‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 25 sur 54 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ce qui se 'passa depuis le départ du sieur de Mons, jusqu'à ce que voyant qu'on n'avait point de nouvelles de ce c[uHl avait promis, on partit de Port Royal pour retourner en France.

Aussitôt que le sieur de Mons fut parti, de 30 ou 45 qui restèrent, une partie commença à faire des jardins. J'en fis un pour éviter l'oisiveté, entouré de fossés pleins d'eau, dans lesquels il y avait de très belles truites que j'y avais mises et oii descendaient trois ruisseaux de fort belle eau courante. Je fis une petite écluse contre le bord de la mer, pour écouler l'eau quand je voulais. Ce lieu était tout environné de prairies, où j'accommodai un cabinet avec de beaux arbres, pour y aller prendre la fraîcheur. Je fis aussi un petit réservoir pour y mettre du poisson d'eau salée, que nous prenions au besoin. J'y semai des graines qui vinrent fort bien et je prenais un singulier plaisir à mon travail. Nous y allions souvent passer le temps, et les petits oiseaux d'alentour en avaient du contentement, car ils s'amassaient en quantité et y faisaient un ramage et gazouillis si agréable, que je pense n'en avoir jamais ouï de semblable.

Quelques jours après que les bâtiments furent achevés, je fus à la rivière St-Jean, pour chercher le sauvage appelé Secondon, lequel avait mené les gens de Prévert à la mine de cuivre, que j'avais déjà été chercher avec le sieur de Mons. L'ayant trouvé, je le priai de venir avec nous: ce qu'il m'accorda, fort librement, et il nous la vint montrer. Nous y trouvâmes quelques petits morceaux de cuivre de l'épaisseur d'un sou. Le mineur, maître Jacques,

natif d'Esclavonie, nous dit qu'il n'était pas possible de trouver du cuivre pur dessus la terre sans en avoir dessous. La vérité est, que si la mer ne couvrait deux fois le jour les mines et qu'elles ne fussent en rochers si durs, on pourrait en tirer quelque chose.

Après, nous retournâmes à notre habitation, où nous trouvâmes de nos gens malades du mal de terre dont 12 moururent sur 45 que nous étions. Notre chirurgien appelé des Champs, de Honfleur, homme très expert, fit l'ouverture de quelques corps et trouva les mêmes causes et effets qu'à ceux qui furent ouverts en l'île Ste-Croix.

Le 20 décembre il commença à neiger, et il passa quelques glaces par devant notre habitation.

Le 20 de février 1606, il vint un si grand coup de vent qu'il abattit une grande quantité d'arbres avec leurs racines et beaucoup qu'il brisa. C'était chose étrange à voir.

Le 1er mars, Pont-gravé fit acconunoder une barque du port de 17 tonneaux pour aller en Floride.

Le 16 nous partîmes et eûmes si mauvais vents, que nous pensions faire naufrage, car notre barque vint se jeter sur un petit rocher, et n'attendions que l'heure de la voir briser. En ce désespoir il vint un coup de mer si grand qu'il nous fit franchir le rocher et nous jeta en une petite plage de sable qui nous garantit du naufrage.

La barque étant échouée, l'on commença promptement à décharger ce qu'il y avait dedans. Ayant raccommodé notre barque, on la rechargea et le beau temps revenu, nous partîmes le 21 mars et fûmes au port aux Coquilles qui est à l'entrée de la rivière Ste-Croix. Nous y arrêtâmes jusqu'au 29 du dit mois et Pont-gravé prit la résolution de relâcher au Port Royal pour voir en quel état étaient nos com-

pagnons. Y étant arrivés, le Pont fut atteint d'un mal de cœur, qui nous retarda jusqu'au 8 d'avril.

Le 9, il s'embarqua, bien décidé à voir les côtes de la Floride. Le lendemain, Champdoré vint demander à Pont-gravé s'il fallait lever l'ancre, lequel lui dit que s'il jugeait le temps propre, qu'il partît. Aussitôt Champdoré fit lever l'ancre. Le temps était fort obscur, pluvieux et plein ue brumes. Comme l'on sortait du port, nous fûmes transportés par les marées hors du passage, et fûmes rendus sur les rochers avant de les apercevoir. Le Pont et moi étions couchés, et nous entendîmes les matelots criant : Nous sommes perdus ! ce qui me fit lever aussitôt pour voir ce que c'était. Je ne fus pas sitôt sur le tillac, que la barque fut jetée à la côte et le vent se trouva nord, qui nous poussait sur une pointe de rochers. Du premier coup le gouvernail fut rompu, une partie de la quille et 3 ou 4 planches enfoncées, et notre barque s'emplit incontinent et fûmes forcés d'attendre que la mer se retirât pour mettre pied à terre.

La mer s' étant retirée, on déchargea la barque et sauvâmes une bonne partie des commodités qui y étaient, à l'aide du capitaine sauvage Sécondon et ses compagnons, qui vinrent à nous avec leurs canots pour reporter en notre habitation ce que nous avions sauvé de notre barque, laquelle toute fracassée s'en alla au retour de la mer en plusieurs pièces : et nous bien heureux d'avoir la vie sauve, retournâmes à notre habitation où nous louâmes Dieu de nous avoir préservés.

La perte de notre barque nous fut un grand déplaisir, et c'était faute de prévoyance au maître, qui était opiniâtre et ne croyait que sa tête. Il était bon charpentier, adroit à fabriquer des vaisseaux, mais nullement propre à les conduire.

Le Pont, étant à l'habitation, fit informer à rencontre de Champdoré qui était accusé d'avoir malicieusement mis notre barque à la côte ; et sur ses informations fut emprisonné et emmenotté, d'autant qu'on le voulait mener en France pour le mettre entre les mains du sieur de Mons, et en requérir justice.

Le 15 de juin, le Pont voyant que les vaisseaux de France ne revenaient point, fit démenotter Champdoré pour achever la barque qui était sur les chantiers, lequel s'acquitta fort bien de son devoir.

Et le 16 juillet nous partîmes de notre habitation pour aller au cap Breton ou à Gaspé, chercher le moyen de retourner en France, puisque nous n'en avions aucune nouvelle.

Il y eut 2 de nos hommes qui demeurèrent de leur propre volonté en l'habitation, à chacun desquels le Pont promit 50 écus en argent et 50 autres qu'il devait leur apporter en les venant requérir l'année suivante.

Ces deux hommes s'appelaient la Taille et Miquelet.

Il y eut un capitaine des sauvages appelé Machebreton qui promit de les maintenir. Nous l'avions reconnu pour bon enfant en tout temps, bien qu'il eût le renom d'être traitr^ et le plus méchant entre ceux de sa nation.

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