‹ Les vrais MisérablesChapitre 1 sur 3 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Tant qu'il existera, par le fait des écrivains coupables et de mauvaise foi, une influence démocratique et sociale, créant artificiellement, en pleine civilisation, des ténèbres, et compli quant de tous les ressorts de la perversité humaine la destinée, qui est miséricordieuse et divine ; tant qu'une plaie du dix-huitième siècle, qui n'a fait qu'empirer dans celui-ci, la démoralisation de l'homme, de la femme et de l'enfant par la plume, ne se cicatrisera point; tant qu'un reptile qui souille les sociétés modernes

de sa bave, la démagogie, n'aura pas la tête écrasée ; tant que, dans certaines régions, l'asphyxie sociale par le mensonge sera possible ; en ^'autres termes et à un point de vue plus étendu encore , tant qu'il y aura sur la terre tromperie évidente, orgueil extravagant et ambition politique absurde, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.

A M. Victor Hugo.

Ma préface, calquée sur la votre, vous explique, monsieur, le motif qui me porte à vous dédier ce livre.

Je n^ai pas besoin de vous dire que cette dédicace n'est point un hommage, c'est un blâme. Enthousiaste de votre génie, je vous ai donné assez d'éloges, et j'ai brûlé sous vos narines assez d'encens pour avoir le droit de critique, aujourd'hui que vous venez de scandaliser la

France intelligente par la publication d'une œuvre malsaine.

Cette œuvre, on peut la mettre au niveau des fantaisies philosophiques les plus détestables de Madame Sand et de Pierre-Joseph Proudhon.

Bien évidemment la passion vous l'a dictée.

Aussi la conscience publique est -elle contre vous.

Les Misérables f voilà le titre que vous donnez à votre diatribe en dix volumes contre la société, dont vous êtes devenu l'ennemi, — pourquoi?

Parce que la société, comme le gouvernement qui la représente, n'a pas voulu reconnaître en vous le génie politique, dont vous vous croyez à tort pleinement doué.

Tour à tour elle vous a vu royaliste sous Charles X, orléaniste sous Louis^Philippe et républicain en 1848.

Vous changez avec tous les drapeaux, vous saluez l'aurore de tous les soleils. Si vous êtes un grand poète, vous n'êtes pas un hofame à

principes fixes, et le baromètre de vos convictions est toi4ours au variable.

On a eu» par conséquent, plus d'un motif plausible de suspecter votre stabilité d'esprit.

Le poète, comme ces créatures frivoles, dont îl parait que François l^^ eut beaucoup à se plaindre, flotte au gré du caprice et ses affections n'ont pas de durée.

Bien fol est qui s'y fie

DonCy personne au monde n'a pu avoir confiance en vous. Gela vous chagrine, cela vous blesse^ cela révolte votre orgueil. Vous cherchez à vousj venger en désorganisant le corps social; mais je crois pouvoir vous annoncer qu'un gouvernement nouveau, quel qu'il soit, ne sera jamais d'humeur à vous confier ses destind« La déception politique sera votre étemel partage.

Ceci posé^ passons à l'examen sérieux de votre œuvre.

Qu'entendez- vous par misérables ?

Évidemment vous avez rintention de peindre des hommes victimes de la mauvaise organisation de la société moderne^ c'est-à-dire des hommes malheureux, des hommes à plaindre.

Eh bien ! monsieur, le but de ce livre sera de prouver que, vous et tous ceux qui abondent dans votre sens, vous êtes infiniment plus dignes de pitié que n'importe qui.

Vous êtes les vrais misérables^ les seuls indi vidus à plaindre, et je le prouve.

D'abord, je nie que vous ayez aucune espèce de compassion pour l'humanité souffrante. Vous cherchez à lui exagérer la peinture de ses maux et à exalter- en elle la jalousie et la haine, sœurs de la révolte. Ge n'est pas le sentiment, ce n'est pas la commisération du cœur qui vous guide vers les classes déshéritées : vous ne voulez qu'y fonder une école de rancune et de passion.

Vous développez systématiquement les mauvais instincts ; vous excitez le pauvre contre le riche, afin de donner des armes à la Révolution, dont vous êtes les apôtres.

Et qu'est-ce que la Révolution? car il est temps de la définir et de démasquer vos manœuvres.

C'est tout simplement votre ambition personnelle et l'ambition de tous les orgueilleux mécontentSy déguisée sous le voile d'une théorie humanitaire pleine de fiel et d'hypocrisie.

Vous prenez la torche et vous mettez le feu aux quatre coins du globe, pour faire cuire l'œuf de votre égoïsmé.

En ayant l'air de travailler à l'intérêt général , vous travaillez exclusivement pour vousmêmes.

Assurément vous n'ignorez pas que les magnifiques utopies de bien-être que vous prêchez sont irréalisables. Vous savez mieux que personne que vous donnez au malheureux des espérances mensongères.

La soufirance est une des conditions de la vie de l'homme, l'infortune est fille de notre sottise et de nos fautes.

J'admets que le socialisme lui-même en vienne

- Ij -

à rapplication immédiate de ses doetrines, et qu'un partage égal des biens de ce monde, soit opéré chez tous les peuples.

Qu'arrivera-t-il?

Dès le lendemain du jour où ce partage sera accompli, — dés le lendemain, entendez-vous?

— il y aura le travailleur et le fainéant, Favare et le prodigue, le riche et le pauvre, l'homme heureux et le misérable.

Les uns auront tout conservé, les autres au* ront tout perdu.

Vous établissez vos calculs humanitaires sans tenir compte des passions humaines, et vous ne supprimerez pas plus ici-bas la misère et la souffrance que vous ne supprimerez la mort.

n y a eu un réformateur plus sensé que vous, monsieur, plus vertueux que madame Sand, plus logique, Dieu merci, que Pierre-Joseph Prpudhon, plus ami des hommes, à coup sûr, que vos démocrates et vos socialistes.

Ce réformateur, c'est le Christ.

En nous donnant son Évamgtle, il a réi^lu

tous les fNTcAlèmes, dont vous et tant de philosophes sans conscience demandez hypocritement la solution.

Le Christ a trouvé la société humaine aussi mdade qu'elle pouvait Têtre ; il l'a guérie par sa divine parole.

^eo trois mots : CtmrUéy résignation, espérance^ il répcoid à vos dix volumes et à des milliers de rapsodies absurdes, que les philosophes qualifiés ci-dessus ont écrites ou écriront sur les misères sociales.

a Aimez-vous les uns les autres, » a dit Jésus : — Charité!

<r Bienheureux ceux qui souffrent , car le royaume des cieux est à eux, » a-t-il dit encore : — Résignation, espérance !

Veuillez appliquer, monsieur, cette doctrine si simple, et vous aurez une société modèle^

Ce que vous cherchez est découvert depuis dix -neuf siècles. Alors que venez -vous nous enseigner? que venez-vous nous dire? Êtes-vous comme M. de Voltaire, et prétendez-vous, par

hasard, que vous avez plus d'esprit que le Christ?

J'ai peur que ce ne soit là le fond de votre pensée.

Or, quand le génie est doublé d'orgueil, c'esr. une chose mauvaise, et le lecteur va le comprendre en me suivant pas à pas dans votre œuvre, dont je ferai ressortir toutes les contradictions, toutes les bévues, toute la perversité.

Réflexions oouxi;es mais utiles.

Je déclare, en commençant, que cette œuvre renferme dés pages admirables. Ceux qui cherchent le beau style et la belle littérature, sans se préoccuper du reste, ont tout lieu d'être sa-

tisiaits.

Quant à ceux qui veulent autre chose que des phrases sonores, des antithèses plus ou moins saisissantes, et qui cherchent la moralité du fond, avant de s'extasier sur la richesse et

Télégance de la forme , ceux-là sont beaucoup moins portés à vous adresser des éloges.

Ils comprennent votre but et savent éventer vos pièges.

Plusieurs critiques , je parle des plus judicieux , partagent mon opinion sur la valeur morale du livre, et trobVent en outre qu'il n'a, comme roman, qu'un mérite restreint.

En effet, si vous excellez quelque part, monsieur, c'est dans les digressions et les horsd'œuvre.

Ces hors-d'œuvre et ces digressions vous absorbent au moins sept volumes sur dix, en sorte qu'il reste jflste trois volumes pour le récit, pour la fable, ou, si vous l'aimez mieux, pour le drame.

Vos fantaisies politiques ou autres s'attribuent une part beaucoup trop large.

On ne s'explique pas que vos éditeurs aient négligé de vous faire cette observation. Â leur place, je vous aurais proposé d'intituler le tout Mélanges démagogiques, c'eut été plus simple.

La partie^rotnan n'a donc été pour ychis qu'un prétexte.

Non-seulement elle est trop succincte^ mais elle pèche au point de vue de la conc^tion générale et de la nouveauté de» ressorts dramatiques. Votre caractère le plus remarquable, Jean Valjean^ le forçat qui se réhabilite par l'industrie et devient maire de sa commune, est emprunté à une pièce de M. Viennet, jouée , il y a quelque trente-cinq ans, à la porte Saint* Martini

Vos douvenirâ dà jeunesse ne votts ont parfait défaut : M. Vianet vous à tout prêté, jusqu'à la scène de la cour d'assises.

A cela vous allez me répondre qu'un homme de génie comme vous reprend son bien où il le trouve. D'accord. Voilà pourquoi vous reprenez égèl^meai à {lugène Sue quelques-uns des meilleuis chapitres des Mystères de Paris.

Ce que vous ajoutez de votre crû mérite à peine d'entrer en ligne de compte.

L'évêque Myrid a un cachet religieux assez

bien touché, mais perfide au-delà de toute expression.

Javert est un type, oui, mais un type hors nature.

Fantine est rebattue.

Gosette est pâle.

Les Thénardier sont des coquins vulgaires.

Le vieux Gillenonnand n'est qu'un grotesque de mauvais aloi, et Marins n'est certes pas une trouvaille.

Vous êtes heureux que la France soit un pays où l'on fait de l'opposition à l'aveuglette et à propos de tout, par simple passe-temps ou par enfantillage ; car, en vérité, style et digressions à part, le vicomte Ponson du Terrail, comme inventeur de ficelles dramatiques, est plus habile et plus fort que vous.

Mais là n'est pas la question , puisque c'est moins un roman que vous avez eu le projet d'écrire, qu'une apologie de vos principes nouveaux.

Républicain de fraîche date, vous cherchez à

justifier vos métamorphoses et à expliquer au public les raisons victorieuses qui vous ont fait passer du blanc au bleu, et du bleu au rouge écarlate.

Les auteurs illustres veident être conséquents avec eux-mêmes.

Vous avez pour crier : f Vive la République ! > le même motif que madame Sand a eu pour crier : < A bas le mariage ! >

On est logique ou on ne l'est pas.

JeojA Valjeaxi et son paseeport jaune.

Ceci posé, entrons résolument en matière.

J'ai dit que je vous suivrais pas à pas, chapitre par chapitre, et je tiendrai parole. Voici l'analyse de vos deux premiers volumes. Les autres viendront à leur tour.

