‹ Les voyages du marquis de NointelChapitre 10 sur 50 · I.A CKUKMOMK TLItyi I · texte numérisé non relu

I.A CKUKMOMK TLItyi I

A (jui fallait-il couder la tàclie délicate de parler à Constanlinople au nom du Roi et de faire accepter nos exigences? M. de la Haye-Vantelet restait ambassadeur en exercice, mais l'adresse ou le bonlieur lui avaient fait défaut dans ses opérations; son retour fut irrévocablement décidé. Le remplacerait-on par un ambassadeur, c"esl-cà-dirc par un lionnne de qualité, chargé de représenter la personne même du Roi et de s'exprimei' avec l'autorité qui s'atlaciie à de hautes fonctions? Au contraire, connue le but princijial de la négociation était de procurer l'avantage

(I) Arcliives des affaires élrangèrcs. Constantinople, vol t\.

du commerce et de lui ouvrir de nouveaux débouchés, n'était-il point préférable d'en remettre le soin à un homme spécial, familier avec les besoins et les habitudes du négoce, instruit des conditions dans lesquelles il se pratique eu Orient, possédant aussi cet art «le traiter avec les puissances musulmanes qui exige des aptitudes particulières, fortifiées d'un long apprentissage? Les Hollandais, nos principaux concurrents dans les Échelles, n'entretenaient à Constantinople qu'un simple résident et s'en trouvaient bien. Un agent de même sorte n'aurait pas à se faire rendre les honneurs auxquels un ambassadeur devait nécessairement prétendre, et qu'il fallait arraclier de haute lutte à l'orgueil méprisant des Turcs ; il éviterait ainsi ces interminables querelles d'étiquette qui devenaient la pierre d'achoppement de toutes les négociations, et pourrait, sous un titre modeste, faire prévaloir les intérêts de sa patrie.

Il y avait alors à la cour un jeune Marseillais, d'esprit prompt et délié, à qui sa connaissance de l'Orient avait permis de jouer dans la réception faite ii Suleiman-aga le r(jle de metteur en scène. Il se nommait Laurent d'Arvieux, plus tard chevalier de l'ordre de Saint-Lazare et consul de France. Après plusieurs années passées en Turquie à étudier spécialement la matière du commerce, un liasard heureux ^a^'ait amené à la cour, où la protection de la maréchale de la Motte, gouvernante des enfants de France, lui avait fait prendre pied. Sur ce terrain nou\eau, il avait senti promptement pousser des ailes à son ambition. Habile à se faire valoir, plein de confiance en lui-même, il rêvait de négocier à Constantinople la signature de Capitulations nouvelles, confirmant et étendant nos privilèges, et se croyait sûr <!(• ré'ussir dans cette tache. Il adressait aux ministres mémoires sur mémoires ; comme sa jeunesse et son peu de naissance ne lui permettaient point d'aspirer à un titre éclatant, il s'elforçait à la fois de démontrer l'inutilité d'un ambassadeur et de prouver que lui seul pourrait remplir avec succès les fonctions de résident.

Telles n'étaient point les seules voies (ju'il emitloyitt pour

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par\ enir à ses fins, rorl r(''paiulti dans le monde cl sacliant sy pousser, il se faisait froûter par de piquantes révélations sur les pays du Levant. On aimait à l'écouter ([uand, avec une vivacité toute méridionale, il lra(;aille tableau de ce monde encore presque incoiuiu, fertile en mystères attrayants, et oii le réel prend volontiers les airs du merveilleux. Il avait réponse à toutes les questions qu'on lui posait sur les habitudes de l'Orient. A ses plaisantes reparties. « le Roi, dit-il dans ses Mémoires, riait modérément, ainsi que Mlle de La Vallière »; mais il ajoute, — et nous laissons l'entière responsabilité de ces renseignements à ce Proveneal digne d'être Gascon, — que Monsieur, frère du Roi, et .Aime de Montespan « faisaient des éclats de rire qu'on aurait enlenilus de deux cents pas ». D'autres fois, il amusait Mmcs de Montespan et de La Vallière, pendant leur toilette, en les entretenant sur les costumes « des dames de Turquie », sans oublier la Reine, dont il lui arriva, s'il faut l'en croire, de satisfaire la curiosité deux heures durant « sur bien des particularités » (l). Ouelque prisés ([u'ils fussent à la cour, ces services d'un geme particuher ne parurent pas un titre suffisant pour valoir dès il présent à leur auteur un jioste diplomatique; lorsqu'il s'agissait de désigner nos représentants au dehors. Louis XiV et son ministère se décidaient par d'autres raisons. Colbert avait consulté les principaux négociants de Marseille sur la convenance d'envoyer en Orient un ambassadeur ou un résident. Le commerce se prononça pour le premier parti, le Roi se rangea ù cet avis, et l'on apprit soudain que son clioix était tombé sur le marquis de Noinlel, conseiller au Parlement de Paris. C'est à ce dernier qu'incomberait le soin de rapatrier Suleiman et de négocier avec solennité le renouvellement des Capitulations. A la mission modeste et toute prati(|ue que recommandait Arvieux dans un l)ut intéressé, le gouvernement royal préféra une grande expédition diplomatique, destinée à faire réapparaître magnifiquement la France en Tunpiie.

