I.K VOYACK lii:s CiHKLLKS I
(|iic do soliiliti'' ». et il en doiiiie ainsi la preuve : « Mes compliments qui lui marquoient la coasidération de sa personne, non seulement par elle-même, mais par l'avantage si extraordinaire dans l'empire ottoman de posséder un gouvernement par succession, n'ont point été reconnus par une autre réplique que de inch'Allah, signifiant « s'il plaît à Dieu », qu'il accompagnoit d'un rire innocent. Ce fut aussi inutilement que je forliliai ma civilité en lui insinuant que la haute naissance, si rare en Turquie, et dont quasi lui seul se pouvoit vanter, étoit inséparable des grandes vertus qui se rencontroient si rarement dans ceux élevés par le hasard, lui ajoutant (juc son gouvernement en établissoil la preuve, et encore plus celui du grand vizir qui avoit succédé à son père, car toute sa réponse consista dans un souhait réitère d'une longue vie et de toute sorte de prospérités à ce premier ministre. »
La parole du roitelet mahométan ne s'anima qu'un instant : ce fut à propos de ces uns chevaux du désert, orgueil et trésor de l'Arabe, dont son État était un des principaux lieux d'élevage. Il connaissait par cœur la généalogie de chacun d'eux et ne tarissait pas en détails sur leur valeur : « Sur cette matière, dit Nointel, je le trouvai autant habile qu'incrovable. Les fatigues de ces animaux à faire des courses de plusieurs jours et nuits sans manger ni boire ne me parurent pas tenir si fort ilu prodige, (juc le prix d'une cavale dont il me lit l'éloge, en m'assurant que pour un quart de cette béte l'on avoit donné cinq cents chameaux qui pouvoient valoir dix mille piastres, et que lui-même avoit acheté une (|uatriènie partie d'une autre deux mille cintj cents écus, et il me jura qu'il n'v avoit que les bêtes de certaines races arabes qui se vendissent si cher, et que même on achetoit très chèrement les poulains dans leur ventre. »
La conversation tomba (inalement sur le vovage projeté au Sinaï. Les difficultés et les périls de ce détour furent si bien remontrés à Noinlel qu'il y renonça. Il passerait directement en Egypte. Douze journées de marche seulement l'en séparaient : il
148 LES VOYAIJKS 1)1" MAROLIS l>E NOINTEL
s'apprêtait à franchir cette suprême étape, se croyait sûr désormais d'arriver au but final de son voyage, se voyait déjà atteignant et étonnant l'Egypte; mais est-il, hélas! projet si solidement conçu que ne puissent rompre la fatalité des événements et la malice des hommes! Au dernier moment, les cliameaux étant chargés, la caravane eu ortlre de marche, prête à s'éhran- 1er. un fâcheux message que Nointel avait eu le tort de ne point prévoir, le surprit en si heau chemin et l'arrêta court.
Comme il eût dû s"v attendre, la longueur de sa tournée, l'appareil dont il s'entourait, le ton d'autorité (pi'il affectait, ce vovage de souverain accompli par un ambassadeur, avaient fini par indisposer la Porte : ce pouvoir ombrageux s'était ému. Peut-être aussi le grand vizir Kupruly avait-il deviné nos projets sur l'Égvpte et voulu s'y opposer. Quoi qu'il en fût, une lettre de rappel courait après le marquis ; même, pour plus de sûreté, Kupruly venait de mander au cadi de Jérusalem de ne point permettre que le magnifique ambassadeur dépassât la Palestine : ce fut de cette défense que Nointel reçut avis à Gaza.
Une désobéissance eût courroucé le vizir. D'ailleurs, les moyens matériels eussent manqué pour continuer son voyage ; il dut se résigner. 11 rebroussa chemin vers Jaffa pour y reprendre sa tartane et se remlianiuer. mais il s'en revenait le cœur gros. Son dépit, son chagrin, étaient extrêmes. Avoir touché de si près à l'Égvpte et ne pouvoir l'atteindre, quelle disgrâce! Il eût tant ainu- à observer cet éuiginati(|ue pays, à en scnilcr les arcanes! Puis, dans les bazars du Caire, ([ui étaient à eux seuls tout un monde, que d'emplettes à faire, que d'occasions superbes ! D'après des renseignements déjà pris, Nointel savait (]u"il ei'it trouvé là un las de choses hétéroclites et précieuses, des produits de l'Afrique et de ses fabuleux royaumes, des restes d'animaux inconnus, des pierres douées de vertus magiques, et aussi des camées, des bijoux, des médailles à l'effigie des Ptoléméeset des Césars, toutes ces friandises dont il était gourmand. Au moins voulul-il que i|ueli|u"un se chargeât pour lui d'explorer
LE VOVAGK DES ECU KL Li: S li!»
