CHAPITRE IV
Arrivée à la Rochelle, association rompue entre le sieur de Mons et ses associés, les sieurs Colier et le Gendre, de Rouen. Envie des Français touchant les nouvelles découvertes de la Nouvelle-France.
Etant arrivés à la Rochelle je fus trouver le sieur de Mons à Pont en Saintonge, pour lui donner avis de tout ce qui s'était passé au voyage, et de la promesse que les sauvages Ochateguins et Algoumequins m'avaient faite, pourvu qu'on les assistât en leurs guerres, comme je leur avais promis. Le sieur de Mons ayant tout entendu, se délibéra d'aller en Cour pour mettre ordre à cette affaire. Je pris le devant pour y aller aussi ; mais en chemin je fus arrêté par un malheureux cheval qui tomba sur moi. Cette chute me retarda beaucoup ; mais aussitôt que je fus en bonne disposition, je me mis en chemin pour aller trouver le sieur de Mons à Fontainebleau, lequel étant retourné à Paris parla à ses associés, qui ne voulurent plus continuer en l'association pour n'avoir point de commission qui pût empêcher un chacun d'aller en nos nouvelles découvertes négocier avec les habitants du pays. Ce que voyant le sieur de Mons, il convint avec eux de ce qui restait en l'habitation de Québec, moyennant une somme de deniers qu'il leur donna pour la part qu'ils avaient; et envoya quelques hommes pour conserver la dite habitation sur l'espérance d'obtenir une commission de Sa Majesté. Mais comme il était en cette poursuite, quelques affaires de conséquences lui survinrent, qui la lui firent quitter, et me laissa
la charge d'en rechercher les moyens; et ainsi que j'étais à y mettre ordre, les vaisseaux arrivèrent de la Nouvelle-France, et par même moyen des gens de notre habitation, de ceux que j'avais envoyés dans les terres avec les sauvages, qui m'apportèrent de bonnes nouvelles, disant que plus de deux cents sauvages étaient venus, pensant me trouver au grand saut St-Louis, où je leur avais donné rendez-vous, en intention de les assister en ce qu'ils m'avaient supplié ; mais voyant que je n'avais pas tenu ma promesse, cela les fâcha fort ; toutefois nos gens leur firent quelques excuses qu'ils prirent pour argent comptant, les assurant pour l'année suivante et qu'ils ne manquassent point de venir ; ce qu'ils promirent de leur part. Mais plusieurs autres qui avaient quitté Tadoussac vinrent au dit saut avec quantité de petites barques, pour voir s'ils y pourraient faire leurs affaires avec ces peuples qu'ils assuraient de ma mort, quoi que pussent dire nos gens, qui affirmaient le contraire. Voilà comme l'envie se glisse dans les mauvais naturels contre les choses vertueuses ; et ne leur faudrait que des gens qui se hasardassent en mille dangers pour découvrir des peuples et terres, afin qu'ils en eussent la dépouille et les autres la peine. Il n'est pas raisonnable qu'ayant pris la brebis, les autres aient la toison. S'ils voulaient participer en nos découvertes, employer de leiirs moyens, et hasarder leurs personnes, ils montreraient avoir de l'honneur et de la gloire ; mais au contraire ils montrent qu'ils sont poussés d'une puro malice de vouloir également jouir du fruit de nos labeurs. Ce sujet me fera encore dire quelque chose pour montrer comme plusieurs tâchent de détourner de louables desseins, comme ceux de St-Malo et d'autres, qui disent que la jouissance de ces découvertes leur appartient.
parce que Jacques Cartier était de leur ville, qui fut le premier au dit pays de Canada et aux îles de Terre-Neuve ; comme si la ville avait contribué aux frais des découvertes de Jacques Cartier, qui y fut par commandement et aux dépens du Roi François 1er, en l'année 1534 et 1535, découvrir ces terres appelées aujourd'hui Nouvelle-France. Si donc Jacques Cartier a découvert quelque chose aux dépens de Sa Majesté, tous ses sujets peuvent y avoir autant de droit que ceux de St-Malo; donc ils ne peuvent pas s'attribuer aucun droit, si eux-mêmes ne contribuent. Leurs raisons sont faibles et débiles de ce côté. Et pour montrer encore à ceux qui voudraient soutenir cette cause, qu'ils sont mal fondés, posons le cas qu'un Espagnol ou autre étranger ait découvert quelques terres et richesses au dépens du roi de France, les Espagnols ou autres étrangers s'attribueraient-ils les découvertes et richesses pour être l'entrepreneur Espagnol ou étranger? Non ,il n'y a pas de raison, elles seraient toujours de France ; de sorte que ceux de St-Malo ne peuvent se l'attribuer, parce que Cartier est de leur ville, mais seulement, à cause qu'il en est sorti, ils en doivent faire état, et lui donner la louange qui lui est due. Davantage, le dit Cartier au voyage qu'il a fait ne dépassa jamais le dit grand saut St-Louis et ne découvrit rien ni au nord ni au sud, dans les terres du fleuve St-Laurent; ses relations n'en donnent aucun témoignage ,et n'y est parlé que de la rivière du Saguenay, des Trois-Rivières et Ste- Croix, où il hiverna en un fort proche de notre habitation ; car il ne l'eût omis non plus que ce qu'il a décrit, qui montre qu'il a laissé tout le haut du fleuve St-Laurent, depuis Tadoussac jusqu'au grand saut, difficile à découvrir les terres, et qu'il ne s'est voulu hasarder ni laisser ses barques pour s'y aven-
turer ; de sorte que cela est toujours demeuré inutile, sinon depuis quatre ans que nous y avons fait notre habitation de Québec, où après l'avoir fait édifier, je me mis au hasard de passer le dit saut pour assister les sauvages en leurs guerres, y envoyer des hommes pour connaître les peuples, leur façon de vivre et ce que sont leurs terres. Nous y étant si bien employés, n'est-il pas raison que nous jouissions du fruit de nos labeurs. Sa Majesté n'ayant donné aucun moyen pour assister les entrepreneurs de ses desseins jusqu'à présent? J'espère que Dieu lui fera la grâce un jour de faire tant pour le service de Dieu, de sa grandeur et le bien de ses sujets, que d'amener plusieurs pauvres peuples à la connaissance de notre foi, pour jouir un jour du Royaume Céleste.
4e VOYAGE du sieur de CBÀMPLÂIN
Capitaine ordinaire pour le roi en la marine, et Lieutenant
de Monseigneur le Prince de Condé en la
Nouvelle-France, fait en l'an 1613