‹ Les voyages extraordinairesChapitre 47 sur 79 · I-E SECRET DE L’II.E · texte numérisé non relu

I-E SECRET DE L’II.E

Xab et Pencroff suspendirent alors leur départ, et la lunette fut mise entre les mains d'Ayrton, afin qu’il pût reconnaître d’une façon définitive si ce navire était ou non le Duncan. Le yacht écossais était, lui aussi, gréé en brick. La question était donc de savoir si une cheminée s’élevait entre les deux nuits du bâtiment observé, qui n'était plus alors qu’à une distance de dix railles.

L’horizon était encore très-clair. La vérification fut facile, et Ayrton laissa bientôt retomber sa lunette en disant :

« Ce n’est point le Duncan! Ce uc pouvait être lui !.. »

Pencroff encadra de nouveau le brick dans le champ de la longue-vue, et il reconnut que ce brick, d’une jauge de trois a quatre cents tonneaux, merveilleusement effilé, hardiment niàté, admirablement taillé pour la marche, devait être un rapide coureur des mers. Mais à quelle nation appartenait-il ? cela était difficile à dire. *

« Et cependant, ajouta le marin, un pavillon flotte à- sa corne, mais je ne puis en distinguer les couleurs.

— Avant une demi-heure, nous serons fixés à cet égard, répondit le reporter. D'ailleurs, il est bien évident que le capitaine de ce navire a l'intention d’atterrir, et par conséquent, si ce n’est pas aujourd’hui, demain, au plus tard, nous ferons sa connaissance.

— N’importe 1 dit Pencroff. Mieux vaut savoir à qui on a affaire, et je ne serais pas fâché de reconnaître ses couleurs, à ce particulier-là ! »

Et, tout en parlant ainsi, le marin ne quittait pas sa lunette.

Le jour commençait à baisser, et, avec le jour, le vent du large tombait aussi. Le pavillon du brick, moins tendu, s'engageait dans les drisses, et il devenait de plus en plus difficile à observer.

« Ce Ii’esl point là un pavillon américain, (lisait de temps en temps Pencroff, ni un anglais, dont le rouge se verrait aisément, ni les couleurs françaises ou allemandes, ni le pavillon blanc de la Russie, ni le jaune de l’Espagne... On dirait qu'il est d'une couleur uniforme... Voyons... dans ces mers... que trouverions-nous plus communément ?. . le pavillon chilien? mais il est tricolore... brésilien? il est vert... japonais? il est noir et jaune... tandis que celui-ci.. .»

En ce moment, une brise lendit le pavillon inconnu. Ayrton, saisissant la lunette que la marin avait laissé retomber, l'appliqua à son a-il, et, d’une voix sourde :

« Le pavillon noir! » s'écria-t-il.

Eu effet, une sombre étamine se développait à la como du brick, et c'était à bon droit qu'on pouvait maintenant le tenir pour un navire suspect I

< Le pavillon noir! » s'écria Ayrton. (Page 4Î3.)

L'ingénieur avait-il donc raison dans scs pressentiments? Etait-ce un batiment de pirates? Ecumait-il ccs basses mers du Pacifique, faisant concurrence aux praos malais qui les infestent encore ? Que venait-il chercher sur les atterrages de Lite Lincoln? Voyait-il en elle une terre inconnue, ignorée, propre à devenir une recéleuse de cargaisons volées? Venait-il demander à ces côtes un port de refuge pour les mois d’hiver ? L’honnète domaine des colons était-il destiné à se transformer en un rcluge infâme, — sorte de capitale de la piraterie du Pacifique ?

Toutes ces idées se présentèrent instinctivement à l'esprit des colons. Il n'y avait pas it douter, d'ailleurs, de la signification qu’il convenait d'attacher à la

LE SECRET DE L’ILE m

couleur du pavillon arboré. C’était bien celui des écumeurs de mer! C’était celui que devait porter le Duncan , si les convicts avaient réussi dans leurs criminels projets !

On ne perdit pas de temps à discuter.

« Mes amis, dit Cyrus Smith, peut-être ce navire ne veut-il qu’observer le littoral de l'île? Peut-être son équipage ne débarquera-t-il pas? C'est une chance. Quoi qu’il en soit, nous devons tout faire pour cacher notre présence ici. Le moulin, établi sur le plateau de Grande-Vue, est trop facilement reconnaissable. Qu’Ayrton et Nab aillent en démonter les ailes. Dissimulons également, sous des branchages plus épais, les fenêtres de Granite-housc. Due tous

les feux soient éteints. Que rien enfin ne trahisse la présence de l'homme sur cette lie !

— Et notre embarcation ? dit Harbert.

— Oh ! répondit Pencroff, elle est abritée dans Port-Ballon, et je défie bien ces gueux-là de l*y trouver! »

Les ordres de l'ingénieur furent immédiatement exécutés. Nab et Ayrton montèrent sur le plajeau et prirent les mesures necessaires pour que tout indice d'habitation fût dissimulé. Pendant qu’ils s’occupaient de cette besogne, leurs compagnons allèrent à la lisière du bois de Jacamar et en rapportèrent une grande quantité de branches et de lianes, qui devaient, à une certaine distance, figurer une frondaison naturelle et voiler assez bien les baies de la muraille granitique. En'môine temps, les munitions et les armes furent disposées de manière à pouvoir être utilisées au premier instant, dans le cas d’une agression inopinée.

Ouand toutes ces précautions eurent été prises :

« Mes amis, dit Cyrus Smith, — et on sentait à sa voix qu'il était ému,— si ces misérables veulent s’emparer de l’Ile Lincoln, nous la défendrons, n’est-ce pas?

— Oui, Cyrus, répondit le reporter, et, s’il le faut, nous mourrons tous pour la défendre ! »

L'ingénieur tendit la main à ses compagnons, qui la pressèrent avec effusion.

Seul, Ayrton, demeuré dans son coin, ne s’était pas joint aux colons. Peut-être, lui, l’ancien convict, se sentait-il indigne encore !

Cyrus Smith comprit ce qui se passait dans l’ànie d’Ayrton, et, allant à lui :

« El vous, Ayrton, lui demanda-t-il, que ferez-vous?

— Mon devoir, » répondit Ayrton.

Puis, il alla se poster près de la fenêtre et plongea ses regards à travers le feuillage.

Il était sept heures et demie alors. Le soleil avait disparu depuis vingt minutes environ, en arrière de Granitc-housc. En conséquence, l’horizon de l'est s'assombrissait peu à peu. Cependant, le brick s’avançait toujours vers la baie de rUnion. Il n’en était pas à plus de huit milles alors, et précisément par le travers du plateau de Grande-Vue, car, après avoir viré à la hauteur du cap Griffe, il avait largement gagné dans le nord, étant servi par le courant de la marée montante. On peut même dire que, à cette distance, il était déjà entré dans la vaste baie, car une ligne droite, tirée du cap Griffe au cap Mandibule, lui fut restée à l'ouest, sur sa hanche de tribord.

Le brick allait-il s’enfoncer dans la baie? c’était la première question. Une

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