‹ Les vrais créateurs de l'opéra français, Perrin et CambertChapitre 9 sur 19 · AMARANTE · texte numérisé non relu

AMARANTE

C'est un auteur galant, mais qui feroit scrupule De se lever sans feu pendant la canicule; C'est Gilbert.

164 LKS VRAIS CRBATflURS DE l'OPÂRA.

Tel est le poète sur lequel Sonrdéac avait jeté les yeux pour suppléer Perriu, et qu'il chargea d'écrire le livret du second ouvrage destiné à être représenté à l'Opéra, dont il avait pris définitivement la direction. Gilbert ne se fit pas prier et eut bientôt achevé le poème d'une pastorale en cinq actes, intitulée les Peines et les Plaisirs de V Amour ^ que Cambert s'empressa de mettre en musique.

Perrin avait dédié au roi le livret de Pomone ; son successeur adressa le sien à Golbert, et voici les termes de la dédicace qui se trouve en tête de son œuvre :

A Monsieur Colbert, ministre cPÉtat.

Monseigneur, Je prens la liberté de vous dédier cet ouvrage, que je souhaiterois qui fût mon chef-d'œuvre, pour estre plus digne de vostre protection : je ne puis l'adresser à personne plus justement qu'à vous, Monseigneur, qui prenez le soin sous les ordres du Roy, de faire fleurir en France les sciences et les arts. Après avoir étably des Académies pjur la physique, l'astronomie, la peinture et Tarchitecture, vous avez

Émilir.

Que madame en parle comme il faut !

Qoelqae chaleur qa'il fasse, il n'a jamais eo chaud. Apollon et Gilbert sont tonjonre mal ensemble : Qaand tont le monde brûle, on le trouye qui tremlilc. Un de ses bons amis, que je vis hier au soir, Me soutint par deux fois que, l'étant allé voir, Il trouva son laquais qui lui chauffoit, dimanche. L'épingle quMl lui faut pour attacher sa manche....

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fait dessein d'en établir une pour la musique, qui a cet avantage sur les autres ans, d'exercer un empire presque absolu sur les passions des hommes. Un ancien roy d'Ârcadie ne pouvant adoucir par ses toix les esprits farouches de ses sujets, ni les retenir dans le devoir, fit venir des villes de Grèce les plus excellens musiciens, qui par les charmes de leur art firent de cette nation rude et sauvage un peuple civil et obéissant. Peut--estre, Monseigneur, que cette histoire que raconte Polybe vous a fait naistre la pensée d'établir l'Académie de l'Opéra, non pour adoucir l'esprit des François, mais pour les entretenir dans les beaux sentimens où ils sont nez, et pour achever par cette belle science ce que la nature a si bien commencé. Si l'établissement de l'Académie françoise, dont la principale fin e^ la politesse du langage, a donné tant de gloire au cardinal de Richelieu, celuy de l'Académie de la musique qui a pour but d'adoucir et de polir les mœurs, ne sera pas moins glorieux à son protecteur. Je sçay bien que ces beaux esprits qui composent la première ont une aussi parfaite connoissancedes choses que des paroles, comme il paroist par tant d'ouvrages merveilleux qu'ils ont mis en lumière, et particulièrement par des comédies, dont ce grand ministre faisoit son plus agréable divertissement. Mais bien que ces pièces de théâtre ayent esté admirées de toute la France, et des nations étrangères : je ne puis m'empescher de dire que la musique est une beauté essencielle qui leur manque, et qui est le plus grand ornement de la scène. Les Grecs qui sont les inventeurs dupoëme dramatique ont flny

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tous les actes de leurs tragédies par des chœurs de musique, où ils ont mis ce qu^ils ont imaginé de plus beau sur les mœurs. Les inventeurs de l'Opéra ont enrichy sur les Grecs, ils ont meslé la musique dans toutes les parties du poëme pour le rendfe plus accomply,et donner une nouvelle âme aux vers. Que si ces esprits ingénieux ont mérité une estime générale,c'est à vous, Monseigneur, que la principale gloire en est deuë ; puisque vous avez bien daigné les encourager, et qu'ils n'ont rien entrepris que sur Tassurance de votre protection. Il est juste que le public apprenne cette nouvelle obligation qu'il vous a, et qu'il connoisse par cet exemple, aussi bien que par tant d'autres infiniment plus importans, que vous faites sans faste et sans bruit les choses mesme les plus loûables.Que ne dirois-je point sur un sujet si riche, si je ne sçavois que les louanges du Roy vous plaisent incomparablement plus que les vostres. Je finis donc. Monseigneur, pour vous laisser voir ce que la renommée dit de ce grand monarque dans le prologue de cette pièce, après vous avoir assuré que je suis, avec la soumission et le respect que je dois.

