EN LA NOUVELLE-FRANCE FAIT EN L'ANNEE
L'extrême affection que j'ai toujours eue aux découvertes de la Nouvelle-France, m'a rendu de plus en plus désireux de traverser les terres, pour avoir une parfaite connoissance du pays, par le moyen des fleuves, lacs et rivières qui y sont en grand nombre, et aussi reconnoître les peuples qui y habitent, avec le dessein de les amener à connoître Dieu. A quoi j'ai travaillé continuellement depuis quatorze à quinze ans sans pouvoir avancer de fort peu mes desseins pour n'avoir été assisté comme il eût été nécessaire à une telle entreprise.
Depuis, Sa Majesté ayant remis et disposé la surintendance de cette affaire entre les mains de Mgr le Prince de Condé, pour y apporter l'ordre, et que le dit sieur, sous l'autorité de Sa Majesté, nous maintenoit contre toutes sortes d'ennuis et altérations, qui provenoient de certains malveillants. Cela, m'a comme animé et redoublé le courage en la continuation de mes découvertes en la Nouvelle- France; en augmentant celles-ci je poussai plus avant aans les terres fermes.
Ayant reconnu, aux voyages précédents, qu'il y avoit quelques peuples amateurs de labourage de la terre, n'ayant ni foi ni loi, vivant sans Dieu et sans religion, comme bêtes brutes, je jugeai que ce seroit faire une grande faute si je ne m'employais à leur préparer quelque moyen pour les faire venir
à la connoissance de Dieu. Pour y parvenir je me suis efforcé de rechercher quelques bons religieux, qui eussent le zèle et affection à la gloire de Dieu. Sur l'avis du sieur Houël, Secrétaire du Roi et Contrôleur Général des Salines de Brouage je m'adressai au Provincial des Pères Récollets, le Révérend Père Chapouin, homme fort pieux, qui commença à louer ce dessein et à le prendre en affection, promettant de faire ce qui seroit en son pouvoir.
Le Révd Père en parla à Monseigneur le Prince de Condé et à tous Messieurs les Cardinaux et évêques alors assemblés à Paris pour les Etats- Généraux (1614) qui tous ensemble louèrent et approuvèrent ce dessein, et pour montrer qu'ils y étoient portés, assurèrent le dit Provincial qu'ils trouveroient entre eux et ceux de la Cour, un moyen de leur faire un petit fonds et leur amasser quelque argent pour assister quatre religieux qui furent choisis pour l'exécution d'une si sainte œuvre.
Les aumônes qu'on amassa pour fournir aux frais de ce voyage, se montèrent à près de quinze cents livres, qui furent mises entre mes mains, et servirent à l'achat des choses nécessaires tant pour la nourriture des Pères qui feroient le voyage en la dite Nouvelle France, qu'habits, linge et ornements qu'ils avoient besoin pour faire et dire le service divin.
Les Pères religieux qiii furent nommés et désignés pour cette sainte entreprise, étoient le Père Denis, pour Commissaire, Jean Dolbeau, Joseph le Caron, et Pacifique Duplessis.
Je partis de Paris, le dernier jour de février 1615 pour aller à Rouen trouver nos associés, et leur représenter la volonté de Monseigneur le Prince, entr' autres choses le désir qu'il avoit que ces bons Pères religieux fissent le voyage, reconnoissant que
malaisément les affaires du pays pourroient venir à quelque perfection ou avancement, si premièrement Dieu n'y étoit servi, de quoi nos associés furent fort contents, promettant d'assister lesdits Pères de leur pouvoir, et les entretenir à l'avenir de leur nourriture.
Lesdits Pères arrivèrent à Rouen le vingtième jour de mars et de là fûmes à Honfleur pour nous embarquer.
Le 24 d'avril, nous embarquâmes sur le vaisseau appelé St-Etienne avec 2 pères et 2 frères Récolets, lequel était commandé par Pont-gravé et voguâmes sans rencontre de glace, grâce à Dieu, jusqu'à Tadoussac.
On mit les hommes en besogne pour accommoder nos barques, afin d'aller à Québec et au grand saut St-Louis.
Les barques accommodées nous partîmes avec les dits religieux, l'un desquels, le père Joseph alla droit au grand saut où étant il vit les sauvages et leur façon de faire. Ce qui l'engagea d'aller hiverner dans le pays des peuples qui ont leur demeure arrêtée, tant pour apprendre leur langue que pour les amener au christianisme. Cette résolution ainsi prise, il s'en retourna à Québec pour avoir les ornements d'église et autres choses pour sa commodité. Cependant j'étais demeuré à Québec pour donner ordre à ce qui dépendait de l'habitation, tant pour le logement des Pères religieux que construction d'une chapelle, pour y dire la messe. Je m'embarquai pour aller au dit saut, avec le Père Denis qui était arrivé ce même jour de Tadoussac avec le sieur Pont-gravé.
Les Pères Jean et Pacifique restèrent à Québec pour accommoder leur chapelle et donner ordre â leur logement, lesquels furent grandement édifiés
d'avoir vu le lieu tout autrement qu'ils ne s'étaient imaginés et qui leur augmenta leur zèle.
Nous arrivâmes à la rivière des Prairies, cinq lieues au-dessous du saut St-Louis,oii étaient descendus les sauvages. Le contentement des Pères religieux de voir une si grande quantité d'hommes forts et robustes.
Et continuant nous trouvâmes le Père Joseph qui s'en retournait à Québec à qui je conseillai de rester en l'habitation pour y hiverner en compagnie de ses frères, mais ne voulut y consentir étant poussé du zèle de Dieu, ce que voyant je ne l'en voulus plus détourner et il partit avec ce désir d'y annoncer le premier le nom de Dieu, ayant grand contentement de souffrir quelque chose pour le nom et la gloire de Notre-Seigneur J.-C.
Aussitôt arrivé au grand saut nous avisâmes, le sieur de Pont-gravé et moi, d'assister les sauvages en leurs guerres tant pour les obliger davantage à nous aimer que pour faciliter mes entreprises et que cela leur ferait comme un moyen pour venir au christianisme.
Nous les fîmes donc tous assembler pour leur dire nos volontés, lesquelles entendues, ils nous promirent de nous fournir 2,500 hommes de guerre, qui feraient merveilles, et qu'à cette fin je menasse le plus d'hommes qu'il me serait possible. Ce que je leur promis faire, étant fort aise de les voir si bien décidés. Lors je commençai à leur découvrir les moyens qu'il fallait tenir pour combattre, à quoi ils prenaient un singulier plaisir, avec démonstration d'une bonne espérance de victoire.
Et le jour suivant, jepartis de là pour retourner à la rivière des Prairies, où étant avec 2 canots de sauvages je fis rencontre du Père Joseph qui retournait à notre habitation, avec quelques ornements
d'église pour célébrer le saint sacrifice de la messe, qui fut chantée sur le bord de la dite rivière, avec toute dévotion, par le Rév. Père Denis, et Père Joseph, devant tous ces peuples qui étaient en admiration de voir les cérémonies dont on usait et des ornements qui leur semblaient si beaux, comme choses qu'ils n'avaient jamais vues.
J'arrivai à Québec le 26, où je trouvai le Père Jean et le Père Pacifique en bonne disposition, qui, de leur part firent leur devoir au dit lieu, d'apprêter toutes choses. Ils y célébrèrent la sainte messe le 25 de juin.
Le célébrant et les assistants tout baignés de larmes par un effet de la consolation intérieure, que Dieu répandait dans leurs âmes. Le Te Deum y fut chanté au bruit de l'artillerie, et parmi les cris de joie dont cette solitude retentissait de toute part.
Ayant mis ordre à toute chose au dit Québec, je pris deux hommes avec moi, et m'en retournai à la rivière des Prairies pour m'en aller avec les sauvages, et je partis de Québec le 4 juillet, et le 8 je rencontrai Pont-gravé et le Père Denis, qui s'en revenaient à Québec, et me dirent ques les sauvages étaient partis bien fâchés d'autant que je ne devais ne tarder que 4 jours et j'en avais retardé 10. Ce qui faisait désespérer ces peuples, et même nos Français, tant ils étaient désireux de nous avoir. Ils me dirent que le Père Joseph était parti avec 12 Français qu'on avait baillé aux sauvages pour les assister. Ces nouvelles m'affligèrent un peu, mais ne me firent point perdre courage. Je me séparai donc de Pont-gravé et du Père Denis avec résolution de m'en aller dans les deux canots qui étaient avec moi à la poursuite de nos sauvages.
Le 9 du dit mois je m'embarquai avec mon truchement, un homme et 10 sauvages et nous partîmes pour retrouver nos sauvages.
Le 26 du dit mois, après avoir fait par terre et par les lacs environ 25 lieues, nous arrivâmes aux cabanes des sauvages où nous séjournâmes deux jours avec eux. Ils nous firent bonne réception et étaient en bon nombre.
Durant le temps que je fus avec eux, le chef de ces peuples et autres des plus anciens, nous traitèrent le plus délicatement possible. Ils étaient bien 800 âmes.
Après 2 jours nous nous rembarquâmes en nos canots, et entrâmes dans une rivière par oii ce lac se décharge, et fîmes quelque 35 lieues et descendîmes par plusieurs petits sauts, tant par terre que par eau, jusqu'au lac Attigouantan (le lac Huron). Tout ce pays est désagréable, je n'y ai point vu dix arpents de terre labourable. Il est bien vrai que proche du lac des Attigouantan nous trouvâmes du blé d'Inde et des citrouilles qui nous semblèrent bonnes.
Nous fîmes rencontre de 300 hommes que nous avons nommés les Cheveux Relevés pour les avoir ainsi et mieux peignés que nos courtisans, quelques fiers et façon qu'ils y puissent apporter. Ce qui semble leur donner une belle apparence, ils sont fort découpés par le corps, en plusieurs façons. Ils se peignent le visage de diverses couleurs, ayant les narines et les oreilles percées. Quand ils sortent de leur maison ils portent la massue, je les visitai et fis amitié avec eux. Je donnai une hache à leur chef qui en fut très content. Ils ont pour armes : l'arc et la flèche, qu'ils portent ordinairement, et une rondache de cuir de buffle.
Le lendemain nous nous séparâmes, et continuâmes notre chemin le long du rivage de ce lac, où il y a un grand nombre d'îles et nous arrivâmes en la contrée des Attigouantan à un village appelé
Otoiiacha et d'un pays fort beau, accompagné de force collines et plusieurs ruisseaux, qui rendent ce territoire agréable.
