud et au nord de ce charmant archipel, les deux grands faubourgs habités par les plus riches négociants et les plus hauts fonctionnaires. Quel étonnant tableau ! quelle prodigieuse variété d'aspects! Ville terrestre et ville maritime ; œuvres hardies et ingénieuses de l'homme dans l'œuvre merveilleuse de la nature, navires et vaisseaux flottant au pied de la demeure du roi, légères chaloupes conduites par des Dalécarliennes et rasant les flots comme des hirondelles, images idylliques, unies aux travaux de la guerre et du commerce, eaux limpides enlaçant les murs des arsenaux, massifs d'arbres étendant leurs vertes branches sur les noirs magasins ; de deux côtés, à l'horizon, les riantes collines ; de deux autres, le lac si bleu, la mer si grande !

Par ces quelques lignes, ai-je pu te donner une idée de Stockholm? Non, et par de longues pages je n'y. réussirais pas mieux. Les voyageurs ont comparé notre royale cité,

à Constanlinople, à Venise, à Gênes. Moi, je crois qu'on ne peut la comparer à rien, et que c'est tout simplement la plus belle ville du monde. Pour en comprendre Tétonnante majesté et le charme idéal, il faut l'avoir vue l'hiver avec sa parure de neige à la lueur féerique des aurores boréales ; Tété avec ses fleurs et sa verdure, à l'heure du silence et du recueillement où le soleil s'incline à l'horizon, où l'éclat du jour apparaît doucement atténué comme par une gaze transparente, où le crépuscule du soir se rejoint par ses teintes lumineuses à celui du matin. Quiconque l'aura vue ainsi, celte reine Scandinave, ne l'oubliera jamais.

Depuis mon arrivée, j'ai été dans la plupart des maisons pour lesquelles j'avais des lettres de recommandation. Partout bien reçu et partout on m'a parlé de notre père d'une façon qui m'a touché.

Hier j'ai assistée une brillante soirée chez le baron de Silversparre. Il m'a présenté à ses amis qui ont été fort obligeants pour moi. L'un d'eux m'a dit : a Vous allez voir des contrées qui ont produit de mémorables écrivains. Recherchez, lisez, scrutez les meilleures œuvres. Étudiez les lettres. C'est, de toutes les études, la plus douce et la plus bienfaisante. Elle ennoblit l'esprit et souvent console le cœur. »

Voilà un conseil qui me plaît et que j'espère bien suivre. Ce qui m'attire surtout, c'est la poésie, poésie du cœur de l'homme et poésie de la nature. D'ici, je vais en Allemagne, ce pays des Lieder et des Maerchen. Il me semble que là, on vit constamment dans le monde enchanté de la poésie. Dans chaque château, les chants des Minnesingeret les traditions chevaleresques ; sur chaque coin de terre les vergiss mein nicht et l'idylle ; à chaque foyer les contes populaires des frères Grimm ; dans chaque forêt le reten-

tissement du cor merveilleux ; au bord de chaque fontaine un Hermann et une Dorothée.

Adieu, ma chère Stina. De ce pays d'Allemagne dont tu as appris avec moi la langue, je t'enverrai quelques livres ou quelques compositions musicales. Adieu.

Ton frère qui t'aime de tout cœur.

Berlin.

Me voilà, chère sœur, dans cette Allemagne que j'ai tant désiré voir, et dans l'une de ses plus illustres capitales. Jusqu'à présent, à vrai dire, je me trouve un peu déçu dans mes désirs. La contrée que l'on traverse en venant de Stettin n'est pas riante ; les villages par où Ton passe n'ont guère l'apparence idyllique ; les Gretchen et les Clara que l'on rencontre bêchant la terre ou conduisant leurs bestiaux à l'abreuvoir séduiraient difficilement, je crois, un Faust ou un Egmont, et du panorama de Stockholm à celui de Berlin la chute est rude.

Ici, ni mer, ni lac, ni vertes collines. Rien que du sable, une immense plaine de sable embellie seulement, çàet là, par quelques terrains marécageux et ombragée par quelques forêts de pins. Au milieu de ces sables , la Sprée, une morne, terne, lente rivière qui a bien de la peine à porter quelques bateaux de petite dimension. Si elle voulait aller vers la Suède , et si elle voulait se marier avec notre Dalelf, bien certainement noire fleuve limpide n'en voudrait pas et s'indignerait de voir une eau si malpropre.

Cependant, de chaque côté de cette rivière, de ses embranchements et des canaux qu'elle alimente, s'élèvent

les édifices publics et les maisons de Berlin, tout cela dans un vaste espace, et dans de hautes proportions, et tout cela monotone et froid.

Ces longues rues régulières ressemblent à des régiments strictement alignés à l'heure d'une revue par Tordre du rigide et fantasque Guillaume, qui avait la fureur de la discipline et la passion des compagnies de haute taille. Ces édifices, construits rapidement par la volonté d'un souverain, paraissent étonnés d*élaler leurs colonnes grecques, ou leurs façades italiennes sur ces landes septentrionales, et doivent être non moins étonnés de former un cercle qui représente des idées si différentes. L*église catholique et l'église protestante à côté de TOpéra , le Musée près de l'arsenal, la bénigne bibliothèque près des sfatues en bronze des sanguinaires généraux : étranges rapproche» ment s dominés de tous côtés par l'image de la guerre.

Sur le bateau à vapeur qui de notre gentille ville d'Ystad m'emportait sur les plages de la Poméranie, je lisais une description de Berlin et songeais au plaisir de me promener iintei^ der Linden^ sous les tilleuls! Quel joli nom ! il y a là en effet, sur un large espace, des allées de tilleuls et de châtaigniers. Mais à l'une des extrémités de ces ombreuses allées est la porte de Brandebourg, surmontée du char de la victoire, avec quatre chevaux de bronze, et à l'autre extrémité, le corps de garde, où chaque jour résonnent de belliqueuses fanfares. Partout l'appareil militaire, partout le soldat et l'officier en complet uniforme.

Parfois je m'imagine que cette cité n'est qu'un grand campement dont les princes de Prusse cherchent à embellir les divers quartiers, afin d'y vivre aussi agréablement que possible, en attendant qu'ils conquièrent une autre capitale.

Mais non, je jne trompe. Les souvenirs trop vivaces des

montagnes de la Dalécarlie, des rives du Mélar, des enchantements du Mossbacka de Stockholm troublent ici mes yeux et mon jugement.

Les Prussiens ne doutent pas que Berlin ne soit une des merveilles de la terre, une ville si bien bâtie, disent*îls, si élégante, si majestueuse et si sensée! En j)eu de temps quels progrés elle a faits! Déjà, elle a des monuments que les autres cités lui envient, un musée coordonné d'une façon si admirable, une bibliothèque qui renferme des trésors, des palais et des statues qui sont des chefsd'œuvre. Elle se signale en tout ce qu'elle entreprend par sa pénétration et sa patience. Elle s'est rendue célèbre à la fois par ses manufactures et ses établissements d'instruction. Ses produits industriels sont recherchés de toutes parts; ses publications littéraires ou scientifiques attendues en tout heu avec impatiefice. Ses négociants ont des comptoirs dans les régions les plus lointaines ; ses savants sont en correspondance avec le monde entier. Les Anglais lui envient plusieurs éléments de son commerce, et les Français, les vaniteux Français sont obhgés d'étudier Torganisation de ses écoles.

Je n'exagère point, ma chère Slina, j'atténue, au contraire, ce que les Prussiens disent de leur capitale, et ils parlent avec le même confiant enthousiasme de leur pays, le plus ferme, le plus vaillant, le plus prospère de tous les pays. Les autres États de l'Europe sont vieillis, affaiblis, embarrassés, viciés, tous en déclin. Au milieu de ces nations, qui ont eu leur âge de floraison, de maturité, d'éclat, et qui tombent en décadence, la Prusse s'élève comme un grand chêne, plein de sève et plein de force, qui doit étendre au loin ses vigoureux rameaux. La Prusse est à la tête de l'Allemagne par l'ardeur de son tempérament, par les lumières de ses idées, par la sagesse de son adminis-

tralion, par son armée, une armée sans pareille, qui joint aux fameuses leçons du conquérant de la Silésie, du vain- <{ueur dé Rosbach, renseignement des guerres du commencement de ce siècle, les plus parfaits engins de destruction inventés par la science moderne.

Dans le souvenir d'une autre époque, et le sentiment de sa force, cette armée aspire à se venger une seconde fois de la défaite d'iéna. Ces vieux généraux qui, avec leurs uniformes chargés de broderies et de décorations, paraissent trembler dans les revues de régiments aux détonations des canons, peuvent s'écrier, comme le fier chevalier des bords de la Garonne, que c'est leur chair qui tremble parle pressentiment des dangers auxquels leur courage les exposera. Ces jeunes soldats sont des Achille dont il fauf contenir le bouillant courage, et cet aigle qui couronne les étendards, ce n'est pas sans peine qu'on le retient, tant il est impalient de prendre son vol.

Évidemment, ma chère Slina, j'ai mal jugé ce glorieux pays de Prusse. Je dois en conscience corriger ma fausse appréciation, et d'abord je dois tâcher d'admirer, comme on m'y engage, la grandeur et la beauté de Berlin. Mais ce qui me gêne, c'est de rencontrer dans les rues de cette ville, à chaque pas, des officiers qui se promènent le casque en tète, le sabre au côté, d'un air si hautain et si provocant, comme s'ils cherchaient une occasion de tirer Tépée ou de respirer l'odeur de la poudre. Moi qui suis d'une nature pacifique et qui déteste les querelles, j'ai toujours peur, en passant à côté d'eux, de m'accrocher à leur buffleterie.

Adieu, ma chère Stina. Â bientôt.

Berlin .

Ce que je craignais, chère sœur, est arrivé. Un matint comme je me promenais sous les tilleuls, un peu rêveur et distrait, je pose le pied par mégarde sur Téperon d'un officier qui marchait devant moi. Le fier Prussien se retourne brusquement el me lance un regard farouche. Je le prie d'excuser mon inadvertance. Il me réplique par ces deux mots qui, dans le code d*honneur des universités allemandes, obligent Téludiant à se battre : Dummerjunge! (sot garçon). '

Quelle que soit ma mansuétude, je suis le fils d*un soldat. Le sang dé notre père me monte au visage, et à la parole injurieuse qui m'a été adressée, je réponds par un geste injurieux. L'officier me toise de la tête aux pieds, comme pour voir s'il peut me faire l'honneur de se mesurer avec moi. Puis il me demande ma carte* et me remet la sienne.

Le lendemain matin, nous nous rejoignions à l'extrémité du Thiergarten. 11 était accompagné d'un de ses camarades. Moi, j'avais pour témoin un jeune voyageur saxon qui occupait une chambre voisine de la mienne dans la Leipziger-strasse.

J'ai appris à Upsal quelque peu d'escrime. Mais je n'eus jamais qu'un goût fort mitigé pour ce belliqueux exercice et n'y suis point habile. A la première passe, l'épée de mon adversaire m'a fait une blessure au flanc droit, une petite blessure qui est déjà guérie, qui seulement m'a obligé à garder le lit pendant quinze jours.

Mon vainqueur est venu me voir poliment, mais froidement. 11 semblait dire en me regardant : « Pauvre chétif, qui a eu l'audace de croire qu'il pourrait résister à un officier prussien ! »

Mon hôtesse m'a témoigné une vive commisération, et pendant tout le temps que je suis resté confiné dans ma chambre, j'ai reçu les visites réitérées de plusieurs de mes voisins et de plusieurs autres Berlinois.

A vrai dire, ces visites souvent m'importunent, et quelquefois me- laissent une surprise désagréable. J'ai quilté notre île de Sollrœ dans un rêve d'imagination avec le désir de chercher, et l'espoir de trouver en différents lieux la Fleur de l'air, l'image idéale, soit dans la beauté de la nature, soit dans le mouvement des cités, dans l'organisation d'un état social, ou enfin dans de nobles manifestations de cœur. Si ce rêve était trop hasardeux, s'il ne peut se réaliser tel que je l'ai conçu, si dans le cours de mon voyage je ne dois découvrir rien qui vaille le charme de la terre natale, la douceur du foyer domestique, je voudrais, au moins, emporter un agréable souvenir des divers pays par lesquels je passerai, et je crains, malgré mon bon vouloir, de n'avoir en celui-ci qu'une impression fastidieuse ou fâcheuse.

Mon hôtesse est trésK)bligeante ; mais je ne puis plus m'attendrir au récit de ses infortunes conjugales qu'elle m'a si souvent répétées, tantôt avec des flots de larmes, tantôt avec des cris d'indignation.

Quelques fonctionnaires et quelques professeurs à qui j'ai été recommandé ont la bonté de venir s'informer de mon état, mais je ne trouve point en eux l'abandon naturel aux gens de notre pays. Us sont roides et guindés ; leur politesse ressemble à un acte de condescendance, leur entretien à une leçon.

J'ai en outre le malheur d'attirer près de moi un poète et un philosophe, qui m'étonnent tellement par leurs dissertations, que parfois je me demande s'ils se jouent de ma simplicité , ou s'ils n'ont point la tête quelque peu dérangée.

Le poète a entrepris de mettre en drame par ordre chronologique toute Thistoire du monde, depuis l'antiquité jusqu'à l'époque actuelle. 11 en est encore aux pharaons. 11 retrace rapidement^ dans quelques grandes tragédies, les principales phases de l'histoire grecque, de l'histoire romaine, et l'histoire d'Europe au moyen âge. Mais quand il en viendra aux temps modernes, il élargira son plan^ multipliera le nombre de ses pièces et de ses personnages. La Prusse aura naturellement, dans ce nouveau temple de mémoire, une grande place. Les principales pages de ses annales seront é(u(Mées avec un soin particulier, et l'on verra successivement apparaîlre sur la scène tous ses héros, depuis Albert I", qui constitua l'état primitif du Brandebourg en combattant contre les Wendes, jusqu'au prince Louis, qui mourut en combattant contre les Français.

J'ai demandé à ce nouvel historien dramatique ce qu'il pensait de Goethe et de Schiller.

— Ces deux écrivains, m'a-t-il répondu, ne manquaient pas d'un certain talent, et Ton doit reconnaître qu'ils ont assez réussi à mettre en relief quelques figures et quelques situations. Mais leur imagination est restée enfermée dans un cercle trop étroit. Ils n'ont pas dû comprendre Tidée féconde, l'idée humanitaire dont je serai le révélateur.

Merci ! Après cette belle déclaration, je n'ai pas osé prononcer le nom de Corneille, de Racine, -de Shakespeare» J'avais peur que le prodigieux prophète de l'idée humanitaire n'outrageât les poètes que j'aime.

Le philosophe, qui me fait de longues visites, a des convictions non moins superbes.

— En premier lieu, dit-il, la plus haute de toutes les sciences humaines est la philosophie; en second lieu, la plus mémorable de toutes les écoles philosophiques est l'école allemande» représentée par ciiiq hommes qui tous

appartiennent, au moins pour une portion de leurs œuvres, à la Prusse : Leibnitz, qui fut président de TAcadémie des sciences de ce royaume; Kant, professeur à Kœnigsberg ; Fichte, Schelling, Hegel, professeurs à Berlin.

Un jour, j*ai osé lui faire observer que la philosophie germanique me paraissait un peu obscure.

— Obscure! s'est-il écrié avec un accent de révolte, plaisantez- vous?

— Non. Votre illustre poète, H. Heine lui-même, a dit : « Quand un livre de philosophie paraît en Allemagne, j attends pour le lire qu*il soit traduit en français. »

— Heine était un méchant homme, qui se raillait de tout. Vous, qui avez de tout autres sentimenl^, vous ne craignez pas d'invoquer son témoignage. Vous souhaitez peut-être même, comme lui, que nos livres philosophiques soient aplatis par les laminoirs d'une traduction française. Quel singulier reproche! nos livres obscurs! Mais, monsieur, ils ne sont que trop clairs. Voilà leur défaut. Avec un peu d'attention, le premier venu comprendra la Théodicée,de Leibnitz; la Critique de la raison pure, de Kant; le Moi, de Fichte; Y Identité, de Schelling ; VIdéalisme objectif, de Hegel.

La philosophie n'est pas faite pour amuser les petites fîlles. On ne peut, sans la profaner, la mettre à la portée du vn^^i^. Les Français, qui ne respectent rien, comisoettent sans cesse à qui mieux mieux celte profanation. Ici, nous veillons sur Tarche sainte. Pour moi, je voudrais que les philosophes eussent, comme les anciens mages, une langue particulière exclusivement employée à formuler leurs axiomes.

J'espère que nous y arriverons. Je fais partie d'une société dont les œuvres quelque jour surprendront plus d'un savant. Là, nous composons des mots, nous inven ons des

tuurnurês de phrases, nous tissons des réseaux de verbes et d'adjectifs qui enveloppent notre pensée de telle sorte qu*elle échappe aux profanes, et que les plus subtils esprits ne réussissent pas même toujours à la saisir.

Nous pénétrons comme des mineurs dans un monde ténébreux, dans'le monde des systèmes. Le soleil, nous diton, est là qui brille sur notre tête. Mais nous ne voulons point de ce soleil qui luit pour tout le monde; nous descendons avec la lampe de notre imagination dans les profondeurs du moi et du non-moi, de l'être courant positif ei de Vêtre négatif, de \a nature naturant et de la nature naturée.

Pour stimuler noire zèle, pour entretenir notre émulation, nous nous créons de nouveaux problèmes dans les domaines de Tabstraction, et de temps à autre nous rédigeons des traités qui sont lus en assemblée générale. Dernièrement, j'en ai fait un qui a été lu ainsi, puis romis à un comité spécial, pour être particulièrement examiné, puis à Tun de nos présidents, si subtil et si pénétrant, que nous le regardons tous comme notre maître. Eh bien , monsieur, ce mémoire que j'avais écrit, il est vrai, avec un soin extrême, ni rassemblée, ni le comité, ni notre habile président, n'ont pu le comprendre. Quel triomphe pour moi ! pouvez- vous vous le figurer ?

Peux-tu te figurer, ma chère Stina, le plaisir que j*éprouve en de tels entretiens ? Je les ai écoutés à diverses reprises très-patiemment. C'en est assez. Je puis m'en éloigner sans regret, et je crois que |sans regret aussi je quitterai le royaume où Ton fait de si belles rencontres, le plus glorieux pourtant de tous les pays, disent les Prussiens ; je n'en doute pas. Glorieux par les armes : en un court espace de temps, quelles conquêtes il a faites ! Glorieux par la science : chacun ici doit étudier, chaque fonction-

naire doit avoir sou diplôme de maiidariii. Pour entrer dans une administration, il faut subir un examen ; pour obtenir de J' avancement, un autre examen ; à tous les grades un examen; sans cesse des examens, jusqu'à ce qu'enfin on aille dans Tautre monde, où Ton voit combien peu valent les diplômes conquis par tant d'examens.

Mais c'est certain : la Prusse est un jeune et ardent pays, exalté, pénétré du sentiment de sa force ; exalté par les souvenirs de son grand Frédéric, enorgueilli par ses rapides conquêtes et aspirant à en faire d'autres.

Oui ; et dans la douceur de mes rêves, je m'en vais cherchant un autre idéal.

Dresde, sur la terrasse de BruhL

Une longue et large esplanade, à laquelle on arrive par un royal escalier. Là des pavillons élégants, des cafés où le Tyrolien module ses Lieder alpestres, et le pifferaro ses canzonettes ; des allées où résonnent les cris d'une troupe d'enfants ; des bancs solitaires où le vieillard se réjouit de trouver une place au soleil ; des tilleuls qui étendent leurs rameaux sur des sentiers fleuris, où les amoureux répètent leurs doux aveux. De chaque côté de ces vastes jardins suspendus dans les airs comme ceux de Sémiramis, les hautes flèches des églises, les dômes des palais, les anciens monuments et les constructions modernes de cette cité saxonne ; l'Elbe qui la divise en deux moitiés et l'arrose dans toute sa longueur; plus loin lesplaines fécondes^ les villages des laboureurs, et à T horizon les coUines vaporeuses. C'est une scène d'un grand charme, à la fois attrayante et imposante.

3i LES VOYAGES DE NILS.

Dresde est, dit-on, la Florence du Nord. A Dresde, s'élèvent plusieurs édifices tf un très-beau caractère italien ; l'église catholique, bâtie par Ghiavari ; l'église protestante, dont la coupole est une imitation de celle de Saint-Pierre de Rome ; lesarcadesduZwinger, qui devait être une œuvre gigantesque du style de la Renaissance, et qui est restée inachevée. A Dresde, les souverains et les nobles ont été galants comme à Florence ; les électeurs et les rois de cette peuplade germanique plus puissants que lesMédicis; plus prodigues souvent et plus magnifiques. A Dresde, les arts et les lettres ont toujours [été particulièrement aimés et honorés.

Là, le gracieux Hengs, qui, par une sorte de prédestination, reçut à son baptême le nom de Raphaël, se convertit au catholicisme en peignant une Madone ; là, dans les derniers temps, Boettiger faisait ses savantes leçons d'archéologie ; Tieck écrivait ses poétiques romans ; Weber composait son Freyschûiz, et en s'inclinant vers la tombe modulait en notes mélodieuses cette triste et émouvante élégie qu'on appelle sa dernière pensée.

A Dresde est le palais japonais qui renferme une bibliothèque de 300,000 volumes, une riche collection de médailles, et une collection unique de porcelaines de Chine, du Japon et de Saxe. A Dresde, le fameux grun Cewoelbe, où scintillent le saphir, les diamants comme dans les contes des Mille et une Nuits ; à Dresde, est un autre assemblage de diamants plus précieux, celte merveilleuse galerie de Modène, où l'on voit les chefs-d'œuvre du Corrége, une des Vierges célestes de Murillo, et un tableau sans pareil, ce tableau divin de Raphaël, la Vierge Sixtine.

A Dresde aussi, par un de ces phénomènes que les poètes candidement admirent, et que les savants s'efforcent d'expliquer en de longues dissertations, à Dresde, le cli-

mat est plus doux que dans d'autres villes situées à la même latitude; au printemps, dans la cour du Zwinger,des centaines d'orangers refleurissent comme pour donner des couronnes nuptiales à toutes les fiancées de ce poétique pays, où, selon le proverbe populaire, les belles filles croissent sur les arbres :

In Sachsen Wo die schœne Msedchen Aufdie Baumenwaclisen.

Dans la vallée de TElbe, les paysans récoltent chaque année un excellent froment. Sur les collines, qui s'étendent le long de cette fertile plaine, la vigne chaque année mûrit.

Par un beau soir d'été, quand les rayons du soleil couchant empourprent les cimes des coteaux, illuminent les vitres des maisons, colorent les voiles des pêcheurs et répandent comme une poudre d'or sur les flots du fleuve superbe, quand la cloche de Téglise catholique tinte ïAve Maritty et qu'on entend vibrer dans la ville et dans les champs des voix harmonieuses, les gens qui ont voyagé disent qu'on pourrait se croire en pleine Italie, sur les bords de TArno.

Les gens qui ont voyagé aiment à revenir à Dresde et à y séjourner. Quand on a vu les musées de cette ville, on veut y retourner ; on veut aussi visiter ses environs, les rives de l'Elbe, les collines romantiques de la Bastei et Kœnigstein, miniature de la Suisse, et l'on se plaît à vivre au milieu du peuple saxon, un si excellent peuple industrieux et honnête, instruit et religieux, travailleur et économe, content de peu, modeste quoiqu'il appartienne à la plus célèbre race de l'Allemagne. N'est-ce pas un idéal de peuple ?

De cet idéal voici ce qui est advenu. Il y avait dans ce pays un doux et bon roi que ses sujets ont surnommé le Juste, et auquel, après ses malheurs, ils ont pieusement érigé un monument. Ce roi Frédéric-Auguste s'était allié à la France. Il lui resta fidèle quand toute l'Europe s'armait contre elle. Cette vaillante France étant vaincue, Frédéric- Auguste fut cruellement puni de sa fidélité. Les souverains auxquels il n'avait pas voulu s'associer le firent enfermer comme un malfaiteur. Les Prussiens scindèrent sans pitié son royaume. Ils voulaient lui enlever toute sa belle Saxe. Malgré leur impérieuse demande, ils n'en obtinrent que la moitié et ils convoitent le reste.

Un jour viendra peut-être où ils le prendront.

Stina, comme c'est triste de penser qu'il y a dans la vie des nations de telles avidités et de telles duretés. J'espère trouver en d'autres pays une destinée meilleure.

Vienne.

J'y suis. Voilà un peuple qui n'est point tourmenté comme le peuple prussien du désir d'accroître ses domaines aux dépens de son voisin, qui n'emploie pas ses loisirs à disserter sur ce qui se passe dans les lointains royaumes, qui n'a pas la prétention de corriger, par la justesse de ses recherches, les philologues et les historiens de l'Europe, ni de révéler aux philosophes le nouveau dogme qui doit confondre leur ignorance, un peuple humble et loyal, joyeux et religieux, le peuple viennois, qui dans le ménage des peuples a choisi la meilleure part.

Il s'abandonne tout simplement à sa bonne nature. 11 pense que, sans être ni riche ni puissant, il peut se faire

LES TOYAGES DE KILS. 57

une heureuse vie ; et, à le voir avec sa confiante physionomie, sa naïve gaieté, on doit le croire vraiment heureux. Le luxe de Faristocratie n'offusque point ses regards; les réformes sociales ne troublent point sa raison. Il ne s'effraye point du travail et il .use si bien de ses loisirs ! Ua verre de vin l'égayé. Une promenade au Prater le charme; une soirée à un petit théâtre le ravit.

J'ai loué une chambre meublée dans le Graben, une des rues les plus fréquentées de Vienne. De là, en me mettant à la fenêtre, je vois tout un monde d'ouvriers et de marchands accomplissant tranquillement sa tâche régulière. Les jours de fête, tout le même monde, hommes, femmes, enfants, parés, endimanchés, s'éparpillent de côté et d*autre, qui sur les glacis, qui dans les jardins des faubourgs, dans les cafés et au théâtre.

A côté de ma chambre habite un graveur nommé Walther, qui est pour moi comme un vivant exemple des qualités naturelles et du facile bonheur des Viennois.

Le matin, avant de prendre ses outils, Wallher savoure goutte à goutte une grande tasse de café. Puis il commence sa besogne et travaille sérieusement jusqu'à midi. Alors rien au monde ne le déterminera à faire un trait de plus. Il faut qu'il dîne à son aise, prenne de nouveau son café et fume paisiblement sa pipe. Cela dure deux pleines heures, après quoi, il se remet à l'œuvre. Mais quand la cloche de l'église voisine tinte V Angélus, adieu jusqu'au lendemain la pointe et le burin. Walther a fait sa journée. Walther veut jouir pleinement de sa soirée, s'en aller à la brasserie rejoindre ses amis ou, si le temps est beau, se promener avec sa femme et sa fille.

