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SAINT JÉRÔME ET VIGILANCE

C'était en 396, au. plus fort des troubles suscités en Orient par l'origénisme, un Gaulois de Calagurris arrivait à Bethléem et frappait à la porte du monastère. Il se nommait Vigilance. Sulpice-Sévère l'avait recommandé à saint Paulin, qui lui remit une lettre pour son ami saint Jérôme. Protégé par ces grands noms, l'étranger fut accueilli de la façon la plus honnête*, et il trouva la plus généreuse hospitalité parmi les moines qu'il était venu visiter. Jérôme remarqua toutefois, dès les premiers entretiens, le langage peu convenable de Vigilance; il voulut bien l'attribuer à une nature simple et grossière plutôt qu'à la perversité du caractère ^ Le saint docteur ne tarda pas à s'apercevoir qu'il eût mieux fait de suivre son jugement et de ne pas trop se fier à la recommandation de saint Paulin. Vigilance se laissa gagner par Rufin et se mit à propager ouvertement l'origénisme : il ne craignit pas d'accuser Jérôme d'hérésie, enveloppant dans la même cause Océanus qui venait d'arriver à Bethléem avec Fabiola. Les autres moines, et surtout Vincent, Paulinien, Eusèbe de Crémone s'efforcèrent longtemps de le ramener à de meilleurs sentiments, et de lui donner une autre opinion de la foi de

' Kp. L, ad Paulinum, t. IV, p. 568.

» Ep. XXXVl, ad Vigilanlium, id., p. 277.

celui qu'ils vénéraient comme leur père et leur maître. Il parut se laisser 'persuader, retira ses accusations et fit la paix avec Jérôme; il applaudit même avec enthousiasme à un discours où notre saint avait parlé sur la résurrection des corps*. Vigilance retourna bientôt en Occident, et Jérôme ne fit aucun effort pour le retenir : mais à peine fut-il débarqué dans cette partie de l'Italie qui s'étend entre la mer Adriatique et les Alpes Cottiennes, qu'il recommença la guerre contre le solitaire de Bethléem , le traitant publiquement d'hérétique, lui et tous ses amis. Ensuite, non content d'attaquer notre saint, Vigilance s'éleva contre la doctrine de l'Église, rejeta le culte des reliques et prétendit que les saints ne peuvent en rien nous servir sur la terre. Ce n'est pas chose facile de s'arrêter sur le chemin de l'erreur. Vigilance en vint bientôt à repousser certaines cérémonies de l'Église comme superstitieuses, et à condamner tout ce qui lient à la vie monastique, la pauvreté, le célibat, le jeûne et la mortification.

Un prêtre de Tarragone, Riparius, consulta Jérôme sur ces doctrines : notre saint combattit dans une lettre quelques-unes des erreurs enseignées par le nouvel hérétique * , il promit une réponse plus longue si on pouvait lui faire passer quelques-uns des écrits du sectaire. Le moine Sisinnius les apporta, mais comme il était pressé de partir pour l'Egypte, Jérôme dicta, dans une nuit, son traité contre Vigilance. C'est une réfutation complète de ses hérésies, qui n'offraient pas toutes le mérite de la nouveauté; le culte des reliques seul n'avait pas

* Ep. XXXVI, id. « Recordare, qua?so, lllius diei quando rnc de Resurrectione, et veritate corporum prœdicantc ex latere subsultabas, et plaudebas manu et applaudebas pedem, et orthodoxum conclamabas. »

* Ep. XXXVII, ad Riparium, id., p. 278.

encore été l'objet d'une attaque particulière, c'est surtout sur ce point que notre saint s'étendit dans la discussion. Nous le retrouvons ici comme ailleurs avec son langage éloquent et passionné, sa verve railleuse, son esprit satirique faisant arme de tout pour triompher plus sûrement de son adversaire. Démosthène reprochait à Eschine la bassesse du métier qu'il avait exercé dans son enfance^ : « Cet aubergiste de Galagurris, dit saint v< Jérôme, à qui l'on a donné de là le nom de Quinlilien « muet, a l'habitude de mêler l'eau au vin; il se sou- « vient de son vieux métier, et veut allier le venin de « ses erreurs à la foi catholique. «

Malheurieusement ici encore les règles du bon goût ne sont pas toujours observées, et l'écrivain ne se retient pas assez sur la pente où il se laisse glisser : u Le « monde, dit-il % a vu naître bien des monstres, les « centaures, les sirènes, Léviathan, Béhémot, Cerbère « et le lion de Némée, la Chimère et l'hydre de Lerne, « Cacus et Géryon; enfin Vigilance ou plutôt Dormi- « tance est venu combattre le Christ au nom du dé- « mon. » Nous passons sous silence des images et des expressions* que nous voudrions voir disparaître, parce qu'elles blessent la charité et cette décence que Cicéron voulait surtout rencontrer dans le langage et dans les manières de l'orateur. Et pourtant saint Jérôme n'a pas besoin de cela pour être éloquent, sa force n'est pas dans l'enflure, l'emphase ne fait pas sa grandeur. Vigilance rejette le culte des saints, il ne croit pas à leurs miracles, et regarde leurs reliques comme de la poussière qui n'a

* Adversus Vigilantium llher, id., p. 281.

* Idem, p. 280. « Multa in orbe monstra generata sunt... Sola Gallia non Iiabnit, sed viris semper fortibus et eloquentissimis abundavit. Exortus est subito Vigilantius, seu verius Dormitantlus. »

' Adv. Vigilant., p. 281, 284, 286.

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de valeur que par Tor et les pierres précieuses ' : « Et « pourtant, s'écrie noire saint, une religieuse terreur « s'empare de moi , et je la confesse, de peur qu'elle « n'ait sa racine dans la superstition : quand je me suis « mis en colère, quand mon esprit s'est arrêté dans de « mauvaises pensées, quand la nuit j'ai été le jouet de « quelque fantôme impur, je n'ose pas entrer dans les « basiliques des saints martyrs, mon corps tremble et « mon âme est saisie d'effroi. »

Est il nécessaire après un si beau mouvement d'éloquence de nous conduire dans l'intérieur d'un cabaret, de nous montrer les goûts et de nous peindre la compagnie de celui qui l'habite?

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