Le lendemain je fus à un autre village appelé Carmaron.
Le chef me pria d'y séjourner, ce que je ne pus lui accorder. Le lendemain je partis de ce village pour aller à un autre appelé Touaguarinchain, où nous fûmes reçus fort aimablement par les habitants du dit lieu.
De là, je me fis conduire à Carhagouha où se trouvait le Père Joseph et que nous trouvâmes en bonne santé. Le 12, le Rév. Père célébra la sainte messe.
Je partis ensuite pour le village de Cahiagué où devait être le rendez-vous de toute l'armée, distant de Carhagouha de quatorze lieues, et partîmes de ce village le 14 d'août, avec dix de mes compagnons.
Le 17 d'août j'arrivai à Cahiagué, où je fus reçu avec grande allégresse et reconnaissance de tous les sauvages du pays, qui avaient rompu leur dessein pensant ne me revoir plus jamais, et que les Iroquois m'avaient pris. Sur ces entrefaites ils reçurent nouvelles que certaine nation de leurs alliés qui habitent à trois bonnes journées plus haut que les Entouhonorons, auxquels les Iroquois font aussi la guerre, les voulaient assister en cette expédition de 500 bons hommes, et faire alliance et jurer amitié avec nous, ayant grand désir de nous voir, et que nous fissions la guerre tous ensemble, et dont ils témoignaient avoir du contentement de notre connaissance, et moi d'avoir trouvé cette opportunité, pour le désir que j'avais de savoir des nouvelles de ce pays-là.
La plus grande partie de nos gens assemblés nous partîmes du village le 1er septembre, et pas-
sâmes sur le bord d'un petit lac où les sauvages mettent leurs filets et prennent force poisson.
Nous séjournâmes quelque peu en ce lieu pour attendre le reste de nos sauvages, où étant tous assemblés avec leurs armes, farine et choses nécessaires, on se délibéra de choisir les hommes les plus robustes pour aller donner avis de notre départ à ceux qui nous devaient assister de 500 hommes pour nous joindre, afin qu'en même temps nous nous trouvassions devant le fort des ennemis. Cette délibération prise, ils dépêchèrent deux canots avec 12 sauvages et l'un de mes truchements qui me pria lui permettre faire le voyage, ce que facilement je lui accordai, puisque de sa volonté il y était porté, et par ce moyen verrait leur pays et pourrait reconnaître les peuples qui y habitent. Le danger n'était pas petit, d'autant qu'il fallait passer par le milieu des ennemis. Ils partirent le 8. Nous continuâmes notre chemin vers les ennemis et fîmes quelque 5 à 6 lieues dans ces lacs, et de là les sauvages portèrent leurs canots environ 10 lieues par terre, puis continuâmes notre route jusque sur le bord du lac des Entouhonorons et nous passâmes à l'autre côté da lac, vers les terres des ennemis. Les sauvages cachèrent leurs canots dans les bois proches du rivage ; nous fûmes par terre quelque 4 lieues. Tous les canots étant cachés nous continuâmes notre chemin durant quatre journées.
Le 9 d'octobre, nos sauvages allant pour découvrir rencontrèrent 11 sauvages qu'ils firent prisonniers, à savoir : 4 femmes, 3 garçons, 1 fille et 3 hommes. Un des chefs voyant ces prisonniers coupa le doigt à une de ces pauvres femmes pour commencer leur supplice ordinaire; sur quoi je survins et blâmai le capitaine Yroquet, lui représentant que ce n'était l'acte d'un guerrier, comme il se disait
être, de se porter cruel envers les femmes, qui n'ont de défense que leur faiblesse.
Le lendemain, sur les 3 heures de l'après-midi, nous arrivâmes devant le fort de leurs ennemis où les sauvages firent quelques escarmouches les uns contre les autres ; encore que notre dessein ne fut de nous découvrir jusqu'au lendemain, mais l'impatience de nos sauvages ne le put permettre, tant pour le désir qu'ils avaient de voir tirer sur leurs ennemis que pour délivrer quelques-uns des leurs qui s'étaient par trop avancés, et qui étaient poursuivis de fort près. Lors je m'approchai et aussitôt qu'ils, entendirent les coups d'arquebuse et les balles siffler à leurs oreilles, ils se retirèrent en leur fort, emportant leurs morts et blessés en cette charge, et nous fîmes la retraite avec 5 des nôtres blessés, dont l'un mourut.
Cela étant fait nous nous retirâmes à la portée d'un canon, hors de la vue des ennemis. Je leur proposai un moyen dont il fallait user, pour avoir leurs ennemis, qui fut de faire un chevalet qui commanderait par dessus leur palissade, sur lequel on poserait quatre ou cinq de nos arquebuses, qui tireraient force arquebusades par dessus leur palissade et par ce moyen délogerait l'ennemi. Ce qu'ils trouvèrent bon et y firent travailler à l'instant suivant mon avis. Et de fait le lendemain ils se mirent en besogne et en moins de 4 heures tout fut prêt. Ils espéraient que le dit jour les 500 hommes promis viendraient, ce dont on se doutait et affligeait fort nos sauvages. Mais voyant qu'ils étaient en assez bon nombre pour prendre leur fort, sans autre assistance, et jugeant de ma part que la longueur en toute affaire est toujours préjudiciable, je les pressai d'attaquer le dit fort, leur remontrant qtie les ennemis ayant reconnu leurs forces, et de nos armes.
qui perçaient ce qui était à l'épreuve des flèches, ils commencèrent à s'y barricader.
Nous nous approchâmes pour attaquer ce village, faisant porter notre chevalet par 200 hommes, qui le posèrent devant le village, à la longueur d'une pique, où je fis monter 3 arquebuses, bien à couvert des flèches. Cependant l'ennemi ne laissa pas de tirer un grand nombre de flèches. Néanmoins la multitude infinie des coups d'arquebuse les contraignirent de déloger, et d'abandonner leurs galeries, par le moyen d'un chevalet qui les découvrait. Et comme on portait le chevalet, au lieu d'apporter les mantelets par ordre, et celui où nous devions mettre le feu, ils les abandonnèrent et se mirent à crier contre leurs ennemis, en tirant des coups de flèches dedans le fort qui, à mon opinion, ne faisaient pas beaucoup de mal aux ennemis. Mais il faut les excuser, car ce ne sont pas gens de guerre, et d'ailleurs ne veulent ni discipline ni correction, et ne font que ce qui leur semble bon. C'est pourquoi un d'entre eux mit le feu au bois tout au rebours et contre le vent, tellement qu'il ne fit aucun effet.
Le feu passé, les sauvages commencèrent à apporter du bois contre les palissades, mais en petite quantité qui fut cause que le feu fit peu d'effet ; aussi, le désordre survint entre ce peuple, tellement qu'on ne se pouvait entendre; ce qui m'affligeait fort, j'avais beau crier à leurs oreilles et leur remontrer le danger où ils se mettaient par leur désobéissance, ils n'entendaient rien, et voyant que c'était me rompre la tête que de crier, et que mes remontrances étaient vaines, je me résolus avec mes gens de faire ce qui serait possible, et tirer sur ceux que nous pourrions apercevoir. Cependant les ennemis faisaient profit de notre désordre, ils allaient à l'eau et en jetaient en telle abondance qu'ils se ren-
dirent maîtres du feu, sans pour cela cesser de tirer des coups de flèches, qui tombaient sur nous comme grêle. Ceux qui étaient sur le chevalet en tuèrent et estropièrent beaucoup. Nous fûmes trois heures en ce combat et nous eûmes deux de nos chefs et des principaux blessés et quinze autres aussi blessés. Les autres voyant leurs gens blessés commencèrent à parler de retraite, attendant les 500 hommes qui devaient venir, et ainsi se retirèrent.
Au reste, les chefs n'ont point de commandement absolu sur leurs compagnons, qui suivent leur volonté et font à leur fantaisie, qui est cause de leur désordre, et qui ruine toutes leurs affaires.
Nous nous retirâmes en notre fort, moi blessé de deux coups de flèche à la jambe. Et étant tous assemblés, je leur fis plusieurs remontrances sur le désordre qui s'était passé, mais bien inutilement.
Le lendemain il fit un vent impétueux fort favorable pour mettre le feu au fort des ennemis ; sur quoi je les pressai fort, mais ils n'en voulurent rien faire.
Nous fûmes campés jusqu'au 16 d'octobre oîi durant ce temps il se fit quelques escarmouches entre les ennemis, et les nôtres qui demeurèrent souvent engagés parmi les ennemis, plutôt par leur imprudence que faute de courage, nous assurant qu'il nous fallait, à toutes les fois qu'ils allaient à la charge les aller requérir et les dégager, ne pouvant se retirer qu'à la faveur de nos arquebuses qu'ils redoutent fort.
Quelques jours après , voyant que les 500 hommes ne venaient point, nous fîmes retraite et emportâmes nos blessés.
Les ennemis nous poursuivirent environ une demi-lieue ,mais de loin, pour essayer d'attrapper quelques-uns de l' arrière-garde.
Tout ce que j'ai vu de bon en leur guerre, c'est qu'ils font retraite fort sûrement, mettant les blessés et les vieux au milieu d'eux, étant sur les côtés, le devant et l'arrière, bien armés et arrangés de façon qu'ils vont ainsi sans rompre leur ordre jusqu'à ce qu'ils soient en sûreté.
Le 18 du dit mois il tomba force neige et grêle» avec un grand vent. Néanmoins nous arrivâmes au lieu où étaient cachés nos canots et nous les retrouvâmes tous, et étant tous assemblés je les priai de me ramener à notre habitation et pour ce faire me donnèrent 4 hommes qui s'offrirent volontairement.
Mais quand il fallut partir ils ne trouvèrent point de canot parce que chacun avait besoin du sien, et n'en ayant pas plus qu'il ne leur en fallait. Cela m'affligea fort, mettant en doute quelque mauvaise volonté, d'autanL qu'ils m'avaient promis de me ramener et conduire jusqu'à notre habitation, après leur guerre, et comme j'étais blessé, j'étais fort mal accommodé pour hiverner avec eux, car autrement je ne m'en fusse pas soucié; et ne pouvant rien faire, il fallait se résoudre à la patience. Mais après quelques jours je reconnus que leur dessein était de me retenir avec mes compagnons en leur pays; tant pour leur sûreté, craignant leurs ennemis, et pour leur conservation.
