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CHAPITRE PREMIER

DEUX MISSIONS

I, ENVOYK Ui: GRAND SEIGNEUR

En juillet 1669, La Fontaine, dans la chronique rimée qu'il adressait à la princesse de Bavière, lui mandait ainsi la nouvelle du jour :

Nous attendons du (Irand Seigneur Un bel et bon ambassadeur :

Il vient avec grande cohorte ; Le nôtre est flatté par la Porte.

Tout ceci la paix nous promet Entre Saint-Marc et Mahomet.

Cette fois, l'auteur des tables faisait de l'histoire dijiloniatiquc <'omme M. Jourdain allait faire de la prose quinze mois plus tard, sans le savoir. Il se trouvait indiquer assez exactement le tour imprévu et favorable que venaient de prendre nos affaires à la Porte, avec les conséquences qu'on en devait attendre, lors- (ju'il croyait simplement rapporter les bruits dont retentissaient le monde et la ville, x^^ussi bien, un ambassadeur lurc à nos portes, le fait était étrange, inattendu, l'événement assez gros pour qu'on le mît en petits vers. Depuis nombre d'années, la France n'avait pas vu de Turc officiel, et l'amionce d'une si étonnante nou\ eaulé, en même temps qu'elle ilattait l'orgueil de la nation, pi(|uait au vif la curiosité de Paris.

Suleiman-aga, envoyé du Craiid Seigneur, (h'-barqua à Toulon

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le 4 août l()tj9, avec une suite de vingt personnes. C'était, dans son pay.s. un homme de condition fort ordinaire. Il avait figuré longtemps parmi les hostinidjis ou jardiniers du Sérail. Ceux-ci, il est vrai, étaient moins des serviteurs proprement dits que des officiers d'un rang inférieur, chargés de fonctions qui les faisaient approcher de Sa Hautesse et de la famille impériale. Quand la sultane-validé, descendant du Sérail, allait goûter le frais dans un kiosque sur le Bosphore, c'étaient les bostamijis qui écartaient à coups de pierres les caïques indiscrets. Le sultan visitait-il l'une de ses maisons de campagne? les bostandjis, « dont l'exercice le plus ordinaire, suivant l'expression de l'un de nos ambassadeurs, était île planter des choux (1) », échangeaient les outils de leur travail habituel contre sabres et mousquets, « desquels étant aussi bien armés qu'ornés de leurs bonnets gris et blanc en pain de sucre », ils faisaient la haie sur le passage du monarque. Sorti de cette milice domestique, Suleiman s'était élevé jusqu'à une charge de cour emportant le titre de mutaferraia, et il se présentait à nous sous cette qualification barbare, à laquelle les bouches françaises eurent peine à s'accoutumer.

Au physique, il offrait un vrai type d'Oriental, visage long et maigre, teint olivâtre, yeux ardents, barbe noire, corps sec et nerveux; au moral, les traits dominants de son caractère étaient le fanatisme religieux, un orgueil emporté, qui n'excluait point l'esprit d'observation et de repartie, et, par-dessus tout, le mépris des Infidèles.

Dès son arrivée en France, il prouva sa hauteur en n'accordant aucune attention aux honneurs extraordinaires qu'on lui rendait; les villes se portaient à sa rencontre, tiraient leurs canons sur son passage, lui envoyaient des présents, lui doimaient des bals sans 1 émouvoir. Aux portes de ilarseille, il prétendit recevoir le compliment des échevins sans descendre de cheval, ce dont l'assistance fut scandalisée. Des traits analogues marquèrent son passage dans d'autres villes. Il traversa la France

(1) .Noinlel à Pomponne, 3 mai 1676. Archives des affaires étrangères.

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dédaigneux, impassible, affectant, au dire des personnes qui le virent alors, « une gravité insolente », et inspirant plus d'étonnement qu'il ne paraissait en ressentir.

