‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 1 sur 50 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La mission du marquis de Noinlel aux pays d'Orient, de IGTtl à 1679, fut une splcndidc aventure (jui frappa vivement Timagination des contemporains; de toutes nos ambassades en Turquie, c'est l'une des plus importantes et à coup sûr la plus pittoresque. Nointel parut à Constantinoplc lors de la seule crise vraiment grave qu'aient eu à subir depuis François ["jusqu'à la Révolution nos relations avec la Porte. Vers le milieu du XVII' siècle, le Roi et le sultan, ces amis de vieille date, vivaient brouillés : entre leurs g-ouvernements, il y avait parité de torts et surtout lutte de deux orgueils également intraitables, formalistes, somptueux ; c'était le grand conilit des turbans et des perruques. Aidé par les circonstances plus que par son génie, Nointel refit le pacte commercial, ce qui permit à Colbert et à ses successeurs de rendre à notre trafic oriental sa prospérité d'abord, sa prééminence ensuite, et ce spectacle d'hommes d'État réussissant par de persévérants cil'orts à renouveler Icxpansion économique de la France, à reconquérir un immense marché, n'est pas sans mériter actuellement notre attention. De plus, les négociations de Nointel et les résultats qu'il obtint éclairent d'un jour assez vif lorigine de notre protectorat religieux en Orient, sa base légale. Enfin, l'ambassadeur fut mêlé aux curieuses tentatives de Colbert pour déplacer la route des Indes, pour la faire repasser par la mer Rouge, Suez, l'Kgyptc, et pour commencer en ces parages lœuvre initiatrice de la France.

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Là acstpas pourtant l'inlûrùt principal delà mission. Ambassadeur magnifique, Ihéàtral, dissipateur, Nointel fut encore plus un l)el esprit, un artiste, un cliercheur d'antiquités, un voyageur par vocation, possédé d'un insatiable di'sir de voir et de connaître. La curiosité, une curiosité universelle, obsédante, elirénée, voilà le trait dominant de son caractère, sa passion maftresse. Il lui sacrifia tout, son repos, sa fortune, jusqu'à la faveur du Roi, ce premier bien dun gentilhomme de son temps. Sur neuf années d'ambassade, il en passa près de cinq à voyager, par devoir ou par plaisir : il fit si.x fois \v. trajet entre Constantinople et Andrinople, délaissa ensuite son poste diplomatique pour courir l'Archipel, la Syrie, la Palestine, revint par Athènes, où il fut le dernier Européen admis à bien \oir le Parthénon, avant que ce ehef-d iruvre de l'antiquité se fût à moitié écroulé sous une l)ombe \énitienne. Dans ses rapports, les alfaires ne tiennent pas plus de place que la narration de ses voyages et que le tableau de ses séjours. Par une exception rare, c'est un ambassadeur qui raconte ce qu'il voit, tout ce qu'il voit, sans rien omettre. Les spectacles sans cesse renouvelés auxquels il assiste, les traits de mœurs et de caractère, jusipi'aux moindres (b'Iails de costume, sont par lui scrupuleusement notés, et son énorme correspondance est utile entre toutes à qui veut se donner la vision de l'Orient au XVIP siècle.

A lire ses récits, un monde entier s'évoque, éblouissant de lumière, bariolé, tumultueux, sanguinaire, désordonné, baroque, un inonde de rêve, ([ui laisse tour à tour une impression d'enciiantement et de cauchemar. AccMé de bassesses et de cruautés sans nom, la féerie de l'ancien Islam se déploie, avec la profusion et l'originalité de ses ornements, son éclat cru, ses pompes inouïes, et il semble au premier abord que l'on soit en présence d'une humanité fabuleuse ou tlisparue, dont rien n'a survécu. Cependant, sous cette luxuriance de tons et de formes, aujourd'hui

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atténuée, il est facile de retrouver des lignes d'ensemble qui n'ont pas changé, des traits qui expliquent la Turquie moderne et les clirétienlés levantines : un fond d'état social permanent, indestructible, et l'inniiobile Orient.