Le lendemain, 28, les uns allèrent à la chasse, les autres à la pêche et les autres à se retirer en leurs villages, et pour mon logement il y eût un nommé Durantal (Atironta) l'un des grands chefs qui me fit l'offre de sa cabane, vivres et commodités. Et après avoir traversé le bout du lac, nous entrâmes dans la rivière Cataracoui et nous fûmes en un certain endroit oii nos sauvages jugeaient qu'il y avait des cerfs en quantité. Ils s'assemblèrent 25 sauvages, et bâtirent 3 cabanes de pièces de bois, accommodées l'une sur l'autre.
En moins de 10 jours tout fut en ordre et la chasse aux cerfs commença. Elle fut si fructueuse qu'en 38 jours que nous y fûmes ils prirent 120 cerfs desquels ils font bonne curée, réservant la graisse pour l'hiver, et quelque peu de chair qu'ils emportent à leur maison pour festoyer ensemble. Et des peaux ils en font des habits.
Etant sorti, je m'engageai dans la forêt pour poursuivre un bel oiseau qui me semblait étrange, ayant le bec comme un perroquet, la tête rouge, les ailes bleues et le corps jaune et gros comme une poule. Le désir que j'avais de le prendre me fit avancer fort loin dans la forêt et je ne pus retrouver mon chemin, je restai donc perdu pendant 3 jours et 3 nuits et me recommandant à Dieu, et remettant tout en sa miséricorde je lui demandai de me donner le courage de supporter patiemment mon infortune, s'il fallait que je demeurasse abandonné dans les déserts, sans conseil ni consolation. Enfin après avoir beaucoup marché malgré mes blessures qui me faisaient fort souffrir, j'aperçus la fumée des maisons de nos chasseurs et j'arrivai à leur grand contentement et au mien. Deux d'entre les sauvages étaient encore à me chercher, ils avaient perdu l'espoir de me revoir. Ils me prièrent de ne plus m' écarter d'eux et de toujours porter avec moi mon cadran, disant : si tu ne fusses venu nous ne serions plus allé aux Français, de peur qu'ils ne nous eussent accusés de t' avoir fait mourir. Depuis, ils étaient fort soigneux pour moi quand j'allais à la chasse, me donnant toujours un sauvage pour ma compagnie, qui savait si bien retrouver le lieu d'où il partait, que c'est chose étrange à voir.
Le 4 de décembre, nous partîmes de ce lieu, marchant sur la rivière qui était gelée, et sur les lacs et étangs glacés, et quelquefois cheminant par les bois
l'espace de 19 jours, ce n'était pas sans beaucoup de peine et travail, tant pour les sauvages qui étaient chargés de 100 livres pesant, et moi-même qui avait 20 livres qui à la longue m'importunaient fort. Quant à eux, pour traverser plus aisément les glaces, ils ont coutume de faire des traînes de bois sur lesquelles ils mettent leur charge et les tirent ainsi sans difficulté.
Enfin le 20 du dit mois, nous arrivâmes à notre village, où le capitaine Yroquet vint hiverner avec ses compagnons et son fils, qu'il amena pour faire traiter, lequel allant à la chasse, avait été fort maltraité par un ours.
M' étant reposé quelques jours je me délibérai d'aller voir le Père Joseph, et de là voir les peuples en hiver.
Je partis de ce village le quatorzième de janvier en suivant, après avoir remercié mon hôte du bon traitement qu'il m'avait fait, espérant ne le revoir de trois mois, et pris congé de lui.
Le lendemain, je vis le Père Joseph en sa petite maisonnette où il s'était retiré, je demeurai avec lui quelques jours se trouvant en délibération de faire un voyage aux gens du Pétun comme j'avais délibéré, bien qu'il soit fâcheux de voyager en temps d'hiver, et partîmes ensemble pour aller vers cette nation. Ces peuples du Pétun sèment le maïs et ont leur demeure arrêtée comme les autres. Nous fûmes en sept autres villages, leurs voisins et alliés, avec lesquels nous contractâmes amitié; ils nous promirent de venir un bon nombre à notre habitation. Ils nous firent bonne chère et présent de chair et poisson, tous les peuples accouraient de toutes parts pour nous voir, en nous faisant mille démonstrations d'amitiés et nous conduisaient en la plupart des chemins. Le pays est rempli de coteaux, et peti-
tes campagnes qui rendent ce terroir agréable; ils commençaient à bâtir deux villages, par où nous passâmes, au milieu des bois pour la commodité qu'ils trouvent d'y bâtir et enclore leurs villages. Ces peuples vivent comme les Attignouaatitans, mêmes coutumes et sont proches de la nation neutre (Attiouandaronk) qui est puissante, qui tient une grande étendue de pays. Après avoir visité ces peuples nous partîmes de ces lieux et fûmes à une nation de sauvages que nous avions nommés les Cheveux Eelevés, lesquels furent fort joyeux de nous revoir, avec lesquels nous jurâmes aussi amitié, et qui pareillement nous promirent de nous venir trouver, et voir à la dite habitation, à cet endroit. Les femmes ont le corps couvert et les hommes une façon de manteau en fourrure, qu'ils laissent ordinairement en été. Les femmes et les filles ne sont nullenient émues de les voir de la façon, que si elles ne voyaient rien d'étrange. Elles vivent fort bien avec leurs maris. Ce sont gens qui font ae grands festins, et plus que les autres nations ; ils nous reçurent fort aimablement, et me prièrent de les assister contre leurs ennemis, qui sont sur les bords de la mer douce, éloignés de 200 lieues, à quoi je leur dis que ce serait pour une autre fois, n'étant pas accommodés des choses nécessaires. Il y a aussi à deux journées d'eux une autre nation de sauvages, qui sont grand nombre de petun, d'un côté tirant au sud, lesquels s'appellent la nation neutre, qui sont au nombre de quatre mille hommes de guerre, qui habitent vers l'Occident du lac des Entouhonorons de quatre-vingts à cent lieues d'étendue, lesquels néanmoins assistent les Cheveux Relevés contre les gens de feu : Mais entre les Iroquois et les nôtres ils ont paix, et demeurent comme neutres : de chacune nation est la bienvenue, et oii ils n'osent s'entredire, ni faire aucune fâche*
rie, encore que souvent ils boivent et mangent ensemble comme s'ils étaient bons amis. J'avais bien désir d'aller voir cette nation, mais les peuples où nous étions m'en dissuadèrent, disant que l'année précédente qu'un des nôtres en avait tué un, étant à la guerre des Entouhonorons, et qu'ils en étaient fâchés, nous représentant qu'ils sont fort sujets à la vengeance, ne regardant point à ceux qui ont fait le coup, mais le premier qu'ils rencontrent de la nation, ou bien leurs amis, ils leur font porter la peine; ce qui m'empêcha d'y aller.
Continuant mon voyage, je fus trouver la nation des Pisiérinii (Nipissings) qui avaient promis de me mener plus loin en la continuation de mes desseins et découvertes; mais des nouvelles survinrent de notre grand village, et des Algoumequins, d'où était le capitaine Yroquet, à savoir que ceux de la nation des Atignouaatitans auraient mis et déposé entre ses mains un prisonnier de nation ennemie, espérant que le dit capitaine Yroquet exercerait sur ce prisonnier la vengeance ordinaire. Mais au lieu de ce faire, l'aurait non seulement mis en liberté, mais l'ayant trouvé habile, et excellent chasseur, et tenu comme son fils, les Atignouaatitans seraient entrés en jalousie et désignèrent un homme pour aller tuer ce prisonnier.
Comme il fut exécuté en la présence des principaux de la nation Algoumequine, qui indignés d'un tel acte et mus de colère tuèrent sur le champ ce téméraire, duquel meurtre les Atignouaatitans se trouvant offensés, et comme injuriés eu cette action, voyant un de leurs compagnons mort prirent les armes et se transportèrent aux tentes des Algoumequins qui viennent hiverner proche de leur dit village, lesquels offensèrent fort et où le capitaine Yroquet fut blessé de deux coups de flèche ,et une autre
fois pillèrent quelques cabanes des Algoumequins, sans qu'ils se pussent mettre en défense; et les Algoumequins pour avoir la paix, furent contraints de donner aux Atignouaatitans cinquante colliers de porcelaine, avec cent brasses de celle-ci : ce qu'ils estiment de grande valeur parmi eux, et un grand nombre de chaudières et haches, avec deux femmes prisonnières en la place du mort; bref ils furent en grande dissension, c'était aux Algoumequins de souffrir patiemment cette grande furie ,et pensèrent être tous tués, n'étant pas bien en sûreté, jusqu'à ce qu'ils se vissent en un autre état. Ces nouvelles m'affligèrent fort, me représentant l'inconvénient qui en pourrait résulter, tant pour eux que pour nous qui étions en leur pays.
Je rencontrai deux sauvages de notre grand village, qui me sollicitèrent fort d'y aller, pour les mettre d'accord, me disant que si je n'y allais, aucun d'eux ne reviendrait plus vers les Français, ayant guerre avec les Algoumequins, nous tenant pour leurs amis. Ce que voyant je m'acheminai aussitôt, et en passant je visitai les Pisiérinii pour savoir quand ils seraient prêts pour le voyage du Nord que je trouvai rompu pour le sujet de ces querelles et batteries, ainsi que notre Truchement me fit entendre, et que le capitaine Yroquet était venu à toutes ces nations pour me trouver et m'entendre. Il les pria de se trouver à l'habitation des Français en même temps que lui, pour voir l'accord qui se ferait entr'eux, et les Atignouaatitans, et qu'ils remissent le dit voyage du Nord à une autre fois; et pour cet effet le dit Yroquet avait donné de la porcelaine pour rompre le dit voyage, et à nous ils promirent de se trouver à notre dite habitation, au même temps qu'eux. Je fus bien affligé, m' attendant bien de voir en cette année, ce qu'en plusieurs autres précé-
dentés j'avais recherché avec beaucoup de soin et de travail, par tant de fatigues, et exposant fort ma vie. Et voyant n'y pouvoir remédier, et que tout dépendait de la volonté de Dieu, je me consolai en moi-même, me résolvant de le voir à bref délai.