Sa femme est une brave créalure, trés-accorte et trèsoccupée de son ménage, un peu fière seulement de son talent culinaire.

Les Viennois ont, en général, un goût particulier pour les plaisirs de la table, et se vantent d'avoir considérablement perfectionné Tœuvre du chef d'office et celle du pâlissier. Le Wiener Kockbuch (le Livre du cuisinier viennois) est célèbre dans toute TAIlemagne. 11 n'offrait d'abord aux amateurs de cet autre gai-savoir que quatre cents recettes ; mais il a progressé comme l'humanité. Il en renferme à présent deux mille. On l'a réimprimé plus souvent que je n'ai vu réimprimer les œuvres de Goethe et de Schiller.

Madame Walther a fait une étude approfondie de ce livre classique. Sa modestie ne lui permet pas de le juger hautement, sans réserve. Hais à la façon dont elle en parle, on a tout lieu de croire qu'elle y a reconnu plus d'une imperfection, et, ce qui est certain, c'est qu'elle a certains procédés gastronomiques bien supérieurs à ceux qui sont décrits dans le fameux Kochbuch, Elle a aussi, la bonne madame Walther, des connaissances littéraires, pas très-étendues, mais très-positives. Elle a lu, et elle relit à ses moments de loisir les romans publiés au temps de sa jeunesse.

Une fois, pour complaire à sa fille, qui a des goûts plus nouveaux, elle a entrepris de lire les contes de Tieck, elle les a abandonnés.

— Non, dit-elle, non, ces histoires ne sont pas faites pour moi. Je n'entends rien à tous ces discours sur l'aN, sur la nature et les régions des étoiles. J'y renonce. Les tableaux de famille du vertueux Auguste La Fontaine, le siège de Vienne raconté par notre illustre madame Pichler, voilà ce qui me touche le cœur. Ces deux écrivains sont morts. C'est grand dommage. Personne ne les remplacera.

Le jour où je prenais possession de ma demeure, je rencontre sur l'escalier madame Walther, qui répond à

mon salut par une courtoise révérence ; le lendemain, son mari qui me dit dans son dialecte viennois plus doux que ceux du Nord : « Vous voilà, notre voisin : si nous pouvons vous être de quelque utilité, nous serons très-contents. »

J'ai été lui faire une visite pour le remercier de ses offres obligeantes. 11 m'a reçu simplement, sans embarras, sans prétention, avec cette politesse qui ne s'enseigne point, la politesse du cœur, la meilleure de toutes. Sa femme est venue s'asseoir près de nous, puis sa fille, une jeune et belle personne aux cheveux noirs, aux yeux noirs, à la taille élancée, fille unique un peu gâtée, et parfois un peu volontaire, mais vraiment charmante. Elle s'appelle Nathalie. Ce nom, après avoir été raccourci par plusieurs diminutifs, a fini par se réduire en ces deux syllables : Alie.

On ne m'a point demandé dans cette visite mon nom ni le nom de mon pays. Les Viennois croiraient manquer aux premiers devoirs de l'hospitalité s'ils adressaient de telles questions aux gens qu'ils reçoivent.

C'est moi qui leur ai dit d'où je venais, et lu aurais ri, ma chère Stina, en voyant la surprise de ces bonnes gens lorsqu'ils ont appris que j'étais Suédois. De leur vie ils n'ont été, dans leurs plus aventureuses excursions, à une demi-lieue au delà des faubourgs de Vienne, et ils n'ont pas consacré beaucoup de temps à l'étude de la géographie.

— Que c'est loin d'ici la Suéde! a murmuré d'un air pensif M. Walther.

— Oui, n'est-ce pas? m'a dit Alie, un pays au bout du monde, et si froid, si froid que rien que d'y songer cela fait frissonner; la moitié de l'année, une nuit noire sans interruption; pas le moindre rayon de soleil nulle part; dans les champs des masses de neige, des montagnes de glace plus hautes que notre cathédrale. Alors les paroles

qu'on prononce à quelque distance d'un cliaud foyer se gèlent en Tair, et pas un habitant ne peut sortir sans trouver à sa porte un ours blanc affamé, et c*cst une grâce de la Providence qu*il y ait là un si grand nombre de ces affreux animaux ; tout le monde peut se faire avec leurs peaux des vêtements. Voilà ce que m*a raconté mon amie Lia , qui a un oncle dans la marine, un grand voyageur.

Tandis que la gentille Àlie faisait ce tableau, en serrant l'une contre l'autre ses petites mains, comme si elle sentait une impression de froid , sa mère s'est rappelé un roman de madame Pichler où des Suédois tiennent une place assez brillante.

Cette réminiscence m'a aidé à réhabiliter ma chère terre natale. J'ai dit que nous n'étions point si malheureux qu'on le pensait, que nous avions aussi des champs de blé et des pommes de terre, et de magnifiques forêts. J'ai parlé de nos nuits d'hiver illuminées par les aurores boréales et de nos féeriques nuits d'été. J'ai fait la description de notre lac Silian et celle de Stockholm, notre merveilleuse capitale.

Walther et sa femme m'écoutaient en silence avec une grave attention. Alie, de temps à autre, me regardait du coin de l'œil, comme pour voir si je ne trompais pas son innocence par une fable d'enfant.

— C'est égal, dit-elle, en renversant d'un air de doute sa jolie tête, si ce que vous racontez est vrai, tout cela ne vaut pas notre ville de Vienne.

— Oui, ajoute bénignement M. Walther, j'espère que vous serez content de voir notre capitale et ses environs. Voulez-vous que nous y aidions un peu? Voulez-vous venir dimanche prochain avec nous au Prater?

Et j'accepte.

— Merci! me dit-on.

Trois bonnes voix me disent à la fois : Merci.

C*est bien moi qui dois remercier.

Vienne.

(Dimanche après-midi.)

L'établi du graveur avec ses ustensiles de travail recouvert d'une toile verte, les chaises nettoyées et rangées symétfiquement autour de la chambre.

Le modeste Wallher superbement paré : pantalon de nankin, gilet de velours à boulons de métal, redingote en drap marron, une cravate blanche, et un col de chemise dont les deux pointes s'élèvent jusqu'au dessus des oreilles. En Allemagne, on appelle ces deux pointes vatermœrder (des parricides); je ne sais pourquoi, si ce n'est parce qu'elles semblent menacer le ciel.

Madame jWalther, plus brillamment encore vêtue, une robe jaune, châle brodé, avec des coins de différentes couleurs et un bonnet chargé de pompons.

Alie a une simple robe en toile lilas, un chapeau de paille qui lui laisse le front découvert, un nœud de rubans à sa ceinture, une rose dans les cheveux.

Une image du printemps.

— Nous allons prendre un fiacre, dit Walther.

— Moi, réplique sa femme, qui tenait à garder sa liberté d'action, j'aime autant alle.r à pied.

— Et moi aussi, dit sa fille, probablement parce qu'elle pense qu'elle peut bien étaler au grand jour sa toilette.

Moi je n'ai nulle observation à faire. J'accepte la résolution delà majorité.

il LES VOYAGES DE NILS.

— Eh bien, s'écrie le docile graveur, allons à pied.

Nous parlons. Walther donnant le bras à sa femme, moi tout fier d'offrir le mien à la belle Alie.

Le ciel est pur, frais et tiède ; tous les ateliers, tous les . magasins de la ville sont fermés, tous les habitants en mouvement et la plupart se dirigent comme nous vers le Prater. Il faut que ce Praler soit bien grand pour contenir tant de monde.

Cest en effet une magnifique plaine enlacée dans un des contours du Danube, traversée par de longues allées. Dans celle du milieu, qui est la plus large, arrive une telle file de voitures qu'on n'en voit pas la fin ; anciens carrosses, nouveaux coupés ; équipages superbes et fiacres vulgaires, tout cela circule sur la même ligne, lentement, dans un ordre parfait.

M. Walther m'indique une modeste calèche attelée de deux chevaux très-simplement harnachés. L'empereur est là, suivant la file, comme le plus humble de ses sujets. Mais chacun le salue en silence avec un profond respect. Dans les allées latérales, caracolent les jeunes cavaliers, les élégantes amazones, et deçà, de là, se promènent les piétons. Pendant plusieurs heures, toutes les classes de la société sont ainsi réunies sur le même sol, à l'ombre des mêmes bois. Le Prater est la vallée de Josaphat où le dimanche ressuscite les populations ensevelies pendant la semaine dans les murs de Vienne.

C'est le peuple surtout qui se réjouit de cette résurrection ; et sur les vertes pelouses, et sous les dômes des marronniers, de tous côtés il trouve ce qu'il lui faut pour passer une heureuse journée : jeux de quilles et jeux de bagues, panoramas, cabinets de figures de cire, théâtres de marionnettes et la musique résonnant de toutes parts, musique des orchestres dans la salle de danse,

musique des joueurs de violon et des chanteurs ambulants.

— Voyez, me dit Waltlier, qui n'a pas étudié la géographie des régions lointaines, mais qui sait à merveille tout ce qui honore sa ville, voyez quelle animation, quelle fête et quel accord ! Cette masse de bourgeois, d'ouvriers se promenant gaiement avec les plus grands seigneurs de TAutriche. L'empereur au milieu comme un simple particulier, notre empereur béni. Les seigneurs et l'empereur s'en vont quand ils ont fait leur trajet habituel. Le peuple reste sur cette île. C'est à lui ; c'est son bien ; c'est sa joie.

Pour quelques kreutzers, il peut savourer ici une bière excellente ; pour quelques kreuzers assister à un spectacle parfaitement organisé selon ses goûts ; et sans qu'il lui en coûte rien, il jouira des beautés de celte vaste plaine arrosée par le Danube, de la verdure, des gazons, de l'arôme des fleurs, de la musique des flûtes, des clarinettes, et des voix humaines résonnant dans les airs avec les voix des oiseaux. Des gens qui s'y connaissent affirment que nulle part le sentiment de la musique n'est si général, ni si développé qu'à Vienne. Moi, je me plais à croire que nulle part on n'entend vibrer tant de notes harmonieuses.

Nos facteurs d'instruments sont trés-renommés, et nous avons des gloires musicales que le monde entier peut nous envier.

Dans notre cité de Vienne, Haydn a composé ses Oratorios, Cimarosa son Matrimonio segreto, Mozart son Don Juan et son Requiem, Hummel ses premières sonates, et Beethoven ses immortelles symphonies.

La musique est l'idéale expression des âmes pieuses et des joyeux esprits. Les Viennois sont religieux et gais, et ils aiment la musique.

Tandis que le digne Walther me parle ainsi d'un art qui

est en réalité très-répandu dans toute rAutriche, la gracieuse Alie penche la tête vers un orchestre qui joue la valse de Freyschûtz, Je lui demande si elle veut danser.

— Merci, me répond-elle d'un petit ton mélancolique. Vous ne savez pas que je suis fiancée. Mon fiancé est absent ; je ne dois pas danser sans lui. Puis elle se met à chanter quelques vers d'un vieux chant populaire :

Mein Schatz ist auf die Wanderscbalt hin *.

— Ah ! s'écrie en riant Walther, si elle se met à parte de son Schatz, vous en avez pour longtemps, et elle est dans le cas de vous dire; la petite scélérate, que j'ai été féroce envers elle et envers lui. C*est vrai qu'il avait asseï bien appris son état de graveur, et qu'il désirait se marier tout de suite. Mais moi, je voulais qu'il fît, selon les invariables lois de [nos anciennes corporations, un voyage en pays étranger pour se perfeclionner dans sa profession.

Alie regarde son père d'un air triste, et de nouveau chante :

Mein Schatz ist wandern, kumrat nimmerin's Haus^.

— Ta, ta, ta, il reviendra, ton Schalz, il reviendra ayant vu le monde, ayant fait plus d'une utile expérience, trèscontent après avoir parcouru diverses contrées, de rentrer dans notre bon pays d'Autriche, et très-heureux d'épouser mademoiselle Alie. Si j'avais voyagé comme lui, je serais sans doule devenu plus habile et peut-être aurais-je essayé de faire quelque belle gravure. Celait mon rêve

* Mon bon ami est en voyage.

' Mon bon ami est parti. Il ne reviendra plus à la maison.

quand je faisais mon apprentissage. Parfois encore, à mon vieil âge, ce rêve me saisit lorsque je regarde les œuvres des grands maîtres, les gravures sur bois d'Albert Durer, les gravures à l'eau-forte de Rembrandt, mes yeux sont éblouis, mon cœur tressaille, j'éprouve une sorte de frémissement dans tout le corps, je voudrais tenter d'imiter ces belles images. Mais non, je ne réussirais pas, je ne suis qu'un pauvre faible artisan.

Je dois me résigner à ne graver que des devises et des armoiries. Mon devoir est d'accomplir celte tâche patiemment, dignement, et mon honneur de mériter Testime de ceux qui veulent bien se fier à mon travail. Dernièrement, j'ai fait pour le prince Dietrichstein une planche de blason dont il a été très-content. C'est un de mes clients, ce noble prince. J'en ai d'autres encore que je réserve pour ton amoureux Franzl. Il reviendra. Sois tranquille. En attendant, tu peux bien, si cela te plaît, danser un instant dans cette salle avec M. Falk. Je n'y vois aucun inconvénient.

Mais Alie a la mémoire des chants populaires et dit d'une voix grave :

Mein Herzerl ist treu ; is a Schlussel dabei

Und a einziger Bua hat den Schlussel dazu

Treu bin i treu bleib i treu habe i im Sinne

Treu bleib i mein Schatzerl in Frankfurth und Wien *.

—Elle est insupportable ! s'écrie le graveur. Allons prendre du calé, cela vaudra mieux que d'écouter ses chansons.

Nous nous asseyons au coin d'une petite table, sous les

* Mon cœur est fidèle. Il est fermé à clef, et un seul garçon en a la ciel. Fidèle je suis, fidèle je reste, fidèle dans mes sentiments à mon ami, fidèle je serai à Francfort et à Vienne.

rameaux verts d'un marronnier. Madame Wallher, après avoir dégusté ce qui nous est servi, déclare que "c'est excellent, M. Walther tire de sa poche une pipe en racine de buis, et la remplit d'un fin tabac de Hongrie. Alie, qui craint de l'avoir chagriné, lui fait toutes sortes de câlincries, et moi qui cherche partout quelque idéal, je crois avoir trouvé un idéal de bonnes gens.

Vienne.

La ville où demeurent ces bonnes gens ne ressemble, dit* on, à aucune autre. Je le crois. Les Autrichiens, qui sont surtout occupés du désir de bien vivre, la considèrent comme un paradis terrestre. « La route du paradis est étroite, disait un jour un de nos prédicateurs ; on n'j arrive point en carrosse. »

A celui-ci, on arrive parfaitement en carrosse, en voiture de gala, en Ëilwagen. Il est gardé cependant par plusieurs enceintes. D'abord un mur en briques construit à l'extrémité du territoire de Vienne par mesure de précaution contre les contrebandiers et les malfaiteurs, puis une ceinture de trente -quatre faubourgs, puis la ceinture des glacis revêtue à présent d'un vert gazon et parsemée de jolies habitations, puis la ceinture des remparts démolis, aplanis et transformés en promenades comme un joyau enchâssé dans un cercle d'argent, d'or et d'émeraude ; au milieu de ces enceintes est le berceau de la monarchie autrichienne, le cœur des duchés, la résidence de l'empe reur.

Avec ses trente-quatre faubourgs, Vienne occupe un immense espace, aussi étendu, dit un géographe, que celui

de Pékin. La cité, proprement dite, est fort restreinte. Ses rues sont étroites, ses maisons hautes, et l'on n'y compte pas plus de 70,000 habitants. Mais là sont les richesses et les gloires de l'empire, les plus puissantes maisons de commerce, les plus admirables manufactures, les plus précieuses collections d'œuvres d'art et de science ; l'Imprimerie, que l'on cite comme une institution incomparable ; le Burg, Tancien château des souverains, les palais des plus grands seigneurs de l'Europe, et enfin la cathédrale de Saint-Étienne, cet admirable monument de l'architecture gothique, ce merveilleux sanctuaire. Ses colonnes, ses ogives semblent avoir été taillées, ciselées, dentelées par des mains de fées, et sa flèche s'élance vers le ciel comme une ardente pensée de foi. Au pied de ses autels, les empereurs viennent recevoir des mains du prêtre leur couronne. Sous ses voûtes ont retenti tous les chants de gloire et tous les chants de deuil de l'Autriche.

Il y a environ un siècle et demi, du haut de cette cathédrale, on voyait au loin se dérouler les innombrables légions des musulmans qui venaient de nouveau assiéger la cité chrétienne. Du haut de cette cathédrale flamboyaient les signaux de détresse. Dans ce siège terrible qui dura prés de deux mois, dans les angoisses d'une vaillante population cernée, affamée, et chaque jour décimée par des hordes féroces, cette cloche sonnait le tocsin, annonçait l'heure de l'assaut, appelait les citoyens sur les remparts. Puis, le jour vint où on l'entendit vibrer et sonner à toute volée.

C'était le jour de la délivrance, le jour où les Turcs fuyaient éperdus devant les bataillons de Sobieski et du duc de Lorraine; jour à jamais mémorable! prodigieuse victoire! Déjà les Turcs étaient en Hongrie; ils possédaient la forteresse de Bude; ils maîtrisaient le cours du Danube. S'ils avaient réussi à s'emparer de Vienne, ils se répan-

daient à travers rAllemagne, et qui sait où ils se seraient arrêtés ! La Pologne et l'Autriche ont préservé l'Europe de cette formidable invasion.

L'Europe ne s'en est pas longtemps souvenue.

J'éprouve un intérêt extrême à visiter les monuments de l'ancienne cité, et un très-grand plaisir à parcourir ses rues. Elles n'ont point la rigide et monotone régularité de celles de Berlin. La plupart sont au contraire étroites, tortueuses, assombries par de hautes maisons, mais trèsanimées. A tout instant j'y découvre une scène curieuse. Toi, qui as mieux étudié la géographie que madennoiselle Alie, tu sais, ma^ chère Slina, que l'empire d'Autriche est un assemblage de plusieurs États fort dissemblables. Dans la capitale de cet empire, sans cesse on voit passer des gens de ces différents pays : Bohèmes, Hongrois, Dalmates, Tyroliens, Italiens, avec leurs divers costumes et leurs divers types de physionomie.

Dans chaque quartier apparaissent des Valaques, des Grecs, des Arméniens. Vienne est un des grands points de jonction du nord et du sud de l'Europe, et par le Danube et par Triesle, en communication directe avec l'Orient.

Souvent aussi, dans mes promenades, je rencontre des Turcs et je songe en les regardant aux révolutions des choses de ce monde. Ces descendants de la race audacieuse, belliqueuse, insatiable, qui par le fer prétendait asservir l'Europe, ne se rappellent pas, ou ne savent peut-être même pas que deux fois en deux siècles (1529-1683) leurs sultans terrifièrent cette ville impériale. Ils arrivent dans cette ville comme de simples bourgeois, avec un passe-port qu'ils soumettent humblement à la vérification de la police autrichienne. Une partie de leur journée est employée à traiter quelques affaires de négoce ; une autre à fumer isolément leur pipe sur le seuil d'un café.

Mais ce qui me plait le plus, c*est laspect de la population viennoise, si, polie et si riante. Partout une expansion de gaieté naturelle et nulle apparence de misère.

Le peuple de Vienne n*a pas eu pourtant, que je sache, le bénéfice d'une loi agraire. Il y a ici des familles énormément riches, et d'autres qui ne possèdent pas un denier. Mais personne ne paraît trop riche, ni personne trop pauvre. Tout le monde a l'air content.

— Oui, me dit Walther, quand je lui communique mon impression, les Autrichiens ont un heureux caractère. Ils veulent se rendre, autant que possible, la vie agréable et ne se font point d'inutiles soucis. J'entends dire qu'il y a des peuples qui veulent examiner, contrôler et régler euxmêmes l'administration de leur pays. Si cela leur plaît, j'en suis charmé. Mais on prétend que souvent par là ils en viennent à d'âpres discussions, à des scènes violentes, quelquefois à des révolutions. Le nôtre ne se donne pas tant de peine. Il abandonne tranquillement la gestion de ses affaires à son gouvernement et n'en a nul regret. Au contraire, il s'en réjouit et par une raison bien simple.

Le temps que nous passerions à nous disputer, peut-être fort désagréablement, sur des questions que nous ne sommes pas aptes à résoudre, chacun de nous peut l'employer à faire utilement sa besogne. Je me rappelle avoir gravé pour le descendant d'une ancienne famille allemande cette devise : Ich diene (Je sers). Elle paraît bien humble cette devisé nobiliaire. Moi, je la trouve iière et digne, et je pense que chaque homme devrait se l'appliquer. D'une façon ou de l'autre, par les armes, par la science, par le labeur agricole ou le labeur industriel, pauvre ou riche, petit ou grand, chaque homme, en effet, doit servir, et ceux-là sont vraiment de bons serviteurs qui, au lieu de s'aventurer dans une entreprise trop difficile pour leurs facultés, s'ap-

pliquent à la lâche qu'ils peuvent honnêtement accomplir. Ainsi parle ce philosophe qui a eu aussi ses rêves de jeunesse, ses effervescents désirs d'artiste, et qui se borne à graver des cartes de visite, des inscriptions et des plaques de blasons.

Et Alie! je lui raconte aussi Témotion que j'ai ressentie en pénétrant sous les voûtes solennelles de Saint-Étienne, dans les cryptes de l'église des capucins, où sont les tombeaux des empereurs, en visitant les galeries du vieux Burg et celles de quelques maisons princières, ouvertes librement aux étrangers. Je lui exprime le plaisir que j'éprouve à errer dans les rues de Vienne, à m'arrêler sur la Bastei, à contempler du haut de ce rempart la magnifique plaine sillonnée par les flots du Danube, animée parles quatre cent mille habitants de sa ceinture de faubourgs, embellie par les forêts du Prater et les jardins de Schœnbrunn, illustrée à jamais par sa chapelle de Kahlenberg, d'où Sobieski, après avoir pieusement entendu la messe, descendait avec ses vaillants bataillons vers le camp de Kara-Mustapha.

Alie m'écoute en riant, puis frappe Tune contre l'autre ses petites mains et s'écrie :

— Voilà ce qui prouve bien qu'il n'y a pas au monde «ne ville comparable à notre ville de Vienne. Plus vous la connaîtrez, plus vous l'aimerez. Vous vous y marierez e^ vous y resterez. Moi, je me marierai avec Franzl dès qu'il sera revenu, et le dimanche nous irons nous promener ensemble, tantôt au Prater, tantôt dans le parc de Laxenbourg ou dans la vallée de Briel. Ce sera délicieux:

Un soir, comme j'étais assis près d'elle, tandis qu'elle préparait de ses doigts menus des sandwiches très-appétissantes, tandis que sur la table sa mère rangeait symétriquement sucrier, tasses, théière, et que Walther ayant fini sa journée se délectait à fumer sa pipe ; tout à coup.

elle me dit avec le petit ton caustique qu*eHe prend quelquefois et qui lui va très-bien ; — Voyons, pensez-vous au mariage que vous devez contracter ici dans cette capitale que vous aimez et non point dans votre pays de Suède, qui est un vilain froid pays de neige, quoique vous ne veuillez pas l'avouer? Avez-vous dessiné dans votre cœur l'image de rheureuse personne à laquelle vous donnerez votre nom et votre bien de Dalécarlie? Répondez.

— Alie! Alie! s'écrie la mère, comment oses-tu questionner ainsi notre jeune voisin? C'est inconvenant.

— Mais, réplique Alie, je lui parle de mariage. Cela ne peut être inconvenant puisqu'on m'en a tant parlé.

Puis, se retournant vers moi, elle ajoute : — Allons, faites vos confidences. Apprenez-nous comment vous vous représentez madame Falk. Jeune. C'est entendu. Belle! Assurément. Mais quel genre de beauté? Brune ou blonde?

— Vous voulez, dis-je, que je vous révèle le secret de mes rêves?

— Oui, oui.

— Vous le voulez. Eh bien, écoutez.

Alors je me place en face de la curieuse Alie, je la regarde et je fais son portrait. D'abord elle hésite à se reconnaître, mais quand je désigne la couleur de sa robe et celte de sa ceinture, elle ne peut plus douter de mon intention. Enfin, je signale encore comme un agrément particulier une petite tache noire à la joue gauche. AHe a cette tache.

Son père rit en fumant sa pipe. Sa mère lui dit d'un ton de bonne humeur :

— C'est bien fait, petite indiscrète. Tu ne te plaindras pas. Tu l'as voulu.

— Vous vous moquez de moi, me dit Alie en me menaçant du bout du doigt. C'est très-mal de répondre par une plaisanterie à un sincère témoignage d'intérêt. Mais vous

aurez beau faire, nous vous marierons à Vienne, j'en suis sûre, et vous bénirez votre sort. Je n'en ai pas le moindre doute. Si vous saviez comme on aime bien à Vienne, et quelles touchantes histoires d'afTection et de fidélité nous avons dans notre pays! Voulez-vous que je vous en raconte

une?

— Vous me ferez grand plaisir.

— La voici :

Au bord de la forêt, sous les verts rameaux d'un chêne, un jeune homme serrant dans ses mains les mains de sa fiancée, lui dit : « U faijt que je voyage pendant sept ans; il faut que je parte. Dans sept ans, viens m'attendre ici. »

Les sept ans sont écoulés. La jeune fille retourne vers la forêt et s'assoit sous les vîsrts rameaux du chêne. Elle regarde avec inquiétude de tous côtés, et elle voit venir un chevalier dont la figure est entièrement cachée sous la visière de son casque.

« — Jeune fille, lui dit-il, que fais-tu là toute seule, et pourquoi sembles-tu pensive et triste?

(( — J'ai bien raison d'être triste. Aujourd'hui j'attendais mon fiancé, et il ne revient pas.

« — Je le connais, ton fiancé ; il ne reviendra plus, il est marié bien loin d'ici. Que lui souhaites-tu pour sa trahison?

u — Je lui souhaite autant de douces tieures qu'il y a de gruus de sable sur les rivages de la mer, autant de bénédictions qu'il y a d'étoiles au ciel. »

Le chevalier tire de son doigt un bel anneau d'or, et le donnant à la jeune fille :

(( — J'ai voulu, dit-il, mettre ta douceur à l'épreuve. C'est moi qui suis ton fiancé. Fidèle je suis parti, fidèle je reviens. »

— Qu'en pensez-vous, me demande Alie ; n'est-ce pas une très-intéressante légende ?

LES VOYAGES DE KILS. 5j

— Très-intéressanle. Mais je dois vous dire que je la connaissais. Nous en avons une en Suède exactement pareille.

— C'est sans doute quelque voyageur suédois qui, l'ayant apprise en Allemagne, Taura traduite dans votre langue.

— Assurément, les Suédois n'étant pas capables d'avoir par eux-mêmes une poétique idée.

— Ne vous moquez pas de moi, ou je vous refuse cetle délicate tartine que j'avais préparée pour vous.