Quand il eut atteint Paris, au lieu de l'y faire entrer, on l'installa aux environs, à Issv, oîi quantité de personnes qualifiées vinrent le visiter ou plutôt l'examiner. On s'occupait en même temps de le présenter à la cour. C'est ici que les difffcultés allaient commencer. A la cour, les questions d'étiquette prenaient une importance qu'elles n'avaient point ailleurs, et le cérémonial à observer entre la France et la Porte, en de semblables occasions, n'avait jamais fait l'objet d'un règlement définitif. D'ailleurs se trouvait-on en présence d'un envoyé pourvu d'un véritable caractère diplomatique ou d'un simple messager? Les lettres d'introduction dont Suleiman était porteurlaissaient àcet égard quelque doute. Quoi qu'il en fût. afin de lui épargner tout sujet de plainte et en même temps de ne lui accorder aucun privilège que l'orgueil mahométan pût interpréter dans un sens humiliant pour la France, on pritle parti de lui appliquer exactementle traitement que nos envoyés recevaient du grand vizir, lorsqu'ils n'avaient pas rang d'ambassadeur, et cette préoccupation allait inspirer aux ministres du Roi la plus extraordinaire fantaisie.

Il appartenait à M. de Lyonne. en sa qualité de secrétaire d'État ayant le département des affaires étrangères, de donner audience <à l'envoyé; en cette circonstance, on résolut de copier scrupuleusement chez le ministre français, à sa maison de Suresnes, les usages de la Porte, sans omettre aucun détail, aucun accessoire, de tout disposer à l'orientale, et il parut indispensable, afin de recevoir plus convenablement l'officier de Sa Hautesse, qu'un de nos hommes d'État et ses gens se fissent Turcs pour un instant. Le cérémonial adopté par eux a fait l'objet d'une relation répandue dans Paris et rendue récemment à notre curiosité (1).

(t) Cette pièce a été publiée par le comte Ed. de B.\RTHf:LEMY dans le Bulletin du bibliopkile, septembre-octobre 1881. Cf. \es Documents historiques inédits, publiés parM, Ch.\mpoli.iox-Fige.\c, t IV, [i 892. et les Mémoires du chevalier d'Arcieux, t. IV, p. t33 et suiv.

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EPiOSJIOtniRIT iCïEDIT

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Les documents officiels et secrets, conservés au ministère des affaires étrangères, complètent ce récit qu'on eut pu croire forgé pour l'amusement du public et en certifient l'exactitude. Nous savons ainsi, à n'eu pouvoir douter, qu'un an avant le Bourgeois (jentilhomme — et nous verrons que ce rapprochement ne devait pas être entièrement fortuit — la cour eut le spectacle (runt' cérémonie turque, imaginée, préparée et représentée par des personnages officiels, avec un imperturbable sérieux.

Dans cette scène à peindre, M. de Lyonnc fit naturollomcnt le premier rùle, celui du grand vizir. Il confia à M. do Rives, intendant de sa maison, le rôle du Kiaya-Ben, qui était le secrétaire et le lieutenant des principaux dignitaires de la Porte. Le Kiajia-Beij, je veux dire M. de Rives, rerut Suleiman à sa descente de carrosse et le conduisit dans une première pièce où on lui servit le café, mais où il dut attendre huit heures (c'était le temps en moyenne que nos ambassadeurs passaient à se morfondre dans le palais du grand vizir, avant d'être admis à entretenir ce ministre). Il avait été convenu, afin de compléter la ressemblance, que cette épreuve préparatoire précéderait pour l'envoyé son introduction dans la salle d'audience.

C'était surtout dans l'aménagement de cette pièce qu'avait triomphé le génie imitatif des organisateurs de la réception. Une lieureuse disposition de meubles, d'étoffes et de coussins avait permis de figurer le sofa du grand \ izir. On sait que ce trône des ministres ottomans n'était pas, à proprement parler, un siège, mais une estrade recouverte de tapis et dressée d'ordinaire dans un enfoncement de la muraille. Le grand vizir s'y installait à la place d'honneur, dans l'un des angles du fond, assis à la turque, le corps appuyé à des coussins cpii l'environnaient et l'étayaient de tontes parts, et dans cette posture il accueillait les visiteurs officiels. Seuls, les ambassadeurs qualifiés obtenaient — et encore ce privilège allait-il leur être prochainement disputé — de monter eux-mêmes sur l'estrade, de s'y faire apporter un tabouret et de parler ainsi au ministre de plain-pied; les résidents et autres envoyés demeuraient au bas du sofa, et de là adres-

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saient k l'idole immobile qu'ils apercevaient au-dessus d'eux leurs compliments et leurs discours.