Je m'acheminai vers notre village, avec 6 de nos gens, et étant arrivés, les habitants furent fort aises, comme aussi les Algoumequins que j'envoyai visiter par notre Truchement pour savoir comme le tout s'était passé, n'y ayant voulu aller moi-même pour ne leur donner ni aux uns ni aux autres aucun soupçon. Deux jours après tous les principaux vinrent me trouver, lesquels tous ensemble après quelques discours demeurèrent d'accord d'avoir pour agréable tout ce qu'on dirait, comme arbitre sur ce sujet, et ce que je leur proposerais. Alors je recueillis les voix d'un chacun et recherchant la volonté et inclinaison de l'une et de l'autre partie, jugeant néanmoins qu'ils ne demandaient que la paix.
Je leur représentai que le meilleur était de pacifier le tout, et demeurer amis, pour étant liés et unis ensemble, résister plus facilement à leurs ennemis, et partant je les priai qu'ils ne m'appellassent point pour ce faire, s'ils n'avaient l'intention de suivre de point en point l'avis que je leur donnerais sur ce différent. Sur quoi ils me dirent qu'ils n'avaient désiré mon retour que pour suivre mon avis. Et moi, jugeant que si je ne les mettais d'accord, et en paix, ils sortiraient mal contents les uns des autres, chacun d'eux pensant avoir le meilleur droit si je ne prenais la charge et conduite de leurs affaires. Je leur dis que mon intention était d'aller avec mon hôte, qui m'avait toujours bien traité et que je pourrais difficilement en trouver un si bon, car c'était en lui que les Algoumequins mettaient la faute, disant qu'il n'y avait que lui de capitaine qui fit prendre
les armes. Plusieurs discours se passèrent tant d'une part que d'autre, et la fin fut, que je leur dis, d'après leur discours de remettre le tout à ma volonté, comme à leur père, me promettant qu'à l'avenir je pourrais disposer d'eux ainsi que bon me semblerait pour le bien et utilité des peuples.
D'un autre côté, j'étais fort affligé d'avoir appris la mort d'un de leurs parents et amis, que nous considérions comme le nôtre, et que cette mort aurait pu causer une grande désolation, dont il se fut suivi des guerres perpétuelles entre les uns et les autres, avec plusieurs grands dommages et altération de leur amitié, et par conséquent les Français privés de leur fréquentation et contraints d'aller rechercher d'autres nations, et ce d'autant que nous nous aimions comme frères, laissant à notre Dieu le châtiment de ceux qui l'auraient mérité.
Je commençai à leur dire que ces façons de faire entre deux nations, amis et frères, comme ils se disaient, étaient indignes entre des hommes raisonnables: D'autre part, que leurs ennemis voyant leur division se réjouiraient et les pousseraient à faire de nouveaux et pernicieux desseins sur l'espérance de voir bientôt leur ruine, ce qui serait le vrai moyen pour se rendre maîtres de leur contrée.
Que pour la mort d'un homme ils en mettraient dix mille en danger de mourir, et le reste de rester en perpétuelle servitude, bien qu'à la vérité un homme était de grande conséquence mais qu'il fallait regarder comme il avait été tué, et considérer que ce n'était pas de propos délibéré, ni pour commencer une guerre civile parmi eux, et que le mort avait commencé le premier en ce que de propos délibéré il avait tué le prisonnier dans leurs cabanes, bien qu'il fut leur ennemi. Ce qui offensa les Algoumequins, car voyant un homme si téméraire de tuer un autre en leur cabane, auquel il avait donné la
liberté, ils se fâchèrent fortement ne se pouvant tenir ni commander à leur colère, ils auraient tué cet homme dont il est question, mais pour cela ils n'en voulaient nullement à toute la nation.
Et d'ailleurs qu'il fallait bien remarquer que l'Entouhonoron se sentant frappé de deux coups dans le ventre, arracha le couteau de sa plaie, que son ennemi y avait laissé, et lui en donna deux coups à ce qu'on m'avait certifié : De façon qu'on ne pouvait savoir au vrai si c'était les Algoumequins qui eussent tué; et pour montrer aux Atignouaatitans que les Algoumequins n'aimaient pas le prisonnier, ils l'avaient mangé. D'ailleurs que les Algoumequins étaient fort fâchés de tout ce qui s'était passé, et que s'ils eussent pensé que telle chose fut arrivée, ils leur eussent donné cet Iroquois en sacrifice; d'autre part qu'ils avaient récompensé cette mort avec de grands présents et deux prisonnières, n'ayant sujet, maintenant de se plaindre et qu'ils devaient se gouverner plus modestement envers les Algoumequins, qui sont de leurs amis, et que, puisqu'ils m'avaient promis toutes choses en délibération, je les priais les uns les autres d'oublier tout ce qui s'était passé entre eux, sans jamais plus y penser, ni en porter aucune haine et mauvaise volonté les uns envers les autres et demeurer bons amis comme auparavant, et ce faisant qu'ils nous obligeraient à les aimer, et les assister comme j'avais fait par le passé et qu'ils n'étaient contents de mon avis, de se trouver le plus grand nombre d'entre eux qu'ils pourraient à notre habitation, où devant tous les capitaines des vaisseaux on confirmerait davantage cette amitié, pour les garantir de leurs ennemis, à quoi il fallait penser.
Alors ils dirent que j'avais bien parlé, et qu'ils tiendraient tout ce que je leur avais dit, et tous con-
tents, s'en retournèrent à leurs cabanes, sinon les Algoumequins qui firent retraite en leur village, mais selon mon opinion ils paraissaient n'être pas contents, d'autant qu'ils disaient entre eux qu'ils ne viendraient plus hiverner en ces lieux.
Pour moi, je m'en retournai chez mon hôte, à qui je donnai le plus de courage possible, afin de le décider à venir à notre habitation, et d'y amener avec lui tous ceux du pays.
Il est nécessaire de parler de la situation du pays (c'est-à-dire de la Nouvelle-France, et non pas seulement du pays des Hurons). L'étendue de l'Orient à l'Occident est de 450 lieues de long et de 20 lieues environ de largeur. Cette terre est presque une île que la grande rivière St-Laurent entoure, passant par plusieurs lacs de grande étendue, sur le rivage desquels habitent plusieurs nations, parlant divers langages, et ayant diverses façons de vivre et de mœurs, les uns meilleurs que les autres. Il y a de très hautes montagnes, la chasse et la pêche sont très abondants et on y trouve force cerfs, caribous, daims, buffles, ours, loups, castors, renards, fouines, martres et plusieurs autres espèces d'animaux. Le pays est traversé d'un grand nombre de rivières et ruisseaux qui se déchargent les uns dans les autres, et aboutissent dans le grand St-Laurent et dans les lacs par oii il passe.
La partie nord de la grande rivière est fort âpre et montagneuse, sous la hauteur de 47 à 49 degrés de latitude, remplis de rochers forts en quelques endroits, à ce que j'ai pu voir, lesquels sont habités de sauvages qui vivent errants parmi le pays, étant maintenant en un lieu, et tantôt en un autre.
Pour ce qui est du Midi de la dite grande rivière elle est fort peuplée, et beaucoup plus que le côté du nord ,et des diverses nations ayant guerre les uns
contre les autres. Le pays y est fort agréable, beaucoup plus que le côté du Septentrion.
Pour ce qui est du côté de l'Orient ils sont assez connus, d'autant que la grande mer Océan borne ces côtés-là, à savoir : Labrador, Terre-Neuve, Cap Breton, Acadie, lieux assez connus, en ayant traité dans mes voyages précédents.
La contrée des Atigouantans contient 18 villages, dont six sont clos et fermés de palissades de bois à triple rang et au-dessus ils ont des galleries garnies de pierres et d'eau, pour tuer et éteindre le feu que leurs ennemis pourraient appliquer contre leurs palissades.
Ce pays est beau et plaisant, ayant la forme et même situation que la Bretagne, étant presque environné de la mer douce et ces 18 villages sont peuplés de deux mille hommes de guerre ce qui avec le commun peut faire 30,000 âmes. Leurs cabanes sont en façon de tonnelles couvertes d'écorces d'arbres, longues de 30 toises environ et dix de large, laissant par le milieu une allée de 10 à 12 pieds de large. Ces cabanes renferment 12 feux qui font 24 ménages et il y a force puces et souris. Ils fument fort, ce qui fait que plusieurs en reçoivent de grandes inconmiodités aux yeux, à quoi ils sont sujets, jusqu'à en perdre la vue, n'ayant aucune fenêtre ni ouverture que celle qui est au-dessus de leurs cabanes, par oii la fumée sort.
Leur vie est misérable, mais heureuse, croyant qu'il ne s'en trouve pas de meilleure.
Leur principal manger est le blé-d'Inde, les fèves qu'ils accommodent en plusieurs façons. Ils font cuire aussi du poisson, mais sans ôter les arêtes, les écailles, ni les tripes, comme nous faisons, mettant le tout dans un pot et le mangeant ainsi.
Les chiens sont bons mets en leurs festins qu'ils
font souvent les uns et les autres, principalement durant l'hiver qu'ils sont à loisir.
Quant à nous autres, nous y avons mal mangé, et jeûné le carême entier pour leur donner bon exemple, mais c'était perdre le temps. Ils engraissent aussi des ours qu'ils gardent 2 ou 3 ans pour faire des festins entre eux.
Néanmoins avec toutes leurs misères je les crois heureux, d'autant qu'ils n'ont autre ambition que de vivre, et de se conserver, et sont plus assurés que ceux qui sont errants par les forêts comme des bêtes brutes.
Leurs habits sont de peaux de bêtes sauvages qu'ils arrangent très bien et leurs souliers de peaux de cerfs, ours et castors, dont ils usent en bon nombre.
Sur tous les peuples, ce sont les Montagnais et Algoumequins qui prennent le plus de peine pour leurs vêtements, ils mettent à leurs robes des poils de porc-épic, qu'ils teignent en écarlate.
La plupart se peignent le visage noir et rouge qu'ils démêlent avec de l'huile ou bien de la graisse d'ours, aussi les cheveux qu'ils portent longs et les uns courts et quelquefois d'un côté seulement. Les femmes et les filles sont vêtues comme les hommes, elles ne sont point honteuses de montrer le corps, à savoir depuis la ceinture en haut et depuis la moitié des cuisses en bas, ayant toujours le reste couvert et sont chargées de quantité de porcelaine, tant en colliers, que chaînes qu'elles mettent devant leur robe, pendant à leur ceinture, bracelets et pendants d'oreilles, ayant les cheveux bien peignés, peints et graissés, et ainsi s'en vont danser, n'oubliant rien de ce qu'ils peuvent pour s'embellir.
