CHAPITRE III
Dé'part your découvrir la mer du Nord, sur le rap- "port qui m'' en avait été fait. Description de rivières, lacs, îles, du saut de la Chaudière et autres sauts.
Or, n'ayant que deux canots, je ne pouvais mener avec moi que quatre hommes, entre lesquels était un nommé Nicolas de Vignau, le plus impudent menteur qui se soit vu de longtemps, comme la
suite de ce discours le fera voir, lequel autrefois avait hiverné avec les sauvages, et que j'avais envoyé aux découvertes les années précédentes. Il me rapporta à son retour à Paris en l'année 1612, qu'il avait vu la mer du Nord, que la rivière des Algoumequins (Outaouais) sortait d'un lac qui s'y déchargeait ,et qu'en 17 journées l'on pourrait aller et venir du saut St-Louis à la dite mer; qu'il avait vu le bris et fracas d'un vaiseau anglais qui s'était perdu à la côte, oii il y avait 80 hommes qui s'étaient sauvés à terre, que les sauvages tuèrent à cause que les Anglais leur voulaient prendre leur blé d'Inde et autres vivres par force, et qu'il en avait vu les têtes que les sauvages avaient écorchées,à l'exception d'un jeune garçon Anglais qu'ils m'avaient gardé. Cette nouvelle m'avait fort réjoui, pensant trouver bien près ce que je cherchais bien loin ; ainsi je le conjurai de me dire la vérité, afin d'en avertir le Roi, et lui remontrai que s'il donnait quelque mensonge à entendre, il se mettait la corde au cou, aussi que si la relation était vraie, il se pouvait assurer d'être bien récompensé; il me l'assura encore avec serments plus grands que jamais. Et pour mieux jouer son rôle, il me donna une relation du pays qu'il disait avoir faite, le mieux qu'il lui avait été possible. L'assurance donc que j'avais en lui, la relation qu'il avait dressée, le bris du vaisseau et les choses ci-devant dites, avaient grande apparence avec le voyage des Anglais vers le Labrador, où ils ont trouvé un détroit (détroit d'Hudson). Ces choses me faisant croire son dire véritable, j'en fis rapport à Monsieur le Chancelier, (Nicolas Brûlart, de Sillery) et le fis voir à Messieurs le Maréchal de Brissac et le Président Jeannin, et les autres seigneurs de la Cour, lesquels me dirent qu'il me fallait voir les choses en
personne. Cela fut cause que je priai le sieur Georges, marchand de la Rochelle, de lui donner passage dans son vaisseau, ce qu'il fit volontiers, où étant il l'interrogea pourquoi il faisait ce voyage ; il lui demanda s'il espérait quelque salaire, lequel fit réponse que non, et qu'il n'en prétendait d'autre que du Roi, et qu'il n'entreprenait le voyage que pour me montrer la mer du Nord qu'il avait vue, et lui en fit à la Rochelle une déclaration par devant deux notaires.
Or comme je prenais congé de tous les chefs le jour de la Pentecôte (26 mai) aux prières desquels je me recommandais et de tous en général, je lui dis en leur présence, que si ce qu'il avait dit n'était pas vrai, il ne me donnât pas la peine d'entreprendre le voyage, pour lequel il fallait courir plusieurs dangers. Il assura encore tout ce qu'il avait dit au péril de sa vie.
Ainsi nos canots chargés de quelques vivres, de nos armes et marchandises pour faire présent aux sauvages, je partis le lundi 27 mai de l'île Ste- Hélène avec 4 Français et un sauvage, et me fut donné un adieu avec quelques coups de petites pièces, et ne fûmes ce jour qu'au saut St-Louis, à cause du mauvais temps.
Le 29, nous passâmes le saut, partie par terre et partie par eau, oii il nous fallut porter nos canots, hardes, vivres et armes sur nos épaules, ce qui n'est pas petite besogne pour ceux qui n'y sont accoutumés, et après nous entrâmes dans un lac (le lac St- Louis), où se déchargent 3 rivières : l'une venant de l'ouest (le St-Laurent) du côté des Ochateguins, éloignés du grand saut de 150 à 200 lieues ; l'autre (rivière Chateauguay) venant du sud, pays des Iroquois; et l'autre (rivière des Outaouais) vers le nord, qui vient des Algoumequins, et Nébicerini (ou
Nipissirini) . Cette rivière du Nord, suivant le rapport des sauvages, vient de loin et passe par des peuples qui leur sont inconnus, distant environ de 300 lieues d'eux.