Par sa fai;on de voir cl de sentir, pur sa manière d écrire, Nointel se rattache aux genres divers qui avaient fleuri ou sévi dans la première moitié de son siècle. Les grands maîtres, les aufeui's classiques, qui de son temps épuraient le goût et disciplinaient les lettres, paraissent n'avoir exercé sur lui aucune inllueiice: il s'inspire de leurs devanciers ou de leurs rivaux attardés, les romanesques et les exagérés. Même il tient par certains côtés à ces fantaisistes qui furent sous Louis XIII des libertins de lettres (1). Il y a naLurellement en lui quelque chose d'exubi'rant et de touffu, une sève bouillonnante et trouble, une ardeur à décrire, le sens du pittoresque avec un certain penchant au burlesque, par-dessus tout le goût et la passion de la couleur locale, si rares à son époque. Les grands tableaux ijuil trace de verve sont surchargés de teintes violentes, mal composes, mais débordants de vie, fourmillants de détails pris surle vif et d'épisodes typiques; sa franchise et sa crudité d'expression ne reculent de\ant aucune particularité, fùt-elle basse et répugnante, pourvu qu'elle serve à faire revivre un persoimage ou une scène.

Par un contraste bizarre, cet observateur réaliste est doublé d un emphatique et d un jirécieux. \ Paris, il fréquentait les salons, les groupes, les coteries où se conservait le culte de la subtiHté italienne et de l'enflure espagnole, de l'exotisme littéraire, dont Despréaux et Molière n'avaient pas encore fait pleinement justice. La société précieuse, après avoir eu le grand mérite de civiliser et de polir la langue, s'abandonnait alors au

(t) Sur les Théophile de Viaii, les Saint-Amant, les Gvraiio et autres, voyez notamment le charmant et curieux volume de Th. Gautier : les Grotesques.

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maniérisme à outrance et allait liiiir dans le ridicule: Noinlel lui emprunte ses travers d'esprit les moins excusables.

Dès qu'il veut bien écrire et soigne ses rapports, un mauvais goût exorbitant, grandiose, s'épanouit sous sa plume, avec des contournemenls dépensée et des boursouflures de style iucrovables II joint à cela un étalage d'érudition, des citations à tout propos, des rt'niiniscences classitjucs qui se mêlent aux plus stupéfiantes inventions : un pédanlisme truculent. Ses métaphores, ses hardiesses, eussent ravi d'aise les victimes de Boileau. Il fait parler les abstractions, prête le sentiment et la parole aux animaux, aux forces de la nature, aux objets inanimés; certaines phrases de ses lettres au Roi, au secrétaire d'État, rappellent les vers célèbres de Tliéopliilc :

Ah! voici ee poignard, qui du sang de son maître S'est souillé l;icheiiient; il en rougit, le Irailro!

ou le vers non moins fameux de Saint-Amant :

Les poissons ébahis les regardent passer (1),

et rien n'est singulier comme cette invasion du gongorisme et de la préciosité dans le style diplouiati(jue.

Notre homme ne se bornait pas à décrire et à déclamer. (Juoi <ju'il put ramasser en fait de débris anciens et de raretés (pielconques, il le collectionnait avidement. Nul n"a poussé plus loin le goût, la manie, la fureur du bibelot. Il l'aimait etle pourchassait sous ses formes infiniment variées, depuis les plus exquises jusqu'aux plus grossières. Epris de tout ce qui était beau, amusant ou simplement étrange, il adorait les statues, les marbres, les tableaux, les armes de prix, les pierres gravées, les médailles, les vieux livres, les fines enluminures, et aussi les

(1) Osons rapprocher de i-es chers-dVpuvrc de mauvais goût le veis si étrangement vanté de Uacine, dans le récit de 'l'héramènc :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

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