ENSEMBLE
Sus donc, par nos accords amoureux et touchants, Commençons de charmer son cœur et ses oreilles : Meslons nos voix, et remplissons les champs Du doux bruit de nos chants.
Le livret de Pomoncy quoique en cinq actes, est d^une simplicité élémentaire. La pièce roule tout entière sur Tamour de Vertumne pour Pomone, qui le repousse dédaigneusement et qui, tout d'un coup, ;sans que Ton sache pourquoi, se décide à lui déclarer qu'elle l'adore, ce qui précipite le dénouement. Quelques scènes épiso* diques, des intermèdes burlesques qui n'ont aucup rapport avec l'action, das ballets qui viennent on ne sait pourquoi; un certain nombre de i^aillardises, qui, parait*^il, ne troublaient que médiocrement les spectatrices d'alors, enfin des changements à vue, des tranformations soudaines, des tracs in|[énieux, en un mot l'appareil le plus compliqué des féeries modernes, voilà ce qui constituait cette œuvre étrange, informe si l'on veut,
128 LBS VRAIS CRÉATEURS DE L'OPéRA .
mais d'an genre nouveau, d'une exécution rapide, d'une certaine légèreté d'allure, que venait aider une musique d'un caractère particulier, piquant et mouvementé (1).
Il est certain que le poème de Perrin n'était pas bon, et que les vers en étaient d^une rare platitude ; mais, je le répète, il était d'un genre nouveau, l'auteur y avait employé des formes poétiques inusitées jusqu'alors au théâtre (2), et qui avaient laissé au musicien une grande liberté de procédé; et la brièveté du spectacle, aussi
et de ri]
On pourra se faire une idée de l'habileté de Sonrdéac 'importance qu'il avait dû donner k la partie féerigue de Pomone, parce passjtged'un pamphlet qui parut en 1711, la Musique du DU^hle ou le * Mercure galant » dévalisé, La scène se passait aux enfers, et Ton y parlait de Sourdéac: « Je le connois particulièrement, répond Pluton ; c'est lui qui.rafinant sur tous les ouvrages de Yauban, de Goehorne, et de tous les plus habiles ingénieurs du monde, m'a apporté ici le secret de faire fondre, comme vous voiez souvent, sous mes pieds, particulièrement lorsque je mange, les tables qui sont sur le plancher de mes salles, toutes couvertes qu'elles soient, et d'en faire descendre d'autres qui les remplacent au même instant d'une telle dextérité, que moi-même, qui n'y mets jamais la main, suis à tout moment surpris comment il le peut faire sans magie. *
{%) « Les vers libres de mesures inégales, qui s'étoient depuis peu introduits en France pour les lettres enjouées, ne contribuèrent pas peu à faire réussir ces actions (les actions en musique, autrement dit les opéras) par la liberté
2ue l'on eut d'en faire de cette sorte au lieu des vers alexanriss, qui étoient les seuls qu'on récitoit sur nos tliéàtres. On connut que ces petits vers étoient plus propres pour la musique que les autres, parce qu'ils sont nlus coupez, et qu'ils ont plus de rapport aux versi scioUi aes Italiens qui servent à ces actions. » (Des représentations en musique aU" eiennes et modernes, par le P. Ménestrier, 1681.)
bien que sa variété et sa magnificence, semblaient tout natarellement en assurer le sucoès. C'est en cela que Perrin s'était montré sagace, car il avait pressenti le goût du public et le servail justement à souhait.
Toutefois, il faut reconnaître que si la coupe des vers de Perrin était heureuse au point de vue musical, leur poésie laissait quelque peuà désirer^ sous le rapport du sentiment aussi bien qu'en ce qui concerne l'expression. Si l'on en veut un exemple, on n'a qu'à lire le texte de cette ariette» qui forme une déclaration d'amour adressée à Pomone par le Dieu des Jardins ; le style en est familier, et les images manquent assurément de noblesse:
Soulage donc les flammes Du grand Dieu des jardins ; De plaisirs éternels il sçait remplir les âmes. Renonce pour jamais à l'amour des blondins (1), Foibles, trompeurs, inconstans et badins.
Unissons, unissons nos cœurs et nos empires : Adjousie aux fruits de tes vergers Les berbes de mes potagers :
Joins mes melons à tes poncires, £t mesle parmy tes pignons *
Mes truifes et mes champignons.
L'œuvre entière était écrite dans ce style, sur ce ton bas et triviaK Eh bien, malgré tout, elle était, parait-il, si agréable à voir et à entendre, elle était conçue avec une telle intelligence, un tel sentiment des désirs du public, que non-seulement elle en fut très-bien accueillie, maî{? qu'il n'est pas
130 LES VRAIS Ctt^ATEtTRS DE l'opÉRA.
ex^^éire di3rdft^)â'qtt?ëneôBtîtft ilii iAttiétee sttfccès, pttià^é; ftlB(>i^tff)pOrt dé tous lèè co)ltémpof*ains, ce âfucbèd âe pirolongëa ^iBtidàht huit niôis entiers et (pWPeMiï i^lBcuôîllît, ^iiràà paW dé bêùéSces dans Texploitation du jeune Opéra, la sottlhi^ ass^ ronfltelWtë'dè' 30,(ÎW IfVrèà (1^. A» sïïpftoier ()ttè lé nouveau tbéâfré dônttâï séùtetà'eht deux' rtfpf ésefetetioti* p^l^ sertïMnè, — eft il n'ètai ppilvàît gttèWdtttiftéif riroins ^c'éit tfnè sérié <fe àoîiantedtt i-epféseûWtions environ qtië dut tdathit Pàfàohèy dans cet est)acé de bàit mbi§. Cda n^est-il pià étomânt pour TépoqUe, et' ïï'aYais-je poînt . raison dS dire qu'elle obtint un imtneiise succès ? Ce succès' se trouve d'ailleurs cofaâtaté pàt un fait resté jusqu'ici inconnu, et mis récemment en lumière dans un opuscule intéressaût. Je veux parler des désordres graves dont fut cause l'af-* fluence des gens qui se portaient en foule aùi rè^ présentations dô Ponïbne, él qui motivèrent une sévère ordonnance de police destinée à en empêcher le renouvellefûent. Dans une courte et substantielle brochure publiée sous ce titre : les Débuts de Vopéra français à Paris (2), M. de Bois-
(i) « Cette pièce fat reprëseotée hait mois entiers avec ail applàtldissetnént général, et ellôïat tellement saivie qae Perrin ea retiira: pour aa naît pfas de trente mrlfe livrés. » (Histoire du àiêâire de VOpéra en France, par Travenol et Dttrey de Noiûville.)