— Quelle menace ! vous me failes frémir. Je demande grâce. Vous me verrez humble et soumis comme un enfant.

— Très-bien. Je veux vous raconter une autre légende que vous n'avez peut-être pas encore entendu narrer en Suède.

Dans vos promenades autour de Vienne, vous avez remarqué un joli monument gothique qui de loin ressemble à une chapelle et qu'on nomme la Pileuse à la Croix. Il y a longtemps, longtemps, à l'endroit où s'élèvent, vers le Wienerberg, ces colonnettes et ces arceaux, un matin Norbert de Hochstein et Clara de Waldsee se disaient un tendre, un solennel adieu. Tous deux s'aimaient et tous deux voulaient se marier. Mais avant d'accorder sa sanction à cette union, le père de Clara, condamné par de vieilles blessures à rester dans son château, exigeait que Norbert fit une expédition en terre sainte avec les croisés. Noibert partit avec une religieuse pensée. 11 espérait accomplir noblenient'sa mission et revenir avec une palme de Judée près de sa chère fiancée.

Quelques années après, des pèlerins apportaient au manoir de Waldsee deux étendards turcs conquis en un sanglant combat par le jeune comte de Hochstein.

Clara serra sur son cœur ces éclatants drapeaux. Son

5i - LES VOYAGES DE INILS.

père lui dit qu*eUe en ferait son voile nuplial s'il vivait assez longtemps pour assister à son mariage, et que, s'il mourait avant le retour de Norbert, il désirait être enseveli dans ces bannières enlevées aux infidèles.

Et le vieux seigneur mourut, et il fut enterré comme il l'avait demandé dans son glorieux linceul.

Clara, qui, quelque temps auparavant, avait déjà perdu sa mère, resta seule, faisant de bonnes œuvres, piiant et sans cesse songeant au jeune croisé. Un jour, on apprit qu'il était mort. On ne savait comment annoncer à la malheureuse orpheline ce malheur. Le chapelain seul osa se charger de cette pénible tâche.

Clara Técouta en silence, le regardant avec des yeux effarés. Puis, lorsqu'il eut achevé son récit, elle lui dit:

« — Vous voulez éprouver mon courage. Vous me trompez. Norbert n'est point mort. Non. Il m'a promis de revenir, et jamais il n'a manqué à sa parole. Il m'a promis de me rejoindre sur le Wienerberg. C'est là que je dois aller l'attendre. Theure bénie où il arrivera ! Les princes et les prélats iront à sa rencontre, et l'on fera de grandes fêtes pour célébrer noire mariage. Mon père y sera, et ma mère, qui ne m'a plus embrassée depuis si longtemps. »

La douce Clara était folle.

Le lendemain, tout le monde put la voir dans sa pauvre vie de folle.

Elle allait sur le Wienerberg, portant son rouet et sa quenouille ; elle s'asseyait au pied des arbres et se mettait à filer. De temps à autre, elle se levait, regardait du côté de l'Orient, baissait la tête tristement, puis se remettait à son travail.

Parfois, quelques-uns de ses vassaux ou de ses servi-

leurs s'approchant d'elle avec une tendre commisération lui disaient : « Pourquoi donc voulez-vous tant filer? »

Et elle répondait : « Ne le savez-vous pas? N'entendezvous pas mon rouet qui siffle, qui rit et qui chante :

« File, file les fibres du chêne dont on tressera la corde de Tare pour frapper Tennemi de noire Dieu.

(( File, file la blanche soie dont on tissera Técharpe du vaillant chevalier.

(( File, file le lin des champs, dont on fera mon voile de noce.

« File, file la chaude laine pour les enfants des pauvres qui grelottent pendant Thiver.

« File, file le rude chanvre pour en faire le drap mortuaire.

« Le ciel est noir. Les arbres soupirent. Les ruisseaux pleurent; Torftge gronde; Thirondelle rassenable ses petits.

« File, file ton dernier vêtement. »

Le soir, elle se levait, regardait de nouveau du côté de rOrient, puis prenant son rouet et sa quenouille se retirait en disant : Pas aujourd'hui; demain sans doute.

Plusieurs fois, quand elle sortait de son château par le mauvais temps, ses domestiques avaient essayé de la retenir. Mais alors, elle leur disait : Laissez-moi aller sur le Wienerberg. C'est là que Norbert m'a dit adieu. C'est là qu'il doit me retrouver.

On avait pour elle une telle pitié et un tel respect, qu'on n'osait l'arrêter.

Cependant, elle s'affaiblissait visiblement, et bien des gens disaient qu'elle avait au cœur un mal dont elle ne pouvait guérir.

Un jour, comme elle était à sa place habituelle, tout à coup elle entend résonner des trompettes. Elle se lève.

elle regarde : des casques, des cuirasses brillent au soleil. Des banderoles se déroulent à la pointe des lances. Des acclamations retentissent dans les airs. C'est une troupe de chevaliers qui revient triomphalement de la croisade.— « Norbert! Norbert ! » s'écrie Clara dans un indicible transport de joie.

Hais Norbert n'est pas là. Les chevaliers s'éloignent, et personne ne répond à l'appel de l'infortunée.

Elle retourne à son rouet. Elle le fait d'un coup de pied tourner rapidement, sifller et chanter :

« File, file, dit-elle, ton dernier vêtement. »

Puis, soudain, elle frissonne, pâlit, tombe pour ne plus se relever, et ses doigts étaient encore attachées au fil de sa quenouille, et ses lèvres murmuraient : « Norbert! Norbert! »

— Voilà, dit Alie, en finissant son récit, voilà comme on aime en Allemagne.

Mais n'aime-t-on pas ainsi partout ? Ces légendes, racontées par la fille du graveur, me paraissaient charmantes. Mais, en Suéde, ma chère Stina, nous en avons d'autres non moins intéressantes dans nos recueils de Sagas, dans nos Folkvisor. On proclame très-justement la beauté des Viennoises, mais on peut bien justement aussi vanter celle de nos Flickares.

Quelquefois, en regardant ma jolie voisine de Vienne, je pense à notre petite voisine de SoUroe, à la gentille Ebba. Ses yeux ne sont pas noirs et brillants comme ceux d'Alie, mais si bleus et si ingénus! Près de moi, réclat et le reflet du soleil d'Orient; là-bas, le pur azur de notre ciel suédois, la douce teinte du vergiss-mein-nicht, épanoui au bord de nos ruisseaux; peut-être, comme tu l'as dit, la fleur de l'idéal, la vraie Flor del aire, que je m'en vais cherchant si loin.

Vienne...,

Depuis mon arrivée ici, chère Stina, j'ai vécu dans une almosphère de poésie allemande; poésie des traditions chevaleresques et des paisibles scènes de la vie bourgeoise, poésie du travail et de la rêverie, poésie de la nature et du foyer.

J'ai maintenant un nouvel ami qui m'entraîne dans une nouvelle région. Cest un jeune Italien, nommé Paolo Dolini, que j ai rencontré au restaurant où je vais ordinairement dîner, et dans un cabinet de lecture où je vais souvent passer la soirée.

Comme il a vu que j'étais étranger, il m*a fort courtoisement offert ses services. Comme il connaît très bien Vienne et qu'il est instruit, il m'a donné, sur divers établissements de cette ville d'excellentes indications et m'a conduit d'une façon très-agréable dans des bibHothèques et des musées.

Nous en sommes venus ainsi à nous voir souvent et longuement. D'abord il m'a séduit par l'intelligente expression de sa physionomie et par sa politesse. Il était d'une complaisance extrême. Il m'écoutait avec une attention parfaite quand je lui confiais mes goûts littéraires, et il semblait s'intéresser particulièrement à mes rêves de voyage. Peu à peu, il m'a amené à d'autres entretiens. Il s'est mis à traiter des questions auxquelles, jusqu'à présent, j'étais resté fort étranger : questions de finances, de constitution, de politique.

Un jour, comme il développait une de ses idées favorites, tout d'un coup, il devint si âpre, si violent, que j'en fus tout surpris et un peu révolté. Il remarqua mon im-

pression, s'excusa de sa vivacité et reprit sa dissertation en termes plus modérés. Le lendemain, pourtant, nouvel élan impétueux. Déjà, j'en étais moins effarouché, et par ma débonnaire attitude j'encourageais son ardeur. Je l'ai si bien encouragée, que maintenant je ne peux plus la réprimer.

Quand nous sommes assis Tun à côté de Tautre dans notre cabinet de lecture, ou à la table de notre restaurant, il ne me parle que des œuvres d'art et de littérature de l'Aulriche, de Mozart, de Beethoven, des tragédies de Griilparzer, des poésies lyriques de Zedlitz. Quand nous nous promenons dans les rues, il baisse la voix comme s'il craignait d'attirer par un accent trop sonore l'attention des passants. Mais quand nous sommes seuls dans sa chambre ou la mienne, fenêtres et portes closes, il ne se contraint plus, et il a une violence de langage qui me diagrine.

Ce qui me fait surtout de la peine, c'est la manière dont il parle de ce pays pour lequel j'éprouve une si vive sympathie. H est du Milanais, par là, sujet de TAutriche, mais un sujet très-rebelle.

— Dans cette ville qui vous plaît, me disait-il un jour, dans cet empire qui vous apparaît peut-être heureux et attrayant, moi je ne vois que des niais et des tyrans, un peuple ignare et rétrograde, sans idées, sans élan, sans vigueur, et d'abominables despotes qui, par tous les moyens possibles, s'efforcent de le maintenir dans l'ignorance, l'inertie et le sensualisme, pour le mener à leur guise, comme un troupeau de moutons.

Dans notre douce demeure de Sollroe, nous n'avons Jamais songé, ma chère sœur, à ces grandes questions gouvernementales qui doivent au plus haut degré occuper l'intelligence.

Parfois noire excellent père, après avoir parcouru quelques journaux de Stockholm, nous disait en les rejetant pêle-mêle sur la table : « Aimer son roi, respecter ses ministres, obéir aux lois, payer ses impôts, travailler selon sa condition et se réjouir de son repos, tel est le devoir, et telle est la récompense du bon citoyen. Que chacun melte Tordre dans sa maison, et Tordre sera dansTÉtat. »

Nous en étions à cet enseignement, et nous n'en concevions pas un autre. Mon ami Paolo m'a interrogé, et je Tai vu stupéfait de mon ignorance.

— Quoi ! s*est-il écrié, vous ne comprenez pas vousmême ce qu'il y a de distance infinie, de profondeur cTabîme entre le régime de l'absolutisme et le régime constitutionnel? Sachez donc que le premier corrompt, dégrade, écrase tout ce qui lui est soumis, tandis que Tautre, au contraire, fait éclore tous les talents et propage toutes les vertus.

Alors il s'est mis à développer Tidée qui le passionne, et il m'a dit :

« Si vous avez le bonheur de passer quelque temps en France et en Angleterre, ne manquez pas cette occasion d'acquérir de précieuses connaissances. Appliquez-vous à l'examen des rouages et du mécanisme de cette magnifique invention qu'on appelle le système constitutionnel. Voyez comment on prépare et comment on fait une élection. Quelle fermeté de caractère, quelle droiture de jugement dans les assemblées qui accomplissent cet acte national! »

Ceux qui ont le privilège de nommer les députés ne peuvent se laisser émouvoir dans le senliment de leur mission, ni par une alliance de famille, ni par une prévention, ni par une vanité, ou une ambition personelle. Ils ne pensent qu'à faire scrupuleusement leur devoir. Ceux qui sont élus ont la même fière indépendance et le même

()'l LES VOYAGES DE NILS.

désintéressement. La lâche qui leur est confiée excite leur émulation. Le désir de rédiger de bonnes lois enflamme leur ardeur. S'ils diffèrent l'un de l'autre sur certains points, ils sont également passionnés pour le bien public. Ceux qui soutiennent et ceux qui combattent les mesures du pouvoir exécutif, tous patriotes. Sous Tempire des vieilles institutions, qui heureusement touchent à leur fin, on n'avait point Tidée d'un tel élan, ni d'une telle universalité de patriotisme.

Etudiez les lois sur la presse, les règlements des assemblées législatives et, ligne par ligne, les nouvelles ; chartes. Un seul paragraphe de ces chartes, s'il est, i comme on le dit, faussement interprété, suffit pour bouleverser tout un royaume.

.Après cela, si vous vous sentez la faculté de composer de virulents mémoires, de parler en public, de vous signaler par un toast bruyant dans un banquet populaire ou par de longs discours dans une réunion parlementaire, faites- vous admettre dans la corporation des avocats.

Dans le mouvement des peuples modernes, les avocats sont les hommes par excellence : les prophètes d'Israël, les Gracques de la république romaine, les régulateurs de l'opinion, les défenseurs de la patrie, les pilotes du navire de rÉlat. Ils font et défont les ministres. Us deviennent ministres eux-mêmes, et quand ils tombent du ministère sans espoir d'y remonter, ils annoncent an peuple que la patrie est en danger et que le moment est venu où il doit faire une glorieuse révolution.

Telles sont les réflexions de mon ami Paolo. Il est probable que je n'en userai guère. Je ne me sens nulle aptitude à prendre part au gouvernement du peuple, et pas la moindre envie de m'associer à une révolution.

A chacun de nous sa tâche selon ses facultés. Si, en

vertu des lois de la métempsycose, je devais, après ma mort, rentrer en ce monde, dans le corps d'un oiseau, et, s'il m*était permis de choisir, je ne voudrais pas être le pétrel qui se berce sur les vagues soulevées par la tempête, ni l'aigle qui plane dans les airs, ni Je condor qui étend ses grandes ailes à la cime des Andes, mais l'humble rouge-gorge qui égayé les laboureurs en leur chantant sa chansonnette, et, l'hiver, trouve un refuge à leurs foyers.

Vienne.. .

Un soir, comme je rentrais chez moi, après avoir passé une parlie de la journée avec mon ardent Italien, j'ai rencontré Walther fumant sa pipe sur le palier.

— Monsieur Falk, m'a-t-il dit, tout le monde dans la maison est couché. A cette heure, je le suis aussi habituellement. Je vous ai attendu pour vous donner un avis qui peut vous être utile. Vous savez comme ici la vie est agréable et facile. Nous avons un gouvernement vraiment paternel qui se réjouit de notre joie, et qui, jamais, n'affligera un bon citoyen par une injustice, mais qui surveille strictement ceux qui inspirent quelque défiance, et l'on affirme que notre police de Vienne emploie à ce service un grand nombre d'agents secrets.

Hier, j'ai remarqué un individu qui se promenait devant notre maison, comme s'il devait y faire quelque observation particulière.

Aujourd'hui, ce même individu est entré dans mon atelier pour me montrer le dessin d'un cachet qu'il désirait, disait-il, faire graver. Mais là n'était pas sans doute le vrai

motif de sa visite. Il s'est mis à me parler de vous avec une insistance dont j'ai été frappé. II m'a demandé si je vous connaissais depuis longtemps, si je vous voyais souvent et quelles étaient vos habitudes.

Mes réponses étaient faciles, et ma femme, qui assistait à cette sorte d'interrogatoire que nous ne pouvions esquiver, s'est empressée, comme moi, de vous louer ainsi que vous le méritez. Alors cet homme nous a adressé d'un ton plus résolu, comme s'il avait le droit de commander, une autre série de questions sur un jeune Italien qui est fréquemment avec vous.

A cela nous n'avions rien à répondre. Nous ne connaissons pas cet Italien. Mais à présent je crains qu'il ne soit dans une position suspecte. Comment? pourquoi? je ne sais et n'ai point à m'en occuper. S'il est ici mal noté, vous pourriez vous compromettre par votre liaison avec lui. Voilà ce qui m'a donné du souci, et voilà Qe que j'ai voulu vous dire. Excusez la liberté que j'ai prise. Bonsoir. Il y a longtemps que je ne me suis couché si tard.

A ces mots, l'honnête graveur m'a serré la main et moi naturellement je l'ai bien remercié de son affectueuse sollicitude. Tout seul ensuite, en réfléchissant à ses observations, j'ai pensé qu'il avait raison ; et je pouvais sans regret diminuer la fréquence de mes rapports avec Paolo, car souvent il me causait une impression désagréable par l'aprêté de ses discours.

Pour le lendemain, il. m'avait invité à dîner avec quelques-uns de ses amis. Je résolus de renoncer à cet engagement. Le matin, j'étais très-affermi dans cette décision, et je cherchais le moyen de l'annoncer à Paolo de la façon la plus polie , quand soudain , je le vis entrer dans ma chambre tout pimpant et tout radieux.

— Buonoyiorno! s'écria-t-il avec son vif accent national,

caroamico; habillez-vous. Je vous appoite le programme d'une jolie matinée. D'abord, une permission spéciale pour visiter la galerie du prince Eslerhazy. Vous verrez là de magnifiques tableaux de l'école espagnole , et ce qui vaut mieux encore, plusieurs œuvres des grands maîtres de ma glorieuse Italie. Ensuite, je vous mène à un concert chez Strauss, cet illustre Strauss, que j'aime parce qu'il énerve les Viennois avec ses valses et ses contredanses.

Ensuite nous allons dîner avec mes trois amis , trois vaillants Hongrois, trois fils de Magyars qui se souviennent des anciennes gloires de leur patrie et qui voudraient la délivrer du joug de l'étranger. Magyars et Italiens unis par Finfortune , parles mêmes regrets et les mênies • aspirations de gloire et d'avenir. Allons, hâtez-vous et partons.

Je ne m'attendais point à celte visite. Je ne pus formuler l'excuse qne j'avais préparée et me laissai entraîner. Ordinairement, lorsque je sortais , j'allais dire bonjour à Wallher. Celte fois, je passe rapidement devant sa porte. J'ai peur de le rencontrer.

Un instant après, mobile enfant que je suis, je ne songe plus aux affectueux soucis qu'il m'a témoignés et me réjouis pleinement de l'emploi de ma matinée; mais quelle excellente matinée!

Deux heures dans la maison du prince Esterhazy en contemplation devant la Vierge de Murillo, un portrait de Velasquez, une Sainte Famille de Raphaël, des paysages de Salvator Rosa, un grand tableau de Rembrandt; deux heures dans le salon de Strauss, sous le charme de son archet.

A midi, Paolo me conduit chez Keller , l'aristocratique restaurateur. Un instant après arrivent nos Hongrois, trois beaux garçons, portant d'un air cavalier leur costume na-

tional : la redingote à brandebourgs , le pantalon collaçt, les bottes à Técuyère, la toque en drap brodé. Ils ne parlent pas suédois, cette belle langue sonore et pure, comme les vibrations de l'airain, a dit notre poète Tegner. Moi, je ne connais pas un seul mot de leur langue hongroise, dont on n*a pu encore découvrir Torigine. Mais ils savent le français. Comme nous avons bien fait, chère sœur, de l'apprendre ! C'est ridiome universel, le lien de tous les peuples.

Nous voilà tous les cinq dans un joli salon, assis autour d'une table élégamment servie , et causant des diverses curiosités de Vienne, des concerts de Sperle et du Théâtre- Impérial, du Prater et des faubourgs.

Cette causerie de fantaisie peu à peu se transforme en un entretien plus vif et plus hardi. Les têtes s'échauffent, les esprits s'exaltent. Paolo s'attendrit au souvenir des gloires de ritaUe; les Hongrois proclament avec enthousiasme l'ancienneté de leur race, les conquêtes d'Arpad, le fonda, teur de leur monarchie, les vertus de saint Etienne, leur premier roi chrétien, et leurs victoires en différents lieux et leurs luttes héroïques contre les Turcs.

De ces tableaux du passé on en vient, par une pente rapide, à l'image du présent, et alors, à un accent d'orgueil et d'amour, succède un cri de douleur et de haine, douleur de la patrie affaiblie et vaincue, haine à ceux qui Font asservie.

Paolo nous scande, d'une voix vibrante , un sonnet de Filicaja, qui déplore, en un style grandiose , la chute de l'Italie :

(( Italie ! Italie ! ô toi qui as reçu du sort le don fatal de la beauté ! ah ! que n'as-tu été moins belle, ou plus forte ! »

Un des Hongrois frappe sur son verre pour réclamer le

silence, et entonne ce chant de départ d'un de ses eonci. toyens :

« Que Dieu soit avec toi, ô ma patrie ! Terre de braves, que Dieu soit avec toi ! Douce vallée , vaste ceinture de montagnes, berceau de mon enfance , sanctuaire de mes rêves de jeunesse, je m* en vais bien loin, bien loin. Puissé-je, si jamais je reviens, te retrouver calme et florissante !

^ Tes montagnes ne s'élèvent point si haut que les Alpes de Suisse couronnées de leur diadème de neige , et tes prairies ne sont point riantes et fleuries comme celles qui s'épanouissent sous le ciel de la Provence. Mais que m'importe la grandeur gigantesque, ou la richesse d'une autre contrée! C'est ma patrie que j'aime! c'est pour elle que palpite mon cœur !

<( Â chaque peuple un don de Dieu. A chaque foyer un souvenir. A la Grèce les éclatantes commémorations de Tart et de la poésie ; à Rome, la couronne de l'univers ; à la France, les fanfares de ses victoires ; à toi, ô ma patrie, le souvenir de tes glorieuses infortunes.

a Champs de bataille à jamais célèbres! rives du Danube où les Hongrois se signalèrent par tant de merveilleux exploits ! Ce fleuve du Danube qui, de la forteresse de Bude, descend vers la plaine immortelle de Mohacz, n'est-il point, ô ma chère patrie, le fleuve de tes larmes? »

Un autre Hongrois qui me frappe par son expressive physionomie, et dont j'ai retenu le nom : Marc Eothen, se lève, et, dans une attitude martiale, une main élevée en l'air comme pour appeler ses frères d'armes, l'autre sur son flanc gauche, comme s'il y tenait son épée, il chante l'hymne patriotique, l'hymne de liberté de Petoefi.

« Entends-tu, Hongrois, la voix de la patrie? Debout,

dil-elle- A présent ou jamais. Veux-tu rester esclave, ou conquérir ta liberté? Choisis.

K Au nom du Dieu de la Hongrie, nous jurons, nous jurons de briser nos chaînes. »

J'écoute, chère Stina, avec une mélancolique sympatliie ces chants dont on me traduit le sens eu français.

Mais, dans le salon qui nous a été réservé , il y a un autre auditeur sur lequel ils produisent une tout autre impression. C'est le domestique viennois qui nous sert. Dès que mes compagnons ont commencé leurs dissertations politiques, je Tai vu attentif à leurs paroles, comme s'il voulait les recueillir. Il sait le français, comme la plupart des domestiques allemands employés dans les grandes maisons, et je crois qu'il ne perd pas un mot de cet entretien, où éclate, à tout instant , une injure contre TAutriche.

Sera-t-il discret, ou est-il payé pour ne pas Têtre? Jeme rappelle ce que Wallher m*a dit de la police de Vienne, et cela m'inquiète. Je voudrais pouvoir modérer l'élan des quatre ardents patriotes et comprimer l'imprudente vivacité de leur langage. Mais ils sont dans un tel état de surexcitation, qu'ils ne m'entendraient pas, ou que peutêtre, mes avertissements les enflammeraient encore davantage.

El le dîner n'est pas fini ; nous n'en sommes qu'.au dessert. Que sera-ce dans une heure ?

— Garçon, crie Paolo , donnez-nous du yin de Champagne.

— Non, réplique Marc, pas de vin de Champagne, au moins pas à présent. Laissez-moi d'abord vous faire goûter une meilleure boisson.

Puis se tournant vers le garçon :

— Apportez-moi, dit-il, un grand bassin^ six bouteilles

de votre meilleur vin de Joliannisberg et deux bouteilles de Tokay.

Le domestique obéit.

— Maintenant, dit le Hongrois, verrez dans ce bassin votre johannisberg. C'est fini. Bien.... Faites rafraîchir làdedans nos deux bouteilles du royal vin de Hongrie, et vous pourrez dire que le vin de minisire qui les enveloppe est ainsi très-honoré.

— Bravo ! s'écrient ses camarades en riant.

Mais le domestique qui, je ne sais pourquoi, me préoccupe, ne rit pas. Au dernier ordre du jeune magyar, sa figure s'est crispée, et en l'observant, je m'imagine qu'il l'essent comme une i ijure personnelle , cette profanation de la récolte des nobles coteaux du prince de Metternicb, pour lequel il a sans doute une grande vénération.

Il sort, puis revient, d'un air placide, continuer son service.

Quelques instants après , nous voyons apparaître un homme vêtu comme un simple bourgeois qui , en ôlant son chapeau, nous dit d'un ton poli, mais grave : — Messieurs, voulez-vous bien venir avec moi chez le directeur de la pohce ?

— Comment ? pourquoi ? qui êtes-vous? s'écrient à la fois les descendants des guerriers d'Arpad.

— Blessieurs, reprend d'une voix bénigne celui à qui s'adressent ces iujpétueuses interpellations , je suis le commissaire de ce quartier. J'ai reçu l'ordre de vous conduire chez mon chef. Je désire accomplir dignement mon mandat, et une voiture vous attend à la porte de cette maison pour vous éviter le désagrément de cheminer à pied dans les rues avec un employé de la police.

— Mais, monsieur, dit le plus calme des trois Hongrois, il nous semble que...

— Messieurs, je ne puis entrer dans aucune explication. J'obéis à mon mandat, et croyoz-moi , le mieux pour vous est de me suivre, sans essayer une résistance qui ne pourrait que vous être fort préjudiciable. Près d*ici, deux de mes subordonnés se tiennent à ma disposition , et tous l^s gens de cet établissement me porteraient au besoin main-

. forte.

Que faire? Évidemment toute tentative de révolte ne pourrait avoir pour nous qu'un résultat fâcheux.

— Allons, dit Marc d'une voix lugubre, encore une page à ajouter à l'histoire de la tyrannie.

Avant de sortir nous avons une dette à acquitter. C'est Paolo qui nous a invités à dîner, et Paolo n'est pas là. A quel moment, par quel heureux hasard, s'est-il esquivé? Nul de nous ne s'est aperçu de cette disparition, et nul de nous ne peut en ce moment le réclamer. Nous sommes persécutés. Ne devons-nous pas généreusement désirer que notre ami échappe à la persécution ?

Marc, prenant la note du restaurateur, s'écrie que comme c'est lui qui a fait la folle commande du vin de Johannisberg, c'est lui qui doit tout solder. Ses deux camarades et moi, nous ne voulons pas, bien entendu, accepter cette libéralité, et chacun de nous enfin paye sa part d'un compte dont l'ampleur semblerait impossible à nos mo- * destes hôteliers de Suéde.

Dans un large fauteuil en cuir, devant une table couverte dé papiers, M. le directeur de la police est assis, en grand uniforme, avec une double rangée de croix et de médailles sur la poitrine. On peut voir de quelle autorité il est investi au respect profond que lui témoigne le commissaire qui est venu nous arrêter.

Du fond de son fauteuil, sans faire un mouvement, il darde sur nous comme un éclair le rayon de deux petits yeux gris et pénétrants.

