‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 18 sur 50 · LK VOYAGE DKS KC II K I.LK S · texte numérisé non relu

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visite à aucun de ces villages illustres, dont le nom s'est inscrit en lettres d'or dans l'histoire ou dans la fable.

Partout, il faisait prendre des vues et dessiner des croquis. Malheureusement, un de ses deux peinlrirs, lîoiiihaud-Faidherbe, attaqué do maladie, était mort à Naxos; mais l'autre lui restait et faisait double besogne. Une troupe d'ouvriers suivait l'ambassadeur pour enlever les marbres qu'il désignerait; lui-même jetait sur le papier quantité de notes, destinées à se transformer en de savants mémoires.

Le vent du nord, la piquante tramontane, le retini deux jouis à Délos; il ne s'en plaignit point, bien que l'ile fût dépourvue d'habitants : « ce désert » était peuplé d'antiquités. Il visita la grande et la petite Délos. les îles jumelles; dans la grande, dédiée tout entière au culte d'Apollon, il retrouva les restes du temple, la statue colossale du dieu, mutilée et décapitée, mais parfaitement reconnaissaWe; près d'elle, certains di'tails d'ornementation alors subsistants, aujourd'hui détruits, et la description qu'en donne Cornelio Magni, avec un soin minutieux, peut fournir quelques renseignements à l'archéologie moderne (1).

A Paros, ^^ointel joint à son butin une cargaison de marbres. Les habitants lui signalent dans un îlot voisin, celui d'Antiparos, une autre statue colossale : il s'y rend aussitôt. Le colosse, situé à l'entrée d'une grotte qui s'ouvre au llaiic d'iuie montagne, n'est qu'un iiloc de stalactites, dans Iccpicl rimaginalion populaire a cru reconnaître une figure humaine. .Mais ce mécompte met Nointel sur le chemin d'une découverte. Il cheicliail une œuvre d'art : il va trouver une merveille de la nature.

Dans le sol de la grotte, une sorte de puits s'ouvre, une bouche obscure, l'entrée d'un couloir qui plonge presque pcriicniiiciiiairement dans le massif montagneux. De mémoire d'homme, personne n'a osé pénétrer dans ce conduit, (jui mène, dit-on. à des lacs souterrains. Emporté par son intrépirle curiosilt'-. Magni s'y risque, un seul homme s'étant présenli'' pour raccompagner.

(1) Voyez l'cxlrail ([iie nous reproduisons à ra|)pcndice. sous le cliitfre IV.

lâS LES VOYAGES DU MARQUIS DE XOLNTEL

un corsaire, habitue à faire métier de désespéré; ainsi aidé, l'Italien s'enfonce, disparaît pendant plusieurs heures et remonte enfin à la surface, ébloui, stupéfait de ce qu'il a vu. La montagne tout entière est creuse, évidée à l'intérieur, et renferme une succession de cavernes, tapissées d'étonnantes stalactites.

A son tour. Nointel veutjouir du coup dœil. A l'aide d'échelles et de cordes, il descend périlleusement. suivi de quelques porteurs de torches; il se retient avec peine aux parois suintantes, franchit des éboulis, côtoie des abîmes, voit enfin l'excavation s'élargir, s'éclairer de vagues lueurs qui filtrent à travers les fentes de la montagne, et arrive à des carrefours souterrains où son regard embrasse un incomparable spectacle. De tous côtés, de hautes nefs s'ouvrent, s'entrc-croisent, prolongent leurs travées, et sur leurs parois s'i'panouit une profusion d'efflorescences cristallines. Les stalagmites jaillissent du sol, les stalactites se suspendent aux voûtes et aux ner\ures en draperies translucides, descendent en longues aiguilles pressées, mettent au fond d'obscurs enfoncements des reliefs d'une blancheur laiteuse, dessinent des formes de lustres et de girandoles, figurent des piliers, des cannelures, des chaires à baldaquins, des arceau.x festonnés, mille caprices et mille délicatesses d'architecture (i.).

Nointel restait suffoqué d'admiration. Quand il se fut un peu remis, il continua son exploration, et. à mesure quil avançait, des choses plus surprenantes encore le tenaient tour à tour en extase; c'étaient de longues colonnades, des orgues, avec leurs tuyaux admirablement formés, éclatant d'une « argentine blan-

(1) L'oxploralion de la grotte a été narrée par .Magni, dans son ouvrage, et par .M de Nointel lui-même, dans un récit extrêmement détaillé, très orné, descriptif à outrance, que M. O.mo.nt a pul)lié dans le Bulletin de géoliraphie hixturiqite et descriptive, 1892-94, d'après le manuscrit de la liibliothéquc nationale. Plus tard, le vovageur Tournefort a raconté de seconde main la même expédition. Nous avons aussi l'ait des emprunts à une lettre de .M lilondelde Jnuvanrourt, chancelier de raml)assade de Constantinople sous M de Fcrriol Passant en IGliit à -Vnliparos, cet agent v avait trouvé le souvenirde .Nointel encore très vivant. Sa lettre, conservée aux archives de noire aml)assade à Constantinople. nous a été gracieusement communiquée par M tioppe.