Un malheureux paysan de la Brie soutient par son travail une sœur qui reste veuve avec sept enfants. Un jour le travail manque, la famille a faim. Jean Yaljean (c'est le nom de votre héros) brise d'un coup de poing la vitre d'un boulanger

et prend un pain à Tétalage. Arrêté dans sa fuite, emprisonné, jugé, déclaré coupable de vol avec effraction , il est condamné à cinq ans de galères.

Ici une observation.

Où avez-vous vu, je ne dis pas en France, mais dans le pays le moins civilisé du globe» des juges assez inexorables, assez cruels pour appliquer la loi avec cette rigueur, quand il s'agit d'un ouvrier laborieux, honnête, connu dans le pays comme étant le soutien de sa famille, et que la misère et le désespoir ont seuls conduit à une première faute, — et quelle faute , un pain volé ! — dites , où avez-vous vu cela, monsieur?

Supposer des choses monstrueuses et en tirer des conséquences contre la société n'est pas un acte de bonne foi.

Tout l'échafaudage philosophique élevé sur ce premier fait, s'écroule et retombe sur vous. Vos reproches sont injustes, votre colère n'a pas de raison d'être, vous vous escrimez contre

un mensonge, et ce début n'est pas heureux.

Continuons.

Jean Valjean , qui n'avait d'abord que cinq années de chaîne en perspective, reste dix-neuf ans au bagne, par suite de plusieurs évasions, qui attirent sur lui, quand on parvient à le reprendre, de nouvelles sévérités de la loi.

Dans ces évasions il a donné de grandes preuves d'adresse, de force et d'audace.

Tout naturellement il est noté comme un homme dangereux^ et, le jour où sa peine expire, la société a l'indélicatesse d'écrire sur son passeport cette note compromettante.

Bien plus, le passeport est jaune y afin que les autorités et les gendarmes reconnaissent du premier coup le forçat libéré.

Voilà ce qui, selon vous, n'a point d'excuse.

En effet, c'est un douloureux spectacle que celui de cet homme, rejeté au milieu de la foule avec une marque indélébile de sa honte. Il est repoussé partout, les portes se ferment devant lui comme devant un lépreux.

Mésia M payant, il ne troute pas à manger quand il a faim; même en payant, il ne peut obtoûr un lit pour reposer ses membres brisés de fati^e.

La nuit l&mbe^ le froid le gagne, il aperçoii une sorte de cabane tide et y cherche refuge : c'est la niche d'un chien, -^ le chien gronde et le mord^ le chien le traque et le poursuit comme ont fait les hommei^.

Quel tableau!

C'est vous qui le traces^ moneieur, avec le talent de coloriste qui vous distingue^

On est tenté de s'apitoyer comme vous et de maudire cet implacable écrasement social y trè&-exagéré^ comme je le démontrerai bientôt.

Mais j'accepte pour l'heure la situation de Jean Va^ean, telle qu'il vous convient de la peindre^ Je vais plus loin, je rends avec vous la société responsable de tout ce qui arrive à ce malheureux.

Voyons si, en agissant d'une autre manière ^

elle «e serait pas en butte à une responsabiNté beaucoup plus grave.

Le forçat quitte le bagne, fl a subi «a peine, la justice e^t satisSsdile. On lai donne un passeport blanc oommQ au premier vexm. c r-r. Tes comptes sont réglés, va4^n, sois libre» et devieni facmnête homme , «i tu peuxl »

€'e6t bien li , monsieur, le langage que vous dieteriez ji la loi.

Supposions qu^ vous ayess gain de x^ause. La loi ¥(Np8 approuve, elle partagi^ vos nobles sen*^

timents d'humanité.

Votre homme prend son sae et son bâton de vopge, va où il lui pUàt, n'est reconnu par âme qui vive, échappe à toute espèce de surveillance , et , comme il lui a été loisible de faire au bagne, avec des professeurs émérites , un cours complet de vol et d'assassinat, il exerce ses talents en amateur et frappe cent victimes, avant que la jtiaticQ, qui a perdu sa trace, ait pu deviner awtemeut d'où les coups sont partis.

Que pensez-voas de cet aimable résultat de vos doctrines humanitaires?

Je vous pose un argument td hûminem.

Un individu très-honnête en apparence, et muni de papiers en règle, se présente chez vous pour remplir les fonctions de valet de chambre. Vous l'acceptez. Au bout de quelques jours d'installation (le temps d'étudier les êtres du logis) il crochète votre coffre-fort et vous subtilise les trois ou quatre cent mille francs que les éditeurs des Misérables ont jugé à propos de vous octroyer pour ce livre sublime.

Nécessairement vous portez plainte.

On fait des recherches, et vous apprenez que votre valet de chambre est un forçat libéré.

Vous qui êtes un grand philosophe et qui avez, j'en suis convaincu, l'héroïsme de vos principes, vous ne soufflerez mot et vous prendrez l'iacident en patience; mais d'autres, qui n'ont ni votre fermeté de conviction ni votre grandeur d^âme, pousseront les hauts cris et diront aux administrateurs du bagne :

« — Eh! quoi, vous lâchez sur nous les assassins et les malfaiteurs, sans que rien puisse nous les signaler! Vous nous exposez au vol, vous nous exposez au meurtre avec cette fatale imprévoyance! Avez-vous besoin d'écouter les sornettes des utopistes et de tenir compte des songes creux de M. Victor Hugo? »

Pardon!... Je reproduis un discours qui manque évidemment au respect dû à votre génie.

Mais il faut vous convaincre que la société n'a pas tous les torts, en tenant l'œil ouvert sur les forçats à leur sortie du bagne. C'est gênant pour ces derniers, mais c'est une suite nécessaire de l'expiation.

Avant de sauvegarder le coupable, on doit veiller au salut de l'innocent.

D'ailleurs, si j'ai admis comme véridique le tableau que vous déroulez devant un si grand nombre de lecteurs candides, c'est en faisant ma réserve.

La société n'est pas si atroce que vous semblez le croire.

Quand un iafortoné , «[u'elle a tenu à la chaîne, doime des marques sincères de repentir, fournit des preuves soutenues de bonne conduite, elle le dirige et f encourage.

Assurément {toutes les voies de l'avenir, fermées pour lui, la veille, ne sont pas rouvertes le lendemain.

On ne le nomme ni maire de sa convoune, ni membre eu jury. La caodidature électorale ne lui est point offerte, et on ne s'empresse pas d'attacher la croix d'honneur i $4 boutonnière; mai& on l'aide, m lui aplanit, autant «qu^ pos^ sible, le ehemja de la r^abilit^tion.

S'il est relaps et obstiné dans le crime, on ne le garde pas une minute au delà du temps fixé ; seulement on a le droit de crier : Gare ! à ceux qui peuvent se trouver sur son passage. La société ne fait rien de plus, monsieur.

Elle accomplit un devoir de prudence.

Le forçat libéré connaît les mesures qui sont prises contre lui. S'il n'a pas la hardiesse impudente de beaucoup de ses pareiis» il ne s'ar-

rêtera pas, en traversant une ville, à Thôtel le plus fréquenté et le plus en renom. Il ne demandera pas, avec sa tête rasée et son costume peu rassurant, à prendre sa part c d'une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et de coqs de bruyère, tournant sur une longue broche devant le feu » ; il n'élèvera pas la voix, il n'excitera pas la défiance et les soupçons de l'aubergiste, comme ce triste Jean Valjean, dont la faim n'excuse pas la maladresse.

On va prendre des informations à la mairie, et l'on apprend qu'il est porteur du sinistre passeport jaune.

Alors on le chasse.

Toutes les auberges, tous les cabarets sont prévenus et suivent l'impulsion donnée. Les enfants jettent des cailloux au forçat et les chiens le mordent.

Ce n'est pas sa faute à ce malheureux ; ce n'est pas la faute à la société non plus, — c'est votre faute à vous, monsieur !

Vous deviez lui faire traverser humblement

la ville et le conduire à quelque modeste abri des faubourgs, à une chaumière de paysan quelconque. Il n'a'arait pas été question là de passeport. En payant beaucoup moins cher qu'à Tauberge, il aurait eu son siège au foyer, sa place à la table et une botte de foin pour dormir chaudement dans la grange.

Ainsi , toutes vos divagations , toutes vos jérémiades, toute cette mise en scène larmoyante du forçat vilipendé, conspué, chassé, mordu, tout cela n'a de réalité que dans votre esprit mécontent, tout cela n'existe que dans votre 'poésie chagrine et révolutionnaire.

Et cela aurait eu lieu quelque part, au nord ou au sud, en France ou à l'étranger, que l'événement ne prouverait absolument rien, dans le sens où vous voulez conclure, et qu'il faudrait classer cette chose triste au nombre de celles que la volonté de l'homme ne peut, ni empêcher ni prévoir.

Vous tirez de faits imaginaires des déductions

fausses, et vous nous faites lire de magnifiques pages dénuées de sens commun.

Chez vous, monsieur, la raison n'est pas à la hauteur du style.

A quoi sert l*a.pologie cl'uiii évéque.

Surpris par les ténèbres, tombant d'épuisement et de fatigue, Jean Valjean se couche sur un banc de pierre, dans le voisinage de la cathédrale. Une vieille femme sort de l'église, voit cet homme étendu dans l'ombre, etledialogue suivant s'engage :

— Que faites-vous là, mon ami?

— Vous le voyez, bonne femme, je me couche. ,

— Sur ce banc?

— J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, j'ai aujourd'hui un matelas de pierre.

— Vous avez été soldat?

— Oui, bonne femme, soldat.

— Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous avez sans doute froid et iaim. On aurait pu vous loger par charité.

— J'ai frappé à toutes les portes.

— Eh bien?

— Partout on m'a chassé.

La bonne femme toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté de la place une petite maison basse.

— Vous avez, dites-vous, frappé à toutes les portes. Avez-vous frappé à celle-là?

— Non.

— Frappez-y («).

Jean Valjean suivit le conseil.

Cette porte était celle de monseigneur Charles-

(*) Les Misérables, tome 1er, page 130 (édition de Bruxelles). Je choisis cette édition de préférence à Tautre, parce que je ne suis pas fâché d'apprendre à la France qu'elle a le privilège de payer le livre de M. Hij^o quatre fois plus cher qu'on ne le paye à l'étranger. L'édition de Bruxelles, aussi complète que l'édition Pagnerre, coûte quinze francs.

François-Bienvenu Myriel, évêque de Digne, le même dont vous avez jugé à propos, monsieur, d'écrire Thisloire, et dont vous faites, au point de vue chrétien , le portrait le plus honorable et le plus flatteur. J'ai insinué plus haut que ce portrait, sous votre plume démocratique, était une perfidie; — je maintiens mon dire.

Laissons le forçat de côté, nous le retrouverons plus tard.

Vous qui savez si bien peindre le véritable ministi*e du Christ, le saint évéque et le saint prêtre, avez-vous la croyance chrétienne?

Je n'hésite pas à déclarer que non.

Si, de temps à autre, vous faites semblant d'être ami de cette croyance, on ne tarde pas à voir que c'est pour amener quelque épisode impie, scandaleux et révolutionnaire.

Chrétien, vous? Allons donc!