Puis, d'une voix lente, cadencée, il adresse quelques questions aux trois magyars prisonniers, et se fait apporter un registre qui, dans ses énormes pages, pourrait renfer- «ler la chronique dumonde entier. Le directeur le feuilletle à divers endroits, prend des notes, et de nouveau le feuillette, et de nouveau écrit encore quelques lignes, après quoi il dit au commissaire en lui désignant mes trois compagnons : (( Conduisez ces messieurs dans la chambre des accusés. Leurs noms sont déjà inscrits ici plusieurs fois et leur cause doit être attentivement examinée. »

Ces paroles prononcées d*un ton sévère m'attristent. Ces jeunes gens que j*ai vus pour la première fois, il y a quelques heures, m'intéressent. Braves jeunes gens ! j'en suis sur, trop téméraires dans leurs idées de liberté, sous un gouvernement absolu, mais incapables certainement de commettre une méchante action. Pourquoi donc cet arrêt qui les envoie dans la chambre des accusés ?

 cet arrêt, ils obéissent sans réplique, et, Tun après l'autre, en sortant me serrent la main.

Je reste seul avec le directeur, qui feuillette encore son colossal registre, puis me dit :

— Je sais ce que vous avez fait depuis votre arrivée ici, et pas une mauvaise note n'est jointe à votre nom. Mais vous êtes trop prompt à vous lier avec des gens qui, par le prestige de certaines théories dont vous ne voyez pas le côté dangereux, peuvent séduire votre imagination et vous entraîner dans une mauvaise voie. Nous n'avons ici aucun goût pour ces idées turbulentes, qu'on appelle, je ne sais pourquoi, les idées libérales ; car il y a plus de véritable esprit de liberté dans un grand nombre de nos vieilles in-

stilutions que dans la plupart de ces belles doctrines, prêchées si orgueilleusement par les nouveaux réformateurs.

Notre empereur a dit : « Je ne demande pas à avoir des sujets brillants, mais de bons sujets. » Et il les a, ces CCS bons sujets. Nulle part, vous ne verrez un peuple plus doux, plus poli, d'une humeur plus confiante et plus gaie que le peuple autrichien. Nous ne voulons pas qu'on nous le gâte, et nous n'aimons pas à voir près de lui ces étrangers qui, par leur effervescence ou leur abandon, peuvent jeter le trouble autour d'eux. Vous n'êtes point de la légion des agitateurs, je me plais à le reconnaître. Mais vous ne savez ni leur résister ni les éviter. Je crois que le sol au- Irichien ne vous est pas bon, et que vous feriez bien de le quitter au moins pour quelque temps. ..

A ces mots, je l'ai interrompu pour lui demander si c'était un ordre qu'il me donnait ou un conseil.

— Il vous sera sans doute plus agréable, m*a-t-il répondu, de penser que c'est un conseil. Seulement, permettezmoi d'ajouter que plus vile on suit un bon conseil, mieux cela vaut.

Je ne pouvais me méprendre sur le sens de ces paroles. Je remercie le haut fonctionnaire de la politesse avec laquelle il me signifiait ma sentence d'exil.

Alors, sa figure s'est déridée, et il m'a regardé avec une expression de contentement, comme un homme qui se sent délivré d'une tâche fâcheuse.

Encouragé par son sourire, je lui ai demandé si je pourrais revoir les jeunQS magyars qui me semblaient, quelle que fût leur erreur, de braves garçons.

— Il est inutile, m'a-t-il répondu, que vous les revoyiez. Mais si leur situation vous inquiète, rassurez-vous. Nous ne sommes point si cruels que messieurs les libéraux vou-

draient le faire croire. Il ne nous est poin! agréable d'ordonner un châtiment. Ces Hongrois qui vous intéressent ont fait en plusieurs occasions un peu trop de tapage. Nous devons leur donner un salutaire avertissement. Ce sont de ces hommes de cœur qui ont l'imagination trop vive, dont l'activité peut devenir dangereuse, mais qui nous inspirent beaucoup moins de défiance que les Italiens. Souvenezvous de cet avis très-sincère : DéOez-vous des Italiens.

Après cette recommandation, il m'a congédié avec un très-courtois salut.

— Ah ! s'est écrié Walther, quand je lui ai raconté mes aventures de la matinée, cela me fait de la peine, mais franchement cela ne me surprend point. Je sais qu'il y a toujours dans le monde des gens qui se font gloire de crier contre les gouvernements, il faut bien que les gouvernements se défendent. C'est leur droit et leur devoir. On dit que le nôtre est surtout attaqué par les Italiens. Dieu sait pourquoi. Car je suis bien sûr que notre bon empereur ne veut leur faire aucun mal. Quand ce Milanais, ce Paolo, comme vous l'appelez, a commencé à venir ici, je l'ai remarqué à diverses reprises. Tantôt il avait un air effronté, et taptôt un air sournois qui ne me plaisait point. Il baissait la tête devant moi, mais il la levait devant ma fille, et je Tai surpris, un matin qu'il la rencontrait sur le palier, par hasard, la regardant d'une façon si hardie, qu'elle en était toute interdite, et moi tout prêt à lui donner une rude leçon, si, à l'instant même, il n'était entré dans voire chambre.

J'étais chagriné de vous voir en si fréquents rapports avec lui, et je regrette de ne vous avoir pas plus tôt révélé mes inquiétudes. C'est peut-être cet homme qui, après vous avoir conduit à un diner où vous deviez entendre calomnier l'Autriche, a été avertir la police de cette réunion. Je ne

voudrais pas être injuste envers lui ; mais, voyez-vous, ces Italiens sont capables de tout.

En écoutant ces récriminations de Walther, je n'ose lui dire que, la veille de notre dîner, Paolom*a emprunté cent florins. Il Taccuserait sans doute de m*avoir trahi pour ne plus me rencontrer, tandis que cet infortuné Paolo est peutêtre poursuivi par les sbires autrichiens, et désolé de ne pouvoir me rejoindre pour me rendre mes cent florins.

C'est cependant bien singulier qu*il ait disparu juste au moment où Tagent de police venait nous arrêter.

Madame Walther a paru aussi très-affîigée, quand elle a su que j'allais partir.

« Je savais bien, me dit-elle, que vous ne séjourneriezpas longtemps à Vienne. Mais j'espérais que vous resteriez avec nous jusqu'à la fête de mon mari. Ce jour-là, je voulais vous servir un joli festin, et vous préparer moi-même un gâteau des plus fins. Mais puisque vous partez, je vais vous le faire tout de suite ce gâteau, pour que vous ne vous en alliez pas sans connaître une des bonne choses de notre pays. »

Alie me dit : a Vous reviendrez, n'est-ce pas, pour assistera mon mariage avec Franzl? Vous verrez quelle belle noce nous aurons, et comme nous serons heureux ! Cela vous donnera envie de vous marier comme Franzl à Vienne. Quand vous irez à Paris, s'il est encore là, je vous en prie, allez le voir, et dites-lui qu'il a un modèle de fiancée. » La veille de mon départ, madame Walther a majestueusement déposé sur la table, à la fin du dîner, un gâteau superbe et vraiment délicieux. Alie m'a fait présent d'un carnet sur lequel ses jolis doigts ont brodé mes initiales, et son père m'a remis un cachet en cornaline, où il a gravé ce mot : Erinnerung (souvenir).

Le lendemain, tous trois m'ont conduit à la voiture qui

devait m'emmener, et m'ont embrassé comme un vieil ami.

Quel bien cela fait de rencontrer de si bonnes gens ! Ils me demandent où je vais, non point par curiosité, mais par un sentiment affectueux. Je vais en Suisse, et promets de leur écrire. Certainement, je n'y manquerai pas.

Au bord du Danube.

Je vais en Suisse, chère Stina, admirer dans sa suprême grandeur la poésie vivante de la nature, et, chemin faisant, je m'arrête à la poésie du passé.

A quelques lieues de Vienne, sur la rive gauche du Danube^ sont les ruines du château de Durrenslein où fut enfermé Richard Cœur de lion. Il avait aimé la poésie ce vaillant soldat. Il avait honoré et protégé les ménestrels. Un de ces reconnaissants ménestrels le sauva.

L'Europe ne savait ce qu'était devenu le héros de la terre sainte. Blondel voulait le retrouver. Blondel s'en allait le cherchant de royaume en royaume. Un jour, au pied des murs de Durrenstein, il chantait un des chants favoris de Richard. A peine avait-il fini la première strophe, qu'il entendit moduler la seconde dans l'une des tours du château, par une voix que bien il connaissait. Le fidèle serviteur tressaillit de joie. Il avait découvert la retraite de son maître, et pouvait la révéler à ceux qui désiraient lui rendre la liberté.

Non loin de celte sombre forteresse, jadis si redoutable, et maintenant anéantie, sur l'autre rive du fleuve, florit en paix une des salutaires institutions du moyen âge, le couvent de Gottweihe. Son origine est racontée dans une jolie légende.

Au pied de la montagne où resplendit le dôme de ce monastère, sous les ombreux rameaux des chênes et des hêtres, s'épanche une source limpide. Par une belle matinée d'automne, près de cette source, trois jeunes étudiants étaient assis, trois pauvres enfants du peuple élevés gratuitement par une communauté religieuse, A la fin de leurs longues années scolaires, chacun d'eux allait revoir sa famille. En se reposant de leur trajet de la journée, au bord de Teaupure, ils s'entretenaient amicalement de leurs jours d'études et de leurs pensées d'avenir.

Tous trois se destinaient à la prêtrise. L'un d'eux dit dans son candide élan juvénile:

— Si jamais je deviens évêque, je fonderai un cloître en mémoire de celui qui m'a si généreuseçient adopté dans mon indigence.

Les deux autres disent :

— Si nous devenons évêques, nous ferons comme toi ! Innocente confédération ! doux essors d'un sentiment de

piété et de gratitude. Ces trois pauvres écoliers eurent l'honneur de porter la mitre. L'un d'eux fut proclamé évêque de Passau ; un autre, évêque de Wùrzbourg ; le troisième, archevêque de Saltzbourg, et tous trois construisirent, comme ils l'avaient dit, leur monastère.

Sur une agreste colline, inscrite dans la farouche épopée des Nibelungen, s'élève un autre cloître, un des plus beaux qu'on puisse voir. Sa grandeur étonne les regards ; ses œuvres émeuvent le cœur. La lampe qui brille jour et nuit devant son autel, éclaire les bateliers qui naviguent sur le Danube. Les lampes allumées le soir dans ses vastes galeries éclairent les veilles des professeurs et celles des étudiants. La magnifique abbaye de Melk appartient àcetordre de bénédictins, qui s'est fait un si grand renom par sa piété et son savoir.

Je m'incline avec un profond respect devant ces religieuses institutions, qui, de génération en génération, ont si fidèlement accompli leur tâche. Dans les révolutions des siècles , dans le bouleversement des empires , dans les transformations de tant de choses humaines, elles ont invariablement gardé le sentiment de leur mission.

Leur pouvoir a été amoindri. Leur zèle est resté le même. Aujourd'hui encore , après les désastres qu elles ont subis, on n'invoque point en vain leur secours, et, au moyen âge, elles ont été les plus puissantes auxiliaires du peuple, elles l'ont soulagé dans sa misère, éclairé dans son ignorance, défendu dans sa faiblesse. Au milieu du pauvre peuple des campagnes, elles m'apparaissent dans leur œuvre bienfaisante, comme ces arbres vénérés dont parlent les chroniques des Canaries, qui, toute l'année, conservaient leurs vertes feuilles lustrées, et, de ces feuilles, distillaient sur le sol desséché une eau rafraîchissante.

Le peuple reconnaissant a idéalisé, dans ses légendes, ces anciennes communautés religieuses. Sur la rive gauche de cet admirable Danube, illustré partant d'actions glorieuses et tant d'images poétiques, près du village de Mette, est un couvent de bénédictins, fondé par un vaillant ermite qui, la hache à la main, ouvrait une clairière dans une forêt sauvage. On dit que , lorsqu'il était fatigué de son labeur, il suspendait, en ses heures de repos, sa hache à un rayon de soleil.

En Bavière.

Comme notre bon pays deSuèdB qui garde si fidèlement dans ses chants et ses récits populaires le souvenir de ses

aïeux, celle région d*Allemagne que je traverse, conserve avec amour tout ce qui lui représente une des naïves images , un des faits éclatants, une des scènes touchantes du passé.

Quel noble amour ! je plains ceux qui, dans rabsorption du présent ou la préoccupation de l'avenir, abandonnent le culte du passé.

Le culte du passé , c'est le mémorial de la famille, le blason de la chaumière, la gloire du foyer. C'est la source vivifiante où le sentiment de l'honneur se raffermit, où le cœur se retrempe. C'est, aux jours de repos, la légende qui édifie, le conte qui récrée, la chanson qui fait rire. C'est, aux jours d'anxiété, la poésie d'Ossian qui entend la pai^ole des siens dans le souffle des vents et voit apparaître leur blanche figure dans les lueurs du crépuscule, dans les contours des nuages. C'est, aux heures de luttes, la montagne où est enseveli le géant Scandinave.

D'un bras impétueux Orm frappe sur cette montagne. Il frappe si fort que le vieux colosse se réveille.

— Quel est, dit-il, le téméraire qui vient ainsi troubler mon repos?

— C'est moi Orm, ton fils.

— Que veux-tu ? je t'ai donné Tannée dernière des amas d'or et d'argent.

— C'est vrai; tu m'as donné des amas d'or et d'argent; mais aujourd'hui je dois livrer un rude combat et je te demande ton épée.

Le géant se lève et lui remet sa grande épée.

La mythologie des Grecs peuplait les airs, les eaux, les champs, d'une myriade d'êtres surnaturels. Le culte du passé peuple ainsi chaque pays d'une quantité d'images grandioses ou touchantes, images de ceux qui , dans ces lieux, ont avant nous vécu, souffert , aimé , et dont le sou-

venir est pour nous un enseignement et un encouragement. Les pierres de Deucalion enfantaient des hommes. Les pierres des monuments historiques enfantent des idées.

Cependant plusieurs de ces villes allemandes, que je vais voir en faisant quelques détours, ne peuvent, sans une réflexion mélancolique, se rappeler ce qu elles ont été, en songeant à ce qu'elles sont devenues.

Ratisbonne, qui n'occupe plus aujourd'hui qu'un rang secondaire dans le royaume de Bavière, a été une des villes les plus florissantes de l'empire germanique, ville de commerce de premier ordre entre l'Allemagne du sud et les régions de l'Orient; ville de guerre dix-sept fois assiégée; ville impériale où soixante-deux diètes furent réunies.

Ulm, la vieille libre cité, avait autrefois tant d'argent

qu'un proverbe disait: L'argent d'Ulm gouverne le monde,

et elle était si bien fortifiée, qu'on la croyait imprenable.

Elle n'a plus, à présent, que quelques fabriques, et elle

a capitulé, en 1805, devant les régiments français.

Augsbourg a été Tune des plus opulentes cités de l'Europe, la cité des Fugger et des Welser, ces hardis, ces généreux, ces magnifiques capitaHstes du seizième siècle. « Riche comme un Fugger, » a dit Cervantes dans son immortelle histoire de Don Quichotte. Quand Charles-Quint passa par Paris, et qu'on lui fit voir le trésor de la couronne, il dit après l'avoir contemplé : k( Je connais , à Augsbourg, un tisserand qui pourrait acheter et payer immédiatement tous ces diamants. » 11 pensait à Fugger. Quand il visitait sa prospère cité d' Augsbourg, les Fugger et les Welser se disputaient l'honneur de le recevoir, et dans l'une ou l'autre de ces maisons , il avait un palais féerique.

Ce grand souverain, dont le sceptre s'étendait sur les

deux moitiés du globe , des rives de l'Elbe et de TEscaul jusqu'aux plages de i*océan Pacifique, avait souvent besoin d'argent. Un soir, Antoine Fugger, après lui avoir servi un royal festin, plaça dans la cheminée un fagot de bois de senteur, et y mit le feu avec une feuille de papier. Cette feuille de papier c'était un trésor. C'était un billet en bonne forme constatant que son glorieux convive lui devait plusieurs millions.

Les Welser avaient aussi aidé de leurs capitaux en ses nombreuses expéditions l'ambitieux Charles-Quint. Les Welser armaient , en une seule année, huit bâtiments de guerre et faisaient la conquête du Venezuela.

Les Welser et les Fugger exploitaient, par un privilège spécial, les vastes mines de Hongrie et du Tyrol. Les Welser et les Fugger avaient des comptoirs dans toutes les grandes villes, et jusqu'au delà des mers, on connaissait les noms de ces princes de la finance, de ces Jacques Cœur d'Augsbourg.

Mais les Welser avaient de plus que les Fugger un trésor vivant, une perle sans pareille.

C'était leur fille Philippine, une merveille de beauté, et modeste et vertueuse autant que belle. L'archiduc Ferdinand la vit un jour à son balcon , et en devint aussitôt amoureux. 11 réussit à la revoir, et résolut de l'épouser. Mais il était le neveu de Charles-Quint, le fils de Ferdinand, roi des Romains et plus tard empereur d'Allemagne. Si puissant que fussent les Welser, il y avait entre eux et la famille impériale une trop grande distance pour que le prince osât confesser son dessein matrimonial à son père* Il épousa la belle Philippine secrètement et l'emmena dans un château qu'il avait en Bohème. Elle vécut là pendant plusieurs années mystérieusement, et devint mère de plusieurs enfants.

Son mariage fut enfin accepté par TEmpereur et publiquement déclaré. Elle reçut le titre d*Altesse, et son époux, ayant été appelé au gouvernement du Tyrol , elle le suivit dans ce beau pays.

A une lieue environ d'Innspruck, au sommet d'un plateau d'où Ton voit au loin la vallée de l'ïnn, s*élève l'imposant et pittoresque château d'Ambras. Ce fut là que le prince s'établit avec sa noble compagne. Tous deux aimaient les lettres et les arts Ils attirèrent autour d'eux des hommes distingués. Ils formèrent une bibliothèque et un musée. En même temps, Ferdinand gouvernait avec une paternelle bonté le pays, et Philippine étendait de tous côtés son action charitable. Quel heureux règne 1 à trois siècles de distance, dans le Tyrol, on en a gardé la mémoire. Par malheur, il finit trop tôt. Philippine mourut à l'âge de cinquante ans, et quelque temps après, son fidèle époux était enseveli à côté d'elle.

Avoue, ma chère Stina, que je t'envoie dans notre charmante maison de Sollroe, un joli épisode des annales germaniques du seizième siècle, et qu'on peut bien aller à Augsbourg pour y voir la maison des généreux Fugger, et celle où apparaissait, comme une fée d'Allemagne, Philippine Welser, avec ses cheveux d'or et ses beaux yeux bleus.

Il est une autre ville du royaume de Bavière que je ne pouvais manquer de visiter : Nuremberg. Nous lui avons dû de si bonnes joies 1 Tu sais, Stina, quand nous étions petits, ces poupées et ces ménages en bois, suspendus, avec des hussards et des trompettes, aux branches de l'arbre de Noël, cela venait de Nuremberg. Cette grosse montre en argent, d'une forme si singulière, que notre vieille tante Louise faisait sonner à notre oreille : toc ! toc ! c'était un œuf de Nuremberg. Ces cahiers de gravures qui représen-

taient les principaux personnages de la Bible : Moïse, avec une si grande barbe; Abraham, avec un si grand sabre; c'était encore un des produits de Nuremberg.

En arrivant dans celte ingénieuse et bienfaisante cité, je me rappelais les naïves surprises de notre enfance. En parcourant ses rues, en contemplant ses monuments, je me sentais à tout instant le cœur saisi par une grave et religieuse pensée.

Ville étonnante! ville unique, dit-on, et je le crois. Dans ma recherche de l'idéal, je vois ici l'idéal de l'art du moyen âge au portail de l'église Saint-Laurent, à la façade de l'église catholique de la Vierge, sous les voûtes de Saint- Sebald, dans les sculptures en pierre de Kraft, dans les sculptures en bronze de Vischer, dans les dessins d'Albert Durer, dans des vitraux d'un éclat prodigieux, dans les tourelles, les armoiries, les inscriptions, et les figures symboliques d'une quantité de maisons.

Cette ville a tellement conservé le caractère du moyen âge, qu'on la dirait exhumée de la profondeur des siècles, comme Pompéi de la profondeur des couches de lave.

La réforme de Luther n'a point ici soulevé, comme en d'autres villes, une légion barbare d'iconoclastes. Le peuple a respecté ses édifices catholiques, le tabernacle de Saint- Laurent, le tombeau de saint Sébald, ces deux chefsd'œuvre, et les crucifix, et les madones, et plusieurs anciennes fondations religieuses.

En Tan 1420, un bourgeois de Nuremberg fit un legs à la fabrique de l'église Saint-Laurent, pour qu'une lampe fût nuit et jour perpétuellement allumée sur le tombeau de sa famille, et depuis cinq siècles, à travers toutes les vicissitudes du temps, ce vœu n'a pas été oublié, cette lampe n'a pas été un seul jour éteinte.

En 1477, un autre pieux citoyen, nomifné Martin Kœtzel,

LES VOYAGES DE îsILS. 81

alla à Jérusalem et y mesura pas à pas la distance des di« verses stations de la passion, depuis le jardin des Oliviers jusqu'au Golgotha. 11 voulait faire représenter par un habile statuaire ces mêmes stations à ces mêmes distances, depuis la porte de sa demeure jusqu au cimetière- A son retour à Nuremberg, il avait perdu ses mesures. Onze ans après, il entreprit un nouveau pèlerinage, et cette fois en revint avec les exactes dimensions, et Adam Kraft, le célèbre sculpteur, se mit à rœuvre, et ce chemin de croix du fervent Kœtzel subsiste encore.

Toutes les rues de Nuremberg, longues, étroites, tortueuses, ont gardé leur physionomie primitive; toutes les maisons, quoique trè's-différentes Tune de Tautre par leurs proportions, par la teinte de leurs ornements, de leur façade, ont entre elles un air de famille, et nulle part, je ne pense, on ne peut voir tant de pignons aigus et dentelés, tant d'ogives et de tourelles charmantes, et tant d'inscriptions peintes ou gravées au-dessus des portes. Ici de pieuses sentences; là, une date, un fait, un nom mémorable.

Une de ces inscriptions signale la demeure d'Albert Durer, le grand artiste ; une autre, celle de son ami Pirkheimer, le riche et. intelligent praticien qui fut le Mécène de sa ville natale; une autre, celle de Hans Sachs, le prodigieux cordonnier, qui, tout en faisant son métier de cordonnier, ne composa pas moins de six mille pièces de vers, et près de trois cents comédies dont la plupart furent jouées à Nuremberg, et applaudies.

Plusieurs de ces habitations historiques ont conservé leur ancienne destination.

Un marchand de cartes géographiques est établi dans la maison où, au commencement du quinzième siècle, ces cartes étaient dessinées par Martin Behaim, le savant t^osmographe qui rencontra en Portugal Christophe Colomb^

qui fit un voyage de découvertes sur la côte occidentale d'Afrique, et construisit pour le roi Jean II un astrolabe.

Un horloger vend encore des montres dans le magasin où jadis résonnaient ces vieilles grosses montres qu'on appelait les œufs de Nuremberg.

Un descendant de Pierre Vischer fond encore du bronze dans râtelier où l'illustre artiste fondait les colonnettes, les arceaux et les statues de son tombeau de saint Sèbald.

D'ici, de là, pourtant s'élèvent des constructions d'un style tout nouveau. Les jeunes gens disent qu'elles sont plus belles et plus commodes que celles d*autrefois. Les bons vieux bourgeois s'affligent de celte préférence. Ils craignent que peu à peu Tarchitecture moderne ne pénètre dans leurs différents quartiers et ne les soumette à la froide rigidité de son équerre, à l'uniformité de ses lignes symétriques.

Est-ce possible? faut -il cjoire qu'un tel changement peut s'accomplir, que Nuremberg cesse d'être Nuremberg? n'y a-t-il donc rien de durable en ce monde? les plus belles choses doivent-elles toutes périr ou se transformer? Je me rappelle le conte oriental de Ruckert. Ce conte serait-il le symbole de la vérité?

« Chidar, éternellement jeune, a dit :

« Je passais par une ville; un homme cueillait des fruits dans un jardin. Je lui demande depuis combien de temps celle ville est là. 11 me répond en continuant à cueillir ses fruits : a Elle a toujours été là et elle y sera toujours. »

(( Cinq cents ans après.

« Je reviens par le même chemin, et je ne vois plus aucune trace de la ville. Un berger solitaire conduit son troupeau dans les champs en jouant du chalumeau. Je lui demande depuis combien de temps la ville qui était là a

disparu. Il me répond en soufflant dans son chalumeau : « Une chose dépérit, une autre grandit. Moi, j'ai toujours « vu ici un pâturage. »

(( Cinq cents ans après.

« Je reviens par le même chemin et voici un grand lac où un pécheur jette ses filets. Quand son pénible travail est achevé, je lui demande : « Depuis combien de temps « y a-t-il un lac ici? » H me répond, en riant de ma question : (( De tout temps on a péché dans ce lac. » (( Cinq cents ans après.

c Je reviens par le même chemin et vois une vaste forêt où un bûcheron abat un arbre avec sa hache. Je lui denlande depuis combien de temps cette forêt s'élève là. Il me répond : « Cette forêt a perpétuellement existé et perpétuellement elle existera, »

(( Cinq cents ans après.

« Je reviens par le même chemin et revois une ville où résonnent les cris de la foule. Je demande depuis combien de temps cette ville est bâtie. Que sont devenus les bois, le lac, le pâturage. On continue à crier. On ne me répond pas. Ainsi va le monde.

(( Dans cinq cents ans je retournerai par ce même chemin. »

Ruckert, l'excellent poète, qui a été professeur de langues orientales à Erlangen, a dû imaginer ce conte en voyant l'humide plaine où est Munich. On se figure aisément que là il y a eu successivement un lac^ une forêt, et là, à côté de quelques anciens édifices, une ville qui semble née d'hier.

Comment les princes de Bavière ont-ils eu l'idée de fonder leur capitale au milieu de cette vallée froide, marécageuse, aride, au bord de l'impétueux Isar, tandis qu'ils pouvaient si facilement s'établir sur les rives du majestueux

Danube. Un caprice de prince? un hasard? Je m'imagine qu'en lisant Thisloire de différents pays, on doit en venir assez vile à ne plus s'étonner de rien. C'est peut-être ce que les profonds penseurs de l'école allemande de Hegel appellent la philosophie de l'histoire.

De celte capitale si mal située, le roi Louis a entrepris de faire une ville d'une beauté à la fois altrayante et solennelle, une nouvelle Athènes, une nouvelle Florence. Tout jeune, il manifestait déjà un grand goût pour les lettres et les arts. Les années ont développé en lui ce noble penchant, et depuis qu'il est sur le trône, on le voit sans cesse occupé de réaliser quelques-unes de ses poétiques conceptions. Il construit des temples, des églises, des musées. Il a eu le bonheur de réunir autour de lui des architectes, des peintres, des sculpteurs, d'un rare mérite, et le bonheur d'embellir ses galeries par d'excellentes acquisitions.