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clieur (1) » ; c'étaient des abîmes au fond desquels se discernait un chaos de pointes aiguës, des lacs gelés, étalant leur nappe glissante; des stalactites pareilles à des branchages et à des arbres, représentant des forêts pétrifiées, et les nuances les plus diverses. « du vert de mousse, du blanc, du noir, de l'obscur, du clair, du bleuâtre », une variété d'aspects incroyable, toutes les formes de la création, « un abrégé du monde (2) ».

L'ambassadeur ne peut plus se détacher de ces lieux d'enchantement : il s'y établit, il y prend domicile. Le reste de son escorte est appelé, sa maison, ses gens, son office, sa cuisine. Toujours pompeux, il soupe au son des violons: il écoule les doléances des habitants de l'île et des environs, rend la justice, puis, jugeant que la nuit est venue, se retire dans des appartements ou cabinets qui semblent s'être creusés pour le recevoir dans l'épaisseur des cristallisations. Autour de lui, chacun s'installe, s'accommode de son mieux, et, dans ce lieu souterrain, tout le monde perd peu à peu la notion de l'heure. A un moment, une clarté assez vive s'insinue par les fissures des voûtes et s'épand dans les cavités. Sont-ce les rayons de la lune? C'est le soleil, déjà revenu sur l'iiorizon terrestre; mais cet astre, « se vengeant d'avoir été pris pour un autre (3) », retire presque aussitcM sa lumière, et les grottes retombent h une demi-obscurité, percée çà et là par l'ondoyante rougeur des tordies.

Cependant une idée est venue à Nointel, idée bien digne de son goût pour les scènes à effet. On était à la veille de Noël : quel lieu plus propre à célél)rcr les offices? Ce cadre fantasticjue leur prêterait un éclat sans pareil. Aussitôt, missionnaires, mariniers, corsaires, gens du pays, d'apporter tout ce qu'il faut pour orner et illuminer la grotte. Un bloc de stalactites servira d'autel : on y place des tapis, les images saintes et les vases. Des hommes grimpent le long des nmrailles; s'aidant de toutes les anfracluosités. ils plantent de tous côtés des torches, des cierges allumés,

{\) Iteintion publiée par M (tiiiunl (i) Ihid.

(3) Ihid.

et, frappées par ces feux, les pointes des stalactites s'endiamantent, les congélations s'éclairent, se renvoient et multiplient les reflets par d'infinies transparences : toute cette végétation devient lumineuse. Au-dessus de l'autel, dans une stalactite creuse qui fait penser à une urne d'albâtre, quelqu'un va enfermer une flamme et pique l'étoile du berger. La messe de minuit commence, devant une foule de spectateurs : au Gloria in fixcelsis, des décharges de pierriers et de boîtes retentissent, éveillant des échos profonds, d'interminables résonances, tandis que cinq cents flambeaux de cire, une infinité de torches et de lampes inondent de clarté la cathédrale improvisée et font ressortir les richesses d'une décoration ciselée par la nature.

Nointel passa trois jours entiers dans la « grotte des merveilles ». Quand il se fut avancé aussi loin que possible, quand il eut tout examiné et rassasié ses yeux, il fit placer à divers endroits des inscriptions, oii il signalait à la postérité sa hardiesse et sa découverte (1) : il reprit ensuite la mer. L'hiver était venu, et, bien que l'on eût échangé à Naxos la galiote contre une tartane provençale, tenant mieux la mer et finement gréée, le voyage ne se poursuivait plus qu'avec une extrême lenteur. Presque chaque soir il fallait relâcher, et souvent on n'atteignait le port d'abri qu'au milieu des dangers (2).

On quitta les Gyclades; on se rapprocha des Sporades, qui bordent le littoral d'Asie. Plus nombreuses encore étaient les formes étranges, déchiquetées, qui parsemaient la mer, et il y

(1) Voici, d'après Blondel de .louvaneourt, l'inscription mise à l'entrée de la grotte :

Cédant tenehrœ liiynini Ficla nu-mina vcro l)eo H(ic (intrimi Nuctiirud crriitum Juvi NuM'eiiti Cliri>it() dedictwit Cnr. FritnC- OUer df Sinntel.

(2) Parfois le péril était si i,'iMiid i|u'au dire d'Antoine dos Barres « cli.iciiii préparait ses petites affaires juiur l'autre monde. Un valet de chambre do M de Nointel lui rendit dix pistoles(ni'il avoua luiavoir volées en idusieurs fois. • Elat présent <((« l'A)xhipcl, p. I."i!l.

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