CHAPITRE VIII
elle jaillira sur le monde par les canaux multipliés de ses lettres, de ses discussions et de ses commentaires.
Son premier soin fut de mettre en pratique, pour luimême et pour ses compagnons, les enseignements que lui avait fournis son voyage d'Egypte. « Un doux pen- « chant m'entraîne dans les solitudes et sur les sommets « du Parnasse*, » chantait le cygne de Mantoue. Ce doux penchant attira Jérôme à Bethléem, il choisit là le lieu de sa retraite. C'est au herceau du Sauveur qu'il vint planter sa tente pour sa dernière station sur le chemin de la vie, où il avait véritablement paru en voyageur; c'est là que, vieilli par l'étude, fatigué de courses, dégoûté du monde, il vint chercher son Ausonie avec un peu de calme pour les travaux qu'il préparait: « On croit, « dit M. Saint-Marc Girardin% que les hommes qui ont « vu et fait de grandes choses, aiment à se reposer. C'est « une erreur. Après beaucoup de travaux, dit-on, après « beaucoup de gloire, après beaucoup de malheurs, le « repos doit être doux. Le repos, pour les hommes ha- « bitués au mouvement des grandes choses, est insup- « portable. » Jérôme, en effet, ne songeait pas à se reposer; il préféra le séjour de Bethléem, parce qu'un charme puissant y attachait sa grande âme. Les peuples anciens, dont il avait étudié et traduit les annales, ne poursuivent-ils pas tous leur marche providentielle vers la grotte du Sauveur? L'Ancien et le Nouveau Testament, dont il faisait le sujet de ses continuelles méditations, peuvent-ils s'expliquer ailleurs aussi bien qu'au berceau de l'Enfant-Dieu? L'aspect des lieux et des choses, di-
' Virgile, Georg., lil, v. 291.
Sc.d me Parnasi déserta per ardua dulcls Raptat amor...
* Souvenirs de voyages, T" série, p. 149.
sait Cicéron, ajoute beaucoup à l'éloquence*; y a-t-il, que je sache, des lieux qui puissent plus sûrement émouvoir une âme chrétienne que Bethléem, le Golgotha, Jérusalem, le Thabor? Jérôme ne voulut pas habita Jérusalem, parce qu'il redoutait l'affluence des étrangers, le bruit des affaires, le tumulte d'une grande ville. « Si « l'on n'y trouvait pas, dit- il % une curie, une garnison « romaine, des comédiens, des bouffons, des prostituées, (c comme dans toutes les autres villes ; si Jérusalem « n'était fréquentée que par des moines, ce serait, je « l'avoue, un séjour à envier. Mais le genre humain « semble s'y être donné rendez-vous : les hommes et les « femmes se pressent si bien, que vous êtes contraint « de subir ici le tumulte que vous cherchez à éviter ail- « leurs. ^> Il tenait à ne pas trop s'éloigner de Jérusalem, à cause de Rufin, son ami, dont la présence en Palestine put avoir quelque influence sur la détermination prise par saint Jérôme de se fixer en ces lieux. Il établit sa cellule vis-à-vis du berceau du Sauveur, à la porte occidentale de Bethléem, à l'écart de la voie publique, non loin du tombeau d'Archélaiis, ethnarque de la Judée ^ u Ici, dit-il, dans cette campagne du Christ, u tout est simplicité, tout est silence. Où que vous alliez, i< le laboureur, appuyé sur sa charrue, murmure les « louanges de Dieu, le moissonneur se délasse par le « chant des psaumes, et le vendangeur, en taillant sa « vigne, redit quelque chose des accents de David. Ce « sont les chants d'amour de ce pays, les mélodies du « berger, l'accompagnement du laboureur. » Ne reconnaît-on pas dans cette gracieuse peinture l'inspiration
* Cicéron, de Oratore, lib. II, 28, 47.