Ce lac est rempli de belles et grandes îles, qui ne sont que prairies, où il y a plaisir de chasser, la venaison et le gibier y étant en abondance, aussi bien que le poisson. Le pays qui l'environne est rempli de grandes forêts. Nous fûmes coucher à l'entrée du dit lac, et fîmes des barricades à cause des Iroquois qui rôdent par ces lieux pour surprendre leurs ennemis; et pour ce toute la nuit nous fîmes bonne garde.
Le lendemain sur les trois heures du soir, nous entrâmes dans la rivière qui vient du Nord, et passâmes un petit saut par terre pour soulager nos canots et fûmes à une île le reste de la nuit en attendant le jour.
Le dernier mai, nous passâmes par un autre lac (lac des 2 montagnes). Le pays d'alentour est fort uni, hormis en quelques endroits, où il y a des coteaux couverts de pins. Nous passâmes un saut qui est appelé par ceux du pays Quenechouan (aujourd'hui le Long saut) qui est rempli de pierres et rochers, où l'eau y court de grande vitesse : il nous fallut traîner nos canots avec une corde; à une % lieue de là nous en passâmes un autre petit à force d'avirons ,ce qui ne se fait sans suer, et grande adresse pour éviter les bouillons et brisants qui les traversent : ce pour quoi les sauvages sont très adroits.
Le samedi, 1er juin, nous passâmes encore deux autres sauts : le premier contenant une Y^ lieue et le second une lieue, où nous eûmes bien de la peine, car la rapidité du courant est fort grande. Ce saut est parsemé de rochers et quelques îles qui sont ça
et là, couvertes de pins et cèdres blancs. Ce fut là où nous eûmes de la peine, car ne pouvant porter nos canots par terre à cause de l'épaisseur du bois, il nous les fallait tirer dans l'eau avec des cordes, et en tirant le mien, je me pensai perdu, à cause qu'il traversa dans un des bouillons, et si je ne fusse tombé favorablement entre 2 rochers, le canot m'entraînait ; d'autant que je ne pus défaire assez à temps la corde qui était entortillée à l'entour de ma main, qui me l'offensa fort, et pensa me la couper.
En ce danger je m'écriai à Dieu et tirai mon canot qui me fut renvoyé par le remous de l'eau, et lors je louai Dieu, le priant nous protéger et préserver. Notre sauvage vint après pour me secourir, mais j'étais hors du danger, et mon canot sauvé car s'il eût été perdu, j'aurais dû attendre que quelques sauvages passassent par là. Pour nos Français ils eurent aussi beaucoup de peine, et plusieurs fois se pensèrent perdus, mais la divine bonté nous préserva tous.
Le lendemain, nous rencontrâmes 15 canots de sauvages appelés Quenonguebin (de la nation des /^vlgonquins) dans une rivière, ayant passé un petit lac, lesquels avaient été avertis de ma venue par ceux qui avaient passé au saut St-Louis venant de la guerre des Iroquois ; je fus fort aise de leur rencontre et eux aussi, qui s'étonnaient de me voir avec si peu de gens en ce pays, et avec un seul sauvage. Ainsi après nous être salués à la mode du pays, je les priai d'écouter ma volonté, ce qu'ils firent, et fûmes cabaner dans une île.
Le lendemain je leur fis entendre que j'étais allé en leur pays pour les voir et pour m' acquitter de la promesse que je leur avais faite, et que s'ils étaient résolus d'aller à la guerre, cela m'agréerait fort, d'autant que j'avais amené des gens à cette inten-
tion, de quoi ils furent fort satisfaits; et leur ayant dit que je voulais passer outre pour avertir les autres peuples, ils voulurent m'en détourner, disant qu'il y avait un méchant chemin; et pour ce je les priai de me donner un de leurs gens pour nous guider; ils le firent volontiers et je leur fis un présent, et leur donnai un Français, lequel je renvoyai au saut avec une feuille de tablette dans laquelle je faisais savoir de mes nouvelles.