(S) Battrait da tome II des Mémoiret de la sociitê dé l'histoire de Paris et de V Ile-de-France. Paris, 1875, ia-8 de 19 pages. •
PBRRJN ET GAMBBRT. 131
lisle a produit pour la première fois ce docuflMiti qui éfad^lit d'une façon irréfutable la Togae qui s'attacha, dès les premiers jours de son exisleM^ à l'entreprise de Perrin et de Gambert. — « Le tout Paris d'alors, dit à ce sujet M. de Bôislisle, afflua au troisième théâtre qu'on lui ouvrait, et^ bien que l'entrée du parterre eût été mise au prit énorme d'un demi-louis d'or, la salle GuénégAud» fut remplie dès le premier jour. Il résulta métné* de cet empressement des désordres fort grateiSi Perrin et Gambert avaient évité les iDConvéffiMftti de l'affluence en choisissant jadis, en 1659, W village d'Issy pour les premières représentatiotis' de la Pastorale ; prudemment encore, ils avaièbV fait insérer dans le privilège de 1669 une dêfênsif eitpresse à toutes personnes, « de quelque quttlilé^ et condition qu'elles fussent, » d'entrer gtAtU^ dans la nouvelle Académie. Mais tout le persotAel de la Maison du roi avait l'habitude, pres^tiB \ë droit, d'occuper sans bourse délier les meillettt*é!$' places des deux théâtres existants. A l'exemple dé ces privilégiés, les pages, laquais et gens de livrée, soutenus sans doute par la présence de leurs maîtres, prétendaient en imposer à la police ellemême, sans aucun souci des bourgeois qu'amenaient la curiosité ou le goût de l'art musical. Il y eut donc, aux portes de la nouvelle salle, uné^^ véritable bataille entre les laquais et les archers fournis par la police; quelques-uns de ceux-ci
132 LES VRAIS GRBATBURS J)B L'oPëRA.
furent grièvement blessés, mais force resta à la loi : plusieurs des assaillants furent conduits au Gbâtelet et remis à la justice du lieutenant criminel. »
Les choses étaient à tel point qu'une ordonnance de police, rendue à la date du 23 mai 1671 et constatant les scènes de violence qui se seraient produites aux portes de TOpéra, même sur la personne des soldats qui en avaient la garde, « aucuns desquels auraient esté grièvement blessez à coups de pierres et de bastons, » menaçait de la peine « des gallères » ceux qui dans l'avenir se rendraient coupables de semblables méfaits (1). On le voit, tout concourt à afSrmer le succès de l'œuvre de Perrin et de Gambert, à constater la curiosité qu'elle excitait, à prouver enfin que leur Pomone fit littéralement courir tout Paris.
Et cependant, on peut dire que les brocards et les critiques ne manquèrent point à Perrin, qui subit le sort ordinaire de tous les novateurs, et dont on prit la peine de discuter l'œuvre par tous les bouts. Mais si quelques esprits obstinés s'acharnèrent après lui, avec raison quant aux détails de celle-ci, à tort quant à son ensemble et à sa portée, on voit que le public se prononça tout d'abord en sa faveur, et que Perrin avait bien fait de compter sur l'appui du grand nombre. C'est
(1) V. ce document aux Pièces compUmentairet et jusUp,calwe$.
encore lui, d'ailleurs, qui va nous renseigner à ce sujet, et de la faç(m la plus complète. Voici comme il s'exprime dans Tavant-propos mis en tête, de l'édition du livret de Pomone; il va bien un peu loin en ce qui concerne sa défense, au point de yne purement littéraire, mais il a toujours incontestablement raison quant au fond même de la question, c'est-à-dire pour ce qui est de la valeur de la forme théâtrale créée par lui :
Dez les premières représentations de cet opéra, mes amis m'avertirent que l'on en critiquoit les paroles^ et comme ils estoient persuadez que c'étoit injustement, ils me conseillèrent pour les justifier de les faire imprimer : je m'en suis deffendu jusqu'icy, en leur représentant que je n'estois point surpris des mauvais bruits que l'on en faisoit courir; qu'outre que par une fronde de deux années j'estois tout accoutumé et tout préparé aux caquets des envieux, des intéressez, et des ignorans (1), dont le nombre estoit infiny, je ne doutois pas que la nouveauté de cette poésie lyrique et dramatique tout ensemble ne frapâtd'abord les plus habiles, jusqu'à ce qu'ils en eussent pris le goust, et qu'à force de réfléchir dessus ils fussent entrez dans son esprit, d'autant plus qu'ils ne trouveroient pas icy ce qu'ils
(1) Le langage de Perrin indique nettement ici qne depuis l'époque oti son projet était devenu aux yeux de tous aune application certaine de sa part, c'est-à-dire depuis une son privilège lui avait été octroyé et qvL'il s'occupait d'en tirer parti, il était en butte aux railleries et aux quolibets des uns, aux menées et aux inimitiés des autres.