Vous êtes chrétien comme Félix Pyat, sur lequel je demande permission de vous raconter, en passant, une courte anecdote.

Félix Pyat habitait, en 1847, une campagne à Nogent-sur-Marne.

Un de ses amis, logé dans le voisinage, va lui rendre en pantoufles une visite du matin, trouve les portes ouvertes, entre sans gêne et arrive jusqu'au cabinet de l'auteur du Chiffonnier. Pyat ne Ta point entendu venir, car il est, en ce moment, sous rinûuence d'une sorte de fascination mystérieuse, qui le tient au fond de la pièce, debout, le chapeau à la main, la figure illuminée d'entèousiasme, et en contemplation devant quoi?

Devant un portrait de Fourier.

Tout à coup il lève les bras, et son ami l'entend s'écrier avec une tendresse mêlée d'extase :

« — grand homme, Jésus-Christ ne te valait pas! »

Ces paroles étranges, filles d'une conviction profonde, car Félix Pyat se croyait bien seul, feront lever les épaules à tous les hommes religieux ; mais vous ne manquerez pas de les admirer, vous, monsieur, qui écrivez cette phrase significative :

« n y avait à rAcadémie des sciences, en 1817, un Fourier célèbre, que la postérité oublie, et, dans je ne sais quel grenier, un Fourier obscur, dont Y avenir se souviendra. (*) »

Ainsi, l'avenir est à Fourier, selon vous, et h ses burlesques théories.

Voilà votre christianisme, à vous autres.

Le premier philosophe saugrenu ou le premier rêveur imbécile qui corrigent le Calvaire et les livres saints, au profit du matérialisme et des goûts charnels , ont toutes vos admirations et vos louanges.

Pauvres insensés l

Oui, certes, vous 'êtes à plaindre, et j'ai raison de vous appeler les vrais misérables.

Nous verrons plus tard , monsieur , le complément de vos saines idées religieuses. Revenons à révèque de Digne.

C'était tout à la fois un excellent homme et un prêtre selon le cœur de Dieu. Il était aimé

(^) Les Misérables, tome U, page 64.

de ses ouaîUes, les pauvres rappelaient leur père. A son arrivée à Digne, sa première visite fut pour l'hôpital, et s'apercevant qu'on ne pouvait y dresser des lits en suffisance , il installa les malades à révêché et fit de l'hôpital sa maison.

Tous ses revenus épiscopaux , dix-huit mille livres, y compris les frais de carrosse et de tournées , passaient en bonnes œuvres.

« On pouvait appeler M. Myrielà toute heure au chevet des malades et des mourants. Il cherchait à conseiller et à calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur qui regarde une étoile. » (*j

Je cite vos phrases textuelles, monsieur, et je vous admire.

En vérité, vous nagez en plein christianisme,

(*) Cette citation et toutes celles qui vont suivre ont été puisées çà et là dans le premier volume de Fauteur et sont scrupuleusement exactes.

comme si vous n'aviez fait que cela depuis votre plus tendre enfance.

Vous avez vos raisons, je le sais bien !

Ces pages religieuses et scrupuleusement orthodoxes servent de base à une splendide et très-hérétique antithèse, à un parallèle écrasant dont vous allez faire jaillir le triomphe des maximes révolutionnaires. Embrasser les gens pour mieux les étouffer, c'est une vieille ruse, mais elle est toujours bonne.

En attendant , je vous laisse achever le portrait de révêque.

Plus votre intention est coupable , plus vous le faites ressemblant.

« L'usage , dites-vous , étant que les prélats énoncent leurs noms de baptême en tête de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les nom et prénoms del'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils l'appelaient monseigneur Bienvenu.

« — J'aime cela, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.

» Dans ses tournées il était indulgent et doux et prêchait moins qu'il ne causait. Il n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles ; il parlait gravement , paternellement. À défaut d'exemples il inventait des paraboles, allant droit au but avec peu de phrases et beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ convaincu et persuadant.

» C'était une fête partout où il paraissait.

On eût dit que son passage avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et xles vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à quiconque avait besoin de quelque chose. Ça et là il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites filles et souriait aux mères.

9 II visitait les pauvres tant qu'il avait de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.

^ Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps , et qu'il ne voulait pas qu'on s'en aperçût , il ne sortait jamais dans la ville qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été.

^ La maison qu'il habitait se composait d'un rez-de-chaussée et d'un seul étage : trois pièces en bas, trois chambres au premier. Derrière la maison un jardin d'un quart d'arpent. L'évêque logeait en bas. La première pièce qui s'ouvrait sur la rue lui servait de salle à manger , la ^ deuxième de chambre à coucher, la troisième d'oratoire. 11 y avait dans le jardin unectable, qui était l'ancienne cuisine de l'hospice , et où l'évêque nourrissait deux vaches. Quelle que fût la quantité de lait qu'elles' lui donnassent , il en envoyait invariablement la moitié aux malades de l'hôpital.

» — Je paye ma dîme, disait-il.

i> Sa chambre était grande et difficile à chauffer dans la mauvaise saison. Comme le bois est très-cher à Digne, il avait imaginé de faire faire

dans rétable à vaches un compartiment formé d'une cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les grands froids. Il appelait cela son saUm d'hiver.

» Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, d'autres meubles qu'une table en bois blanc , carrée , et quatre chaises de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de napperons blancs^ et de fausses dentelles , l'évêque avait fait l'autel qui décorait son oratoire.

» Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de monseigneur. Il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux pauvres.

i& — Le plus beau des autels, disait-il , c'est l'âme d'un ftialheureux consolé qui remercie Dieu !

» Sa maison n'avait pas une porte qui fermât

à clé. Celle qui donnait sur la rue n'était fermée qu'au loquet, la nuit comme le jour; le premier passant venu n'avait qu'à la pousser.

» — La porte du médecin , disait-il, ne doit jamais être fermée : la porte du prêtre doit être toujours ouverte.

» Il disait encore :

» — Ne demandez pas son nom à celui qui demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a besoin d'asile.

j> Il advint qu'un de ses curés s'avisa de lui demander un jour si monseigneur était bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence, en laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur dans une maison si peu gardée.

» L'évêque lui toucha l'épaule avec une gravité douce et lui dit :

« — Nisi dominus custodierit dmmm, frustra vigilat qui cmtodit eam.

f Puis il parla d'autre chose.

c II disait volontiers :

« — Il y a la bravoure du prêtre, comme il y a la bravoure du colonel de dragons.

< Et il ajoutait :

<L — Seulement, la nôtre doit être tranquille.

c Quand il causait avec cette gaité enfantine qui était une de ses grâces, il semblait que, de toute sa personne, il sortit de la joie. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, ce n'était guère qu'un bonhomme. Mais si l'on restait quelques heures près de lui et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se transfigurait et prenait je ne sais quoi d'imposant. Son front large et sérieux, auguste par ses cheveux blancs, devenait au; guste aussi par la méditation. La majesté se dégageait de cette bonté, sans que la bonté

cessât de rayonner. On éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on aurait, si on voyait un ange souriant ouvrir lentement les ailes, sans cesser de sourire.

f La prière, la célébration des offices reli* gieiix, raumône, la consolation aux afQigés, la culture d'un coin de terre, la fraternité, la frugalité, Thospitalité, le renoncement, la confiance, rétude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. RemplissaioU est bien le mot, et, certes, cette journée de Tévêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles et de bonnes actions.

< Cependant elle n'était pas complète, si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir.

jf n était là seul avec lui-même, recueilli, adorant, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu. Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite ; il regardait les astres à travers les silhouettes chétives de ses arbres firuitiers. Ce quart d'arpent si pauvrement planté, si encombré de ma-

sures et de hangars, lui était cher et lui suffisait. Un petit jardin pour se promener et Timmensité pour rêver ; à ses pieds ce qu'on peut cultiver et recueillir, sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer; quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. »

Voilà, monsieur, le portrait du digne évéque écrit par vous-même.

Je ne reproduis que les traits qui m'ont paru caractéristiques, et je résume en quelques pages un volume entier, — oui, tout un volume consacré par vous à décrire les mœurs charitables, les vertus de ce ministre du Christ, de cet apôtre, à l'entourer d'un respect profond, à le couronner d'une auréole, à le rendre aussi vénérable que possible, à exciter, en un mot, dans les âmes naïves une admiration sincère, — et cela pour mieux les prendre au piège, pour leur dresser le plus inattendu des guet-apens.

C'est fort bien conduit, du reste. Votre prodigieux savoir-faire s'est surpassé.

Rarement on a vu tour de force plus admirable, et vos bons amis les démocrates applaudissent à tout rompre. Vous êtes fier de cette ovation.

Hélas! voilà maintenant à quoi vous sert le génie !

L'évêque apprend que, dans le voisinage de Digne, va mourir, abandonné des hommes et relégué comme une bête dangereuse au fond de sa tanière, un ancien terroriste, un conventionnel.

Son devoir est de sauver cette âme.

Il part, afin d'essayer sur le moribond Tinfluence de la divine parole. Mais l'évêque avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans la république.

Autel contre autel, prêtre contre prêtre.

Le vieux septembriseur conserve encore la force de raisonner.

Vous lui prêtez, monsieur, votre style et votre éloquence, et ce n'est pas la divine parole qui triomphe, c'est la parole révolutionnaire.

RTÎ

Non-seulement le conventionnel ne s'humilie pas devant Tévêque, mais c'est Tévêque qui tombe aux genoux du collègue de Saint-Just, de Robespierre, de Marat, pour lui demander. . . SA BÉNÉDICTION ! ! !

Dans ce siècle de toutes les surprises, en voilà une, ma parole d'honneur, à laquelle je ne m'attendais pas.

89 et 93, son ft*ère. — Bossuet buveur de sa.ng'. — Louis XV et Geix^ouolie.

Raisonnons, monsieur, et surtout raisonnons bien.

Vous êtes démocrate, on sait pourquoi vous l'êtes, nous n'avons plus à revenir là-dessus. En qualité de démocrate, vous avez un drapeau, celui de 89, que vous saluez avec un enthousiasme voisin du délire.

Moi, je ne le salue pas.

Criez au blasphème, lancez contre moi des épithètes furibondes, chargez vos phrases à mitraille > prodiguez vos antithèses les plus écra-

santés : dites que je suis une taupe qui nie le soleil, un insecte qui ronge le pied d'une pyramide, peu m'importe.

Le mensonge est insolent et rageur ; la vérité rit de ses outrages. Elle lève le flambeau, regarde le monstre, et ce regard seul le fait rentrer dans la nuit.

89 a Dour frère 93.

mm

Ils se donnent la main. Les torts de l'un ont provoqué les ignominies de l'autre. 89 a commencé par le vol, 93 a fmi par l'assassinat.

Multipliez les sophismes pour essayer de prouver qu'ils ne sont pas solidaires : aux yetix de tout homme qui raisonne et qui possède le sens moral, vous perdrez votre temps et vos peines.

Qui veut les moyens veut la fin.

