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En avril de la mémo aiiiu'-f, un émissaire de modeste état, le drogman Fontaine, était parti furtivement de Marseille pour l'Orient; il était dt'pèflié au grand vizir avec mission de justilicr ou au moins de pallier notre conduite : « C'était, disait-il, eu vertu d'une stricte obligation que Sa Majesté avait dû laisser aller quelques-unes de ses troupes en Hongrie, sans (|u'cll(' ait prétendu rien faire en cela ni rien fait effectivement (jui soit contraire ni à l'amitié qu'elle veut toujours sincèrement entretenir avec la Porte, ni aux anciens traités d'alliance qu'elle veut tous fidèlement observer et même les faire renouveler plus étroitement (1). » Parce langage. Fontaine préparerait les voies à l'ambassadeur en titre.
Pourtant, ce n'était pas la Hongrie seule qui voyait se déployer en face du Croissant l'étendard aux fleurs de lis. Le 22 juillet 1664, une escadre française avait paru devant la côte d'Afrique, et 5,000 honnnes de troupes, débarqués sur le territoire d'Alger, s'étaient saisis de la petite ville de Gigeri (Djidjelli), sans égard aux droits du sultan, suzerain des Régences (2). Toutefois, sur ce point même, la France ne désespérait pas d'apaiser les susceptibilités de la Porte. Un second envoyé avait été cliargé de faire agréer au vizir les motifs qui avaient déterminé l'occupation de Gigeri : d'après nous, cette prise de possession n'impliijuait aucune idée de conquête ultérieure en Afri- «lue, mais simplement \c désir de nous assurer, sur la côte, un poste de surveillance et de police, destiné à intimider les Barbaresques et à faciliter la l'épression de la course.
Les deux messagers rejoignirent le grand vizir à Belgrade au retour de sa campagne de Hongrie et firent leur commission. Il leur répondit assez sècliemenl que l'ambassadeur pouvait venir, mais se montra intraitable sur l'article de Gigeri : son maître, à l'entendre, ne soull'rirait jamais que la France possédât un seul pouce du territoire africain. (Juand cette déclaration nous fut Iransmise, la question (b- (iigeri n'existait plus : la France avait
(1) .\rihives des affaires iHrangères. 9 avril \(i6i. (i) K(n s.'iKT. Ilistuirc de Lotivuis, t. i, p. 78 et suiv
-18 LES VOYAGES DU MAUQUIS DE XOIXTE I.
senti l'impossiI)iliié de se maintenir dans cette place et l'avait spontanément évacuée. D'autre part, une trêve conclue entre l'Empereur etle grand vizir, neuf jours après la bataille de Saint- Gothard, avait permis à Louis XIV de rappeler ses troupes de Hongrie. Les occasions de conllit avec la Porte s'éloignaient : M. de la Have-Vantelet reçut ordre de rejoindre son poste.
L'occasion parut propice à Colbert pour essayer avec la cour ottomane un sérieux rapprochement et s'ouvrir de nos projets sur le commerce de l'Inde. C'est alors que le deuxième mémoire dont nous avons parlé fut rédigé, pour être annexé aux instructions de l'ambassadeur. Dans cet écrit, Colbert ne se bornait pas à indiquer le but de la négociation, mais la manière de l'entamer et de la conduire. Il fallait (juc 31. de la Haye-Vantelet présentât la comnumication dont il était chargé, non comme une grâce sollicitée, mais comme un avantage dont le Roi consentait à faire jouir « son cher et parfait ami l'empereur des musulmans » . Comme l'entreprise projetée par nous en Egypte devait rouvrir pour la Turquie une source d'inépuisables profils, elle ne saurait être que le jirix du rétablissement de la France dans ses anciens privilèges et même de faveurs nouvelles, telles que la réduction des droits de douane et l'exclusion de certains concurrents. Dans une lettre adressée au sultan, Louis XIV demandait en personne et avant tout le renouvellement des Capitulations : il y témoignait i( de sa forte passion de maintenir cette ancienne et bonne correspondance qui a été établie il y a si longtemps entre les deux empires (1) ».
M. de la Have-Vantelet arriva à Constanlinople le 1" décembre Kitio et tâcha d'entrer en matière. .Malheureusement, il parut vite que si Kupruly l'avait laissé venir, c'était pour se venger sur lui de l'humiliation que la journée de Sainl-Gothard avait iniligée à ses armes. Les premières audiences accordées à notre
(Ij Xéaninoias les iasiructions à .M. de lu llavo-N'anteiet réservaient toujours le cas où « les mauvais traitements reçus par les Français dans les lichelles ou autres considérations plus importantes » obligeraient le Roi de rompre avec la Porte. Archives de la marine, dépêches concernant le commerce.
