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LES VOYAGES DU MARUUIS DE XCUXTEL

nuelle pour;|les yeux. Nointel s'était mis en tète de rapporter cette pacotille à Constanlinople. Là, il s'adresserait à un Dominicain de ses amis, habile à modeler la cire, et lui commanderait une série de Ggures, que Ion vêtirait de ces oripeaux et que Ton exposerait ensuite. Plus lard, tout cet Orient en efBgie pourrait être envoyé à Paris et former un musée public de ligures de cire, qui attirerait la foule autant quun autre déjà ouvert, oii l'on voyait en grandeur naturelle le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin et les premiers personnages de la cour.

Au lieu de collectionner des costumes, Magni notait les physionomies, les caractères; et son récit, avec des expressions d'une bonhomie savoureuse, nous présente toute une galerie de vivants personnages : prêtres grecs chevelus et barbus, moines crasseux, protopapas puant l'ail et la ciboule, à tel point que Nointel est obligé de s'appliquer contre la figure un gant odoriférant, pour se prémunir contre les conséquences de leur abord : Juifs « bien rafflnés », Grecs d'esprit aigu, « plus perfides que la perfidie même », et, çà et là, des consuls de France échelonnés, tous Méridionaux, natifs de Marseille ou de Toulouse, ?ens de belle faconde et de verve hâbleuse, pénétrés de leur importance. Devant Chypre, le consul vint reconnaître le navire : il trouva dans la chambrt> de poupe le principal messager, couché sur son lit et enveloppé de sa pelisse : « Qui êtes-vous".' lui dit-il. — Votre supérieur. — Je n'en ai que deux, le Roi et son ambassadeur à Constanlinople. » Nointel se nomma; alors, avec de profondes révérences, le consul le conduisit à terre, où il lui fit les honneurs de l'ile, de ses jardins et de ses chasses.

Dans les derniers jours de février 1674, les cimes neigeuses du Liban, paraissant à l'horizon, annoncèrent aux navigateurs la côte syrienne; on aperçut le sol toujours convoité et disputé, la terre de sang et de délices, qui vers la fin de l'hiver se signale aux marins, à une grande distance en mer, par le parfum de ses amandiers et de ses pêchers en Heur, embaunwuit la brise. Nos voyageurs no firent que longer la côte, touchant aux principales Echelles. Ils virent Tripoli de Syrie, centre du commerce véni-

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tien en ces parages, avec les sept grosses tours carrées qui en défendaient l'entrée; Seyde, l'ancienne Sidon. Echelle importante, où il n'y avait que des marchands franç^'ais. vivant entassés dans un seul hàtiment. dans un « khan », dont la masse se détachait comme un cuhe hlanc parmi de laides masures; plus loin Saint-Jean-d'Acre, clef de la Syrie au movcn âge, grande maintenant par ses mines, ([ui encombraient le port et attristaient la plage.

Dans tous ces endroits. Noinle! profitait de son passage pour étudier sur le vif des Turcs de prox ince, pour lier connaissance avec les pachas et les cadis, et n'omettait jamais de relever le trait de mœurs, le propos caractéristique (1). Toutefois, il abrégeait désormais les séjours et oiiservait au vol. ayant hâte d'arriver à Jérusalem pour les cérémonies de la semaine sainte. Bientôt, il faisait saluer d'une volée de son artillerie les soirunets du Carmel, entrevus au loin : le 12, il prenait lerre ;i .lail'a. au seuil de la Palestine.

LA rKKHI'. SAINTK.

Entre Jalfa et Rama, on ciievanclia en caravane armée, à cause des Arabes qui infestaient le pays. La Terre Sainte apparut d'abord fertile et riante contrée. Le printemps la couvrait de (leurs; sur le sol. au lieu du gazon de nos contrées, c'était une nappe ininterrompue de tulipes et d'anémones. A perle de vue, la campagne s'argentait ilu feuillage des oliviers, et Antoine des Barres ne se lassait pas d'admirer ces arbres vigourcu.x, prolongeant d'interminables allées « en aussi bon ordre el aussi droites que celles de France qu'on tire à la ligne et qu'on plante au