Ces deux aimables frères n'ont jamais été ennemis. Je les vois s'embrasser sur la guillotine. L'aîné passe au cadet la hache ruisselante. Ils boivent le sang humain dans la même coupe et traversent ensemble l'histoire, un pied dans la boue, l'autre sur des cadavres.

Or, ni les voleurs, ni les assassins n'ont ja-^ :nais pu être des législateurs.

Tout progrès qui s'appuie sur la rapine et sur le meurtre est un progrès maudit.

Je vous place entre ces deux axiomes, et je vous défends d'en sortir. Vous avez beau nous représenter un terroriste impénitent, le draper dans un calme impossible et le faire mourir à l'antique^ en présence d'un évéque ébahi, qui s'étonne de le trouver sans remords, ceci est une farce de théâtre, un chapitre de roman pour les journaux à cinq centimes.

En logique, cela ne prouve absolument rien.

Une question de comédie n'est pas une question de principe.

Vos révolutionnaires étaient des hommes passionnés ou des coquins sinistres.

Sur le sol mouvant de la passion, rien de stable ne s'élève. Avec l'horrible, on épouvante, on ne convertit pas.

Quels que soient les crimes du passé, le présent n'a jamais le droit de les combattre par

des crimes plus effroyables, — prenez ceci en note comme une règle absolue de la loi morale, vous, monsieur, qui faites chorus avec les idéologues impurs occupés, dans ce temps-ci, à réhabiliter 93, l'orgie de la révolte, Torgie de l'impiété, l'orgie du massacre.

Tenez, croyez-moi, cachez votre histoire infecte, votre échafaud sanglant!

Ne rappelez pas à la France que vous avez tué le plus faible, le plus inoffensif et le meilleur de ses rois, que votre lâche guillotine a coupé des têtes de femmes, que vous avez martyrisé un enfant sous les voûtes du Temple, martyrisé jusqu'à la mort!

Laissez-nous oublier la croix abattue, la profanation de l'Église, regorgement du prêtre !

Faites qu'on ne se souvienne plus de la prostituée, votre compagne et votre amie, devenant la prêtresse de vos dogmes, le symbole de votre apostolat, et trônant, immonde et nue, sur l'autel chrétien !

Vous avez une étrange audace, ou vous croyez

nos générations bien stupides, vous qui ose^ écrire devant elles , sous leurs yeux, une scène apologétique à la suite de cette infâme histoire, quand elles n'ont qu'à tourner la page pour retrouver l'ignominie et la jeter à la face de l'écrivain menteur.

Le sang n'a pas encore séché sur les pavés de la place de la Concorde, le cri des victimes agonisantes est encore dans l'air, des milliers d'ombres vengeresses planent sur vous.

Et c'est le moment, c'est l'heure que vous choisissez pour chanter l'hymne aux bourreaux ?

Un reste de pudeur vous retient, néanmoins.

Vous dites que votre conventionnel n'a pas voté la mort du roi.

L'honnête homme ! Vraiment il a eu cet excès de conscience? Il a compris que cette iniquité monstrueuse ne devait pas se commettre, il s'est -avé les mains comme Ponce Pilate.

Eh bien! lui et tous ses pareils, qui n'ont

pas jeté un cri d'horreur assez grand pour

effrayer les oui funèbres et pour appeler nos

provinces au secours du roi , au secours de la reine, de madame Elisabeth et du Dauphin, ceux-là sont plus odieux, et leur conduite n'a pas d'excuse.

Ils sont condamnés par leur conviction même, conviction qui, dans un autre sens , a pu absoudre les régicides.

Ceux-ci auraient reculé devant une protestation énergique de la minorité, si la minorité n'avait pas été molle, pusillanime , préoccupée d'elle-même quand il s'agissait du déshonneur d'un peuple.

Etre convaincu d'un crime et avoir peur de ceux qui vont le mettre à exécution est une double lâcheté.

Ces héros de la résistance timide^ de l'opposition silencieuse, du pacte tacite avec la hache, vos hommes de 89 enfin, — car ce sont bien eux, cette fois, demi-bourreaux, mais lâches complets ! — ont été causes de tous les malheurs du pays. La férocité des uns s'est accrue de^ l'indigne faiblesse des autres.

Pour en finir, il n'y a eu là que des coupables.

Votre révolution , toute légitime qu'elle vous semble dans son principe, a perdu ses droits par le meurtre. Elle s'est noyée dans le sang. C'est là qu'il faut aller la ramasser, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse.

Allez-y , mais allez-y seul , car la France ne vous suivra pas!

Franchement, à qui espérez-vous en imposa*, dans une question si grave, avec des phrases creuses et des métaphores enflées dans le genre de celle-ci : « Un nuage se forme pendant quinze cents ans ; au bout de quinze siècles il crève, vous faites le procès au coup de tonnerre (*) ? »

Oui, quand le tonnerre est lancé par un bras inique.

Oui, quand le Jupin qui usurpe la foudre est l'un ou l'autre de vos hideux conventionnels.

D'ailleurs, que voulez-vous dire avec votre

(«) Les Misérables, tome K page 77.

Qrage qui se forme depuis quinze siècles? Je vous trouve plaisant d'accuser ainsi d'un bloc toute la monarchie française, une des plus glorieuses du monde, pour préconiser qui? des sectaires impurs, issus des fanges sociales, qui ont trouvé moyen d'être plus atroces en un jcmr que nos mauvais princes réunis ne l'ont été pendant une immense période historique.

Il a fallu qu'en thermidor la nation, qu'on dégradait aux yeux de l'Europe, se levât frémissante pour traquer les tigres dans leur repaire.

Il a fallu qu'un héros providentiel étouffât dans son berceau la liberté qu'on allaitait avec du sang, et cachât notre opprobre sous des }au<riers.

Et c'est vous, monsieur, — vous l'admirateur de Napoléon le Grand I — c'est vous qui, pour donner un démenti à cette page d'histoire, venez dire, en joignant le blasphème à l'imposture : « La révolution française est le plus puissant pas du genre kumaiii depuis Tav^ment

du Christ. Elle a adouci les esprits, elle a été bonne (*) ! »

Certes, il faut être bien sûr que les ignorants ou les révolutionnaires sont en majorité dans ce bas monde, pour imprimer ainsi le mensonge tout vif, le brocher en dix volumes et le vendre quatre cent mille francs chez Pagnerre et consorts.

En somme, direz-vous, peut-on payer trop généreusement l'auteur habile, qui réussit à faire mettre un évêque à genoux devant la phrase qu'on vient de lire?

C^est juste, je ne discute plus.

Pauvre vieil évêque! il est tout penaud et reste bouche close.

Le terroriste solennel sait qu'il va mourir, il l'annonce lui-même, et il abuse de son agonie pour parler tout seul, — excellent moyen d'avoir raison.

Monseigneur Bienvenu peut à peine ghsser çà

(*) Les Misér^ks, iom» I^r, page 76.

et là quelques paroles : elles sont balayées aussitôt par une réplique impétueuse.

Exemple :

« — Vous dites que 93 a été inexorable?

» — Oui. Que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine?

> — Que pensez-vous de Bossuet chantant le Te Deum sur les dragonnades? »

Attrape! voilà mon évêque cloué. Vous daignez iious apprendre, monsieur, qu'il € ne trouve pas l'ombre d'une riposte («). »

Effectivement, Bossuet surtout mérite l'exécration de l'histoire.

C'est bien lui, c'est bien ce misérable qui, relégué au fond d'une cave, y rédigeait et y imprimait un journal atroce, où il répétait chaque jour qu'il fallait couper là tète à deux ou trois cent mille royalistes , tandis que Marat se bornait à remercier Dieu du triomphe des catholiques sur les protestants, — de ce qu'il croyait

(*) Les Misérables, tome I«r,page 81.

être la vérité sur ce qui lui semblait être Terreur.

Marat n'avait, cerfes, ni conseillé, ni excité, ni applaudi les dragonnades.

Au lieu que Bossuet, du fond de son antre, criait aux bourreaux : « — Courage! guillotinez, guillotinez encore, guillotinez toujours ! » Il le criait et il l'imprimait sur sa feuille sanguinaire ; puis, content de son œuvre et certain que sa voix serait entendue, que ses conseils feraient suivis, que l'aurore du lendemain verrait couler des flots de sang, il allait plonger dans une baignoire son corps pourri de débauches, ses membres rongés de lèpre, et cela dura jusqu'au jour où le couteau de Charlotte Corday vint fouiller la poitrine de ce monstre x pour voir s'il avait un cœur d'homme.

Non-seulement il n'avait point de cœur, mais il n'avait ni talent ni génie, — au lieu que Marat, le grand écrivain religieux, sans parler de ses oraisons funèbres sublimes, a laissé tomber de sa plume le Discours sur l'histoire universelle,

chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre, qui continuera de faire l'admiration du monde quand les dix volumes des Misérables seront enterrés dansToublic

Vous êtes trop modeste, monsieur, pour ne pas en convenir.

Ainsi Ton s'explique parfaitement que Monseigneur Bienvenu n'ait rien trouvé à répondre. Justice est faite pour Bossuet comme pour Marat.

Justice sera faite également pour vous, monsieur.

La postérité gardera bon souvenir de ce consciencieux parallèle et ne manquera pas de vous tenir compte des belles choses que vous dites.

Quant à moi , tout en vous donnant raison dans le rapprochement si correct, si subtil et si logique de ces deux hommes, je dois vous donner tort dans un autre rapprochement moins heureux, celui de Cartouche et de Louis XV.

« — Pour lequel des deux réclamez-vous (*)? » demande votre conventionnel à l'évêque.

(*) Les Misérables, tome 1er, page 78.

Ce qui bien évidemment signifie que les personnages doivent être placés au même niveau moral, et qu'à tout prendre, s'il y avait à accorder de Teslime à l'un des deux, ce serait à Cartouche.

Eh bien ici, vous n'avez pas tout à fait raison.

Mon Dieu ! je sais ce que vous allez me dire : « Louis XV, le Parc aux cerfs , la Pompadour, la Du Barry^les femmes, la volupté, le cynisme, les passions, l'incontinence... » Oui, c'est triste! et le scandale, donné de cette hauteur, est grave.

Assurément les populations sont moins émues, lorsqu'un commissaire de police le trouve, sous la forme d'adultère caractérisé, dans une maison borgne derrière Saint-Roch.

Le coupable était un simple pair de France, un grand poète, un homme qui devait aussi respecter les bonnes mœurs ; mais enfin ce n'était pas Louis XV.

Que voulez-vous , monsieur, les rois sont des hommes : on les trouve rarement aussi purs et aussi chastes que vous l'êtes vous-même.

Vol nocturne f en attendant le repentir.

Patience !

Les républicains, vos frères et amis, profitant de votre exemple et suivant vos conseils, ramèneront un jour ou l'autre sur la terre les mœurs décentes, la continence et la pudeur.

On me dira qu'ils peuvent aussi ramener la guillotine.

Mais c'est un détail.

N'oublions pas Jean Valjean, que j'ai laissé à la porte de monseigneur Bienvenu, et qui attend la suite de mon analyse.