attendoiénty qui estoît des airs et des chansons dé cfiambré siir dès paroles retournées et pléihés dé redites ôoUtintiélleSy telles que la musique ffài^îi^ en a' produit jusqù'iey, mais une manière dé pèësié originale et sans modèle : que je devois éstte ûbtftenttlevoir que contre l'opinion générale j-estoiB parvenu à ma fiu^ et' que ces vers si critiquer ibi^* moient non-seulement un opéra françois, que les maîtres de l'art soutenoient estre impossible par le deffaut de la langue et des acteurs ; mais, de l'aveu puUiC) le spectacle le plus surprenant et le p/his beau qpe des particuliers ayant donné diB nois jours à la France* Que les plus mal intentionnezi apièff Ta^voir yeu et censuré en toutes ses parties^ estoietit forcez de revenir, et d'avouer qu'ils ne s'y e^stoiènt point ennuyez» et que tout leur chagrin^ après déUx heures et demie de représentation, estoit de le voir si-tost finir : qu'au reste ce n'estoient que des bruits confus et mal articulez, qui n'aboutissoi^it qu'à blà* mer trois ou quatre vers, dont les expressions, disoit-on, estoient trop basses et trop vulgaires, sans considérer ny les personnes qui parlent» ny les choses auxquelles elles sont appliquées» et lesquels même j'ay changez pour évitez procez, et pour m'épaïgner des explications importunes. Quie le reste n'estoient que de fausses plaisanteries, que l'on y crioit, disoit-on, des pommes et des artichauts^ que Vm y paWoit de bourriques, et de pareils quolibets, qui né mérîtoient pas une réflexion. Qu'enfin je devois estre consolé d'aj^rendre que quatre ou cinq dt^' nôë plui^ habiles hommes en poésie, qui coûnoissoient par expérience l'art et la difficulté de
PERRIN ET CAMBBRT. 135
composer des paroles pour la musique, ne disoient pas du mal de celles-cy, et y reprenoient peu de choses, qu'ils confessoient encore estre faciles à corriger.
Mes amis n'ont pas esté satisfaits de ces raisons, et m'ont représenté : que les bruits se fortifioient de jour en jour ; que le venin se glissoit par contagion jusque dans les esprits les plus éclairez et les personnes les plus désintéressées ; que je leur donnois le temps de former et de débiter de mauvais jugemens, dont après ils auroient honte et peine de se rétracter ; qu'il y alloit non-seulement de mon honneur de me justifier en imprimant les vers, mais de l'intérest de cet establissement^ que ses ennemis tàchoient de ruiner par ces calomnies, et qu'enfin je donnasse quelque chose à leur amitié et à leur zèle, et que je leur fournisse des armes pour me deflendre.
Je me suis enfin rendu à leurs raisons et à leurs prières, et j'ay consenti qile la pièce fût imprimée plutost que je ne l'avoîs résolu, sans toutefois prétendre de la justifier icy pour plusieurs raisons. L'une, que i aurois mauvaise grâce de faire moy-iaesme pion apologie, l'autre, que la matière est trop vaste pour estre renfermée dans un avant-propos, et 1^ dernière, que je serpis obligé d'expliquer les secrets d'un art que j'ay découvert par un long estude (sic), et que je suis bien aise de me réserver. Je supplie seulement ceux qui ne seront pas satisfaits de la pièce d'en faire la critique et de la donner au jour ; nous en profiterons, le public et moy. De ma part je pourray me corriger de mes deffauts, et d'ailleurs m'engageans à une res-
136 LES VBAIS CRÉATEURS DE l'oPÉRA.
ponce, ils doaneront occasion à une dissertation curieuse sur ce sujet, qui pourra tout ensemble instruire et plaire : Je les avertis seulement de remarquer que par les raisons que j'ay dites dans ràvant-propps de l'argument que j'ay fait imprimer, j'ay jugé à propos d'ouvrir le théâtre par une pièce pastorale, bien que j'en eusse trois héroïques toutes composées, qu'il en faut juger sur ce pied-là, et considérer qu'elle est composée de divinitez et de personnages champestres, et qu'elle conduit tout ensemble, sur les styles enjoué et rustique, l'intrigue de théâtre, la musique et la symphonie continuelles, la machine et la danse.
Je leur demande après cela qu'ils attaquent la place en galants hommes, c'est-à-dire en soldats et par les formes, et non pas en frondeurs en escarmouchant, et je leur déclare que s'ils continuent de le faire par satyres et par invectives, je leur répondray par un doux silence, et que je donneray toute mon application à composer de nouvelle pièces pour continuer à les divertir.
Au reste le champ est ouvert pour mieux faire, et si quelqu^un veut travailler sur cette matière, et faire 1 honneur à l'Académie de luy présenter un opéra, je luy dy de sa part, qu'après qu'il aura esté examiné' par des gens habiles et non suspects, s'il est par eux jugé digne d'estre représenté, il le sera dé bonne foy avec tous les soins et tous les omemens possibles, et mesme si c'est une personne d'intérest, on lui promet une honneste reconnoissance.
PERRIN ET CAMRBRT. 137
On voit que Perrin le prenait avec ses adversaires sur le ton de la raillerie : son doux silence est quelque peu dédaigneux, et quant à son offre d'accepter pour « TAcadémie » tel poème d'opéra qu'on lui proposerait et qui serait jugé digne d'être représenté, on peut la tenir pour un peu équivoque. A côté de cela, notre homme fait preuve d'une certaine dose de naïvevé lorsqu'il se refuse à « expliquer les secrets d'un art » qu'il a « découvert par un long étude » . Du moment qu'il imprimait sa pièce, son secret devenait en vérité celui de Polichinelle, puisqu'il livrait publiquement son procédé.
Mais le document qu'on vient de lire n'est pas le seul dont Perrin ait jugé à propos d'escorter le livret de Pomone; il y a ajouté une dédicace au roi, dans laquelle il implore la protection du monarque pour son entreprise naissante, et sollicite rhonneur de sa présence aux représentations de l'œuvre nouvelle. Ce morceau appartient de droit à l'histoire de Pomone :
Au Roy.