Au commencement de ce siècle, deux hommes, dont l'Allemagne doit vénérer le nom, les deux frères Boisserée, de Cologne, se mirent à chercher les œuvres des peintres primitifs de leur pays, et graduellement firent une collection qui a été achetée par le roi Louis.

En tète de cette collection est Guillaume de Cologne, le Cimabue du Nord, le précurseur de Rembrandt, et là apparaît, par ordre chronologique, toute l'ancienne école allemande, depuis Van Eyk jusqu'à Holbein.

Ces bons vieux peintres m'ont saisi le cœur. On leur reproche la sécheresse de leurs compositions, de graves défauts de dessin et de perspective, l'ignorance du clairobscur et de violents anachronismes.

C'est vrai qu'ils ne s'inquiètent guère de ce qu'on appelle la vérité historique. Dans leurs tableaux religieux, ils placent tranquillement en plein Orient les paysages de

rAllemagne, les châteaux, les villes, les abbayes des bords du Rhin. Leurs saintes sont vêtues comme des bourgeoises de Cologne ; leurs patriarches comme des bourgmestres, et ils ne se gênent- point pour mettre un chapelet entre les mains d*une des femmes de la Bible; ni un missel sur la table d'un des solitaires de la Thébaide.

Mais quelle innocente naïveté dans ces erreui^ et ces ignorances !

C'est vrai que souvent leurs personnages sont un peu roides, et leurs traits un peu maigres. Mais n'est-ce pas à dessein qu'ils les peignent ainsi pour mieux faire ressortir l'empire de la pensée sur la matière ? La chair est macérée, l'esprit fort et vaillant.

Quelle piété dans leurs œuvres !

Ces martyrs ! conmie on voit que leur âme est au ciel, tandis que leur corps est déchiré! Ces pèlerins et ces religieux ! comme ils sont agenouillés dévotement au pied des autels ! Et ces vierges ! quel sentiment ineffable de pudeur dans leur joie, d'humihté dans leur triomphe 1

Ils avaient la foi, ces peintres allemands du moyen âge, une vraie, candide, religieuse foi. De là l'émouvant caractère de leurs tableaux.

— Maintenant, dit un écrivain qui s'est beaucoup occupé de choses d«art, maintenant à toutes les expositions apparaissent des milhers de toiles représentant des scènes de la Bible et de TEvangile. Ces toiles sont peintes par des hommes qui ne croient pas à l'Écriture sainte, examinées par des juges et achetées par des amateurs, qui n'y croicMit point davantage.

Est-ce possible, ma chère Stina? faut-il que je sois venu jusqu'au sein de l'Allemagne pour entendre formuler une telle idée ! Dans notre pauvre pays de Dalécarlie, dans notre calme solitude, nous avons au moins conservé nos

vieilles salutaires croyances. Dieu veuille que nous les conservions à jamais intactes !

Je me rappelle cette sentence de Shakespeare :

d II n*y a point de tromperie dans la simple bonne foi. ))

Et celte parole d'un autre poète anglais :

a A travers les ombres de la vie, la foi nous conduit vers la Divinité. » •

Et ces deux vers de Goethe :

Gardez fidèlement la foi dans votre cœur, Lumière dans la joie, appui dans le malheur.

Le roi Louis, qui a eu le bonheur d'acquérir le religieux trésor des frères Boisserée, a mis dans son palais une collection d'un tout autre genre, une galerie de portraits des plus belles personnes de Munich, grandes dames et bourgeoises, ouvrières et rentières, toutes peintes avec le même soin, et leurs frais visages encadrés avec le même luxe, nobiliaire de la grâce, armoriai de la beauté.

N'est-ce pas là une jolie pensée de roi? Il y a tant de rois qui se croient obligés de ranger autour d'eux des tableaux de bataille et des figures de généraux avec de grands sabres, de grandes moustaches grises, des nez rouges, des yeux farouches. C'est très-laid.

La laideur, c'est l'affliction des yeux et de l'esprit. Le beau, c'est le rayon céleste, et il n'y a rien de plus beau dans le monde que la douce, tendre et pure beauté de la femme, la dernière création de Dieu, la première et la plus longue pensée de l'homme; la mère et la sœur, la fiancée et l'épouse, la Flor del air, comme tu disais, ma chère Slina, quand ma charmante petite Ebba m'apportait, au moment de mon départ, son bouquet d'anémones, la fleur

de l'air au printemps de la vie, la fleur de la raison dans les jours de Tâge mûr, la fleur du rameau bénit, humecté d une larme de cœur à notre heure suprême.

Tout ce que j'ai vu des entreprises du roi Louis m'inspire pour lui un vrai sentiment de respect, el on le dit juste, humain, affable, trois excellentes qualités de roi. Cependant, il n'est point aimé dans ses États comme je me figure qu'il devrait l'être. La plupart de ses sujets ne comprennent rien à la construction de son Walhalla, de son église byzantine, ni môme à ses galeries de sculpteurs et de peintres, dont ils ne peuvent s'habituer à prononcer le nom grec. Tout cela leur paraît bizarre, inutile et ruineux.

D'autres qui peuvent apprécier ces œuvres d'art prétendent qu'elles ne sont point proportionnées au budget d'un petit royaume. Les habitants de la province comptent avec amertume ce qui sort chaque année des coffres de TEtat pour les embellissements de Munich, et disent qu'au lieu de gaspiller ainsi les ressources du pays en de luxueuses dépenses, mieux vaudrait les appliquer à des travaux d'utihté publique.

Lés habitants de Munich, dont les provinciaux envient les prérogatives, se plaignent aussi. En voyant autour d'eux tout ce mouvement d'architectes, de peintres et de sculpteurs, suscité par une magnifique souveraineté, ils pensaient que leur capitale allait attirer une foule d'étrangers et s'accroître rapidement. Ils ont fait, dans cet espoir, diverses spéculations, el leurs prévisions ne se sont point réalisées. Les maisons qu'ils se hâtaient de bâtir restent inoccupées.

Enfin, on accuse le roi d'être moins hbéral qu'au commencement de son règne, et les fir.s observateurs prétendent qu'il a, sur certains points, des idées très-rétro-

grades. Par bonheur, il n'a point élargi le chiffre des contributions. S'il voulait augmenter seulement dun kreulzer l'impôt sur la bière, je crois que tout le pays entrerait en révolution.

Ah ! Dieu, ma bonne Stina, que de réflexions je fais depuis que j'ai quitté notre humble village! Que de fois j'ai entendu répéter là ce dicton traditionnel : « Heureux comme un roi ! »

A présent les rois ne me semblent pas heureux, et les peuples que je vois ne sont pas contents.

Il me tarde d'être en Suisse.

Là les gens du peuple ne peuvent pas se plaindre de leur gouvernement, puisque eux-mêmesle choisissent et participent à ses décisions. Là, on n'est point exposé à recevoir, pour une maladresse involontaire, un coup d'épée d'un officier arrogant, puisque la milice helvétique n'aspire point, comme l'armée prussienne, à conquérir le monde, et que ses officiers sont de simples citoyens.

Là, on n'est point arrêté par un agent de police pour avoir passé quelques heures, avec dos jeunes gons qui, en buvant du vin de Tokay, proclament la liberté, puisque la Suisse ne cesse de glorifier le principe de liberté proclamé sur leGrûtli. Là, ni l'Etat, ni les particuliers ne se livrent à de luxueuses dépenses, puisque le budget de chaque canton est si droitement réglé par le régime républicain,, et que chaque famille prétend garder les austères traditions de ses aïeux.

Dans ce pays, on se souvient encore de la reine Berthe, qu'on appelait la bonne reine, qui, de ses mains délicates, travaillait sans cesse pour les pauvres, qui, en chevauchant dans la campagne, filait pour eux sa quenouille suspendue à l'arçon de sa selle. On se souvient de ce noble gentilhomme d'Argovie, qui, après avoir vaillamment combattu

pour la liberté de son pays, s'en allait labourer ses champs avec ses fils, en leur disant :

Qui forgea le soc était sage, Et qui fit l'épée était fol.

On se souvient de Nicolas de Flue, le doux et pieux ermite, qui par Tonction de sa parole apaisait les dissensions publiques.

Sans doute, je vais trouver là encore des maisons patriarcales, comme celle des anciens barons d'Altingbausen, où maîtres et valets, tout le monde s'asseyait à la même table, et dans ces maisons des hommes d'une trempe vigoureuse comme les soldats de Morgarlen, et des jeunes filles naïves comme celles de Gruyères au temps des croisades.

« Quand le pont-levis fut baissé, dit une vieille chronique, et que le banneret armé de toutes pièces s'écria : Pars, Gruyères, reviendra qui pourra ! les jeunes Gruyeriennes se mirent à pleurer, et demandèrent si cette mer qu'il fallait traverser était plus grande que le lac le long duquel on passait pour se rendre à Notre-Dame de Lausanne.

Enfin, ma chère Stina, les voyageurs racontent que lorsqu'on jette dans les profondeurs des mines de Saltzbourg un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver, quelques mois après il est tout entier couvert de cristallisations pareilles à de petits diamants. Les annales héroïques, les vertus traditionnelles, les coutunies religieuses de la Suisse cristallisent ainsi ma pensée.

A la distance où je suis de ce magique pays, je le vois en sa beauté physique et morale, dans ses tableaux de Diday et de Calame, dans ses légendes et ses chants populaires, dans les descriptions de plusieurs voyageurs, dans les idylles de Gessner.

Canton de Saint-Gall.

Oui, l'idylle ! la voici près de Saint-Gall, au sommet d'un plateau couronné de sapins, une maison rustique, une fontaine, un jardin. Dans cette maison, une jolie chambrette vacante où je me suis installé. Ce petit domaine appartient à une industrieuse famille, tout le jour occupée. Le père, employé d'une maison de commerce de Saint-Gall, s'en va dès le malin à son bureau, et ne rentre que le soir. La mère, robuste ouvrière, debout au premier chant du coq, puise de l'eau à la fontaine, fend le bois, allume le feu de la cuisine, prépare les repas, va, vient, trottine, met tout en ordre, et après ce travail du ménage, entre dans son jardin, sarcle ses pommes de terre, émonde ses choux, plante des baguettes pour soutenir ses liges de haricots. Ses deux filles ont une tout autre besogne. Elles font ces délicates broderies que les marchands de Saint-Gall emportent en différentes contrées. Peut-être en as-tu une à ton col, et peut-être a-t-elle été façonnée par une des jeunes ouvrières de la maison d'où je t'écris.

A vrai dire, ces gens-là ne me plaisent point tant que mes bons voisins de Vienne. Le mari demi-paysan, demimonsieur, par les vêtements, comme par le langage, me paraît un peu prétentieux et un peu trop prompt à raconter ce qu'il a lu dans les journaux. La femme n'a point la touchante cordialité de madame Walther, et les filles, quoique jeunes, roses et fraîches, ne peuvent être comparées à la charmante Ahe. Ces quatre personnes, pourtant, sont très-polies et très-empressées de faire tout ce qui peut m'étre agréable. Mon déjeuner et mon dîner sont servis avec un soin tout particuher, et ma chambre est entretenue avec une propreté extrême.

Délicates, ingénieuses alteiUîons d'un noble sentiment! les anciens Suisses se distinguaient par leur hospitalité. D*âge en âge, Dieu soit loué ! leurs descendants ont conservé cette vertu.

Cependant, je neréside guère dans la chambre où chaque meuble est régulièrement si bien essuyé , et où Ton me donne un linge si blanc. Je passe ma journée à errer de côté et d'autre, tantôt pénétrant dans le vallon où m'attirent les habillements d'un frais ruisseau, tantôt grimpant au haut d'un rocher d'où je dois avoir un vaste point de vue ; tantôt m'asseyant sur une mousse semblable à un (apis de velours veçt, et écoutant cette continue, cette indescriptible , cette harmonieuse musique des champs et des airs : murmure de l'eau dans la prairie , soupirs du vent dans la forêt, bourdonnement des insectes sur le gazon, ou sous les feuilles, chant des oiseaux de toute part, à toute volée, et, de temps à autre, la note rustique d'une chanson de berger.

Ordinairement, dans ces promenades solitaires, j'emporte un de mes livres favoris. Un bon livre, particulièrement un livre de poésie. C'est un compagnon qui , dans la poésie de la nature, s'associe à nos idées, et souvent éclaire, agrandit notre émotion.

Mais, hier matin, en sortant de mon hôtellerie champêtre, après avoir savouré une tasse de lait onctueux, j'avais une feuille de papier plus agréable pour moi , qu'un volume de notre cher Tegner, de Geibel, de Thomas Moore, de Longfellow, de Lamartine, une petite feuille qui ne tenait guère de place dans ma poche, et qui m'emplissait le cœur, ta dernière lettre, ma chère Stina , qui m'arrivait par la poste de Saint-Gall.

Béni soit celui qui inventa la poste !

Bien vite, en la recevant, j'avais lu cette lettre d'un bout

9i LES VOYAGES DE NUS.

à l'autre. Mais cela ne me suffisait pas. J'ai été m'asseoir dans un endroit que j'affectionne particulièrement, sur le revers de la colline, au pied d'un sapin. Là, je me suis mis à relire tout ce que tu me racontes de nos parents et de notre maison, de nos voisins et de notre jolie Ebba , que tu appelles encore la petite Ebba , qui doit être grande pourtant depuis le temps que je Tai quittée. Plusieurs mois! songe un peu.

En déroulant tes feuillets si bien remplis , je crois t'entendre faire tous tes gentils racontages. En regardant autour de moi, je puis me figurer que je suis encore dans notre pays. Ce coteau où je suis assis ressemble à ceux qui dominent notre village.

Sur ce sol helvétique s'épanouissent les mêmes fleurs que nous aimons à voir sur notre terre suédoise ; le crocus printanier , le colchique qui n'éclôl qu'en automne, la genliane empourprée, la blanche anémone, la bleue véronique, la légère digitale, que les Allemands appellent Fingerhut (dé à coudre), sans doute le dé dont se servent les fées du Nord pour se faire leurs vêtements avec les rayons de la lune.

Et ce petit scarabée qui tout doucement monte le long de mon bras, et vient se poser amicalement sur ma main, comme pour me souhaiter la bien-venue dans son canton de Sainl-Gall, il y a longtemps que je le connais. Tu le connais aussi , ma chère Stina , tu Tas vu bien des fois tomber sur tes genoux, fatigué d'un de ses longs trajets. Lorsqu'il s'était bien reposé, lorsqu'il entr'ouvrait ses ailes d'or, tu l'aidais toi-même à reprendre son mouvement en lui disant : Vole, vole, petite bête du bon Dieu !

Et cette mésange suspendue à une branche de coudrier qui penche de mon côté sa tête noire, comme si elle voulait lire avec moi ta lettre; elle est de la grande famille des

LES VOYAGES DE NILS. î'3

mésanges répandues en tant de contrées , elle a peut-être visité, dans une de ses migrations ses parents de Suède. Elle voudrait savoir si tu m'en donnes des nouvelles.

Et ce sapin qui étend sur moi ses longs rameaux, n'est-il pas le frère de nos sapins de Dalécarlie ? Ah ! le sapin, que je Taime ! J*ai lu avec une vive curiosité ce que les voyageurs racontent de la majesté des cèdres du Liban, de la gi^âce des palmiers, de l'incroyable circonférence du baobab, et de la hauteur prodigieuse des cyprès de la Californie. Cela n'a point diminué mon admiration pour les sapins.

Ces arbres dont on nous fait de si belles peintures n'ont pas grand mérite à s'élever dans les conditions les plus favorables à la végétation, dans la région ou près de la région des tropiques, sous un chaud climat, dans une terre profonde, tandis que notre cher sapin est, sa vie durant, un étonnant exemple de patience et de fermeté. Il naît sous un froid climat, sur un sol peu épais , quelquefois même sur une couche de pierres, ou dans la fissure d'un roc. Il étend de ci, de là horizontalement ses racines , cherchant de côté et d'aulre un suc nutritif et un point d'appui.

Peu à peu, par sa ténacité, il s'affermit, il se développe, s'élève comme une pyramide. Dans le cours de Tannée, les plantes qui l'environnent changent plusieurs fois d'aspect, et lui, calme et immuable , garde en chaque saison sa sévère beauté. Le soleil de la canicule ne le dessèche point ; les brumes de l'automne ne le flétrissent point. L'hiver le couvre de flocons de neige comme d'un manteau d'hermine. Sous ce vêtement de neige, ses rameaux conservent leur verdure lustrée comme aux jours vivifiants du printemps.

II ne porte aucun fruit. Mais on dit que son ombre paisible calme les agitations de l'âme. Mais de son écorce on extrait une essence aromatique; de ses bourgeons, on

9i LES VOYAGES DE NILS.

dibtille un suc médicinal qui guérit de graves maladies ; de ses branches résineuses , nos paysans font des torches qui les éclairent dans leurs veillées, et de sa haute tige, tout ce qui protège, tout ce qui accompagne du commencement jusqu'à la fin notre existence : la poutre de la maison, le lambris du foyer, le mât du navire, le berceau de l'enfant, le cadre du tableau de famille, les planches du cercueil.

On raconte en Allemagne, aux enfants, une histoire de sapin qui mérite d'être lue par les grandes personnes.

« Il y avait une fois..., c'est ainsi que commencent la plupart des contes de fées, ces chefs-d'œuvre de Fesprit humain, il y avait une fois un petit sapin sans expérience qui gémissait de son sort : « Âh I disait-il, ces lignes uni- « formes de pointes vertes qui s'étendent le long de mes •< branches sont bien laides. J'ai le cœur un peu plus fier « que mes voisins , et me sens fait pour être habillé (( d'une autre sorte. Je voudrais avoir un feuillage doré. »

« Le génie de la montagne l'écoute, sourit, fait un signe, et le lendemain malin, le jeune présomptueux se réveille avec des feuilles d'or. Le voilà tout radieux, qui s'admire, se pavane et regarde orgueilleusement ceux qui, plus sages que lui, n'envient point sa rapide fortune. Le soir, arrive un juif qui détache chacune de ces feuilles d'or, les met dans son sac, et s'en va, laissant le pauvre arbuste, des pieds à la tête, entièrement nu.

« Hélas! dit-il, étourdi que je suis, je n'avais pas songé ((à la cupidité de l'homme. Gomme celui-là m'a dépouillé ! (( Maintenant, il n'y a pas dans la forêt une petite plante i( plus pauvre que moi. J'ai eu tort de désirer ces pièces H de métal qui excitent de si ardentes convoitises, et maiii- (( tenant je voudrais bien iie pas rester dans ma honteuse « nudité. Si j'avais un vêtement de verre ! Cela serait ma-

a gnifique , et le juif rapace n'aurait nulle envie de me « dépouiller. »

(( Le lendemain matin, le sapineau se réveille avec des feuilles de verre qui se balancent légèrement au souffle de la brise et reluisent au soleil comme des petits miroirs. De nouveau, il est tout réjoui et tout fier, et dans son étincelante parure, de nouveau regarde dédaigneusement ses voisins. Mais le ciel se couvre de nuages. Le vent se lève, mugit, éclate; et d*un coup de son aile noire, brise les feuilles de verre.

u Je me suis encore trompé, dit Tinnocenl jouvenceau 6 des bois, en contemplant les débris de son luxe sitôt « perdu. Ni Tor, ni le verre ne sont faits pour décorer lès (( forêts. Je serais moins brillant, mais plus tranquille, si a j'avais un bon feuillage, doux et velouté comme celui du « noisetier. »

« Le troisième vœu est accompli, et en renonçant à ses vanités premières, Tambitieux sapin avait encore le plaisir de se croire mieux vêtu que les arbres de son espèce. Mais des chèvres paissant près de là aperçoivent ses feuilles nouvellement écloses, si tendres et si fraîches, les prennent à belles dents, et n*en épargnent pas une.

« Le malheureux sapin, humilié, désolé de ses erreurs, n'aspirait plus qu'à reprendre sa forme primitive. Il obtint encore cette grâce, et oncques depuis, il ne s'avisa de souhaiter une autre condition. »

Telle est, ma chère Slina , l'histoire de l'ambitieux sapin. Je la considère comme une sage leçon. J'espère bien m'en souvenir. J'espère bien ne pas échanger mon bon, simple vêtement dalécarlien pour une dangereuse broderie, ou un fragile clinquant.

m LES VOYAGES DE NILS.

Canton de Saint-Gall.

Je t'aidit, ma chère Stina, ma première idylle helvétique. Elle a fini par un colloque qui m*a péniblement surpris.

Le jour de mon départ, quand mon hôte m*a remis ma note, il m'a paru qu'on me faisait payer un peu cher quelques tasses de lait, dans un pays où le lait n'est point si précieux, ni la vache si vénérée que sur les bords du Gange, un peu cher aussi mon frugal repas de chaque jour , un peu cher ma chambre dont le mobilier ne représente assurément pas un gros capital. Je ne voulais cependant faire aucune réclamation. Mais M. Stocka deviné ma pensée, et comme il aime à pérorer, il a profité de Toccasion pour me faire un discours :

— Monsieur , m'a-t-il dit d'un ton solennel, vous êtes jeune, vous commencez à voyager, et vous ne connaissez pas encore la Suisse. Voulez-vous que je vous en donne brièvement une juste idée ?

— Je vous en serai fort obligé.

— La Suisse se divise en deux parties distinctes : les cantons favorisés par la nature et les cantons disgraciés.

— Il me semble que celui-ci n'a point à se plaindre de son partage. J'y vois de beaux sites, des champs fructueux, de verts pâturages, de grandes forêts.

— Petit bien I petit bien ! Nous n'avons ici ni le mont Blanc, ni la Jungfrau, ni le Righi, ni la mer de glace, ni la vallée de Meyringen, ni le Staubbach, ni le lac de Genève ou- de Lucerne, rien de ce qui est dessiné par tant d'artistes, chanté par tant de poètes, rien de ce qui fait la célébrité de la Suisse, bien plus que les vieilles histoires de

Guillaume Tell et de Winkelried, rien de ce qui attire les étrangers. La Suisse récolte des légumes, des céréales et un petit vin blanc qui n*est pas à dédaigner. La Suisse vend à un bon prix le produit de ses forêts et de ses pâturages; la Suisse a d'importantes manufactures d'horlogerie, de rubans, de tissus. Mais je crois que son meilleur revenu lui vient des étrangers qu*eUe héberge périodiquement pendant plusieurs mois, et chaque année on attend ici les étrangers, comme on attend en Hollande lapparition des harengs, et dans certaines régions du Nord le passage des cailles.

Dès les premiers jours du printemps, chacun se prépare, selon son industrie, à cet événement. Le bijoutier de Genève accélère tant qu il peut le travail de ses ouvriers ; le guide de Chamounix consolide ses échelles et ferre ses bâtons; la batelière de Brienz fait vernir sa barque et se façonne avec une fine paille un nouveau chapeau ; le ciseleur en bois réunit ses figurines de bonshommes, ses croix, ses bénitiers, ses petits chalets; les jeunes filles du canton de Berne nattent leurs cheveux, blanchissent leurs manches, polissent leurs chaînes d'argent ; les pâtres des montagnes s'exercent à sonner de la trompe et à chanter le Ranz des vaches. Les aubergistes nettoient leur literie, leur salle à manger, leur vaisselle, et reconstituent leur cohorte de kellners, cette curieuse milice de sommeliers que Ton voit dans les grands hôtels de Suisse, en habit noir, en cravate blanche, alertes, accorts, parlant plusieurs langues, en mouvement tout le jour avec une prestesse étonnante, puis s'éparpillant à la fin de la fructueuse saison, et, comme des fourmis économes, vivant l'hiver des résultats du travail de Tété.

Au commencement de l'été, arrivent les voyageurs désirés, à pied, à cheval, par les voitures publiques, par les

bateaux, par les chaises de poste, élégants aristocrates, gros et gras capitalistes, riches désœuvrés, fonctionnaires en vacances, graves savants, couples amoureux, vieillards moroses, jeunes enthousiastes, une babylone de gens de divers pays et de toutes sortes de conditions, et tous, chose essentielle, ayant de l'argent à dépenser, qui, de leurs patrimoines, qui de leurs honorables emplois, ou d'une aventureuse industrie, ou d'une habile banqueroute, n'importe de quelle façon leur bourse est faite, pourvu qu'ils en laissent une bonne partie en Suisse.

On les loge, on les promène, on sourit à leurs fantai^ sies, on exalte ce qui éveille leurs désirs, on excite leur curiosité. Si pour les charmer on pouvait enluminer les vallons, exhausser les montagnes, creuser plus profondément les ravins, certainement on n'y manquerait point, car on ne craint pas de se donner de la peine, quand on compte faire une bonne moisson.

A ces mots, je me suis écrié : — Ah ! monsieur, j'espère que vous plaisantez, car il ne m'est pas possible de croire qu'on spécule sur la contemplation des grandes scènes de la nature, qu'on attache une idée de lucre aux plus nobles émo'ions de l'âme.

— Très-bien, m'a répondu froidement M. Stock. Vous êtes jeune et libre et assez riche pour employer selon vos goûts cette jeunesse et cette liberté. 11 vous plaît de venir en Suisse. Cela me semble une bonne idée, et vous commencez par vous arrêter dans mon humble maison ; je m'en félicite. Vous contemplerez ces grandes scènes de la nature dont vous avez lu de poétiques descriptions, et vous aurez ces nobles émotions de l'âme auxquelles vous aspirez. Mais quand vous en aurez joui, par un beau rayon de soleil, ou un doux crépuscule, vous vous en irez, et ceux qui restent là, croyez-vous qu'ils puissent avoir long^

temps ces émotions, si jamais ils les ont eues? croyez^-inous que ce soit une chose fort séduisante de passer sa vie, au pied d'une montagne de neige, d'entendre,toujours mugir le même torrent, de voir toujours- la même forêt de sapins, et le même défilé sauvage ?

Non. On nç va point s'établir là pour son agrément, mais pour recueillir un juste tribut des sentimentales ladies, des bons bourgeois naïfs et des magnifiques tou> ristes. J'envie le sort de ceux qui peuvent avoir une auberge ou une boutique en une de ces stations privilégiées. Pour peu qu'ils sachent leur métier, ils ne doivent pas tarder à faire fortune. Tout jeune, j'ai enchaîné par un lien conjugal ma liberté d'action, et je suis ici vivotant dans un petit emploi. Ma femme vend chaque jour pour quelques deniers du beurre et du lait à Saint-Gall. Mes filles gagnent un franc, du matin au soir, à faire des broderies qui pareront des princesses, et lorsqu'il m'arrive, bon an mal an, une douzaine de voyageurs que je reçois de mon mieux, je compte qu'ils doivent payer le loyer de mon logis.