Tous ces peuples sont d'une humeur assez joviale, et bien proportionnés de leur corps, mais les enfants sont fort libertins parce que les pères et mères les flattent trop, et ne les châtient pas du
tout, aussi sont-ils si méchants et de perfide nature que souvent ils battent leurs mères, leurs pères et tous autres qui s'opposent à leur volonté.
Ils ne reconnaissent aucune divinité, ils n'adorent ni ne croient en aucun Dieu; ils vivent comme bêtes brutes, ils ont bien quelques respects au diable du moins en apparence, car lorsqu'ils voient un homme faisant quelque chose d'extraordinaire, ou est plus habile que le commun, ou en furie comme hors de la raison et de soi-même, ils l'appellent Oqui, comme si nous disions un grand diable.
Quoi que ce soit, ils ont de certaines personnes, qui font les Oquis ou Manitous, ainsi appelés par les Montagnais et les Algoumequins, et cette sorte de gens sont médecins pour guérir les malades et blessés, prédire les choses futures, au reste toute illusion du diable pour les tromper.
Mais je crois leur instruction facile et les amener à la reconnaissance du vrai Dieu si avec les religieux il y avait des gens pour les maintenir et assister. Il faudrait de bonnes gens pour les tenir en devoir et leur faire oublier et supprimer leurs sales coutumes et leurs libertés inciviles, et avec douceur les contraindre à faire mieux et par bons exemples les porter à la correction de leur vie. Le Père Joseph eu moi les avons maintes fois entretenu sur ce qui était de notre foi, lois et coutumes, ils écoutaient avec attention nous disant quelquefois : Tu dis chose qui dépasse notre esprit, et que nous ne pouvons comprendre. Mais si tu veux amener femmes et enfants en ce pays, nous verrons comme tu sers ce Dieu que tu adores, et de la façon que tu vis avec ta femme et tes enfants, comme tu ensemences la terre, et obéis aux lois de ton pays et de ton Dieu : Ce que voyant, nous apprendrons plus en un an qu'en vingt à écouter des discours, et si nous ne pouvons com-
prendre tu prendras nos enfants qui feront comme les tiens.
Leur discours me semblait d'un bon sens naturel, qui montre le désir qu'ils ont de connaître Dieu. C'est grand dommage de laisser perdre tant d'hommes sans leur porter secours qui ne peut venir sans l'assistance des rois, princes et ecclésiastiques qui, seuls ont le pouvoir de ce faire, car un jour ils répondront devant Dieu de la perte de tant d'âmes qu'ils laissent périr par leur avarice : or ce sera à Dieu de leur en faire la grâce, pour moi j'aime mieux aujourd'hui que demain, pour la plus grande gloire de Dieu, l'honneur de mon Roi, et le bien et réputation de ma patrie.
Chaque ménage vit de ce qu'ils peut semer et pêcher.
Les femmes ont le soin de semer et cueillir et font les provisions de bois pour l'hiver. Chaque ménage est fourni de ce qui lui est nécessaire et si une fille se marie, chaque femme ou fille doit porter un fardeau de bois à la mariée pour sa provision. Quelquefois tous les anciens s'assemblent en conseil et décident tout ce qui est de besoin pour le village. Ils n'ont point de chef absolu mais se soumettent aux avis des anciens et capitaines.
Pour les châtiments, ils n'en usent point, mais ils font tout à la prière des anciens. Quant aux guerres qu'ils entreprennent, deux ou trois anciens ou capitaines vont aux villages circonvoisins faire entendre leurs volontés, en donnant des présents à ceux des dits villages pour les obliger d'y aller, et ainsi sont comme généraux d'armée; ils disent le lieu où ils veulent aller et disposent des prisonniers qui sont pris, et autres choses d'importance dont ils ont l'honneur s'ils font bien et le déshonneur s'ils font mal, à savoir la victoire et le courage n'ayant vu ni
reconnu, autres que ces capitaines pour chefs de ces nations.
Pour leurs défunts, ils prennent le corps, l'enveloppent de fourrures, le couvrent d'écorces d'arbres, rélèvent sur 4 piliers sur lesquels lis ratissent une cabane de la longueur du corps qu'ils couvrent d'écorces d'arbres et de terre. Or il faut savoir que ce n'est que pour un temps, comme de 8 ou 10 ans, que les corps sont ainsi inhumés, car les gens des villages aviseront le jour et le lieu où doit se faire la cérémonie, ou pour mieux dire, ils tiennent un conseil général où tous ceux du pays assistent pour Qcaigner le lieu où se doit faire la fête. Ceci fait, chacun retourne à son village et prennent tous les ossem* nts des défunts, qu'ils nettoyent fort nets, puis, tous les parents et amis des défunts, prennent les dits os avec leurs colliers, fourrures, haches, chandières et autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de vivres qu'ils portent au lieu destiné, et étant tous assemblés, ils mettent les vivres en un lieu, où ceux de ce village en ordonnent, faisant des festins et danses continuels pendant 10 jours que dure la fête, et pendant celle-ci les autres nations de toutes parts y abondent, pour voir cette fête et les cérémonies qui s'y font. Or, par le moyen de ces cérémonies, comme danses, festins et assemblées, ils contractent nouvelle amitié entre eux, disant que les os de leurs parents et amis, sont pour être mis tous ensemble et qu'ainsi que leurs os sont assemblés en un même lieu, eux aussi doivent être mis en concorde, comme parents et amis sans pouvoir s'en séparer. Ces os étant ainsi mêlés ensemble, ils font une grande fosse dans laquelle ils mettent ces dits os avec les colliers, chaînes, haches, chaudières, épées, couteaux, et toutes autres choses et couvrent le tout de terre. Voilà la façon dont ils usent pour les morts.
Depuis le mois de décembre jusqu'à la fin de mars ils font force danses et festins et se trouvent quelquefois 500 personnes et en certains jours ils font des mascarades, et vont par les cabanes les uns des autres demandant les choses qu'ils ont en affection et s'il arrive qu'ils ont la chose demandée ils la donnent librement, et s'ils voient qu'on ne leur donne rien ils se fâchent, et sortant hors la porte ils prennent une pierre et la mettent à côté de celui qui n'a rien donné, et sans dire mot ils s'en vont en chantant.
Les femmes filent le chanvre et pilent des farines.
Les hommes font des rets pour pêcher et prendre le poisson en hiver comme en été.
L'hiver commence au mois de novembre et dure jusqu'au mois d'avril et ils le passent comme j'ai dit ci-dessus.
Le 22 d'avril nous eûmes nouvelles de notre truchement, qui était allé à Carentouan par ceux qui en étaient venus, lesquels nous dirent l'avoir laissé en chemin, et s'en était retourné au village pour certaines considérations qui l'avaient engagé à ce faire.
Et reprenant le fil de mon discours, nos sauvages s'assemblèrent pour venir avec nous, et reconduire à notre habitation et pour ce faire nous partîmes de leur pays et fûmes 40 jours sur les chemins, jusqu'à ce que nous arrivâmes à nos Français sur la fin du mois de juin, oii je trouvai le sieur du Pont, qui était venu de France avec deux vaisseaux, et qui désespérait de me revoir, pour les mauvaises nouvelles qu'il avait entendues des sauvages, savoir que j'étais mort.
Nous vîmes aussi tous les Pères religieux, lesquels aussi furent fort contents de nous revoir, e-* nous d'autre part, nous ne l'étions pas moins.
Toutes réceptions faites, je me disposai de partir pour notre habitation et y menai mon hôte Arontal avec moi, ayant pris congé des autres sauvages et après que je les ai eu assurés de mon affection et qu'à l'avenir je les assisterais comme par le passé, les priant d'oublier toutes les disputes qu'ils avaient eues ensemble, ce qu'ils me promirent.
Nous partîmes et arrivâmes à notre habitation le 11 juillet 011 je trouvai tout le monde en bon état, et tous ensemble rendîmes grâces à Dieu, avec nos Pères religieux, qui chantèrent le service divin, en le remerciant du soin qu'il avait eu de nous conserver, et préserver de tant de périls et dangers, où nous nous étions trouvés.
Après ces choses et tout étant en repos, je me mis en devoir de faire faire bonne chère à mon hôte d'Arontal, lequel admirait notre bâtiment, et façon de vivre, et nous ayant bien considéré il me dit en particulier qu'il ne mourerait jamais content, qu'il ne vit tous ses amis venir faire leur demeure près de nous pour apprendre à servir Dieu, et notre manière de vivre qu'il estimait infiniment heureuse en regard de la leur, et qu'ils apprendraient mieux par la vue que par discours l'usage de nos arts, sciences et métiers, que leurs enfants qui sont jeunes se pourront aisément faire et que pour l'avancement de cette œuvre nous fassions une autre habitation au Saut St- Louis pour leur donner la sûreté du passage de la rivière, et qu'aussitôt que nous aurions bâti une maison ils viendront en nombre à nous pour y vivre comme des frères : ce que je leur promis au plus tôt qu'il nous serait possible.
Et après avoir demeuré quelques jours ensemble je lui donnai quelques honnêtes dons, le priant de nous aimer toujours et de revenir à notre habitation avec ses compagnons et ainsi s'en retourna content au Saut St-Louis, où ses compagnons l'attendaient.
Après le départ d'Arondal, nous fûmes bâtir, fortifier et agrandir notre habitation d'un tiers au moins et fîmes le tout bien bâtir de chaux et sable.
Les Pères Denis et Joseph se délibérèrent de s'en revenir en France pour témoigner par deçà tout ce qu'ils avaient vu, et l'espérance qu'ils avaient de la conversion de ces peuples qui n'attendaient d'autres secours que l'assistance de ces bons religieux pour être convertis et amenés à notre foi et religion catholique.
Etant sur le point de notre départ, nous laissâmes deux de nos religieux à notre habitation, à savoir, le Père Jean d'Olbeau et le Père Pacifique (1) fort contents du temps qu'ils avaient passé au dit lieu, et résolus d'y attendre le retour du Père Joseph qui les devait venir voir, comme il fit l'année suivante.