les quartiers marchands du Caire et d'y faire une rafle de curiosités. Il dépêcha dans ce hut un agent spécial, avec un mémoire oii il recommandait d'acheter « tout ce que l'on voudrait vendre à prix raisonnable », et aussi de recueillir des renseignements sur IKgypte ancienne et moderne : il envoya au consul du Caire une instruction pareille, accompagnée de cette lettre détaillée, minutieuse, avide, qui le peint tout entier :
M Accordez-moi tous les éclaircissements (pie je demande
par mes instructions et rendez-les tous les plus exacts et les
plus étendus (juil se pourra: ajoutez-y le plaisir que je souhaite ardemment de toutes les curiosités qui se pourront amasser, d'oiseaux morts et vivants, de serpents, de rocodrilles, gazelle^, coquilles de la mer Rouge, nacre de perle, champignons, congélations, corail, médailles, ambre gris^ musc, bézoards, étoffes des Indes, porcelaines, plantes, singes, même des petits musqués d'.\byssinie. N'oubliez pas, je vous conjure, des médailles
et pierres gravées, même des naturelles Il y a un marchand
vénitien au Caire qui a bien des médailles, et entre autres une grande d'or frappée en l'honneur d'Alexandre pour la construction d'Alexandrie. J'aurais bien de la joie si vous pouviez me la ménager. J'attends de votre courtoisie, et de celle de vos députés et autres marchands, oonuiie aussi de votre diligence et exactitude, ces petites satisfactions, me tenant bien assuré des grandes qui peuvent concerner l'avantage et le progrès du commerce (1). »
Il ajoutait un vœu qu il qualifiait lui-même d'«assez extraordinaire ». — « C'est, disail-il, que le gros temps me contraigne à relâcher à Rosette, afin que je puisse faire un tour au Caire. Si cela arrivait, comme il pourrait bien être, vous entendriez incontinent parler de moi et aussitôt que la diligence d'un exprès le pourrait permettre. » Etrange, en eff'et, ce souhait d'un voyageur aspirant aux infortunes de mer. invoquant la tempête, parce que ce bienheureux accident pourrait le pousser
(I) .Vrrhives des affaires étrangères. Constantinople, XII.
vers la contrée de ses rêves : au besoin, à défaut de tout autre moyen d'atteindre la côte d'Egypte, il eût consenti à v faire
naufrage.
ALF.P ET l'eiPHRATE.
Il ne fut point donné à Nointel de relâcher en Egypte, quelle qu'en fût son envie: au sortir de Jaffa. la mer se montra inexorablement belle et ne fournit aucun prétexte pour s'écarter de la direction prescrite : force fut à l'ambassadeur de se laisser porter vers le .Nord. Toutefois, si la Porte lui avait enjoint de revenir, elle ne lui avait pas indiqué la route à suivre; il se jugea libre de prendre celle de ses préférences, choisit naturellement la plus longue, et se mit à faire par quatre ou cinq cents lieues de pays l'école buissonnière.
D'abord, remontant le long de la côte syrienne . il s'arrêta de nouveau aux principales Échelles, Saint-Jean-d'Acre, Seyde, Tripoli, et, cette fois, les examina longuement, de mai à juillet 1674. L'intérêt du commerce justifiait ces retards. Partout, il y avait à remettre la discipline parmi les marchands et l'ordre dans leurs opérations. Puis il fallait batailler avec les pachas, lutter contre leur rapacité, leur mauvaise foi. pour réduire au droit unique de trois pour cent les mille taxes arbitraires dont ils grevaient le négoce. A Seyde, le pacha ne voulait rien entendre : à toute réquisition, il séchappait en faux-fuyants ou répondait par des mots inintellisibles. Pour avoir raison de « cette bête brute », Nointel dut recourir aux arands moyens. En vertu de ses pouvoirs discrétionnaires , il interdit jusqu'à nouvel ordre tout acte de commerce à nos marchands. Or. les habitants de la ville et des environs vivaient en grande partie de leur trafic avec eux : privés de leur gagne-pain, ils se soulevèrent. Il y eut
Li; VOYAGE DES ÉCHELLES 131
au i)azar émeute de femmes, et devant celle effervescence le pacha dut céder.