A la maison de Suresnes, un tapis de Perse, tissé d'or et de soie, posé sur une estrade, traçait dans la salle d'audience ime enceinte réservée; on y avait dressé un lit de repos, tout resplendissant d'or, et c'était là que M. de Lyonne devait prendre place pendant l'entretien, adossé à des coussins de brocart, après s'être étudié à imiter les manières graves et la majestueuse impassibilité des vizirs siégeant dans leur divan. Un drogman grec, assisté de quelques jeunes gens familiers avec les mœurs et les langues de l'Orient, devait servir d'interprète. Des serviteurs convenablement stylés s'étaient réparti les rôles de comparses et de figurants. Quant au public, il était représenté par un groupe de seigneurs et de dames, conviés par privilège spécial à s'assembler dans une galerie voisine et à suivre derrière des portes en glaces tous les détails du spectacle (1).

Les invités de M. de Lyonne virent celui que l'on appelait r«Excellence mahométane » entrer avec ses gens, puis, parvenu au milieu de la pièce, s'incliner profondément par trois fois et, portant la main à son front, à sa bouche, à sa poitrine, faire le salut à l'orientale. M. de Lyonne répondit en soulevant légèrement son chapeau, s'assit ensuite sur le sofa de la manière convenue, et dans le même moment l'on apportait pour l'envoyé un tabouret recouvert d'étoffe de Damas, garni de franges d'or, que l'on eut soin de placer en dehors et au bas de l'estrade.

L'entretien commença; autant ([u'en put juger l'assistance, il fut assez pénible et parut un instant dégénérer en discussion, l'étranger montrant plus de ténacité que de déférence. Au bout de quelque temps, des serviteurs apportèrent le café, le sorbet, les parfums fumant dans des cassolettes, et les offrirent à genoux au secrétaire d'État; puis se retournant vers son interlocuteur, ils les lui présentèrent debout. C'était la façon dont le grand vizir donnait à ses visiteurs le signal du congé. Suleiman se re-

(1) Arctiives des affaires étrangères, Constantinople. vol. IX. Arvievx, t. V, p. 133 Journal d'Ollivier Lefècre J'Ormessoii. t. Il, p. 370.

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tira alors, sans que M. de Lyonne fît un pas pour laccompagner, et il fut conduit dans le jardin, où la compagnie lo rejoignit presque aussil<U. Lui, sans s'inquiéter de cette curiosité, continua sa promenade, puis, l'heure sacramentelle étant venue, chercha quelque endroit convenable pour sa prière, fit étendre un tapis, s agenouilla el cunnuença tl in\oqucr le Très-Haut, a\ec les inflexions de voix, les balancements de corps et toute la pantomime compliquée que prescrit en pareil cas la loi du Prophète.

M. de Lyonne voulut faire connaître lui-même au Roi les détails de rentrcvue : il le lit dans une lettre où il affirme « s'être parfaitement bien acquitté de la fonction que Sa Majesté lui avait confiée pour un quart d'heure de son grand vizir (1) ». La même dépèche nous initie au secret des paroles un peu vives échangées entre le secrétaire d'État et l'envoyé : « Je ne pus jamais lui persuader par aucune raison que je pusse dire, écrit M. de Lyonne, de me rendre la lettre du Grand Seigneur pour Votre Majesté. » Le Turc avait répondu que ses instructions étaient formelles, qu'elles lui recommandaient de ne se dessaisir à aucun prix de son précieux dépôt, et quil y allait de sa tête de remettre la lettre de son maître îi d'autres qu'à !'« empereur de France »,

Ainsi le conilit éclatait entre l'étiquette hautaine de la cour de France qui n'admettait à la présence du monarque que les ambassadeurs proprement dits, et la prétention de l'envoyé ottoman. Convenait-il, par exception, d'accéder à cette dernière, et pouvaiton le faire sans compromettre la dignité royale? Le point fut mis en discussion; le conseil en délibéra. On voulut connaître les précédents, c'est-à-dire ce qui s'était passé à Constantinople en pareille circonstance et de (|uelle manière s'était comportée Sa Hautesse envers les Français qui avaient rempli en Turquie quelque conmiission diplomatique, sans y occuper l'ambassade : M. de Lyonne se chargea de prendre à cet égard les informations convenables. .