Nous partîmes le 20 juillet et arrivâmes à Tadoussac le 23, oii le sieur du Pont nous attendait avec son vaisseau dans lequel nous embarquâmes et partîmes le 3 d'août et eûmes vent si à propos, que, grâce à Dieu, nous arrivâmes à Honflleur le 20 septembre, tous en santé et rendîmes grâces à Dieu de tant de soins qu'il avait eus de nous et de nous avoir tiré de tant de périls où nous avions été exposés comme aussi de nous avoir ramenés et conduits en santé, jusque dans notre patrie, le priant aussi d'émouvoir le cœur de notre Roi et Nos Seigneurs de ses conseils, pour y contribuer de ce qui est nécessaire de leur assistance, afin d'amener ces pauvres sauvages à la connaissance de Dieu, dont l'honneur reviendra à Sa Majesté, l'accroissement de ses états, l'utilité de ses sujets, et la gloire de Dieu seul auteur de toute perfection. A lui donc honneur et gloire. Amen.
(1) Frère Pacifique.
Voyage de 1617
(Extrait du Père le Clercq et du Frère Sigard. —
Premier établissement de la Foi, etc., v. "p.
104 et 105.
Le 11 avril 1617, Champlain entreprit un autre voyage en Canada emmenant avec lui la famille Hébert, composée du père, la mère, deux filles et un petit garçon. Le vaisseau fut commandé par le capitaine Morel. La traversée fut longue et orageuse. Arrivés à environ 60 lieues du Grand Banc, nos voyageurs se virent entourés de glaces immenses, que le vent et les courants poussaient avec violence contre le vaisseau. Dans la consternation générale, "le Père Joseph voyant que tout le secours humain n'était point capable de les délivrer du naufrage, demanda très instamment celui du Ciel par les vœux et prières qu'il fit publiquement dans le vaisseau. Il confessa tout le monde. On fut touché de compassion et sensiblement attendri, quand la dame Hébert éleva par les écoutils le plus petit de ses enfants, afin qu'il reçut aussi bien que tous les autres les bénédictions de ce bon Père. Ils n'échappèrent que par miracle. On avait déjà prié Dieu pour eux à Québec les croyant morts, lorsque Dieu les délivra et leur donna passage pour Tadoussac, où ils arrivèrent à bon port le 14 de juin, après avoir été 13 semaines et un jour en mer dans de conti-
nuelles appréhensions de la mort et si fatigués qu'ils n'en pouvaient plus.
Le Père Joseph monta à Québec pour aller promptement assurer les hivernants de leur délivrance et comme Dieu avait eu soin d'eux au milieu de leurs plus grandes afflictions. Champlain monta immédiatement à Québec avec le Père Caron. Le Père Paul resta à Tadoussac, et il célébra la sainte messe pour la première fois dans une chapelle qu'il bâtit à l'aide des matelots et du capitaine Morel avec des rameaux et feuillages.
Le capitaine Morel fit tirer tous les canons de son bord pendant le saint sacrifice, en action de grâce et réjouissance de voir dire la sainte messe où jamais elle n'avait été célébrée, et après les prières faites, il donna à dîner à tous les catholiques et l'après-midi on retourna à la chapelle, chanter les vêpres, de manière que cet âpre désert en ce jour-là fut changé en un petit paradis, où les louanges divines retentissaient jusqu'au ciel. Cette chapelle a subsisté plus de six années sur pied, bien qu'elle ne fut bâtie que de perches et de rameaux. Les affaires du capitaine Morel étant expédiées à Tadoussac, on partit pour Québec où la nécessité ae toutes choses commençait à être grande et importune aux hivernants qui ne furent guère soulagés par la venue des barques, qui ne leur donnèrent pour tout rafraîchissement à 50 ou 60 personnes qu'ils étaient, qu'une petite barique de lard, laquelle un homme seul porta sur son épaule depuis le port jusqu'à l'habitation, de manière qu'avant la fin de l'année, ils tombèrent presque tous malades de la faim, et d'une certaine maladie qu'ils appellent le mal de terre, qui fait qu'ils sont misérables et languissants. Le retour du Père Joseph engagea le Père Dolbeau de passer en France espérant obtenir
davantage et mieux représenter les nécessités du pays, mais il eut à faire avec les mêmes esprits, et toujours aussi mal disposés au bien, et partant n'y Ht rien davantage que de perdre ses peines et s'en retourner de rechef en Canada en qualité de commissaire avec le frère Modeste Guines, aussi mal satisfait de ces messieurs qu'avait été le Père Joseph. Ils recommandèrent le tout à Dieu, sans plus rien attendre des marchands, et faire de leur côté ce qu'ils pourraient, puisqu'il n'y avait plus d'espérance de secours. Ensuite chacun des religieux se proposa un pieux exercice avec l'ordre du R. P. Commissaire, les uns d'aller hiverner avec les Montagnais, les autres d'administrer les sacrements aux Français, et ceux qui ne pouvaient davantage chantaient les louanges de notre Dieu en la petite chapelle, instruisant les sauvages qui les venaient voir et tout ce qui était fonctions de religieux.
Pendant le voyage du Père Dolbeau, le Père Joseph fit le premier mariage qui se fût fait au Canada avec les cérémonies de la sainte église, entre Etienne Jonquet, natif de Normandie, et Anne Hébert, fille aînée du sieur Hébert.
Les périls du voyage avaient engagé Champlain à demander au Père Commissaire, le Père Jean Dolbeau pour l'accompagner en France, espérant aussi que le dit Père serait plus heureux que ses devanciers.
Continuation des Voyages
Et découvertes faites en la Nouvelle-France par le sieur de Lhamplain^ capitaine pour le Roi en la marine du Ponant^ Pan 1618.
Au commencement de l'année 1618, le 22 de mars je partis de Paris, et mon leau-frère Eustache Bouille, fils de Nicolas Bouille, secrétaire de la chambre du Roi, et de dame Maguerite Alix, âgé de IS ans et je le menai avec moi à Honfleur lieu ordinaire de notre embarquement, où étant après un long séjour pour passer la contrariété des vents, et retourner en leur bonace et favorables au voyage, nous embarquâmes dans le grand vaisseau que commandait Pont-gravé, et avec un gentilhomme, appelé le sieur de la Mothe (Nicolas de la Mothe, le Vilin), lequel avait auparavant fait voyage avec les Jésuites en Acadie, oii il fut pris par les Anglais, et par eux mené aux Virginies, lieu de leur habitation : et quelque temps après le repassèrent en Angleterre, et de là en France, où le désir augmenta de voyager de rechef en la Nouvelle-France, qui lui fit rechercher les occasions en mon endroit, sur quoi je l'avais assuré d'y apporter mon pouvoir, et l'assister envers messieurs nos associés, comme me promettant qu'ils auraient agréable la rencontre d'un tel personnage, attendu qu'il leur serait fort nécessaire aux dits lieux.
Notre embarquement ainsi fait, nous partîmes de Honfleur le 24 de mai ayant le vent propre pour notre route, qui néanmoins ne dura que quelques
jours, et changea aussitôt, et fûmes toujours contrariés de mauvais temps, jusqu'au Grand Banc où nous arrivâmes le 3 juin. Le 15 du dit mois nous nous trouvâmes à l'île Percée, et le jour de St-Jean (24 juin) nous entrâmes au Port de Tadoussac, oii nous trouvâmes notre petit vaisseau, arrivé trois semaines avant nous, les gens duquel nous dirent que le sieur de Chênes qui commandait était allé à Québec en notre habitation, et de là devait aller aux 3 Kivières pour attendre les sauvages qui y devaient venir de plusieurs contrées pour traiter comme aussi pour savoir ce qu'on devait laire et délibérer sur la mort de deux de nos hommes de l'habitation, qui, perfidement et par trahison furent tués par deux méchants garçons sauvages Montagnais, ainsi que ceux du dit vaisseau nous firent entendre, et que ces deux pauvres gens furent tués en allant à la chasse, il y avait près de deux ans, ayant ceux de l'habitation toujours cru qu'ils s'étaient noyés par le moyen de leur canot renversé sur eux, jusqu'à ce que depuis peu de temps l'un des dits hommes ayant conçu une haine contre les meurtriers, en aurait averti, et donné l'avis à nos gens de l'habitation et comment ce meurtre arriva, et le sujet de celui-ci, duquel pour aucune considération il m'a semblé à propos d'en faire le récit et de ce qui se passa alors sur ce sujet.
La cause de l'assassinat de ces 2 pauvres défunts est que l'un des meurtriers fréquentait ordinairement notre habitation, et y recevait mille courtoisies et affections entr' autres du sieur du Parc, gentilhomme de Normandie, commandant lors au dit Québec pour le service du Roi et le bien des marchands de la dite association, qui fut en l'année 1616, lequel sauvage en cette fréquentation ordinaire, par quelque jalousie reçut un jour quelquea
mauvais traitements de l'un des 2 morts, qui était serrurier de son art, lequel battit tellement le dit sauvage, qu'il lui donna occasion de s'en ressouvenir et ne se contentant pas de l'avoir battu et outragé, il incitait ses compagnons de faire le semblable; ce qui augmenta la baine au cœur du dit sauvage à rencontre du dit serrurier et ses compagnons, et qui le poussa à rechercher l'occasion de s'en venger, épiant le temps pour ce faire, se comportant néanmoins discrètement sans faire démonstration d'aucun ressentiment; Et quelque temps après, le dit serrurier et un matelot appelé Charles Pillet, de l'île de Ré, se délibérèrent à la chasse, et coucher 3 ou 4 nuits dehors, et à cet effet prirent un canot et partirent de Québec pour aller au cap Tourmente, où grande quantité de gibier, et d'oiseaux faisaient leur retraite, ce lieu étant proche de l'île d'Orléans et distant de Québec de 7 lieues environ lequel départ fut incontinent découvert par les sauvages, qui ne tardèrent guère à se mettre en chemin pour les suivre et exécuter leur mauvais dessein.