Jans une petite ville, tous les bruits se propagent vite, et l'arrivée d'un forçat ne pouvait manquer de mettre la population en grand émoi. La sœur de l'évêque et sa gouvernante, madame Magloire, ayant appris la nouvelle, ne laissent pas que d'étte fort inquiètes, en songeant à cette malheureuse porte de la rue, constamment ouverte.

Juste au moment où elles proposent à monseigneur d'envoyer chercher le serrurier pour rétablir au moins un verrou cette nuit-là, on entend frapper à la porte. •

— Entrez ! dit l'évêque.

On entre. C'est Jean Valjean qui fait son apparition dans la demeure du saint prélat.

Rendons justice à votre misérable : il ne cherche pas à capter la confiance, en donnant sur sa personne des renseignements inexacts; il décline bel et bien ses nom, prénoms et qualités, montre son passeport jaune, avoue qu'il sort du bagne, dit qu'il a été chassé de toutes les auberges, et que, ne sachant où trouver re-

fuge, il allait dormir sous Finclénieiiceduciel, quand une bonne femme a eu pitié de son état pénible et lui a indiqué la maison.

Il ajoute qu'il a faim, qu'il a soif et qu'il a froid.

« -^ Madame Magloire, dit l'évêque^ mettez un couvert de plus, et mettez-le aussi près du feu que possible. »

Le forçat n'en croit pas ses oreilles, surtout lorsqu'il entend aussi donner l'ordre à la gouvernante de préparer le lit de l'alcôve avec des draps blancs. On hii offre à souper ; il va coucher dans un lit, chose qui ne lui est pas arrivée depuis son entrée au bagne

Quel brave homme que ce prêtre !

c — Vous pouviez, dit monseigneur, ne pas m'apprendre qui vous étiez. Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ ; cette porte ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. Vous souffrez, vous avez faim, soyez le bienvenu. Tout ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir

votre nom? D'ailleurs, vous en avez un que je cpnnais.

» L'homme ouvre des yeux étonnés.

» — Vrai? vous savez comment je m'appelle?

» — Oui, répond l'évêque, vous vous appelez mon frère (*). »

J'aime à vous citer textuellement, monsieur, quand vous parlez aussi bien et que vous décrivez des scènes aussi évangéliques et aussi touchantes.

Le Christ, vous le voyez,* n'a pas attendu l'avénement du fouriérisme et de votre démagogie pour apprendre aux hommes à compatir à Tinfortune. Vous indiquez parfaitement vous-même la manière de suivre sa doctrine, ce qui place de prime abord la publication de vos dix volumes au nombre des superfluités dangereuses. Ils sont remplacés par une simple page, et tout ce que vous dites en surplus n'a aucune raison

(') Les Misérables, tome I«, page 142.

d'hêtre. En quelques lignes, vous condamnez votre livre et les ouvrages qui lui ressemblent.

Ainsi, grâce à vous, l'apostolat de madame Sand n'est plus qu'un charlatanisme stupide.

Vous assommez du coup la gloire de Pierre- Joseph Prudhon, et vous donnez très-nettement à ce philosophe un certificat de folie ou de mauvaise foi.

Le premier garde-champêtre venu de la morale et du sens commun doit saisir au collet ce paysan du Danube de l'incrédulité, ce bourru rageur et plein d'orgueil, qui ose piétiner dans le champ de l'Évangile avec les gros sabots de sa logique brutale.

De vos autres utopistes, je n'en parle pas. Ils sont trop niais et trop ridicules pour qu'on tienne compte de leurs divagations.

C'est merveilleux, du reste, de vous voir ainsi démolir de vos propres mains l'édifice de vos théories humanitaires, en le renversant pour écraser vos complices et pour vous écraser vousmême.

— aa —

Je vous prendrai plus d'une fois encore en flagrant délit de contradiction.

Vivez dans cette espérance et laissez-moi poursuivre.

Très-ému dé la charité de Févêque» Jean Valjean le remercie avec effusion. Il soupe et raconte ses souffrances du bagne.

« — Oui, vous sortez d'un lieu plein de tristesse, dit le bon prélat. Mais écoutez : il y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur que pour la robe blanche de cent justes. D

Vous raisonnez, monsieur, avec l'éloquence «l'un Père de l'Église.

Quel dommage que tout cela ne soit pas sérieux !

Après avoir bien soupe, le forçat se lève, et son hôte vénérable prend un flambeau pour le conduire au litde l'alcôve, que madame Magloire a garni de draps blancs.

Ici la scène change.

Les nécessités du drame vous entraînent, et

«comme vous maniez les ficelles avec une habileté douteuse, la vraisemblance cloche et la raison trébuche.

Mais, bah! le génie s'mquiète bien de ces misères !

Jean Valjean se réveille au milieu de la nuit. Il ne se rendort pas et se met à réfléchir. Ce qui l'occupe, ce n'est plus un sentiment de gratitude pour les bontés de Tévêque^ non : il pense à six couverts d'argent et à une grande cuillère du même métal, qu'il a vu serrer par madame Magloire dans un petit placard de la chambre voisine, à la tête même du lit de monseigneur.

C'est de la vieille argenterie, peste! On en tirerait au moins deux cents francs.

Et voilà notre homme qui se lève, marche à pas de loup dans l'ombre, examine la fenêtre pour voir si elle a des barreaux, s'assure que la fuite est postsible par le jardin, se rapproche de l'alcôve, fouille dans son havresac, y prend certains objets indispensables à l'expédition

qu'il médite, — entre autres un chandelier de mineur, qui peut, au besoin, servir de levier pour forcer une serrure, ou d'assommoir pour tuer un homme, — et pénètre dans la chambre de révêque endormi.

« Monseigneur Bienvenu avait la tète renversée

sur Toreiller, dans l'attitude abandonnée du re-

. pos. Il laissait pendre hors du lit sa main ornée

de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées

tant de bonnes œuvres et de saintes actions.

» Toute sa face s'illuminait d'une vague expression de satisfaction, d^espérance et de béatitude.

» C'était plus qu'un sourire, c'était presque un rayonnement. Il y avait sur son front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas.

D L'âme des justes, pendant le sommeil, contemple un ciel mystérieux.

» Au moment où un rayon de la lune vint se superposer, pour ainsi dire, à cette clarté intérieure, révêque endormi apparut comme dans

une gloire. L'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais quoi de solennel au repos de cet homme, et enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.

» Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il n'avait vu rien de pareil.

» Cette confiance l'épouvantait.

» Le monde moral n'a pas de plus grand spectacle que celui-là : une conscience troublée et inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le sommeil d'un juste.

i> Son œU ne se détachait pas du vieillard.

» On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve, il semblait prêt à briser ce crâne ou à baiser cette main.

» Au bout de quelques secondes^ son bras gauche se leva lentement vers son front, et il ôta

sa casquette; puis son bras retomba avec la même lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur sa tête farouche.

> L'évéque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard effrayant (*). »

Voilà, certes, une mise en scène admirable.

Mais vous ne prenez pas garde, monsieur, que vous donnez ici complètement raison au passeport jaune et aux mesures rigoureuses que prend la poUce, lorsque les forçats quittent le bagne. Vous rendez la défiance du public plus grande, vous exagérez ses craintes, vous plaidez contre vos clients.

A quoi songez-vous donc?

Il ne suffit pas d'écrire une beUe page, il faut la co-ordonner avec celle qui précède. On ne passe pas ainsi du oui au non et du noir au blanc.

(<) Les UisérabUs, tome II, pages 83, 34 et 35.

Tout à rheure vous insultiez la société, vous la déclariez infâme, parce qu'elle exposait votre forçat à des humiliations sans nombre, à des tortures morales impossibles. Et maintenant que faites-vous? Bien évidemment vous dites à cette même société qu'elle ne se montre pas encore assez sévère, puisque voilà un misérable dont la bonté la plus miséricordieuse et la bienveillance la plus exquise n'ont pu toucher le cœur.

Si malheureusement l'évêque se réveille, il est assassiné.

Quel exemple terrible !

Allez maintenant persuader à vos démagogues d'imiter monseigneur Bienvenu, d'ouvrir la porte au forçat libéré , de lui tendre la main , de l'inviter à s'asseoir à leur table et de lui dresser un lit sous leur propre toit?....

As vous enverront paître , avec le sans-gêne qui les caractérise et la politesse qui les distingue.

Et vous-même, monsieur, — daignez en convenir tout bas entre nous, — malgré votre

pitié sincère et profonde pour ceux que la société repousse, vous ne consentirez jamais, en aucun cas et sous aucun prétexte, à faire accueil à un galérien, qui peut se relever pendant votre sommeil, aller droit au placard (après s'être demandé d'abord s'il ne vous tuera pas), y dérober votre argenterie, sauter par la fenêtre, escalader le mur du jardin et prendre la fuite.

C'est absolument ce que Jean Valjean fit chez l'évêque.

Où M. Victor Hugo reQoit une legon de ca.técliLisxxie.

Je conclus de tout ce qui précède qu'il y a des héroïsmes dont la charité chrétienne est seule capable, comme il y a des misères et des souffrances que seule elle peut guérir.

Si vous écrivez une page sublime, dans ce condamnable ouvrage que Pagnerre a si bien vendu,^ monsieur, à qui le devez-vous?

A la religion.

Si vous avez à peindre un noble caractère , à qui renlt)runtez-vous?

A la religion.

Si vos misérables ont besoin d'allégement et d'appui, à qui demandez - vous de les secourir?

A la religion toujours, — à cette vieille religion de nos aïeux, que votre république attaque sans cesse et que vous attaquez vous-même , — au catholicisme , tranchons le mot , dont voua déclarez le règne fini, et sans lequel, retenez-le bien, république et liberté se casseront éternellement le cou dans Tomière.

J'aurai plus tard à consacrer quelques chapitres à vos tendances irréligieuses.

Pour le moment, je ne cite qu'une des phrases impies échappées à votre plume.

Vous ne voulez pas , dites-vous qu'on <^ restaure les dogmes en mauvais état, qu'on redore les châsses, qu'on recrépisse les cloîtres, qu'on rebénisse les reliquaires , qu'on remeuble les superstitions, qu'on ravitaille les fanatismes et qu'on remmanche les goupillons. (*) »

(*) Les Misérables, tome VI, page 132.

Ce qui signifie que vous êtes anticatholique autant qu'on peut l'être.

Eh bien! monsieur , permettez-moi de vous dire que^ pour un écrivain de génie comme vous, c'est un peu {^us qu'une sottise, c'est une maladresse.

Vous vous séparez de tout ce qu'il y a de sain dans l'esprit, de pur dans la morale, de gigantesque dans l'intelligence.

Les hommes supérieurs, les beaux caractères sont dans le camp que vous désertez.

Commej'auraià vous combattre sur bien des points, je vais établir aussi brièvement que possible quelques principes philosophiques propres à servir de base à toutes mes réfutations subséquentes, et j'arriverai, par ce chemin de la philosophie, à vous donner une petite leçon de catéchisme (ne riez pas!) dont vos amis les républicains et vous-même avez le plus grand besoin.

Vous admettez Dieu, partons de là.

Si Dieu existe, il a néc^ ssairement indiqué à

rhomme , sa créature , un moyen de discerner le bien du mal, la vérité du mensonge : autrement ce serait un Dieu sans providence, un Dieu impossible.

