CHAPITRE I
Défart de France pour retourner en la Nouvelle- France, et ce qui se passa jusqu'à notre arrivée en Vhabitation.
Le temps venant favorable, je m'embarquai à Honfleur avec quelques artisans, le 7 de mars, et fûmes contrariés de mauvais temps en la Manche, et contraints de relâcher en Angleterre, à un lieu appelé Porlan (Portland), oii nous fûmes quelques jours à la rade, et jetâmes l'ancre pour aller à l'île de Wight, qui est proche de la côte d'Angleterre. Etant proche de cette île, la brume fut si forte que nous fûmes contraints de relâcher à la Hougue.
Depuis notre départ de Honfleur, je fus malade et je perdis l'espérance de faire le voyage, je m'étais embarqué dans un bateau pour me faire reporter en France, au Havre, et là me faire traiter, étant fort malade.
J'espérais, recouvrant ma santé, pouvoir me rembarquer dans un vaisseau qui était à Honfleur, oh. devait s'embarquer des Marais, gendre de Pontgravé ; et je me fis porter à Honfleur toujours fort mal, où le 15 de mars le vaisseau d'où j'étais sorti relâcha. Il fut en ce lieu jusqu'au 8 d'avril. Durant
ce temps je me remis en assez bon état ; toutefois encore que faible et débile, je me rembarquai.
Nous partîmes le 8 d'avril et arrivâmes sur le grand banc le 19 du mois.
Le 26 du mois nous arrivâmes à Tadoussac, où il y avait des vaisseaux qui y étaient arrivés dès le 18. C'était le peu d'hiver ,et le peu de glaces qui favorisèrent les dits vaisseaux. Nous sûmes par un jeune gentilhomme appelé du Parc qui avait hiverné à notre habitation, que tous ses compagnons se portaient bien, et qu'il n'y en avait eu que quelques-uns de malades, encore fort peu, et nous assura qu'il n'y avait presque point eu d'hiver, et avaient eu de la viande fraîche tout le temps.
Les sauvages nous attendaient de jour à autre pour aller à la guerre avec eux. Quand ils surent que le Pont et moi étions arrivés, ils se réjouirent fort et vinrent nous parler.
Je fus à terre pour leur assurer que nous irions avec eux, qu'après le retour de leur guerre, ils me mèneraient découvrir les 3 rivières, jusqu'à un lieu où il y a une si grande mer (Baie d'Hudson) qu'ils n'en voient point le bout, et nous en revenir par le Saguenay au dit Tadoussac ; toutefois j'avais promis aux Algoumequins et Ochateguins de les assister aussi en leurs guerres, lesquels m'avaient promis de me faire voir leur pays, et le grand lac (le lac Huron) et quelques mines de cuivre et autre chose : si bien que j'avais deux cordes à mon arc, de façon que si l'une manquait, l'autre pouvait réussir.
Le 28 du dit mois je partis de Tadoussac pour aller à Québec, où je trouvai le capitaine Pierre Chavin qui y commandait, et tous ses compagnons en bon état ; et avec eux un capitaine sauvage appelé Batiscan et quelques-uns de ses compagnons qui
nous y attendaient, lesquels furent fort réjouis de ma venue, et se mirent à chanter et danser tout le •oir. Je leur fis festin, ce qui leur fut très agréable, •t firent bonne chère. Ils m'invitèrent avec 7 de mes hommes pour aller chez eux festoyer et nous partîmes portant chacun notre écuelle, comme c'est la eoutume, et de la rapporter chacune pleine de riande, que nous donnions à qui bon nous semblait.
Quelques jours après que nous fûmes partis de Tadoussac, les Montagnais arrivèrent à Québec au nombre de 60 bons hommes pour s'acheminer à la guerre. Ils y séjournèrent quelques jours, s'y donnant du bon temps, et m'importunaient souvent à savoir si je ne manquerais point à ce que je leur 4vais promis. Je les assurais, et promis de rechef. Ils se réjouirent fort lorsque je leur réitérai mes promesses.
Et ils me disaient, voilà beaucoup de Basques et Mistigaches (Normands et Malouins) qui disent qu'ils viendront à la guerre avec nous, que t'en semble ? disent-ils vérité ? Je leur répondis que non, et que je savais bien ce qu'ils avaient au cœur ; et que ce qu'ils en disaient n'était que pour avoir leurs Gonunodités. Ils me dirent: tu as dit vrai, ce sont des femmes, et ne veulent faire la guerre qu'à nos castors ; avec plusieurs autres discours facétieux, et de l'état et ordre d'aller à la guerre.
Ils se résolurent de partir, et m' aller attendre aux trois rivières, 30 lieues plus haut que Québec, où je leur avais promis de les aller trouver, et quatre barques chargées de marchandises, pour traiter de pelleteries, avec les Ochateguins qui me devaient venir attendre à l'entrée de la rivière des Iroquois, comme ils m'avaient promis l'année précédente, et y amener 400 hommes, pour aller à la guerre.