SlBE,
Aprez avoir rendu vostre estai victorieux, tranquille et bien-heureux, il ne restoit plus à Y. M. qu'à le rendre riche, brillant et magnifique. C'est dans ceste veuë qu'elle a transplanté dans son royaume les arts libéraux, le commerce et les manufactures, et qu'elle s'est appliquée avec tant de
soin à rembellissement de ses maisons et de sa ville capitale : C'est cet esprit de grandeur et de magnificence, dont Vostre âme royale est entièrement possédée, qui a fait sortir de terre ces grands palais du Louvre et de Versailles, et qui les a comblez de cette profusion admirable de meubles et de richesses : C'est luy qui a donné à la France tant de beaux divertissemens, et nouvellement ce superbe ballet qui a fait l'étonnement de toute r£urope (1). Toutes ces choses m'ont persuadé, Sire, que N, W. auroit agréable que l'on introduisit dans ^n royauioe le seul spectacle et l'unique divertissement dont il estoit privé, qui est celuy dçs opéra, que Tltalie et l'Allemagne avoient de particuliers, et sembloient nous reprocher tous les jours. V. M., Sire, a eu la bonté d'approuver mon dessein, et de l'appuyer de son authorité, et j'ay eu le bon-heur d'estre assisté dans cette entreprise des soins et de la dépense d'un des plus grands seigneurs tout ensemble et des plus beaux génies de vostre royaume. Avec cela. Sire, y. M. trouvera sans doute que nous avons mal répondu à la grandeur de ses illustres desseins, et à la magnificence de ses ballets ; mais quelle proportion y peut-il avoir entre le soleil et les étoiles, entre de foibles sujets et le plus grand des roys ? Le courage. Sire, nous manque moins que les forces : elles redoubleront, si y. M. honore nos représentations de sa royale pr^ence, et nostre Académie de sa toute-
(1) Perrin veut parler sans doute du Divertissement royal, donné à la cour en 1670, et dans lequel se trouvait insérée la comédie de Molière les Amants magnifiques.
PËRRIN ET CAMBERT. 139
puissante protection : Nous luy dep^^iQ|d[oQs trh^ humblement l'un et l'autre. Pour raoy, ;%e, je si^s déjà plus que content d'avoir témoigné par cet effort téméraire le zèle passionné que j'ay pour l'avancement de vostre gloire, et la profonde vénération çivec laquelle je suis
Sire De V. M.
Le très-humble, très obéissantet très-fidèle sujet et serviteur.
PSRRIN.
G'^t une chose singulière qu'aucuu coHtCTORar rain n'ait laissé un docoment écrit relatif k VW6^' ritioQ de Pomone et à sa première rep^étindtaiUdP, Certains historiens de l'art nous OQt 4QWé q^elques rares renseignements sur le gyapd ac? cuçil que les Parisiens firent à cette œuvre d- un caractère si nouveau; mais les épisUriains, hs gazetieir^, les chroniqueurs, lesmém/Qiriciliâto Aojit absolumaat muets en ce qui concerne uu Uit qui fit cep^pdaut événement et dont les réaultaitelupept si consj^érfibles , puisqu'ils dotèrent h France d^une forme artistique qu'elle ne connaî^saît pas et d'un étabhssement qui devait eu quelque sorte devenir une institution. M"® de Sevigné n-en parle pas dans ses Lettres ; Renaudot, ou du umns son successeur, — chose bien plus étrange ! — n^en soufïle mot dans sa Gazette ; Lagranète, qui fut à peu près le continuateur de Loret, n'en dit rien
dans ses Lettres en vers et en prose; enfin, c'est en vain que j'ai consulté les innombrables Mémoires du temps pour y trouver un passage, une ligne, un mot ayant trait à Pomone. Un an plus tard, le Mercure galant n'eût certainement pas manqué d'en parler ; mais le Mercure galant ne vit le jour qu'en 1672, alors que le succès de Pomone, tout grand qu'il eût été, avait fini par s'épuiser.
Je vais cependant réunir les renseignements un peu épars qu'on peut trouver sur l'exécution de Pomone. Travenol et Durey de Noinville, dans leur Histoire de VOpéra^ nous apprennent que les trois rôles principaux de l'ouvrage, ceux de Faune, de Yertiimne et de Pomone, étaient tenus respectivement par Rossignol, Beaumavielle et M"® Gartilly. Restent cinq personnages : le Dieu des jardins, la nourrice Beroé, Flore et les deux Nymphes de Pomone, pour lesquels nous ne trouvons que trois exécutants mâles : Gledière, Tholet et Miracle. A supposer que deux de ceux-ci se soient travestis en femmes, il resterait encore deux personnages dont nous ne pouvons connaître les interprètes. Et cela, sans compter la Nymphe de la Seine, qui paraissait dans le prologue (1). Les chroniqueurs nous apprennent que trois des principaux danseurs dressés par Beauchamps s'appelaient Saint- André,
(i) Sans compter encore trois coryphées ioj portants, trois jardiniers, qui chantaient deux trios au premier acte,
PERRIN ET CAMRERT. 141
Favier et Lapierre, et nous savons d'avance qu'aucune femme ne paraissait dans les ballets, puisque la première danseuse qui se montra à l'Académie royale de musique, M"« Fontaine, ou de la Fontaine, n'y parut qu'une dizaine d'années après ; jusque-là, les rôles féminins dans le ballet étaient tenus par de jeunes danseurs qui s'babillaient en femmes (1) . Les historiens de l'Opéra, se copiant tous les uns les autres, nous apprennent qu' « on donna, pour la première fois, un demi-louis d'or pour l'entrée au parterre, lequel, malgré le prix, fut fort bien rempli » . On conviendra que pour l'époque ce prix d'entrée était un peu exorbitant, et pour qu'il n'ait point découragé les amateurs du nouveau spectacle, il fallait que celui-ci les tentât diantrement. Gastil-Blaze, enchérissant toujours sur les mieux informés, nous donne toute la série des prit des places; je ne Ten crois pas sur parole, car j'ignore absolument où il a puisé ce renseignement, mais je le reproduis sans en garantir l'exactitude :
Prix des places en 1671.
Une place aux balcons, sur le théâtre, un louis. d'or de 11 livres 10 sous.