(1) Il écrivait après sa visite au cadi de Seyde : » l'ar manière d'ciitrcticii. il s'informa de mon Ichtwuch si jetais marié, et il s'étonna fort que je ne le fusse pas, insinuant néanmoins qu'il le soupçonnait, parce que je n'avais pas assez caressé son fils. >

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cordeau (1) ». Et toute cette végétation croissait spontanément. Lien que le pays fût mal aiTosé et dépourvu de cours d'eau. Nointel relève cette particularité en termes ampoulés, car il jugeait nécessaire d'enfler et de guinder son style à mesure qu'il approcliait des lieux augustes : « Les rivières de la grâce, dit-il, qui y coulaient en si grande abondance et avec tant d'utilité, suppléaient aux naturelles, dont le défaut oblige encore à présent de recouvi'ir et de ménager les sources. »

En termes non moins originaux, il décrit sa montée vers Jérusalem , au sortir de Rama : « l^tant parti de grand matin, je commençai d'entrer dans les montagnes au cliàteau du Bon Larron; son nom conserve la mémoire de sa pénitence, et les Arabes celle de son désordre. Et après m'étre reposé à Saint- Jérémie, où ce prophète est né, je jetai des œillades en passant sur la vallée de Térébinthe. sur le village de Saint-Jean-Uaptiste, sur la maison de plaisir de Sainte Elisabeth, où la Vierge la visita, et s'il m'avait fallu m'arrèter à toutes les remarques que l'on me faisait, j'aurais trouvé les portes de Jérusalem fermées. «

A Jérusalem, où le culte catholique ne se soutenait que par la protection du Roi, les Turcs ne nous permettaient pas pourtant d'avoir un consul, et nos représentants n'avaient que rarement pénétré : raison de plus pour que Nointel crut ni'cessaire de frapper les esprits en s'adressant aux yeux. 11 voulut que son entrée dans la ville sainte dépassât en magnificence toutes celles qu'il avait faites.

C'était le 15 nicirs 1674 : l'ambassadeur s'avançait précédé dofficiers turcs et de religieux latins, annoncé par des fanfares, monté sur un cheval richement harnaché; seize estafiers et palefreniers l'environnaient; autour de lui on portait ses armes. Un large parasol, insigne de souveraineté dans tout l'Orient, ombrageait sa tète, et cinquante cavaliers le suivaient sur deux files, le mousquet haut. Cette pompe quasi guerrière passa sous les hautes portes farouches, s'engagea dans l'archaïque cité, crou-

(1) Etal présent de l'ArcInjii:!. [) :!UI.

lanle de vétusté, plus sarrasine i|uc turque. Dans les rues, le peuple s'écrasait pour voir : il y avait foule sur les terrasses, des spectateurs de race et de croyance ennemies, musulmans, grecs, latins, arméniens, coptes, juifs, et tous avaient l'impression d'assister à quelque chose d'imprévu et de grand ; il semblait que la France, en la personne de son ambassadeur, reprenait possession de Jérusalem ou du moins venait la couvrir d'une protection auguste.

L'ambassadeur descendit au couvent du Saint-Sauveur, chez les Franciscains de Terre Sainte qui, depuis des siècles, tiennent garnison catholique autour des églises de Judée. Il se fit leur hôte, s'associa à leurs exercices de dévotion, à leurs observances : comme eux, il voulut jeûner, veiller, sliumiHer, montrant une ferveur exemplaire. En particulier, il se comportait comme le plus humble des pèlerins; en public, pour la visite aux sanctuaires, on le voyait s'entourer de toute la communauté et, précédé de la croix et des cierges, escorté de ses gardes, faire magnifiquement figure, tenant à honneur de soutenir le prestige et l'autorité de son maître.

Ces dévotions solennelles ne plaisaient pas à tout le monde. Les Grecs, nos concurrents dans les Lieux Saints, poursuivaient l'ambassadeur et sa suite d'un regard mauvais, chargé de venin, et « leurs yeux de basilic » le fixaient avec obstination. Ces schismatiques enviaient à nos religieux l'honneur de posséder un tel pèlerin, s'alarmaient du lustre qui en rejaillissait sur notre culte et craignaient que la position de l'orthodo.xie dans les Lieux Saints n'en reçût quelque atteinte.