Telle a été, it a chère Stina, l'allocution de mon hôle, et j'ai acquitté sa note, qui, comme je te l'ai dit, me semblait un peu exagérée. J'aurais mieux aimé l'acquitter sans entendre ce discours.

Baie.

(( Le touriste, dit un écrivain anglais, n a certainement pas fait de bien à la Suisse. Mais ce qui a été bien plus préjudiciable à la moralité des habitants de ce pays, e est le développement des manufactures, aveuglément encouragé par la diète, b

Il y a environ quarante ans que M. Mattews faisait cette réflexion. Si, maintenant, la diète voulait comprimer Taccroissement continu des manufactures, elle n'y réussirait pas. En venant ici, j'avais un espoir d'idéal; je me réjouissais d'observer les mœurs pastorales d'un peuple primitif. On m'affirme qu'elles existent encore dans quelques petits cantons. C'est possible. Mais dans ceux que j'ai parcourus jusqu'à présent, dans les villes et les villages, partout je ne vois que le mouvement industriel. Au bord du ruisseau, la scierie, ou la tannerie; dans le rustique chalet, le n)ètier à broder, ou le métier de tisserand ; dans la cité, les vastes ateliers et les grands entrepôts.

A Zurich, sur les bords de la Limmalh, et le long du lac, au pied des verts sapins, de toute part s'élèvent les hautes cheminées des machines à vapeur.

A Bâle, le cloître de la cathédrale est complètement abandonné. De loin en loin seulement quelques curieux visitent encore la salle où se réunit un fameux concile, où, pendant seize ans, des centaines de prélats, de docteurs, d'abbés, discutèrent les plus graves questions. L'Université, jadis si renommée, ne renferme plus guère qu'un petit nombre d'étudiants, et les gens de Bâle ne se souviennent guère de leurs anciennes illustrations, ni de Holbein, qui fît ici quelques-uns de ses meilleurs tableaux ; ni d'Erasme, qui aimait tant le séjour de cette ville ; ni de son ami Froben, qu'on appela le prince des imprimeurs ; ni de Burkhardt, qui explora si courageusement l'Orient ; ni d'Euler, l'auteur des Lettres à une princesse d'Allemagne ; ni de Jean Bernouilli, qui fut le premier maître de ce célèbre mathématicien ; ni de plusieurs autres savants.

Mais Bâle se glorifie dé son activité commerciale. Ses filatures de soie, ses fabriques de rubans occupent une quantité d'ouvriers. Ses longues rues tortueuses sont per-

pétuelleraent sillonnées par de lourds wagons chargés de marchandises. Les corporations religieuses de cette cité, autrefois soumise à l'autorité temporelle et spirituelle d'un évêque, ont disparu. Mais elle a des corporations de raar chands qui, de père en fils, conservent le même magasin, et des capitalistes dont les signatures sont acceptées avec empressement dans toutes les banques de l'Europe, et jusqu'au delà de l'Atlantique.

Dans notre village de Soliroe, peux-tu avoir l'idée d'une millionnaire, c'est-à-dire d'un homme qui, avec le contenu de sa caisse, pourrait faire une pile de riksdalers plus haute que notre maison?

Avec tout ton beau savoir de français, d'allemand, d'anglais, de littérature et même d'histoire, lu ne sais sans doute pas, ma chère sœur, quel bel emploi on peut faire d'un tel trésor.

Moi, je ne le savais guère plus que toi. Mais ou s'inslruit chaque jour en voyageant, et il est juste que tu profites de mon instruction. Tu sauras donc que lorsqu'on a le bonheur de posséder tant d'écus, on doit les ménager avec soin et les faire fructifier en secourant son prochain. — Comment? par un procédé bien simpie. Tu vas voir. On prête charitablement ces écus à des gens qui en ont besoin, et qui s'engagent à les rendre à une époque déterminée, avec une redevance, juste témoignage de leur gratitude. Plus on prête son argent, plus on rend de services, et plus on perçoit de redevances. Ainsi le capital devient comme un bon champ pour lequel on n'a point à redouter la grêle, ni les coups de vent, et dont on tire une abondante récolte, sans fatigue, sans labeur, sans le rude emploi de la charrue, seulement par quelques chiffres qu'on additionne tranquillement au coin de sa cheminée. Aussi Télat de miUionnaire est-il généralement fort considéré.

\m LES VOYA<i£S DE KiLS.

Bâle est une iière ville. Sur une population de trente-huit mine âmes, il existe là une centaine dô millionnaires, non pas de ces inertes, ou frivoles, ou fantasques, ou prodigues millionnaires, comme on en voit en d'autres pays, mais de graves et sensés millionnaires, qui comprennent les devoirs de leur situation.

Ils parlent de l'argent comme d'un être vivant et intelligent, qui a ses élans d'espérance et ses découragements, ses sympathies et ses répulsions. Un de leurs premiers principes, c'est que cet argent doit travailler, c'est-à-dire circuler sur la table du banquier, dans le comptoir du manufacturier, dans le portefeuille du voyageur, et, de chaque endroit où il s'arrête, revenir au gîte, comme un bon ouvrier, avec quelque profil.

Parfois, ces charitables trésoriers se trompent dans leur honnête intention; parfois, malgré leur sagacité, ils se laissent séduire par un mécréant qui abuse affreusement de!eur confiance, qui ne leur paye point le légitime tribut qu'il leur doit, et ne leur rend pas même leur précieux capilal.

Ils peuvent alors traduire ce traître devant les tribunaux, faire vendre ses meubles et le faire condamner à la prison. Mais, ordinairement, ils n'olyliennent par cette poursuite judiciaire qu'une chétive satisfaction. Pour réparer leur échec, ils combinent d'autres opérations plus prudentes et s'astreignent à une plus rigide économie.

L'économie est une de leurs vertus. Elle leur a été enseignée par leurs pères, et ils se font une pieuse obligation de la conserver.

Si ridies qu'ils soient, ces vénérables financiers de Bâle, ils ne s'égarent point en de vaines faiitaisies ; ils épargnent avec soin leurs revenus. Quelques-uns ont au premier étage de leur maison xm salon et une salle à manger superbe-

ment meublés. Us y descendent une ou deux fois par an pour donner un grand diner, après quoi la vaisselle, l'argenterie, la verrerie sont soigneusement enveloppées, rangées dans les armoires, puis toute la famille remonte dans son petit appartement et reprend son modeste train de vie ordinaire.

Quelques-uns s'accordent un carrosse à deux chevaux dans lequel ils se pavanent régulièrement les dimanches. La plupart s'interdisent tout étalage luxueux et s'agpliquent à règler strictement leur budget. On m'a fait voir un petit vieillard que les plus riches négociants de la ville saluent avec respect, et dont les principaux manufacturiers des environs convoitent la bienveillance. Chaque jour, à deux heures, en hiver comme en été, il s'en va pédestrement sur la place du marché prendre une tasse de café qui lui coûte sept sols. Depuis vingt ans, il se permet cette dépense quotidienne. Mais pour ses sept sols, il lit aussi le journal auquel il n'est pas abonné, et, en sortant, met dans sa poche deux des morceaux de sucre qui lui ont été servis. Les gens qui le connaissent disent qu'il possède une quinzaine de millions.

Ainsi vivent ces riches financiers, sans éclat, sans bruit, et, à ce qu'il me semble, sans joie, si ce n'est la triste joie d'amasser de l'argent.

L'argent ! l'argent! depuis que je suis ici, j'entends répéter ce mot, comme une conjuration magique, comme le Sésame^ ouvre toi, des Mille et une nuits. Il m'importune, il m'agace, et en voyant les désirs qu'il excite, je me rappelle la légende slave du roi des métaux. Pour te récréer, ma chère Stina, je te l'envoie dans toute sa naïveté :

Il y avait une fois une veuve nommée Marie-Jeanne, qui avait une très-belle fille nommée Flora. La veuve était une humble brave femme; la fille, au contraire, très-hautaine;

beaucoup déjeunes gens s'étaient présentés pour Tépouser. Aucun ne lui convenait, et plus le nombre de ses prétendanls s'accroissait, plus elle en montrait de dédain.

Un nuit, la mère s' étant réveillée et ne pouvant se rendormir, prit son rosaire et se mit à prier pour sa fille, dont Torgueil Tinquiéfait. Flora était couchée près d'elle et souriait dans son sommeil :

Le lendemain, Marie-Jeanne lui dit : — Quel beau rêve as-tu donc eu qui te faisait rire dans ton sommeil?

— J'ai rêvé qu'un seigneur me conduisait à l'église dans un carrosse en cuivre et me donnait un anneau entouré de petites pierres qui brillaient comme des étoiles, et lorsque j'entrais à l'église, les gens qui étaient là ne regardaient que la Mère de Dieu et moi.

— Ah I quel rêve orgueilleux ! s'écria la veuve en secouant la tête.

Flora se mit à chanter. Ce jour-là même, un jeune paysan d'un bon renom vint la demander en mariage. Ce prétendant plaisait à la mère, mais la fdle lui dit : « Quand même tu viendrais me chercher avec un carrosse en cuivre, et quand tu me donnerais un anneau brillant comme les étoiles, je ne voudrais pas de toi. »

La nuit suivante, de nouveau Marie-Jeanne s'éveillant, se mit à prier et vit Flora qui souriait dans son sommeil.

— Quel rêve as-tu donc encore fait? lui dit-elle le lendemain.

— J'ai rêvé qu'un seigneur venait me chercher avec un carrosse d'argent et me donnait un bandeau en or, et lorsque j'entrai dans l'église, les assistants étaient plus occupés de moi que de la Mère de Dieu.

— pauvre enfant, s'écria Marie-Jeanne, quel rêve impie! Prie, prie pour te préserver de la tentation.

Flora sortit pour ne pas entendre la remontrance de sa mère.

Ce jour-là un jeune gentilhomme vint la demander en mariage. La mère considérait cette proposition comme un grand honneur, mais Flora dit à ce nouveau prétendant :

— Quand même vous viendriez me chercher avec un carrosse en argent et un bandeau en or, je ne voudrais pas de vous.

— Malheureuse ! s*écria Marie-Jeanne, renonce à ton orgueil. L*orgueil conduit en enfer !

Flora se mit à rire.

La troisième nuit, sa mère de nouveau s'éveillant, lui vit une expression de figure extraordinaire, et de nouveau pria pour elle.

Le lendemain sa fille lui dit :

— J'ai rêvé qu'un seigneur venait me chercher avec un carrosse en or et me donnait une robe en or, et quand j'entrai à l'église les assistants ne regardaient que moi.

La mère pleura amèrement. La fille s'enfuit pour ne pas voir ses pleurs.

Ce jour-là, dans la cour de sa maison, on vit entrer trois voitures; l'une en cuivre, l'autre en argent, la troisième en or. La première était attelée de deux chevaux ; la seconde de quatre ; la troisième de huit. De la première et de la seconde descendirent des pages avec des culottes rouges et des bonnets verts; de la troisième, descendit un beau seigneur dont les vêlements étaient d'or. Il demanda à épouser Flora. Aussitôt elle accepta, et courut dans sa chambre pour se parer de la robe d'or qu'il lui avait apportée.

La bonne Marie-Jeanne était pourtant inquiète, mais Flora avait la figure radieuse. Elle sortit de sa demeure sans demander la bénédiction maternelle, et entra d'un

air superbe dans l'église. La mère resta sur le seuil priant et pleurant.

Après la cérémonie, Flora monta avec son époux dans le carrosse en or, et ils partirent suivis des deux autres carrosses.

Ils allèrent bien loin, bien loin, et enfin arrivèrent à un rocher où il y avait une grande ouverture, comme la porte d'une \ille. Ils entrèrent par celte porte, qui aussitôt se referma sur eux avec un bruit terrible, et ils se trouvèrent dans une profonde obscurité. Flora avait peur. Mais son mari lui dit : « Rassure-toi; bientôt tu verras des lumières. »

En effet, de tous côtés apparurent, avec leur culotte rouge et leur bonnet vert, ces petits nains qui habitent les cavités des montagnes. Ils portaient des torches enflammées et s'avançaient à la rencontre de leur maître, le roi des métaux.

Ils se rangèrent autour de lui, et Fescortèrent à travers de longues vallées et de longues forêts souterraines. Mais, <:hose singulière, tous les arbres de ces forêts étaient en plomb.

De lu, le cortège arriva dans une magnifique prairie, au milieu de laquelle s'élevait un château en or parsemé de diamants.

— Voilà, dit le roi des métaux, votre demeure.

Et Torgueilleuse Flora contempla avec joie toutes ces magnificences.

Cependant, elle était fatiguée et avait faim. Les nains préparèrent le dîner, et son époux la conduisit à une table d'or. Mais tous les mets qui lui furent présentés étaient en métal. Flora n'ayant pu y goûter se trouva réduite à demander humblement un morceau de pain. Les valets aussitôt lui apportèrent du pain de cuivre, puis du pain d'ar-

gent, enfin du pain d'or. Ni à Iwn, ni â Taulre, elle ne pouvait mordre.

— Je ne puis, lui dit son époux, vous donner la nourriture que vous souhaitez. Ici, nous n'avons pas d'autre pain.

La jeune femme alors se mit à pleurer, et le roi lui dit : « Vos larmes ne changeront rien à votre destinée. Cette destinée, c'est vous-même qui l'avez voulue. »

La malheureuse Flora fut obligée de rester dans sa demeure souterraine, souffrant de la faim, par la passion qu'elle avait eue pour l'or.

Une fois par an seulement, à Pâques, il lui est permis de monter pendant trois jours à la surface de la terre, et alors elle s'en va dans les villages, quêtant de porte en porte un morceau de pain.

Genève .

Je suis bien sûr, ma chère Stina, que tu ne songeras jamais à épouser le roi des métaux, pas même le roi des métaux de nos honnêtes mines de Fahlun, et moi j'espère bien aussi n'être j amais tourmenté par la passion de l'argent.

— Faut-il te l'avouer, cependant? j'ai éprouvé, dans cette ville de Genève, je ne sais quel désir d'être plus riche. Singulière idée ! n'est-ce pas? Mais aussi singulière ville, en tout sens pleine de constrastes : ville ancienne, morose et sombre; ville moderne brillante, bruyante et pimpante; ville industrielle au miheu de la plus poétique nature; ville répubUcaine où les paysans furent longtemps traités comme des ilotes par des citadins , où, entre les deux catégories de citadins : les habitants et les doîiiiciliéSy il y avait une

plus grande distance que daïis les pays aristocratiques^ entre la plus haute noblesse et le peuple; ville dogmatique et puritaine, où rien n'arrête, me dit-on, le débordement de l'immoralité, où le chef de l'Etat organise lui-même dans sa propre demeure un établissement de jeu et ce qui y tient; ville de marchands et d'aubergistes, glorifiée par des écrivains et des savants de premier ordre ; ville protestante proclamant avec le dogme de la réforme le principe de liberté religieuse, et son réformateur Calvin condamnait à être brûlé vif un malheureux médecin qui avait osé contredire une de ses opinions, et les catholiques ne pouvaient résider sans crainte dans celte vieille cité épisccpale, dans la métropole de saint François de Sales, le doux enseigneur, dont tu ne pourrais me lire, ma chère Stina, les touchants écrits, sans une tendre émotion.

A présent, les catholiques résident en grand nombre dans cette ville. Ils y ont leur église, leurs prêtres, leurs offices réguliers, et les étrangers qui affluent ici, chaque été, sont libres de professer la religion qui leur plaît, ou de n'en professer aucune. Juifs et mahométans, quakers et presbytériens, trembleurs des États-Unis, mormons de rUtah, croyants et non croyants peuvent venir ici sans inquiétude. L'austère population de la vieille cité gémira de leurs erreurs, et voudra les convertir ; mais le gouvernement ne s'en inquiétera pas, et la population de la nouvelle cité pas davantage.

Cette célèbre ville de Genève, qui jadis se soumit si entièrement au cruel pouvoir de Calvin, a été le refuge de Byron, fuyant la pruderie britannique; de Shelley, dont le parlement anglais condamnait l'athéisme ; et dernièrement, elle a élevé une statue au fils d'un de ses anciens horlogers, à J.hJ. Rousseau, le faux philosophe, l'orgueilleux sophiste, l'insensé misanthrope.

Mais ce que Ton voit autour de Genève, ô Stina, quel autre contraste !

Ce magnifique bassin du lac Léman, bien plus large que notre lac Silian et bien plus profond, cette vaste pelouse qui l'entoure comme une ceinture d*émeraude, ces villes et ces villages disséminés sur ses vastes contours, les vieux châteaux sur les collines ; les clochers dans la vallée, les maisons des paysans cachées comme des nids d'oiseaux sous les arbres fruitiers ; les vignes à côté des champs de blés; plus haut, les pâturages et les mystérieuses forêts de sapins ; plus haut, les cimes de rocs pareilles aux murs d une forteresse ; plus haut, le géant de toutes ces sommités, le patriarche des Alpes, le mont Blanc.

Non, je ne puis essayer de décrire ce magique panorama, ces images si riantes et si grandioses, si variées et si harmonieuses. Je ne puis que les contempler dans une muette admiration, et sans cesse je vais d'un côté ou de l'autre les contempler, souvent dès le matin, quand elles se dégagent des ombres de la nuit, quand les brouillards plans^nt sur le lac comme un nuage, s'entr'ouvrent comme un rideau, se lèvent au souffle de la brise, comme une voile de batelier, puis se dispersent et flottent sur les flancs des collines comme des écharpes de gaze, quand tout s'éclaire successivement aux rayons de l'aurore, flots limpides semblables à des miroirs de cristal, feuillage des bois, pointes de gazon, où comme des perles étincellent les gouttes de rosée ; flèches des églises, tourelles des manoirs que la lumière argenté ; prairies et coteaux où tout renaît avec le jour.

A quelque distance de Genève, sur la route qui conduit à la maison Diodati, où demeura Byron, il y a un endroit que j'affectionne particulièrement, un petit monticule ombragé par un sapin. De là on voit le lac dans toute son

étendue jusqu'à Vevay, une partie de la côte de Savoie, toute la côte où s'élèvent Morges, Nyon, Coppet, ces jolies villes, et les grandes forêts et les majestueuses cimes du Jura. Souvent, je vais là m'asseoir, et j'y reste jusqu'au moment où le soleil s'incline à l'horizon, où les cloches des villages sonnent le couvre-feu, où le pêcheur retourne à son foyer, et l'oiseau à son nid, où toute cette splendide nature peu à peu s'enveloppe dans son voile nocturne, et s'assoupit en silence sous le regard de Dieu.

Le matin elle soir, à toute heure du jour, quel merveilleux tableau ! Je le regarde dans une sorte d'extase, avec un indicible attendrissement.

Un écrivain allemand a dit : « Le premier voyage au milieu d*une poétique région donne au jeune honmie une douce pensée, des ailes pour le transporter au-dessus des glaciers de la vie et un affectueux élan vers ses semblables. »

Jesuisjeune. G'estmonpremiervoyage. Ce ciel estsipnr, ce lac si bleu, cette terre si belle! Je me sens si ému, si ému ! mon cœur palpite, mes yeux s'humectent de larmes. J'adore la grandeur de Dieu ; j'appelle à moi les âmes sympathiques. Dans mon transport, je voudrais enobrasser le monde entier.

Dans l'enceinte de Genève, je ne puis conserver cette idéale émotion. Là est la réalité de la vie : affaires de commerce et d'administration, quelques savantes études et de nombreux calculs.

Les Genevois ont un renom particulier : « Fier comme un Bernois, dit un proverbe suisse, grossier comme un Zurichois, intéressé comme un Genevois; » et l'on attribue à un gentilhomme français du siècle dernier cette plaisanterie : d Quand vous verrez un Genevois se jeter par la fenêtre, vous pourrez vous y jeter après lui; il y aurait au moins cinq pour cent à y gagner. »

En aucune ville des vingt-deux cantons, il n!arrive chaque été tant de voyageurs qu'à Genève; en aucune ville,, on ne trouve tant de moyens de séduction de toute sorte, tant de magasins brillants et de pompeux hôtels; en aucune ville, on ne sait si bien faire celte moisson dont mon aubergiste de la colline de Saint-Gall me parlait avec une si vive convoitise.

Dans ces magasins de Genève sont étalés tous les objets de fantaisie des plus ingénieuses fabriques de TEurope, toutes les étoffes et les parures les plus récentes de France, d'Allemagne, d'Angleterre, et tous les produits de la riche industrie genevoise, des amas de montres, des torrents de chaînes d'or, des boisseaux de bagues, de quoi fiancer garçons et filles des deux hémisphères, et des bijoux, comme si Aladin avait passé par là avec sa lampe merveilleuse.

Dans ces magasins, maîtres et commis se lèvent tôt, se couchent tard et ne se reposent guère le dimanche ; dans les hôtels, jour et nuit, arrivées et départs, mouvement continu, et là tout est rigidement compté, toutes les minuties du service intérieur, tous les agréments du dehors : voisinage de la poste ou des bateaux, aspect du lac ou des montagnes.

Dans ces magnifiques magasins, j'ose à peine entrer, sachant combien peu J'y puis dépenser. Dans mon. grand hôtel, je sens combien je suis petit. J'occupe au quatrième étage une modeste chambre d'où l'on ne voit que la vieille ville, et à la table d'hôte je ne fais aucun extra.

A cette longue table, qui n'en finit pas, s'assoient des gens de toute quaUté : des Russes, tous princes ; des Anglais, tous lords; des Allemands, tous docteurs, ou comtes, ou au moins barons ; des Américains, riches banquiers de New-York, ou planteurs de la Louisiane. Ces

opulents voyageurs ne peuvent se contenter à leur dîner du petit vin blanc de la Suisse. Ils demandent à haute voix des vins d'Espagne ou de France, les plus fins et les plus chers, ce qui prouve bien leur distinction, et ils veulent être servis immédiatement, ce qui fait voir comme ils ont l'habitude de commander. Les Français sont moins difficiles : aussi sont-ils moins titrés et moins honorés, car, naturellement, petites exigences et petites dépenses ne peuvent produire que petit respect.

La semaine dernière, le plus glorieux personnage de notre assemblée était un épais Américain, à la figure rouge encadrée dans de longs favoris. Dès le commencement du dîner, il demandait le plus vieux vin de Madère, puis parcourait méthodiquement, avec une ardente sensualité, toute une gamme bachique, jusqu'au vin de Champagne frappé, et à la liqueur des îles; après quoi, il ne réclamait plus qu'une demi-douzaine de fins cigares qu'il fumait dans un état de béatitude, en savourant d'abord une tasse de café, puis un grog. Les sommeliers Fadmiraient et obéissaient avec empressement à son moindre signe.

Il est parti, ce bruyant Yankee, pour s'en aller, en une autre ville, déguster d'autres boissons. Mais le jour même où le maître d'hôtel s'affligeait de l'éloignement de cette grosse bourse américaine, un courrier arrive à franc étrier, avec l'ordre de faire préparer l'un des meilleurs appartements pour un couple britannique : monsieur et madame Sandv.

Quelques heures après, dans une magnifique berline, apparaissent monsieur et madame Sandy, et dès ce jour, on est fort occupé d'eux.

M. Sandy n'est pas attrayant. Non, vraiment. Il a une large figure dure, des façons vulgaires, avec une affecta-

tion d'élégance, un air de fatuité, et, qui pis est, un regard fauve.

Madame Sandy est un peu maniérée et un peu trop pomponnée. Maisquellejolietaille et quelles jolies petites mains, et de grands yeux si bleus, et de longues boucles de cheveux blonds si fins ! On ne peut la voir sans l'admire^. Elle a la bonté de dîner à table d'hôte, et quand elle entre dans la salle à manger, tous les hommes s'inclinent devant elle. Les femmes mêmes reconnaissent sa beauté.

Beauté, secret d'en haut, rayon, divin emblème.

Mais tu sais ces vers de M. de Lamartine, le mélodieux poète. Je ne veux pas te les répéter.

La rude physionomie de M. Sandy s'adoucit lorsqu'il regarde la jeune femme, et elle est pour lui très-gracieuse. 11 lui dit avec un accent nasillard : « My sweet Kate ! » et elk lui dit d'une voix musicale: «Mygood Oscar! » Us paraissent très-contents l'un de l'autre. Je pense que ce sont deux nouveaux mariés qui font, selon l'usage anglais, leur voyage de Vione^ moon. Mais, comment cette charmante créature a-t-elle pu s*allier à cet homme qui me semble si peu digne d'elle? Peut-être une de ces douces, humbles fleurs, écloses près d'un cottage champêtre, comme une marguerite, ou à la fenêtre d'une mansarde, comme une giroflée, une de ces pauvres filles de pasteur ou de petit bourgeois, éblouie, dans son ingénuité, par l'éclat d'un titre nobiliaire ou d'une fortune.

Si M. Sandy n'appartient point, par sa naissance, à la haute aristocratie anglaise, il doit êlre en bons rapports avec elle. Par hasard, je me trouve placé près de lui, à table, moi chétif, et à tout instant, je l'entends parler à la jolie Kate d'un baronnet qui lui témoigne une confiance

p(?rlîculière,d'un jeune ofGcier aux gardes dont il reçoit souvent la visite, d'un pair d'Ecosse avec lequel il a eu une longue correspondance, surtout de lord Cliff, dont il semble être l'ami intime.

La ravissante petite-fille d'Eve écoute ces récits avec une naïve satisfaction, et de temps à autre, levant la tête de notre côté, et d'un léger coup de main, écartant la soyeuse chevelure qui flotte sur ses joues et se déroule sur ses épaules, elle semble nous dire, en nous regardant d'un petit air coquet : Voyez dans quel grand monde je suis placée !

Donc M. Sandy a de trés-nobles liaisons, et il est riche, un vilain riche, fantasque, impérieux, hautain, sans ménagement pour les gens qui le servent, impertinent même envers le maître de maison. Mais il fait de grosses dépenses, et ce maître le salue respectueusement.

Nos propriétaires de Gaestgiwaregord n'auraient pas tant de condescendance. Aubergistes, maîtres de poste, et la plupart en même temps simples laboureurs, ils sont trèsobligeants pour le voyageur poli, intraitables avec l'arrogant.

Hparken Herr, eller slava : Ni maître, ni esclave, dit notre paysan suédois. Cela me semble une louable devise.

Mais la Suéde appartient aux Suédois, et depuis que je suis ici, depuis que je vois comment les Anglais et les Américains ordonnent, crient, se font servir, s'imposent et se fâchent, je suis trés-tenté de croire que la plus belle partie de la Suisse appartient aux étrangers, et que les ))ons Suisses n'en sont que les fermiers.

Cbamouny.

Quel mouvement sur le grand quai de Genève, autour du bureau des messageries ! De là partent chaque matin des voitures pour Sallanclies, Saint-Gervais, Chamouny, et les employés de l'administration ont fort à faire pour répondre à toutes les demandes qui leur sont adressées, inscrire les bagages qu'ils doivent expédier, donner leurs instructions au conducteur, et les voyageurs semblent tous très-pressés.