Nointcl soccupait aussi, dans les lieux où il faisait escale, d'étudier les besoins et les produits du pays, les articles à eu tirer et ceux à v importer, les moyens d'augmenter les uns et les autres. Toujours empressé de donner à son voyaj^c une couleur d'utilité pratitpe, il se plongeait dans ces matières, approfondissait les usages et s'appropriait la langue du commerce; dans ses copieux rapports au ministre, il était maintenant question de quintaux, piastres, couffes, avec cliillVes et calculs à l'appui.
Mais toujours son hesoin de narrer reprend le dessus : à ses statistiques mêmes se mêle un grain de pittoresque. Au lieu d'exposer sèchement les résultats du connnerce, il le montre en action. A travers ses récits, nous voyons des caravanes de quatre à cinq cents chameaux apporter au rivage les « cendres de Svrie », qui servent à confectionner le cristal de Venise. Ces cendres proviennent de certaines herbes, que l'on brûle au printemps dans des trous creusés en terre : par suite de l'humidité dont elles sont imprégnées, les herbes ne se consument pas entièrement: leurs débris s'agglutinent en résidus solides, en espèces de cristallisations, que l'on charge dans des sacs cl que l'on dirige vers les ports de la cùte. Les plus liaes s'en vont à Tripoli ; elles y sont embarquées et parviennent, par l'intermédiaire (le marchands vénitiens et hollandais, jusqu'au fond de l'Adriatique, passent aux mains des ouvriers de Murano qui en font ces inimitables verreries, ces fragiles chefs-d'œuvre oii la lumière se joue et s'irise. La vente de la matière première produit de tels bénélices que le pacha de Tripoli s'en est réservé le monopole : c'est lui l'unique débitant. Il sait à merveille activer la concurrence entre les acquéreurs et « exciter en eux la chaleur de l'achat ».
D'autres cendres, de qualité inférieure, viennent à Seyde, à Bevrouth, à Rama. Là, ce sont nos Provençaux qui s'en emparent et en finit le lent de leurs bâtiments, car on s'en sert aussi pour
io-2 LFiS VOYAGES DU MARQUIS DE AOINTEU
fabriquer le savon de Marseille. Notre principal article d'exportation consiste en draps. Autrefois, nos marchands rapportaient eu retour de beaux charg-ements de coton et de soie, et il serait à désirer que l'on pût revivifier cette brandie de négoce, car les pavsans de Syrie excellent à filer et à préparer la soie; et sur le tour de main de ces artisans, sur les miracles de finesse et de ténuité que réalise leur habileté, i\ointel abonde en détails précis, curieux, anecdotiques (Ij.
Dans chaque port, quand il avait rempli les devoirs de sa charge, il montait à cheval et se payait de ses peines en observant les alentours de la ville. Parfois, il s'aventurait assez loin : plusieurs Échelles lui servirent de point de départ pour des excursions dans l'intérieur.
