‹ Les vrais MisérablesChapitre 2 sur 3 · ÂU SERGENT DE WATERLOO · texte numérisé non relu

ÂU SERGENT DE WATERLOO

.(krame iQnie voit, l'imagination du .opguin ^profite de^tout.

Le^ aiatureis de ,ce geme .trouvent vite leur (djBmblure, et 33iéuardijer jpriçjid une femme de sa 4rQwpe. L'hpmiête ,QQuple ,volje la pratique îtimt iqu'il îPWt. Malgré .cpla,, ou peut-être à f^\m dp 4^ ril Jd'amasse rioii.

Le jour où Fantine a le malheur de faire connaissance avec les Thénardier , ils sont déjà criblés de dettes.

« Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, l'aubergiste avait pu éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant il eut encore besoin d'argent ; la femme porla à Paris et engagea au mont de piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.

» Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne plus voir dans la petite fille qu*un enfant qu'ils avaient chez eux par charité, et la traitèrent en conséquence.

I» Comme elle n'avait plus de trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des petites Thénardier , c'est* à-dire de haillons. On la nourrit des restes de tout le monde , un peu mieux que le chien et un peu plus mal que le chat. Le chien et le chat étaient, du reste, ses commençaux habituels.

Cosette mangeait avec eux sous la table, dans une éeuelle de bois pareille à la leur («). »

Ce n'est là que le commencement des tortures de la fille.

Voyons les tortures de la mère.

Les Thénardier lui écrivent que sept francs

par mois ne suffisent plus à l'entretien de Cosette et qu'il en faut douze. Fantine envoie les douze francs. Peu de temps après , sous prétexte que l'enfant grandit et mange , on demande qujnze francs par mois à la pauvre fille , et ces quinze

francs elle les donne encore.

Fantine est entrée chez M. Madeleine , à l'atelier des femmes.

Elle gagne peu de chose, attendu qu'un ap*

prentissage était d'abord nécessaire. Toutefois elle suffit à ses besoins et à ceux de sa fille.

Mais voyez , monsieur , comme le désir de fabriquer des misérables vous rend illogique et maladroit dans vos moyens. Fantine , parmi ces ouvrières, parmi ces femmes du peuple, com-

(*) Tome II , page 127.

pagnes de sa vie et de ses travaw, ine trouve que des cœurs méchants, que des langues perfides.

On l'espionne; on apprend qu'elle écrit deuK fois par mois à un aubergiste de Montfermeil ; on corrompt récrivain public qui rédige ses lettres, lorsqu'elle envoie la pension de Josette.

Bref, on finit par apprendre le grand secret.

Une mégère de l'endroit qui, « dans sa jeu^ nessôy m plein 93, avait épousé un moine échappé du cloître (^), » (je souligne cette phrase évidemment flétrissante et contenant une belle et bonne insulte à vos demi-dieux révolutionnaires qui encourageaient le mariage des moinés), une mégère de l'endroit, dis-je, madame Victumien, fait tout exprès le voyage de Montfermeil, et revient annoncer à la bande ameutée qu'elle a vu l'enfant.

Alors de toutes ces ouvrières, de toutes ces femmes, il n'en est pas une qui s'apitoie, pas

(*) Tome III, page U.

une qui prenne parti pour la malheureude fille qu'on couvre de honte.

Fantine est A^hs^sée de l*atelier el on rengage/ de la part de M. le maire, à quitter le pays.

Vous Fécrivez en toutes lettres : « De la part de M. le maire (*). »

C'est-à-dire de la part de M. Madeleine, de la part de Jean Valjean, de la part du bienfaiteur de la ville, de la part de Thomme qui consacre sa fortune, ses efforts, son existence, son âme, à secourir le prochain, à soulager ceux qui souffrent, à semer autour de lui les bonnes œuvres.

Et Jean Va]|jean converti par Tévêque, et M. Madeleine chrétien, et ce type du repentir véritable, ce forçat dont vous avez fait un ange, laisse commettre dans sa maison, sous ses yeux, ce crime énorm? contre la charité?

Jean Va^ean, hier frappé d'anathème, au-

(^) Tome III, page 15.

— it6 -

jourd'hui couvert de bénédictions, ne se déclare pas le protecteur de Fantine.

n ne la réintègre pas lui-même à Tatelier, en disant à ses compagnes pharisiennes ce qu'autrefois leur aurait dit le Christ : « Que celles de vous qui sont sans péché lui jettent la première pierre. »

Vous me répondrez peut-être que M. Madeleine ignorait tout cela.

Mais il ne devait pas l'ignorer, monsieur !

L'homme évangélique, l'homme dévoué, l'homme attentif à ses devoirs, dont vous avez tracé le portrait vous-même, qui songe aux autres perpétuellement et toujours, avant de s'occuper de lui, doit savoir quand on abuse de son nom pour chasser une malheureuse femme et la rejeter dans la misère et dans l'opprobre. Il doit, savoir que, bien qu'elle ait fait une chute, elle se réhabilite dans le présent par le travail et par une conduite sans reproche.

Et, en supposant qu'il ne le sache pas, quel-

qu'un doit le lui dire, ou cet atelier populaire est composé de monstres.

Cette lâche conjuration de toutes contre une seule est incompréhensible, est impossible.

Vous calomniez le peuple, votre peuple à vous.

S'il est ainsi, je le trouve odieux, ce peuple, et je le déclare infâme.

En attendant, Fantine tombe dans la détresse. Plus d'argent pour les Thénardier. On lui écrit lettres sur lettres.

L'hiver arrive, Cosette a froid. La mère, qui a déjà vendu toutes ses nippes et qui ne sait plus où faire un sou , livre aux ciseaux d'un perruquier sa magnifique chevelure.

On lui en donne dix francs.

C'est pour acheter à Cosette un tricot de laine.

Une autre lettre lui annonce que l'enfant est malade, très-gravement malade. Une fièvre miliaire, on en meurt. Fantine se fait arracher deux dents, qu'un dentiste de carrefour, vu leur beauté, lui paye un louis pièce.

Quarante francs pour les r^m^dap, ^ GUq ne mourra pas.

Et» çqoime Q)le n'a plu^ $^ucuu mQyen de baUrçî monnaie, comme Içs Thénardier ipatiables dcimandçut toujours, ellq sçi dit ; ^ Vendons le reste ! n gt devient fiUe publique.

Il est clair que vous ne vouli^^s pa$ 4UtrQ cho^, mongiçur, et là-dçs^us vqus çftngle?^ énergiquement pptle ^mn^trueu^ société qui ^ achète une esclave, à qui? à la miserai à la faimi au froid ^ à l'isolement, à T^ibandont ^u dénikment. — Marché douloureux! — IJne âme pour un morceau de pain. La misère offre» la société accepte («). »

Comme cette diatribe est juste et comma ce coup de fouet est bien appliqué !

Vous êtes un grand homme.

(*) Tome III, page 29.

Il y a. romsins et romeins

Je constate, pour l'édification du lecteur, que les lettres de Montfermeil étaient un tissu de mensonges.

Cosette n'avait pas même eu l'apparence d'une maladie.

Donc Fantine disposait de mille et un moyens très-naturels (n'ayant plus d'ailleurs aménager son secret) pour mettre ordre à cette exploitation insolente, sans avoir besoin de couper ses cheveux, de se faire arracher deux canines, et surtout de descendre dans le gouffre de la prostitution.

Il est prouvé que, si elle y tombe, c'est uniquement parce que vous vous êtes arrangé pour cela, monsieur.

C'est vous qui lui aplanissez le chemin^ de Tabîme.

C'est vous qui la poussez sur le talus glissant et qui la précipitez de gaieté de cœur.

C'est vous qui la faites assassiner moralement par ses compagnes, et par cette affreuse épouse de moine que vous appelez madame Victurnien.

C'est vous qui placez un bandeau sur les yeux de M. Madeleine, et ce bandeau ridicule personne ne l'arrache, personne, — pas même la pauvre fille, qui avait tant d'intérêt à le faire, et qui, certes, n'était pas sans connaître la réputation de justice et de bienfaisance du manufacturier.

Dernièrement, j'ai vu quelque part, aux étalages de librairie, une courte brochure sous ce titre :

Les Misérables pour rire.

Je n'ai pas lu cet opuscule ; mais , évidemment, Fauteur ne vous prend pas au sérieux et se moque de vos types.

Quelques personnes l'imiteront, c'est un tort.

On ne plaisante pas avec un livre comme le vôtre, où le talent se donne la mauvaise foi pour doublure, où la doctrine perverse fait patte de velours , où le paradoxe a des entraînements presque irrésistibles.

Il faut le combattre ligne par ligne , chapitre par chapitre.

Pour moi , je vous mets au défi de trouver dans la société moderne, telle que nous l'a faite le Christ, un homme qui puisse se dire misérable, autrement que par la seule cause efficiente de ses passions ou de ses vices.

Le travail , à notre époque , voit s'ouvrir des horizons immenses; l'agriculture manque de bras sur toute la surface du territoire.

Écartez le haillon de la misère , vous trouverez sûrement la paresse.

Quand un individu a faim , dans ce siècle de

resSôûfcés pôttlf tou^, dites qtie précédemment il à éil ôoîf, et qu'il a pérdii un temps précieux à se désaltérer.

Vôti^ êtes à peu prés sûr de fie pas vous rehdre fcoupâblè de calomnie.

Enfin, éi Ton tombe, que ce soit par sa faute oU par celle de la. destinée, Dieu a mis le courage au cœur de l'homme.

Que l'homme se relève !

Dé chaque Côté de la route, il y a des points d'appui pour ceux qui chancellent.

Le âëcours, — nommez-le charité, ou appelez-le tJhilafithropie, — ne fait défaut à personne, qu'à ceux qui ne le cherchent pas, ou qui le repoussent par orgueil.

« — Eh! s'écrie le démagogue socialiste, l'aumône est une chose humiliante ! Je ne reçois paè, j'aime mieux prendre. »

— Voué ne {)rendrez rien, mon ami, c'est inlhlôral. Permettëi-nous de vous offrir et changez de système. La société n'entend pas de cette otëitfé-là.

Jean Valjean n'a jamais été dans la nécessité de voler un pain, tout le monde le lui eût donné.

Fantine, criant à l'aide dans sa détresse^ eût trouvé mille bras pour lui apporter le salut, à elle et à son enfaiit. '

Bref, au point où nous sommes, écoutez ce qui va suivre, monsieur, afin de vous convaincre une fois pour toutes (|u*une page de sens commun suffit pour disperser et jeter au vent des milliers d^ volumes comme les vôtres, saturés de iaux principes et d'imposture.

Lorsqu'on écrit de simples romans, c'est-àdire A&ê livres fHvoIes, destinés aux désœuvrés de ce monde, comkne en écrivent à l'heure qu'il est Paul de Kook, Alexandre Dumas et sa bande, Paul Féval, le vicomte Ponson et plusieurs autres, on a carte blanche et droit de mensonge. On peut réimprimer les Contes de ParauU, bouleverser le itiotide réel, patauger dans l'absurde, vendre au puMk des songes Oreiis^ des impi>ëBibiiitéB> des sornettes, des baiiierMS^ un

fatras quelconque, un volume sans queue ni tête, — c'est permis.

Le public n'attend rien autre chose de ces plumes fantaisistes.

On l'amuse, il paye, et il ne tire aucune con- ; séquence pratique -de toute cette philosophie de cabinet de lecture et de feuilleton.

Mais lorsqu'un grand écrivain comme vous daigne élever le roman à la hauteur de son génie; lorsque, dès la première ligne de sa préface, il se pose en apôtre ; lorsqu'il annonce que, sous une enveloppe légère, sous une forme amusante, il va glisser de robustes systèmes, de fortes théories sociales; lorsqu'il débute tout d'abord par des rodomontades républicaines; lorsqu'il enduit de miel les bords de la coupe, afin de déguiser l'amertume politique des prétendus remèdes dont elle est remplie, halte-là !

C'est une autre question.

Vous n'avez ici ni le droit de mensonge, ni le droit d'invraisemblance.

Amusez-nous, mais sans tromperie. Intéres-

sez-nous, mais avec des faits d'une vérité scrupuleuse, d'une exactitude entière, sinon vous n'élevez qu'un château de cartes, dont un souffle disperse les étages.

Tisserand maladroit, vous faites un réseau dont la trame n'a point de consistance et dont toutes les mailles filent.

Utopiste incohérent, philosophe de carton, vous sombrez par la base. Vos déductions, vos conséquences retombent sur vous en ruines, avec l'architecture de votre style, le* brio de vos métaphores et le luxe de vos antithèses.

xin

JCL'V'ert»

Une fois lancé sur le chemin de rinvraisemblance, vous marchez à toute vapeur.

La locomotive ne s'arrête plus.

Voici un de vos types remarquables^ un frère du vampire de Waterloo, un des rouages de votre machine à catastrophes, un gracieux personnage, dont vous nous donnez la notice biographique et le signalement.

Ce monsieur c né dans une prison, d'une tireuse de cartes, dont le mari était aux ça-

léres {% > nous promet quelques chapitre!» accentués.

Ses honorables parents n'ont pas dû soigner beaucoup son éducation.

Mais il s'est dressé lui-même, et fort bien dresséy je l'affirme. L'emploi du mot est justifié par ce qui va suivre. Je vous cite, — c'est le moyen de ne m'exposer à aucun reproche d'exagération ou de critique injuste.

c II se nommait Javert, et il était de la po« lice.

» Sa face consistait en un nez camard, avec deux profondes narines, vers lesquelles montaient sur ses joues d'énormes favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces deux forêts et ces deux cavernes.

» Quand Javert riait, ce qui était rare et terrible, ses lèvres minces s'écartaient et laissaient voir, non-seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son nez un plis-

(<) Tome 11, page 153.

senrent épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve... i

Pends-toi, Ganler, tu n'as pas connu celui-là !

<r ... Javert «sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre (*). >

Vous partez de là, monsieur, pour établir un petit système philosophique assez original, et vous dites que chacun de nous, comme instinct et comme caractère (voir la page 15S du même volume), correspond à l'une des espèces créées de la race animale, depuis l'huftre jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au lion.

C'est très-ingénieux!

Nécessairement, s'il faut à toute force ressembler à une bête, vous prendrez l'aigle ou le lion pour vous, on le devine ; mais le parallèle sera moins flatteur pour ceux de vos semblables qui correspondront à l'huître ou au porc.

Vous auriez pu vous borner à être désagréable

(0 Tome 11, page 154.

à la police, sans dire cette grosse injure à l'humanité tout entière.

Mon Dieu ! quand vous vous en mêlez, vous autres grands chercheurs, que vous trouvez de belles choses !

Revenons à Javert.

<r n avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du Midi ('), > ce qui a dû le mettre en relation directe avec beaucoup de galériens, ciï^Constance précieuse et bien propre à donner du ressort à votre drame.

Le lecteur comprend qu'une des nécessités du livre édité par Pagnerre est de replonger ce triste Jean Valjean dans d'épouvantables infortunes.