On sait ce que se disputent en Palestine les confessions rivales. Ce n'est pas la propriété des Lieux Saints, qui appartient au Grand Seigneur, souverain territorial et juge suprême des contestations; ce n'est pas même un usufruit complet, une jouissance exclusive, chaque culte officiant ù tour de rôle aux priticipaux autels. Il s'agit de certains privilèges honorifiques, marques ostensibles de prééminence; par exemple, le droit d'orner un sanctuaire, d'y placer des images et des tapis, d"y

suspendre des lampes^ de garder la clef d'une église ou le cadenas d'une serrure. Portant sur ces riens précieux, la lutte s'étendait alors à tous les sanctuaires, mais la position convoitée et disputée entre toutes, plusieurs fois prise et reprise, était le Saint-Sépulcre lui-même^ c'est-à-dire l'édicule en forme de rotonde qui s'élève dans l'église du même nom et recouvre d'une chapelle de marbre le roc sacré du Tombeau.

On était arrivé pourtant à une sorte de compromis et de partage. Aux jours de fête, les Grecs avaient le droit d'orner et d'illuminer extérieurement la coupole de l'édicule; les Latins étaient en possession de décorer et de draper les murs jusqu'à la base de la coupole. En l'honneur de Nointel, ils sortirent leurs plus beaux ornements, un splendide tapis de brocart, don de Philippe lY d'Espagne; cet étalage acheva d'exaspérer les Grecs, dont le dépit se tourna en rage.

Pour mettre en place la tenture, les religieux étaient montés sur la corniche, à l'aide d'une échelle servant aux deux cultes. Méchamment, les Grecs retirèrent l'échelle, et les bons Pères, leur travail achevé, se trouvèrent fort empêtrés pour descendre; il leur fallut sauter à terre, au milieu des huées de leurs adversaires. On se mit à s'invectiver; des deux côtés, des renforts arrivèrent, de gros bâtons parurent; des injures, on en vint aux coups; les Latins rendirent « avec quelque usure » ceux qu'on leur portait; il y eut rixe, mêlée, bataille dans l'église et sur la place voisine, jusqu'à ce que des soldats Uwcs fussent arrivés pour rétablir l'ordre, distribuant avec impartialité aux deux partis horions et bourrades.

- Mais la communauté grecque s'était levée tout entière : prêtres, religieux, séculiers, femmes, enfants, se précipitèrent au tribunal du cadi, gesticulant, criant, vociférant, réclamant secours contre ces Latins qui avaient voulu les assassiner. Ce fut un tumulte effroyable, « un enfer déchaîné ». Pour appuyer leur plainte, il fallait aux Grecs un cadavre : ils le trouvèrent. Un de leurs caloyers, chargé d'ans et d'infirmités, venait de trépasser; ils prétendirent que le pauvre homme était mort des

coups reçus pendant la bagarre. Ils exhibèrent son corps, montrèrent ses prétendues blessures et lui firent des funérailles vengeresses, avec de grandes démonstrations de douleur et de colère. Puis, comme le cadi se pressait peu d'accueillir leur requête, ils députèrent à Constantinople leur patriarche, chargé d'évoquer l'afTaire au tribunal delà Sublime Porte. De leur côté, nos moines firent partir leur Père procureur. Voilà l'élernel procès renouvelé, à l'occasion du voj'age do l'ambassadeur.

Les cérémonies de la semaine sainte n'en furent pas moins touchantes et belles. Pendant les derniers jours, Nointel vécut dans l'église du Sépulcre. Il parcourut le lahvriiillie de sanctuaires obscurs que renferme la vieille basilique : il vil l'enclievêtrementdes chapelles, les étouffants réduits où se conservent les reliques et, au fond de ces antres sacrés, h la lumière des lampes éternelles, le ruissellement des ors et la splendeur des chasses. Précédé de ses janissaires, il fendait le flot des pèlerins, la foule dolente; il allait de l'un à l'autre de ces lieux de prière et de lamentation oîi depuis tant de siècles, avec les mêmes soupirs, les mêmes sanglots, vient chercher secours, au contact de la souffrance divine, la grande détresse de l'humanité (1). Quand il eut suivi les offices au pied du Sépulcre et entendu les interminables psalmodies, les Pères le conduisirent en procession au Calvaire, à hi iiicrre de l'Onction; il refit toutes les stations de la voie douloureuse.

