I.NTIiODICTION XI
vieilleries informes, les foiuls ilo iMiiiliquo ilc brocanteur, les herbiers poudreux et les animaux empaillés — les antiquités et les antiquailles. Sa friandise d'objets curieux était souvent puérile, naïve, dépourvue de discernement; mais il n'en avait pas moins, en matière d'art, le don de découverte et le llair des belles choses; plusieurs des morceaux ([u'il rapporta sont d'exi'e]ili()nnelle valeur : restés h la France, ils nous constituèrent en ce genre un premier trésor.
Ses explorations, ses captures, répondaient d'ailleurs à un goût croissant du siècle. Dès lors, la magie de l'Urienl attirait fortement les esprits. L'empire de Mahomet restait pour nous un monde ennemi, encore redoutable, un peu diabolique, plein de sortilèges, mais entouré du prcsiiuc de l'inconnu et de l'inaccessible; on le maudissait, lors même qu'on recherchait ses bonnes grâces; mais on s'étonnait devant la magnificence de son décor, devant ses mœurs, qui nous restaient profondément incompréhensibles. Puis, sous hi conquête musulmane, les vestiges grecs et romains se laissaient entrevoir : on savait ([u'elles étaient là, ces reliques (|uc le culte persistant des anciens et les progrès de l'érudition nous rendaient plus chères ; on aspirait à les mieux connaître, à s'en rapjirocher, et autant que possible à en ravir une partie. Si lOrient apparaissait comme le pays des potentats fantasques et des pauvres captifs dolents, des esclaves à délivrer, des tyrans à pourfendre, des corsaires, des eidèvements, des brillantes estocades, des aventures de terre et de mer, il était aussi celui des belles ruines et des modèles à étudier; à ce double titre, il passionnait l'imagination à la fois romanesque et classique de l'époque.
Ainsi, la cour et le public prenaient plaisir, pendant toute imc saison, aux excentricités d'un Turc dépaysé parmi nous ; le théâtre, fidèle poursuivant de l'actualité, se les appropriait et en faisait son bien; mais le départ de nos ambassadeurs donnait
XII IMKODUCTION
essor à île plus hautes curiosités: c'était notre grand moyen de communication artistique et scientifique avec le Levant. Romanciers et poètes se renseignaient par eux sur les drames intimes du Sérail et y cherchaient îles sujets d'une affriolante nouveauté. De graves penseurs les interrogeaient sur les églises orientales, sur l'état et les croyances de cette chrétienté captive. Colhert, âpre collectionneur, leur donnait commission d'acheter pour son compte des médailles, des camées, des manuscrits, et les incitait à « orner notre France des dépouilles de l'Orient » (1). Sur leurs pas. lettrés, érudits, peintres s'aventuraient: sous leur protection, ils accédaient aux ruines, dessinaient les monuments, recueillaient des récits et des traditions, puisaient à pleines mains dans le trésor des légendes arabes ou persanes, et les travaux, les succès de ces investigateurs propageaient chez nous le goût de rorientalismc sous toutes ses formes.
A cette époque, chaque ambassade en Orient, chaque mission qui en vient, laisse sa trace profolide ou légère, grave ou plaisante, dans notre histoire littéraire ou dans celle des conquêtes artistiques de la France. Ce fut, dit-on, en écoutant les récits d'un prédécesseur de Nointel, M. de Cézy, que Racine conçut l'idée première de son Bajazet. La venue parmi nous de lénigmatiquc Suleiman-aga, qui donna lieu à lenvoi de Nointel, introduisit une cérémonie turque dans ronnrc de 3Iolière. Enfin, l'amliassade de Nointel lui-même, grande expédition politique doublée d'un roman d'aventures, nous valut, avec le renouvellement des Capitulations, les dessins du Parthénon, les marbres qui ont commencé notre collection d'antiques, le plus rare des manuscrits orientaux dont s'enorgueillit notre Bibliothèque nationale, et les Mille et une Nuits.
{[) Lellre du 10 novembre lOTi. Arcliives des Affaires étranséres.
LODYSSEE D'UN AMBASSADEUR