En niant ce principe fondamental, vous iriez droit à l'athéisme, c'est-à-dire à l'absurde.

Or, vous n'êtes pas athée, monsieur, tant s'en faut.

Vous vous inclinez devant l'être par excellence, vous lui accordez la bonté sans limites et la justice suprême.

Lui qui nous a jetés en ce bas-monde, où le bonheur objet de nos recherches perpétuelles nous échappe toujours, ne serait ni bon ni juste, si nos espérances , après cette vie de misère , devaient aboutir au néant.

Conclusion rigoureuse : l'âme est immortelle.

Il y a derrière la tombe une vie meilleure , où le bien sera récompensé , où le mal sera puni.

Nous marchons logiquement , ce me semble , et vous n'avez rien à répondre : le bien , c'est

Tobéissance à la volonté divine; le mal, c'est la révolte contre cette même volonté.

Si Dieu n'avait pas écrit sa loi quelque part et si le rayon céleste ne brillait pas victorieusement pour nous indiquer la route à suivre, il est clair que nous serions en droit d'adresser des reproches à la Providence et de la con- « damner comme Jean Valjean (*), grosse impiété, blasphème inutile, que vous avez eu tort de prêter au malheureux forçat, puisque le jour où l'homme pourrait avoir un motif quelconque d'accuser la bonté divine et les décrets providentiels, il faudrait supprimer un Dieu borné dans ses perfections, incomplet dans son essence.

Vous suivez bien mon raisonnement : la loi a dû être dictée, le flambeau est sur le chemin.

Parmi les religions diverses, plus ou moins en vogue chez les hommes, il en est une marquée inévitablement au cachet céleste.

(*) ^ Il jugea la providence et la condamna aussi. • (Les Misérables, tome II, page 11.)

Où est-elle ?

Cherchez-la, c'est la plus pure I Nous vcâci, de déductions en déductions, forcés d'admettre le Christ et sa doctrine, le Christ Fils de Dieu,— el Dieu lui-même, sinon ce glorieux gibet qui jayonne, depuis tantôt deui mille ans, sur le monde, ne serait plus qu'un gibet vulgaire, où l'on aurait justement cloué l'imposteur.

Sans la divinité du Christ, la loi n'existe plus. Nous rentrons dans les ténèbres.

Dieu ne donne pas la vérité d'une main et le mensonge de l'autre : donc, nous sommes logiquement et forcément en face de la religion véritable.

Le rayon révélateur éclate au sommet du Calvaire.

Voilà ce qu'il fallait établir d'abord, et, du reste, vous n'élevez là-dessus aucun doute, je vous rends cette justice. Les sabots de Pierre- Joseph Proudhon ne sont pas à vos pieds ; vous seriez au désespoir de trépigner sur l'Évangile.

Seulement, voqs demandez à Tarranger à votre guise, à l'appliquer comme il vous con* vient. Vous voulez enlever la juridiction religieuse à ceux qui la tiennent, pour la modifier et la régler à votre fantaisie.

C'est une chose, monsieur, qu'il est impossible de vous permettre, pas plus qu'on ne Ta permise jadis à Luther, à Calvin, à tous les hérétiques.

Il est facile de vous expliquer pourquoi.

En se donnant la peine de fonder sa religion, Dieu ne pouvait pas l'abandonner au caprice des passions humaines. Il a cru devoir l'établir sur une base fixe, solide, immuable, résistant à toutes les attaques et bravant toutes les tempêtes. En un mot, il a créé ï autorité, — simple mesure de logique et de prudence employée par les gouvernements de la terre, votre république en tête.

Vous ne l'interdirez pas, j'imagine, au gou

vernement du ciel.

Il est vrai que celui-là, comme plusieurs autres, se passe volontiers de votre permission.

Dieu a créé l'autorité de TÉglise pour que l'orgueil de l'homme, toujours prêt à la révolte, ne vienne pas dér&nger spn œuvre, pour qu'il y ait toujours un jalon visible qui indique la route et affermisse la marche du fidèle, pour qu'une ancre solide soutienne la barque et l'empêche de sombrer au milieu des plus violents orages.

Cette autorité, vous la trouvez au berceau du christianisme.

Elle grandit avec la religion même. Les siècles la sanctionnent, elle ne varie pas.

Sans cesse attaquée, elle résiste; la lutte double sa force ; le combat pour elle est une victoire certaine, — et voilà dix-huit cents ans que cela dure, monsieur!

Tour à tour les pouvoirs humains croulent à ses pieds, elle reste debout. A côté d'elle les empires s'effondrent, son empire seul est maintenu. Le souffle des âges éteint des milliers

d'étoiles, l'astre seul de TÉglise conserve ses rayons. On brise lessceptres, on brftleles trônes, on écrase les diadèmes, excepté son diadème, son trône et son sceptre.

Pourquoi? parce que Dieu est là.

Vingt fois des ouragans terribles ont passé sur elle, vingt fois des légions sanguinaires sont venues la frapper de leur glaive. Dieu ne veut pas qu'elle tombe. Dieu ne veut pas qu'elle meure.

Regardez, je vous prie, l'Europe moderne.

Trois branches de Tarbre du catholicisme, de ce grand arbre majestueux planté à Rome sur la tombe de l'apôtre, ont été coupées par l'hérésie ou par le schisme. L'autorité de l'Église a été méconnue par trois peuples.

Que deviennent ces branches? Elles sèchent et dépérissent.

Où vont ces peuples? Ils vont à l'abîme.

En Angleterre, des sectes hostiles, acharnées, contradictoires, hurlent, s'agitent, se déchirent et ne retrouvent l'unité que dans le matéria-

lisme : elles se réconcilient dans l'amour de For, elles s'embrassent dans une fonge commune. Le pharisaïsme remplace la foi ; la Charité ^ fille ainée du Christ, est morte. Une lèpre hideuse couvre cette nation coupable, et la gangrène du paupérisme monte, monte chaque jour. Bientôt elle gagnera le cœur.

Vous avez eu le tableau sous les yeux, le reconnaissez-vous?

Quant à T Allemagne protestante, pour avoir voulu marcher sans guide, elle chancelle, trébuche, et, de faux pas en faux pas, laissant à tous les buissons du paradoxe un lambeau du sens moral, elle s'aocroohe au rationalisme qui a trouble, au panthéisme qui l'aveugle, et, par une dernière chute, au milieu de ces ruines effrayantes de la conscience et de la foi, elle tombe dans le gouffre de l'athéisme, sombre et dernier asile de la liberté religieuse.

Enfin, la Russie, obstinée dans sa résistance, privée de la sève qui féconde, ne conservant du cbristjaijisnie que 1^ leltr«i worte, et, preuapt

pour un bâton pastoral le sabre du tsar, la Russie ne peut rien fonder malgré sa puissance. Les tentatives de progrés la mènent à sa ruine. Ce qui guérit les autres la fait mourir. .

Voilà le sort des peuples qui accueilleat le mensonge.

Voilà ce que deviennent les nations assez folles pour supposer que Dieu fonde une religion, sans en laisser le dogme et la discipline à la garde d'une autorité qui maintienne Tun et l'autre, qui continue l'œuvre à sa place et en son nom, qui rende les décrets nouveaux réclamés par la marche des siècles, qui seule examine, modifie, contrôle, prêche, établisse et confirme la loi; d'une autorité ferme, inexpugnable, dont le mandataire ait l'infaillibilité absolue en partage, — oui, monsieur, l'infaillibilité absolue! — même dans l'hypothèse où il serait exceptionnellement indigne de sa mission.

Cela ne vous regarde pas. Dieu est derrière lui, taisez- vous!

Quand ce mandataire suprême a parlé, c'est la voix de Dieu que vous venez d'entendre. Il n'y a rien à répondre, il n'y at ni résistance, ni objection, ni commentaire. On se prosterne, on obéit, on croit.

Tel est le catholicisme, tel est le principe divin de son origine, teUe est l'explication de sa puissance.

Vous avez le secret de son éternité.

Je vous assure que vos démocrates me font rire, quand je les vois attaquer ce bloc de granit avec leurs pioches de mirmidons.

Une inconséQuonce entre mille.

Le tort d'un esprit comme le vôtre, monsieur, d'un esprit qui a des ailes et qui peut monter aux plus hautes sphères lumineuses, est de s'empêtrer dans le marécage où barbotaient les encyclopédistes au dernier siècle, et où coassent, de nos jours, toutes les grenouilles du demisavoir.

« Un peu de science éloigne de la religion, beaucoup de science y ramène. i>

Jamais vérité plus incontestable n'a été dite aux hommes.

Bien certainement il y a une foule de questions que vous n'avez pas étudiées. C'est à regret que je vous adresse un reproche de cette nature ; mais, génie à part, vous manquez de science.

Vous ressemblez à M. de Voltaire, vous effleurez tout, vous déraisonnez sur tout.

Comme lui, quand vous sentez le fond qui vous fait défaut, vous vous tirez d'embarras, au hasard et à bâtons rompus, par une phrase plus ou moins sonore, par une plaisanterie plus ou moins spirituelle, sauvant ainsi votre logique en train de se noyer dans l'ignorance.

Le procédé ne manque pas d'adresse, mais il ne passe pltis.

Vos dix volumes sont un enchevêtrement de divagations antisociales et antireligieuses, dont pas une ne repose sur un principe acceptable. La phrase y chatoie, comme l'arc-en-ciel sur la nuée sombre, mais derrière il n'y a que ténèbres, fatras et chaos.

Vos caractères sont en désaccord.

Vos argumentations se contredisent.

Vous affermissez, sans vous en douter, ce que TOUS voulez détruire.

Ce que vous attaquez vous renverse.

On est tristement ébloui des efforts que vous faites pour orner la démoralisation et poétiser Fimposture.

Que de perles sur du fumier !

Un homme épouse une femme laide. Il l'attife de chiffons précieux, la couvre de soie, de velours, de diamants, de toutes les superfluités et de toutes les fanfreluches de la coquetterie ; il en fait une merveille de parure et ne réussit qu'à la rendre plus laide.

Le mari c'est vous, la femme c'est la république.

J'ai dit que vous saviez peu de chose. Or, quand on écrit un roman de mœurs actuelles , il faut tout connaître de ce qui a trait aux habitudes sociales de l'époque, sans quoi l'on saupoudre ses chapitres d'une foule d'inexactitudes, qui font rire tout le monde , même les g^ndarmest

Lorsque ceux-ci rencontrent un forçat sur la route et trouvent des couverts d'arçent dans son havre-sac, propriété complètement invraisemblable chez le personnage, que font-ils?

A l'instant même ils coffrent bel et bien l'individu suspect, puis ils vont prévenir l'autorité

judiciaire.

Le reste concerne le juge d'instruction.

Donc, votre brigadier de gendarmerie s'écarte fort mal à propos de l'usage , en conduisant Jean Valjean chez l'évêque.

Aller à une situation palpitante, à une scène aussi remplie d'intérêt que possible en forçant le lecteur à traverser le champ des invraisemblances, n'est pas une ficelle permise , je vous en préviens, sans compter que vous mettez le digne prélat dans la nécessité de mentir.