Ce fut ensuite l'allégresse triomphante de Pâques, puis une série d'excursions dans toutes les parties de la Judée. Par les rampes pierreuses, par les grises solitudes, où fuyaient des liyènes, on descertdit jusqu'à la dépression où s'épanouit la maigre oasis de Jéricho, en avant des montagnes moabites qui, de leurs cimes cuivrées, barrent durement l'iiorizon. Jamais ces lieux désolés n'avaient vu plus imposant pèlerinage. L'ambassadeur, ses compagnons, les religieux allaient à cheval, sur de hautes selles à la mode du pays, dans le (lottement des tapis à

(1) Singulli c soxpiri, dit Magni. .

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longues franges et des verroteries. Des Maronites, clients traditionnels de la France, suivaient en longue file, et quatre-vingts cavaliers en casque et cotte de mailles, commandés par le principal officier turc de Jérusalem, le mussdem, s'avançaient sur les fiancs de la colonne. Ainsi protégé, Nointel put se recueillir devant Jéricho, prier aux bords du Jourdain, contempler la mer Morte.

Non loin de la grève sinistre, le musselem avait fait dresser un pavillon, richement orné, où il offrit aux Français un festin, un de ces repas que Nointel qualifiait « grands, si Ion considère le nombre des plats, mais très méchants par la malpropreté ». Dans le cercle des convives assis par terre à la mode turque, où circulaient pieds nus les serviteurs, on vit paraître des jattes de riz et de pilaf, des mixtures de farine et de miel, des monceaux de viandes, des nourritures étranges, épouvantables, « certains poulets qui semblaient sortir delà cuisine de Phiton ». des mets à soulever même l'estomac robuste d'un Français du dix-septième siècle; pour finir, un mouton entier, rôti, dégouttant de graisse, un de ces moutons de Syrie à queue énorme. Le Turc s'empara de cet appendice et y mordit à belles dents; il en détacha ensuite un gros patjuet de graisse et le porta à la bouche de l'ambassadeur, comme morceau de choix. Nointel pâlit, fixa sur ses compagnons un regard de détresse ; mais les règles de la politesse orientale lui défendaient de refuser; il surmonta ses dégoûts et absorlia le morceau : ce fut un de ses traits d'héroïsme.

Dans le voisinage du lieu de lialte, des Bédouins pillards erraient, rôdaient; on distinguait leurs tentes, leurs campements nomades, que Nointel nomme « des \ illages ambulatoires » . Toutefois, ces barbares, avec qui l'on avait eu la prudence de passer un arrangement, se montrèrent sages : ils laissèrent les pèlerins continuer leur tournée, visiter le Cédron, les sépultures des rois et des prophètes, et Bethléem, où les (Irecs dominaient et ne nous permirent d'accéder que par grâce à la grotte de la Nativité.

Parmi tant de lieux vénérables, il en était un que Nointel se fût fait scrupule de négliger : son patriotisme, autant (|ue sa dévotion, lui commandait d'y aller. Une tradition voulait qu'après la prise de Jérusalem par les InlidMes et la destruction du royaume latin, une poignée de Français, descendant des croisés, se fût retirée et retranchée sur un mont proche de Bethléem; là, retombés à la vie sauvage, vivant à la façon des Arabes, pillant et guerroyant comme eux, ces Français du désert se seraient maintenus quarante ans, et leur résistance n'eût fini que par la mort du dernier d'entre eux. Leur prétendu repaire s'appelait encore dans le pays la « montagne des Français ». Nointel y mena un pèlerinage armé, car l'endroit était particulièrement mal famé et hanté, disait-on, de dangereux Arabes.

La colonne s'organisa militairement, l'ambassadeur au centre, chacun le pistolet au poing. Le guide qui la conduisaitne répondait de rien, mais se fiait» au courage français ». A mi-hauteur, on vit les escarpements du sommet se hérisser de lances : des burnous noirs, de grands arcs parurent, et un vol de flèches siffla dans l'air. Mais la petite phalange va-t-elle s'arrêter devant quelques pillards? Qu'on les disperse, qu'on les châtie : à l'assaut ! Chacun s'élance, escalade les pentes, faisant feu sur les burnous. Le bruit de la poudre dispersa toute la bande. Les vainqueurs arrivèrent sans difficulté au sommet, glorieusement reconquis , et y cherchèrent les traces, les ossements de leurs devanciers. Inutile de dire qu'on ne les trouva point; néanmoins, comme Nointel aimait à solenniser tous les épisodes de son voyage, il fit entonner un Dies irœ à l'intention de ces héros problématiques.