Ils épièrent où le dit serrurier et son compagnon iraient coucher, afin de les surprendre ; ce qu'ayant reconnu le soir, et le matin à l'aube du jour, les dits sauvages se glissèrent doucement le long de certaine prairie assez agréable, et arrivés à une pointe proche du gîte de nos deux hommes et de leur canot, mirent pied à terre, et se jetèrent en la cabane, où avaient couché nos gens, et où ils ne trouvèrent que le serrurier, qui se préparait pour aller chasser, un des sauvages s'approcha de lui, et avec quelques douces paroles il lui leva le doute de tout mauvais soupçon, afin de le mieux tromper; et comme il le vit baissé, accommodant son arquebuse, il ne perdit point de temps et donna sur la tête du serrurier un si grand coup de massue qu'il le rendit tout
chancelant et étourdi : et voyant que le serrurier voulait se mettre en défense, il redouble son coup, et le renverse par terre et se jette sur lui, et avec un couteau lui en donna trois ou quatre coups de dans le ventre et le tua ainsi misérablement,et afin d'avoir aussi le matelot, compagnon du serrurier, qui était parti de grand matin pour aller à la chasse, non pa^* haine particulière, mais afin de ne pas être découverts ni accusés par lui, ils vont le chercher de ça et de là, et enfin le découvrent par l'ouïe d'une arquebusade, laquelle entendue par eux, ils s'avancent prompt e;nent vers le coup, afin de ne donner temps au dit matelot de recharger son arquebuse et se mettre en défense, et s' approchant de lui, le tuèrent à coups de flèches, et l'ayant abattu par terre, ils courent sur lui, et l'achèvent à coups de couteaux. Cela fait, les meurtriers emportent le corps avec l'autre, et les lièrent ensemble, l'un contre l'autre, si bien qu'ils ne se pouvaient séparer, après ils leur attachèrent quantité de pierres et cailloux, avec leurs armes et habits, afin de n'être découverts par aucune remarque, et les portèrent au milieu de la rivière, les jettent et coulent au fond de l'eau, où ils furent longtemps, jusqu'à ce que par la permission de Dieu les cordes se rompirent, et les corps jetés sur le rivage et si loin de l'eau, que c'était une merveille, le tout pour servir de parties plaignantes et de témoins irrécusables à l' encontre de ces deux cruels et perfides assassins : car on trouva ces deux corps loin de l'eau, plus de 20 pas dans le bois, encore liés et garottés, n'ayant plus que les os, tout décharnés, comme carcasses, qui néanmoins ne s'étaient point séparés pour un si long temps, et furent les 2 pauvres corps trouvés par ceux de notre habitation les cherchant et déplorant leur absence le long des rivages de la rivière, et ce contre l'opinion de ces deux
meurtriers qui pensaient avoir fait leurs affaires si secrètement qu'elles ne se devaient jamais savoir, mais Dieu par sa justice ne voulant pas souffrir une telle méchanceté fit découvrir par un autre sauvage, leur compagnon, en faveur de quelques difficultés par lui reçues d'eux, et ainsi les méchants desseins se découvrent ,ces cadavres furent rendus au Père religieux et à ceux de l'habitation, fort étonnés en voyant les corps de ces 2 misérables, ayant les os tout découverts, et ceux de la tête brisés du coup de la massue, et furent les religieux et gens de l'habitation d'avis d'attendre le retour de nos vaisseaux afin d'aviser entre tous les Français à ce qui serait trouvé bien à cet égard : Cependant nos gens de l'habitation se résolurent de se tenir sur leur garde, et de ne plus donner tant de libertés aux sauvages,mais qu'il fallait avoir raison d'un si cruel assassin par une forme de justice et pour ce faire attendre nos vaisseaux afin d'aviser ensemble le moyen qu'il fallait tenir, et en attendant conserver les choses en état.
Mais les sauvages, voyant que leur malice était découverte, et eux et les assassins en mauvaise odeur aux Français, ils entrèrent en défiance, et, en crainte que nos gens n'exerçassent sur eux la vengeance de ce meurtre, se retirèrent de notre habitation pour un temps, tant les coupables que les autres convaincus d'une crainte dont ils étaient saisis et ne venaient plus à la dite habitation comme ils avaient accoutumé,, attendant quelque plus grande sûreté pour eux.
On était menacé de 800 sauvages de diverses nations, qui s'étaient assemblés aux 3 Rivières à dessein de venir surprendre les Français et leur couper à tous la gorge, pour prévenir la vengeance qu'ils eussent pu prendre de deux de leurs hommes
tués par les Montagnais. Mais cette armée de sauvages ayant été trop longtemps à se résoudre de la manière d'assaillir les Français en perdirent l'occasion, plus par divine permission que pour difficulté qu'il eût d'avoir le dessus de ceux qui étaient déjà ^ demi-morts de faim.
Les sauvages se voyant privés de notre conversation, et bon accueil accoutumé, envoyèrent un de leurs compagnons nommé par les Français la Ferrière pour faire leurs excuses de ce meurtre et savoir qu'ils protestaient n'y avoir jamais adhéré, ni consenti aucunement, se soumettant que si on voulait avoir les deux meurtriers pour en faire justice, les autres sauvages y consentiraient volontiers, si mieux les Français avaient pour agréable pour réparation et récompense des morts, quelques honnêtes présents de pelleteries, comme c'est leur coutume pour une chose qui est irréparable: ce qu'ils prièrent fort les Français d'accepter plutôt que la mort des accusés. Et qu'ils feraient mieux à l'avenir. Ils envoyèrent le même la Ferrière demander pardon et réconciliation avec les Français, ce qu'ils obtinrent d'autant plus facilement que la paix était nécessaire des deux côtés. Ensuite ils envoyèrent 40 canots de femmes et d'enfants pour avoir de quoi manger, disant qu'ils mouraient tous de faim, ce que considéré par les gens de l'habitation, ils leur distribuèrent ce qu'ils purent, car la nécessité était grande chez nous comme chez eux. On envoya sauf conduit à leurs capitaines pour descendre à Québec où ils arrivèrent chargés de présents et dé compliments avec des démonstrations de vraie amitié. Les harangues ayant été faites et les questions agitées avec amples protestations des Montagnais qu'ils ne conaissaient point les meurtriers des Français ; ils offrirent leurs présents et promirent qu'en tout cas ils satisferaient
à cette mort. Beauchesne et tous les Français étaient bien d'avis de les recevoir à cette condition, mais le Père Joseph le Caron et le P. Paul Huet s'y opposèrent absolument, disant qu'on ne devait pas ainsi vendre la vie et le sang des chrétiens pour des pelleteries, et que ce serait autoriser le meurtre et permettre aux sauvages de se venger sur nous et nous maltraiter à la moindre fantaisie qu'il leur prendrait, et que si on recevait quelque chose d'eux que ce devait être seulement en dépôt et non en satisfaction jusqu'à l'arrivée des navires, qui en ordonneraient ce que de raison. Ainsi Beauchesne ne reçut rien qu'à cette condition. De plus nos Pères insistèrent que les meurtriers devaient être représentés. A quoi de l'avis des Pères religieux fut répondu et conclu que les dits sauvages amèneraient et représenteraient les deux malfaiteurs, afin de savoir d'eux leurs complices, et qui les avaient incités à ce faire; re qu'ils firent entendre au dit la Perrière pour en faire rapport à ses compagnons.
Cette résolution ainsi prise, le dit la Perrière se retira avec ses compagnons, et leur ayant fait entendre la résolution des Français ils trouvèrent cette procédure et forme de justice fort étrange et assez difficile, d'autant qu'ils n'ont point de justice établie entre eux, sinon la vengeance ou la récompense par présents. Et ayant considéré le tout et discuté cette affaire entre eux, ils appelèrent les deux meurtriers et leur représentèrent le malheur où ils s'étaient précipités, et que ce meurtre pourrait causer une guerre perpétuelle avec les Français; leurs femmes et enfants en pourraient pâtir, quand bien même ils nous tiendraient renfermés en notre habitation, nous empêchant de chasser, cultiver et labourer les terres, que nous sommes en trop petit nombre pour tenir la rivière serrée,conmie par leurs discours
ils se persuadaient, mais qu'enfin il valait mieux vivre en paix avec les Français qu'en une guerre et une défiance perpétuelle, et à cette cause demandent aux accusés s'ils n'auraient pas le courage de se transporter avec nous en l'habitation des Français, et de comparaître devant eux, leur promettant qu'ils n'auraient point de mal, que les Français étaient doux et pardonnaient volontiers, bref qu'ils feraient tant envers eux, qu'ils leur remettraient cette faute, à la charge de ne retourner plus à telle méchanceté, lesquels deux criminels se voyant convaincus en leur conscience, s'accordent de suivre cet avis, suivant lequel, l'un d'eux se prépara, et accommoda ses habits d'ornements comme s'il eût été invité d'aller à une noce ou à quelque fête solennelle, lequel en cet équipage vint en la dite habitation, accompagné de son père et autres des principaux chefs et capitaines de leur compagnie. Quant à l'autre meurtrier, il s'excusa de ce voyage (des 3 Rivières à Québec), craignant quelque punition étant convaincu en soimême de ce méchant acte.
Etant donc entrés en la dite habitation, qui aussitôt fut cernée d'une foule de sauvages de leur compagnie, on leva le pont et chacun des Français se mit sur ses gardes, et leurs armes en main faisant bon guet et sentinelles posées aux lieux nécessaires, craignant l'effort des sauvages du dehors, parce qu'ils se doutaient qu'on voulut faire justice du coupable, qui si librement s'était exposé à notre merci, et non lui seulement, mais aussi ceux qui l'avaient accompagné au dedans, lesquels pareillement n'étaient pas trop assurés de leur personne, voyant les choses disposées de cette façon, n'espéraient pas sortir leur vie sauve. Le tout fut assez bien fait, conduit et exécuté, pour leur faire sentir la grandeur de ce mal, et appréhender pour le futur autrement il
n'y eût plus eu de sûreté en eux, que les armes en la main avec une perpétuelle défiance.
Les Pères religieux leur firent une harangue sur ce sujet criminel, leur représentant que l'amitié que les Français leur portaient depuis 10 ou 12 ans et ayant toujours vécu paisiblement avec eux, de plus que je les avais assisté en leurs guerres et exposé ma vie pour leur bien tant nous étions poussés d'amitié et bonne volonté envers eux, ayant compassion de leurs misères et persécutions que leur faisaient souffrir leurs ennemis. C'est pourquoi nous ne pouvions croire que ce meurtre se fut fait sans leur consentement, vu d'autre part qu'ils entreprenaient de favoriser ceux qui l'avaient commis.
Et parlant au père du criminel, le Père Caron lui représenta l'énormité du fait exécuté par son fils, et que pour réparation il méritait la mort, attendu que par notre loi un tel fait si pernicieux ne demeurait impuni, et quiconque s'en trouve atteint et convaincu, mérite condamnation de mort, pour réparation, mais pour ce qui regardait les autres habitants du pays, non coupables de ce crime, on ne leur voulait aucun mal, ni en tirer contre eux aucune conséquence.
