‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 40 sur 54 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Partement du haut de la rivière des Iroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fimes au dit lac et de la façon et de la conduite qu'ils usent en allant attaquer les Iroquois.

Je partis donc du dit saut de la rivière des Iroquois le 12 juillet. Tous les sauvages commencèrent à apporter leurs canots, armes et bagages par terre pour passer l'impétuosité du saut, ce qui fut promptement fait.

Aussitôt ils les mirent tous à l'eau et 2 hommes en chacun et firent aller 1 homme de chaque canot par terre. Après que nous eûmes passé le saut, tous les sauvages qui étaient allés par terre, par un chemin assez beau, se rembarquèrent dans leurs canots. Nous avions 24 canots, et 60 hommes et continuâmes notre chemin jusqu'à une île (île Ste-Thérèse) qui a 3 lieues de long, passant outre de là de 3 lieues environ. Nous y logeâmes la nuit suivante.

Incontinent chacun d'eux commença à couper du bois, prendre des écorces, abattre des arbres et en moins de 2 heures ils étaient si bien barricadés que 500 de leurs ennemis auraient bien de la peine à les forcer, sans qu'ils en firent beaucoup mourir. Ils ne barricadèrent point le côté de la rivière où sont leurs canots pour s'embarquer si l'occasion le requiérait. Après qu'ils furent logés, ils envoyèrent 3 canots avec 9 bons hommes pour découvrir 2 ou 3 lieues et revenir s'ils ne découvrent rien. Toute la nuit ils se reposent sur les découvertes des avantcoureurs, ce qui est mauvaise coutume en eux ; car quelquefois ils sont surpris de leurs ennemis en dor-

mant, qui les assomment sans qu'ils aient le temps de se mettre sur pied. Je leur montrai la faute qu'ils faisaient, et qu'ils devaient veiller comme ils nous avaient vu faire toutes les nuits et avoir des hommes aux aguets, pour écouter et voir s'ils n'apercevraient rien. Ils me dirent qu'ils ne pouvaient veiller et travaillaient assez de jour à la chasse. Quand ils vont en guerre ils se divisent en 3 corps, savoir : une partie pour la chasse, une autre pour le gros de l'armée et sont toujours sous les armes, et l'autre en avant-coureurs pour découvrir quelque marque ou signal par où aient passé leurs ennemis ou leurs amis ; ce qu'ils connaissent par certaines marques que les chefs se donnent d'une nation .\ l'autre et qu'ils changent de temps en temps. Les chasseurs ne vont jamais de l'avant du gros, ni des avant-coureurs, pour ne donner de désordre, mais sur la retraite et du côté qu'ils n'appréhendent pas l'ennemi. Ils mangent de la farine de blé d'inde cuite comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur nécessité, et quand ils sont proches de leurs ennemis, ou quand ils font retraite après leurs charges.

A tous leurs logements ils ont leur sorcier qui sont manière de gens qui font les desseins, en qui ces peuples ont créance, lequel se fait une cabane, entourée de petits bois, et la couvre de sa robe ; après qu'elle est faite, il se met dedans, en sorte qu'on ne le voit en aucune façon, puis prend un des piliers de sa cabane et le balance marmotant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit invoquer le diable, et qu'il lui apparaît et lui dit s'ils trouveront leurs ennemis et en tueront beaucoup. Ce sorcier est prosterné en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable, et puis aussitôt se lève sur les pieds, en parlant et se tourmentant de telle façon

qu'il est tout en eau, bien qu'il soit nu. Tout le peuple est autour de la cabane assis par terre comme des singes. Ils me dirent que je verrais sortir du feu par le haut, ce que je ne vis point. Ces drôles changent aussi leur voix grosse et claire, parlant en langage inconnu aux autres sauvages. Et quand ils la représentent cassée ils croient que c'est le diable qui parle.

Néanmoins tous ces devins, sur 100 paroles n'en disent pas deux de vraies. Je leur remontrai bien souvent que tout ce qu'ils faisaient n'était que folie et qu'ils ne devaient y ajouter foi.