Les Arabes, cependant, s'étaient rapprochés, mais annonçaient maintenant des dispositions pacifiques et faisaient des signes d'intelligence. A la fin, leur roi, le chef de la tribu, envoya des otages et proposa un colloque; il s'y présenta avec sa grâce noble de fils du désert. Nointel et lui chevauchèrent quelque temps côte à côte et se séparèrent amis, après s'être expliqué sur le malenle[idu du matin : il fut reconnu que l'attaque avait

été provoquée sous main par les moines grecs, qui avaient dépéché au chef arabe des émissaires pour nous accuser d'intentions spoliatrices et conquérantes.: nouveau trait de leur perfidie.

Nointel rentra néanmoins à Jérusalem pour assister en curieux aux cérémonies de la Pàque grecque, qui retarde de treize jours sur la nôtre. Il tenait surtout à observer le prétendu miracle du feu sacré, le samedi saint. En ce jour, les Grecs croient fermement qu'un de leurs chefs spirituels, enfermé dans le Saint-Sépulcre, voit s'allumer une flamme surnaturelle qu'il recueille, qu'il transmet à tous les pèlerins, afin que ceux-ci la propagent, jusqu'aux extrémités du monde orthodoxe. Cette scène , lune des plus extraordinaires qui se puissent voir à Jérusalem, était encore plus caractérisée en ce temps-là par de scandaleuses pratiques, par un tumulte énorme, fou, monstrueux; c'était une véritable orgie sacrée. Afin de jouir commodément du spectacle, Nointel se fit ouvrir une galerie qui donnait sur l'église; il s'y plaça de bonne heure, avec les Pères franciscains, ses compagnons et ses janissaires. . En bas, dans l'église sans lumières, c'était un grouillement défoule, une multitude noire, dense, haletante. Depuis plusieurs jours, d'innombrables pèlerins, des familles entières, vivaient là, dormant, mangeant, croupissant au même endroit, pour garder leur place, et de ces groupes, se mouvant confusément dans l'ombre, s'élevaient une rumeur continue et une fétidité. A mesure que les heures s'écoulèrent, une impatience, une émotion, un vertige enfin gagna ces masses, ivres d'abstinence, et dans toutes ces âmes montées au comble de l'exaltai ion, il se lit un rappel soudain de paganisme, un retour aux idolâtries obscènes, aux abominations pieuses. Des Grecs venaient maintenant trépigner et liurler contre les murailles du Sépulcre, réclamant le miracle. D'autres se prenaient par le bras, formaient des rondes, des danses, menaient d'infernales sarabandes. Parfois, deux d'entre eux fonçaient l'un sur l'autre et s'entre-choquaient furieusement du front, à la manière de taureaux qui luttent. On en élevait d'autres sur les épaules de leurs compagnons, comme

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des patriarches ([u'oii intronise; ils passaient ainsi portés, promenés, puis faisaient In'sser à coté d'eux de jeunes garçons qu'ils appelaient leurs diacres, et prenaient alors des poses immondes; on vit des scènes de hideuse bestialité. Le supérieur des Franciscains s'enfuit de la tribune et s'alla mettre en prière, appelant la miséricorde divine sur ces profanateurs du temple: et les Turcs de l'escorte, écarquillant leurs veux [tour mieux voir, se délectaient du spectacle.

Une fumée sortit enfin par les ouvertures du Sépulcre, le miracle était fait. L'évéque chargé de l'opérer reparut tenant une gerbe de feux, un boucjuet de cierges allumés qu'il renouvelait constamment. Des bras se tendent vers lui par centaines, pai' milliers, pour recevoir l'étincelle sacrée. On se la dispute, on se l'arrache, elle se multiplie en folles lueurs qui courent dans la foule, se poursuivent, s'éteignent et se rallument, se dispersent dans toutes les parties de l'église et piquent de milliers d'étoiles les obscures profondeurs. A mesure que la llanune erre et se communique, la frénésie du peuple augmente. C'est maintenant un délire : ce sont des allégresses brutales, des fureurs. des extases, des défis fanatiques, des épreuves : des femmes qui se passent la flamme sur leur chair nue et prétendent ne ressentir aucune brûlure, qui la poussent au visage de leurs enfants; des groupes qui roulent à terre et s'étreignent, et des clameurs effrovables, des cris qui n'ont plus rien d'immain , des rugissements. Vers le soir, nos Français se retirèrent étourdis de ce tumulte, écoHirés par l'odeur fade des cierges se mêlant aux senteurs d'IuMiianité, à tel point rdmims, iiarassés, brisés, (ju il leur fallut un jour de repos absolu pour se remettre (1).