Ainsi nous nous séparâmes et continuant notre route en amont, nous trouvâmes une rivière belle et spacieuse qui vient d'une nation appelée Ouescharini, lesquels se tiennent au nord de celle-ci et à quatre journées de l'entrée. Cette rivière est fort plaisante à cause des belles îles qu'elle contient, et des terres garnies de beaux bois clairs qui la bordent.
Le quatrième nous passâmes proche d'une autre rivière qui vient du nord, où se tiennent les peuples appelés Algoumequins, laquelle va tomber dans le grand fleuve St-Laurent.
A l'embouchure de celle-ci, il y en a une autre qui vient du sud, où à son entrée il y a une chute d'eau admirable qui fait une arcade, ayant de largeur près de 400 pas. Les sauvages passent dessous par plaisir, sans se mouiller que du poudrin que fait la dite eau. Il y a une île au milieu de la dite rivière qui est comme le terroir d'alentour, remplie de pins et cèdres blancs. Quand les sauvages veulent entrer dans la rivière ils montent la montagne en portant leurs canots, et font une % lieue par terre. Les terres des environs sont remplies de toutes sortes de chasse, qui fait que les sauvages s'y arrêtent ; les Iroquois y viennent aussi quelquefois les surprendre au passage.
Nous passâmes un saut à une lieue de là, qui
descend de 6 à 7 brasses de haut. Il y a quantité de petites îles qui ne sont que rochers âpres et difficiles, couverts de méchants petits bois. L'eau tombe avec telle impétuosité sur un rocher qu'il s'est cave par succession du temps un large et profond bassin. Cete chute d'eau mène un tel bruit qu'on l'entend de 2 lieues. Nous eûmes beaucoup de peine de monter contre un grand courant, à force de rames, pour parvenir au pied du dit saut où les sauvages prirent les canots, et nos Français et moi, nos armes, vivres et autres commodités pour passer les rochers, et aussitôt nous embarquâmes, puis de rechef mettre pied à terre pour passer par des taillis environ '600 pas, après se mettre à l'eau pour faire passer nos canots par-dessus les rochers aigus, avec autant de peine que l'on peut s'imaginer.
Après midi nous entrâmes dans un lac où il y a de fort belles îles remplies de vignes, noyers et autres arbres. Le terre est sablonneuse, et s'y trouve une racine qui teint en couleur cramoisie, de laquelle les sauvages se peignent et s'affistolent le visage.
Le lendemain, 5 de juin, nous continuâmes jusqu'à un grand saut que nous passâmes tant à l'aviron que par terre, en portant nos canots et armes par le dit saut.
Poursuivant notre route, nous passâmes deux autres sauts puis entrâmes dans un lac (lac des Chats), où se décharge une rivière venant du sud, où, à 5 journées du St-Laurent, il y a des peuples qui y habitent, appelés Matou-oùescarini. Il y a quelques îles, dans l'une desquelles nous reposâmes ,et vîmes plusieurs beaux cyprès rouges, les premiers que je vis dans ce pays, desquels je fis une croix, que je plantai à un bout de l'île, en lieu éminent et en vue, avec les armes de France, comme j'ai fait aux autres lieux. Je nommai cette île: l'île Ste-Croix.
Le 6 nous partîmes de cette île Ste- Croix et après 8 ou 10 lieues, nous passâmes un petit saut à la rame et quantité d'îles de différentes grandeurs. Ici nos sauvages laissèrent leurs sacs et leurs vivres pour être plus légers pour aller par terre et éviter plusieurs sauts qu'il fallait passer.