Il visita ainsi, à six heures de Saint-Jean-d'Acre, le pays de Nazareth. Gethsemani. le lac de Tibériade et d'autres sites liibliques; le Tiiabor, en particulier, lui inspira im violent enthousiasme, qui se traduit dans sa correspondance par un redoulilcinent de traits. hyperboliques et par de surprenantes métaphores :
« Son élévation, dit-il à propos de la montagne sainte, son agréable figure, sa séparation qui le détaciic quasi de tout, son grand tour, la quantité de ses arbres, leurs dilTérentcs espèces, le nombre de ses plantes, la bonté de son terroir, la fraîcheur et la légèreté de son eau, et l'abondance du gibier, lui conservent autant de gloire dans la nature qu'elle en a eu dans la grâce par hi transfiguration de son Créateur; elle commande la Galilée : l'on en découvre les provinces qui lui sont voisines et entre autres la Samaric et la Judée; et enfin elle peut servir en quelque sorte
(I : « L'on m'jissure qu'une Indienne à Acre en travaillait (des cotons filés) d'une finesse surprenante. Pour ce sujet, elle tenait l'ongle du pouce gauche long |irodigieusement, et un trou presque imperceptible fait dans cette longueur lui servait à jiasser la laine du coton qui était dans sa main gauche de la grosseur d'un œuf, et si bien battu ijuc les fils en paraissaient aussi déliés que des atonies. Son iiiéine ongle était percé en deux autres endroits: mais les ouvertures en étant un peu plus grandes, le coton qui y passait et qu'elle filait de l'autre main ne produisait pas un fil si fin. o Lettre du fSjuin
Lt; voya(;e des échelles \b3
d'un rifKjuit'me livre de l'^vangilo, imprimé par Jésus-Christ lui-même et par Jésus glorieux, puis(|U(', outre la gloire qui lui a été communiquée, sa hauteur naturelle fait voir au-dessous d'elle les principaux lieux où ce Sauveur des âmes a si puissamment travaillt'. »
Plus loin, en partant de Tripoli, il s'enfonça pour quelques jours dans le Liban et s'étonna de retrouver, sous le ciel d'Orient, la nature des Alpes : des monts grandioses, poussant vers le ciel leurs cimes tourmentées, des torrents écumeux se tordant au fond des ravins, des vallons retentissant du bruit des cascades. A mi-côte se dessinait une dentelure de donjons et de castels; des villages blancs s'entouraient de murailles cri'nelées; là vivaient ces Maronites du Liban que saint Louis avait pris naguère sous sa spéciale sauvegarde et ([ue la France avait adoptés pour fils. Les chefs de tribu, le clergé surtout accueillirent à bras ouverts leurs frères d'Occident, et ceu.\-ci ne se lassaient point d'admirer la candeur de ce bon peuple, ses mœurs simples et douces ; quand ils se virent à la table du patriarche, entouré de ses principaux prêtres, ils crurent se trouver « dans un cénacle d'apôtres ».
Continuant à gravir, ils atteignirent la région des cèdres. Au fond d'un cirque bordé île cimes ardues et de neiges éternelles, les arbres géants déployaient leurs ramures : leurs branches noueuses s'étendaient en tous sens, se tordaient, s'entrelaçaient et faisaient une succession de dômes. Lo lieu était d'aspect saisissant, empreint d'une gravité mystique : il portait au recueillement et à la piière.
Dans ce grand temple vert aux rugueuses colonnes, .Nointel lit dresser un autel et ciianter la messe, variant ainsi le théâtre de ces scènes à effet où se complaisait son imagination et dont la nature lui fournissait le cadre incessamment renouvelé. Le patriarche des Maronites, qui l'avait accompagné, admirait sa piété et exaltait la France. Ce prélat chef de peuple eût voulu se rappeler par un présent à la mémoire de Louis XIV : dans sa sainte pauvreté, il ne trouva rien de mieux à oflrir qu'un mor-
ceau (le bois de cèdre, pris en plein cœur de larlire, afin qu'en cette matière dure, vénérable, incorruptible, on pût sculpter un buste du Roi Très Chrétien.
Rentré à Tripoli, Nointel s'apprêtait à reprendre la mer, quand des députés de la colonie française d'Alep se présentèrent à lui, sollicitant pour leur ville l'honneur d'une visite. Alep n'était qu'à douze journées de marche dans l'intérieur, Alep. l'un des grands carrefours du Levant, où tous les ans des caravanes interminables, qui mettaient liuit jours à défder, apportaient les produits de la Perse et de la haute Asie. Notre commerce tenait là un de ses principaux comptoirs, mais les Anglais et les Hollandais nous y faisaient rude concurrence. Nointel se pardonneraitil de négliger ce poste important? Laissant sa tartane pousser sans lui jusqu'au bout de la côte syrienne et l'attendre dans le golfe d'Alexandrette, il décida de l'y rejoindre par terre, après avoir fait un grand tour dans la région d'Alep et de la haute Syrie.
Vers Alep, le danger du voyage venait de certains postes de soldats turcs échelonnés sur les routes avec mission d'en assurer la sécurité, moyennant une taxe à prélever sur les caravanes. La perception do ce péage leur était prétexte à extorsions et à pilleries; ils dévalisaient les voyageurs, quand ils ne les assassinaient pas : de tous les brigands dont fourmillait le pays, ces gendarmes à la turcjue étaient le plus à craindre.