En effet, € quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, entouré des béné^dictions de toUs, il arrivait qu'un homme de haute taille, vêtu d*une redingote gris de fel* armé d'une grosse cantle, et ooifié d'un cha-

(«) Tome U, page 154.

peau rabattu, se retournait brusquement derrière lui et le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, secouant lente-^ ment la tête et haussant sa lèvre supérieure avec sa lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui pouvait se traduire par :

» — Mais qu'est-ce que cet homme-là? Pour sûr, je l'ai vu quelque part. En tout cas, je ne suis pas sa dupe (*). »

' Ainsi Jean Valjean, métamorphosé du tout au tout, impossible à reconnaître au physique comme au morale est flairé sous sa peau neuve par un ancien garde-chiourme.

Celui-ci, dans l'ordre des faits vraisemblables, n'a réellement aucun motif de donner carrière à ses soupçons, puisqu'il est en présence du bienfaiteur de toute une ville, d'un homme honnête, inofiensif et parfaitement estimé des habitants.

(^) Tome II, page 151.

— lit —

Mais vous avez eu soin, monsieur, de nous présenter ce Javert comme une nature exceptionnelle.

C'est un caractère tout neuf que vous avez trouvé là, peste!

La gloire de découvrir le mouchard par excellence, le mouchard artiste, vous était réservée. Il y a des gens heureux.

Gare à qui tombera sous la main de cet homme !

Le chiourme de Toulon, monté en grade et devenu inspecteur de police, « eût arrêté son père s'évadant du bagne, et dénoncé sa mère en rupture de ban. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de plus tortueux au monde ; il avait la conscience de son utilité, la religion de ses fonctions, il était espion comme on est prêtre (*). »

Voilà, monsieur, un rapprochement plein de respect, plein de tact et plein de convenance.

(•) Tome II, page 155.

Tout le clergé français vous en saura gré.

Passons.

Javert est donc sur le point de reconnaître Jean Valjean qui est tout à fait méconnaissable, et Jean Valjean ne reconnaît pas Tex-gardechiourme, porteur, vous Tavez dit vous-même, d'une physionomie de bouledogue aussi caractérisée que possible. Celui qui peut sans risque fermer l'œil a grand soin de l'ouvrir, et celui qui a tout l'intérêt imaginable à le tenir ouvert le ferme obstinément.

C'est ainsi que vous organisez la vraisemblance.

Or, nous ne sommes pas au bout. La locomotive marche, allons toujours.

Que M. Madeleine, dans son admirable vie de désintéressement, occupé à faire le biçn et à soulager tout le monde, — excepté Fantine, tenue par vous à l'écart de sa route miséricordieuse, — ne fasse pas attention à un agent de poUce, lui qui n'a que la police à craindre, je l'accorde. Hais qu'il reste indifférent et impas-

sible, quand, en fin de compte, il reconnait, à ne pouvoir s'y méprendre, que cet agent l'observe, il y a là beaucoup d'imprudence ou beaucoup d'héroïsme.

L'héroïsme est dans la nature de M. Madeleine, mais il n'a pas l'intention de le déployer: ici.

Bientôt il va nous prouver qu'il ne tient pas à voir jeter le trouble dans sa vie nouvelle et à retourner à Toulon.

Donc, l'imprudence seule est admissible.

Il s'obstine à ne pas se souvenir du gardechiourme, même quand celui-ci s'applique à stimuler sa mémoire et ses craintes ; il ne commence à s'inquiéter des étranges allures de cet homme et de son espionnage bien formel que dans la circonstance que voici.

Un pauvre diable de charretier, le père Fauchelevent se hasarde» un jour de pluie, dans une ruelle non pavée, avec sa mauvaise rosse et sa voiture en désarroi.

Le cheval s'abat, rhomme tombe, et une des roues s'engage sur sa poitrine.

Javert se trouve là.

Il donne l'ordre d'aller chercher un cric.

M. Madeleine survient à son tour et interroge la foule. On lui annonce que le maréchal reste fort loin^ et qu'on n'aura pas le cric avant un quart d'heure.

Coup d'ôpa-ule solide.

Ici, j'ai mes raisons pour faire une citation assez longue.

« Le sol est détrempé, la charrette s'enfonce dans la terre à chaque instant, et comprime de plus en plus la poitrine du vieillard renversé sous les roues.

Si le secours n'arrive pas avant cinq mi« nutes, le père Fauchelevent aura les côtes broyées.

) — D est impossible d'attendre un quart

d'heure, dit Madeleine aux paysans qui regardaient.

> — Il faut bien !

» — Mais il ne sera plus temps. Vous ne voyez donc pas que la charrette s'enfonce?

> — Dame !

> — Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la voiture pour qu'un de vous s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien qu'une demi-minute, et Ton tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici quelqu'un qui ait des reîas et du cœur ? Cinq louis d'or à gagner.

) Personne ne bougea dans le groupe.

» — Dix louis, dit Madeleine.

) Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura :

» — 11 faudra être diablement fort. Et puis on risque de se faire écraser.

» — Allons , recommença Madeleine , vingt louis !

» Même silence.

» — Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix

jf M. Madeleine se retourna et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu en arrivant.

D Javert continua :

» — C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose de lever une voiture comme cela sur son dos.

» Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur chacun des mots qu'il prononçait :

» — Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de faire ce que vous demandez là.

ji Madeleine tressaillit.

» Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux Madeleine :

î — C'était un forçat.

» — Ah ! dit Madeleine.

» — Du bagne de Toulon.

» Madeleine devint pâle.

» Cependant la charrette continuait à s'en-

foncer lentement. Le père Fauchelevenl râlait et hurlait.

» — J^étoufFe ! Ça me brise les côtes ! Un cric ! quelque chose I Ah !

M Madeleine regarda autour de lui.

» — Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie à ce pauvre vieux?

) Aucun des assistants ne remua. Javert reprit :

» — Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric, c'était ce forçat.

IL — Ah ! voilà que ça m'écrase ! cria le vieillard.

» Madeleine leva la tête, rencontra l'œil de faucon de Javert toujours attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux. Avant même que la foule eût le temp de jeter un cri, il était sous la voiture.

j) Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.

~ iSi -

» On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria :

I — Père Madeleine! retirez-vous de là!

» Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit :

» — Monsieur Madeleine , allez-vous-en ! C'est qu'il faut que je meure, voyez-vous, laissezmoi ! Vous allez vous faire écraser aussi !

> Madeleine ne répondit pas.

9 Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortit de dessous la voiture.

» Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler : la charrette se soulevait lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix étouffée qui criait :

» — Dépêchez- vous 1 aidez !

> C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.

> Us se précipitèrent. Le dévouement d'un

seul avait donné de la force et du couirig^ à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux Fauchelevent était sauvé*

j» Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur* Ses habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui» il avait sur le visage je ne sai§ quelle expression de souffrance heureuse et céleste^, et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait toujours (»).

Assurément voilà une belle scène.

Je ne chercherai pas à diminuer le prestige et à dire qu'au lieu de perdre du temps à offrir ses louis, Madeleine aurait dû, connaissant sa force de cyclope, se précipiter tout de suite sous la charrette, avant de laisser les roues s'enfoncer dans l'ornière, ce qui devait évidemment tripler ensuite la difficulté.

Mais l'agent de police n'aurait eu alors aucun

(«) Tome III, chapitre icr.

prétexte de lui adresser son speech, et c'était là l'essentiel.

Je ne dirai pas non plus que, lorsqu'il y a là dix hommes (et ils étaient peut-être cinquante), ces dix hommes sont des imbéciles de laisser une voiture peser sur la poitrine d'un être humain, quand, sans le moindre péril pour euxmêmes, ils n'ont qu'à réunir leurs forces, — un homme à chaque jante de la roue qui écrase, — pour soulever cette roue et dégager la victime

C'est élémentaire.

Mais, je l'ai dit, ne détruisons pas le prestige.

La scène est belle. On voit tout ce que la magie du style et la force de l'art peuvent faire oubUer de déraison.

Beaucoup de scènes de ce genre sont permises au roman ordinaire. Je les accepte. Elles me feraient même pardonner toutes les bourdes imaginables à un autre écrivain qui ne profiterait pas de cette situation intéressante, mais absolument fausse, comme celles qui vont

suivre, pour m'entrafner dans un paradoxe politique et me casser le cou.

Vous le voyez, monsieur, je ne vous marchande pas réloge, mais je suis obligé de me mettre en garde contre vos surprises.

Quelque temps après cet acte d'héroïque et fabuleux dévouement, arrive la nomination de Madeleine comme maire de la commune.

Certes, il ne pouvait plus douter que ce maudit garde-chiourme l'eût reconnu.

Rien n'était simple comme d'user de son influence pour éloigner Javert , avec un bon avancement. Le nouveau magistrat disposait de tous les esprits et de tous les cœurs ; il n'était pas même forcé d'agir et de solliciter d'une façon directe.

Mais il aime bien mieux se perdre et se jeter dans la gueule du tigre, pour vous donner, monsieur, Ia satisfaction d'achever les Miserablesy et à Pagnerre la joie de les vendre.

Décidément, c'est un homme bien respectable que ce M. Madeleine!...

17x1 craolisit ezi plein visage.

On l'admire jusque dans les imprudences inqualifiables que vous lui faites commettre, et le lecteur naïf, qui ne remarque pas le jeu des ficelles, peut très-bien aller jusqu'à Tattendrissement.

Voici donc Javert et Madeleine en face l'un de l'autre.

Javert préparant, comme l'araignée, sa toile sinistre, — Madeleine sans inquiétude apparente, ou plus inconsidéré que la mouche qui

tourbillonne dans un rayon de soleil, car il a vu ce que la mouche ne voit pas, le réseau menaçant; car il a reconnu ce que la mouche ne peut reconnaître, le monstre qui s'embusque et la guette au passage.

Peu importe à Madeleine, direz-vous.

Soit. Mais il fallait alors lui laisser le mérite de son audace, la gloire de son sacrifice, et ne pas le faire hésiter, comme nous verrons tout à l'heure, devant le cataclysme qu'il provoque.

Vous pouviez lui donner de la prudence, sans lui enlever son rayon de soleil à lui, la charité vive, sincère, efficace, persévérante.

Mais trêve de querelle et suivons les événements.

Sauver un homme de la mort ne suffit pas à votre héros; il veut mettre désormais cet homme à l'abri des accidents et à l'abri du malheur.

Il fait transporter le vieux Fauchelevent à l'infirmerie de sa fabrique.

Le cheval du bonhomme est mort, sa cMt-

rette est brisée : Madeleine lui achète mille francs sa charrette et son cheval. . Puis, lorsque le vieillard est guéri par les soins de deux sœurs infirmières, il lui procure une place de jardinier à Paris, dans un couvent de femmes du faubourg Saint-Antoine.

A tout cela je n*ai rieû à dire.

Il n*y a que cette malheureuse Fantine, assez dépourvue de chance pour trouver moyen de descendre au dernier échelon de la détresse et de la honte, dans cette ville où vous ressuscitez Vincent de Paul.

Fantine injustement renvoyée de Tatelier, victime de la haine inexplicable de ses compagnes, de rinfamie de madame Victurnien, du mensonge, plus inexplicable que tout le reste,* de la directrice des travaux, Fàntitife n'a pas été se plaindre à Madeleine. Elle û'a pas eu recours à cette âme compatissante, à cotte bienveillance universellement reconnue, à cet hotnme, ennemi des mauvaises mœurs, mais ami du repentir, et Madeleine devient pfOttt Fanti&e Une

bête noire. C'est à lui qu'elle impute sa dégradation, c'est lui qu'elle rend responsable de son ignominie.

Avec une pareille logique on va loin.

Tous ces malentendus volontaires, toutes ces invraisemblances fabriquées à la main produisent une autre scène que voici.

Le long d'une rue de la ville, par un soir d'hiver, une femme en robe de soie va et vient d'un bout du trottoir à l'autre, dans la neige et dans la boue.

Un désœuvré passe en fumant soii cigare, voit cette femme, et trouve plaisant de l'apostropher en ces termes :

« — Que tu es laide ! Veux-tu te cacher ! Tu n'as pas de dents I etc. (') d

Sous cette pluie d'insultes, la femme continue sa promenade. Toutes les fois qu'elle repasse, le désœuvré trouve une injure nouvelle, qu'il lui envoie en plein visage avec une bouffée de

(«) Ton» in, page 88.

tabac. Piqué au jeu, et voyant qu'elle ne répond rien, il prend une poignée de neige, et, par l'ouverture de sa robe, il la lui plonge entre les deux épaules.

C'en est trop.

La femme pousse un cri, se retourne et plante ses ongles dans la face de l'insulteur.

Scandale, rassemblement, arrivée de la police.

Javert conduit la fille publique au poste, verbalise, n'écoute pas un mot de ses excuses, de ses plaintes, de sa lamentable histoire qu'elle déroule d'un bout à l'autre. D ferme l'oreille à ses supplications, signe son rapport, et dit au sergent du poste :

« — Prenez trois hommes et menez cette fille au bloc (*). »

Au bloc, c'est-à-dire en prison.

Vous connaissez, monsieur, l'argot des hommes de police. Un grand écrivain doit tout con-

(*) Tome m, page 36.

naître quand il écrit d'aussi beaux livres, et quand il leur donne surtout un cachet si merveilleux d'exactitude et de vraisçrablance.

Se tournant ensuite vers Fantine, — car c'était elle, — Javert ajoute .

« — Tu en as pour six mois.

it La malheureuse tressaille.

> — Six mois! six mois de prison 1 criat-elle. Six mois à gagner sept sous par jour! Mais que deviendra Gosette? Ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?

D Elle se traîne sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec ses genoux.

» Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde à lui.

D 11 avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu l'histoire et les prières désespérées de Fantine. Au moment où les soldats

mirent la main sur la malheureuse qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, sortit de Tombre et dit :

» — Un instant, s'il vous plaît !

» Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et saluant avec une* sorte de gaucherie forcée :

» — Pardon, monsieur le maire, dit-il.

» Ce mot : monsieur le maire, fit sur Fantine un effet étrange. Elle se dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre, repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant qu'on eût pu la retenir, et le regardant, l'air égaré, elle s'écria :

5 — Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire !

j) Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage (*). »

Voilà, monsieur, les scènes que vous amenez à grands coups d'invraisemblances. J'admets

(*) Tome III, pages 137, 139 et 140.

très-bien que ce soit du talent; je confesse même, si bon vous semble, que tout cela est une merveille de Fart.

Mais ce qu'il y a de certain, ce qu'il y a d'incontestable, c'est que ce n'est pas de la bonne foi.

Lorsque vous venez, après ces contes bleus, et vous appuyant sur vos propres mensonges, maudire la société, lancer le mépris sur elle et la charger d'invectives, je crois voir un individu qui vole une bourse, la glisse dans la poche d'un passant, et dénonce ensuite ce passant comme le voleur.

Avouez que ceci manque de délicatesse.

Udnonoieitioxi.

Noas allons droit à la péripétie, et nécessairement elle ne sera pas heureuse, car Madeleine continue, grâce à vous, ses inconséquences charitables et ses maladresses sublimes.

Le saint homme essuie tranquillement sd joue souillée par le crachat de la fille publique, puis il ordonne à Javert de mettre Fantine en liberté.

Permettez- moi de vous dire que c'était procéder là d'une manière illégale.

En présence du flagrant délit, un maire ne p»ut pas mettre obstacle à une arrestation, ou annuler un procès- verbal régulièrement dressé. Ce pouvoir ne lui appartient que le jour où il est sur son siège, en audience publique de simple police.