Cependant, h la \uo de lopprobre des Lieux Saints, à l'aspect de ces Grecs partout usurpateurs et sacrilèges, la piété de .\oinfel s'est profondément émue ; son cœur s'afflige, son indignation

(I) L un des tableaux coinniandcs par .N'ointel et dont nous [)arloMs plus loin, celui qui appartient aujourd'hui à M. le duc d'xVudilîret-l'asiiuier, reproduit toutes les scènes, tous les épisodes du spectacle. C'est un commentaire vivant et 1res exact du récit de Cornelio Masni.

déborde : il se croit obligé à d'éclatantes démarcbes. Il n'écrit pas seulement au Roi, mais au Pape, à la reine d'Espagne, à tous les potentats catlioliques; il sollicite d'abondantes aumônes qui permettront d'aciieter la protection des pacbaset de déjouer les intrigues scbismatiques , dénonce les envahissements des Grecs, fulmine contre cette engeance. Avec un zèle à fracas, il s'érige en défenseur de Jérusalem opprimée, souillée, et s'institue d'office l'avocat du Saint-Sépulcre.

En même temps, dans sa lettre au Roi, il refait, après tant d'autres , la description de Jérusalem et des sites environnants. Mais il veut cette fois que son style s'élève tout à fait h hauteur du sujet. C'est alors qu'il sacrifie le plus au faux goût de l'époque, au genre ridiculement emphatique qui sévissait dans toute une partie de la littérature : au lieu de raconter simplement et naturellement ce qu'il a vu, il arrondit, balance, surcharge ses périodes, et compose un morceau d'une éloquence bouffie, tout d'antithèses et de métaphores.

« Sire, dit-il. la ville de Jérusalem, où j'ai l'avantage de me trouver, n'est plus ce qu'elle a été dans l'antiquité; la grandeur et la magnificence de son temple consistent en de foibles restes : les armées de ministres destinées au service de ses autels sont changées en un petit nombre de Turcs employés à servir une mosquée ; l'abondance du peuple qu'elle contenoit a produit un ilésert; la quantité d'argent qui s'y trouvoit en sorte qu'étant commun on ne l'estimoit pas davantage que les pierres, a fait (\uk présent on se soumet à tout pour en avoir; les plus illustres monuments destinés pour servir de sépulture à tant de rois et de grands personnages, lesquels v renfermoient aussi leurs trésors, semblent n'avoir été taillés dans le roc par un travail inconcevable et séparés de la terre qui les a produits que pour y être maintenant ensevelis en partie : il n'y a plus d'apparence de cette prodigieuse fertilité, si elle n'étoit miraculeuse, puistju'au milieu des rocs et des montagnes dont le pavs est tout plein, elle suflisoit à tant de millions de jjersonnes, les ayant longtemps aidées

soutenir ce siège si fameux d'un des plus grands empereurs

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romains. Ces considérations, Sire, pourroicnt attirer l'admiration d'un changement si extraoniinaire , et imprimer une forte douleur à tout autre que Votre Majesté qui est bien informée des justes prophéties sur lesquelles il est appuyé; elle pénètre indubitablement que tout se passoit en figure dans l'ancienne Jérusalem ; sa grandeur passée qui comprend l'empire absolu de sa loi, et la superbe de ses édifices, dévoient s'évanouir et s'anéantir, aûn que la véritable gloire, qu'elle ne Cguroil qu'imparfaitement, fût répandue avec profusion sur la grotte de Bethléem, sur les montagnes de Sion, du Calvaire et des Oliviers, et sur les fonds et plaines qui les environnent, et les torrents qui les arrosent, afin que par l'Évangile et la religion nous fussions délivrés d'un joug intolérable, afin que nous eussions un fils afné de l'Église, qui renfermant dans sa personne sacrée toutes les rares qualités de Clovis, Charlemagne, saint Louis et tant d'autres monarques dont il tire sa naissance, se nomme Louis XIV, ce qui suffit pour en imprimer les grandes idées que la langue ni la plume ne peuvent exprimer. »

