CHAPITRE VIII
des menaces et des personnalités outrageantes. Nous ne voudrions pas absolument excuser saint Jérôme, cependant il faut avouer qu'on se servait contre lui de moyens capables d'exaspérer l'homme le plus patient, et certes il n'était pas cet homme. Ainsi, parmi les indignes calomnies dressées contre lui, il ne faut pas oublier une lettre répandue sous son nom en Afrique. Jérôme était censé y faire sa confession pleine et entière : il s'accusait de s'être laissé tromper par les Juifs, et reconnaissait qu'il avait eu grand tort d'entreprendre la traduction des saintes Écritures. Des évêques d'Afrique qui vinrent à Rome pour des affaires ecclésiastiques, montrèrent cette lettre aux amis de notre saint. Ceux-ci s'empressèrent de la lui communiquer ; il n'eut pas de peine à montrer qu'il n'en était pas l'auteur et que le style même ne pouvait être sien^ Jérôme se contenta d'avoir rétabli la vérité et n'accusa personne. Rufin apprit qu'on le soU;pçonnait de s'être rendu coupable de cette lettre, il mit tant d'insistance à vouloir prouver qu'il était innocent, que Jérôme en prenait occasion de lui attribuer cette calomnie, quand il se défendait si bien lorsqu'on ne l'attaquait pas ^ La lettre ne pouvait d'ailleurs venir que de Rufin ou de quelqu'un de ses partisans ; dans leurs discussions avec l'ermite de Bethléem, ils s'étaient servis de moyens si peu délicats, que, sans s'exposer à juger témérairement, notre saint songea cette fois encore à révoquer en doute la courtoisie de ses adversaires.
La mort de Rufin, en 409, mit fin à la querelle de Jé-
' Apol. adv. Ruf., idem, p. 462.
* Id. « Jurât enim se epistolam non scripsisse ad Afros sub no mine meo, in qua confiteor me inductum a Judaeis mendacia transtalisse, et mittit libros eadem omnia continentes quœ nescisse se jurât. »
rôme avec les origénistes : il s'était retiré en Sicile, chassé de Rome et de l'Italie par une invasion de barbares. Avant d'achever ses jours, il n'eut pas une parole de tendresse, pas un souvenir affectueux pour l'ermite de Bethléem, qu'il avait tant aimé. Ce silence est triste, mais notre cœur se serre sous un sentiment non moins douloureux, lorsque nous entendons Jérôme s'écrier avec une ironie cruelle : « Le scorpion est enseveli « sous le sol de la Trinacrie entre Encelade et Por- « phyrion : l'hydre aux cent têtes a cessé de siffler « contre moi^ «
La même impression persévère, mais l'étonnement s'y mêle lorsque deux ou trois ans plus tard nous l'entendons dire^ : « Ne parlez mal de personne, et ne croyez pas « que la sainteté consiste à déchirer la réputation des « autres ; » puis il continue, et par la plus étrange contradiction il nous retrace en ces termes le portrait de son ancien ami : « Quand Grunnius parlait en public, il s'a- « vançait d'un pas de tortue : de temps en temps il lais- « sait échapper quelques paroles et semblait sangloter « plutôt que parler. Il étalait sur sa table un monceau de « livres, et alors, fronçant le sourcil, contractant les t( narines, se ridant le front, et faisant claquer ses deux « doigts , il réclamait ainsi l'attention de ses disciples. « Il leur débitait de vraies fadaises et déclamait contre « tout le monde. Vous l'eussiez pris pour le critique « Longin ou le Caton de l'éloquence latine. Il notait qui « bon lui semblait, et le chassait du sénat des savants. « Grâce à ses richesses, il exerçait sa puissance surtout « dans les festins. Faut-il s'étonner si cet homme, qui « avait coutume de traiter tant de gens, paraissait en
• Prœfatio in Eaechielem, t. 111, p. 698.
» Ep. XCV, ad Rusticum, t. IV, pars 11, p. 776.