(t ) Lettre du .3 novembre 1669. Archives des affaires étrangères, Constantinople, vol I.X.

Tandis que le secrétaire d'Etat poursuivait cette enquête, une inquiétude lui vint. Il lui sembla que Suleiman avait été par trop complètement dupe de la comédie qu'on lui avait donnée ; la scène de Suresnes avait été jouée avec une telle perfection que le Turc avait pris tout de bon le personnage assis sur le sofa pour le grand vizir de France et avait témoigné reconnaître en lui un premier ministre, exerçant le pouvoir au nom d'un monarque inoccupé. Or, on sait que Louis XIV se montrait aussi soucieux de revendiquer toutes les prérogatives de la souveraineté que d'en remplir tous les devoirs, et le prince qui avait déclaré son intention d'être à lui-même son premier ministre, apprendrait-il sans déplaisir qu'un étranger, fût-ce même un Oriental, le soupçonnait de déléguer la toute-puissance? Quelqu'un, il est vrai, afin de détromper Suleiman, s'était avisé de lui dire que M. de Lyonne ne faisait que partager avec MM. Colbert et de Louvois, sur un pied de parfaite égalité, le poids des afl'aires; mais le remède, maladroitement appliqué, avait produit des effets pires que le mal, et le Turc, au lieu de ne prêter à Louis XIV qu'un grand vizir, lui en attribuait maintenant trois. Afin de détruire dans cet esprit déconcerté des préventions de plus en plus offensantes pour le souverain, Lyonne se crutobligé d'intervenir personnellement : dans une seconde audience accordée à la mission turque, il se proposa de démontrer que le Roi n'avait institué un grand vizir qu'en effigie, que le monarque français ne tenait auprès de sa personne aucun ministre investi de prérogatives exceptionnelles, et que la supériorité de son génie consistait précisément à pouvoir se passer de tels auxiliaires.

Ayant fait approcber Suleiman, sans rien changer au cérémonial précédemment adopté, il lui tint, entre autres discours, le langage suivant : « Je vous apprends (|u'il n'y a dans cet empire ni un grand vizir, ni trois, ni autre autorité que celle de l'empereur même, dont tous les ministres ne sont que de simples exécuteurs des ordres qui partent tous les jours et à tous moments de sa propre bouche en toutes sortes d'affaires... Aussitôt que notre empereur a eu atteint l'âge de gouverner par lui-même, il s'est

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réservé à sa personne seule toute l'autorité, n'en communique aucune portion à qui que ce soit, voit tout, entend tout, résout tout, ordonne tout, travaille sans discontinuation huit heures i.ar jour à ses affaires et à rendre la justice à ses sujets, et s'est rendu lui-même, par celte conduite, les délices de son peuple et l'étonnemcntet 1 admiration de toute la chrétienté! Moi-même que vous voyez ici phicé comme un grand vi/ir le serait à Constantinople, je ne suis qu'un petit secrétaire de Sa Majesté Impériale, qui n'ai d'autres fonctions que d'écrire soir et matin les résolutions qu'elle prend dans les ail aires qui regardent l'emploi particulier que j'ai... Ses autres secrétaires en usent de même chacun dans l'emploi dont l'Kmpereur les honore (1). »

Si complète qu'elle fi'il, cette leçon sur l'organisation de la monarchie française laissa fort indifférent celui auquel elle s'adressait ; il eût pu y découvrir des arguments en faveur de sa prétention d'arriver jusqu'au monarque lui-même, jusqu'à cette autorité (lu'on lui représentait partoutprésente et agissante, mais ne daigna point : « Je ne suis pas venu, seborna-t-il à répondre, pour apprendre comment la France est gouvernée », et, continuant à s'appuyer uniquement sur les ordres de son maître, il demanda avec plus d insistance que jamais à remettre en mains propres la lettre dont il était chargé.

