‹ Les Voyages de Samuel de Champlain au Canada, 1603-1618. --Chapitre 53 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

'Notre retour au saut. Fausse alarme. Cérémonie du saut de la Chaudière. Confession de notre menteur devant tous les chefs. Notre retour en France.

Le 10 juin, je pris congé de Tessouàt, bon vieux capitaine, et lui fis quelques présents, et lui promis, si Dieu me préservait en santé, de venir l'année prochaine, en équipage pour aller à la guerre; et lui, me promit d'assembler grand peuple pour ce tempslà, disant que je ne verrais que sauvages et armes qui me donneraient contentement; et me bailla son fils pour me faire compagnie. Ainsi nous partîmes avec 40 canots et passâmes par la rivière qui court au nord. En chemin nous rencontrâmes 9 grands canots de Ouefcharini, avec 40 hommes forts et puissants qui venaient aux nouvelles, et d'autres que nous rencontrâmes aussi, qui faisaient ensemble 60 canots; et 20 autres qui étaient partis devant nous, ayant chacun assez de marchandises.

Vers minuit arriva deux canots qui venaient de la pêche, lesquels rapportèrent avoir vu 4 canots de leurs ennemis. On envoya 3 canots pour les reconnaître, mais ils revinrent sans avoir rien vu. Une heure avant le jour un sauvage songeant que les ennemis le chargeaient se leva en sursaut et se prit à courir vers l'eau pour se sauver, criant : on me tue.

Ceux de la bande s'éveillèrent et croyant être poursuivis de leurs ennemis se jetèrent à l'eau, comme fit un de nos Français, qui croyait qu'on l'assommait. A ce grand bruit nous fûmes éveillés et accourûmes vers eux ; en les voyant, nous étions fort

étonnés. Après que j'eusse appris de notre Français la cause de cet émoi, tout se passa en risée.

En continuant notre chemin, nous parvînmes au saut de la Chaudière, où les sauvages firent la cérémonie accoutumée comme celle-ci : Ils portent leurs canots au bas du saut, ils s'assemblent en un lieu, où un d'entre eux avec un plat de bois va faire la quête, et chacun met dans ce plat un morceau de petun; la quête faite, le plat est mis au milieu de la troupe, et tous dansent à l'entour, en chantant à leur mode; puis un des capitaines fait une harangue, remontrant qu'ils ont la coutume de faire cette offrande, et par ce moyen ils sont garantis de leurs ennemis, qu'autrement malheur leur arriverait ainsi que le persuade le diable. Cela fait, le harangueur prend un plat, et va jeter le petun au milieu de la chaudière, et font un grand cri tous ensemble. Ces pauvres gens sont si superstitieux, qu'ils ne croiraient pas faire bon voyage, s'ils ne faisaient pas cette cérémonie en ce lieu.

Le 17 juin nous arrivâmes au saut St-Louis où je trouvai l'Ange qui était venu au devant de moi dans un canot, pour m' avertir que le sieur de Maisonneuve de St-Malo avait apporté un passeport de Monseigneur le prince pour trois vaisseaux. En attendant que je l'eusse vu, je fis assembler tous les sauvages pour leur faire défense de traiter aucune marchandise avant que je ne leur eusse dit. Ainsi, poursuivant notre chemin, nous arrivâmes aux barques. Ayant mis pied à terre, Maisonneuve me vint trouver avec le passeport; et aussitôt que je l'eusse vu, je le laissai jouir et les siens, du bénéfice de celui-ci comme nous autres, et fis dire aux sauvages qu'ils pouvaient traiter le lendemain.

Ayant vu tous les chefs et déduit les particularités de mon voyage, et la malice de notre menteur.

de quoi ils furent fort étonnés, je les priai de s'assembler, afin qu'en leur présence, des sauvages et de ses compagnons, il déclarât sa méchanceté ; ce qu'ils firent volontiers. Ainsi étant assemblés, ils le firent venir et T interrogèrent, pourquoi il ne m'avait pas montré la mer du Nord comme il m'avait promis à son départ ? Il leur fit réponse qu'il avait promis une chose impossible à lui, d'autant que le désir de faire le voyage lui avait fait dire cela ; et les priai de lui pardonner, confessant avoir grandement failli; mais que si je le voulais laisser au pays, qu'il ferait tant par son labeur qu'il réparerait sa faute, et verrait cette mer, et en rapporterait certaines nouvelles l'année suivante. Je lui pardonnai à cette condition.

Je m'enquis alors de ce qu'ils avaient fait pendant mon absence, et de la chasse, où ils avaient fait tant de progrès, que le plus souvent ils apportaient six cerfs. Une fois le sieur du Parc y étant allé avec deux autres^ en tua 9. La pêche aussi avait été très abondante.

Le 22 juin, vers 8 heures du soir, les sauvages nous donnèrent une alarme pensant voir les Iroquois.

Chacun prit les armes, mais ayant vu que c'était une erreur on rentra laissant la garde ordinaire. Cela les assura fort, et furent bien contents de voir les Français prêts à les secourir.

Après que les sauvages eurent traités leurs marchandises, et qu'ils eurent résolus de s'en retourner, je les priai de mener avec eux deux jeunes hommes pour les entretenir en amitié, leur faire voir le pays et me les ramener. Je leur dis que c'étaient deux gens de bien et ils acceptèrent. Pour notre menteur aucun de ces sauvages n'en voulut et nous le laissâmes à la garde de Dieu.

Voyant n'avoir plus rien à faire en ce pays, je me résolus de passer dans le premier vaisseau qui retournerait en France. Le sieur de Maisonneuve ayant le sien prêt m'offrit le passage, lequel j'acceptai, et le 27 juin avec le sieur l'Ange nous partîmes du saut, où nous laissâmes les autres vaisseaux, qui attendaient que les sauvages qui étaient à la guerre fussent de retour et arrivâmes à Tadoussac le 6 juillet.

Le 8, le temps se trouva propice et nous partîmes. Le 18 nous sortîmes de Gaspé. Le 28 nous étions sur le grand banc, où se fait la pêche de poisson vert, où l'on en prit tant que l'on voulut.

Le 26 août arrivâmes à St-Malo, où je vis les marchands auxquels je remontrai combien il était facile de faire une bonne association pour l'avenir, à quoi ils se sont résolus comme ont fait ceux de Rouen et de la Rochelle après qu'ils eurent reconnu ce règlement nécessaire.

Dieu, par sa grâce, fasse prospérer cette entreprise à son honneur, à sa gloire, à la conversion de ces pauvres aveugles, et au bien et honneur de la France.

5e VOYAGE du sieur de CHAMPUIN

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