Monseigneur, Vostre très-humbre et très-obeïssant serviteur,

Gilbert.

Il n'est que juste de déclarer que le livret des Peines et Plaisirs de V Amour était beaucoup plus littéraire que celui de Pomone, et que les vers en étaient singulièrement supérieurs à ceux de Perrin. Mais il faut dire aussi que Gilbert sut profiler

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de l'exemple de son devancier, que sa pièce est courte à la fois et mouvementée, et qu'il sut, comme lui, employer les vers inégaux avec une rare adresse, de façon à faciliter au musicien la diversité de rhythme et de mesuré qui est une des conditions essentielles de la musique dramatique. De plus, le spectacle, dans les Peines et Plaisirs de V Amour, était varié, souvent fastueux, et enfin le sujet de la pièce permettait au musicien de déployer les accents passionnés qui, dit-on, constituaient le fond même de son génie. Il s'agit ici des amours d'Apollon et de Glimène, nymphe de Diane, qui a été ravie au dieu du jour par la mort impitoyable. Apollon vient exhaler sa douleur sur la tombe de celle qu'il aimait, tandis qu'une compagne de celle-ci, Astérie, cause de sa mort, cherche vainement à attirer les regards du fils de Jupiter. Après bien des incidents, des traverses de toute sorte, après des intrigues secondaires auxquelles se trouvent mêlés le dieu Pan, Faune, la nymphe Astérie, la bergère Philis, et bien d'autres encore, enfin après les péripéties d'une action entrecoupée de nombreux intermèdes où l'on rencontre Vénus, Mercure, l'Amour, les Grâces, les Songes, Iris^ l'Aurore, etc., Glimène revient à la vie et est rendue à son immortel amant. On conçoit tout ce qu'un tel sujet, ainsi agrémenté, comportait de luxe, de splendeurs et de magnificence, et à quel point l'art de la mise en scène y trouvait

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matière, à développements innsités, de façoa à ébloiiîr et à eochanter les yeux du spectateur.

On va voir, par la liste des personnages, quai nombreux personnel concourait à cette action compliquée :

Apollon, amant de Glimène.

Climène^ nymphe de Diane.

Pan, amant d'Astérie.

Astérie, nymphe, rivale de Climène.

Philis, bergère, confidente d'Astérie.

Vémis.

L'Amour.

La Renommée.

Deux petits Amours.

Mercure.

Trois Grâces.

Trois Muses.

Iris.

UAurore.

Les Songes.

Faune et les Satyres,

Six Sacrificateurs.

Six Prêtresses.

Spectres.

Chœurs de Bergers.

Chœurs de Bergères.

Les Rois.

Les Jeux.

La Jeunesse (1).

Les plus importants de ces personnages étaient Apollon, Pan, Faune, Climène, Astérie et Philis. Les historiens nous ont appris que le rôle de Ctîméne avait servi de début à une jeune chanteuse, M^** Marie Brigogne (2), mais ils soijt restés com-

(i) « La scène est en Arcadie, au fleuve, auprès du mont CyHène. » (Livret des Peines et Plaisirs de V Amour.)

(2) * La demoiselle Brigogne joua le rolle de Climène, npAp|e<4e l^ane ; eH Marie Aubry ]a doubla. * (Travenol et Durey de Noinville, Histoire de l'Académie royale de musique.)