(1) Travenol le dit expressément . — « La demoiselle Fontaine^ très-belle et très-noble danseuse, a été la pre mière femme qui ait dansé' sur le théâtre de rAcademie royale de musique. Les rolles des femmes étoient remplis par des hommes habillés en femmes; et ce ne fut qu'au ballet du Triomphe de C Amour ^ représenté à S. Germainen-Laye, devant le roi, au mois de janvier 1781. » (Histoire de l Académie royale de musique.)
ii2 LES VRAIS CRÉATEURS DE L*OPÊRA.
Une place aux premières loges cami]ae ii Tamplvithéàtre 7 jivJTes 4 ;5QUS.
Une place aux secondes loges. . 3 livres 12 spus.
Une place aux troisièpass loges comme au parterre, debout 1 livre 16 sous (1).
C'est encore Castil-Btazô qui nous fait, aa sujet de l'exécution^ les conâd^ces que voici : « Le personnel du chant se composait de cinq hommes, ({oatre femmes, quinze obofistes et treize symphonistes à l'orchestre. » Voici. bien de la plrôci*sion en ce qui concerne les chœurs et l'orchestre, et j'ignore, cette fois encore, ou Gastil-«BIaze a pu si bien se renseigner. Je ferai seulement remar*quer que le chiffi^e de treize symphonistes me semble un peu maigre, en présence de quinze choristes et de neuf acteurs chantants.
Quoi qu'il en soit, voilà tout ce que non» pouvons savoir déplus certain en ce qui se rapporte à l'exécution de Pomone.
Je voudrais maintenant pouvoir parler longaement de la musique de cet ouvrage. Par malheur, si elle n'a pas disparu complètement, il ne nous en
(1) On voit que Castil-Blaze est en contradiction avec les historiens qui Font précédé, puisque ce sont }es places aux balcons et sur la scène qu'il cote a un dèmi-louis aor, tandis qu'il met le parterre à une livre seize sous. P*àilîeurs, il se trompe évidemment sur la valeur du louis d'or, puisqu'en 1692, Abraham du Pradel, dans son Litre comniodef fixe le taux de celui-ci à « i2 livres (et non i-i) 10 sols ».
PKRRIN ET CAMBERT. 143
resté qu'âne partie. L'exemplaire de la partition gravée! qui se trouve à la Bibliothèque nationale ne contient que quarante pages, comprenant le prologtté,le premieracte et un fragment du second, et le reste du volume se compose de feuillets de pafpier blanc, évidemment destinés à compléter par là copie ce qui manquait à Timpressionr (1); Pexiôm plaire de la bibliothèque du Conservatûire, calqué pour ainsi dire sur le précédent, s'arrête au foéme endroit, et, là aussi, des feuilleta de papier Wane, aujourd'hui disparus, terminaient le volume. Faut-il croire que la gravure de Ponionè, seulement commencée , a été presque aussitôt interrompue? Cela ne serait nullement surprenant. Le privilège royal qui, en révoquant celui de Perrin, transmettait, comme on le verra plus tard, à LuUy seul le droit d'ouvrir une Académie de musique et de représenter des opéras, est daté du mois de mars 1672, c'est-à-dire qu'il fut ôctf oyé au Florentin juste un an après la repré* sentatioù de Pomone. On peut croire facilement que' les menées de ce personnage commencèrent dès l'apparition de l'ouvrage; Perrin et Cambert, par conséquent , durent être aussitôt en lutte ouverte ou sourde avec lui, et le second ne put que difficilement et tardivement s'occuper de la publication de sa musique. Une partie seulement
(l) La reliure de cet exemplaire est aux armes du marquis de Brancas.
de celle-ci était sans doute gravée lorsque Lully réussit à faire évincer à son profit ses deux adversaires; GamËert, désolé, et se résignant à quitter la France, où son génie était méconnu et devait rester désormais improductif, n'aura pas eu le temps ni le goût de terminer l'impression de son opéra. — Voilà, si je ne me trompe, l'explication la plus plausible qui se puisse donner de Texistence seulement partielle de la partition de Pomone, et comment il se fait qu'il n'existe probablement pas un seul exemplaire complet de cet ouvrage. . Quant à la partition originale, il n'est pas étonnant que la trace s'en soit perdue au milieu du bouleversement que subirent les affaires des quatre directeurs associés de l'Académie des opéras ; il serait même assez naturel de supposer que Gambert l'emporta en Angleterre, et qu'elle disparut après sa mort avec tous ses autres manuscrits (1).
(i) Nous verrons pins tard qne la partition des Peines et PuLÛirs de V Amour eut le môme sort que celle de Pomone, et que la eravure de ce second ouvrage de Cambert resta aussi inachevée. Peut-être^ à ce point de vue, s'occupa-t-ii des deux à la fois, et les al)andonna-t-il de même.
Au sujet de la partition de Pomone, voici ce que dit M. Th. de Lajarte dans son Catalogtte de la bibliothèque miisicale du théâtre de V Opéra :
< Pour cet ouvrage comme pour le suivant, la Bibliothèque de rOpéra n'a jamais possédé ni une partition imprimée^ ni parties, ni fragments d'aucune sorte. Rien n'est resté de Tœuvre de Cambert.
< Cela se comprend, du reste. Une fois le théâtre de la rue Guénégaud fermé à Topera par le crédit de Lully, Cambert forcé de s'expatrier, l'Académie royale de musique
PERRIN ET CAMRBRT. 145
Pour en revenir à la valeur de Tœuvre, si Ton ne peut juger celle-ci dans son ensemble et dans son entier, on peut cependant et jusqu'à m certain point, d'après ce qu'il en reste, se rendre compte du talent du musicien , apprécier ses facultés d'inspiration, ses procédés et sa manière d'écrire.