Or après qu'ils ont su de leur devin ce qui doit arriver, les chefs prennent des bâtons de la longueur d'un pied, et indiquent leurs chefs par d'autres un peu plus grands ; puis vont dans les bois et esplanadent une place de 5 ou 6 pieds carrés où le chef met par ordre tous ces bâtons, comme bon lui semble ; puis appel b tous ses compagnons, qui viennent tous armés, et leur montre le rang et ordre qu'ils devront tenir lorsqu'ils se battront avec leurs ennemis ; ce que tous les sauvages regardent attentivement, remarquant la figure que leur chef a faite '^.vec ces bâtons ; et après se retirent de là, et commencent de se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont vu les dits bâtons ; puis se mêlent les uns parmi les autres, et retournent de rechef dans leur ordre, continuant deux ou trois fois et à tous leurs logements sans qu'il soit besoin de sergents pour leur faire tenir leur rang, qu'ils savent fort bien garder, sans se mettre en confusion. Voilà la règle qu'ils tiennent à leur guerre.

Nous partîmes le lendemain continuant notre ehemin dans la rivière jusqu'à l'entrée du lac qui est de grande étendue, où je vis 4 îles qui autrefois ont été habitées par des sauvages, mais elles ont été

abandonnées depuis qu'ils ont eu guerre les uns contre les autres ; aussi il y a plusieurs rivières qui viennent tomber dans le lac, environnées de beaux arbres, avec force vignes fort belles et châtaigners. Continuant notre route dans le lac du côté de l'Occident, considérant le pays, je vis du côté de l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le sommet il y avait de la neige. Je m'enquis si ces lieux étaient habités, ils me dirent que oui et que c'était par les Iroquois, et qu'en ces lieux il y avait de belles vallées et campagnes fertiles en blé comme j'en ai mangé au dit pays avec infinité d'autres fruits ; et que le lac allait proche des montagnes, qui pouvaient être éloignées de nous de 15 à 20 lieues. J'en vis au midi d'aussi hautes, mais qui n'avaient point de neige. Les sauvages me dirent que c^était où nous désirions aller trouver leurs ennemis, et qu'elles étaient fort peuplées et qu'il fallait passer par un saut d'eau que je vis depuis ; et de là entrer dans un autre lac où y étant parvenus, il fallait faire 3 lieues de chemin par terre et passer une rivière (la rivière Hudson) qui va tomber en la côte de Norembegue.

Or comme nous commençâmes à approcher à quelque deux ou trois journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuit, et le jour nous nous reposions et souvent me venaient demander si j'avais songé et avais vu leurs ennemis; je leur disais que non. Néanmoins je ne me lassais de leur donner du courage et bonne espérance. La nuit venue nous nous mîmes en chemin jusqu'au lendemain que nous nous retirâmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les 10 heures, après m'être quelque peu promené autour de notre logement, je fus me reposer ; et en dormant, je songeai que je voyais les Iroquois dedans le lac, proche

d'une montagne, qui se noyaient à notre vue ; et les voulant secourir, nos sauvages alliés nous disaient qu'il les fallait tous laisser mourir et qu'ils ne valaient rien. Etant éveillé ,ils vinrent comme de coutume me demander si j'avais songé : je leur dis ce que j'avais vu en songe ; cela leur apporta une belle créance qu'ils ne doutèrent plus de ce qui devait leur advenir pour leur bien.

Le soir étant venu, nous nous embarquâmes en nos canots pour continuer notre chemin, et comme nous allions fort doucement, et sans mener bruit, le 29 du mois nous fîmes rencontre des Iroquois sur les dix heures du soir au bout d'un cap qui avance dans le lac du côté de l'Occident, lesquels venaient à la guerre. Eux et nous jetèrent des grands cris, chacun préparant ses armes. Nous nous retirâmes vers l'eau, et les Iroquois vinrent à terre et rangèrent leurs canots les uns contre les autres et commencèrent à abattre des arbres avec des haches et se barricadèrent fort bien.