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plétement muets en ce qui concerne les autres interprètes de l'ouvrage. Le livret de Gilbert ne nous renseigne pas davantage. Seule, la partition (ou pour mieux dire, ce qu'il nous en reste, car, comme celle de Pomone^ la partition des Peines et Plaisirs de V Amour est malheureusement incomplète),nous donne une indication intéressante : en tête d'un morceau d'ensemble placé à la fin dii premier acte, et auquel prennent part Apollon, Pan, Faune et Philis, nous trouvons cette lïote : « Morceau chanté par Clediére, Tholet, Beaumàvielle et M"* Aubry. * Grâce à cette indication, nous savons donc que le rôle d'Apollon (hautecontre)é tait tenu par Clediére, celui de Faune(bassetaille) par Beaumavielle, celui de Pan par Tholet, et enfin celui de Philis par M"* Aubry. Voilà donc, avec celui de Climène, qui, nous l'avons vti, était le partage de M"® Brigogne, cinq des rôles les plus importants dont nous connaissons les interprètes ; malheureusement, le sixième, celui d'Astérie, reste sans attribution. Fut-il joué par M"® Cartilly, la créatrice de Pomone ? C'est ce qu'il est impossible d'aflSrmer, et ce qui, pourtant, me semble assez probable. Quant aux personnages secondaires, rien, absolument rien, ne nous renseigne à leur égard .

Quoi qu'il en soit, nous voyons que la troupe du jeune Opéra s'augmentait, et que deux nouvdles chanteuses venaient prendre part à l'exécution du

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deuxième ouvrage de Gambert. Qu'était-ce que M"® Brigogne et M"« Aubry ? On ne sait trop, et l'on ignore surtout de quelle façon se fit leur éducation musicale. Marie-Madeleine Brigogne, QUe d'un peintre médiocre, était née vers 1652; petite, mignonne et remarquablement jolie, elle avait à peine vingt ans lorsqu'elle vint se montrer au public dans les Peines et les Plaisirs de V Amour, et elle obtint un $i grand succès dans le rôle de Climène, dont elle y était chargée, qu'on la surnomma aussitôt c la petite Climène » , et que ce surnom lui resta (1). Lorsque, peu après, LuUy parvint à s'emparer des destinées de l'Académie royale de musique, il la conserva dans sa troupe et lui donns^ un traitement annuel de 1200 livres pour tenir l'emploi des seconds rôles (2). Jusqu'en 1680, époque où elle quitta le théâtre, elle créa ceux de Doris dans Atys^ d'Hermione dans Cadmus, de Cléone dans Thésée, et d'Hébé dans Isis. M"® Brigogne, qui parait avoir été loin de posséder les vertus qui constituent une honnête femme, s'est trouvée étroitement mêlée au fameux procès intenté à Guichard par Lully, et a été de la part du

(i) « C'est dans cet opéra que la Brigogne, célèbre actrice, parut avec éclat. Ses manières, sa voix dans le rôle qu'elle faisait charmèrent tellement tons ses auditeurs, que le surnom de la petite Climène lui en demeura. * {Vie de Qutitattlt^ placée en tète de la première édition de ses œuvres, 1715.)

(2) Voy. Histoire de V Académie royale de musique des frères Parfait.

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premier, dans les facturas publiés par lui à cette occasion, l'objet des imputations les plus outrageantes (1).

Marie Aubry était fille de Léonard Aubry, « paveur ordinaire des bâtimens du roy » . Elle avait sans doute reçu de bonne heure une assez bonne éducation musicale, car lorsqu'elle fut chargée par Cambert de représenter la bergère Philis dans les Peines et les Plaisirs de V Amour y elle faisait partie de la musique particulière du duc Philippe d'Orléans. Lully la conserva aussi dans sa troupe^ et elle ne quitta TOpéra qu'en 1684, après avoir créé d'une façon admirable, dit-on, le rôle d'Oriane dans Amadis de Gaule ; elle avait établi auparavant, avec un véritable talent, ceux d'Io dans Isis, de Proserpine dans l'opéra de ce nom, d'Églé dans Thésée, de Sangaride dans Atys, de Philonoé dans Bellérophon, et d'Andromède dans Persée. Les frères Parfait disent de Marie Aubry : — «Celait une des bonnes actrices qui aient paru sur ce théâtre. Elle quitta l'Opéra en 16^4, après avoir

(1) n est impossible de rapporter les termes employés par Gaichard pour caractériser la condaite de Marie Bri~ gogne, amie intime de Lnlly, et qa1l considérait, par consîéqaent, comme son ennemie mortelle. Je transcrirai seulement ce qu'il dit de son origine : « Elle se qualifie

du nom de damoiselle, et néâiitmoins elle est fille d'un pauvre barbouilleur, qui dans l'origine n'estoit qu'un misérable marqueur de jeu de paulme. Y eut-il jamais une plus fausse noblesse, ny une plus ridicule fausseté? » (Requeste d'inscription de faux, etc., p. 107.)