Ce qu'ayant^ tous les sauvages entendus, ils dirent pour s'excuser qu'ils n'étaient point consentants de ce fait, qu'ils savaient très bien que les deux criminels méritaient la mort, mais qu'ils n'avaient su leur méchanceté qu'après la mort de ces deux pauvres misérables et ils l'avaient su trop tard pour y remédier, d'ailleurs que le présent criminel venait se rendre entre nos bras, non pour être puni mais pour recevoir grâce des Français. Néanmoins le père parlant au religieux dit en pleurant :
Tiens , voilà mon fils qui a commis le délit supposé, il ne veut rien, mais ayez égard que c'est un jeune homme et inconsidéré, qui a plutôt fait cet
acte par folie, poussé de quelque vengeance, que par prudence ,il est en toi de lui donner la vie ou la mort, tu peux en faire ce que tu voudras, d'autant que lui et moi sommes en ta puissance, et ensuite le fils prit la parole, et se présentant assuré qu'il était, dit ces paroles: L'appréhension de la mort ne m'a point tant saisi le cœur, qu'il m'empêche de venir la recevoir pour l'avoir mérité selon votre loi, me reconnaissant bien coupable de cette mort et s' adressant au commis des marchands, un nommé Beauchesne, il le pria de le faire mourir sans autre formalité.
Alors les Pères religieux prirent la parole, et leur dire que les Français n'avaient cette coutume de faire mourir si subitement les hommes et qu'il fallait délibérer avec tous ceux de l'habitation et que c'était de grande conséquence qu'il la fallait conduire adroitement et la ménager à propos, attendant une autre occasion meilleure et plus certaine pour en tirer la raison et que pour lors il n'y était pas à propos. La première raison que nous étions faibles au regard du nombre des sauvages qui étaient dehors et dedans notre habitation, qui, vindicatifs et pleins de vengeance comme ils sont, eussent pu mettre le feu partout, et nous mettre en désordre.
La deuxième raison est qu'il n'y eût plus eu de sûreté en leur conversation, et vivre en continuelle défiance.
La troisième que le commerce pourrait être altéré et le service du Roi retardé.
Il fut résolu de se contenter de la promesse du père de venir se représenter et son fils toutes les fois qu'ils en seraient requis: Ce qu'il fallait tenir pour une amende honorable et une satisfaction à justice mais que dorénavant ils feraient service aux Français, qui lui donnaient la vie, pour demeurer, lui et tous les sauvages, amis et serviteurs de§ Français.
Cette résolution faite, néanmoins en attendant les vaisseaux de retour de France, pour, suivant l'avis des capitaines et autres, en résoudre définitivement, et avec plus d'autorité, leur promettant toujours toute faveur et de leur faire sauver la vie, et cependant pour sûreté il leur fut dit, qu'ils laisseraient quelques-uns de leurs enfanta en otage, ce qu'ils accordèrent fort volontiers, et en laissèrent deux, l'un nommé Nigamon et assez bon enfant, et l'autre Tebachi, assez mauvais garçon, bien qu'il fût fils d'un bon père et il s'enfuit après avoir été quelque temps à l'habitation, de quoi on ne se mit guère en peine, car il n'y avait aucune espérance de faire un bon chrétien avec si mauvais garçon.
Le premier resta entre les mains des bons religieux qui l'instruisirent à la foi et aux lettres, et à l'arrivée des vaisseaux il eût été bien aise d'aller en France pour y vivre parmi les chrétiens, mais ni lui ni eux ne purent l'obtenir des marchands.
Les vaisseaux arrivés à bon port nous eûmes l'avis le sieur du Pont-gravé et quelques autres et moi, comme cette affaire s'était passée et alors tous ensemble avisâmes qu'il était à propos de faire ressentir aux sauvages l'énormité de ce meurtre, et néanmoins n'en venir à exécution qu'après bonnes considérations et raisons.
Et aussitôt que nos vaisseaux furent entrés au port de Tadoussac, même dès le lendemain au matin du 25 juin, le sieur du Pont et moi nous remontâmes en une petite barque et d'autre part le sieur de la Mothe avec le Père Jean d'Olbeau et l'un des commis appelé Loquin, s'embarquèrent en une petite chaloupe et ainsi partîmes ensemble du dit Tadoussac, demeurant au vaisseau un religieux appelé le Père Modeste avec le pilote et le maître d'équipage. Nous arrivâmes à Québec le 27 juin oti nous trou-
vâmes les Pères Joseph, Paul et Pacifique avec le sieur Hébert et sa famille et autres hommes de l'habitation, se portant tous bien, et joyeux de notre retour et en bonne santé, eux et nous, grâces à Dieu.
Le même jour le sieur du Pont partit pour les 3 Rivières et porta avec lui quelques marchandises pour aller trouver le sieur Deschènes et mena avec lui le dit Loquin et moi je demeurai en notre habitation où je m'ocupai de nos affaires. Je visitai les labourages du sieur Hébert. Je trouvai les terres ensemencées, et de beaux blés; les jardins remplis de toutes sortes de légumes ce dont il faut donner louange à Dieu et au sieur Hébert et sa famille.
Je séjournai quelque temps à Québec puis je partis pour aller aux 3 Rivières, où se faisait la traite, afin de voir les sauvages, communiquer avec eux, et découvrir ce qui se passait touchant l'assassin cidessus déclaré, et ce qu'on y pourrait faire pour pacifier et adoucir le tout.
Nous arrivâmes à 3 Rivières sur les 3 heures du soir le 7 de juillet, et tous les sauvages de ma connaissance, vinrent au-devant de moi, forts contents et joyeux de me revoir.
Et cependant nous avisâmes ensemble pour résoudre ce que nous aurions à faire sur le sujet du meurtre de ces deux pauvres défunts, afin d'en faire justice, et par ce moyen les ranger au devoir.
Les sauvages étant en leur conseil, je leur dis qu'il fallait résoudre ce qu'il fallait faire sur la mort et assassinat de ces deux pauvres hommes et qu'il en fallait tirer raison, alors, sortant de leur conseil comme en colère et fâchés sur ce sujet, ils s'offrirent de tuer les criminels, et y aller dès lors en faire l'exécution si on voulait le permettre, reconnaissant bien l'énormité de cette affaire, à quoi nous ne voulions consentir.
Je représentai au sieur du Pont qu'il était à propos de vider la question de nos deux défunts, parce que les sauvages pourraient accuser les Français de manquer de cœur, et ils jugeront que nous avons peur et crainte d'eux, et les laissant passer à si bon marché, ils se rendront plus insolents, audacieux et insupportables, d'ailleurs que les autres nations sauvages qui auront connaissance de ce fait, demeuré sans être vengé, se pourraient vanter que de tuer un homme ce n'est pas grand chose, puisque les Français n'en font point de cas.
Mais d'autre part, si on se presse de faire justice, il n'y aura plus de sûreté pour ceux qui se disposeront de faire des découvertes parmi eux. C'est pourquoi le tout considéré nous nous résolûmes de couler cette affaire à l'amiable.
Or il y avait avec eux un nommé Etienne Brûlé, l'un de nos truchements qui était avec eux depuis 8 ans et à qui j'avais donné charge d'aller vers les Entouhonorons. Je l'appelle et me dit qu'après avoir beaucoup souffert et avoir été perdu dans les grands bois, il n'avait pu revenir plus tôt et qu'étant tombé entre les mains des sauvages ennemis il fut amené devant un grand chef qui lui demanda d'où il venait, quelle occasion l'avait poussé et amené en ce dit lieu, et comment il s'était égaré, et s'il n'était pas de la nation des Adoresetoiii (c'est ainsi que s'appelaient les Français — gens de fer) qui leur faisaient la guerre, ne voulant croire sa réponse, ils se jetèrent sur lui et lui arrachèrent les ongles avec les dents, le brûlèrent avec des tisons ardents, et lui arrachèrent la barbe. Un des sauvages avisa un Agnus Dei qu'il avait pendu au cou, le demanda, le voulut prendre et l'arracher, mais le dit Brûlé lui dit : Si tu le prends et me fait mourir, incontinent après tu mourras subitement, et tous ceux de ta
maison. Ils voulaient tous ensemble lui arracher et le faire mourir, mais auparavant lui faire soujŒrir plusieurs douleurs et tourments. Mais Dieu ne voulut le permettre, et par sa providence fit que le ciel qui était beau et serein se changea subitement en obscurité, en tonnerre et éclairs si violents et continus que c'était chose épouvantable, et donnèrent ces orages une telle épouvante aux sauvages, qu'ils oublièrent leur méchanceté à l'égard de Brûlé qui leur adressa de douces paroles leur remontiant combien notre Dieu était courroucé contre eux pour l'avoir ainsi maltraité.
Lors le capitaine s'approcha de Brûlé, le délia, et le mena en sa maison, oii il le soigna et guérit de ses plaies. Après quelque temps ils lui donnèrent bonne escorte pour le ramener vers notre habitation.
Voilà tout le discours et récit de son voyage, depuis qu'il partit d'avec moi pour aller aux dites découvertes, ce qui me donna du contentement, sur l'espérance de mieux parvenir par ce moyen à la continuation et avancement de mon œuvre.
Et le dit Brûlé prit congé de moi pour s'en retourner avec les peuples sauvages, dont il avait connaissance, le priant de continuer ses découvertes jusqu'à l'année prochaine que je retournerais avec bon nomore d'hommes, tant pour le reconnaître de ses labeurs, que pour assister les sauvages, ses amis, comme par le passé.
La traite faite et les sauvages partis, nous nous retirâmes et partîmes des 3 Rivières le 14 juillet et le lendemain arrivâmes à Québec, où les barques furent déchargées des marchandises qu'elles contenaient.
Cela fait, le sieur du Pont s'en retourna à Tadoussac, avec les barques, afin de les faire charger et porter en l'habitation, les vivres et choses nécessaires à ceux qui y devaient hiverner.
Lors de mon départ de l'habitation, je pris congé des Pères religieux, du sieur de la Mothe et de tous ceux qui demeuraient, leur donnant l'espérance de retourner, Dieu aidant, avec bon nombre de familles pour peupler ce pays. Je m'embarquai le 26 juillet et les Pères Pol et Pacifique qui y avaient hiverné 3 ans et le Père Huet un an et demi afin de faire rapport de ce qu'ils avaient vus au dit pays et ce qui s'y pouvait faire.
Nous partîmes ce dit jour pour Tadoussac faire notre embarquement pour retourner en France et nous partîmes le 30 de juillet 1618 et arrivâmes à Honfleur le 28e jour d'août, avec vent favorable, et contentement d'un chacun.