Outre rillégalité formelle de son intervention, Madeleine avait, en outre, le tort, excessivement grave à son point de vue, de blesser Javert dans ce que celui-ci avait de plus sensible, le culte de son devoir, l'amour de ses fonctions, le respect fanatique de la loi.

Si je voulais imiter Finconvenance de vos métaphores, je dirais qu'on n'attaque pas ainsi le prêtre à V autel.

Décidé à sauver la triste créature dont il venait d'entendre l'histoire, Madeleine avait à sa disposition d'autres moyens que celui d'une mise en liberté immédiate. Vingt-quatre heureà de prison n'auraient pas fait mourir Fantine, d'autant plus que derrière elle, sous les verrous, on pouvait introduire la consolation el

l'espérance. Donc, la nécessité d'humilier Javert devant le poste entier ne se (aisait nullement sentir, — Javert, l'ennemi formidable que devait craindre avant tout M. Madeleine, l'exgarde-chiourme qui n'avait qu'un mot à dire pour remplacer l'écharpe du maire par la chaîne du galérien.

Quelle bonne folie ! et comme toutes ces grandes scènes à effet deviennent petites et ridicules, quand elles sont déshabillées par l'analyse !

Javert fait à M. Madeleine de très-justes observations. Il résiste, mais avec le respect d'un subordonné.

M- Madeleine ne veut rien entendre ; il ferme la bouche à l'inspecteur, il le traite du haut en bas, et lui parle « avec une voix sévère que personne dans la ville n'avait encore entendue (*), » — et que tout naturellement vous lui faites prendre dans la circonstance où cela peut lui être fatal.

(«) Tome III, page 48.

€ — J*or^onne que cette fille soit mise en liberté!

> — Mais, monsieur le maire...

» — Plus un mot!

> — Pourtant...

» — Sortez! dit M. Madeleine.

> Javert reçut le coup debout, de face et en pleine poitrine comme un soldat russe. Il salua et sortit (*)»••• pour aller sans plus de retard écrire à M. Chabouilletj secrétaire du préfet de police.

On devine qu'il s*agit d'une belle et bonne dénonciation.

Pourquoi Javert a-t-il attendu jusque-là? pourquoi dénoncer aujourd'hui sous l'influence de la rancune, plutôt que d'avoir dénoncé hier sous l'inspiralion du devoir?

C'est une explication que vous oubliez de nous donner, parce qu'elle serait un peu difficile.

Vous traitez les caractères comme les événe-

(*) Tome m, page 48.

ments : ils se transforment ou se modifient, non dans le sens de la vérité, mais dans le sens de vos caprices,

Madeleine attire donc la foudre sur sa tête.

L'imprudent se perd lui-même, et il ne sauve personne. Tant mieux ! cela va nous donner une magnifique collection de misérables.

En attendant, votre héros joue le rôle du Christ libérateur.

Il relève la femme adultère, et Fantine, qui le prenait pour Satan, le regarde comme un ange, au point où en est le récit. « Elle écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole qu'il disait elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de réchauffant et d'ineffable, qui était de la joie, de la confiance et de l'amour.

» Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit avec une voix lente, ayant peine à parler, comme un homme sérieux qui ne veut pas pleurer :

» — Je vous ai ôhtèndue. Je lie savais rien de ce que vous avez dit (c'est là son tort, il devait le savoir). Je crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que vous eussiez quitté mes ateliers (quelle impardonnable négligence administrative!). Pourquoi ne vous ctes-vous pas adressée à moi? (parbleu!) Mais voici : je paierai vos dettes, je ferai venir votre enfant. Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je vous le déclare à présent, si tout est comnje vous le dites, et je n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte devant Dieu. Oh!

pauvre femme!

D C'en était plus que Fantine n'en pouvait supporter.

» Avoir Cosette ! sortir de cette vie infâme ! vivre libre, heureuse, honnête avec Cosette!

voir brusquement s'épanouir au milieu de sa misère toutes ces joies du paradis ! Elle regarda comme hébétée cet homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots : Oh !

oh ! oh î Ses jarrets plièrent. Elle se mit à genoux devant M. Madeleine, et avant qu^l eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la main et que ses lèvres s'y posaient.

» Puis elle s'évanouit (*). »

Et dire, monsieur, que des milliers de bourgeoises sensibles fondent en larmes à la lecture de chapitres si bien écrits, si logiquement conçus et si judicieusement amenés!

Dans la vie réelle, tout près de ces bourgeoises, il y a de véritables misères.

Mais ce ne sont pas celles-là qui émeuvent.

Allons donc ! Mieux, vaut pleurer sur celles que vous faites : on est sûr au moins qu'elles n'existent pas.

Et, pendant qu'on lit vos dix volumes, on au* rait visité deux cents mansardes.

Et, avec le prix de l'ouvrage, on aurait efficacement secouru quarante familles pauvres.

Et, comme ce livre coûte cher, il faudra,

{*) Tome III, pages 49 et 50.

pendant cinq ou six semaines, économiser sur les aumônes. Les vrais malheureux ont tout à y perdre, et vos sensibles bourgeoises y gagneront juste pour soixante francs de migraine.

comédie !

Tenez, monsieur, un dernier mot.

Lorsque de poète illustre on devient réformateur politique, et lorsqu'on écrit une œuvre dans le but de corriger Fégoïsme social , — étant d'ailleurs, comme vous l'êtes, bel et bien pourvu de trente mille livres de rente, dues au travail de votre muse féconde, — on n'a qu'un moyen de prouver la sincérité de* sa sympathie pour la misère publique.

Ce moyen, c'est de donner aux pauvres le bénéfice net de l'œuvre, de le donner apertement, légalement, sans retour possible, par acte signé devant notaire...

Ou l'on n'est qu'un pharisien de la plume et un faux apôtre.

Choisissez !

xvir

Ce qu'on pevit appeler une surprise.

Votre première partie, sur laquelle je vais achever de donner un coup d'œil analytique, est la plus importante de Tœuvre, monsieur.

Vous y dessinez vos principaux caractères, vous y faites solennellement votre déclaration de principes, et le reste ne nous demandera pas un examen aussi soutenu.

Dès à présent, je pose les saines doctrines en regard des vôtres, c'est Tessentiel.

Vous allez continuer à vous démolir chapitre

par chapitre, et si, après cet écroulement, votre incontestable mérite comme écrivain reste debout, il n'en sera pas de même de vo? rêves démocratiques et de votre philosophie humanitaire.

J'ai prouvé que vous fabriquiez les misérables à plaisir.

Fantine, écrasée sous tant d'émotions violentes, — émotions si faciles à épargner à la malheureuse, en lui glissant une lueur de sens commun dans la cervelle, — Fantine tombe gravement malade.

Les sœurs infirmières de la manufecture la soignent comme elles ont soigné le vieux Fauchelevent.

Elle demande sa fille.

M. le maire a juré de la lui rendre, et Madeleine s'occupe, en effet, de tenir parole.

Par malheur les Thénardier, ces brigands toujours impunis, — tel est votre bon plaisir, et cela ne vous empêche pas, lorsque vous avez besoin d'un excès de justice, d'envoyer les g^ns

aux galères pour un pain volé, — les Théna^ dier, dis-je, gardent les sommes qu'on leur expédie, cherchent à en escroquer d'autres plus fortes, et s'obstinent à ne point rendre l'enfant.

n ne vient pas à l'idée de Madeleine, maire de sa commune, d'écrire au maire de Montfermeil et d'invoquer la protection de la loi.

Cela n'entre plus dans vos petits arrangements dramatiques.

Le protecteur si chaleureux et si dévoué de Fantine la voit dépérir chaque jour, l'entend chaque jour demander à grands cris Cosette, laisse passer six semaines, quand vingt-quatre heures suffisaient pour l'aller reprendre aux Thénardief, et Fantine expire sans avoir embrassé sa fille, — premier et exécrable résultat d'une organisation sociale vicieuse.

Ah! monsieur, combien la France a perdu de ne pas vous choisir pour législateur suprême !

Donc, cette indigne, cette impure société^

après avoir traîné la mère dans toutes les fanges, la précipite au tombeau, et laisse la fille exposée à un martyre de chaque heure et de chaque minute.

Quant à Madeleine, il est dénoncé par Javert, et cela ne promet rien de bon.

Le lecteur s'attend à vous voir envoyer, sans plus de cérémonie , Vincent de Paul à la cour d'assises.

Mais, pour nous prouver d'une manière victorieuse que vous avez à votre disposition tous les moyens connus de sauver ou de perdre vos personnages, et que, si vous n'employez pas les plus naturels et les plus simples, en revanche les plus compliqués et les plus absurdes ne vous font pas défaut, voici que l'inspecteur de police lui-même, l'ex-garde-chiourme, le bouledogue émérite, se présente dans le cabinet de M. Madeleine, « le chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tient le milieu entre le soldat devant son officier et k coupable devant son juge.

» — Eh bien, qu'est-ce? qu'y a-t-il • Javert?

» — Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis. Un agent inférieur de l'autorité a manqué ^e respect à un magistrat de la façon la plus grave.

> — Quel est cet agent? demande M. Madeleine.

» — Moi, dit Javert.

]^ — Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?

» — Vous, monsieur le maire. Je viens vous prier de vouloir bien provoquer près de l'autorité ma destitution. J'ai failli, je dois être puni, il faut que je sois chassé.

» — Ah ! ça , pourquoi ? s'écrie M. Madeleine. Quel est ce galimatias? (L'excellent maire a raison : galimatias est le vrai mot. Ce n'est pas moi qui le lui fais dire.) Vous vous accusez, vous voulez être remplacé?

» — Chassé, dit Javert.

» — Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.

» — Vous allez me comprendre, monsieur le maire. U y a ^ix semaines (six semaines, c'est bien cela! quarante fois plus de temps qu'il n'en fallait pour aller à Montfermeil chercher Cosette), à la suite de cette scène pour cette fille, j'étais furieux, je .vous ai dénoncé .

» — Comme maire ayant empiété sur la police?

» — Comme aacien forçat.

» Le maire devint livide. Javert, qui n'avait pas levé les yeux (heureusement! car il aurait vu h pâjieur de Madeleine, et cela aurait pu de nouveau changer ses convictions), Javert reprit :

» — Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées. Une ressemblance, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais, moi? des bêtises! Enfin, je vous prenais pour un nommé Jean Yaljea^.

» — Un nommé... comment dites- vous cela?

(Ici le maire cesse de pâlir, c'est adroit.)

» — Jean Valjean, un forçat que j'avais vu, il y a vingt ans, quand j'étais adjudant-gardechiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque; puis il avait commis un autre vol à main armée dans un « chemin public sur un petit savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé , on ne sait comment, et on le cherchait. Moi, je m'étais figuré... Enfin, je vous ai dénoncé à la préfecture.

» — Et que vous a-t-on répondu?

» — Que j'étais fou.

» — Eh- bien?

» — Eh bien, on avait raison*

1 — C'est heureux que vous le reconnaissiez.

1 — Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est retrouvé.

» M. Madeleine leva la tête, regarda Javert et dit avec un accent inexprimable :

» — Ah! 0) »

(t) Tome m, pages 60, 61 et 62.

Ce pauvre maire est stupéfié , cela se conçoit. Jean Valjean est entre les mains de la justice — et c'est à lui , Madeleine , qu*on vient annoncer cette nouvelle étrange !

Un ancien forçat, du nom de Brevet, devenu guichetier de chambrée à la prison d'Arrai, voyant écrouer un vieux paysan, appelé Champmathieu, accusé d'un vol de pommes à cidre,

s'écria :

(( — Mais je le connais, c'est un fagot (traduisez : un ancien galérien)! Regardez -moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean (*)! »

Champmathieu nie, mais Brevet persiste dans son dire.

On extrait du bagne de Toulon deux autres forçats condamnés à vie, Gochepaille et Chenildieu. Tous les deux, confrontés avec Jean Valjean, affirment son identité.

Bref, Javert lui-même, appelé à Arras, a parfaitement reconnu l'homme.

(*) Tome III, page 63.

n n'y a plus aucun doute.

Jean Valjean doit être Jugé le lendemain, et la cour d'assises d'Arras ne manquera pas de le renvoyer au bagne.

En vérité, monsieur, je ne puis que vous exprimer ici mon admiration sincère. La ficelle dramatique est de première force : elle amène un superbe chapitre, que vous intitulez : Une tempête som un crâne.

Le lecteur devine sous quel crâne va tourbillonner cette tempête.

Pauvre Madeleine!

Il se trouve là dans une situation vraiment affligeante. On prend pour lui un malheureux^ qui a le désagrément, tout à fait inconcevable, de lui ressembler de pied en cap. Jamais il n'a eu de frère jumeau. D'où lui tombe ce ménechme? Va-t-il le laisser condamner au bagne i sa place ?

Non, c'est impossible.

Mais voyons un peu pourtant... Ce Champmathieu, qui a volé des pommes à cidre, —

acte aussi criminel que de voler un pain, — ce n'est pas lui, Madeleine, qui Fa jeté dans la prison d'Arras. Ne serait-ce pas quelque vieux . coquin de récidiviste, un homme qui, au bout du compte, n'aura que ce qu'il mérite?

Il y a là une permission de la Providence.

« — C'est elle qui a tout fait. Aî-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas (*). »

Ainsi raisonne Madeleine.

La tempête augmente, et le crâne est battu en tout sens, tantôt par un courant, tantôt par un autre.

Un bien beau chapitre!

(^) Tome III, page 95.

vjin

Où M. Victor Hugo oontinu.e â. faire tr^speu. cle cats cle la. vreiisemlDlsince.

Tout à coup le maire paraît décidé à trancher la question.

Il ouvre une armoire, espèce de cachette où se trouvent enfermés ses vieux haillons de forçat et le havre-sac visité jadis par les gendarmes.

A quoi bon garder tous ces objets accusa*' teurs?

Il faut les anéantir.

Et voilà les haillons et le havre-sac au feu.

Restent les flambeaux d'argent de Tévêque' de Digne , conservés par Madeleine comme un pieux souvenir. Ces flambeaux aussi l'accuseraient. Mais au moment où il va les jeter dans l'âtre embrasé pour les fondre et les transformer en lingot, il lui semble entendre au-dedans de lui-même une voix qui lui crie :

« — Jean Valjean ! Jean Yaljean !

» Ses cheveux se dressèrent; il devint comme un homme qui écoute une chose terrible.

]» — Oui, c'est cela, achève ! disait la voix. Complète ce que tu fais ! détruis ces flambeaux ! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie tout! Perds ce Champmathieu, va! c'est bien.

Âpplaudis-toi ! Ainsi c'est convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours dans l'abjection et dans l'horreur ! c'est bien. Sois honnête

homme, toi. Reste monsieur le maire, reste ho* norable et honoré, enrichis la ville, nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux et admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui, c'est bien arrangé ^ ainsi ! Ah ! misérable !

» La sueur lui coulait du iront. Il attachait . sur les flambeaux un œil hagard (*). »

Pauvre Jean Valjean, que répondre à tout cela? Malheureux crâne, tu vas éclater! Sinistre tempête, est-ce que tes rugissements ne vont pas finir?