Les morceaux sont généralement très-courts ; on en jugera par cette nomenclature de ceux qui nous sont conservés et qui doivent former à petf près le tiers de la partition : — Prologue. Première « ovverture » ; scène dialoguée entre Vertumue et la Nymphe de la Seine. — Premier acte. Seconde « ovverture » ; introduction chantée par Pomone, Juturne et Veuille ; air de Pomone ; duo de Vénilie et de Juturne ; reprise de l'air ; trie (Flore, Pomone et Beroé); air du Dieu des Jardins ; duo (le Dieu des Jardins, un Faune) ; récit de Flore ; trio (des Trois Jardiniers) (1) ; récit (le Dieu des Jardins, Faune) ; symphonie pour l'entrée des Bouviers ; morceau d^ensemble (le Dieu des
installée au Palais-Royal et jouant exclusivement les œuvres de son directeur^ qui aurait pu prendre souci de deux ouvrages délaissés ? Si les parties d'orchestre ou les rôles existaient encore dans quelgue coin de Thôtel Guénégaud au moment où les Comédiens français s'y sont étswlis, ceux-ci n'ont dû y attacher aucune importance; aussi Ton n'en retrouve aucune trace parmi l'ancienne musique actuellement conservée aux Archives de la Comédie-Fran'çaise. »
(1) Tous ces morceaux s'enchaînent, sans interruption; tous ceux qui suivent sont séparés.
Jardins, Faune, Pomone, Flore, Vénilie, Juturne); petit récit (le Faune) ; symphonie pour la seconde entrée des Bouviers; petit air duDieij des Jardins; second trio des Trois Jardiniers. — Second acte. Entr'acte; air de Beroé; air de Vertumne; duo de Vertumne et de Beroé. C'est ici que s'arrête la partition, en laissant ce morceau inachevé. On a vu que Touvrage contient deux ouvertures, l'une placée en tête du prologue, l'autre précédant le premier acte : l'une et l'autre, la première surtout, sont d'un bon caractère (1). Il est à remarquer que ces morceaux symphoniques (dont la forme et les développements, je n'ai pas besoin de le dire, n'ont rien à voir avec ceux des ouvertures modernes) sont écrits par Gambert à quatre ' parties, tandis que Lully les écrivit plus tard à cinq ; mais il faut constater que Lully, au moins dans ses premiers opéras, semblait moins habile que Gambert dans l'art de grouper et de disposer son petit orchestre; il lui arrivait souvent, en effet, de faire croiser les parties entre elles d'une façon fâcheuse, de les enchevêtrer singulièrement, et cela probablement dans l'unique but d'éviter des quintes ou des octaves cachées ou réelles. On
(1) On me dit que M. Sanzay a fait exécuter la première, il y a quelques années, au Conservatoire, et qu'elle produisit un très-bon effet; cela ne m'étonne nullement. D'ailleurs, M. Sauzay, artiste laborieux et fort instruit, a le sens et rintelligence de cette musique, dont il saisit parfaitement le caractère. Son exécution a dû être excellente.
peut donc dire que chez Gambert rharmonie, ou, pour mieux parler, le tissu harmonique, est plus ferme et plus serré, plus pur et plus correct.
Quant au style général de Tœuvre, il est trèssatisfaisant : la coupe des morceaux est heureuse, les récitatifs sont bien Tenus et bien dessinés, rharmonie est naturelle et aisée, enfin les basses sont généralement franches et bien senties. En un mot, l'ensemble indique un musicien très-expert, ayant le sens de la scène, y joignant une pratique très-sûre, et sachant à la fois ce qu'il veut et ce qu'il doit faire. En ce qui concerne les qualités de son imagination, je ne crois *pou voir mieux faire, pour en donner une idée, que de transcrire ici l'un des morceaux les plus aimables de l'ouvrage, le joli petit air chanté au premier acte par Pomone ; et pour qu'on le puisse juger complètement d'après la façon dont il est écrit, je n'en veux même point réaliser l'harmonie, et je vais le reproduire tel qu'on le trouve dans la partition, c'est-à-dire avec le chant et la basse :
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PERRIN ET GAMBBRT.
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fruil a -mer.
PERRIN ET GAHBERT. 151
On ne peut nier que ce petit air ne soit d'une très-jolie couleur, d'un dessin mélodique élégant, d'un caractère mélancolique et tendre; c'est une cantilène pleine de grâce, d'un rhythme caressant et flatteur, et dont, malgré ses deux siècles d'existence, la fraîcheur ne me semble guère aTOir été atteinte. On peut regretter que la prosodie en soit si fausse et si maladroite, mais c'est là, je crois, le seul reproche fondé qu'on puisse lui faire.
Voici, pour lui faire pendant, une ariette chantée sur le même sujet et dans la même scène par une des nymphes de Pomone, Vénilie; celle-ci est d'une coupe très-élégante, le style en est presque moderne, et le dessin mélodique est vraiment d'une grâce et d'une fraîcheur toutes printanières (1) :
(1) Aux dernières mesures seulement, l'entrée de Vénilie vient ajouter une seconde partie à la mélodie.
LES ARAIS CRÉATEURS DE l'oPÉRA.
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lo6 LES VRAIS CRÉATEURS DE l'OPëRA.
Ea résumé, et autant qu'oa en peut juger par les fragments qui nous en re$tent, la partition de Pomone est une œuvre très-remarquable pour l'époque où elle a été écrite ; elle décèle un artiste vraiment supérieur, bien doué au point de vue des facultés naturelles, c'est-à-dire de l'imagination, pourvu d'une instruction solide, qui sait ce qu'il veut, où il tend, et ne s'égare point en des tâtonnements stériles. Ce n'est point même une médiocre surprise que cette assurance de main, cette fermeté de touche chez un artiste qui n'avait alors aucun modèle à suivre et qui était obligé de tirer tout de son propre fonds. En lisant attentivement le peu que nous possédons aujourd'hui de Pomone, on acquiert la preuve évidente que Gambert était un musicien de premier ordre, et l'on conçoit facilement que Lully ait tout employé pour écarter ce rival dangereux, pour se mettre à sa place, et pour lui voler la gloire qu'il aurait si légitimement conquise (1).
(i) Pour compléter les renseignements relatifs à Pomone et à son exécution, je donnerai ici, d'après le livret, quelques détails sur la mise en scène, détails qui prouveront que celle-ci était très-compliquée et très-hardie pour répoque.