Une de leurs bandes, sortant inopinément d'une caverne, essaya d'exercer son industrie aux dépens de l'ambassadeur et de ses gens. Une décharge d'armes à feu eut heureusement raison de cette canaille : on les poursuivit même dans leur tanière, et leur chef, accompagné de drôles à mine de démons, vint demander grâce à Nointel et baiser le bas de sa robe. On leur jeta alors quelques sequins. Plus loin, la rencontre de Turcomans nomades annonça la proximité du désert. L'horizon s'élargissait, devenait immense, éclatant à la fois et morne. L'air s'embrasait; le soleil dardait des flammes; la violence de la lumière brûlait les veux; il fallait faire route la nuit et se
i.K vnvACK m:s i:(:iii:i.i.i:s i5S
reposer le jour, quand ou avait découvert queUjue asile de verdure et d'ombre.
A une demi-journée d'Alep, une brillante cavalcade fut signalée, venant vers le camp : c'était le corps des marchands français, la nation, qui se portait à la rencontre de l'ambassadeur. Celui-ci reçut les marchands sous sa tente et les accueillit royalement, siégeant sur un lit de repos couvert de velours cramoisi. Les Anglais aussi et les Hollandais étaient venus. Les premiers étaient gens de belle mine, superbement montés, vêtus avec un luxe étoffé et cossu. Ils avaient importé au fond de l'Orient les habitudes, le train de vie confortable et jusqu'aux plaisirs de leur pays : une partie de leur temps se passait à oi'ganiser des chasses à courre, parfaitement réglées sous un maître d'équipai/e, nommé à l'élection. Parmi eux, Magni s'étonna de trouver des cadets de grande famille, « des fils de milords ». (]ui s'étaient exilés au loin pour apprendre le commerce et faire personnellement fortune.
Anglais et Hollandais eussent voulu s'adjoindre au cortège de l'ambassadeur pour l'entrée en ville; comme leurs consuls n'avaient pas jugé à propos de les accompagner, iN'ointel repoussa un hommage qui n'était point dans les formes. Les étrangers ne purent qu'assister à la mise en ordre et au départ du cortège, qui était réellement imposant : des trompettes d'abord, huit janissaires, huit drogmans, dix valets de livrée, plusieurs chevaux de main, un coureur tout habillé de rouge et d'autres vêtus à la grecque, entourant la personne de l'ambassadeur, la nation derrière ; en tout, sans compter les piétons, cent cinquante cavaliers, parmi les(|uels le tchaouch de la Porte se faisait remarquer par la longue penne dont il décorait son turban aux jours de cérémonie.
•Vprès quelques heures de marche, un vieux château fort parut, debout sur une hius(|ue saillie de rochers, et tout autour la blanche Alep, enlacée de verdure, noyée de linnière, iiérissée de minarets et de cyprès, s'épandaitdans la plaine. A l'intérieur, le nombre, la beauté des mosquées, excitèrent l'admiration.
ainsi que l'immensité du bazar, qui formait un dédale de galeries couvertes. Dans Alep et aux environs, c'était une confusion de peuples et de cultes : des musulmans, des chrétiens de tous genres. Maronites, Arméniens, Arabes, Clialdéens, Syriens, et parmi ces derniers groupes un mélange de catholiques et de dissidents : à côté des musulmans et des chrétiens, des gens qui n'étaient ni l'un ni l'autre, d'étranges sectaires, des Ye-idiiis ou adorateurs du diable. Nointel croit que leur culte se rattachait primitivement à l'hérésie d'Origène, « mais, selon lui, il ne leur en reste aucune teinture que de reconnaître le diable pour leur dieu ou du moins de ne pas vouloir qu'on en dise du mal, crainte de s'attirer sa puissance (1) ». Ces peuplades vivaient en jtartie près d'Alep, retranchées dans la montagne, mais le nom de la France était venu jusqu'à elles. Une nuit, leur chef se glissa dans la ville, visita très secrètement l'ambassadeur et lui dit qu'il s'offrait au Roi, avec trente mille lances, pour le cas oîi le puissant monarque d'Occident se déciderait à tàter par les armes la Syrie et la Palestine.