Suit le tableau de la communauté latine en Terre Sainte, de l'accueil qu'elle a fait à notre représentant, do ses démêlés avec les Grecs et des secours que le Koi lui portera certainement, car il est tout-puissant, magnanime et attaché à de glorieuses traditions. Ici, emporté par le désir de magnifier le Roi et la France, Nointel arrive à de véritables extravagances de style : visant au lyrisme, il tombe dans le pathos: après avoir rappelé comment les Pères de Saint-François célèbrent et invoquent la France : « Quand ceux, dil-il. (pii ont l'avantage de vivre dans ces saints Lieux ne tiendroient pas un langage si juste, les illustres morts qui y sont ensevelis, et les instruments de leurs victoires qui s'v gardent comnie des reliques, parlent assez par leur silence, et ils continueront de parler français jusqu'à la consommation des siècles, malgré la malice des Grecs qui paraissent n'avoir usurpé lessépulcresdeGodefrovde Bouillon, du roi Baudouin et de leurs enfants, que pour rayer et falsifier les titres de leur mémoire; leur artifice ne sauroit réussir, et il est si peu possible de ne pas

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rendre ici justice à la France, qu'en manquant de le faire on s'expose à voir tomber les montagnes sur sa tête, y en ayant une fort élevée sur laciuelle les Français s'étant retirés après la perte de Jérusalem y ont demeuré quarante ans. attendant du secours; pour mieux dire, ils y sont encore, puisque, par leur mort, ils en ont fait un cimetière glorieux »

Ce galimatias sent d'autant plus la recherche, l'effort, que l'enthousiasme de l'auteur était voulu et son admiration de commande. Au fond, la Terre Sainte n'avait pas répondu à l'image qu'il s'en était faite d'après les témoignages bibliques. Il ne paraît pas a%oir senti l'austère beauté de cette contrée en ruine, aux horizons convulsés, aux brisures étranges, au sol ravagé par le soleil d'Asie. Comme sa lellre au Roi semble déjà l'indiquer, il s'était étonné de ne retrouver nulle part les traces, la possibilité même de ces grands déploiements de civilisation dont parle rFcriture. Ces écroulements de rochers, ces passes à peine praticables, ces vallées trop étroites pour les scènes grandioses que les livres sacrés y placent dans le passé ou dans l'avenir, le déconcertaient un peu. et sa déception perce surtout dans certains passages de ses lettres au ministre :

« Je puis vous assurer, Monsieur, lui écrit-il, qu'il semble que la Providence ait autant pris de plaisir à enrichir ce pays par la profusion de ses grâces spirituelles, en figure et en vérité, (ju'il paroît avoir été dépourvu de tout temps des avantages d'une l)elle situation et d'un terrain fertile. 11 faut croire néanmoins que cette grande abondance de peuples et la fertilité qui leur suffisoit étoient des miracles perpétuels (jui faisoient produire les rochers et contenir dans de petits espaces des quantités innombrables de monde qui, autrement, n'y auroient pu demeurer sans centupler leurs rangs les uns sur les autres. Ce sont des réflexions qui tombent dans l'esprit fort naturellement, et qui, étant établies sur la puissance divine, ne font point de tort à la foi d(^s lù-ritures: il faul donc juger de la terre où je suis par la foi... )i

En réalité, c'était une autre terre (jui le tentait désormais :

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l'Keryptc telle que ravaient décrite les liistoriciis et les poètes, la grande oasis en longueur, fV'Conde et verte, vivifiée par son fleuve, dressant entre des bouquets de palmes ses cités de neige ; peu s'en fallait qu'elle ne lui appariait, d'après son ])roprc aveu. « la véritable terre de promission ».