Il y eut une grande contestation entre nos sauvages et notre imposteur, qui affirmait qu'il n'y avait aucun danger par les sauts et qu'il y fallait passer. Nos sauvages lui disaient : tu es las de vivre, et à moi que je ne devais le croire et qu'il ne disait pas vérité. Ainsi ayant remarqué plusieurs fois qu'il n'avait aucune connaissance des dits lieux, je suivis l'avis des sauvages et bien m'en prit, car il cherchait des difficultés pour me perdre, ou me dégoûter de l'entreprise, comme il a confessé depuis. Nous traversâmes donc à l'ouest de la rivière qui courait au nord. Nous eûmes beaucoup de peine à faire ce chemin par terre, j'encourageai mes gens, car nous étions tous chargés et fort tourmentés par les moustiques. Après avoir cheminé 2 lieues %, nous étions tant fatigués qu'il nous était impossible de passer outre, à cause qu'il y avait près de 24 heures que nous n'avions mangé qu'un peu de poisson rôti. Ainsi, nous nous reposâmes sur le bord d'un étang, fîmes du feu pour chasser les moustiques et nous tendîmes nos filets pour prendre quelques poissons.
Le lendemain nous passâmes cet étang et nous cheminâmes 3 lieues par des pays difficiles et nous parvînmes à un lac (lac du Rat-Musqué) tort abon dant en poisson. Près de ce lac il y a une habitation de sauvages qui cultivent la terre ; le cnef se nomme Nibachis, lequel nous vint voir avec sa troupe, émerveillé comment nous avions pu passer les sauts et mauvais chemins. Et après nous avoir présenté du
pétun il dit à ses compagnons qu'il fallait que nous fussions tombés des nues, ne sachant comment nous avions pu passer, leur disant que je venais à bout de tout ce que mon esprit voulait. Et sachant que nous avions faim il nous donna du poisson que nous mangeâmes, et je leur fis entendre par Thomas,!' aise que j'avais de les avoir rencontrés; que j'étais en ce pays pour les assister en leurs guerres, et que je désirais aller plus avant voir quelques autres capitaines pour même effet, de quoi ils furent joyeux, et me promirent assistance.
CHAî^ITRE IV.
Arrivée vers Tessoudt, et le bon accueil qu'il me fit. Façon de leurs cimetières. Les sauvages me promettent 4 canots 'pour continuer mon chemin. Apres me les refusent. Harangue des sauvages pour me dissuader de mon entreprise, me remontrant les difjïcidtés. Réponse à ces difficultés. Tessoudt traite mon conducteur de mensonge et n'avoir jamais été où il disait. Il leur maintient son dire véritable. Il les presse de me donner des canots. Plusieurs refus. Mon conducteur convaincu de mensonge, et sa confession.
Nibachis fait équiper deux canots pour me mener voir un autre capitaine nommé Tessouàt, qui demeurait à 8 lieues de lui, sur le bord d'un grand lac, par où passe la rivière que nous avions laissée qui refuit au nord; ainsi nous traversâmes le lac et ayant mis pied à terre nous fîmes une lieue au nordest parmi d'assez beaux pays, où il y a de petits sen-
tiers battus, par lesquels on peut passer aisément, et arrivâmes sur le bord de ce lac (lac des Allumettes) où était l'habitation de Tessouàt qui était avec un autre chef, son voisin, tout étonné de me voir, et nous dit qu'il pensait que je fusse un songe, et qu'il ne croyait pas ce qu'il voyait.
De là nous passâmes en une île, (île des Allumettes) oii leurs cabanes sont assez mal couvertes d'écorces d'arbres, et est remplie de chênes, pins et ormeaux, et n'est sujette eux inondations des eaux, comme sont les autres îles du lac.
