‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 4 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les réjouissances que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances et fausses opinions, parlent au diable, leurs habits, et comme ils vont sur la neige; avec la manière de leur mariage et de V enterrement de leurs morts.

Le 9 de juin, les sauvages commencèrent à se réjouir tous ensemble et faire leur tabagie comme j'ai dit ci-dessus, et danser, pour la dite victoire qu'ils avaient obtenue contre leurs ennemis. Or, après avoir fait bonne chère, les Algoumequins, une des 3 nations, sortirent de leurs cabanes, et se retirèrent à part dans une place publique, firent ranger toutes leurs femmes et filles les unes près des autres, et eux se mirent derrière, chantant tous ensemble. Après avoir achevé leurs chants, ils dirent tous dune voix. Ho ! Ho ! Ho ! ; et puis recommencent à chanter et danser en levant un pied et puis l'autre, en frappant contre terre.

Or en faisant cette danse, le Sagamo des Algoumequins était assis devant les femmes et les filles, au milieu de deux bâtons où étaient pendues les têtes de leurs ennemis; quelquefois il se levait, et s'en allait haranguant et disant aux Montagnais et Etchemins: "Voyez comme nous nous réjouissons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis; il faut que vous en fassiez autant, afin que nous soyons contents." Puis, tous ensemble disaient: Ho! Ho! Ho!

Retourné en sa place, le grand Sagamo avec tous ses compagnons prirent chacun un présent

qu'ils allèrent donner aux Algoumequins. Après, la danse cessa, et les Algoumequins, hommes et femmes, emportèrent leurs présents dans leurs cabanes. Ils firent encore mettre 2 hommes des plus dispos de chaque nation, qu'ils firent courir, et le plus vite arrivé eut un présent.

Tous ces peuples sont d'une humeur assez joyeuse; ils rient le plus souvent; toutefois ils parlent fort posément, comme se voulant bien faire entendre, et s'arrêtent aussitôt, en songeant un grand espace de temps, puis reprennent leur discours. Ils usent bien souvent de cette façon de faire dans leurs harangues au conseil, où il n'y a que les anciens; les femmes et enfants n'y assistent point.

Tous ces peuples pâtissent tant quelquefois qu'ils sont presque contraints de se manger les uns les autres, car les animaux et gibiers de quoi ils vivent se retirent aux pays plus chauds à cause des froids et neiges.

Ce sont la plus part gens sans loi, selon que j'ai pu voir et m' informer du grand Sagamo, lequel me dit qu'ils croyaient qu'il y avait un Dieu, qui a créé toutes choses. Et lors je lui dis: "Puisqu'ils croyaient en un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avait mis au monde et d'où ils étaient venus?" Il me répondit : "Après que Dieu eût fait toutes choses il prit quantité de flèches, et les mit en terre; d'où il sortit hommes et femmes qui ont multiplié au monde jusqu'à présent, et sont venus de cette façon." Je lui répondis que ce qu'il disait était faux; mais que véritablement il y avait un seul Dieu, qui avait créé toutes choses en la terre et aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaites sans qu'il y eut personne qui gouverna en ce bas monde, il prit du limon de la terre, et en créa Adam notre premier père. Comme Adam dormait. Dieu lui prit une côte et en

forma Eve, qu'il lui donna pour compagne, et que c'était la vérité, qu'eux et nous, étions venus de cette façon, et non de flèches. Il me dit qu'il admettait plutôt ce que je disais que ce qu'il me disait. Je lui demandai aussi s'ils ne croyaient point qu'il y eut autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance était qu'il y avait un Dieu, un Fils, une Mère et le Soleil, néanmoins que Dieu était pardessus tous, mais que le Fils était bon, et le Soleil, à cause du bien qu'ils recevaient; mais la mère ne valait rien et les mangeait, et que le Père n'était pas trop bon. Je lui remontrai son erreur selon notre foi, en quoi il ajouta quelque peu de créance. Je lui demandai, s'il n'avait point vu ou entendu dire par ses ancêtres que Dieu fût venu au monde. Il me dit qu'il ne l'avait point vu; mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil couchant, qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: "Où allezvous?" Ils dirent: "Nous allons chercher notre vie." Dieu leur répondit: "Vous la trouverez ici." Ils passèrent sans faire état de ce que Dieu leur avait dit; lequel prit une pierre et en toucha deux qui furent transformés en pierre, et dit de rechef aux 3 autres: "Où allez-vous?" Et ils répondirent comme à la première fois; et Dieu leur dit de rechef: "Ne passez plus outre; vous la trouverez ici." Et voyant qu'il ne leur venait rien ils passèrent outre; et Dieu prit 2 bâtons, et il en toucha les 2 premiers, qui furent transformés en bâtons, et le cinquième s'arrêta, ne voulant plus passer outre. Et Dieu lui demanda de rechef: "Où vas-tu?" "Je viens chercher ma vie." "Demeure, et tu la trouveras." Il demeura, et Dieu lui donna de la viande, et en mangea. Après avoir fait bonne chère, il retourna avec les autres sauvages, et leur raconta tout ce que dessus.