* Ep. XLIX, ad Paulinum, Opéra S. Hieron., t. IV, pars II, p. 5G5. » Ep. XLIV, ad Marcellam, id. p. 552.
de Virgile, et Jérôme ne s'est-il pas souvenu du tableau de Mœlibée' :
Ilinc alla sub rupe canet frondalor ad auras, Nec gemcfe aeria ccssabit lurtur ab ulmo.
Comme une mouetlefatiguée se repose enfin dans le creux d'un rocher, et voit sans crainte les llols gronder et l'écume blanchir autour d'elle, de même à Bethléem % Jérôme goûla de nouveau les douceurs de la retraite, qu'il eût voulu n'avoir jamais quittée. Il se retrouva ce qu'il était à Chalcis : on le vit, peu jaloux de renommée, s'enfermer dans sa cellule, se livrer à l'élude et à la contemplation des choses divines, tout occupé du soin d'avancer dans la perfection , de pleurer les péchés de sa jeunesse et de se préparer au jugement dont la trompette venait, en dépit de ses mortifications , troubler )e calme de sa solitude*. Il n'avait pour nourriture que du pain et quelques légumes : il ne possédait rien et ne voulait rien posséder : ce qui lui était nécessaire, il le tenait de la charité de Paula. Ses jeûnes étaient longs, son sommeil court, et encore le prenait-il couché sur la terre ou sur une natte. Le temps qui lui restait après la prière et la méditation, il le consacrait la nuit à étudier, le jour à enseigner, car il n'en laissait point passer un seul sans causer Ecriture sainte avec Paula et Eustocbium, dont les cellules avoisinaient la sienne*.
Le charme de cette vie retirée, le silence de cette solitude n'étaient troublés que par les nombreux pèlerins qui venaient visiter Bethléem \ ^ On voit arriver ici les
' Eglogue, I, v. 56.
- Ep. XLlV.adMarcellara, loc. cit. "" ]
^ Ep. XXXllI, ad Pammach., id., p. 25G.
* Vallausii et MAFFiEi, Vita lUsronymi, cap. viii.
» Ep. XLIV, ad Marcellam, t. IV, p. 551.
K plus illustres Gaulois. Le Breton séparé du monde
« commence à peine à faire quelques progrès dans la
« piété, qu'il abandonne son soleil couchant, et se met
« à la recherche d'un pays qu'il ne connaît que par la
« renommée et la sainte Ecriture. Que dire des Armé-
« niens , des Perses, des Indiens, des Ethiopiens?
« L'Egypte elle-même si féconde en moines , le Pont,
« la Cappadoce ,' la Cœlé-Syrie , la Mésopotamie nous
« envoient des légions de pèlerins. Us viennent ici nous
« faire admirer des exemples de toutes les vertus. Leur
« langage est différent, mais la religion est la même
« pour tous. Autant il y a de nations , autant on compte
« de chœurs à chanter les louanges de Dieu. Au milieu
« de tout cela fleurit la première des vertus chrétiennes;
« on ne connaît point l'arrogance, la chasteté ne rend
« personne orgueilleux , on se dispute à savoir qui sera
« le plus humble. Le dernier passe pour être le premier.
« Tous les vêtements se ressemblent et n'ont Tien qui
« attire les regards. Allez partout où vous voudrez, per-
« sonne ne vous louera, personne ne vous blâmera. Le
« jeûne n'est pas un moyen de se distinguer; on n'a
« point d'égards pour l'abstinence , on ne condamne
« point ceux qui mangent avec modération. Que l'on
« marche droit, que l'on tombe, cela regarde le Sei-
« gneur; on ne juge pas les autres , de peur d'être jugé
« soi-même. Dans les provinces, la médisance est un
« vice familier ; ici l'on ne se déchire pas ainsi. Point de
« luxe , point de volupté. Il y a dans la ville seule tant
« d'oratoires qu'un jour suffirait à peine pour les visiter. »
Ce tableau n'est-il pas ravissant? Ne dirait-on pas une
peinture de l'âge d'or tombée de la palette d'un Ovide
chrétien ! Notre saint avait bien raison d'écrire à Mar-
cella pour l'engager, après la mort de sa mère, à venir