Vous n'avez pas l'ombre de compassion, monsieur.

Quand je songe qu'une idée dont je parlerai tout à l'heure, une pauvre petite idée bien simple, bien anodine, qui devait venir à l'esprit de

(') Tome m, page 110.

Madeleine sans le moindre effort, parvenait à résoudre à elle seule cet effrayant problème, à calmer ce cruel orage, à raturer ce beau chapitre, à tirer d'inquiélude Champmathieu, et à sauver Jean Valjean des nouveaux et épouvai^tables désastres çui Fattendent!

Mais que dirait Pagnerre?

En attendant, je vous laisse achever cette scène de torture inutile.

Au point du jour, c'est la conscience qui remporte. M. Madeleine part en cabriolet pour Arras, — en cabriolet de louage, véhicule connu, mais peu estimé.

Des chevaux de poste et une berline auraient été plus rationnels, eu égard à l'état de fortune de M. le maire et à son désir définitif de sauver Champmathieu. Mais vous gagnez à cette autre inconséquence un chapitre de plus avec ce titre précieux et tout rayonnant de couleur locale : Bâtons dans les rcmes.

Que ces bâtons-là sont heureusement trouvés,

et que j'aimerais à vous voir intituler ainsi tout l'ouvrage : BéUans dans les roues!

n y aurait au moins du sens et de la logique.

Rien ne marche droit, rien ne va naturellementy tout cloche, tout trébuche, tout s'achemine cahin-caha : Bâtons dans les roues! Des entraves où il n'en faut point, des pierres et des ronces sur le sentier, des zigzags et des détours quand la route est droite : Bâtons dans les roues! Croc-en-jambe perpétuel au sens commun, rien de vrai, rien de simple, de l'imprévu à tout prix, du baroque au besoin, des cahots insensés, des trous, des ornières, des complications, du fatras, de renchevétremeni, pour allonger le chemin, pour avoir une page, dix pages, cent pages de plus : Bâtons dans les roues!

Je vous assure que c'est là votre véritable titre.

Quand l'édition sera épuisée, n'oubliez pas do le proposer à Pagnerre,

H. Madeleine, qui n'a pas jugé convenable de prendre des chevaux de poste, et qui cependant doit arriver de bonne hpure à Arras, s'il veut tirer Champmathieu du traquenard judiciaire où le pauvre diable est tombé, M. Madeleine, tout à ses tristes réflexions, ne se range pas à temps sur la route, et laisse accrocher son cabriolet par la malle aux lettres, — premier bâton !

Vous avez soin de dire, monsieur, nue cette malle allait fort vite, et qu'elle faisait vingt lieues en moins de quatre heures (0.

Notez, je vous prie, cette particularité.

On dit à Madeleine, lorsqu'il arrive au premier village, qu'une de ses roues est hors de service. Un charron de l'endroit, maître Bourgaillard, demande jusqu'au lendemain pour raccommoder deux jantes fendues et le moyeu dont l'écrou s'échappe, — afiaire de cinquante minutes pour un bras habile ; mais un charron de

(') Tome m, page 122.

village n'est pas expéditif , — deuxième bâton !

« — J'ai là sous la remise, dit maître Bourgaillard, en réponse à l'objection du voyageur, qui déclare vouloir repartir à l'instant même, une vieille calèche appartenant à un bourgeois de la ville. Je vous la louerais bien, qu'est-ce que jcela me fait? Mais il ne faudrait pas que le bourgeois la vit passer, et puis il faudrait deux chevaux.

» — Je prendrai des chevaux de poste, dit Madeleine. »

Donc, la poste était possible.

Alors pourquoi fourrer ce digne maire dans un cabriolet de louage, quand, avec un mode de transport plus conforme à la raison et à la gravité de la circonstance, vous aviez également votre chapitre et vos Bâtons dans les roues?

Sans compter que Madeleine, plus consciencieux que logique, et sauvegardant les intérêts du loueur contre toutes les éventualités du voyage, lui a bel et bien payé ànq cents francs

cheval et véhicule (*), c'est-à-dire dix fois plus que la poste ne lui eût coûté, en gratifiant les postillons de superbes pourboires.

Quelle vraisemblance et quelle économie !

Mais voici autre chose.

« — Eh bien, répond Bourgaillard, en prenant des chevaux de poste, vous n'arriverez pas à Arras avant demain ('). »

Par exemple!

A l'instant même, vous venez de dire que, sur cette même route, la malle-poste faisait le trajet en moins de quatre heures.

C'est insensé, monsieur. On ne se moque pas ainsi des bourgeoises sensibles qui lisent un roman.

Votre troisième bâton dépasse toutes les bornes.

Maintenant on peut juger de vos moyens. Le chapitre que vous gagnez par ce procédé bi-

(*) Tome III, page 82.

{•) Tome III, pages 128 et 129.

zarre est très-long, mais il fera pouffer de rire tous les agents-voyers de l'Europe et tous les cochers du globe.

Au moins, vous n'aurez pas tout à fait perdu votre encre.

ZtGL oour d'eiâsises*

£n dépit de tous ces bâtons, qui n'étaient qu'un prétexte à chapitres, M. Madeleine arrive à Arras.

Il veut entrer dans la salle où Ton va juger Champmathieu, son infortuné sosie; mais il trouve porte close. Un huissier lui annonce que l'audience est comble.

Pas une place disponible.

— C'est Dieu qui permet cela, pense Madeleine (sous le crâne duquel vous continuez à faire gronder la tempête, — et il y a vingt-

quatre heures que cela dure, chose très-fatigante pour un crâne seul!) Oui, tout cela me prouve rintervention de la Providence. Elle suscite une foule de difficultés afin de m'empêcher d'agir, et en voici une dernière que je ne surmonterai pas... Merci, mon Dieu!

merci !

Presque aussitôt l'huissier ajoute :

« — n y a bien encore deux ou trois places derrière M. le président; mais M. le président n'y admet que les fonctionnaires publics 0* » Or, Madeleine est fonctionnaire public, c'est incontestable. La Providence maintenant lève toutes les barrières. Plus de reculade possible.

Le pauvre homme écrit son nom sur une feuille de son carnet, la déchire et la remet à l'huissier, qui s'empresse de porter ce papier au président. 6elui-ci, comme bien on le pense, donne ordre d^introduire aussitôt un person-

(*) Tome III, page 458,

nage aussi recommandable et aussi estimé dans le pays que le maire de M... sur M...

Vous voilà, monsieur, au point culminant de la scène que vous avez amenée par tant d'invraisemblances.

Frottez-vous les mains, triomphez, soyez heureux, car un homme intelligent va se conduire, grâce à vous, comme un franc imbécile.

Ah! le mot vous paraît dur!

Que voulez- vous? je le regrette, puisqu'il s'applique à Jean Valjean, Je héros principal de votre œuvre, un type marqué au coin du génky comme disent vos admirateurs; mais, en dépit de leurs éloges, la langue française n'a pas d'autre mot que celui-là pour qualifier la conduite absurde de M. le maire.

Non que je prétende qu'il doive résister au cri de sa conscience et abandonner Champma^ thieu à son triste sort.

Le ciel me préserve de soutenir une semblable énormité morale !

Mais quelle que soit l'habileté de votre mise

en scène, quel que soit le talent déployé par vous à cette péripétie du roman, vous ne convaincrez personne, pas même vos thuriféraires les plus enthousiastes, de la nécessité d'une bêtise, quand même elle vous semblerait aussi sublime que le mot de CambronnCf dont nous aurons bientôt à discuter la valeur, tout en appréciant la décence littéraire de l'écrivain qui le reproduit.

Posons nettement et laconiquement la situation.

Jean Valjean, pauvre émondeur du village de Faverolles, est victime d'une législation draconienne, que vous inventez tout exprès pour lui. Vous l'envoyez à Toulon. Son crime est d'avoir volé un pain.

Cinq ans de bagne pour cette peccadille ne lui paraissent pas une condamnation en rapport avec la faute.

La rigueur du code Hugo l'exaspère.

Il sort du bagne avec une âme très-noire.

Cette âme, vous la faites blanchir par un saint

évêque, et Jean Valjean devenu M. Madeleine, édifie toute une contrée par ses vertus. Le gouvernement lui-même l'admire et le récompense.

Huit années se passent de la sorte.

Et voici qu'il vous plaît tout à coup de faire reconnaître l'ancien forçat par un mouchard.

Ce mouchard le dénonce à la préfecture de police de Paris. On répond à Javert qu'il est fou, et que le véritable Jean Valjean est retrouvé.

Cette courte analyse est exacte, n'est-ce pas^ monsieur?

Voilà bien l'histoire en aussi peu de mots que possible.

Maintenant qu'avait à faire M. Madeleine en cette grave et délicate circonstance? Il avait à écrire deux lignes, deux simples lignes à M. le président des assises ou à M. l'avocat-général, en leur annonçant des révélations sérieuses re* latives à l'affaire Champmathieu, — rien de plus, rien de moins.

La malle-poste, cette malle-poste si rapide, emportait la lettre.

Pas de lenteurs, pas l'ombre d'un retard.

On suspendait l'audience en attendant M. le maire. Il arrivait lui-même à Arras, disait aux magistrats ce qu'il avait à dire, et leur donnait les preuves qu'il avait à donner, secrètement, en audience particulière, sans scandale inutile, sans éclat ridicule, sans mise en scène publique.

Vu l'étrangeté du fait et l'inattendu de la situation, le parquet d'Arras en référait immédiatement au garde des sceaux, qui répondait courrier par courrier :

« Laissez M. Madeleine tranquille, et renvoyez Champmathieu planter ses choux I »

Est-ce assez simple?

Il y aurait eu huit ou dix chapitres de moins au roman. Peut-être même eussiez-vous été contraint de le terminer là d'une manière un peu brusque , au grand désappointement de Pagnerre. Mais je ne vois pas qu'il soit utile d'é-

crire huit volumes de plus pour votre satisfaction personnelle ou pour la satisfaction d'un éditeur.

Je vous Tai dit plus haut, quand on attaque la société, ce ne doit pas être avec des scènes déloyales, avec des incidents purement romanesques.

Ce ne doit pas être avec le mensonge.

Vous deviez laisser Madeleine dans son caractère, vous deviez lui donner le calme et la réfliBxion d'un homme de son âge, vous deviez le maintenir dans cet esprit résigné du chrétien repentant, qui voit la route tracée par le devoir, y marche d'un pied ferme et ne se jette ni dans les chemins de traverse ni dans les détours.

Au lieu de cela, vous lui exagérez le péril qu'il peut courir dans la circonstance, vous lui faites perdre la tête, vous le rendez ivre d'épouvante, stupide de terreur, irrésolu, presque coupable, et, d'hésitations en hésitations, de faux pas en faux pas, vous le menez en pleine

audience de la çpyr d'assises, parce qua là seiA^mejijA i^ pe.ut remplir le rôle que vx)us lui destinez, un rôle superbe, rempli d'émotions et die. larmeg.

Bourgeoises sensibles, tirez V03 mouchoirs!

a Des JMges, un grefiSer, des gendarmes, une foule de têtes cruellement curieuses, il avait déjà vu c.ç1a VJxe fois, autrefois,^ijl y ayait viçgtsept ans. Ces chpses funestes, il les- reftrouvait; e^es étalent I.à, elles remuaient, elles existaient; ce n,'4tai)^ plus un effort de sa p^émoî^e, un mii*age: d.Q sa pensée,, c'étaient de vrais gendarmes et de vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en était fait, il voyait reparaître autour de lui, avec tout ce que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé.

V Tout cela était béant devant lui.

» lien eut horreur, ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son âme : Jamais (') ! »

{*) Tome IV, page 12.

fdnoats* est biéiïfdt dit, — car là, sur le banc dte criminels, en &ce de Tavocal générât qui l^écïîidé de son réqufeifoire', et de^ forçats Brevet, Cochepaille et Chenildieu, qui persistent & te reconnaître; se trouve assis Cbampmathieu, ce triste ménecbnie de Jean Valjean.

Tbtxf lé monfdie^ Pàccable. Son défenseur luimême rsd^andomie. On va clore les^ débats, il est pefrdo.

Or, c'est à ce moment solennel, si habilement choisi par vous, monsieur, si logiquement préparé pour fe succès de votre drame, c'est â cette heure impitoyable que la conscience de Madeleine, bourrdée, tourmentée, pfeiue^d^hésitaftions, éclate comme une bombe.

n s'écrie devant les* jurés, devant fed ju|:es, devant le public :

c — Brevet, Cochepaille, Chenildieul regardez par ici!!... C'est moi qui suis Jean Valjean! »

Et comme on n'en veut rien croire, comme le président aIGtfgS demande un médecin pour soi-

gner Thonorable M. Madeleine, qui perd évidemment Fesprit, il faut bien que la lumière se fasse et que les preuves soient données en présence de tout ce monde.

« — Je vous remercie, messieurs, dit Madeleine, mais je ne suis pas fou. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur. Lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Ce que je fais en ce moment. Dieu, qui est là-haut, le regarde, et

cela suffit. Vous pouvez me prendre, puisque

me voilà. J'avais pourtant fait de. mon mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis devenu maire ; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il parait que cela ne sepeiUpas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé monseigneur l'évéque, cela est vrai (non ! cela n'est plus vrai pour la justice ; il y a eu don positif des couverts et des flambeaux) ; j'ai volé Petit Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que

Jean Valjean était un malheureux très-méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la Providence, ni de conseil à donner à la société; mais, voyez-vous, V infamie dont f avais essayé de sortir est une chose nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan, très-peu intelligent, une espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu méchant; j'étais bûche , je suis devenu tison. Plus tard, l'intelligence et la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là.

(Pourquoi donc?) Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai volé à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête: Vous dites : M. Madeleine est dévenu fou. Vous ne me croyez pas ! Voilà qui est affligeant. N'allez

pas ximddmaer icet homme, au moins! Quoi!

cevi^-aà m ftie racoxmaisseiit pa$?

:» Jim tourna ver3 les trois formats.

i> *— Eb bien! je vous recOTuai^, moi! Brevet, mw rappeliS^^vous?...

> n s'interrompit, béslta un moment et dit :

» -<^ Te rappelies^u ces bretelles en tricot à

damier qu6 tu avais au bagne?

» Br^vi^ eut comme une secousse de surprise, et 1^ reigarda de la tête aux pieds d'un air ef-

» Madeleine continua :

> '^ Ghenildieu , qui te surnommais toi même Je^nie-Dien, tu as toute Fépaule droite hrùlé^ profondément, parce que tu t'es couché* un jour sur un réchaud plem de braise pour efifacer les trois lettres T.. F. P., qu'on y voit toujours cependant Réponds, est-ce vrai?

p -*- C'est vrai, dit Ghenildieu.

» II s'adressa h GochepaiUe :

» ^ Gochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues

avec de là pondre brûlée. Cette date, c'est cette du déWqueràeiit de l'empereur â Gànttes, i«- mars i8i5. Relève ta manche.

» CochepaîÙe releva sa manche.

» tous les regards se penchèrent autour de lui sur son brâs nu. Un gendarme appi^ocha utie lampe ; la date y était.

» Le nialheuteûl hôtome se tourna vers Tauditoire et vers lés juges avec un sourire dont ceux qui ToAt Vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le SouHre du désespoir.