Il est vrai que son mensonge , aussi humain que charitable, rétombe sur votre plume beaucoup plus que sur sa conscience.

« — Ah ! vous voilà ! s'écrie-t-il, en regardant Jean Valjean. Je suis bien aise de vous voir.

Eh bien , mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avoir pas emportés avec les couverts? («) j^ Stupeur du misérable.

L'évêque renvoie les gendarmes et dit au forçat :

« — Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal , mais au bien. C'est voire âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu («). i>

Voilà qui est très-bien.

Oublions les inexactitudes et le mensonge. Ici la religion vous prête un beau langage. C'est elle qui parle, ce n'est pas vous. Je vous mets au défi de trouver un démagogue ou un fouriériste qui raisonne de la sorte.

(*) Tome II, page 40.

(») Tome II, page 41.

Jean Val jean s'éloigne , inquiet , plein d'agitation.

Dana cette âme jusque-là vouée aux ténèbres, un rayon vient de passer. Serait-ce déjà le repentir? Non. L'ange du bien ne terrasse pas du premier coup l'ange du mal , et celui-ci tend un dernier piège au malheureux qui vient d'être l'objet d'une si touchante miséricorde; il le pousse à un dernier crime.

Chemin faisant > le forçat vole une pièce de quarante sous à un petit savoyard qu'il trouve sur la route.

Mais c'est une révolte inutile de la nature perverse. Le souvenir du saint évêque finit par rester victorieux. Sa parole revient obstinément à l'esprit du coupable. Il veut en vain la chasser de son imagination où elle jette le trouble, de son cœur où elle fait germer le remords.

« Une voix lui disait à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui , que si désormais il n'était pas le meilleur des hommes

il en serait le pire, qu'il fallait qu'il montât aussi haut que Tévêque ou qu'il retombât plus bas que le galérien ; que , s'il voulait devenir bon , il fallait qu'il devînt ange; que, s'il voulait rester méchant, il fallait qu'il devînt monstre.

» Ce qui était certain, ce dont il ne doutait pas, c'est qu'il n'était déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui , c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché.

» Il se contempla pour ainsi dire face à face, et, en même temps, à travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il reconnut qu'elle avait la forme humaine et que ce flambeau était l'évêque.

» Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le premier pour détromper le second. Par un

de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se prolongeait, Tévêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. Â un certain moment il ne fut plus qu'une ombre. Tout-à-coup il disparut. L'évêque seul était resté.

» Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique.

» Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme , avec plus d'effroi qu'un enfant.

» Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante sous à un

enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstraeux qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui apparut clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis.

j> Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où alla-t-il?...

'» Dans cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à genoux sur le pavé , dans l'ombre , devant la porte de monseigneur Bienvenu (*). »

Ce sont là des pages irréprochables, monsieur.

Mais, comme vous en puisez le sens dans la

(*) Tome II, pages 51, 52, 54, 55 et 56.

foi religieuse, comme elles peignent le repentir chrétien, permettez-nous de les revendiquer.

Vous pillez rÉvangile, vous exploitez nos plus saintes croyances, et, après avoir pris à la religion ses meilleures armes, vous les tournez contre elle.

De vos nombreuses inconséquences celle-ci est la plus grave, on vous la pardonne difficilement.

Si vous ne voyez pas que vous réfutez tout net votre livre et que vous déshabillez vos doctrines de pied en cap, il faut que vous ayez les yeux couverts d'un triple bandeau d'orgueil. 11 n'y a plus d'autres misérables, -^ vous le dites et vous le prouvez vous-même, — que ceux qui refusent d'aller chercher dans les bras du Christ, ou le repentir de leurs crimes, ou la consolation de leurs souffrances.

Et, puisque la religion donne le remède, puisque vous ne le trouvez pas ailleurs, que demandez-vous de plus?

Pourquoi cherchez-vous à briser le vase qui le contient?

Gomment un liomme peut devenir saint en deliors do la démocratie et du fouriérisme.

Ainsi nous avons devant nous un forçat converti,, non par Févangile de Fourier, monsieur, — permettez-moi de rétablir nettem«nt, —mais par rEvangile du Christ ; non par un apôtre démocrate ) mais par un simple apôtre catholique.

Voyons ce (pie devient cette âme touchée de la grâce et sérieusement entraînée sur la voie féconde da repeiUir*

Un voyageur inconnu, traversant, vers la fin de 1815, une ville de la Brie, entend pousser des clameurs de détresse. Le feu est à la maison commune. Il se joint à la foule qui va porter secours. On lui dit que deux enfants sont enfermes dans une chambre de cette maison dévorée par le fléau, que Tincendie bouche toutes les issues, et qu'ils vont périr.

L'homme n'écoute que son courage, s'élance, traverse les flammes et sauve les deux enfants, qui appartiennent au capitaine de gendarmerie.

Tout naturellement l'heureux père, sous

. l'empire de la joie et de la reconnaissance,

oublie de demander à l'homme son passe-port.

Accablé par les fatigues d'une longue route, celui-ci profite de l'occasion pour ne pas aller plus loin. Il se fixe dans la ville, reçoit bon accueil et demande du travail.

Or, il y avait là une manufacture de verroteries noires.

Cette manufacture n'était pas brillante. Elle ne profitait guère ^u pays et ne réalisait que

Jes gains médiocres, vu que la matière première servant à la fabrication du jais d'Allemagne absorbait le bénéfice par un emploi trop coûteux.

L'homme trouve des moyens d'économie auxquels personne n'a songé.

Avec une autre matière, d'un prix inférieur, il obtient des résultats préférables à ceux que la fabrique a donnés jusqu'à ce jour, et quelques centaines de francs lui suffisent pour organiser un atelier, qui prospère.

Trois ans s'écoulent. Il devient riche, tout en semant le bien-être autour de lui sur un peuple d'ouvriers.

Il est bon, généreux, chrétien, pratique ses devoirs de catholique, va régulièrement à la messe, fonde de nouveaux lits à l'hôpital, soulage toutes les infortunes qui l'environnent, chasse en même temps la misère et l'ignorance, augmente de ses deniers le traitement des instituteurs, devient la providence des familles, le

père des pauvres et &it bénir ^oû nom dans toute la contrée.

On ne connaît rien de son origine, rien de sa vie antérieure ; on ne connaît de lui que le présent, c'est-à-dire une existence pure, irréprochable, vouée aux consolations de tout genre, aux bienfaits de toute nature, aux bonnes actions et aux bonnes œuvres.

n s'appelle le père Madeleine.

Un personnage de ce caractère devait attirer l'attention de l'autorité.

Bientôt, sur un rapport de la préfecture, qui a signalé le mérite et les vertus du fabricant de jais d'Allemagne, le Moniteur publie sa nomination comme maire de la ville. Le père Madeleine refuse, car chez lui les qualités modestes marchent de pair avec le dévouement et avec la bonté.

Sur un autre rapport du jury de l'Exposition industrielle, en 1819, on le nommre chevalier de la Légion d'honneur.

11 refiise toujours, ne veut aucune dfstinc-

tioQy aucune récompense, .continue sa missioi^ sublime de l^enveillance et de charité, redouble ' ses actes évangéliques, fonde des salles d'asile, des caisses de secours et des pharmacies gratuites pour les ouvriers infirmes, bâtit à ses frais des écoles et dépense près d'un milUon pour les pauvres, avant de songer à rien amasser pour lui-înême.

Lorsqu'il n'y a plus autour de lui ni misère, ni souffrance; il place six cent trente raille francs à la banque Lafitte, en spécifiant qu'il pourra reprendre cett6\ somme, sur simple reçu, au jour et à l'heure qui lui conviendront.

Du reste, modéré dans ses goûta, sans recherche dans sa mise, vivant de peu et viyant solitaire, consacrant ses loisirs à l'étude, j^e quittant sa maison que pour aller voir si on a besoin, n'importe où, de ses conseils, de ses services ou de ses aumônes.

Une première fois il n'a pas voulu être maire, on le nomme de nouveau.

i4es .habitants de la ville le supplient en masse

d'accepter cette seconde nomination. Quelquesuns lui démontrent que pour lui c'est un devoir. Ne trouvera-t-il pas ainsi à doubler en quelque sorte le nombre des heureux qu'il fait déjà?

Ces considérations le décident.

M. Madeleine devient le premier magistrat dé la ville, et M. Madeleine... c'est Jean Valjean !

Jean Valjean, pieux, dévoué, charitable, qui n'a éprouvé en aucune sorte le besoin de recourir à la démocratie ou au fouriérisme, dans son dessein d'être utile aux hommes. Il lui a suffi d'avoir la foi chrétienne pour guide et de conserver le souvenir du saint évêque au fond de son cœur.

Avec cela , et rien de plus , le voilà saint luimême.

Ce n'est pas moi qui invente toutes ces choses , monsieur, vraiment non , — je serais désespéré de vous enlever cette gloire.

Mais alors, où est, je vous prie, la nécessité

d'écrire un si grand nombre d'in-octavos pour résoudre le problème qui vous préoccupe ? Vous avez la solution tout entière au bout de votre plume. C'est vous-même qui la dictez à la France et au monde. Elle sort claire et victorieuse de chacune de vos phrases; elle est simple y elle est courte y elle n'a que deux mots , les voici :

( Soyez chrétien I »

Vflox^iifei Gt f^lle puLbUc^ua*.

Vous nous avez, clairement insinué plus haut, monsieur, ({ue les Thénardier sont des coquins de premier ordre.

Le mari est un ancien soldat, un lâche qui a déserté à Waterloo le matin même de la bataille. QestreYenu comme un vampire, après le désasfepe, exploiter les cadavres et fouiFler la poche des merts.

Au moment où il dévalise un officier supérieury une main se cramponne à sa redingote.

Le bandit frissonne.

puissant pour leur doctrine ; ils vous choisissent comme un cornet à piston tapageur, que Tunivers entier peut entendre.

Quelle gloire pour vous, monsieur!

Sonnez ferme ! Du bruit, des notes éclatantes, des fanfares!

Eh! que diable, nous n'avons pas travaillé soixante ans au triomphe d'un principe pour qu'on nou^ refuse la joie de l'appliquer d'une manière définitive. La semence est dans le sillon depuis assez longtemps pour que le blé pousse.

Chacun de nous a le droit de cueillir sa gerbe, et l'heure est venue de faucher quand même.

Qu'on se le dise!

Annoncez que la maison craque, afin que nous puissions la démolir. Plaignez le peuple pour qu'il nous demande de le consoler. Réveillez les instincts avides, stimulez contre le riche la haine et la jalousie du pauvre, étouffez la résignation, passez la corde au cou de l'espérance, tuez la prière.

Le ciely folie ! biffez le ciel !

Nous ne connaissons que les biens terrestres. Il nous faut les satisfactions du réalisme, l'ivresse et le délire des sens. Avant tout, que l'estomac n'ait pas à se plaindre, et que le

plaisir agite sa marotte. Les meilleurs systèmes de morale, en dehors du lingot et du bifteck^ ne rentrent plus dans nos principes.

Il faut absolument que le peuple pense comme nous.