Alep était un grand centre de missions. Franciscains de Terre Sainte, Capucins et Jésuites, sans compter quelques Carmes italiens, tra\"aillaienl à conquérir les dissidents, à les ramener, à les retenir dans le giron de l'Église. Point n'était besoin de stimuler le zèle des trois ordres principaux, mais plutôt de calmer leurs ardentes rivalités, de modérer leur concurrence. Chacun d'eux;, exhibant des titres anciens ou récents, aspirait à la primauté : ils se disputaient aussi les conversions avec autant d'àpreté (jii'eussent pu le faire des marchands pour de lucratives denrées. « La (|ualit('' de missionnaire, «'crit judicieusement .Nointel, ne détruit et même ne suspend pas l'ambition : c'est elle qui me fit essuyer deux compliments, car, après un en français, pron()nc{' au nom des Svriens par le supérieur des Capucins, celui des Jésuites se présenta avec un jeune homme dont il exj)liqua le discoui's arabe. »
(t) Nointel ;i l'omiionne, i»m;ii l(i73.
i.K vôv ai;k I)i;s ijii i:i.m;s 157
Assumant le rôle de pacificateur et d'arbitre, Nointel réunit les relig^ieux en assemblée plénière, et ce ne fut pas l'une des moindres singularités de son voyage que de le voir jjrésidcr une manière de concile. Dans cette fonction, il fut imposant et digne; après avoir donné successivement la parole aux oliefs des diiïérents ordres, après a\oir écouté leurs requêtes, il rendit, au nom du Roi, des ordonnances qui di'dimitaient tant bien que mal les domaines respectifs et ménagèrent une paix, une trè\e plutôt, promptcment dénoncée.
Vis-à-vis des cbréliens indigènes, il se montra idein d'affabilité, car, tout schismali(iues et hétérodoxes qu'ils fussent pour la plupart, leur vénération pour la France témoignait en leur faveur. 11 re<;ut leurs patriarcbes, visita leui's églises, et ce soin lui valut d'assister à une fort belle cérémonie, oij le rite syriaque déploya toute sa pompe. Il s'y était rendu « avec sa maison, au bruit des trompettes et des tambourins... ».
« Les Syriens, raconte-t-il, remplissaient par leur abondance
leur église, leur cour et les toits Le patriarciic ([ui m'était
venu recevoir in pontifkalihus avec son clergé, des cierges et des encensoirs, étant à ma gauciie, j'entendis sa messe, j'y reçus ses compliments, l'on m'informa de ce qu'il y prêcha à la louange du Roi et sur le sujet de ma venue et des prières solennelles ([ui y furent cbantces pour la prospérité de. Sa Majesté. Tous les assistants du rite syrien, tant schismatiques en très grand nombre fjue catholiques, \w ténmignèrent pas moins de zèle et d'union en ce rencontre (ju'à donner des preuves de la croyance lie la Transsubstantiation, ce (|u'ils tirent par des actes positifs de l'adoration (|iii' je leur ai \n l'aire de l'Hostie (pji a\ait (Hé consaci'ée en pain levé : son élévation fut laite en grande c(''r(''monie au bruit des sonnettes, des timbales, de mes trompettes, et à un cri clair et comme musical formé tout d'un coup par les femmes sans aucune prononciation de paroles; ce (pii fut siii\i de prosternations à terre qui me juirnrent générales et bien expresses, suivant l'observation (jue j'en ai pu faire et suivant les assurances qui m'en ont été données. «
158 LES V(lVA(;i:S DU MAKuriS DE XOIXTEL
Après plusieurs semaines passées entre les murs d'Alep, Nointel continue sa pointe vers l'Est. De ce côté, il n'existe pourtant ni comptoirs à restaurer, ni missions à inspecter : le désert déroule ses ondulations monotones, ses horizons coupés de ruines, ses solituiles sans fin, tombeau oti gisent les civilisations mortes. Mais c'est précisément l'attrait de ces grands souvenirs qui captive notre ambassadeur et l'entraîne encore une fois à de lointaines pérégrinations. En septembre, malgré la saison torride, il s'avance jusquà lEuphrate, où la caravane arrive à demi morte de chaleur et de soif. De longues barques errant sur les eaux permettent d'accéder à la rive opposée. Là, sur la grève brûlante, Nointel fait dresser sa tente et contemple à loisir le fleuve qui baigna Babylone. Mais il ne se borne pas à se recueillir et à s'absorber dans ses pensées. La mise en scène lui est nécessaire, indispensable : il la lui faut pour aidera son émotion. Par ses ordres, on célèbre un service solennel sous sa tente; puis, dans le grand silence ilu désert, un chant s'élève, grave, profond, scandé par le bruit des fanfares : c'est la caravane tout entière qui entonne à pleine voix le cantique des FTébreux.