> — Vous Voyez bien, dit-il, que je suis Jeàh Valjeanl... Je ne veux pas dérai^er davantage l'audience; je m'eti vais, puisqu'on he ni'ârrête pas. M'. TaVocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il mé fera arrêter qùaiid il voudra.

» Hadeleihe se dirigea vers la porte de sortie.

» Pas une Voix ne s'éleva, pas ud bras tle s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il traversa la foule à pas lents. On n'a jamais su

qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porté se trouva ouverte lorsqu'il y parvint.

» Une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu, et Champraalhieu, mis en liberté immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous (*j. »

Ainsi se termine , monsieur, cette admirable scène, que vous avez cru devoir emprunter à un vieux drame de M. Viennet, pour en enrichir le roman moderne.

Madeleine est arrêté le lendemain, arrêté par Javert, ce bouledogue hideux, dont vous essayez de faire une personnification de la loi moderne. II a vu l'excellent homme à l'œuvre dans sa commune, il connaît tous ses actes de bienfaisance. Sous les yeux de Javert, Madeleine a exposé sa vie pour sauver le vieux Fauchelevent. L'inspecteur de police n'ignore pas que Jean Valjean a poussé le sublime jusqu'à se

(*) Tome IV, pages 35 et suivantes.

dénoncer lui-même à la cour d'assises, et quand il vient l'arrêter, ce n'est pas de la commisération qu'il éprouve, c'est de la joie, une joie infernale.

« Ce fut, dites-vous, un visage de démon qui vient de retrouver son damné (*). »

Si vos caractères sont faux, en revanche, on doit convenir qu'ils sont horribles.

Jean Valjean retourne au bagne, Fanlinc meurt, Gosette est martyre de vos infâmes Thénardier, — tout va bien ! Les bourgeoises sensibles inondent leur mouchoir, et Pagnerre est content.

(^) Tome IV, page 55.

Quelques théories de l'au-tevir battues en torèclae.

Voar vous, monsieur, nécessairement vous arguez de toutes ces catastrophes, qui sont votre ouvrage, et vous continuez le procès plein de justice que vous faites à la société.

Certaines de vos phrases, soulignées par moi tant à l'heure dans l'éloquent discours de Jean Valjean au tribunal, signifient de la façon la plus claire qu'un forçat ne peut jamais se réhabiliter, et que mille entraves sociales s'y opposent.

Ici, je suis désespéré de mettre de nouveau votre bonne foi en doute.

Uinfamie qui résulte d'une condamnation criminelle est, selon vous, une chose nuisible.

Comment l'entendez- vous?

Est-ce à dire qu'il faille honorer le crime, ou du moins épargner au coupable toute espèce de flétrissure, pour qu'un jour, s'il vient à résipiscence, il puisse rentrer dans la vie commune avec l'estime de ses concitoyens?

Vous savez, mieux que personne, que cela est impossible.

Ou il faut supprimer le châtiment, ou le châtiment flétrira.

Jamais vous ne sortirez de ce dilemme.

En posant l'alternative dans votre sens et en disant avec vous : Plus de galères, ou les galères sans le déshonneur, qu'obtiendra-t-on?

que résultera-t-il de cette belle théorie?

Dans le premier cas, vous donnez libre essor à tous les crimes; dans le second, vous supprimez le sens moral.

Ainsi, à droite comme à gauche, votre raisonnement ne peut s'accepter. Toutes les phrases humanitaires, que vous lancez avec un aplomb si regrettable et que vous faites miroiter aux yeux des sots, ressemblent à ces bulles de savon, qu'un soufle fait naître, et qui crèvent d'elles-mêmes sans qu'on y touche.

Certes, vous êtes un illustre philosophe, je suis loin d'en disconvenir, mais vous n'êtes pas fort!

Ou plutôt vous manquez absolument de conscience.

Donc, la société doit punir, et la punition laisse fatalement un stigmate au front du criminel. Reste à savoir si , comme vous le dites, ce stigmate est ineffaçable et s'il ferme à tout jamais les voies à la réhabilitation.

Vous n'avez pas lu, — cela se voit de prime abord, — les ouvrages que deux écrivains de ce siècle, MM. Appert et Maurice Alhoy, ont publiés sur les bagnes.

Cependant il eut été sage, avant d'aborder la

matière, d'éclairer an peu votre philosophie. Vous auriez trouve là nombre de faits authentiqués» dont un seul, que je vais mettre sous vos yeux, eût coupé court à vos divagations et vous eût empêché de prendre en main la cause de l'injustice.

Ecoutez, et jugez vous-même.

Un individu, nommé Postol, a vécu seize ans au bagne. Il revient à Pontoise, sa ville natale, et là il se met à lutter contre le préjugé qui le repousse et la répugnance qui lui enlève le travail. Sa probité est plus forte que la -misère et son énei^ie plus puissante que le mépris public : il le dompte, il parvient à inspirer la pitié» et bientôt il gagne l'admiration et l'afiCeciion de tous.

Admis comme ouvrier dans une fabrique, il donne l'exemple de l'assiduité et des bonnes mœurs.

11 emploie ses épargnes au soulagement de ses camarades moins économes que lui, quand ils se trouvent sans ouvrage. Il se fait une

joie de secourir toutes les infortunes qu'il connaît.

La veuve d'un pharmacien, restée sans ressources après une loi^e maladie, allait succomber à la misère et aux privations. Postol passe les nuits au travail pour procurer à la malade les médicaments nécessaires. Et, quand cette femme vient à mourir, malgré les soins que pendant douze ans le libéré lui prodigue, une tombe s'élève pour elle, et Postol paye les frais de cette tombe.

Son œuvre de bienfaisance n'est pas encore complète.

Deux jeunes filles ont survécu à leur mère.

Elles trouvent dans Postol un protecteur, et le fruit de son travail est consacré à donner une instruction utile aux orphelines.

Plus tard, il les dote.

Les mérites de Postol, en dépit de son ancienne flétrissure, ne tardent pas à obtenir leur récompense, et cette récompense est une des plus, glorieuses qu'un homme puisse ambi-

tionner : le prix de vertu fondé par le vénérable Monthyon sanctionne la réhabilitation morale que lui a déjà décernée la ville de Pontoise tout entière, témoin de ses bonnes œuvres , et la réhabilitation civile achève de rendre au forçat libéré son titre et ses droits de citoyen (*).

Voilà, monsieur, comme cette société maudite et implacable repousse le galérien et lui ferme toutes les issues du repentir.

Ai-je tort, quand j'affirme que vous manquez de conscience et de bonne foi?

Retenez ceci pour votre gouverne :

Lorsqu'on enlève un seul rouage d'une institution sociale établie sur l'expérience des siècles , — expérience un peu plus solide que la vôtre, — il faut être prêt à le remplacer immédiatement par un rouage meilleur, et qui fonctionne mieux que le premier, sans quoi ni le style ni le génie n'excusent

(') Les Bagnes, par Maurice Alhoy, pages 410 et 411.

— Îi3 —

voire imprudence et ne justifient votre maladresse.

On vous classe alors dans la tourbe des déclamateurs brouillons, des ambitieux mécontents, qui opèrent le désordre pour en tirer profit et qui agitent le courant pour pêcher en eau trouble.

Architectes de malheur, bâtissez d'abord et montrez-moi la maison que vous me destinez, avant de démolir celle qui me sert d'abri !

Ces réflexions, monsieur, s'appliquent nonseulement à ce que vous avez dit jusqu'alors, mais à ce que vous direz plus tard.

J'ai trouvé partout dans votre livre la logique absente et la déraison installée en maîtresse souveraine.

Finissons avec les bagnes.

La société punit, c'est son droit imprescriptible.

Elle ne démoralise pas systématiquement le criminel qui accomplit sa peine. Dans tous les établissements pénitentiaires, des faveurs spé-

ciales aocMilkttt le retoar du coi^iable à nne conduite meilleure.

Quand le condamné redevient libre, il ne trouve pas sans doute chez ceux de ses sem* blables qui n'ont pas été Ûétris des marques d'estime et un secours sympathique immédiats ; mais il peut reconquérir estime, sympathie, secours et le reste par l'humilité, par la patience, par le travail honnête, -^ sans oublier ce que vous donnez vous-même à votre héros, le sentiment chrétien.

En tout et partout, monsieur, l'épreuve est nécessaire.

Si un forçat, même évadé, sort de cette épreuve comme en est sorti Jean Valjean, il n'y a pas de juges au monde qui veuillent le condamner de nouveau^ ou qui ne soient prêts à signer pour lui une demande en grâce unanime.

Le renvoyer au bagne est une idée monstrueuse*

Cette idée, — je ne crains pas qu'on m'accuse ici d'exagération, — ne peut germer que dans le cœur d'un tigre comme Javert, ou dans le cerveau d'un romancier en délire.

Le mot de Gambronne.

Ainsi, monsieur^ voici où nous en sommes :

toutes vos ficelles sont brisées, tous vos arguments sont à terre.

Nous pouvons dès à présent mener grand train l'analyse et nous arrêter seulement aux accrocs que vous faite^ à la reUgion, à la moraie, ou à la simple décence.

Un écrivain de votre mérite a, certes, le droit de s'enorgueillir, d'autant plus qu'autour de vous il y a une troupe de choristes, M. Auguste

Vacquerie en tête, qui chantent à votre gloire un hymne sans fin.

Néanmoins il ne faut pas que Torgueil littéraire dépasse les bornes et repousse du pied toutes les lois établies sur le style, lois acceptées, sanctionnées et rtconnues universellement.

Il existait, au dix-septiéme siècle, un poète didactique assez recommandable, qui s'est permis de dire :

Le latin dans les mots brave Fhonnôteté, Hais le lecteur français veut être respecté.

Vous lever hs épauler et vous répondez à cela:

— Qu'est-ce? Allons doncf Je ne reconnais pas en littérature* d^auferer autorité' que lia' mienne. De quoi se mêle ce monsieur?

Qu^il me laisse trancplla etaache.que les règles Sont faites pour les oies et non pas pour les aigles!

Je soutiens et jeprétlsndfe, moi Huga, premier du nom et roi cfe ter paésie moderne, qu'il n'y a

pas un mot dans la langue, pas un seil, ôoiA je n'aie le privilège de me servir et que je na fasse passer triomphalement, si bon me semble.

Boil^av est. uo, âoe^ qu'on ne m'en paile plus!

Cj^ dit, v/ous prenez l'engagement solennel»

devaat M. Mga3t& Vacquerie et en présence de toute k band^ des thuriféraires et des choristes, de couvrir de votre patronage suprême et de faire passer dans la haute littérature, sous le nez de l'école classique, ua prétendu mot de Cambronne, que les rapins et Les goigats d'atelier veulent substituer, de nos jours, au véritable mot historique.

Vous vous êtes imposé là, monsieur, un^ singulière tâche.

On n'avait jamais vu jqsqu'ici un. écrivaim qui s^e. respecte prendre de gaieté de cœur la plu3 grosse ordure du vocabulaire et l'enchâs* ser précieusement au milieu des perles fines de sa période.

Cette ordure toute crue, étalée sur vos pages,

VOUS Toffrez au lecteur et vous lui dîtes :

— C'est un diamant...

Fi, monsieur!

Pour accomplir ce bel exploit, vous vous êtes donné des peines infinies, cela s'explique. Une anecdote couronnée d'un pareil mot ne pouvait se présenter sans parure, il fallait l'habiller de pourpre. C'est pourquoi vous faites précéder le susdit mot d'une peinture de la bataille de Waterloo tout entière, morceau de littérature inacceptable d'un bout à l'autre comme histoire, mais admirablement réussi comme amplification de collège.

Et si quelqu'un demande :

— Que viennent faire là le mot de Cambronne et une bataille livrée en 1815, à propos de Jean Valjean renvoyé au bague en 1823?

Vous répondrez que vous n'avez de comptes à rendre à personne, que le génie a bien le droit de multiplier les digressions et les chapitres, surtout quand Pagnerre les couvre de billets de banque, et que, d'ailleurs, un nommé

Thénardier, ayant fouillé la poche des cadavres pendant la nuit même qui suivit la bataiUe, c'était là un admirable prétexte pour la décrire en fantaisiste, d'une manière aussi neuve qu'originale, ce qui vous donnait bel et bien cent cinquante pages de plus et grossissait d'autant vos dix volumes.

La réponse est péremptoire.

Je ne vous cherche pas querelle sur l'inconvenance qu'il y a toujours à s'emparer d'un épisode historique aussi grave et d'une date aussi récente pour faire de la fantaisie dans un roman. M. Thiers a traité, quelques jours après vous, le même sujet sur des notes sérieuses, et il a donné la preuve incontestable que, là comme ailleurs, vous avez moins cherché la vérité que l'inexactitude brillante et le mensonge poétique.

Après avoir peint la bataille et le triomphe défmitif des armes anglaises et prussiennes, vous terminez ainsi :

« Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la déroute comme des

rochers dans l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la nuit.

» Vers neuf heures du soir, au bas du plateau du Mont-Saint- Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré luttait.

» Il était commandé par un officier obscur, nommé Cambronne.

» A chaque décharge le carré diminuait et ripostait. Il répliquait à la mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre murs.

> Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand le drapeau des combattants ne fui plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe vivant, il y eut, parmi les vainqueurs, une sorte de terreur sacrée autour de ces mourants su-

blîmes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, fit silence.

) Ce fiit une espèce de répit.

» Les combattants avaient autour d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les roues et les affûts ; la colossale tête de mort, que les héros entrevoient toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les regardait.

» Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on chargeait les pièces. Les mèches allumées, pareilles à des yeux de tigre dans la nuit, firent cercle autour de leurs têtes.

» Tous les boute-feux des batteries anglaises s'approchèrent des canons.

> Alors, ému, tenant la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria :

)> — Braves français, rendez-vous ! ^^"^ *-

» Cambronne répondit :

^ — ÎMC). >

Je n'ose pas écrire, monsieur, le mot que vous prononcez devant vos lecteurs avec une hardiesse déplorable, et je déclare que je le laisse tout entier dans votre bouche.

Pouah!... N'avez-vous pas honte?

A aucune époque, malheureusement pour votre gloire, on ne vous a trouvé en bonne odeur parmi les gens de goût; mais aujourd'hui vous les contraignez à se clore hermétiquement les narines et à s'enfuir.

Quelle triste chose que l'orgueil, et faut-il que les prétentions de votre école viennent échouer dans cette chose immonde !

Vous appelez cela le pltu^ beau moi qu'un Français ait jamais dit (*).

C'est flatteur pour les lettres nationales et pour les nombreux ouvrages dont, depuis tan-

(') Tome IV, pages 1.42 et 143.

(«) Tome IV, page 144.

tôt quarante ans^ il vous a plu de les enrichir. Mettre d'un seul coup ce vocable nauséabond au-dessus de la littérature Hugo^ quel triomphe... pour Domange!

On devrait rire, et on n'en a pas le courage, lorsqu'on vous voit consacrer tout un chapitre de paraphrases à ce mot qui, selon vous, est le nec plus ultra du sublime.

Il est fâcheux que Cambronne ne l'ait jamais prononcé. Cela vous apprendra, monsieur, à fréquenter mauvaise compagnie et à croire aux charges de rapins.

Nos soldats, en face de la mort, trouvent des expressions plus décentes.

