‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 17 sur 50 · LES ILES · texte numérisé non relu

LES ILES

En attendant, nos Français ont quitté Chio dans les premiers jours de décembre; les voici en plein groupe des Cyclades. Ils entraient là dans le royaume des corsaires : partout des côtes sinueuses, brisées ; des replis inattendus, propices aux embuscades; des canaux tortueux, des rades à double issue, favorisant les surprises et les fuites. Conquises depuis un peu plus d'un siècle, les Cyclades étaient à peine turques : la domination ottomane y demeurait précaire, représentée par quelques agas et cadis qui se tenaient prudemment dans les lieux forts, ou plutôt intermittente : chaque année, le capitan-pacha passait avec sa lourde ilotte : il venait accompagné d'ofhciers, de scribes et de bourreaux, environné de supplices, mettait les rayas sous le bâton, extorquait le tribut, le kharatch, puis s'éloignait, et aussitôt les corsaires ciirétiens d'accourir en maîtres.

Leurs voiles peuplaient l'iiorizon ; autour des îles rôdaient et furetaient, à côté de la croix de Malte et des tlanunes rouges ou vertes des Barbaresques, des pavilloiis de toute couleur, des navires sous bannière de Sardaigne, de Naples, deLivournc, d'Ancône, de 3Iessine; à bord, de hardis capitaines, sans peur et sans scrupules ; sous leurs ordres, une foule de gens sans aveu, recrutés dans toutes les parties de l'Orient, gaillards à la peau tannée par le vent de mer et à la moustache féroce, des Lemntis, comme on les appelait, et aussi des aventuriers provençaux, catalans, majorquins, corses, siciliens, maltais, un peu de cette écume humaine qui traîne sur tous les rivages de la Méditerranée.

Celte nuée d'hommes de proie se mettait à l'œuvre. Les Africains faisaient leur récolte d'esclaves chrétiens : les corsaires d'Europe donnaient la chasse aux Turcs et n'épargnaient pas leurs propres coreligioimaires. En vain, les villages s'étaient réfugiés au sommet des montagnes, pelotonnés dans le creux des vallées; ils n'échappaient pas aux incursions périodiques. « Messieurs du cours » devenaient seigneurs des îles et punissaient comme crime de rébellion toute résistance à leurs ordres. Ils prélevaient partout un tribut de vivres, de fruits, de femmes. En certaines îles, conmie Milo et l'.Vi'gentière, la population féminine était mise chaque année en réquisition par les chevaliers de Malte. D'autres îles servaient aux corsaires de lieu d'hivernage. Ils s'établissaient à terre, s'installaient pour de longs mois, se partageaient les prises et faisaient bombance. Au reste, dans ces mers dOrient, mal gardées et ^ouvertes à tout ^■enant, chacun vivait aux dépens d'autrui. Les insulaires pillaient les navires naufragés. La côte méridionale de la Grèce fourmillait de pirates. Il n'était pas jusqu'aux moines de l'Atlios, retranchés dans leurs couvents, qui ne prissent et vendissent comme esclaves les marins que la tempête jetait au pied de leur promontoire (1).

Dans ce pavs d'alarmes, de violences, de rapines, le commerce et la population n'avaient de recours qu'en l'autorité du Roi : c'était la médiatrice universelle. Nos consuls, nombreu.x dans les îles, protégeaient contre les Turcs les missions latines, intercédaient en faveur des groupes catholiques qui se serraient autour d'elles. D'autre |)art, sans interdire tout à fait les exploits des corsaires, la France modérait leurs déprédations : de par le Roi, il leur était fait défense de troubler le commerce, de visiter les navires européens, de toucher aux biens des religieux, de trop molester les habitants. La course, chose licite en soi et permise, avait ses lois, qu'on ne devait point transgresser. En 1G74, Louis XIV délivrerait aux Latins de l'Archipel des lettres

(1) Archives des affaires étrangères. Constantinoplc, t. X.

de protection en bonne forme , qu'ils pourraient opposer aux corsaires comme une sauvegarde souvent violée, parfois efficace; en somme, sur ces pays à situation étrange, mal définie, disputés entre l'Islam et la chrétienté, la France exerçait un vague protectorat. Aussi , lorsqu'un de ses ambassadeurs traversait l'Archipel, son passage semblait une bénédiction. On venait de tous côtés lui demander des réparations d'injustices, soumettre à son jugement des contestations privées, des différends entre cultes rivaux. Turcs et chrétiens, alternativement maltraités, se réclamaient de lui contre leurs tyrans respectifs : à ces opprimés divers, le pavillon blanc qui flottait à l'arrière de son bâtiment apparaissait comme un signe de salut.

Nointel en fit l'expérience. A la première île qu'il rencontra au sortir de Chio. celle de Micone, encore toute vénitienne d'aspect, une voile parut à l'entrée du port, piquant droit sur la galiote; on reconnut un corsaire, sous pavillon de Livourne. Les Turcs de la galiote se mirent aussitôt à trembler de tous leurs membres ; ils avaient déjà ôté et caché leur turban, renié leur nationalité, lorsqu'on vit la frégate du corsaire changer « son dessein de pirater en l'honneur qu'elle a rendu à la bannière de Sa Majesté et à la personne de son ambassadeur ».