{[)Mémoiresiluclf':'li.y,l- \nieu.r, t. IV, p I.S5. :29i. 29.j

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Le dépit qu'en ressentit Arvieux se trahit dans ses Mémoires. Une anecdote (|u'il y a mise semble le commentaire de cette réflexion qu'il a dû se faire : pour remplir la place vacante, il fallait un homme d'affaires et de nécoce; ce fut un magistrat qui l'obtint. Il raconte que Suleiman étant allé visiter le nouvel ambassadeur, celui-ci le reçut en costume de conseiller au Parlement, et (]ue le Turc, à l'aspect de la loniiue robe, crut voir un pope grec : on sait que les Turcs témoignent pour cette sorte de gens le plus parfait mépris (1).

Ce fut pour Arvieux une petite consolation : la cour lui en ménagea une autre, plus importante. A défaut do l'emploi qu'il convoitait, on lui découvrit une occupation plus conforme à ses aptitudes, sinon à ses désirs. Tandis que Suleiman, dans l'été de 1670, après avoir fait à travers Paris, ses monuments et ses raretés, la promenade ordinaire des étrangers, regagnait le midi de la France, Arvieux aidait à tirer une conséquence inattendue des aventures de l'i'nigmatique personnage et à fournir l'épilogue de sa mission.

Le Roi avait décidé de passer à Chambord la fin de la saison, et l'un des divertissements destinés à égayer ce séjour devait être la représentation d'une comédie-ballet. Molière en écrivait les paroles et LuUi la musique. La visite de Suleiman-aga avait mis l'Orient à la mode ; les mœurs de ses habitants, leur langage fleuri, leur vanité imperturbable et naïve faisaient le sujet ordinaire des conversations, et Louis XIV, voulant donner à la pièce une saveur d'actualité, commanda aux auteurs d'y mettre des Turcs. Peut-être aussi ne déplaisait-il point au monarque, piqué des dédains de Suleiman et de ses compagnons, do punir ces orgueilleux en faisant rire à leurs dépens !

Ce projet conçu, Arvieux se trouva naturellement désigné pour en faciliter roxécution : lui seul pourrait fournir dos détails typiques sur un peuple qu'il connaissait bien ot que la cour n'avail fait ([n'entrevoir. Par ordre, il s'en fut trouver Molière à

(1) Mémoires, t. l\, p. riU.

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sa maison d'Auleuil, s'y rencontra avec LuUy, et affirme leur avoir donné à tous deux d'assez nombreuses indications pour la scène qu'ils composaient (1).

Il reconnaît, il est vrai, s'être surtout occupé des costumes : nous ne contesterons pas cet aveu peut-être irréfléchi, échappé à une fatuité qui s'oublie. On peut croire cependant que le futur chevalier fui appelé à jeter sur l'ensemble de la cérémonie quelques touclies de couleur locale. Grâce ;i lui, les liahillements e( les coiffures, confectionnés par Baraillon, tailleur de la Iroupe, avec lequel il eut des conférences, se Irouvèreiil et sont restés depuis moins fantaisistes (|u on ne j)ourrait se l'imaginer : à Constanlinople, les turbans des hauts dignitaires avaient alors deux pieds de diamètre : ceux delà Comédie dépassent-ils celte mesure"? Ce fut aussi Arvieux qui mit dans la bmiclie des maliométans de Molière quelques mots de véritable turc et beaucoup de ce jargon cosmopolite qu'il avait entendu lui-même sur les quais de Sniyrne et au bazar d Alep. Il les initia également à certains g:esles consacrés, à certaines formalités bizarres, devenus dans la pièce l'occasion de jeux de scène burlescpies où l'on a vu chez Molière une tentative pour travestir nos rites chrétiens, une intention d impiété, et (jui apparaissent plutôt comme le grossissement démesuré de quelques-unes des prati(]nes religieuses de l'Islam (2).