Au second acte, qui représentait une « forêt de chênes » , Vertumne, voulant se débarrasser des poursuites importunes de Beroé, employait de grands moyens : — « Le ciel brille d'éclairs, le tonnerre gronde, et douze follets transformés en fantômes tombent du ciel dans un nuage enflammé. Les follets descendus de la machine environnent Beroé, et, pour l'épouvanter, dansent à ses yeux une danse
PERRIN ET CAMBKRT. 157
terrible. Trois fantômes disparaissent, quatre antres saisissent Beroé, l'emportent en l'air, et cinq autres restent sur le théâtre. »
Au troisième acte se produisait une scène burlesque : — « Les follets placent Faune sur un gazon et mettent autour de iuy trois Hacons et trois bouteilles. Lorsqu'il vent prendre une bouteille, elle s'enfuit et traverse le théâtre. Il s'attaque à la seconde qui fuit de même. Il veut saisir la troisième, elle s'élève en l'air où un follet la vient prendre. Il croit s'emparer de la quatrième, elle fond en terre et la cinquième après elle; il prend la sixième et boit à même ; il trouve que c'est de l'eau et crache. »
Au dernier acte, les noces de Vertumne et de Poraone sont célébrées dans un palais merveilleux : — « Dix-huit follets transformés paraissent en différentes nues briLlanles, six au fond du théâtre dans une grande nue, six sur le côté droit en trois petites nues diverses et atdant sur la gauche^ sous des formes de Dieux, de Muses et d* Amours, partie chantans, partie joûans des instrumens ; à la fin, les six petites nues se retirent et la grande vole du fond du théâtre sur le centre. *
De nos jours encore, on ne fait pas plus dans les féeries que jouent nos grands théâtres les mieux maohinés.
Malheureusement pour Camberl, les événements vinrent servir LuUy à souhait ; c'est-à-dire que la désunion ne tarda pas à se mettre parmi les quatre associés à la direction de l'Opéra, et que la discorde fut bientôt chez eux à l'état permanent.
Perrin, toujours besoigneux, avait, pour son usage personnel et bien avant la création de son théâtre, emprunté au marquis de Sourdéac diverses sommes d'argent ; de plus, celui-ci avait fait, en compagnie du financier Ghamperon, les fonds de la nouvelle entreprise, et, bien que cette entreprise eût brillamment réussi, il n'en restait pas moins à découvert d'une façon importante. Perrin refusa-t-il, pour se libérer en partie envers ses deux associés commanditaires:, d'abandonner tout ou portion du bénéfice qu'il avait personnellement réalisé ? Il faut le croire, car tous les témoignages s'accordent à dire que Sourdéac, se prévalant des avances faites par lui pour payer les dettes de Perrin, s'empara du théâtre et l'en fit exclure. Nous verrons plus loin à quel point cette affaire s'embrouilla, quels procès en furent la suite, et combien Lully eut à se réjouir d'événements qui venaient si juste à point servir ses intérêts et dont il s'empressa de profiter. Pour le
PERRIN ET CAMBBRT. 159
moment, nous allons poursuivre cette histoire du premier âge de l'Opéra, et voir comment le nouveau théâtre put se passer de son fondateur, ainsi évincé.
Perrin éloigné, il fallut aviser à trouver un poète qui pût fabriquer à Gambert un livret d'opéra, car le musicien restait toujours compris dans la combinaison. Mais Sourdéac avait sans doute pris ses précautions, car nous voyons entrer en scène un nouveau personnage. Ce personnage était un écrivain protestant nommé Gabriel Gilbert, né à Paris vers 1610, et qui s'était fait connaître par un certain nombre d'ouvrages dramatiques dans lesquels on rencontrait, à côté d'une versification lâche et sans relief, un véritable esprit d'invention, parfois une faculté de conception assez remarquable, et des pensées vigoureuses (1).
(1) Il faut constater pourtant que ce poète, aujourd'hui si complètement oublié, ne se gênait pas pour prendre, à l'occasion, son bien où il le trouvait, fût-ce dans la poche du voisin. Voici ce qu'en dit Taschereau dans son Hutoire de là vie et des ouvrages de Corneille (2« édition) : — « Depuis un an Corneille travaillait à un ouvrage sur lequel il fondait les plus légitimes espérances, Rodogune, quand il vit annoncer une tragédie du même titre. Sa surprise fut plus mnde encore quand il eut retrouvé à la représentation de cette pièce un assez çrand nombre des situations de la sienne. U avait été victime d'un abus de confiance. Quelqu'une des personnes auxquelles il avait lu son ouvrage en avait reporté le plan à un poète diplomate de ce temps, nommé Gilbert; mais comme ces renseignements furtifs étaient incomplets, le plagiaire confondit Rodogune avec Cléopâtre, et mit sur le compte de la première tout ce que Corneille faisait dire et- faire à l'autre. Celui-ci garda le si-