Comme je visitais l'île j'aperçus leur cimetière, où je fus ravi en aamiraiion, voyant des sépulcres en forme de chiisses, fais de pièces de bois croisées par en haut ei fichées en terre à la distance de 3 pieds; ^ur ]es croisées en haut ils mettent une grosse pièce de bois, et au devant une autre tout debout, dans laquelle est gravée la figure du défunt. Si c'est un honune ils y mettent une rondache, une épée enmanchée à leur mode, une masse, an arc et des flèches; s'il est capitaine, il aura un panache sur la tête, et quelqu' autre enjolivure; si c'est un enfant, ils mettent un arc et une flèche; si c'est une femme ou fille, une chaudière, un pot de terre, une cuillère et un aviron. Tout le tombeau est long de 6 ou 7 pieds pour le plus grand sur 4, les autres moins. Ils sont peints rouge et jaune avec plusieurs ouvrages aussi délicats que la sculpture. Le mort est enseveli dans sa robe de castor ou d'autres peaux, desquelles il se servait dans sa vie, et lui mettent toutes ses richesses auprès de lui, comme haches, couteaux, chaudières, afin que ces choses lui servent au pays où il va : car ils croient à l'immortalité de l'âme. Ces sépulcres gravés ne se font qu'aux guerriers, car aux autres ils n'y mettent pas plus qu'aux femmes, comme gens inutiles.
Après avoir considéré la pauvreté de cette terre, je leur demandai comment ils s amusaient à cultiver un si mauvais pays, vu qu'il y en avait de beaucoup meilleurs qu'ils laissaient déserts et abandonnés, comme le saut St-Louis. Ils me répondirent qu'ils en étaient contraints, pour se mettre en sûreté, et que l'âpreté des lieux leur servait de remparts contre leurs ennemis ; mais que si je voulais faire une habitation de Français au saut St-Louis, comme j'avais promis, qu'ils quitteraient leurs demeures pour se venir loger près de nous, étant assurés que leurs ennemis ne leur feraient point de mal pendant que nous serions avec eux. Je leur dis que cette année nous ferions les préparatifs de bois et pierres pour l'année suivante faire un fort, et labourer cette terre; ce qu'ayant entendu ils applaudirent. Je priai tous les chefs et principaux d'entre eux de venir le lendemain en la grande terre, en la cabane de Tessouàt, lequel me voulait faire tabagie, et que là je leur dirais mes intentions, ce qu'ils me promirent; et dès lors envoyèrent convier leurs voisins pour s'y trouver.
Le lendemain tous les conviés vinrent avec chacun son écuelle de bois et sa cuillère, lesquels sans ordre ni cérémonies s'assirent par terre dans la cabane de Tessouàt, qui leur distribua une bouillie, faite de maïs écrasé, de la viande et du poisson, coupés par petits morceaux, le tout cuit ensemble et sans sel. Ils avaient aussi de la viande rôtie sur les charbons, et du poisson bouilli à part, qu'il distribua aussi. Et pour mon regard, d'autant que je ne voulais point de leur bouillie, à cause qu'ils cuisinent fort salement, je leur demandai de la viande et du poisson pour l'accommoder à ma mode ; ils m'en donnèrent. Nous avions pour le boire de la belle eau claire. Tessouàt qui faisait la tabagie nous entretenait sans manger suivant leur coutume.
La tabagie faite, les jeunes hommes qui n'assistent pas aux harangues et conseils sortirent et puis chacun de ceux qui restaient garnit son pétunoir, (pipe ou calumet) et m'en présentèrent les uns et les autres ; après une demi-heure employée à cet exercice, sans dire un seul mot, je leur fis entendre par mon truchement (interpf-ète) que le sujet de mon voyage n'était autre que de les assurer de mon affection. Que ce qui m'avait empêché l'année dernière de venir, ainsi que je leur avais promis, était que le Roi m'avait occupé en d'autres guerres, mais que maintenant il m'avait commandé de les visiter et les assurer de ces choses, et pour cet eltet j'avais nombre d'hommes au saut St-Louis; et que je désirais voir une nation distante de 6 journées d'eux, nommée Nebicerini, pour les convier aussi à la guerre; et pour ce je les priai de me donner 4 canots avec 8 sauvages pour me conduire. Et d'autant que les Algoumequins ne sont pas grands amis des Nebicerini, ils semblaient m'écouter avec plus grande attention.