Il me dit aussi qu'une autre fois il y avait un homme qui avait quantité de tabac, et que Dieu vint à- cet homme, et lui demanda où était son pétunoir (pipe) ; l'homme prit son pétunoir et le donna à Dieu, qui pétuna beaucoup. Après avoir bien pétuné Dieu rompit le dit pétunoir en plusieurs pièces, et l'homme lui demanda: "Pourquoi as- tu rompu mon pétunoir? Tu vois bien que je n'en ai point d'autre." Et Dieu en prit un qu'il avait, et le lui donna, lui disant: "En voilà un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo; qu'il le garde, et s'il le garde bien il ne manquera pas de choses quelconques, ni tous ses compagnons." Le dit homme prit le pétunoir, qu'il donna à son grand Sagamo; lequel tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien; mais depuis, le dit Sagamo avait perdu ce pétunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demandai s'il croyait tout cela; il me dit que oui et que c'était vérité. Or je crois que voilà pourquoi ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je lui répliquai et lui dis : "Que Dieu était tout bon, et que sans doute c'était le diable qui s'était montré à ces hommes-là, et que s'ils croyaient comme nous en Dieu, ils ne manqueraient pas de ce qu'ils avaient besoin; que le soleil qu'ils voyaient, la lune et les étoiles, avaient été créés par ce grand Dieu, qui, par sa bonté, nous avait envoyé son fils, lequel conçu du St-Esprit, prit chair humaine dans le sein virginal de la Vierge Marie, ayant été 33 ans sur la terre, faisant une infinité de miracles, ressuscitant les morts, guérissant les malades, chassant les diables, illuminant les aveugles, enseignant aux hommes la volonté de Dieu son Père pour le servir, honorer et adorer, a répandu son sang et a souffert passion et mort pour nous et pour nos péchés, et racheté le genre humain, ayant été enseveli, est res-

suscité, descendu aux enfers, et monté au ciel, oii il est assis à la droite de son Père. Que c'était là la croyance de tous les chrétiens qui croient au Père, au Fils et au St-Esprit, qui ne sont pourtant 3 dieux, mais un même et seul Dieu, et uiie trinité en laquelle il n'y a point de plus tôt ni d'après, rien de plus grand ni de plus petit; que la Vierge Marie, mère du Fils de Dieu, et tous les hommes et femmes qui ont vécu en ce monde faisant les commandements de Dieu ont fait des miracles et sont saints au ciel en son paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté Divine de nous pardonner nos fautes et nos péchés que nous faisons contre sa loi et ses commandements. Et ainsi, par les prières des saints au ciel et par nos prières que nous faisons à la Divine Majesté, il nous donne ce dont nous avons besoin, et le diable n'a nulle puissance sur nous, et ne peut faire de mal ; que s'ils avaient cette croyance, ils seraient comme nous, que le diable ne leur pourrait plus faire de mal et qu'ils ne manqueraient jamais de ce dont ils avaient besoin.

Alors le dit Sagamo me dit qu'il admettait ce que je disais. Je lui demandai de quelle cérémonie ils usaient pour prier Dieu ? Il me dit qu'ils n'avaient point de cérémonies et que chacun priait en son cœur comme il voulait. Voilà pourquoi je crois qu'il n'y a aucune loi parmi eux, ne savent pas ce que c'est que prier et adorer Dieu, et vivent la plupart comme bêtes brutes ,et je crois que promptement ils seraient bons chrétiens, si l'on habitait leur terre; ce qu'ils désirent pour la plupart.

Ils ont parmi eux quelques sauvages qu'ils appellent Pilotoua (sorcier) qui parlent au diable visiblement; et leur dit ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que pour autres choses et s'il leur commandait d'aller tuer un Français ou un autre de

leur nation, ils obéiraient aussitôt à son commandement.

Ils croient aussi que tous les songes qu'ils font sont véritables ; et il y en a beaucoup qui disent avoir vu et songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour en parler avec vérité, ce sont visions du diable, qui les trompe et séduit.

Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnés de leur corps, sans aucune difformité; ils sont dispos et les femmes bien formées, remplies et potelées, de couleur basanée, pour la quantité de certaine peinture dont ils se frottent, qui les fait devenir olivâtres. Ils sont habillés de peaux ; une partie de leur corps est couverte, et l'autre partie découverte. Mais l'hiver ils remédient à tout, car ils sont habillés de bonnes fourrures, comme d'orignal, loutre, castors, ours-marins, cerfs et biches qu'ils ont en quantité. Quand les neiges sont grandes, ils ont des raquettes qu'ils attachent à leurs pieds et vont ainsi dans les neiges sans enfoncer; car autrement ils ne pourraient chasser, ni aller en beaucoup de lieux.

Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une fille est en l'âge de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs et amis; puis au bout de quelques cinq ou six ans, elle prendra lequel il lui plaira pour son mari, et vivront ainsi ensemble jusqu'à la fin de leur vie, si ce n'est qu'après avoir été quelque temps ensemble, ils n'ont d'enfants, l'homme pourra se démarier et prendre autre femme.

Quand un homme ou une femme meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs et flèches, robes et autres choses; et puis ils mettent le corps dans une fosse, et le couvrent de terre, où ils mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, et un bois debout qu'ils peignent en rouge par le haut. Ils

croient à l'immortalité des âmes et ils disent qu'ils vont se réjouir en d'autres pays avec leurs parents et amis, quand ils sont morts.

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