Après beaucoup d'hésitations, cette grâce lui fut enfin accordée, mais on voulut au moins qu'elleservflà le pénétrer d'admiration et d'un rehgicux respect pour la personne royale, en la lui faisant apparaître au miheu dune auréole de faste et de magnificence. Puisque l'Infidèle prétendait fixer le soleil, il était à souhaiter que ses yeux ne pussent en supporter l'éclat. Malheureusement, pour cette fois, les prévisions <le nos Français furent déjouées, et leur esprit inventif se trouva en défaut. L'appareil déplové pour recevoir l'émissaire de la Porte, la maison du Roi rangée à l'entrée du château de Saint-Germain et étalant ses plus brillants uniformes,, la cour tout entière réunie dans une galerie somp-

(l( Relation confidentielle de l'audience du Roi. Arctiives des affaires étrangères. Conslaiilinople. vol I\.

tueusement décori'e, le Roi lui-mt''me, assis sur un tiNuie d'argent et paré de tous les diaiuants de la couronne (lui semblaient, suivant l'expression de la Gazette, « l'environner de lumière », n'éblouirent point le Turc habitué aux pompes de l'Orient. Il monta hardiment les degrés du trône et poussa l'irrévérence jusqu'à prétendre que le Roi se levât pour recevoir la lettre du Grand Seigneur. Cette prétention ayant été rejetée avec hauteur, il se retira fort mécontent, « en rechignant », nous dit un témoin oculaire, et haussant les épaules. 11 avait affecté et avait recommandé à ses gens de ne point mémo jeter un regard sur les magnificences offertes à leurs yeux, et l'on assure qu'il ne s'épargna pas les remarques désobligeantes. Connue on lui vantait le nombre et la grosseur des pierreries dont rhabillement royal était recouvert, il lui serait arrivé de dire que le cheval de son maître, aux jours de cérémonie, en portait bien davantage.

Ces détails furent naturellement omis dans le l'écit de l'audienc^e que la Gazette présenta au public, mais la cour demeura confondue de tant d'audace et crut avoir assisté à un sacrilège. Pour réduire l'étranger à la raison, les officiers chargés de son entretien et de sa surveillance ne trouvèrent rien de mieux que de le garder en chartre privée pour quelque temps. Ce régime l'amena à de salutaires réflexions, et la douleur d'avoir manqué à un grand prince, .à laquelle il faut joindre sans doute le déplaisir des traitements destinés à lui mar(|ucr l'inconvenance de son ])rocédé, le jetèrcnl dans une mélancolie qui lui fit perdre l'apjiétil et parut compromettre sa sant(''.

A ce moment, un personnage de la cour, l'étant venu voir, le lrou\a étendu sur son lit. l'air abattu et languissant. Connue le visiteur lui offrait un médecin, il répondit que « Dieu seul serait son médecin «. Il se plaignait surtout qu'on lui défendit toutes relations avec ceux de ses compatriotes qui iiabitaient Paris, marchands grecs et arméniens. Turcs de rencontre, gens de pauvre état et de luétier incertain; il demandait à jouir de leur société et à employer leurs services, en protestant toutefois qu'il les tenait pour bieu et dûment esclaves du Roi, qu'il se garde-

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rait de les enrôler dans sa suite pour les ramener dans leur pays et les ravira leur léuitiriic propriétaire; et pourtant, ajoutait-il, « il n'y a rien de si naturel aux oiseaux et aux esclaves que de chercher leur liberté » (1).

Il risquait aussi quelques observations sur l'étroite dépendance oii on le tenait à tous égards, sollicitait la clémence rovale, demandait qu'on jetât sur lui un regard de pitié et adressait à la cour de suppliantes requêtes pour obtenir à la fois son pardon et son congé. Comme d'ailleurs il n'avait pou\oir de rien conclure, et que sa mission avait par elle-même le caractère d'une avance, la cour résolut de la considérer comme telle sans s'inquiéter autrement des singularités de sa conduite et de le renvoyer à Constantinople, en le faisant accompagner d'une personne autorisée qui exposerait nos griefs, nos demandes, et les conditions auxquelles l'ancienne entente pourrait se renouer. Notre diplomatie prendrait ainsi à son compte, et dirigerait une négociation que Suleiman paraissait avoir été chargé de provoquer plutôt que d'entamer.

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