Mon discours achevé, ils commencèrent de rechef ^ pétuner et à parler tout bas ensemble touchant mes propositions ; puis Tessouât pour tous prit la parole et dit: Qu'il m'avait toujours connu plus affectionné en leur endroit, qu'aucun autre Français qu'ils eussent vu; que les preuves qu'ils en avaient eues dans le passé, leur facilitaient la créance en l'avenir; que je montrais être bien leur ami, pour passer tant de dangers pour les venir voir, et les assister en leurs guerres, et que toutes ces choses les obligeaient à me vouloir du bien, comme à leurs enfants propres. Que toutefois l'année dernière je leur avais manqué de promesse, et que 2,000 sauvages étaient venus au saut en intention de me trouver, pour aller à la guerre, et me faire des présents, et ne m' ayant trouvé furent fort attristés, croyant
que je fusse mort, comme quelques-uns leur avait dit. Aussi, que les Français qui étaient au saut ne les voulurent assister en leurs guerres, et qu'ils furent mal traités par eux, de sorte qu'ils avaient résolu entre eux de ne plus venir au saut, et que n'espérant plus me voir d'aller à la guerre seuls, et de fait que 1,200 des leurs y étaient allés. Et d'autant que la plupart des guerriers étaient absents, ils me priaient de remettre la partie à l'année suivante, et qu'ils feraient savoir cela à tous ceux de la contrée. Pour les 4 canots ils me les accordèrent mais avec grande difficulté, disant qu'il leur déplaisait fort de telle entreprise pour les peines que j'y endurerais; que ces peuples étaient sorciers et qu'ils avaient fait mourir beaucoup de leurs gens par sort ou empoisonnement, et que pour cela ils n'étaient amis; au surplus que pour la guerre je n'avais pas besoin d'eux, d'autant qu'ils étaient de petit cœur, me voulant détourner avec ces propos sur ce sujet.
Moi, d'autre part, qui n'avait d'autre désir que de voir ces peuples, et faire amitié avec eux, pour voir la mer du Nord, faciliter leurs difficultés, leur disant qu'il n'y avait pas loin jusqu'en leur pays ; et que pour leurs sortilèges que mon Dieu m'en préserverait, que je les voulais rendre ensemble bons amis, et leur ferais des présents pour cet effet. Avec ces raisons ils m'accordèrent les 4 canots, de quoi je fus fort joyeux, sur l'espérance que j'avais de voir cette mer tant désirée.
Vers la fin de ce jour mon truchement me vint trouver pour m' avertir que les sauvages avaient songé que si j'entreprenais ce voyage, je mourrais, et eux aussi et qu'ils ne pouvaient me bailler les 4 canots mais que l'année prochaine ils me mèneraient en bon équipage, pour se défendre d'eux, s'ils voulaient mal faire, parcequ'ils sont mauvais.
Cette nouvelle m'affligea fort, et j'allai les trouver et leur dis que je les avais toujours estimés hommes et que maintenant ils se montraient enfants et menteurs, toutefois que s'ils se sentaient incommodés de 4 canots qu'ils m'en baillassent 2 et 4 sauvages seulement.
Ils me dirent que c'était par crainte de me perdre qu'ils me faisaient ce refus.
Je leur fis réponse que j'étais fâché de ce qu'ils se montraient si peu mes amis, et que je ne l'eusse jamais cru; que j'avais un garçon (leur montrant mon imposteur) qui avait été dans leur pays et n'avait trouvé ces peuples si mauvais qu'ils disaient. Mors ils commencèrent à se regarder, et spécialement Tessouàt, vieux capitaine, avec lequel il avait hiverné, et l'appelant par son nom, lui dit en son langage : Nicolas, est-il vrai que tu as dit avoir été aux Nebicerini ? Il fut longtemps sans répondre, puis il dit: Oui, j'y ai été. Aussitôt ils le regardèrent de travers, et se jetant sur lui, comme s'ils l'eussent voulu manger ou déchirer, firent de grands cris, et Tessouàt lui dit : Tu es un menteur, tu sais bien que tous les soirs tu couchais à mes côtés avec mes enfants et que tous les matins tu t'y levais; si tu as été vers ces peuples, c'a été en dormant; comment as-tu été si impudent d'avoir donné à entendre à ton chef des mensonges, et si méchant de vouloir hasarder sa vie? tu es un homme perdu, il te devrait faire mourir plus cruellement que nous ne faisons de nos ennemis; je ne m'étonne pas s'il nous importunait tant sur l'assurance de tes paroles. Alors je lui dis qu'il eût à répondre à ces peuples; et puisqu'il avait été en ces terres qu'il en donnât des renseignements pour me le faire croire, et me tirer de la peine où il m'avait mise, mais il demeura muet et tout éperdu. Je le tirai à l'écart des sauvages, et le conjurai
de me déclarer la vérité, que s'il avait vu cette mer que je lui ferais donner la récompense que je lui avais promise, et s'il ne l'avait vue qu'il eût à me le dire sans me donner davantage de peine. De rechef avec jurements il assermenta tout ce qu'il avait dit, et qu'il me le ferait voir si ces sauvages voulaient bailler des canots.