160 LES VRAIS CRKATKQRS DE L*OPÉR\.
Gilbert^ qui était alors âgé d'une soixantaine d'années, avait été, dans sa jeunesse, secrétaire de la duchesse de Rohan, et était devenu, en 16^, à la suite de l'abdication de la reine Christine de Suède, secrétaire des commandements de cette princesse et son résident en France. Ces emplois ne l'avaient pas empêché de s'occuper beaucoup de poéne et surtout de théâtre, et on lui devait un grand nombre de tragédies et de comédies, parmi lesquelles Marguerite de France^ Téléphonie^ Hippolyte ou le Garçon insensible (ce sous-titre manque un peu de noblesse pour une tragédie dont Phèdre est l'héroïne), Rodogune^ Sémiramis, les Amours de Diane et d'Endymion, Cresphonte, Arieet PétuSy les Amours d^ Ovide y Léandre etHéro^ les Intrigues amoureuses, Théagène, les Amours d^ Angélique et de Médor, etc., etc. Malgré le nombre de ces œuvres, malgré des emplois qui semblaient devoir être lucratifs, malgré des protections puissantes et nombreuses, Gilbert n'en devint pas plus riche et finit misérablement. « Richelieu l'avait remarqué, dit un de ses biographes, et plus tard
lence sur la trahison d'un ami et sur le plagiat de Gilbert. Son triomphe vint l'aider à mépriser ce double procédé. Rodogune fat accueillie par d'unanimes applaudissements. * Voici ce que Chapelain, dans sa liste des gens de lettres dignes d'être pensionnés par le roi, disait de Gabriel Gilbert : — < C'est un esprit délicat, duquel on a des odes, des petits poèmes et des pièces de théâtre pleines de bons vers, ce qui l'avait fait retenir par la reine de Suède pour secrétaire. Il n'a pas une petite opinion de lui. »
PSRRLN £T GAMBËRT. 161'
Mazario, Lionne, Fonquet le protégèrent. 11 n'en resta pas moins pauvre, et il serait mort dans riûdigence si Herward, protestant comme lui, ne lai avait donné asile (1). >
Au point de vue littéraire, Gilbert, s'il manquait de certaines qualités essentielles, n'était cependant pas le premier venu. On en jugera par ce fragment de l'article que Fabien Pillet lui a consacré dans la Biographie Michaud :
C'est à tort que plusieurs écrivains parlent de Gabriel Gilbert comme d'un poëte digne du dernier mépris : s'il n'eut pas assez de génie pour concourir
(1) Gilbert mourut vers 1680. Son coreligionnaire Hervart, qui le recueillil, était un contrôleur général des finances, qui aimait à protéger les gens de lettres. Fils d'un étranger qui s'était fixé et marié en France, où il s'était fait naturaliser et livré au commerce de la banque, Barthélémy Hervart avait acheté à Paris Thôtel d^pernon, situé rue Plâtrière, qu'il fit reconstruire en partie et embellir de peintures superbes par Mignard, hôtel qui fut acquis en 1757 par TËtat pour y loger l'administration des postes et qui est en ce moment Tobjet d'une reconstruction complète et d'agrandissements considérables pour le service de cette administration. C'est dans cette demeure que Hervart recevait son ami Lambert, le beau-père de Lully, et qu'il donna asile à Gilbert, au sujet duquel M. Gafttaanie Deppinç a trouvé cette note manuscrite sur l'exemplaire d'une pièce de ce poète appartenant k la bibiiothèqpie de l'Arsenal : — < Poëte qui était gueux et à l'aumône de M. d'Hervart; contrôleur général des finances. * Enfin, c'est chez Anne Hervart, fils de Barthélémy, que La F&xitaine aussi trouva un asile sur la fin de ses jours, et c'est à l'hôtel d'Ëpernon que mourut en 1695 notre fabuliste, entouré àè& soins les plus touchants par Anne^enrvart et son aimaèle femme, qui fut pour lui, comme on l'a dit, une seconde madame de la Sablière.
avec Corneille et Kotrou, ses contemporains, à Pillustration de la scène française, s'il manqua presque toujours de chaleur et d'énergie, il fut du moins un des premiers tragiques qui écrivirent avec sagesse et qui contribuèrent à réformer les tours gothiques de la langue. Presque tous ses sujets de tragédie étaient bien choisis : il ne les a pas traités avec art ; il a surtout mal conçu ses plans : mais, jusque dans ses plus faibles ouvrages, on trouve des situations intéressantes et des mouvements tellement heureux, que plusieurs de nos tragiques modernes ne se sont pas fait scrupule de les lui emprunter. Ces plaintes si touchantes que Racine met dans la bouche du fils de Thésée (Phèdre, 4« acte, scène 2®),
Chargé du crime afifreux dont vous me soupçonnez, Quels amis me plaindront quand vous m'abandonnez ?
et cette réponse terrible de Thésée :
Va chercher des amis dont l'estime funeste Honore l'adultère, applaudisse à l'inceste ; Des traîtres, des ingrats, sans honneur et sans foi^ Dignes de protéger un méchant tel que toi ;
sont très-probablement une imitation du passage suivant :
Si je suis exilé pour un crime si noir.
Hélas I qui des mortels voudra me recevoir ?
Je serai redoutable à toutes les familles.
Aux frères pour leurs sœurs, aux pères pour leurs filles. — Va chez les scélérats, les ennemis des cieux, Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères ; Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères; Ceux-là te recevront, etc.
Hippolyte ou le Garçon insensible.
PEBRIN ET GAMBERT. ' 163
Nous devons ajouter que cet endroit n'est pas le seul où l'immortel auteur de Phèdre ait fait à Gilbert le même honneur que Virgile faisait à Ënniuâ. Les idées premières de ces vers sont à la vérité dans Euripide et dans Sénèque ; mais ce n'est pas seulement l'emprunt des idées qui est sensible, c^est encore celui des expressions et des tours de phrases. Remarquons d'ailleurs qu'en transportant sur notre scène le sujet de Phèdre et Hippolyte, Gilbert eut le bon esprit de faire à l'ancienne marche de cette feble des changements dont on ne peut lui contester l'invention, et que Racine crut devoir adopter.G'est, par exemple, Gilbert qui eut le premier l'idée de faire périr dans les flots de la mer la coupable confidente de Phèdre, et de satisfaire par là le spectateur justement indigné des conseils que cette malheureuse n'avait pas craint de donner à la reine. On ne peut nier que ce moyen nouveau ne fût aussi heureusement imaginé sous le point de vue moral que sous celui de l'effet dramatique (1).
(i) Il est certain qae Gilbert eut beaucoup de renommée en son temps^ et Loret, dans sa lettre X, parle ainsi
De la plume immortene
De l'excellent monsieur Gilbert,
Rare écrivain, auteur expert^
Qu'on prise en toute compagnie,
Et qui, par son noble génie,
Poly, sçavant, intelligent,
De Christine est le digne agent.
De son côté, Boursault, à la scène vi de sa Satyre des Satyres^ a parié de Gilbert en mettant dans la bouche do deux de ses personnages ces vers un peu énigmatiques :