Le signal de revenir en arrière fut enlin donné, et Nointel se rapprocha d'Alep, mais celle fois ne lit guère que traverser la ville. Sa suite était plus nombreuse que jamais, et quelle affluence extraordinaire de peuple pour le contempler! (■ Je puis vous assurer, écrit-il au ministre dans un accès de naïf orgueil, que j'avais peine àpasser dans les rues. » Pour retourner d'Alep à la côte, il prit un cliiMiiin dilférenl de celui par lequel il était venu, augmentant ainsi la somme de ses impressions et de ses souvenirs. .\près avoir cherché sur les lieux les traces de saint Siméon Stylite, « visité plusieurs sépultures des anciens Romains, traversé la célèlire \ ilh' d'Anlioilie cl lOronte ». après avoir parcouru de grands espaces calcinés, franchi des défilés, contonriu> des montagnes, nos voyageurs retrouvèrent enfin, au bout de lliorizon, l'innuensité bleue. La tartane se tenait à lancre dans un \tin{ du uolfc d'AlexiindrelIc. exacte an leiidez-
LE VOVACi: lll'S KCllK I.I.ES 15!)
VOUS : le 3 octobre. Nointel s'y rembarqua pour se diriger vers la Grèce.
Voir Athènes avait été de tout temps l'un des rêves de sa vie. Pi'ès lie le réaliser, son impatience ilarriver au but ne lui lit pas oublier ses habitudes de voyageur consciencieux, s'attardant aux bons endroits, attentif aux minimes détails, pourvu (piils soient révélateurs et, comme nous dirions aujourd'hui, suggestifs : c'est bien ce qu'il exprime dans ce passage d'une lettre : « Je tâche de m'instruire de toutes les particularités, profitant de ce que je vois et que j'entends, et de ce qui s'est présenté généralement dans le cours de mon voyage, ne laissant rien échapper des moindres choses qui m'en font conclure de plus grandes. »
Repassant par (Ihyprc. il fût reteim dix jours, non seulement par le besoin de tout voir, mais aussi par un de ces incidents qui prennent, en pays levantin, les proportions d'un événement. Il s'agissait d'une rpierelle de préséance. A Larnaca, le consul de Venise, se figurant peut-être que sa république était encore maitresse de l'île, avait osé contester la prééminence reconnue à nos agents dans tout l'empire turc : en pleine église paroissiale, ce chétif personnage avait fait déplacer et jeter de côté la chaise de notre consul, liien qu'elle portât les armes de France, pour v substituer la sienne. Cet outrage aux lis met Nointel hors de lui : pour le venger, pour obtenir réparation, il écrit h la Sublime Porte, à la Seigneurie de Venise, à la cour de France. Mais il a tenu auparavant à foudroyer le coupable d'une lettre dans laquelle il a déployé' toute sa puissance d'in\eclive. Qnelqiies passages de celte extraordinaire missive montrent le ton (jue se permettait alors un ambassadeur du Roi vis-à-vis de (juiconque attentait à nos prérogatives :
« Monsieur, je vous fais riioniu'ur i.lc \ous écrire, parce (|ueje veux bien vous faire connaître moi-uième mes sentiments sur votre conduite, plutôt afin (pic vous n'en puissiez doulcr que par aucune envie que vous y apportiez remède, sachant bien le moyen de le procurer d'oîi il doit venir. Sachez donc que vous avez commis une insolence et une témérité dont j'aurai la répa-
160 LES VOYAIiES D T MAROIIS 1)K XOIXTEL
ration, n'appartenant pas à nne personne de votre estoc ni fi aucune d'avoir si peu d'égard à la signification dans laquelle mon consul vous énonce les ordres qu'il a reçus de moi que de la traiter de jiieiia di vnnità c di lixggie (1) ; c'est vous (]ui êtes rempli
de l'une et de l'autre Soyez certain qu'il est faux que l'église