L'héroïsme et le sublime ne prennent pas leur source où il vous plaît de le dire. En voulez-vous une preuve sans réplique possible ? C'est qu'un cocher de fiacre, un vidangeur et tout ce qu'il y a d'hommes saugrenus et grossiers sur la surface du globe, placés dans une situation pareille, auraient juste trouvé ce motlà sur leurs lèvres.

Et VOUS le prêtez à Cambronne, à un général de la grande armée?

Il vous le rend y monsieur.

Gardez-le pour vous, prenez-en toute la gloire.

Que l'école Hugo seule adopte et conserve ce qu'elle a osé, la première, écrire dans un livre; qu'elle s'en fasse un trône, et qu'elle aille se présenter là-dessus à la postérité.

La postérité la recevra bien. Fi donc !

Su.ite de l' analyse. — Gosette chiez les

Tliénardier.

Vous pouvez vous moquer de Boileau et de ses règles didactiques, sans risquer autre chose qu'un mot impossible ou une phrase grossière et de mauvais goût.

Mais on ne se moque pas impunément du Code pénal.

Si vous demandez pourquoi, je vous répondrai que nos avocats et nos jurisconsultes, comme disait en riant Chaix d'Est-Ânge, n'ont jamais eu la langue dans leur poche.

Allez écouter un peu les gorges chaudes de ces messieurs sur vos bévues judiciaires.

Votre orgueil en aura des sueurs froides.

Ce qui leur donne surtout envie de rire, c'est qu'il ne vous suffit pas de renvoyer au bagne ce malheureux Jean Valjean, après huit années complètes de vie honorable et sainte; vous le condamnez à morty en mettant ce beau jugement sur le dos de la cour d'assises du Var, et cela pour le simple fait de la pièce de quarante sous, volée jadis à Petit-Gervais.

La sentence est rigoureuse.

Ouvrez, s'il vous plaît, le Code pénal à l'article 383, faites une corne à la page, et retenez qu'il n'y a jamais eu peine de mort pour un .vol de grand chemin, sans attentat sur les personnes, même quand ce vol aurait été commis par un forçat récidiviste.

Il est vrai qu^ vous faites commuer cette peine par la clémence royale en celle des travaux forcés à perpétuité.

Vous êtes bien bon et le roi aussi !

Donc, les gardes-chiourmes ont rivé de nouveau la chaîne au pied de votre misérable. Cette fois, il est inscrit sous le numéro 9,4f30, au lieu du numéro 24,601 , qu'il avait lors de son premier séjour à Toulon, détail précieux à consigner.

Il fut longuement question de Jean Valjean dans les journaux de l'époque, après sa condamnation par la cour d'assises du Var.

Les nouvellistes mentionnèrent ce fait assez curieux, que le criminel, ayant réussi à s'échapper de la prison où l'avait d'abord enfermé Javert, on ne put le reprendre qu'au bout de trois jours. Madeleine profita de cet intervalle pour aller toucher à la caisse Lafitte une somme d'environ sept cent mille francs, et il cacha si bien cette somme, qu'on n'en retrouva aucune trace.

La poUce était à la recherche d'un criminel aussi dangereux.

Il fallait, coûte que coûte, qu'elle reprît ce fabricant de verroteries noires, qui avait enri-

chi toute une ville et donné du pain à des milliers d'indigents. Elle parvint à le saisir de nouveau, comme il allait monter c dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la capitale au village de Hontfermeil (*). >

Évidemment le pauvre homme allait arracher Cosette aux griffes impures des Thénardier.

Hais Jean Valjean n'a pas encore assez soufferty ni Cosette non plus. Achevez donc, mon sieur, leur cruelle odjssée.

Vous êtes un Homère impitoyable.

« On n'a, dites-vous, aperçu les Thénardier que de profil. Le moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous toutes ses faces (tournons et regardons, je le veux bien). Les lecteurs ont conservé quelque souvenir de la femme, grande, blonde, rouge, grasse, charnue, carrée, énorme et agile. Elle tenait, nous l'avons dit, de la race de ces sau-

(*) Tome V, page 21.

vagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable (vous êtes jovial et le ton léger vous sied à ravir). Elle avait pour toute domestique Cosette, une souris au service d'un éléphant (superbe * antithèse!) Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles, la maison, les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect d'une écumoire. Elle avait de la barbe (Oh ! oh ! décidément vous n'avez rien fait de mieux depuis Notre Dame de Paris. C'est Quasimodo qui change de sexe). Elle jurait splendidement; elle se vantait de casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avaitlus et qui parfois faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous l'ogresse, jamais l'idée ne serait venue à personne de dire d'elle : C'est une femme. C'était comme le produit de la greffe d'une donzelle sur une poissarde.

jf Quand on l'entendait parler, on disait :

C'est un gendarme ; quand on la regardait boire, on disait : C'est un charretier; quand on la voyait manier Cosette, on disait : c'est le bourreau.

1» Le Thénardier était un homme petite maigre, blême, anguleux, chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille, sa fourberie commençait là. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un homme de lettres (tiens, c'est gentil pour votre personnalité ce que vous ditesla ! Parlez en votre nom seul, de grâce, et ménagez vos confrères). Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Il fumait dans une grosse pipe. (Ah! bah?) Il avait des prétentions à la littérature et au matérialisme. On disait dans le village qu'il avait étudié pour être prêtre. (Voyez-vous, le gredin! Tout ce qui sort du séminaire est ignoble, en voilà bien la preuve.) « — Le devoir de l'aubergiste, disait-il, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de la lumière, du feu, des draps sales, .de la bonne, des puces, du sourire; d'airêter les

passants, de vider les petites bourses, d'alléger les grosses, d'abriter avec respect les familles en route, de râper l'homme, de plumer la femme^ d'éplucher l'enfant; de coter la fenêtre ouverte comme la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil, la chaise, le tabouret^ l'escabeau, le Ut. de plume, le matelas et la botte de paille, de savoir de combien l'ombre use le miroir, de tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange ! »

}» Tels étaient ces deux êtres : ruse et rage mariées ensemble, attelage hideux et terrible.

» Cosette était entre eux, subissant leur double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient chacun une manière différente : Cosette était rouée de coups, cela venait de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.

» Elle montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait, courait, trottait, haletait, re-

muait des choses lourdes, et, toute chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié. Une maitresse farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la mouche servante des araignées (<). ï>

Si je ne vous citais pas un peu longuement de temps à autre, on croirait peut-être que j'exagère, et cela diminuerait la force de l'argumentation que j'oppose au développement de vos théories coupables, monsieur.

Cette infortunée petite Cosette, que Madeleine, si vous n'y eussiez mis obstacle, aurait pu si facilement rendre à sa mère, est livrée par vous à une torture incessante.

Un jour, ou plutôt une nuit, — la nuit de Noël 4823, — un voyageur se plaint à l'auberge que son cheval n'a pas bu.

(*) Tome V, pages 51 et suivantes.

On a oublié de remplir la fontaine, et il n'y a pas une goutte d'eau dans la maison. La Thénardier met un seau dans la main de Cosette^ et lui ordonne d'aller le remplir à une source située sur la lisière d'un bois, du côté de Ghelles, à un quart de lieue du village.

Assurément, c'est une effroyable canaille que cette Thénardier. Son mari ne vstut pas mieux qu'elle.

Mais, ni l'un ni l'autre ne pouvaient commander l'impossible, et il est parfaitement impossible qu'une petite fille de cet âge (Cosette avait huit ans), chétive d'ailleurs et malingre, rapporte un seau d'eau de cette distance, et au milieu de la nuit. Si les Thénardier, des aubergistes, se fournissaient d'eau à cette source lointaine, ils avaient évidemment une charrette, un tonneau, n'importe quoi pour aller à la provision. Le seau de Cosette une fois bu par le cheval, il fallait encore de l'eau pour les mille et un besoins de l'auberge. On eût donc en-< voyé une seconde fois l'enfant à la source.

Gréez des monstres, parbleu ! je ne vous en -empêche pas; mais faites-leur exécuter des crimes vraisemblables. Fabriquez misères sur misères, je vous y autorise ; mais qu'elles soient du moins en rapport avec ce qui se passe ordinairement dans la vie.

La malheureuse petite fille est contrainte d'obéir. •

On la menace du martinet pendu dans un coin de la gargote, et desthié uniquement à cingler ses pauvres membres. Elle a déjà un c^il tout enflé et tout noir d'un coup de poing que la Thénardier lui a administré la veille.

Puis, — ô comble de vraisemblance ! — comme si ce n'était pas assez d'un seau à rapporter au logis, le bourreau femelle donne quinze sous à Cosette et lui dit de prendre un pain de trois livres chez le boulanger,

La petite fille, pendant ce trajet nocturne, a des angoisses et des épouvantes sans nombre.

Elle arrive à la source, y puise en réunis-

sant toutes ses forces, retire le seâu et le pose sur rherbe.

c Cela fait, die s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. (Pendant ce premier quart de lieué, elle n'a eu à porter que le seau vide, et c'était déjà trop, la pauvre petite.) Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit sans savoir pourquoi, mais ne pouvant faire autrement. (Voilà une phrase bizarre et qui manque de clarté.

Par bonheur, tout le reste est d'une littérature transcendante, qui rachète ce passage médiocre. Je ne vous interromprai plus.) A côté d'elle, l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui ressemblaient à des serpents de feu blanc. Audessus de sa tête le ciel était couvert de vastes nuages noirs. Jupiter se couchait dans les profondeurs. L'enfant regardait d'un air égaré cette grosse étoile qu'elle ne connaissait pas. Un vent froid soufflait de la plaine. Le ciel était ténébreux; de grands branchages s'y dressaient affreusement. Des buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes herbes

fourmillaient sous la bise comme des anguilles. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. Les forêts sont des apocalypses, et le battement d'ailes d'une petite âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. »

Le seau était plein, il était lourd. Cosette, après l'avoir soulevé, fut forcée de le reposer à terre. Après quelques secondes de repos, elle repartit.

< Elle marchait penchée en avant, la tète baissée comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait ses bras maigres. L'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses petites mains mouillées. Chaque fois qu'elle s'arrêtait, l'eau froide qui débordait du seau tombait sur ses jambes nues. Le pauvre petit être désespéré ne put s'empêcher de s'écrier :

» — mon Dieu ! mon Dieu (*) ! id

Tout à coup un homme qui, depuis quelque temps, marchait à ses côtés sans qu'elle l'entendit, lui prend le seau des mains. '

(*) Tome V, page 69 et suivantes.

Cet homme sort du bois de Chelles, où il a fait une excursion singulière.

Après s'être enfoncé dans les taillis et avoir visité scrupuleusement tous les arbres, il a paru en reconnaître un à certains signes particuliers. Au tronc de cet arbre était clouée une bande de zinc, placée là comme pansement pour guérir une décortication. L'homme sonda le terrain tout autour de l'arbre, s'assura qu'on n'y avait fait aucune fouille, quitta le taillis et prit la route du village, où il rencontra la pauvre enfant, qui appelait Dieu à son aide.

Incidents su.r incidents.

Quel peut être cet homme?

Il est parti de Paris dans la journée même, s'est fait descendre à Chelles et a pénétré dans le bois à la tombée de la nuit.

Revenant avec Cosette, il Ta interrogée le long du chemin, et de questions en questions, il a paru s'intéresser de plus en plus à la malheureuse enfant. Il l'accompagne à l'auberge et demande aux Thénardier à loger n'importe où, fût-ce à l'écurie.

Ce voyageur est très-mal vêtu, ce qui ne lui

attire d'abord aucune espèce de considération de la part des maîtres du logis.

S'apercevant qu'on fait tricoter Cosette à coups de martinet, pendant que les petites filles de la maison jouent à la poupée, cela paraît l'impressionner d'une façon désagréable, et il dit à la gargotière :

— Madame, laissez jouer un peu cette enfant!

De la part de tout autre voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu deux bouteilles de vin, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme qui avait ce chapeau se permit d'avoir un désir et qu'un homme qui avait cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la Thénardier ne crut pas devoir tolérer.

c Elle repartit aigrement :

» — Je ne la nourris pas à rien faire. Il faut qu'elle travaille puisqu'elle mange.

3 — Combien, demanda l'homme pourra valoir cette paire de bas ^uand elle sera faite ?

ji — Au moins trente sous.

» — La donneriez-votts pour cinq francs? reprit le voyageur. »

 ces mots, il jeta un écu sur la table.

On devine la stupéfaction des Tbénardier, en voyant cet individu à l'apparence si pauvre se conduire comme un Crésus dont la bourse est garnie surabondamment. Ils s'empressèrent de conclure le marché bizarre qu'on leur proposait

« — Maintenant ton travail est à moi, dit l'étranger à Cosette. Joue, mon enfant! »

La gargotière s'approcha de son mari et lui dit à l'oreille : « — Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune? — J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui avaient des redingotes comme cela (*). »

Quelques minutes après, ce fut bien autre chose.

Une poupée traînait à terre. Cosette crut

C) Tome V, page 96 et suivantes.

pouvoir la ramasser et la tenir un instant dans ses bras, joie suprême qu'elle n'avait jamais eue. On remarqua cet excès d'audace de la petite misérable.

Jugez de la scène que fit l'ogresse!

L'homme-énigme se leva silencieusement et sortit de l'auberge.

Il y avait dans le voisinage plusieurs boutiques de jouets d'enfant, dressées à l'occasion de la fête. Dans une de ces boutiques était étalée une poupée splendide, vêtue comme une reine, et qui faisait l'admiration de tout Montfermeil. Elle excitait bien des convoitises et mille regards l'avaient dévorée ce jour-là ; mais aucune mère n'était assez riche pour la donner

à sa fille.

Or, l'homme rentra dans la salle de l'auberge, portant cette magnifique poupée entre ses deux mains.

Il la donna à Cosette.

Jamais coup de théâtre ne produisit pareil éblouissement.

Pétrifiée de surprise et ne pouvant en croire ses yeux, la gargotiére échangeait avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses, qu'elle n'osait les dire tout haut :

€ — Vieille bête ! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Vouloir que ce petit monstre joue ! lui donner des poupées ! donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais pour quarante sous ! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la duchesse de Berry. Y a-t-il du bon sens? Il est donc enragé, ce vieux mystérieux-là ?

» Mais le Thénardier, qui semblait flairer le voyageur comme il eût flairé un sac d'argent, dit à sa femme :

» — Pas de bêtises. A plat ventre devant l'homme (*) ! »

C'était un ordre.

L'ogresse obéissait toujours à son époux, car le remarquable talent de celui-ci pour escro-

(') Tome Y, pages 106 et 109.

quer les voyageurs lui était connu. Donc, la plus belle chambre de l'auberge fut pour l'étranger. On lui prodigua toutes sortes d'égards.

Comme il descendait, le lendemain, il trouva la gargotière occupée à sa cuisine.

Il lia conversation avec elle, l'amena sur le chapitre de Cosette et lui proposa de la débarrasser de celte jeune domestique, dont elle semblait mécontente.