Enfui, me dis-je, voilà au moins des gens qui ne se laissent point subjuguer par les délices de Capoue, qui abandonnent les séductions de Genève pour s'en aller, au sein des montagnes, admirer les virginales beautés de la nature ! Voilà trois jeunes Parisiens qui grimpent sur la banquette de la diligence, lestement et gaiement, dans l'innocence de leur jeunesse et l'enthousiasme de leurs pensées. Voilà un Anglais qui entre avec sa fille dans l'intérieur de la voiture, où une femme en deuil est déjà installée avec ses deux enfants, et où ma place est retenue..

Cette femme n'a fait aucun bruit et n'a manifesté aucune prétention. J'ai lu par , hasard son nom sur sa malle : Madame Maillot, de Lons^le-Saunier (Jura), une simple bourgeoise d'un déparlement de France, voisin de la Suisse, Mais les employés de la diligence, touchés de sa grâce modeste, ont pour elle les plus grands égards.

Cet Anglais est bien laid, et bien laide aussi est sa fille. Mais ils portent deux de ces grands bâtons en sapin qui, par leurs pointes ferrées et par leurs inscriptions, attestent de longues et difficiles pérégrinations. Voilà un de mes compagnons, un gros homme bien vêtu et bien nourri, à l'opil chatoyant, à la figure bénigne, probablement un hoiio-

1I§ L'ES VGTACCS ^£ MhS,

rable conseiller de quelque bonne petite ville d'Allemagne, content de sa fortune, et désirant adjoindre à la satisfaction de sa vie de chaque jour le souvenir d'un intéressant voyage. Voilà à côté de lui un petit bonune maigre au regard vif, inquiet, à la physionomie intelligente, probablement un savant naturaliste impatient d''arriver au lieu oà il doit faire ses recherches et ses observations.

Ënle voyant, je songeais à ce hardi, à cet actif, à ce mémorable savant de Genève, M. de Saussure, qui, vers l'âge de cinquante ans, après avoir longtemps étudié les terrains où il faisait de curieuses découvertes, réussit enfin à réaliser son rêve le plus ambitieux, à gravir le sommet du mont Blanc.

Telles sont mes ingénieuses remarques, et déjà je me réjouis de voyager en si bonne compagnie.

Cependant les Parisiens assis sur la banquette n'ont pas Tèmotion poétique que je leur attribuais. En sortant de Genève, en parcourantcette belle route qui passe au pied du Salève, ils se mettent à faire des plaisanteries qui ne sont ni délieates, ni spirituelles ; ils interpellent les passants et rient aux éclats, et, de temps à autre, cliaiUent d'une voix fausse des chansons grossières.

Je me suis trompé aussi dans mes autres suppositions. Tu peuxjager de mon erreur par ce dtalo^gue que j'ai en* tendu patiemiifnent ioai au long datis l'intérieur de la voilure :

Le petit homme maigre, ^teturtiamt 'd'un air agité vers stm voisin :

*^ Monsieur, pourrtez-v0us mc'direau juste en combien d^eares la diligence ftiit le trajet àe €enève à Saint- Gervais ?

— Sept ou huit, je crois.

— Sept 011 huit 1 Oui ! c'e^ oe qu^i)n m'avait annoncé.

et plutôt huit que sept.. Pn- jowf (tetoarture" f U» médecin m'a prescrit, pour un rhnnnàtiâme diont je suis affligé,, les eaux de Saint-Gervais, et j*ai: qniUè monot agréable mwoni de Louyain, ma homte brasserife pour obéh* à son- ordonnance. Si j'avais su ce qu'il faut souffrir sur cette terïe sar voyarde, j'aurais ehetché aillews un aftitce remède. Quels chemins! quels horribles elbeminâ !

Le gros monsieur, eomplaisamment :

— G'eist vrai qu'ils ne sont pa» beaux. Il y a- vingt aos que j'exerce dans ce pays In profession d'huissier. Je les connais. Pour atteindre un débiteur difiiciie, j'ai été plus d'une fois obligé de lesparcourirparlesplus mauvais teiaiips. Vous les voye2 à présent dans la belle saison : que diriezvous, si vous y reveniez au printemps, à la fonte d«s neiges, ou en hiver dans ks jours de verglas?

— Que le ciel m'en préserve !

L'Anglaise à son père :

— Je suis bien contrariée qu'on n'ait pas gravé le nom deStaubbâch sur no^bâlcms.

Le père : ,

— G'eist la faute de ce stioupide guerçon de l'hôteL

— Vous lui en aviez donné l'ordre.

— Yes. J'avais. Mais ce guerçon il était idiot et méchant. Indeed. il était.

— ^J'espère qu'à Ghamouny, nous pourrons réparer sa sottise, et si nous trouvons là un bon ouvrier, nous ferons graver sur ces mêmes bâtons plusieurs autres noms : Aoste, Saint-Bernard, Gemmi.

— Mais, my dear, nous n'étions point là. Je croyais qu'on ne faisait mettre sur ces Alpenstoekes que les noms des lieux par où Ton avait passé.

— ' On y fait mettre tout ce que l'en veut, et plus il&soiut chargés d'inscriptions^ plus on montre par là cûoime on a

bien voyagé. Caroline Miller, la fille de notre associé, en a rapporté un, il y a deux ans, qui était comme un dictionnaire géographique de la Suisse.

L'Anglais riant et découvrant deux énormes rangées de dents :

— Oh ! very good ! very good indeed !

Le brasseur de Louvain de plus en plus agité :

— Ah ! l'abominable voiture ! il me semble qu'à chaque tour de roue elle me disloque les membres. Et il y a des gens qui voyagent ainsi pour leur agrément, sans y être obligés ! Et il y a une confrérie de mauvais plaisants, romanciers, journalistes, poêles, qui nous vantent la beauté de ce pays : des rocs arides, des terrains desséchés ou marécageux, des villages misérables. Pas un indice de grande culture, ni un signe d'industrie. Je suis sûr que, dans toute cetle vallée où nous cheminons, on ne roncontrerait pas assez d'orge ou de houblon pour faire une bonne tonne de faro; et, de quelque côté que je regarde, je ne vois pas une de ces hautes cheminées en briques qui s'élèvent de toutes partSrSur ma terre natale, comme les colonnes de l'intelligent labeur ; pas une machine à vapeur, pas même un rouage hydraulique.

L'huissier, avec une expression de voix câline : — J'ai entendu parler de vos villes deBelgique, et je voudrais bien y être. Comme il y a là un si grand commerce, il doit y avoir beaucoup d'affaires Htigieuses et de faillites. Protêts, citations, jugements, saisies, et parla, emploi réitéré de l'huissier. Ici, nous n'avons pas tant d'heureuses chances. Peu de spéculations, peu de marchés, par conséquent peu de difficultés judiciaires, et les habitants de cette province ont des craintes déplorables. Ils redoutent les procès et les évitent tant qu'ils peuvent. Un jour, un savant de Genève, qu'on appelait, jecrois, M. deSaussur<^^.

passant par un village que nous venons de traverser, entra dans un jardin dont les fruits Taffriandaienl, et se mit tranquillement à y cueillir, avec ses compagnons de voyage, les plus belles poires. Pour un tel délit, dans un pays pleinement doté des bienfaits de la civilisation, on serait aussitôt arrêté, traduit devant un juge et condamné à une amende. Ici, la propriétaire du jardin s'avança en riant vers les maraudeurs, et comme ils s'excusaient de leur hardiesse, et lui offraient une compensation pour leur larcin : « Y songez-vous, dit-elle? prenez, prenez; celui qui a fait ces fruits ne les a pas faits pour moi seule. »

De pareils accommodements anéantissent la légitime action de l'huissier. Pourtant nous avons les marchands et les hôteliers de Genève. Là, je vous assure, personne ne mange une poire sans savoir ce qu'elle coûte, et il est des voyageurs pour qui les compotes d'auberge ont été de vraies poires d'angoisse... Eh ! eh ! que dites- vous de cetle comparaison ?

Le brasseur de Louvain n'a pas compris.

L'Anglais à sa fille :

— U me semble que vous êtes bien pensive.

— Yes. Je suis.

— A quoi songez-vous ?

— Je compose des vers byroniens sur le jardin.

— Quel jardin ?

— Ce phénomène des glaciers deTalèfre, celte pièce de terre qui chaque année reverdit et refleurit, à une hauteur extraordinaire, au milieu des neiges perpétuelles !

— Mais vous ne l'avez point vue, et je crois que vous ne vous proposez point de la voir.

— Non, certainement, puisque le Handbook de Murray dit qu'on ne peut y arriver sans s'exposer à de mortels dangers. Mais je veux la décrire en strophes superbes,

comme celles de Manfred, comme si je l'avais vue. Je veux la décrire pour taire de la peine à ma cousine Jemmina, qui se croit si courageuse !

— Perfect! perfect! Ah ! comme vous êtes rusée, ma chère Sabine !

Le brasseur :

— Qu'est-ce qu'on aperçoit donc là-bas à droite? Est-ce uu nuage, esl-ce de la neige?

L'huissier :

— C'est le mont Blanc.

Le brasseur :

— Ah ! oui. On m'avait bien dit qu'en allant à Saint- Gervais je verrais le mont Blanc. J'aime mieux la plaine de Louvain.

Un des Parisiens assis sur la banquette, à une paysanne, qui le regarde stupéfaite :

— Eh ! dites donc, la vieille , vous n*auriez point par hasard, rencontré mon veau ?

Un autre :

— Écoutez, mes amis, la jolie chanson :

C'était de mon temps Que brillait madame Grégoire.

J'allais, à vingt ans, Dans son cabaret rire et boire.

Voilà, ma chère Stina, ce que j'entends sur la route de Chamouny, dansla vallée de TArve, en face du mont Blanc.

Et cela m'attriste.

Je considère la nature comme un immense sanctuaire où partout éclate la puissance, la gloire et la douceur de Dieu. Il y a là, des arcades dans les bois, des vallées fleuries; des clairières lumineuses, de petits coins de terre mystérieux qui m'apparaissent comme des chapelles, des

ermitages, des oratoires, et dans d'antres zones, des structures qui sont comme les basiliques du suprêmejarchitecte, prodigieuses, éternelles basiliques près desquelles les monuments humains les plus gigantesques , les tours de Babel, les piliers d'Elephanta , les colonnes de Palmyre, les pyramides du Caire, les acropoles, les coljsées et les palais des nations ne s'élèvent que comme des fourmilières.

Il me semble que partout, dans ce temple de Tunivers^ on doit éprouver ou une tendre émotion , ou un religieux sentiment, ou un ardent enthousiasme, et cela m'attriste, quand j'y suis surpris par un oubli ou par une profanation.

J*ai un besoin de sympathie qui s'attache à tout ce qui végète, s'épanouit et palpite autour de moi. Je remercie la fleur qui me donne son parfum, Toiseau qui me chante sa chanson, le sapin qui m'ombrage, le ruisseau qui me désaltère. Je voudrais tendre la main à tous les hommes que je rencontre, et cela m'attriste quand je me sens arrêté dans mon élan par une expression d'idées que je repousse eu par une vulgarité qui m'offusque.

Telles étaient mes impressions, chère sœur, dans cette voiture de Chamouny, quand j'entendais les sottes plaisan-^ teries et les vilains couplets résonnant sur la banquette, et quand j'assistais au dialogue de l'Anglais, de l'huissier et du brasseur.

Mais il y a près de moi une société meilleure. Madame Maillot, la jeune femme en deuil, et ses deux enfants : une fille et un garçon de dix à douze ans. C'est un plaisir de les voir. La mère a une si digne atlitude et. une figure si honnête!

Les enfants sont si éveillés et en même temps si soumis t Leurs yeux sont sans cesse tournés vers l'un ou l'autre côté de la route, et ils se communiquent à voix basse leurs ob-

122 LES VOYAGtS DE KILS.

servations. Une fois, dans la vivacité de leur curiosité, ils ont fait un mouvement pour se rapprocher de la portière: «Cécile! Raymond!» dit doucement la mère. Aussitôt ils se sont remis tranquillement à leurs places. Quelques moments après cependant, Raymond en se penchant de mon côté pour regarder un torrent que nous entendions mugir, a effleuré le chapeau de TAnglais qui a fait un geste d'impatience et a murmuré un rude : « Goddam ! »

Le pauvre Raymond est resté tout confus. J'ai eu pitié de lui, et comme j'étais assis au coin de la voiture près de la portière par laquelle on avait la plus large perspective, je lui ai dit : — Mettez-vous là avec mademoiselle votre sœur, vous verrez mieux ce spectacle qui vous intéresse.

— monsieur ! me dit d'une voix émue la modeste madame Maillot, que vous êtes bon! Ces enfanls vous ont déjà peut-être fatigué par leur agitation, et je crains d'abuser de votre obligeance.

Raymond ne dit rien. Il interroge du regard sa mère, n'osant, sans son assentiment, accepter mon offre. J'insiste. Enfin il a la permission qu'il désirait, et se met avec joie à ma place, en me remerciant et en heurtant de nouveau l'Anglais qui de nouveau grommelé et dit à sa fillê, en son idiome britannique : — Ces petits Français à peine sortis de leur coquille sont déjà des fléaux.

— La petite n'est pas mal , réplique mademoiselle Sabine, mais inélégante. Commonpeople.

Cécile sourit. Son sourire indique qu'elle comprend l'anglais, et qu'elle ne se soucie guère de la remarque qu'elle vient d'entendre.

C'est vrai qu'elle n'a pas une élégante toilette. Une simple robe en toile rayée, des mitaines de fil et un chapeau de paille. Mais, dans ces mitaines , des mains si mignon-

nés ; sous ce chapeau de paille, des yeux si clairs et une figure si candide !

Elle n'est probablement pas riche, l'innocente Cécile, mais elle ne songe guère à ce qu'on peut faire avec la fortune. Je suis sûr qu'elle n'envie nullement les chaînes d'or et les bracelets de la superbe miss , et je suis bien sûr aussi que l'idée ne lui viendrait pas de s'attribuer faussement des actes de courage extraordinaires pour chagriner ses amies.

Elle s'est mise à côté de son frère, et tous deux contemplent avec admiration le spectacle que jusque-là ils interrogeaient difficilement.

— Regarde, dit Raymond, ces-grandes roches couvertes à leur sommité d'une masse de neige. C'est là que le hardi chasseur va poursuivre le chamois. Je voudrais avoir le fusil de notre père et monter jusque-là.

— Regarde, dit Cécile, ce ruisseau qui tournoie au bas de la montagne, et cette verte prairie toute parsemée de boutons jaunes. Je voudrais avoir notre génisse blanche et ia conduire dans ces belles herbes.

— Take care ! dit d'une voix rogue l'Anglais, dont ils ont, dans un de leurs mouvements, heurté le genou.

A cette brusque interpellation, les deux innocents rougissent, demandent pardon et se resserrent l'un contre l'autre pour ne plus offenser leur rude voisin.

— Les aimables enfants ! dis-je à la mère. Le bonheur et l'intelligence rayonnent dans leurs regards.

— Ce sont de bons enfants, m'a-t-elle répondu , et ce voyage est une des joies de leurs vacances. L'automne dernier, je les ai conduits à Notre-Dame des Ermites. Celte année, nous entreprenons un plus difficile trajet, et l'année prochaine, si Dieu le permet, nous en ferons un autre encore plus long. Je n'ai que ces deux enfants, et ils n'ont

12i LES VOYAGES DE ^ILS.

que moi pour les accompagner. Leur père est mort , il y a quatre ans. Puissé-je accomplir la tâche qu'il m'a laissée ! pu)ssé-je les élever dignement !

Elle m'a dit ces simples paroles avec un accent de cœur dont j'étais touché. J'aurais voulu prolonger avec elle mon entretien. Mais elle ne pouvait détourner son attention de ses enfants, et je craignais d'être indiscret.

Vers midi, nous arrivons à Saint-Martin, où l'on s'arrête pour dîner et pour changer de voiture. En entrant dans la cour de l'hôtel, nous entendons des éclats de rire et des cris de colère.

Le fier M. Sandy est là en grande effervescence au roilieu d'un cercle de domestiques et de curieux. Arrivé de Genève le matin, dans sa berline, il a fait un ample déjeuner, puis il a demandé des chevaux de poste pour se rendre à Chamouny. On lui fait observer qu'au delà de Saint- Martin, la route est si étroite, qu'on ne peut y conduire un carrosse et qu'on doit se résigner à prendre un autre véhicule.

Il réplique d'un ton superbe que l'on se trompe si l'on croit pouvoir se jouer de lui, qu'il a l'habitude de voyager et ne se laissera pas duper par des gens qui désirent lui faire payer la location d'une carriole. Alors, les rires des gens de la maison , et l'indignation de l'aubergiste outragé par cette injuste protestatiwi.

Madame Sandy comprend que son mari a tort , et l'engage à ne point persister dans sa révolte.

— Eh quoi ! lui répond-il brusquement , voulez-vous que je sois assez niais pour croire ce qu'il plait à ces gens de me raconter et assez faible pour me soumettre à leurs exactions... ?

— Mais, reprend-elle timidement, le Handbook deMurray dit aussi que le chemin de Saint-Martin àChamounv est...

— Murray!... Murray peut bien aussi mentir. £h ! que dirait mon noble ami lord Giff, s*il me voyait sur une de •œs ignobles charrelies où Ton veut me jucher avec vous?

 ces mots, les Parisiens qui avaient assisté à cettiB scène, dont j'abrège les détails, ne peuvent résister à Tenvie d'intervenir dans la question.

Ils s'approchent de Taubergiste et l'un d'eux lui dit gravement :

— Puisque monsieur est l'ami de lord Cliff, vous ne pouvez en conscience le faire voyager comme un simple bourgeois dans une de vos carrioles, il faut lui procurer une litière garnie de coussins en soie.

— Non y dit le second, une chaise à porteurs peinte par Watleau.

— Un palanquin, dit le troisième.

*- Toutes réflexions faites, reprend le premier, je pensequ'il vaudrait mieux offrir à monsieur le dromadaire de Sésostris.

— Le Bucépbale d'Alexandre.

— fie fameux Bayard des Quatre fils Âymon.

— Le cheval du roi Lear. Mon royaume pour unchevali

— Le cheval du sultan de la Mecque.

— L*éléphant du roi de Siam.

— C'est cela. Ohé ! ohé ! amenez l'éléphant blanc.

M. Sandy regardait d'un air furieux ces étourneaux lançant coup sur coup ces lazzi, et je crois qu'il aurait bien voulu les battre. Mais il devait se dire que, dans une lutte avec eux, il ne serait pas le plus fort, et son compatriote, avec qui je venais de voyager, ne manifestait nullement l'intention de le défendre. 11 était dans la salle à manger avec sa fille, appelait les garçons et demandait impétueusement des anchois, du roastbeef , du porter.

Madame Sandy, craignant que son mari ne se laissât

entraîner à quelque violence, le prend par le bras et remmène à Textrémité de la cour. Là, sur un banc, est assis un vieil habitant de Saint-Martin, qui lui confirme pleinement ce que Taubergisle a dit des diffîcultés de la route. Rien pourtant n a pu le décider à prendre une des carrioles qui lui étaient offertes. Il a demandé des chevaux et s'en est reloumé à Genève, dans sa berline, au grand regret de sa femme, qui désirait vivement voir Chamouny.

J*ai su depuis que ce voyageur si exigeant était un tailleur de Londres, qui se proclamait en pays étranger l'ami des personnages aristocratiques pour lesquels il façonnait des gilels et des redingotes. Mais sa femme! comment une ^ gracieuse personne a-t-ellepu consentira devenir la femme d'un être si désagréable?

Après ce petit épisode, nous nous sommes mis à table, et madame Maillot n'était pas avec nous. Je l'ai vue s'asseoir avec ses enfants au pied d'un sapin, à quelque distance de l'hôtel. Elle a tiré d'un panier du pain, du vin, un poulet, et a ainsi dîné, probablement par une raison d'économie. Je n'ai pas eu non plus la joie de continuer avec elle mon voyage Elle est partie dans une carriole, moi dans une autre.

Le soir, à Chamouny, je l'ai revue, après ï Angélus, sur les marches de l'église, où elle venait de faire sa prière. En ce moment, la lumière du jour s'éteignait autour de nous. Dans le village s'allumaient les réverbères des hôtels,, les lanternes des magasins, les feux rustiques des foyers de famille. Au dehors, à gauche et à droite, du côté du col de Balme et du glacier des Bossons, tout était enveloppé dans un voile nocturne.

On ne distinguait plus que comnïe un fil imperceptible le cours de l'Arve, et comme un rideau noir les forêts de sapins. Mais les rayons du soleil couchant qui disparais-

sent si vite dans Tenceinte des collines s'arrêtent longtemps sur les pics des glaciers, et plus longtemps encore au sommet du mont Blanc. Ils l'éclairent, ils le dorent, ils l'illuminent.

Au-dessus de la vallée ensevelie dans l'ombre, cette cime prodigieuse, cette tête blanche du géant des Alpes, celte couronne de neige empourprée, flamboyante, apparaissait comme un phare lumineux sur une plage sombre, comme une île magique au sein d'un océan ténébreux, ou comme une clarté céleste dans la nuit d'un tombeau. Idéal aspect d'une des grandes gloires de la création ! magnifique, sublime tableau! La jeune mère le contemplait en un religieux recueillement, et ses enfants, debout à ses côtés, le contemplaient immobiles et silencieux comme elle.

Je n'ai point tenté de me rapprocher d'eux, j'aurais eu peur de les troubler dans leur méditation.

11 y a longtemps, dans cette vallée, s'élevait une petite chapelle, puis un cloître de bénédictins qu'on appelle le prieuré, puis un village soumis à l'autorité du prieuré, humble et obscur village ignoré et séparé du reste du monde.

.Au commencement du dix-huitième siècle, saint François de Sales, évêque de Genève, voulut visiter cette dernière paroisse de son diocèse. 11 dut faire le voyage à pied, arriva tout meurtri par les mauvais chemins, et coucha dans la cabane d'un paysan.

A celte époque, les habitants de Chamouny n'avaient point d'auberge. Ils n'en avaient point encore au siècle dernier, quand M. de Saussure faisait de ce côté ses savantes explo" rations. Maintenant ils en ont, et des plus grandes, et dés plus belles, et cafés, restaurants, tavernes, boutiques élégantes, magasins de mode et de bijouterie, cabinets de lecture, collections de journaux et de romans. Rien ne leur

manque de ce qui annonce les plus hauts progrès de l'humanité, pas môme la roulette.

Tu n*as jamais, chère Stina, entendu prononcer ce nom. Tune peux comprendre ce qu il signifie. Je te le dirai en deux mots. La roulette est un jeu de hasard qui, par les billets de banque, par les pièces d'or et d*argent scintillant sur le tapis vert, fascine les regards, enflamme la cupidité. C'est le démon qui a ses griffes dans un râteau, qui par cet instrument ressaisit de vieux pécheurs à demi repentants, et en même temps séduit des âmes innocentes, les captive, les bouleverse par une fatale effervescence et les entraine dans Tabime.

Un tel jeu dans les murs vénérables du prieuré, dans cette austère vallée, au milieu des plus solennelles images de la nature. honte ! ô mon pauvre rêve d'idéal !

Jadis, le peuple des environs de Genève, en regardant les sommets de ces montagnes qui entourent Chamouny, les appelaient les montagnes maudites et croyaient que le diable y tenait des légions d'âmes de pécheurs enfermées dans des neiges éternelles.

Le diable y est réellement entré avec les belles œuvres de la civilisation, et plus d'un pauvre voyageur a dû maudire ces montagnes où il cédait à l'appel du croupier penché sur la roulette.

11 faut dire pourtant que cette table de jeu n'a pas été très-enlourée, et elle a révolté tant d'honnêtes gens, qu'on croit qu'elle sera supprimée.

Mais j'éprouve une autre singulière surprise en voyant les nomades tribus qui se rejoignent ici.

Dans ce solitaire vallon, quel mouvement et quel bruit! dans cette petite bourgade, quel bizarre assemblage de voyageurs de tous pays et de toutes sortes ! De temps à autre, un artiste qui s'en va cherchant les plus pittoresques

points de vue, un vigoureux et intrépide marcheur, le plus souvent un Anglais, qui veut faire 1 ascension du mont Blanc, et alors tout Ghamouny est en émoi; de temps à autre, un botaniste qui désire ajouter des plantes alpestres à son herbier, un physicien qui continue une série d'observations météorologiques, un géologue qui pense, comme M. de Saussure, que par Téludedu mont Blanc on peut avoir une lumineuse idée de la théorie de la terre ; puis des jeunes gens qui courent dans les bois, gravissent d'un pas hardi les pics escarpés et se précipitent vers les glaciers avec Tardenle curiosité et les poétiques entliousiasm^s de la jeunesse; puis une cohorle de touristes, inertes ou blasés, fatigués d'avoir vu les phénomènes de toutes les contrées, ou n'ayant jamais sérieusement rien vu, qui viennent ici pour accomplir leur pérégrination annuelle, pour passer un mois de leur été, pour pouvoir dire, l'hiver dans leurs cercles qu'ils ont fait une fameuse excursion dans les régions les plus sauvages de h Suisse.

Ils s'installent le plus confortablement qu'ils peuvent dans un hôtel, s'habillent et se déshabillent plusieurs fois dans le jour pour se promener, ou pour paraître à la tabk d'hôte, et bâillent dans les avenues de Ghamouny, comme dans les rues de Londres, de Paris ou de Pétersbourg.

Le soir, quand le temps est beau, on se réunit sur la terrasse de l'hôtel Royal, pour prendre le thé en face du mont Blanc. Là, on s'entretient des événements politiques, du cours de la bourse et des chroniques de salon, comme si l'on était dans une des capitales de FEurope. Là, il y a aussi des colloques mystérieux, des susurrements dans Tombre, des chapitres de romans commencés dans un autre pays et continués sur le sol de la patriarcale Helvétiè.

Je suis seul au milieu de cette foule de touristes, et seul, ou avec un guide dont le langage naïf m'inlércssc,

i"0 LES VOYAGES DE NILS.

je vais visiter ces lieux qui donnent à Tâme un élan religieux et y laissent une impression que le temps, j'en suis sûr, ne peut effacer.

Ces vaillants guides ! on ne peut les voir sans un sentiment d'estime et quelquefois d'admiration. Ils sont les pionniers de leurs sombres forê!s, les audacieux explorateurs de leurs déserts de glace. C'est l'un d'eux qui, seul, errant à l'aventure, découvrit le circuit par lequel on pouvait atteindre à la pointe du mont Blanc, et le premier en accomplit la terrible ascension.

Exercés tout jeunes à leur rude métier, ces guides ont l'œil pénétrant, la tôte ferme, les jarrets robustes, le pied agile et vigoureux. A ces qualités physiques ils joignent une mémoire excellente et un courage à toute épreuve.