LOUIS XIV 1;T l.dlUKNT 1!»
ambassadeur furent l'occasion de scènes outrageantes et scandaleuses. Plus tard, il se vit considéré par les Turcs comme un otage de la chrétienté tout entière, placé entre leurs mains pour répondre des donnnages quelle leur causait. Si les corsaires d'Italie se saisissaient de leurs bàlimenls, on le fondait d'acquitter le montant des cargaisons. Des chevaliers de Malte enlovaicnl-ils un vaisseau apportant d'Ale.xandrie douze eunuques noirs destinés au harem de Sa Hautesse. il fallail que M. de la llayc-Vantelet s'en procurât même nombre et jionr\ ùt au rcMipIacement de celte marchandise humaine.
Par compensation ou par représailles, la France fournissait de plus en plus aux Turcs de justes sujets de reprociic et prêtait ses soldats à tous leurs ennemis. Le nombre des volontaires accourus à Candie atteignait maintenant plusieurs milliers : on pouvait prévoir l'instant où il n'y aurait plus que (b-s Français dans l'armée de Venise. En 100!), le Roi lui-même parut céder au mouvement qui entraînait ses peuples vers la guerre sainte : il détacha de ses troupes un corps de si.\ mille hommes (|u"il envova au secours de Candie (1), avec l'cscadri' du duc de Beaufort. Auparavant, il avait envoyé à M. de la llaye-Vantelet l'ordre de revenir et ne lui avait point nommé de successeur.
Il semblait que la rupture fût comj)lète et que Louis \1\ n'eût plus qu'un but, s'acquérir des droits à la reconnaissance de la chrétienté. Cependant, certaines précautions atteslaienl de sa part un reste d'incertitude. Envoyant ses soldats à Candie, il leur défendait d'y paraître sous ses couleurs et leur faisait prendre l'étendard du Pape. Rappelant son ambassadeur, il lui enjoignait de désigner l'un des marchands pour veiller à la protection du conmierce et de laisser ainsi un re[)résentant de la France à Constantinople. Le maintien des relations ne tenait plus qu'à un fil, mais Louis XIV évitait de le rompre et tenait ;i ménager la possibilité d'un rapprochement.
!)e leur côté, les Turcs retrouvaient pai- instants le sentiment
1 1 ) L'iiislorien turc Rascliid les appelle t six mille pourceau-t malintenlioniiés '.
20 LES VOYAGES 1)1" .AlAKQl'lS DE NOINTEL
OU plutôt l'instinct de leurs véritables intérêts: leur fanatisme n'allait pas jusqu'à les aveugler sur le danger de jeter la première puissance chrétienne, en quelque sorte malgré elle, dans les rangs de leurs ennemis. Le secours donné à Candie ne les irrita pas tant qu'il ne les émut, et mettant à prolit l'absence du violent Kupruly, qui avait été prendre en Crète le commandement du siège, les autres ministres adressèrent à notre ambassadeur un appel conciliant. Le sultan ne s'y opposait point : ce prince n'avait qu'une passion, la chasse; il l'aimait frénétiquement, en maniaque, et son temps se passait à organiser de colossales battues autour d'Andrinople, sa résidence favorite, ou à parcourir ses États d'Europe en faisant partout un carnage d'animaux. Actuellement, il avait établi à Larissa, en Thessalie, le quartier général de ses chasses : c'est là que M. de la Haye-Yantelct lut invité assez doucement à se rendre, pour parler du renouvellement des Capitulations.
Ses instructions l'autorisaient à reprendre cette négociation avant de partir, s'il y trouvait (juelque moyen. Il ne balança pas à faire le ^ovage de Thessalie. A Larissa, on 1 accueillit bien; on lui dit que les nouvelles Capitulations seraient signées, dès que les deux gouvernements seraient parfaitement d'accord sur les articles à y insérer; même, le sullfui en écrivit au Roi, et dérogeant aux traditions hautaines de la Porte, qui recevait des ambassadeurs et n'en accréditait guère, il désigna l'un de ses officiers pour porter sa lettre à destination. Ce « parti honnête » plut fort à M. de la Haye-Vaniclet, qui y vit une raison pour différer de nouveau son départ, et, au lieu de l'ambassadeur rappelé, ce fut l'envoyé du Grand Seigneur ([ue l'un des vaisseaux du Roi mouillés devant la côte thessaUenne reçut à son bord. Quand la nouvelle de ces événements parvint en France, on y connaissait déjà l'insuccès de l'expédition de Crète, la sortie infructueuse du 2'\ juin, la disparition du duc de Beaufort; quelques semaines plus tard. Candie capitulait (1). Cette leiita-
(1) Voyez d;uis l;i Rei:ue d'histoire (liploiiiaticiiie du 1" avril 1S97 l'article de M. Le Glay, L'expédition du duc de Beuuforten Crète.