< — Ah! monsieur! mon bon monsieur!

dit-elle, prenez-la, gardez-la, emmenez-la, emportez-la, sucrez-la, truffez-la, mangez-la, bu-

vez-la, et soyez béni de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis I » — C'est convenu, dit le voyageur ('). »

Mais l'aubergiste qui avait, pendant la nuit, rêvé millions et posé certains calculs de haute mathématique, vint s'interposer tout à coup. Il arrêta la conclusion de ce nouveau marché, déclara qu'il aimait beaucoup Cosette et qu'il

i*) TomcV, page 120.

ne consentirait pas à s'en séparer à moins de quinze cents .francs.

Thénardier n'eut pas achevé la phrase, que l'inconnu tira de sa poche un portefeuille, en sortit trois billets de banque, les posa sur la table et emmena la petite fille.

Le soir même, il était avec elle à Paris dans un pauvre logement du faubourg Saint-Marceau.

Quelques lignes vont me suffire ici pour retracer beaucoup d'événements. Gomme je l'ai dit, monsieur, il est nécessaire de vous suivre, chapitre par chapitre et page par page, puisque vous tirez une foule de conclusions philosophiques des circonstances diverses que vous faites naître.

Déjà le lecteur a deviné le nom de l'inconnu de Monfermeil.

C'est Jean Valjean, c'est M. Madeleine, c'est votre Vincent de Paul, évadé du bagne six mois après sa réintégration parmi les forçats. 11 voulut s'assurer d'abord que la cachette de ses sept cent mille francs n'avait pas été décou-

verte , puis il se mit en devoir d'accomplir la promesse sacrée faite au lit de mort de Fantine.

On vient de voir de quelle manière il s'y est pris pour retirer Cosette des mains de ses bourreaux.

Mais comment a-t-il pu réussir à quitter le bagne?

Voici. Un gros bâtiment de guerre était en train de réparer quelques avaries dans le port de Toulon, t Le gabier, chargé de prendre Terapointure du grand hunier tribord, perdit l'équilibre, tourna autour de la vergue, les mains étendues vers l'abime, saisit au passage le faux marche-pied d'une main d'abord, puis 'de l'autre, et y resta suspendu. Aller à son secours c'était courir un risque effrayant; aucun des matelots n'osait s'y aventurer. (Il parait que sur ce vaisseau de guerre, il n'y avait pas un nageur? Soit, on a vu des choses plus impossibles.) Tout à coup la foule aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge,

c'était un forçat. Il courut à l'officier de quart et lui demanda la permission de risquer sa vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son pied, puis il avait pris une corde et il s'était élancé dans les haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En un clin d'œil il fut sur la vergue.

Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de corde qu'il avait apporté et se mil à descendre avec ses mains le long de cette corde. Au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en vit deux. Le forçat parvint à s'affaler près du matelot; il l'amarra solidement avec la corde, remonta sur la vergue et y hala le gabier; puis il le porta jusqu'au chouquet et de là dans la hune, où il le laissa entre les mains de ses camarades.

« La foule applaudit; il y eut de vieux argousins de cbiourme qui pleurèrent On enten-

dit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie : La grâce de cet homme !

3> Quant à lui, pour rejoindre plus promptement sa corvée, il se mit à courir sur un banc de vergue. Soit qu'il fut fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et chanceler.

î> Tout à coup la foule poussa un grand cri ; le forçat venait de tomber à la mer.

» Il avait disparu comme dans une tonne d'huile. On sonda, on plongea, ce fut en vain; on ne retrouva pas même son corps. Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques lignes :

» 17 novembre 18^23. — Hier, un forçat de corvée à bord de VOrion, en revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer. On n'a pu retrouver son cadavre. Cet homme était écroué sous le numéro 9,430, et se nommait Jean Valjean (*). »

Si vous avez envoyé au bagne un individu qui

(*) Tome V, pages 40 et poi^viip.tes.

méritait plutôt le prix Monthyon que la chaîne, vous savez du moins l'en tirer, monsieur, et Ton vous rendrait grâces, si vous preniez le parti de lui donner enfin le repos.

Mais Jean Valjean vivra misérable et mourra misérable.

Tel est votre bon plaisir.

A peine est-il installé avec Gosette, heureux du bonheur naïf de cette enfant qui le regarde comme un père, que Thorizon pour lui se couvre de nouveau. •

Si habile quand il S'agit de tromper geôliers et gardes-chiourmes, Jean Valjean devient d'une maladresse inconcevable dans tous les actes de la vie où il faut un peu de ruse et de prudence. Ainsi, par exemple, lui qui a tout le cachet d'un homme malheureux, puisque vous dites vous-même que parfois m se retournait pour lui donner un sm^j lui qui a loué un galetas dans la plus pauvre maison du quartier, donne un billet de mille francs à sa portière, pour qu'elle aille lui chercher de la monnaie.

Un billet de mille francs dans une masure de la rue des Vignes-Saint-Marcel! il y avait de quoi révolutionner toutes les commères de cette rue.

Les caquetages et les suppositions eurent beau jeu.

Comme à Paris Toreille de la police est partout, on écouta les commentaires et on examina ce vieux bonhomme qui changeait des billets de banque.

c II arrivait parfois que Jean Valjean rencontrait quelque misérable demandant la charité. Alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait furtivement du malheureux et lui mettait dans la main une pièce de monnaie, souvent une pièce d'argent* >

Autre imprudence !

« On commençait à le connaître dans le quartier, sous le nom du mendiant qui fait l'aumône (*). »

(») Tome VI, chapitre K

Un soir, il s'arrêta près d'un ancien bedeau septuagénaire installé près de Saint-Médard, et dans la sébile duquel il avait l'habitude de jeter quelques sous. Ce vieillard avait la tête continuellement baissée et couverte d'une loque. Il leva, ce soir-là, brusquement les yeux, enveloppant Jean Valjean tout entier d'un regard qui brilla comme le regard du loup dans les ténèbres.

C'était Javert qui s'était mis en observation à la place du vieux bedeau.

Le protecteur de Cosette crut faire un mauvais rêve.

11 essaya de se persuader qu'il avait été le jouet d'une hallucination ; mais il eut bientôt la preuve que l'inspecteur de police était sur ses traces.

Alors il s'empressa de quitter le galetas, emmenant avec lui la petite fille, profitant de la nuit et de l'ombre pour dépister ceux qui pouvaient être à leur poursuite.

Mais il n'y parvint point.

Vous décrivez là, monsieur, une véritable chasse à Thomme en plusieurs chapitres. Javert est le chasseur, et votre pauvre forçat est le gibier.

Que de circonvolutions! que de marches et de contre-marches!

Le gibier franchit les rues, traverse les ponts, se jette dans les profondeurs latérales du faubourg Saint-Antoine ; mais partout il est suivi par le terrible chasseur, qui, de ruelles en ruelles, de carrefours en carrefours, finit par Tacculer au fond d'une impasse.

Maintenant il ne peut plus échapper, Javert le tient.

Comme celui-ci connaît la force prodigieuse de l'homme, il place des mouchards en vedette à Tunique issue par laquelle peut s'échapper le* fugitif, et va demander main-forte à un poste du voisinage.

Lorsqu'il revient avec les soldats, il a beau fouiller l'impasse dans tous ses coins et recoins, rhorame a disparu.

Où est-il?

Javert ne peut le deviner. Javert ne Ta jamais su.

Le forçat poursuivi est dans le couvent du Jardin des Bernardines, autrement appelé le couvent du Petit-Piepus.

Ayant escaladé un mur de dix-huit pieds de hauteur, il a hissé Cosette sur ce mur avec une corde coupée à un réverbère; puis, s*aidant des branches d'un tilleul, il est descendu de l'autre côté avec la petite fille dans ses bras.

Ici le lecteur est flatté d'apprendre que ce monastère de femmes est celui où M. Madrfeine a placé jadis le vieux Fauchelevent.

Ce bon vieillard est aux anges de pouvoir être utile à son bienfaiteur.

La difficulté la plus grave consiste à faire accepter un homme de plus dans le couvent; mais tout finit par s'arranger, après une suite de péripéties burlesques ou mélodramatiques, dont la moins neuve est celle de Jean Valjean cloué dans une bierre et menacé d'être enterré vif.

Fauchelevent le sauve de cette mort peu récréative, et réussit à le faire accepter par les religieuses comme son frère d'abord , puis comme aide jardinier.

Les sœurs Bernardines tiennent un pensionnat, Cosette est reçue au nombre des jeunes élèves.

Je viens d'analyser là, monsieur, près de deux volumes.

De si grands efforts romanesques vous ont essoufiQéy et vous reprenez baleine en vous livrant à une foule de divagations sur les cloîtres.

Nous allons entendre de la belle théologie !

OCi l'a.uteur fa.it une singulière cuisine.

11 VOUS faut à peu près un volume pour traiter la question des couvents.

C'est une question très-difficile et qui vous embarrasse beaucoup plus qu'on ne pense. La religion chrétienne, — j'en ai donné la preuve, — vous a fourni jusqu'à ce moment vos plus belles pages (*). Comment démolir cette forteresse, dont vous avez utilisé les bastions?

(*) Le lecteur a vu le portrait de Févêque Myriel, nous le renvoyons à celui de la sœur Simplice, une des deux religieuses qui étaient à la tête de Tinfirmerie, dans la maison Madeleine. U est bon de confronter ce qui a été dit à droite avec ce qui sera dit à gauche. (Voir tome 111, pages 74 et suivantes.)

Les journaux religieux vous appelleront traître.

Ils ne balanceront même pas à taxer votre conduite d'hypocrisie, cette trahison par excellence, qui touche à Dieu comme elle touche aux hommes.

D'un autre côté, si vous ne cherchiez pas à éteindre cet absurde foyer de superstitions qu'on nomme le catholicisme, les frères et amis vous poursuivraient de leurs colères les plus écarlates.

Je le disais bien, monsieur^ c'est fort délicat et fort embarrassant.

Comment faire?

Après de sérieuses réflexions, vous avez résolu ce problème difficile, avec le bonheur qui vous est du et avec te taet qui vous cauractêrise.

Vous vous êtes dit :

— Je servirai chacun selon son goût, et je traiterai le sujet sous deux faces opposées.

Savez-vous que cela devient très-origiaal?

Un cuisinier qui aurait votre talent ferait

florès ôt nagerait immédiatement dans le Pactole. Servir un plat et le façonner aux goûts les plus contradictoires, le faire accepter des palais les plus antipathiques, le donner à broyer aux canines les plus hostiles entre elles, vertu de ma vie ! quel prodige culinaire !

Par ce procédé merveilleux, tous les convives dînent avec le même plat, et dînent bien.

Voici d'abord le plat tel que vous Toffrez aux démocrates :

« Nous épargnons le passé , pourvu qu'il copsente à être mort. S'il veut être vivant, nous l'attaquons et nous tâchons de le tuer. Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes larves qu'elles sont , sont tenaces à la vie (je vous prie de remarquer, en passant, que sont sont peut bien être du style, mais que ce n'est pas du style harmonieux) ; elles ont des dents et des ongles dans leur fuïftée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur faire la guerre, et la leur faire sans trêve ; car c'est une des fatahtés de l'humanité d'être

condamnée à Tétemel combat des fantômes.

L*ombre est difficile à prendre à la goi^e et à terrasser. Un couvent en France, en plein midi du dix-septième siècle, est un collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître en flagrant délit d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme.

En temps ordinaire (c'est-à-dire, — style Hugo, — en temps de révolution), pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui faire épeler le millésime. Hais nous ne sommes point en temps ordinaire (*). »

Et allez donc !

Bon appétit, messieurs les républicains.

Maintenant les catholiques viennent se mettre à table, changeons de sauce.

<ir Des hommes se réunissent et habitent en commun, en vertu de quel droit? en vertu du droit d'association, lis s'enferment chez eux en

(*) Tome VI, page 433.

verta du droit qu'a tout homme d'ouvrîr ou de fermer sa porte. Ils ne sortent pas en vertu du droit d'aller et de venir, qui implique celui de rester chez soi. Là, chez eux, que font-ils? Ils parlent bas, ils baissent les yeux, ils travaillent, ils renoncent au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, à Torgueil, aux intérêts. (Sous le rapport de l'orgueil, je connais un écrivain qui ne ferait pas mal de prendre le froc.) Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse toile. Pas un d'eux ne possède en propre quoi que ce soit. En entrant là, celui qui était riche se fait pruvre. Ce qu'il a, il le donne à tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur, est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour tous. Tous subissent la même tonsure, portent la même robe, mangent le même pain noir, couchent sur la même paille, meurent sur la même cendre. Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti est pris d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il

peut y avoir là un prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les noms de famille même ont dispanj. Ils ne portent que des prénoms. Tous sont courbés sous Tégalité des noms de baptême. Ils ont dissous la famille charnelle et constitué la famille spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes; ils secourent les pauvres, ils soignent les malades, ils se disent Tun à l'autre : Mon frère. Ils se mettent à genoux, ils joignent les mains, ils prient. Ce sont là de grands rayonnements mystérieux, respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? A la lumière (*). >

J'imagine que messieurs les catholiques ne se plaindront pas du cuisinier.

Respecter les couvents, d'une part, vu qu'ils sont de grands rayonnements mystérieux, des irradiations majestueuses de l'âme, et le$ déclarer, de l'autre, des collèges dq hiboux, rem-

(*) Tome VI, pages 135 et suivantes.

plis de larves qu'il faut écraser sans misét ricorde, est un changement de sauce parfait.

— Garçon! crient les démocrates, indignes de voir manger leur plat, tout près d'eux, avec des modifications de cette nature.

— Voilà, messieurs, voilà!

C'est à n'y pas croire, mais l'illustre cuisinier a tout prévu. Il fait servir toutes chaudes les phrases qui vont suivre.

« La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier de l'humanité. Près du droit de l'Homme, il y a le droit de l'Ame. Ecraser les fanatismes et respecter Ymfmi^ telle est la loi. Ne nous bornons pas à nous prosterner sous l'arbre de la création et à contempler ses immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir : travailler à l'âme humaine (jolis ouvriers!) défendre le mtjstèrc contre le miracley adorer Y incompréhensible et rejeter Yabsurde, n'admettre en fait d'inexplicabU que le nécessaire^ a&aainir la croyance.

ôier les superstitions de dessus la religion, écheniller Dieu (*). »

— Qu'est-ce à dire? quel est ce blasphème?

crient les catholiques à leur tour. Cuisinier, mon ami, voilà des phrases ronflantes, mais abominablement assaisonnées. De quelles superstitions parlez-vous? Où sont les chenilles? Âuriez-vous par hasard Taudace de désigner les cloîtres, les moines et les reUgieuses par ces qualifications outrageantes?

— Tout beau, messieurs, tout beau! ne vous fâchez pas, et goûtez à ceci :

« Nous saluons qui s'agenouille. On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible et le labeur invisible. Contempler c'est labourer. Le regard au ciel est une œuvre. Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais. Datis cet exil du cloître, il y a de la protestation. Nous n'avons jamais pu considérer sans une espèce de

(») Tome VI, page 139.

terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié pleine d'envie ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces âmes humbles et augustes, qui osent vivre au bord même du mystère, attendant entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert, tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de penser qu'elles savent où elle est; agenouillées, éperdues, frissonnantes , à demisoulevées à certaines heures par les souffles profonds de l'éternité (*). »

Fort bien, monsieur.

Avez-vous assez dit oui et non? Nouià avezvous assez montré le blanc et le noir?