Quand ils doivent entreprendre une de ces expéditions qui ont déjà fait de nombreuses victimes, leurs familles sont dans l'angoisse, et souvent alors on voit pleurer les mères et les fiancées. Eux-mêmes savent mieux que personne à quelle tâche effrayante ils se soumettent et à quels périls mortels ils vont s'exposer. Mais leur devoir est de s'exposer. Ils partent et se donnent entièrement au voyageur auquel ils ont promis leurs services.

Mademoiselle Sabine, avec qui j'ai eu l'honneur de faire le trajet de Genève à Saint-Martin, n'a pas eu besoin du secours des guides. Elle tient seulement à démontrer par ses Alpenstocks qu'elle a vaillamment parcouru la Suisse. Je l'ai aperçue dans une échoppe d'ouvrier, très-occupée à réparer l'oubli du Slaubach et à faire graver plusieurs autres noms sur ses bâtons de sapin. Il m'a semblé que ses cheveux étaient devenus plus longs. Leurs anneaux découlaient jusqu'à sa ceinture. Comment, en quelques jours, ont-ils pu grandir ainsi?

J'ai rencontré aussi dans mes excursions les trois Pari-

siens. Us m'agaçaient sur la banquette de la diligence par leurs chansons et leurs plaisanteries. Ils se conduisent ici comme de braves garçons, montant au col de Balme, au Buet, au Gourtil, et, par les effets des grandes choses qu'ils regardent, leur physionomie a pris une tout autre expression. Elle est devenue à la fois sereine et sérieuse.

Enfin, j'ai aussi rencontré la jeune veuve, comme elle revenait de la Flégère avec ses enfants. Ils étaient tous trois fatigués de leur marche, mais ravis de ce qu'ils avaient vu. Le visage de Cécile, empourpré par Ja joie, ressemblait à la rose fulgurante des Alpes, à laquelle on donne le nom de rhododendron, qui m'a toujours paru fort long et fort désagréable à prononcer.

Raymond, oubliant, dans son enthousiasme, la faiblesse de son âge, s'écrie qu'il veut gravir à la sommité du mont Blanc.

Sa mère lui met la main sur l'épaule, et en le regardant avec un indulgent sourire, semble lui dire :

— Cher petit, à quoi songes-tu?

Moi, je lui demande s'il a lu quelque récit d'une ascension au mont Blanc.

— J'ai lu, réplique-t-il d'une voix résolue, celui de M. de Saussure.

— Je puis vous en donner un autre. Vous lisez Tanglais?

— Oui, monsieur, me répond-il d'un ton modeste, en redescendant tout ù coup de son héroïque élan à son état d'écolier.

— Très-bien. Attendez-moi un instant.

Nous étions prés démon hôtel, et j'avais dans ma chambre l'ouvrage de M. Auldjo, lun des tableaux les plus dramatiques et les plus saisissants des épouvantables solitudes du mont Blanc.

Je vais chercher ce volume et l'apporte à Raymond, qui,

en l'ouvrant et en déroulant les planches lithographiques qu'il renferme, reste tout confus.

La mère me remercie avec un accent de gratitude qui me fait regretter de n'avoir pas toute ma bibliothèque à offrir à ce jeune et ardent collégien.

Elle m'a annoncé qu'elle allait parlir.

Je lui ai tendu la main en lui disant adieu, et lui ai demandé la permission d'embrasser ses enfants. Tous deux aussitôt m'ont présenté de bonne grâce leurs joues fraîches et rebondies. Après avoir fait quelques pas, ils se sont retournés pour me voir encore et me saluer, comme s'ils avaient regret de me quitter. Moi aussi je m'éloigne d'eux à regret. Je ne les reverrai probablement janiais. Mais qui sait? Peut-être ils ne m'oublieront pas tout de suite !

Si, comme les miroirs qui ne gardent nulle empreinte des images qu'ils ont reflétées, ou comme les touches de piano qui ne gardent aucun trait des notes qu'elles ont fait vibrer, il y a des natures humaines sur lesquelles tout glisse rapidement, il en est d'autres plus sensibles et plus tenaces qui conservent la mémoire d'une figure et d'une voix amicales.

C'est une douce chose de songer que nous pouvons jeter en passant une bienveillante réminiscence dans le cœur de ceux que nous rencontrons. Pourquoi? Parce qu'il y a en nous une faculté d'expansion, et un besoin d'attachement qui ne doivent pas, ce nous semble, rester stériles, parce que l'homme a besoin de l'homme, parce que comme l'a dit un grand poète :

Toute âme est sœur d'une âme...

et que nous nous en allons instinctivement sur notre route, cherchant cette âme qui doit s'alUer à la nôtre.

peut-être aussi parce que sachant combien ici notre vie est courte, nous croyons la prolonger par les souvenirs que nous laissons autour de nous.

Et c'est une douce chose de croire à ces accords affectueux. Quand les rois se visitent, ils se font de riches présents. Les humbles, honnêtes voyageurs qui se trouvent par hasard réunis un instant sur les grands chemins se font de bien meilleurs présents, s'ils se donnent mutuellement un bon sourire, un bon regard, s'ils échangent entre eux un témoignage de sympathie.

Je venais de faire cet échange ; j'y songeais encore le soir dans ma chambre, et je me plaisais à me représenter le riant et candide visage de Cécile et de Raymond, et la touchante physionomie de leur mère.

Dans la nuit, je rêve que ces deux enfants s'avancent vers le torrent des Pèlerins avec cette tendre mère, qui n'a pas voulu les quitter, et ce torrent modère son cours impétueux pour les laisser passer. Ils traversent la forêt de sapins qui s'élève autour du ravin. Les véroniques bleues> les anémones aux boutons d'or les regardent en souriant, et le pinson niveroUe les salue avec son petit cri joyeux: Pink! piuk !

Ils entrent dans la moraine des Bossons. Les blocs de pierre monstrueux dont elle est hérissée se rapprochent comme pour leur faire une chaussée. Ils vont, ils vont avec une naïve confiance. Ils arrivent au milieu des glaciers. Alors, les sinistres gardiens du mont Blanc se soulèvent, ceux qui s'efforcent d'égarer ou d'endormir les guides ; ceux qui humilient l'orgueil des savants, épouvantent les plus résolus et fatiguent les plus robustes, ceux qui creusent les abîmes, ceux qui amassent les avalanches, ceux qui soufflent dans les veines de Fhomme un froid mortel, ceux qui sonnent le glas funèbre de la tempête. Et de

i3i LES VOYAGES DE NILS.

noirs nuages se rejoignent, et le vent commence à mugir, et le précipice est là béant , profond , terrible. Hais une voix d'en haut crie : « Laissez passer les doux enfants. »

A cet ordre suprême, tout change de face. L'atmosphère 6*épure; Touragàn menaçant s*apaise : Tair s'attiédit; Favalanche inclinée sur sa pente et prête à tomber, s'arrête.

Les doux pèlerins continuent leur marche. Les fissures des glaciers se ferment à leur approche et leur font un chemin de cristal et d'émeraudes. Ils continuent leur marche en regardant autour d'eux ces merveilles terrestres et en admirant pieusement la puissance de Dieu. Ils traversent de vastes plateaux de neige, étincelants comme des champs de diamants. Ils gravissent ces rocs gigantesques qu'on appelle les Grands-Mulets, puis les flancs escarpés de la montagne de la Côte.

Us vont encore plus loin ; ils gravissent encore d'autres cimes, puis ils atteignent le sommet du mont Blanc. Là, ils tombent à genoux, les mains jointes, courbent le front et prient. Le soleil rayonne sur leur tête ; la neige brille comme un tapis de pourpre sous leurs pieds, et les habitants de Chamouny, assemblés sur les collines pour les voir, s'extasient, battent des mains et crient: Miracle! miracle !

Et moi, je pense, ma chère Slina, qu'on peut voir dans le monde plus d'un miracle non moins étonnant, le miracle des violentes, des féroces passions assouplies, vaincues par l'innocence et la douceur.

Quoi qu'il en soit, voilà mon rêve. Je suis du pays de Swedenborg, le mystique rêveur. Ne dois-je pas rêver?

Schwitz.

Enfin, ma chère Slina, je l'ai trouvé, ce coin de terre que je cherchais, ce foyer où je désirais m*arrêter, ce peuple dont je me faisais une poétique idée. J'ai trouvé ce contentement dans un petit district dont je t'envoie la carte pour t' aider à comprendre ma description.

Regarde. Là est le lac des Quatre-Cantons dont les eaux baignent les murs de la noble ville de Lucerne, la colline couronnée par la chapelle de Guillaume Tell, le vallon de Rùtli, où en i307 les trois vaillants confédérés Werner Stauffacher de Schwitz, Arnold d'Unterwalden, Waltlier Furst d'Uri, se réunissaient dans une nuit de novembre et juraient de délivrer leur pays du pouvoir d'une monarchie représentée par de cruels Gessler.

Là est le pittoresque lac deZug, entouré de majestueuses forêts ; là Tétroit lac de Lowerlz , enfoui dans une verte vallée comme une coquille de nacre.

Des rives de ces lacs, on voit du côté du nord une prairie qui s'élève graduellement comme un amphithéâtre jusqu'au pied du Righi, du Hacken et des deux rocs gigantesques qu'on appelle les Mythes.

Dans les contours de ces prairies, dans Tenceinte de ces montagnes, le canton de Schwytz est comme un petit monde , protégé par plusieurs colonnes d'Hercule ; petit monde, en effet, petite répubhque do 40,000 âmes, toute glorieuse pourtant dans ses étroites limites; c'est elle qui forma l'un des premiers noyaux de la Confédération helvétique et lui donna son nom (Schwitz-Suisse) ; c'est elle qui combattit intrépidement à Morgarten ; c'est elle qui, en diverses occasions, a vaillamment défendu sa Uberté et son dogme religieux.

Elle est calliolique. Elle a planté la croix à la cime du plus haut des Mythes (6,000 pieds au-dessus du niveau de la mer), et elle s*honore de posséder une célèbre institu* tion catholique, le couvent d'Einsiedeln.

. Dans le voyage que je viens de faire , chère Stina, je me suis souvent senti plus attiré vers les catholiques que vers les protestants.

De longues dissertations ont été écrites pour démontrer^ qu*en général, la population protestante est plus instruite, plus laborieuse et plus riche que la population catholique. C'est possible. Mais celle-ci m*a semblé plus expansive et plus gaie.

— Oui, me disait un jour un paysan d'Olten, dans le canton de Soleure, on prétend que nous négligeons la culture de nos terres, parce que nous avons trop de fêtes. Mais ces fêtes nous édifient et nous réjouissent. Elles ravivent parle souvenir nos vieux parents, elles charment nos enfants. Les animaux qui nous servent sont contents de ces fêtes pendant lesquelles ils se reposent. La terre aussi veut se réjouir; elle ne peut toujours être fatiguée par la charrue et la herse, par la faucille et le râteau. 11 faut qu'à certains jours elle s* épanouisse en toute liberté, qu'elle voie l'homme rire, qu'elle l'entende chanter. Si après cela, quand nous arrivons à la fin de l'année, nos rigides voisins les protestants ont quelques écus de plus que nous, grand bien leur fasse ! Avec ces écus, ils ne pourraient racheter le bonheur que nous avons goûté.

C'est vrai, chère Stina. L'homme ne vit pas seulement de pain, a dit l'Evangile. Les intérêts matériels ne peuvent lui faire la nourriture de l'âme. Nul profit pécuniaire ne peut lui donner une douce et pieuse émotion comme celle qu'on éprouve en une Fête-Dieu, dans la procession solennelle d'une grande ville, en une fête des Rogations au mi-

lieu des champs fleuris, en une fêle patronale de village au milieu d'une naïve et franche gaieté.

Les catholiques ont encore d'autres pratiques religieuses dont malheureusement le rigoureux protestantisme s'est privé. Leurs églises sont ouvertes toute la semaine et tout le jour.

Toute la semaine et tout le jour, n y a-t-ilpas des fidèles qui désirent visiter le sanctuaire de Dieu, s'agenouiller dans le repentir d'une faute, remercier la Providence d'un de ses bienfaits, ou invoquer sa grâce par une fervente prière?

Ça et là aussi, dans les pays catholiques, le long des chemins solitaires, sur les rocs sauvages, au bord des précipices, s'élèvent des oratoires, des statuettes, des images qui attirent les regards du voyageur, et réconfortent les hommes de bonne volonté. C'est le Christ qui du haut de sa croix penche sa tête vers le passant, comme pour le bénir. C'est la Vierge des Sept-Douleurs qui écoute les gémissements de la pauvre mère en deuil. C'est le saint patronal du canton, dont la vie est un enseignement de douceur et de charité.

Vaines superstitions! s'écrient les philosophes. Eh ! sages philosophes, êtes-vous donc si orgueilleux que tout ce qui n'est point admis par votre logique doive être condaïnné comme une erreur ? Êtes-vous si sûrs de votre raison qu'elle ne puisse faillir ? Êtes-vous si forts de votre force humaine que vousn'ayezjamais besoin d'un secours surnaturel? Êtesvous si habiles et si perspicaces que vous puissiez par votre intelligence donner de vraies consolations aux affligés ?

Un jour, un savant docteur, ne pouvant avec toute sa science rallumer son feu, est obligé de demander l'assistance d'une bonne vieille voisine.

— Tenez, lui dit-elle, prenez ce charbon qui est si bien embrasé.

— Volontiers. Mais comment l'emporter ?

— Attendez.

Elle lui met une couche de cendre dans le creux de la main, pose sur cette cendre le charbon, de telle sorte qu'il ne pouvait ni s'éteindre, ni le brûler.

— C'est singulier, dit le savant; je n'aurais jamais imaginé un tel expédient.

Il y a bien d'autres choses, ô illustres docteurs, que vous ne pouvez imaginer dans vos idées de réforme et dans vos négations. Pour moi, je m'incline avec respect de vaut vous, si par vos philanthropiques conceptions, vous parvenez seulement à produire dans le cœur d'une pauvre femme le bienêtre moral qu'elle éprouve, quand elle a dans sa foi candide récité dévotement son chapelet. Et si vous ne pouvez par vos belles doctrines, lui donner un pareil contentement, n'est-ce pas un crime de vouloir lui enlever celui qu'elle a par sa croyance?

Ainsi que la petite république dont elle est le chef-lieu, la ville de Schwilz est catholique et toute petite. En un quart d'heure on en fait le tour. A quelques pas de son église, on est en pleine campagne. Toute petite et trèsmodeste, elle n'a point d'hôtels fastueux, ni de magasins splendides. Elle n'est point sur une des grandes routes de la Suisse, et l'on n'y voit point, comme à Genève ou à Berne, des légions de touristes ; seulement quelques voyageurs qui descendent du Rigi et une partie des pèlerins de Notre-Dame des Ermites.

Ces bonnes gens de Schwylz ! ils ne se sont pas laissé jusqu'à présent séduire par la spéculation industrielle des temps modernes. Nulle machine à vapeur ne répand sa noire fumée sur leurs frais enclos; nulle manufacture n'enferme dans une salle méphitique leurs innocents enfants.

Pâtres et laboureurs étaient les ancêtres. Pâtres et laboureurs sont les descendants. Dès le matin, dans cette capitale, on entend, non pas le clairon de la caserne, ni le sifflement de la locomotive, mais la trompe du berger assemblant les bestiaux qu il doit conduire au pâturage, et tout le jour on assiste au mouvement de la vie agricole. Les bœufs et les chevaux attelés de bonne heure à la charrue ou à la voiture du bûcheron; le travail vigoureux dans les champs ou dans les bois, à midi, au son de ï Angélus, le frugal dîner en plein air, au bord du sillon, ou sous les verts sapins ; le soir, en été, le souper devant la porte du logis ; maîtres et domestiques assis sur le même banc, et mangeant le même pain ; puis une joyeuse, honnête causerie, puis la prière autour du foyer, puis un calme, solide sommeil.

Le dimanche, les beaux habits tirés de Tarmoire ; les enfants tout fiers de leur veste neuve ; les jeunes filles avec leurs longs cheveux nattés ; les vieillards avec leur large et épaisse redingote se rendant à Téglise. Ensuite le festin préparé pour les jours de fête avec un soin tout particulier par la mère de famille; une pièce de bœuf, du fromage, des bouteilles de vin. Dans l'après-midi, les jeux de quilles des libres garçons, les promenades des fiancés dans la prairie, les entretiens des vieux sur la place de l'hôtel de ville.

Heureuses, naïves coutumes, touchante simplicité des anciens temps ! Pas un nouveau luxe de table ni un nouveau luxe de toilette. Peu de fortunes notables et à côté de ces fortunes, pas une misère réelle, nul rentier désœuvré et nul fonctionnaire paradant insolemment en habit brodé.

Le président du grand-conseil, en sortant de la séance où il a réglé les affaires de l'État, retourne comme un Cin-

cinnatus à sa charrue; le landammann est aussi trèsoccupé de son labourage et de ses troupeaux ; le juge a si peu de causes à juger qu'il peut bien, sans manquer à sesdevoirs officiels, planter ses pommes de terre et récolter ses foins.

Si je rencontrais Thuissier avec lequel j'ai voyagé sur la route de Chamouny, et s'il me manifestait l'intention de quitter son domicile de Genève, je l'engagerais à ne pas fixer sa résidence dans le canton de Schwilz. Que peut faire un huissier dans un pays où il y a des histoires de procès comme celle que je te vais raconter?

Deux frères étaient en contestation pour une prairie inscrite à leur nom, dans le testament d'un de leurs oncles, mais avec des clauses si confuses que chacuiï d'eux croyait pouvoir légalement s'attribuer la possession exclusive de cetle bande de terre. Un matin, l'aîné dit :

— Cher Frantz, il faudrait pourtant mettre fin à notre indécision. Veux-tu venir avec moi chez le juge? Nous lui montrerons le testament qui nous embarrasse : il le comprendra mieux que nous.

— Non, répond Frantz. J'ai de la besogne qui me retient ici. Mais, toi-même, vois le juge. Explique-lui tes raisons et lés miennes, et je m'en rapporte à sa sentence.

— Soit ! dit l'aîné.

Et il part.

Le soir, il revient, et du plus loin qu'il aperçoit son frère, il lui crie : & Frantz, c'est fini. Je me trompais. La prairie est à toi. »

Schwilz.

Quel bonheur de vivre au milieu d'une si honnête population! toutes ces physionomies si ouvertes et si gaies! toutes ces maisons si calmes et si riantes ! On dirait des nids d'oiseaux où, dès Thube, résonne un pieux concert, où la journée est activement employée, où le soir, sous le dôme du ciel, tout repose doucement.

€e petit, monde de Schwytz m'est apparu comme l'idéal d'un religieux et heureux pays.

Et mon idéal, chère Stina, est encore cette fois bouleversé.

— Gomment ?

— Par la violence et l'iniquité.

Tu sais que la Suisse se divise en vingt-deux cantons. Sept de ces cantons sont entièrement catholiques; dans les autres la majorité est protestante. En vertu même du pacte fèdéral,chacun d'eux conserve sa souveraineté dansl'étendue de sa circonscription; chacun d'eux doit avoir sa constitution particuUère et le libre exercice de son culte et de son administration.

Mais il y a de bons apôtres qui s'annoncent comme les propagateurs des plus généreuses idées, qui s'en vont, criant : Liberté! liberté! mort a la tyrannie! Liberté de la parole! de l'écrit! de la pensée! liberté universelle! Seulement, ils veulent passer à leur tamis toutes ces libertés, et rejeter et écraser comme de mauvais grains toutes celles qui ne s'accordent point avec leurs magnanimes principes. C'est un autre régime de tyrannie moins franc, souvent plus âpre, et souvent plus cruel que celui des plus absolus despotes.

L'histoire nous dit ce qu'il a fait, à diverses époques, en différentes contrées.

A présent, voici ce qu'il fait en Suisse.

Les catholiques de l'Argovie ont des couvents d'hommes et de femmes pour lesquels ils professent un respect héréditaire. Les protestants demandent impérieusement Tabolition de ces communautés.

A Fribourg, il existe un collège de jésuites dontrorigine remonte jusqu'au seizième siècle. Le premier recteur de cet établissement fut le père Casinius, un homme d'un grand savoir et d'un grand cœur, qui courait assister les pauvres gens atteints d une maladie contagieuse, et qui mourut victime de sa charité. Beaucoup de Fribourgeois le vénèrent comme un saint. Mais il était jésuite. Le nom de jésuite fait frémir les libres penseurs. Il faut que l'institution dirigée par ces êtres dangereux soit complètement transformée ou fermée. Son renom s'étend au loin et sans cesse; de toutes parts, on lui amène de nouveaux élèves.

Raison de plus pour arrêter promptement ses pernicieux progrès.

Tandis que réformateurs et réformes formulent entre eux cette sentence, Lucerne manifeste l'intention d'avoir comme Fribourg des jésuites pour prêcher dans ses églises et professer dans ses écoles. A celte nouvelle, les cantons protestants s'agitent, se révoltent, se tourmentent comme s'ils étaient outragés dans leur honneur ou menacés d'un désastre dans leur fortune. Des comités s'organisent pour aviser au moyen de prévenir un si terrible événement. Après àe longues déhbérations, où plus d'une fois éclatent des cris de fureur, on prend le parti d'engager la téméraire cité à se désister de ses projets.

En s'abandonnant à une de ses sympathies catholiques, la téméraire cité ne croyait pas sortir de la légalité, et

n'avait pas la moindre intention d'affliger ses voisins.

Elle refuse d'obtempérer à leur injonction. Elle était dans son droit.

Alors les colères s'accroissent. Des rassemblements se foi'ment. Le drapeau des corps francs se déroule aux acdamalions d'une foule fanatique ou stupide, et, qui le croirait? une armée de huit raille hommes s'avance vers Lucerne. Pourquoi? Pour en expulser une douzaine de pacifiques rehgieux.

L'intendant de cette armée élait un avocat, ardent démocrate ; le général en chef, un autre avocat, M. Ochsenbein (jambe de hœuf), qui, quelques mois auparavant, avait parcouru le pays pour en étudier la topographie, disant aux gens de la campagne qu'il était boucher et cherchait à acheter des bestiaux.

Lucerne cependant est sur ses gardes. La lutte s'engage. Les corps francs sont battus, mis en déroute. Leur général s'enfuit honteux.

Mais la» diète est appelée à poursuivre l'œuvre dans laquelle les soldats d'Ochsenbein ont échoué. La guerre est résolue. Les sept cantons catholiques se lient par un pacte fraternel pour se défendre contre leurs persécuteurs, et la diète réunit le contingent fédéral pour les réduire à Tobéissance.

Trois de ces cantons : Schwytz, Uri, Unterwalden ont été les fondateurs de la Confédération, à laquelle les autres se sont successivement adjoints. Ils devraient être particulièrement respectés.

Mais ils sont restés, d'âge en âge, fidèles à la croyance de leurs pères. C'est une faiblesse. Ils n'ont point vendu les vitraux, les peintures, les vases sacrés de leurs églises pour construire une halle, ou quelque autre édifice productif. C'est une faute. Ils ont des couvents qu'ils aiment

et dont ils veulent maintenir les dotations. C'est une sot* tise. Ils professent un sentiment particulier de confiance et d'attachement pour une corporation odieuse aux protestants. C'est un crime. Enfin, ils sont en minorité dans les assemblées de la république. A cette dernière raison, nulle réplique. Us doivent, les braves, religieux, vénérables cantons, se soumettre aux ordres de la majorité. C'est la loi de la libérale démocratie.

Au milieu de ces douloureuses agitations, en voyant les bons placides habitants de Schwytz, obhgés de prendre les armes pour défendre leur religion, je lis le récit de voyage d'un écrivain anglais distingué, et j'y note ce passage : « L'injustice et la cruauté semblent devoir être les signes distinctifs du gouvernement démocratique. L'histoire d'Athènes, cette métropole des arts et des sciences, cette glorieuse cité des historiens, des poètes et des philosophes, nous prouve par le bannissement d'Aristide, par la sentence de Socrate et la mort de Phocion, que les qualités intellectuelles et morales d'un peuple ne suffisent pas pour les préserver des abus du pouvoir démocratique. Le3 annales de la révolution française nous montrent le sauvage esprit démocratique agissant sous l'impulsion du vice et de l'ignorance. On peut se faire aussi une idée de ce même sauvage esprit par les axiomes des modernes démagogues. Le vrai républicain, disent-ik, ne doit admettre aucune aristocratie, pas même l'aristocratie de la vertu. »

Dans le voyage que je viens de faire, chère Stina, en étudiant l'histoire des pays par lesquels je passais, quelle différence j'ai dû constater entre leur ancien état et leur état actuel !

La Prusse, qui a commencé par son petit margraviat de Brandebourg, qui sans cesse s'est agrandie et maintenant

prétend régenter F Allemagne ; T Autriche, jadis si puissante, et maintenant affaiblie et inquiète ; les libres fîères villes du Danube, dont on admirait autrefois l'activité, la richesse, le mouvement industriel et le génie artistique, maintenant humbles, dociles villes de province ; la Suisse patriarcale, la vaillante, la vertueuse Suisse absorbée dans les calculs matériels, égarée par des révolutionnaires dont l'un d'eux s*écrie impunément : « Oh! puissé-je voir de grands vices, des crimes sanglants, terribles, pourvu que je ne voie plus celte vertu qui m'ennuie, ni cette morale de tous les jours ! »

Et la Savoie, ce pauvre montagneux berceau d'une ambitieuse monarchie, si soumise autrefois aux grandes puissances, si cauteleuse souvent dans ses rapports avec l'Autriche, avec la France, qui maintenant aspire à déposséder l'Autriche d'une partie de ses domaines, et peut-être à braver la France.

Au quinzième siècle, elle était encore si petite que, lorsqu'elle entreprenait de faire la guerre à quelques cantons suisses, les Fribourgeois décrivaient ses armements dans celte amusante chanson, que je traduis pour loi du naïf dialecte dans lequel elle fut composée :

Notre prince de Savoie

Est morbleu I bien bon enfant ;

Il a levé une armée

De quatre-vingts paysans.

Oh ! vertuchou, oh ! gare, gare !

Oh I rataplan, gare au-devant l

l\ a levé une armée De quatre-vingts paysans, Et pour général d'armée, Chi^stophe de Carignan.

Oh ! vertuchou, oh ! gare, gare I

iiO LES VOYAGES DE NILS.

Pour toute cavalerie.

Quatre petits cochons blancs, Et y pour toute artillerie, Quatre canons de fer-blanc.

Oh 1 vertuchou, oh I gare, gare !

Un âne chargé de raves Pour nourrir le régiment.

Quand il fut sur la montagne :

Dieu I dit-il, que le monde est grand f Oh 1 vertuchou, oh 1 gare, gare I

Faisons vite une décharge, Et vite quittons le camp.

Allons conter à nos femmes Les exploits des guerroyants.

Oh ! vertuchou, oh ! gare, gare !

Oh î rataplan, gare au-devant !

Depuis celte guerre de la Savoie avec la Suisse, quel changement ! Et je vais en Hollande, où, depuis le temps des Bataves, il y a bien eu d'autres changements.

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