Aussi les nôtres tinrent leurs canots arrangés les uns contre les autres pour ne s'égarer et combattre tous ensemble s'il en était besoin ; nous étions à la portée d'une flèche du côté de leurs barricades. Et quand ils furent armés, et mis en ordre, ils envoyèrent deux canots séparés de la troupe, pour savoir de leurs ennemis s'ils voulaient combattre, lesquels répondirent qu'ils le désiraient et qu'aussitôt que le soleil se lèverait ils nous livreraient le combat ; ce qui fut accordé par les nôtres ; et en attendant toute la nuit se passa en danses et chansons, tant d'un côté que d'autre, avec une infinité d'injures et autres propos, comme du peu de courage qu'ils avaient, avec le peu de résistance contre leurs armes, et que le jour venant ils le sentiraient à leur ruine.

Les nôtres aussi ne manquaient de reparties, leur disant qu'ils verraient des elîets d'armes que

jamais ils n'avaient vus. Après avoir bien chanté, dansé et parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons et moi étions toujours couverts, de peur que les ennemis ne nous vissent préparant nos armes le mieux qu'il nous était possible, étant toutefois séparés, chacun en des canots des sauvages montagnais.

Après que nous fûmes armés d'armes légères, nous prîmes chacun une arquebuse et descendîmes à terre. Je vis sortir les ennemis de leur barricade, ils étaient près de 200 hommes forts et robustes à les voir, qui venaient au petit pas, au devant de nous, avec une gravité et assurance qui me contenta fort, à la tête desquels il y avait trois chefs. Les nôtres ausi allaient en même ordre et me dirent que ceux qui avaient 3 grands panaches étaient les chefs, et qu'il n'y en avait que trois, et qu'on les reconnaissait à ces plumes, qui étaient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons ,et que je fisse ce que je pourrais pour les tuer. Je leur promis do faire ce qui serait de ma puissance, et que j'étais bien fâché' qu'ils ne pouvaient bien m'entendre pour leur donner l'ordre et façon d'attaquer leurs ennemis, et que nous les déferions tous ; mais qu'il y avait remède, que j'étais très aise de leur montrer le courage et bonne volonté qui étaient en moi quand nous serions au combat.

Aussitôt que nous fûmes à terre, ils commencèrent à courir quelque deux cents pas vers leurs ennemis qui étaient de pied ferme et n'avaient pas encore aperçu mes compagnons, qui s'en allèrent dans le bois avec quelques sauvages. Les nôtres commencèrent à m' appeler à grands cris ; et pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux et je me mis à la tête marchant quelque 20 pas en avant, jusqu'à 30 pas environ des ennemis qui, aussitôt qu'ils

m'aperçurent firent halte en me contemplant et moi aussi. Comme je les vis ébranler pour tirer sur nous, je couchai mon arquebuse en joue, et je visai droit un des 3 chefs, et de ce coup il en tomba deux par terre et un de leurs compagnons qui fut blessé et mourut quelque temps après. J'avais mis 4 balles dans mon arquebuse. Comme les nôtres virent ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jeter de si grands cris qu'on n'eût pu entendre le tonnerre ; et cependant les flèches volaient de côté et d'autre. Les Iroquois furent fort étonnés, que si promptement deux hommes avaient été tirés, bien qu'ils fussent armés d'armes tissées de fil de coton, et de bois à l'épreuve de leurs flèches. Cela leur donna une grande appréhension. Comme je rechargeais, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les étonna de telle façon, qu'ils perdirent courage et se mirent en fuite, et abandonnèrent le champ et leur fort, s'enfuyant dans la profondeur des bois, où les poursuivant j'en tuai encore d'autres. Nos sauvages en tuèrent aussi plusieurs et en prirent 12 prisonniers ; le reste se sauva avec les blessés. Il y en eut des nôtres 16 blessés de coups de flèches, qui furent promptement guéris.

Après la victoire, ils s'amusèrent à prendre force blé d'inde, et les farines des ennemis, et de leurs armes qu'ils avaient laissées pour mieux courir. Après avoir fait bonne chère, dansé et chanté, trois heures après nous partîmes avec les prisonniers. Ce lieu où se fit cette charge fut nommé le lac* de Champlain.

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