des PP. observantins de Larnaca soit votre chapelle, que celui qui en a la direction soit votre gardien, ni (ju'elle ait été établie de vos deniers, puisque c'est de ceux de la Terre Sainte. Il est vrai que c'est une paroisse, qu'il n'y en a pas d'autre à Larnaca, ([u'elle est commune à tous les Francs, et que ceux d'entre eux à qui la préséance appartient en doivent jouir dans ce lieu sacré avec les marques d'honneur qui en sont inséparables : ayez-y dix chapelains et autant d'aumôniers, vous n'en aurez pas pour cela plus de droit de vous y fixer une prééminence et d'abattre les armes de la France. Voilà votre crime qui ne peut être excusé que par un emportement de folie qui vous aurait privé de l'usage de la raison, et je crois que c'est le seul parti auquel vous pouvez vous réduire. L'avis que je vous en donne est aussi le plus doux traitement que vous méritiez, et afin que vous ayez l'avantage qu'il soit public et certain qu'un ambassadeur de France, tel que je suis, vous ait si bien traité que de vous écrire, j'envoie copie de celte lettre en France, à Venise et à Constantinople, car autrement, si vous vouliez donner de simples assurances que je vous ai écrit, on pourrait l'imputer à votre superbe ordinaire (2). »
Toujours à Chypre, Nointel lia connaissance avec l'une des liantes autorités ecclésiastiques de l'Orient. L'île possédait depuis des siècles et a toujours consei-vé une Eglise grecque autonome, autocéphale, suivant l'expression moderne, et tpii ne reconnaît au siège patriarcal de Constantinople qu'une suprématie d'iionneur. Le chef de cette Eglise, rarclievéque Cicala, vint présenter ses devoirs à l'ambassadeur in pontificalibus, et tout de suite, en quelques traits de jiluine, Nointel nous rend
(1) Pleine fie vanité et de mensonges.
(2) Arcliives (les .VITaires étrangères. ConslaïUinoplc, Xll.
Li: VOYAGE UKS ECHELLES ICI
Taspect extérieur ilu personnage, avec ses attributs caractéristiques, et le pose en pied : « Il était couvert d'un manteau dont le haut était partagé en bandes de satin bleu, rouge et dune autre couleur, le reste étant plein en noir ; son bâton qu'il tenait à la main, qui est plus haut que lui, était orné de nacre de perles et surmonté d'un globe en argent représentant le monde, sur lequel se voyait sa croix. »
C'était un habile homme que cet archevêque, possédant à fond les langues orientales et les canons des conciles, ayant même étudié à Rome et parlant latin, ce qui ne lempèchait point de nourrir les plus mauvais sentiments contre la véritable Éghse : au reste, prélat usurpateur et simoniaque. La conversation s'engagea, et l'on se mit facilement d'accord aux dépens de l'ennemi commun : on dauba sur Calvin et sa secte. Toutefois, cette rencontre avec l'un des docteurs de la loi ortiiodose, qui se montra hypocrite et cauteleux, ne dissipa point les préventions de Nointel contre les Grecs et leur clergé : la conclusion qu'il tire de 1 entretien, c'est « que le Turc a trouvé le secret de dominer les Grecs, et qu'il n'y a que le bâton et l'esclavage qui les puissent mettre à la raison ».
Quittant enfin Chypre, il laissa Candie sur sa gauche, sans y atterrir : il ne pénétra pas à nouveau dans le groupe des Cyclades, mais le contourna, frôlant les îles et s'y arrêtant quelquefois. Alors les ovations de Cliio. de Naxos recommençaient ; c'étaient des chants d'allégresse, des harangues, des décharges de boites; la consonuuation de poudre qui se fit durant tout le voyage fut effrayante. Xointel visita ainsi Milo. sans se douter du trésor que cet ilôt recelait dans son sein. Il visita Sanloriu, l'ile brûlante, fumante, gonllée de lave en fusion et trouée d'incandescents cratères, agitée de continuels remous, l'étrange et mouvant terroir où semble se poursuivre le travail primitif du globe.
Cependant, à mesure que l'on avançait vers le nord, la mer se nettoyait d'îles. L'une après l'autre, les dernières Cvclades s'enfuirent à l'horizon. Vers l'est, la côte du Péloponèse
-162 LES VOV.\r, ES nu MA ROUIS DE NOIXTEL
allongea ses arêtes dénudées et la dentelure de ses cimes ; devant la tartane, le golfe d'Égine s'ouvrit, éblouissant de lumière; le 14 décembre, les voyageurs débarquaient sur la plage du Pirée.