Pour s'y rendre, il ne jugea pas néanmoins que la voie la plus <-ourte fût la meilleure. Il irait par terre, visiterait (laza. se détournerait vers le Sinaï el ses couvents, effleurerait la mer Rouge et ferait à rebours la route des Hébreux. Son désir était d'atteindre l'Egypte seulement à la fin de l'été, car tout avait été par lui calculé, combiné, pour que cbaquc pays lui apparût dans sa saison caractéristique. .\près avoir vu à Jérusalem les fêtes de Pâques, il voulait être en Egypte pourledébordementdu Nil, qui se fait en automne: à cette époque, la population, longtemps accablée sous les fureurs de l'été, renaissait à la vie : elle célébrait par mille réjouissances la crue bienfaisante des eau.\, festoyait pendantlesnuitssurle fleuve, dansdelongues barques ilhnninées : c'était l'instant qu'il fallait saisir pour la surprendre dans son animation pittoresque, pour passer la revue de tous ses types.

En Terre Sainte. Nointel avait continué à se préparer les voies en Egypte. Au moment d'entrci- à Jérusalem, il avait reçu de nouvelles lettres de nos nationaux du Caire, se plaignant d'avanies plus cruelles encore que les précédentes : c'était comme l'appel suprême « d'assiégés réduits à l'extrémité et sans espérance de quartier ». Nointel avait écrit alors au pacha gouverneur, k son principal lieutenant el au ciief des milices, en les menaçant, s'ils persistaient dans leurs violences, de ne paraître «n Egypte que pour en retirer nos marchands. Si chancelant qu'il fût, le commerce français profitait à ces tyrans; la crainte de le perdre les fit rentrerdans le devoir : notre colonie; d'Egypte éprouva qnehiue soulagement. Si l'approche seule de l'ambassadeur avait produit ce résultat, (jue ne ferait sa présence? Sans doute, il suffirait de sa venue pour que le transit s'établft par l'isllimi' de Suez el la mer Rouge, pour qu(> la route ilirocte des Indes se rouvrît devant nous.

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Parti de Jérusalem le 7 mai, il arriva à Gaza en quelques iours. Après les aridités de la Terre Sainte, ce lui fut une joie, un rafraîchissement, que de revoir des arbres, de la verdure, et que d'entendre le murmure des sources. Les environs de Gaza lui parurent délicieux : à la description qu'il en fait dans son frani,ais du dix-septième siècle, qui ne reconnaîtrait une véritable oasis? « Tout le pays, dit-il, est agréablement diversifié de plaines et de collines, qui sont bornées par de grandes montagnes. Les arbres fruitiers, tels que figuiers, grenadiers, abricotiers, figuiers de Pharaon et d'Adam, caroubiers, oliviers, palmiers et autres, y sont dans une abondance à faire croire qu'ils composent une forêt. Les ciiemins y étant larges, droits et unis, méritent admirablement le nom de royaux: (jnelques-uns sont bordés de haies. Les campagnes semblent fertiles par ce qui en est cultivé, Fair y est bon et même tempéré, quoiqu'il tire assez sur le chaud, et l'on y a vu tomber, il n'y a pas longtemps, une grêle prodigieuse: enfin, s'il y avoit seulement quelque ruisseau ou petite rivière, ce seroit un grand avantage. Il faut, pour y suppléer, ménager les fontaines, qui sont rares, et avoir principalement recours aux citernes et aux puils. Le peuple est misérable jusqu'à être réduit à demander l'aumiuie, et il est aussi difficile ([U inconnnode de la donner, par l'accablement de ceux qui la demandent. »

Par une exception assez rare en pays turc, le pachalil; de Gaza était héréditaire : c'était l'apanage d'une grande famille indigène dont les ciiefs se succédaient l'un à l'autre, la Porte se bornant, pour réserver ses droits, à les appeler auprès d'elle étales faire l'irangler, (juand ils avaient déplu. Quelle occasion pour ISointel d'étudier une de ces petites dynasties que le sultan laissait subsister en (|uelques coins de son empire!

Le titulaire actuel du jiaclialik était un tout jeune homme, placé sous la tutelle de son oncle, qui se pressait jjçu de l'initier à l'exercice du pouvoir : " On l'a toujours tenu en i)ride. déclare l'ambassadeur, et tellement qu'on peut dire qu'il en est comme abruti. » Qu'^'it à l'oncle, Nointel lui trouva •• plus d'extérieur

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