Notre bon Lafontaine disait jadis :

Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid!

Ce fabuliste avait raison peut-être en philo- (^) Tome VI, pages 145 et suivantes.

Sophie, en politique, en religion, en morale, en littérature, mais il avait tort en cuisine.

— Garçon, la carte?

— Voilà, messieurs, dit Pagnerre : total soixante francs 1

Point de logique toujours, et beaucoup

d'impiété.

Au milieu de l'enthousiasme excité par votre cuisine, et ne voulant pas jouer le rôle de critique auprès de votre fourneau triomphal, j'ai réservé, monsieur, quelques observations subsidiaires, au milieu desquelles j'ai le projet de glisser peu d'éloges.

On comprendra pourquoi.

Je vais avoir l'honneur de vous présenter ces observations, si vous le voulez bien.

Comme vous avez pu le voir, j'ai pris Thabi-

tude de souligner toutes celles de vos phrases ou de vos mots, dont il est important de relever l'inconvenance ou de combattre la fausseté.

Qu'entendez-vous, s'il vous plaît, par « écraser les fanatismes et respecter Y infini? >

L'infini, c'est Dieu, bien.

Mais les fanatismes, où sont-ils et où ne sontils pas?

Évidemment la phrase veut dire que vous supprimez toutes les religions et que vous vous bornez à honorer l'Être suprême comme M. de Robespierre, sinon elle n'a eu aucun sens déterminé dans votre esprit, quand elle vous est venue sous la plume.

Cette plaisanterie d'écrire à tout hasard vous est familière.

Je la trouve légèrement blessante pour le lecteur sérieux. Les mots s'alignent au bout l'un de l'autre, ils coulent avec sonorité^ vous n'en demandez pas davantage.

Tant d'imbéciles se figurent qu'une phrase est profonde lorsqu'elle est creuse I

Ainsi, par exemple, ils vous admirent « travaillant à Tâme humaine et défendant le mystère contre le miracle. »

Moi qui me plais à rendre, comme tout le monde, hommage à votre merveilleux talent, je me permets de vous demander en quoi le mystère et le miracle sont ennemis? Je les vois au contraire vivre en parfaite intelligence, et ils ont toujours vécu de même. Quelle brouille a pu les diviser? En quoi ce miracle querelleur a-t-il pu chercher noise à ce paisible mystère^ pour que vous soyez obligé d'intervenir et de mettre la paix entre eux?

Je ris; mais c'est qu'en vérité votre phrase est par trop incompréhensible et par trop grotesque.

Vous essayez de nous assommer avec un pavé de carton.

Je le ramasse dans le jardin du catholicisme, où vous le jetez, et je le renvoie par dessus votre muraille républicaine. S'il vous tombe sur la tête, il iie vous blessera pas, soyez tranquille.

Mais voici un passage qui a une espèce de sens» et auquel il feut répondre.

« Vous adorez, dites-vous, Yincampréhenêibh (l'incompréhensible vous remercie) et vous rejetez YcAsurde (pas en littérature). Vous n'admettez, en fait à'inexplicabley que le nécessaire. Rref, vousi éghenillez Dibu. >

On m'aifirme que M. Auguste Vacquerie s'est trouvé mal d'admiration, quand vous lui avez lu ce morceau de haut style, couronné par cet échenillage impie.

Nous reviendrons sur le blasphème.

Voyons d'abord le beau raisonnement qui le précède.

Il y a eu, monsieur, un Père de l'Église, plus fort que vous comme littérateur, aussi riche d'imagination pour le moins, et qui sous le rapport du jugement vous surpasse de cent coudées.

Ce Père de l'Église se nommait Saint-Augustin.

Sachant ce que vous paraissez ignorer, c'est-

à-dire que les pins immenses génies ne sont qu'un pâle reflet de Tintelligence divine, il prouve que Thommage le plus éclatant qu'on puisse rendre à Dieu c'est d'humilier devant lui cette raison qu'il nous a donnée et d'admettre, quand il l'exige, non-seulement l'incompréhensible, mais l'absurde, ou du moins ce qui parait tel aux lueurs flottantes de nos facul^ périssables.

Credo qt^ia absurdum^ voilà ses propres paroles.

Où serc^t, en effet» le m^ite de croire, si l'on expliquait tout mathématiquement en matière de foi?

Triste philoac^e que vous êtes ! en vous et autour c|e VQ\is dans la nature, il y a des infinités de ntystères dont vous ne lèverez jamais le voile, et vous voulez compraddre les choses de Dieu? et dans ces choses que vous trouvez inexpUccfiks t € vous n'admettez que le nécessaire? > Vqici qui est ^musant

Comme ilïaut d'abord manger et boire, j'imagine que vous admettrez au nombre des choses inexplicables y mais nécessaires^ le blé qui pousse, la vigne qui mûrit et l'estomac qui accomplit la digestion.

Mais pour les dogmes du catholicisrnt , c'est autre chose.

Dites-moi, combien retrancherez-vous de ces dogmes? Quels sont ceux que vous interdirez à Tavenir aux chaires théologiques? Je propose d'assembler un concile rouge, dont vous aurez la présidence, et qui décidera cette grave question.

ridicule aveuglement de l'orgueil!

Voyez-vous le philosophe Hugo reprenant en sous-œuvre la besogne entamée par le philosophe Voltaire, crachant comme lui le blasphème, échenillarU Dieu dans un chapitre et l'envoyant au diable^ dans un autre (*)?

A l'instar de Voltaire, vous touchez agréa-

(^) c Que Dieu aille au diable! » Tome VITI, page 85.

blement la corde de l'impiété. Vous avez des plaisanteries antireligieuses d'un goût adorable, entre autres celles que vous dictez à deux faquins d'étudiants.

L'un s'écrie , en parlant du signe de la Rédemption : « — Voilà une potence qui a réussi (*)! »

L'autre dessine sur son blason « une table de nuit dans laquelle on entrevoit un bonnet carré (•). »

Dame ! les prêtres vous déplaisent et vous le leur faites voir. Il y en a un surtout que vous avez en haine, parce que ses œuvres pour vous sont écrasantes, et qu'il i:esplendit comme un astre sur les hauteurs catholiques au pied des- (Juelles vous déposez vos insultes. Dès le prificipe, vous le comparez à Marat, et vous cherchez maintenant à humilier son nom en le donnant conune sobriquet à un troisième che-

(«) Tome VIII, page 67, (•) Tome VIII, page 61.

Hapaa du quartier Latifl, nomnlé Lesgle et natif de Meaux.

D'où Yaigle de MeauXy d'où Bossuet {^).

Comme c'est joli, mon Dieu! comme c'est éblouissant d'esprit! quelle surabondance de sel attique !

Où prenez-vous tout cela, grand homme?

Le polisson que vous baptisez Bossuet, après avoir mangé cent francs dans un diner avec une gourgandine, lui adresse « ce mot mémorable ; Fille de cinq louis^ tire-moi mes bottes (>) ! »

Est-ce assez pur? est-ce assez ravissant?

Vos lecteurs sont capables de voui suivre dans cette voie du jeu de mot irrespectueux et du c£dembourg blasphématoire, en s'éoriant tout scandalisés :

— Hue, goth!

Vous n'aurez pas volé le ttait d'esprit. C'est la peine du talion.

{«) Tome Vm, page 63.

(») Tome VIII, page 64.

Retour à, la. question.

Jusqu'à présent, on n*a vu qu'une partie de vos divagations sur les cloîtres.

Certains critiques, dont le flair est rarement en défaut, prétendent que, si vous avez prêché le pour et le contre, c'est une frime démocra tique, une attrape à bourgeois, un moyen d'amadouer les sots, et de faire acheter vos volumes par toutes les opinions.

En attendant, le contre parait avoii*, jusqu'à nouvel ordre, vos sympathies très* nettes et très-accentuées.

Vous pillez dans les anas une foule de contes bleus plus ou moins saugrenus et vous en ornez l'histoire du couvent des Bernardines. Vous placez dans la bouche des jeunes pensionnaires des mots pleins de grâce et de délicatesse.

Exemples :

« — Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.

» — Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née.

» — Tu es vierge, toi, moi je ne le suis pas. T^

Ces petites filles, un jour, volent un livre qui contient la règle de saint Benoît, et « ce qu'elles y trouvèrent, dites-vous, de plus intéressant, ce fut quelques pages sur les péchés des jeunes garçons. »

Quelquefois, dans le jardin, « elles ramassent furtivement une pomme verte ou une poire habitée. On cache sa poire ou sa pomme comme on peut, et le soir on la mange dans son lit.

et lorsqu'on ne peut pas, on la mange dans les commodités (^). »

Je fais rapidement toutes ces citations pour montrer comme vous écrivez avec propreté et avec décence.

Nous ne sommes pas au bout.

Il y avait au couvent du Petit-Picpus une religieuse centenaire « qui venait de l'abbaye de Fontevrault. Elle disait que dans sa jeunesse les Bernardins valaient les Mousquetaires. Dans une armoire, sous clé, elle conservait un objet mystérieux auquel elle tenait beaucoup. Elle ne voulait montrer cet objet à personne, se cachait pour le contempler, et, si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait Tarmoire aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. On se perdait en conjectures. A la mort de la centenaire, on courut à l'armoire beaucoup plus vite qu'il n'eût convenu, et on trouva l'objet sous triple linge comme une pa-

(«) Tome VI, pages 93, 95 et 99.

tène bénie. C'était un plat de Fuenza» représentant des amours qui s'envolent, poursuivis par des garçons apothicaires, armés d'énormes seringues. La poursuite abonde ^i grimaces «I en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout embroché,.* {^) >

Là-dessus, monsieur; vous posez la plume et vous vous frottez les mains^ tout heureux d'avoir si habilement glissé cette polissonnerie dans l'histoire d'un cloître.

Une religieuse au bord de sa tombe, conservant un chef-d'œuvre plastique de ce genre, l'enveloppant comme une patène bénie et se cachant pour le contempler, cela est d'une édification, d'une bienséance, dont les lecteurs pudiques et chrétiens vous tiendront compte, d'autant plus que sur la même page vous expliquez l'origine de Vadoraiion perpétuelle du saint sacrement (■).

{*) Tome VI, page 117.

(^) Dans Tédition Pagnerre c'est sur la page à côté. Les volumes ayant besoi» d'être grossis, on a semé entre les chapitres le plus de blanc possible.

VoUaife est plus cynique ; mais il est, en vériié, plus pardonnable que vous.

Dès les premières lignes, on comprend où fl yems mèùe^ et on peut jeter le volume au feu, tandis qu'un auteur qui s'applique à vous conduire imp^eeptibieraent dans la fange de «es doctrines, en feisant le bon apôtre, en flattant vm sympathies, en parlant de la prière comme on parlent les séraphins, en protestant qu'il qprouve une espèce de terreur religieuse et tendre, lorsqu'il pénètre "dans un cloître, celui-là... — Tenez, monsieur, ne me fedtes pas dire ce que je pense!

La vérité m'entraînerait trop loin sur le che* min de l'indignation. .

Toutes les vieilles sottises empilées dans les Ruines de Volney, dans les romans de cet honnête Diderot et dans les bouquins encydopédietes, touB les mensonges cent foie démasqué:^, toates Jes calomnies gisantes sous le talon du réfeitaleur, vous les répétez, vous tes rept^oduisesK, vous ^sayez de les remettre debout.

Voici la peinture que vous faites du couvent espagnol, et vous avez soin de déclarer que c'est le couvent catholique par excellence.

€ Là, pendent à des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs ; là, s'étalent nus sur l'ébène de grands Christs d'ivoire, sanglants, saignants , magnifiques , couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les diamants et les rubis semblent mouillés et font pleurer en bas dans l'ombre des êtres voilés, qui ont les flancs meurtris par le cilice, les seins écrasés par des claies d'osier, les genoux écorchés par la prière. Leur souffle sous le voile ressemble à on ne sait queUe tragique respiration de la mort.

L'abbesse, une larve, les sanctifie et les terrifie : l'Immaculé est là, farouche ! Antres de vierges, lieux féroces, sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne est l'odalisque, le prêtre est l'eunuque; les ferventes sont choisies en songe et possèdent le Christ. Pendant la nuit le beau jeune

homme nu descend de la croix et devient l'extase de la cellule (*).

Ici, monsieur, vous comprenez, on ne discute plus.

Tout lecteur doué d'un brin de délicatesse et de sens moral vous juge directement et vous Juge sans appel.

Des que vous prêtez ce monstrueux dévergondage d'imagination aux saintes allés qui s'enferment dans la retraite et le silence, dès que vous les transformez en libertines ascétiques, on a le droit de vous plaindre, mais on serait fou de vous répondre.

Vous savez, d'ailleurs, vous donner à vousmême de si éclatants démentis, qu'on est tenté de se demander si votre livre est une gageure.

On n'a pas oublié que Jean Valjean est aidejardinier dans la maison du Petit-Picpus. « Le couvent, dites-vous, contribua à le maintenir

(i) Tome VI, page 128.

dans l'oeuvre de Tévéque. Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les q^ales sans fond de la rêverie. Il se rappelait ses anciens compagnons, comme ils étaient misérables. Levés dès l'aube, ils travaillaient jusqu'à la nuit. A peine leur laissaiton le sommeil. Ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouîmes; ils ne buvaient de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient à la fatigue. Ils vivaient n'ayant plus de noms et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.

c Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.

> Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveia coupés, les yeux baissés, la voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde, non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées parla discipline. A eux aussi leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils n'existaient plus que sous des appellations ans-

tères. Ils ne mangeaient jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge, mais d'un suaire noir en laine. Toutes les nuits, après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier repos, au moment où l'on se réchauffait à peine, se réveiller, se lever et s'en aller prier dans une chapelle glacée et sombre, les deux genoux sur la pierre. A de certains jours et à tour de rôle, chacun de ces êtres restait douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la face contre terre et les bras en croix.

€ Les autres étaient des hommes, ceux-^ci étaient des femmes.

]» Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué, assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces femmes? Elles n'avaient rien fait. D'un côté le brigandage, la fraude, le dol,, la violence, la lubricité, l'homicide , toutes 1^

espèces de sacrilèges, toutes les variétés de l'attentat ; de l'autre (écoutez lecteur!) une seule chose l'innocence, l'innocence parfaite, presque enlevée par une mystérieuse assomption, tenant encore à la teiTe par la vertu, tenant déjà au ciel par la sainteté. D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse , de l'autre la confession des fautes qui se fait à haute voix. Et quels crimes ! et quelles fautes !

B Deux lieux d'esclavage : dans le premier on n'est enchaîné que par des chaînes, dans l'autre on est enchaîné par la foi. Que se dégaget-il du premier? une immense malédiction, le giîncement de dents, la haine, la méchanceté

désespérée, un sarcasme au ciel. Que sort-il du second? la bénédiction et l'amour.

» Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces d'êtres si différents, accomplissent le même œuvre, l'expiation.

» Jean^Valjean comprenait bien l'expiation des premiers. Mais il ne comprenait pas celle de ces créatures sans reproche et sans souillure

et il se demandait avec un tremblement : Expiation de quoi? quelle expiation? Une voix répondait dans sa conscience : « La plus divine des générosités humaines, Texpiation pour

Page 1