Sur ces discours Thomas me vint avertir que les sauvages de l'île envoyaient secrètement un canot aux Nebicerini, pour les avertir de mon arrivée. Et lors pour me servir de l'occasion, je fus trouver les sauvages, pour leur dire que j'avais songé cette nuit qu'ils voulaient envoyer un canot aux Nebicerini sans m'avertir, de quoi j'étais étonné, vu qu'ils savaient que j'avais volonté d'y aller; à quoi ils me firent réponse, disant que je les offensais fort, en ce que je me fiais plus à un menteur, qui me voulait faire mourir qu'à tant de braves capitaines qui étaient mes amis; je leur répliquai que mon homme avait été en ces contrées avec un des parents de Tessouàt et avait vu la mer, le bris et fracas d'un vaisseau anglais, ensemble 80 têtes que les sauvages avaient, et un jeune garçon anglais qu'ils tenaient prisonnier, de quoi ils me voulaient faire présent.
Ils s'écrièrent plus qu'avant qu'il était un menteur, qu'il le fallait faire mourir, ou qu'il dit celui avec qui il y avait été, et qu'il dise les lacs, les rivières par lesquels il avait passé ; à quoi je leur fis réponse en leur montrant la carte des particularités du pays qu'il m'avait baillé. Les sauvages l'interrogèrent sur la carte décrite, à quoi il ne fit réponse, ainsi son silence manifesta sa méchanceté.
Je me retirai à part et comme le canot s'apprêtait, je le fis appeler devant ses compagnons: et en lui représentant tout ce qui s'était passé, je lui dis qu'il n'était plus question de dissimuler, et qu'il fallait dire la vérité, que j'oubliais tout ce qui
s'était passé; mais que si je passais plus avant, je le ferais pendre et étrangler sans lui faire grâce. Après avoir songé, il se jeta à terre et me demanda pardon, disant que tout ce qu'il avait dit, tant en France qu'en ce pays, était faux ; qu'il ne l'avait jamais vu , et qu'il n'avait pas été plus avant que le village de Tessouât, et qu'il avait dit ces choses pour retourner en Canada. Je le fis retirer donnant charge à Thomas de s'enquérir de tout.
Peu de temps après je fus avertir les sauvages, à mon grand regret, de la malice de ce menteur, et qu'il m'avait confessé la vérité, de quoi ils furent fort joyeux et me dirent qu'il fallait faire mourir ce malicieux menteur. Ne vois-tu pas qu'il a voulu te faire mourir ? Donne-le nous et nous te promettons qu'il ne mentira plus. Je leur défendis de lui faire aucun mal d'autant plus que je le voulais ramener au saut pour le faire voir à ces messieurs, auxquels il devait porter de l'eau salée, et que là j'aviserais ce que j'en ferais.
Mon voyage étant achevé par cette voie, je conviai les sauvages de venir au saut St-Louis, où il y avait 4 vaisseaux fournis de toutes sortes de marchandises. Et avant de partir, je fis une croix de cèdre blanc, laquelle je plantai sur le bord du lac en un lieu éminent, avec les armes de France, et priai les sauvages de la conserver, comme aussi celles qu'ils trouveraient du long des chemins oii nous avions passé; et que s'ils les rompaient, que mal leur arriverait ; et les conservant, ils ne seraient assaillis de leurs ennemis. Ils me promirent de faire ainsi, et que je les retrouverais quand je retournerais chez eux.