Jetez-lui Thameçon des jouissances physiques, il y mordra sûrement.

Exagérez la peinture de sa souffrance, chargez le tableau de sa misère, persuadez-lui qu'il est opprimé , faites-lui croire qu'il est victime , excitez-le contre une société marâtre.

Allons , poète , bouche-toi le nez , et remue l'égout des faubourgs !

Allons , grand écrivain , parle ai^ot !

Vite un roman bien troussé, des types bien canailles : il faut des misérables , il en faut à tout prix, £Ej)riques^enI

— lOS —

Use de tout, priDfite de îmâ poiil^ assurer lé grand œavré. Les ^sâiosfs^ bouilloniient au creuséty l'alambic va distiller la discorde, souffle et active la! flamme ! Excite les rancunes politiques, exiploite là niaiserie bourgeoise. Au besoin même flatte le prêtre : nous n'en donnerons à l'autel qu'un coup de marteau plus sûr. Entasse les contradictions, la foule imbécile ne les voit pas. Jongle sous l'œil des sots avec des phrases sonores, couvre le mensonge des paillettes de ton style, débraSUe fa ï>ériode et faislui danser la carmagnole.

Bravo ! tout marche à ravir.

Les dix volumes s'impriment, et Pagnerre, comptant la recette, se frotte les mains, et rit de la bêtise humaine dans sa barbe d'éditeur.

II est triste de penser, monsieur, que vous écrivez sans être convaincu.

Je regarde comme absolument impossible qu'un homme de votre intelligence, ferré sur le chapitre des puassions, connaissant leur his-^ toire et ne pouvant se ir<mpw à leu^s aUurô»^

vieillie Ttnàre la société responsable de tout ce qtté ces mèniefl passions causent d'infortunes et de catastrophe».

Revenons à votre livre.

Voici quatre étudiants débauchéSi prêts à rejoindre leurs familles on province.

Dans. le * drame des Misérables^ ils ont an simple rôle de comparses, et leur nçm ne ferait (]a'6ncombfer cette analyse. Je me borne donc à mentionner que ces beaux fils trouvent plaisant de laisser leurs maîtresses à table dans un cabinet de restaurateur, de monter sour- « noisement en diligence et de disparaître.

Fouette, postillon!

Les jeunéS filles attendent, s'impatientent, et la lettre ci-dessous leur apprend enfin le joli tour qu'on vient de leur jouer.

Cette lettre prouve, monsieur, que vous êtes au courant de tous les styles.

« nos amantes !

» Sachez que nous avons des parents. Des^ parents, vous ne connaissez pas beaucoup ça?...

Ça s'appelle des pères et mères dans le co(}e civil, puéril et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament, ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, ils souhaitent nos retours et nous promettent de tuer des veaux. Nous leur obéissons, étant vertueux. A l'heure où vous lirez eeci, cinq chevaux fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans.

Nous fichons le camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons dans les bras de Lafitte et sur les ailes de Gaillard. La diligence de Toulouse nous arrache à l'a- « bime, et l'abime c'est vous, ô nos belles petites I Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre, au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille, gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette lettre vous déchire,

— iti -^

rendez-le lui. Adieu ! x> (Suivent les signatures de ces vauriens.)

« PosT SGRiPTUM. Le dîner est payé (*). »

Or, une de ces pauvres Arianes était mère.

L'abandon devenait sérieux.

Après de vaines tentatives pour décider au moins le fugitif à s'occuper de son enfant, elle se résigne à quitter Paris et à retourner dans sa ville natale.

C'était justement la ville où M. Madeleine avait ses ateliers.

Fantine, — ainsi se nomme cette malheureuse victime de la séduction, — se persuade qu'elle doit avant tout cacher sa faute.

Premier tort.

Dans la société, moderne, si calomniée par vous, monsieur, on trouvera, partout et toujours, quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent prêtes à venir en aide à une triste fille séduite, qui a le courage d'être mère, et qui veut gagner

{*) Tome II, page 107.

— llî —

sa vie et la vie de son enfant par dn tratail honnête.

Fantiné, grâce à vous, ne raisonne donc pas avec sagesse.

En passant à Montfermeil, où elle fait une bake, elle voit deux petites filles jouer à la porte d'une auberge.

L'idée lui vient de confier son enfant, une petite fille aussi, à la mère de ces deux autres enfants, madame Thénardier, maîtresse de Tauberge.

Cette madame Thénardier est une étrange créature.

Vous nous en donnez une silhouette qui n'annonce rien de bon :

« Grosse femme rousse, charnue, anguleuse; le type de la femme à soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une minaudière homassCc De vieux romans qui se sont éraillés sur des imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune

encore, elle avait à peine trente aas. Si cette femme, qui était accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure de colosse ambulant, propre aux foires^ eussent-elles dès Tabord effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que nous avons à dire. Une personne qui est assise au lieu d'être debout, les destinées tiennent à cela (*).

Le^ destinées, monsieur., pardon! elles ne sont absolument pour rien dans l'aventure.

Quand la maison Pagnerre et compagnie a fait une aussi forte commande de misérables^ il faut en trouver n'importe où, même en dehors des lois^ du sens commun et de la logique.

Fantine et sa fille Cosette sont vos premiers types, avec le forçat.

Vous organisez d'avance le malheur de la fille, un malheur de fantaisie, tout pareil à celui de Jean Valjean, et vous organiserez bientôt celui de la mère par les mêmes procédés et les mêmes écarts d'imagination.

(*) Toidè II, page 118.

— tu —

Un romancier banal, dépourvu de hardiesse et de génie^ comprendrait mieux que vous la nature des choses et leur vraisemblance. Avant de confier son enfant à une gaillarde comme celle que vous venez de peindre, une mère avisée et intelligente (toutes les mères le sont) aurait pris quelques renseignements dans la commune, ne fût-ce qu'auprès du garde -champêtre.

Mais non. Fantine s'arrange avec les gens de l'auberge, après le dialogue que voici, dialogue bien propre cependant à lui suggérer des doutes et à jeter la crainte dans son âme.

« — Voulez-vous me garder mon enfant?

» — Il faudrait voir, dit la Thénardier.

» — Je donnerais six francs par mois.

)) Ici, une voix d'homme cria du fond de la gargote :

» — Pas à moins de sept francs, et six mois payés d'avance.

» — Je les donnerai, dit la mère.

» — Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, reprit la voix d'homme.

» — Total : cinquante-sept francs, dit la Thénardier.

» — Je les donnerai, dit Fantine, j'ai quatrevingts francs. Il me restera de quoi aller au pays, en faisant la route à pied.

» La voix d'homme continua :

» — La petite a un trousseau?

* — C'est mon mari, dit la Thénardier.

» — Sans doute elle a un trousseau le pauvre trésor. J'ai bien vu que c'était votre mari. Et un beau trousseau! tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans mon sac de nuit.

» — Il faudra le donner, répartit la voix d'homme.

T^ — Je crois bien que je le donnerai ! dit la mère.

» La face du maître apparut.

» — C'est bon, dit-il.

» Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son argent et laissa son

enfant) renoua son sac de nuit d^onflé du trousseau et partit le lendemain matin.

» Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme eUe s'en allait, et s'en revint en disant :

p — Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un déchirement.

» Quand la mère de Gosette fut partie, l'homme dit à la femme :

» — Cela va me payer mon effet de cent dix francs, qui échoit demain. II me manqoàit cinquante francs. Sais-tu que j'aurais en l'huissier et un protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.

» — Sans m'en douter, dit la femme (*). »

Avouez, monsieur, que cette pauvre Fantine a été bien imprudente , et que la société n'est pas tout à fait cause de ce qui lui arrivera par la suite. Vous donnez vous-même du poids à cette observation, en traçant la silhouette de

(*) Tomd II, pages 131, m et 188,

l'aubergiste^ comme vous avez tracé tout à l'heure celle de saf femme.

ff Le Thénardier» dites^vous, était gênant pour le physionomiste. On n'a qu'à regarder certains homme» pour s'en défier, car on les sent ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et menaçants devant eux. On ne peut pas plus répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou en les voyant faire un geste, on entrevoit de sombres secrets dans leur passé et de sombres mystères dans leur avenir (*). »

Si vous nous donnez tout ce fatras contradictoire pour justifier l'imprudence de la mère de Cosette, monsieur, vous avez de l'aplomb.

Pauvre Fantine! ce n'est pas toi qui l'as voulu, c'est M. Victor Hugo.

Il ne t'a permis de rien voir, absolument rien, de ces choses pourtant si visibles dans l'extérieur de ces deux monstres.

(«) Tome II, page 125.

La malheureuse continue sa route.

Elle arrive dans la ville où M. Madeleine rend tout le monde heureux, et, — voyez la chance funeste de la pauvre fille! — elle seule est exceptée du bien-être général; elle seule devient misérable, si misérable, que c'est à faire dresser les cheveux à Pagnerre lui-même , et à donner à cet éditeur le remords étemel de sa commande.

Fabrique de misérables au mètre

et à. la toise.

Mais Pagnerre demandait dix volumes, au nom de cette estimable république, et vous avez cru devoir les écrire, d'autant plus qu'on ne vous proposait pas de livrer le manuscrit gratis.

Les ambitieux qui désirent bouleverser la société française c^mme toutes les sociétés de l'Europe (on sait le motif qui les fait agir et le but qu'ils veulent atteindre) vous ont enrôlé sous leur drapeau. Ils trouvent en vous un écho

Mais presque aussitôt il se met à rire, en voyant que cette main est celle de TofiScier. Celui-ci, tiré de son évanouissement par les secousses mêmes que la perqui|ition du rôdeur nocturne imprime à ses membres, s'imagine qu'on vient à son secours.

« — Vous m'avez sauvé la vie , dit-il. Qui êtes-vous?

» — J'étais comme vous de l'armée française, répond le rôdeur vite et bas. Il faut que je vous quitte. Si Ton me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie, tirez-vous d'affaire mfaîntetfanrt.

» — Quel ôef votre gr»te?

> — Sergent.

» -- ConmeffI vouS' app6lez>^v«m^

» — Thénardier.

» -^ Je nfoviblierdD pas ce nom, diifoffici^. Ef vous retenesi le vaiiûn, Je^me nonraie Pont-^ mercy (<)- »

(') Tme V, pafB 17.

(Joe patmratUe approche. EHe e^t nécessairement compoaée d'Anglais ou de Prussiens, et Thénardier se sauve. Il ne veut p^s qu'an lui reprenne i^ oionlres et ,les bijow qu'il a dérobés isur te obamp de ib^taiUe.

Tels sont les hiE^norables débuts dv personnage.

Avec leprodwtfAe ses V0I3 il xieiit s'établir aubergiste à JMLontfermeil. i\ suspi^d au-dessus de sa porte une enseigne , où on le recoxmait lui-mSme, dans île désordre tet la fumée d'une .bataille, trainwt :aur ,sas routes ;m MQfame 'blessé. Cât iiomme a de gr,a3sesj^aulâttiQs>et ;Ujmtfovrnede3g.énéi;al..9n)l}t au.ba&derQn^igne :

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