Rassurés, les Turcs descendirent à terre. Ils n'avaient pas remarqué quelques hommes placés en sentinelles sur un escarpement voisin, à raffûl d'une proie : ces guetteurs avaient été apostés par un autre corsaire, un Français exerçant sous jiavillon sarde. Ses gens tombèrent sur les Turcs et voulurent les prendre : une bagarre s'ensuivit, jusqu'à ce que le corsaire, instruit de ce ([u'il allait faire, vint trouver humblementrambassadeur et s'excuser de la liberté grande. Un peu plus loin, ayant appris que des corsaires avaient condamné à mort, dans un simulacre de jugement, et décapité un pauvre chrétien de Candie, pour le punir « d'avoir fait mine de se défendre », Nointel les admonesta sévèrement et leur fit promettre plus de modération dans l'avenir.

Les éléments se montraient moins dociles. Par le travers de

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Délos, une bourrasque assaillit la galiote. Les gens de l'équipage et surtout les Grecs, solennisximacanaglia. au dire deMagni, se croient perdus : tout ce monde s'effare, s'affole, n'obéit plus aux commandements et augmente le péril par d'incohérentes manœuvres. Xointel, qui avait le courage théâtral, se campe alors à la poupe, etlà d'une voix sonore, d'un beau geste, réprime le désordre : « Quiconque fera le mutin, dil-il, serajetéàlamer. » Il ordonne ensuite de carguer les voiles, de lever les avirons, de s'abandonner aux flots, d'attendre avec confiance la fin de l'épreuve. En effet, une accalmie survint après quelques heures, et le lendemain l'île voisine de Naxos offrit un refuge.

Dans le groupe de seigneuries vénitiennes qu'étaient naguère les Cyclades. Naxos. centre de l'Archipel, tenait le premier rang. Ancien fief des Sanudo, elle renfermait encore une population presque exclusivement latine. A l'arrivée de Nointel, les descendants des Sanudo. rarchevéque, les religieux. lepeu|)le, descendirent en procession à la 3Iarine, avec la croi.x et la bannière, pour saluer // signor ambasciator, qui put vérifier ce dire d'un de ses prédécesseurs : « La fleur de lys et le nom du Roi sont dans le même honneur à iNaxie que dans la propre France (1). » Il monta jusqu'au sommet de l'île, gravit le pic aigu qui la domine et semble régner sur l'Archipel; là, il vit s'arrondir à ses pieds le groupe des Cvclades; il put compter soixante îles ou îlots, blocs de pierre variant à l'infini de dimensions el de formes, plongeant dans l'onde bleue.

Comme il se reposait au château, entre deux excursions, une troupe de corsaires, le croyant absent, eut l'audace de dt'barqucr dans l'île. Et soudain, devant la vieille forteresse vénitienne, imc bande de Levant is paraît; avec des cris furieux et des mines atroces, ils demandent qu'on leur livre Vaga, le cadi, pour les emmener en esclavage; sans quoi, ils mettront le feu partout. .Mais Nointel se montre sur une terrasse et harangue ces forcenés : qui les rend si hardis de menacer un lieu que l'ambassa-

(1) Paroles de M. de Céz.y, citées par F.\(j.mez, le Père Joseph et Riclielieit, t. I. p :i-2i).

(leur (lu Roi honore et couvre de sa présence? Devant cette apparition, l'orage humain s'apaise, les assaillants renoncent à leur projet et s'en retournent au rivage.

Nointel ne traitait pas toujours les corsaires avec tant de rigueur, lorsqu'ils montraient plus de retenue. Entre chrétiens, était-il interdit de fraterniser, de s'aider un peu? Il employa (juek|uefois leurs galiotes à convoyer son hàtiment, à le renior- (juer mt-nie d'une île à l'autre. Plusieurs d'entre eux se mirent à sa suite, et comme, d'autre part, les religieux latins lui faisaient cortège, il finit par traîner avec lui un monde étrange, des Levantis à pliysionomie de brigands et de pieux missionnaires, des coureurs de mer et des Pères Jésuites, des Capucins et des Turcs, tous vivant en passable intelligence, avec la familiarité méridionale.

Il parcourut en cette compagnie la plupart des Cvclades^ sans se presser et prenant son temps. Pour accomplir le grand dessein sur l'Egypte, il eût l'-té à propos d*aller tout de suite à ce terme extrême du voyage et d'agir par surprise : une absence prolongée pouvait é\ eiller les défiances de la Porte et motiver un rappel. Mais Nointel, nous le savons, était surtout un observateur passionné des hommes et des choses, et dans les îles, mille objets captivaient son attention et le retenaient au passage.

Le pittorescjue des sites ne le touchait pas autrement. L'àpre beauté des îles, leur nudité sculpturale, leurs lianes à peine tachetés de maigres broussailles, les jeux de la lumière sur leurs formes hardies, les aubes vermeilles et la pourpre des couchants ne paraissent point ra\oir émerveillé: en honmie de son temps, il aimait surtout la nature fastueuse, opulente, les ombrages massifs, savamment taillés, et les décors de verdure. Ce (jui l'attire dans les îles, c'est la prestigieuse couronne de souv(inirs et de légendes qui plane au-dessus d'elles ; ce qui l'émeut et le ravit, c'est la recherche des trésors d'art, la chasse aux antiquités. Il s'attardait à déchifl'rer une inscription, s'oubliait devant un fragment de bas-relief ou de statue, ne savait refuser une

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