La comédie-ballet fut donnée le li octobre 1670 : c'était le Bourgeois (/entilliomme. Elle fut ai;cueillie avec beaucoup de faveur, quoi qu'on en ait dit, et le public de cour auijuel elle s'adressait s'amusa fort d'un spectacb' ipii lui retraçait sous une

(1) Mémoires, t i\', p. i^Ji à '2ol. Aovcz aussi, dans la Renie africaine, année I86N. l'article do M I{erl)rui:v'er intitulé : l'ii colhthorateiir inconnu de Molièi-e. et dans le Molie'ri.'ste l'article intitulé : La note de l'arlmiUté dans Molière.

(2) On sait la controverse soulevée à ce sujet et ù laiiiielle prirent part avec éclat l'aul de Saint-\'ictor et J -.t. Weiss. Voyez aussi l'article de M de Semallé dans le Moliériate, et l'e.xcellente notice mise par M. Alesnard en tête du Bourijeois ijentilhnmme , dans la collection des Grandx Écrivains de la France. (ra\rcs de -Molière, t. \'lll. d'aprésles indications de .MM Cli.Sfhercr et tJarîner de .Mevnard.

forme plaisante des aventures de la veille, et dans lequel plus d'un trait comique se doublait d'une allusion.

Au troisième acte, l'un des personnages de la pièce. Covielle, avant lancé tout à coup la phrase suivante : « Il s'est fait depuis peu une certaine mascarade qui vient le mieux du monde ici », se trouva-t-il un des invités de M. de Lyonne, acteur ou spectateur des scènes de Suresnes, qui n'ait fait retour sur ses propres impressions? « Tout cela, ajoutait Covielle, sent un peu sa comédie. » Yoilà assurément qui frappait juste et s'appliquait fort bien à la turquerie ministérielle. A l'acte suivant, ]\I. Jourdain apprend l'événement du jour, la grande nouvelle, celle dont chacun s'entretient, la venue d'un haut personnage d'Orient; Covielle en fait le fils du sultan et le qualifie d'Altesse turque; mais ce titre est-il autre chose que l'ingénieuse transposition de celui d' « Excellence mahométane » que nous avons vu appliquer à Suleiman pendant son séjour et que nous retrouvons jusque dans les pièces diplomatiques"? « Il a un train tout à fait magnifique, continue l'acteur en parlant de l'étranger: tout le monde le va voir, et il a été reçu en ce pays comme un seigneur d'importance. » Ici l'allusion se mêlait encore d'ironie, et le trait était à l'adresse de notre engouement irréfléchi pour les personnages exotiques : après avoir tout d'abord comblé Suleiman de procédés et d'égards, on s'était aperçu, mais un peu tard, que ce Turc qui s'en faisait accroire n'était que de troisième ou de quatrième rang, et qu'en allant à lui, les hommages et la curiosité du public s'étaient trompés d'objet.

Cependant la pièce continue, et l'entrée en scène des Turcs s'annonce par des mots dont chacun porte : en entendant promettre à M. Jourdain la dignité de Mamamouchi, il n'est point défendu de penser à ce titre de Mutaferraca dont s'était paré le visiteur d'arrogante mémoire et qui voulait dire, suivant la traduction qu'en avait donnée Arvieux, « un homme distingué ». Enfin la cérémonie déroule sa pompe de carnaval, fait applaudir à ses bouffonneries énormes, et la cour de se laisser aller à sa gaieté avec d'autant |ilus d'aisi- que cette raillerie pouvait

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passer pour It'gitimc cl de bonne guerre : tourner les Turcs en ridicule était une manière bien à nous de répondre à l'insolence de cet envoyé qui avait mortifié notre orgueil, refusé d'admirer la France et manqué au grand Roi. En mettant sur la scène l'Orient travesti, l'esprit français prenait sa revanche des hauteurs de la diplomatie ottomane, el Molière vengeait Louis XIV.

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