joué au mieux le rôle d'Oriane. Ce ne fut point l'âge qui lui fit quitter sa profession ; mais elle était defvenue d'une taille si prodigieuse qu'elle ne pouvait marcher et qu'elle paraissait toute ronde. Elle était petite, la peau blanche et les cheveux noirs. » Amie intime de M"** Brigogne, Maria Aubry se trouva, comme celle-ci, mêlée au procès de Lully et de Guichard, et ne fut pas plus épargnée que sa compagne dans les factums de ce dernier (1).

En somme, et à part l'excli^sion de Perrin, l'ad-

(1) Une chose assez étrange, c'est que Guichard, qui s'était beaucoup mêlé de théâtre, qui avait écrit deux poèmes d'opéras, et qui avait voulu être directeur de rAcadémie royale de musique, traitait avec le dernier mépris, dans ses factums, les actrices du théâtre de Lully, par cela seul qu'elles montaient sur la scène. Dans les reproches qu'il articule contre les témoins qui ont déposé contre lui à la demande de Lully, lors de son procès avec celui-ci, i) dit,

relativement à Marie Aubry : — « Le second reproche,

c'est qu'elle fait depuis long-temps le mestier de comédienne publique sur le Théâtre de l'Opéra de Baptiste, où elle s'expose pour le divertissement du public et pour un gain mercenaire. Or, il est certain que tous ceux qui font cette profession sont infâmes de plein droict, et par consérfuent incapables de porter aucun témoignage en justice : infamia notantur qui artis ludricœ pronuntiandœ causa in &cenam prodierint, comme il est décidé dans la loy première, tiltre de his notantur infamia, aux Digestes. Le troisièm e reproche, c'est qu'elle est aux gages de Baptiste, accusateur et partie du suppliant, à cause de son employ de chanteuse et de comédienne de l'Opéra, à raison de 1200 livret par an, d'où elle tire toute sa subsistance. > (Requeste servant de factum, p. 22-23.)

. U faut avouer que de tels scrupules, venant de Guichard, peuvent paraître exagérés, et d'autant plus qu'ils ne l'avaient pas empêché d'être l'amant de Marie Aubry.

ministration et le personnel de TOpéra étaient restés sensiblement les mêmes. Sourdéac, il est vrai, semble avoir pris à cette époque la conduite des affaires, quelques artistes nouveaux sont engagés, et Gilbert remplace Perrin comme librettiste ; mais, pour ce qui est des Peines et Plaisirs de V Amour y nous voyons que Cambert écrivit la musique de cet ouvrage, comme il avait fait pour PomonCy que Sourdéac continua de se charger des machines , que Beauchamps dirigea encore les danses, enfin queBeaumavielle,Gledière et Tholet furent encore les principaux interprètes masculins de l'œuvre nouvelle.

C'est le 8 avril 1672 que celle-ci fit son apparition (1). Gilbert avait jugé à propos de suivre l'exemple que lui avait donné Perrin, et d'écrire

(i) Cette date est celle donnée par La Vallière dans son livre : Ballets, obéras et autres ouvrages lyriqu^s^ et je la crois exacte. Mais je dois dire que je ne Tai rencontrée dans aucun document contemporain. Il est bien certain, néanmoins, que les frères Parfait sont dans Terreur lorsqu'ils disent : < Ce second opéra fut joué à la fin de novembre ou au commencement de décembre de la même année i67i, et non pas en i672« comme le recueil des opéras l'annonce. » Or, c'est bien, au contraire, en 1672 que furent représentés les Peines et les Plaisirs de t Amour ; l'indication du livret, dont voici le texte exactement reproduit, ne laisse aucun doute à cet égard : « Opéra, pastorale héroïque des Peines et des Plaisirs de V Amour, en vers lyriques, par Monsieur Gilbert^ secrétaire et résident de la reyne de Suède. Représentée en musique, à l'Académie royale des opéras, Tan 1672 (à Paris, chez Olivier de Varennes, au Palais, en la Gallerie des Prisonniers, au Vase d'or. 1672). »

un prologue à la louange du roi. Voici, à titre de simple curiosité, la reproduction de ce morceau, qui manque absolument de brillant et d'originalité :

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