AUTRUI
Oui, monsieur, l'expiation pour autrui, c'est vous qui le dites; le couvent chrétien se résume dans ces trois mots :
C'est court, c'est clair, et surtout c'est vrai.
Pourra-t-on se persuader jamais que les lignes qu'on vient de lire sont tracées par la même plume qui écrivait tout à l'heure des phrases indécentes, des anecdotes scandaleuses, des périodes remplies d'anathèmes sur le cloître?
Comment trouver la clef de cette énigme bizarre? Où est la cause de ces voltes-faces incompréhensibles, de ces changements à vue du style et de la pensée, qui feraient soupçonner le plus illustre écrivain du siècle, d'un trouble
(i) Tome VII, pages 72 et suivantes.
â vague dans l'esprit ou d'un dérangement momentané du cerveau?
Mon Dieu ! quelle guerre cruelie, Je trouve deux hommes «n moi !
s'écriait jadis un poète.
Eh bien ! monsieur, je suis persuadé que ces deux vers donnent tout le secret de votre étrange conduite.
Il y a en vous deux hommes parfaitement distincts : l'un qui pkne dans les plus hautes régions intellectuelles, l'autre qui barbote dans l'ornière démocratique* Le premier connaît ce qui est beau, avoue ce qui est grand, va droit à la vérité, à la lumière, au sublime, allume son génie à l'astre même et revient nous éblouir de rayons victorieux et splendides. Le second, — poète égaré sur la route, aigle tombé de la nue et lié par un bout de l'aile au poteau de l'erreur, — le second, dis-je, ne veut pas convenir du nœud qui l'emprisonne. Il s'agite avec orgueil, ment à ses convictions intimes pour
célébrer des convictions de parti, cherche à concilier sa conscience avec son drapeau, n'y parvient pas, s'arrête et blasphème, se contredit et patauge, élève les couvents jusqu'au ciel, les plonge ensuite dans la boue, revient à l'éloge, retourne au blâme, et finit par s'écrier :
« Là où il y a la communauté, il y a la commune ; là où il y a la commune, il y a le droite Le monastère est le produit de la formule : Egalité y Fraternité. Oh! que la liberté est grande, puisqu'elle suffît à transformer le monastère en république ! i»
On trouve cette merveilleuse conclusion à la cent trente-septième page de «votre sixième volume. C'est là que vous arrivez après avoir gravi des montagnes de contradictions.
— Vivent les couvents! ce sont des centres de vertu, des asiles de sainteté...
— Non, ce sont des retraites maudites. . ,
— A bas les moines ! Je les déclare hideux. . .
— Pas du tout. Je les aime, je les estime et je les proclame admirables.
— En résumé, dites-vous, les couvents seraient parfaits, s'il ne manquait pas à leur formule un des trois mots de la fameuse devise républicaine. Au nom des frères et amis, je leur propose d'écrire Liberté sur un pan de drapeau rouge. Alors moines et religieuses se rallieront à nous pour la plus grande gloire de la démocratie.
Nous y sommes. Prenez mon ours!
Êpitre a.ux dérnocrsiteB.
Tout cela me décide à écrire en votre présence et sous vos yeux mêmes à ces damnés frères et amis, que le ciel confonde, car ils vous empêtrent dans un fâcheux réseau. *
Bien certainement ils sont responsables de la plus grande partie de vos torts.
Si j'ai eu quelques raisons de vous ménager ^personnellement, je n'ai. Dieu merci, à leur témoigner à eux ni égards ni politesse. Nous sommes ennemis déclarés. Je ne les manque pas, lorsqu'ils se trouvent au bout de mon point de
mire, et, toutes les fois qu'ils ont pu le faire, ils ont tiré sur votre serviteur à boulets rouges.
Ce sont leurs boulets de prédilection.
Vous me direz que je suis encore debout et que, pour un homme bombardé, je me porte assez bien, — d'accord, — mais ce n'est pas la faute de cette aimable artillerie démagogique.
Aujourd'hui, j'ai besoin d'exprimer à messieurs les démocrates ma pensée bien nette. Ne iVOUs gênez pas, lisez par dessus mon épaule.
Vous faites, à l'heure qu'il est, beaucoup de bruit dans le monde, — un bruit désagréable à l'oreille et qui agace les nerfs.
Je serais ravi, pour mon propre compte, de ne plus vous entendre.
Hais, comme je n'ai à ma disposition aucun des moyens énergiques avec lesquels on force les mutins à se taire, je vais essayer de vous
réduire au silence par un procédé plus doux, celui du raisonnement.
D'abord il s'agit de nous expliquer et de prévenir toute espèce de malentendu.
Qu'est-ce qu'un démocrate?
Le charmant écrivain qui faisait jadis à la Presse le courrier de la semaine, et qu*on n'a jamais remplacé, va m'aider à répondre.
n raconte, sous la forme d'une anecdote un peu voilée, que certains chefs de sociétés se-« crêtes, blessés aux journées de juin, sous Louis- Philippe, avaient été expédiés aux frais du National dans une de nos villes de bains.
A Bourbonne, si je ne me trompe.
Ces messieurs, dont les manières étaient un peu radicales, je veux dire dénuées de cette fleur de savoir vivre, que le monde n'exige pas, mais qu'il apprécie, vivaient largement et mangeaient à la meilleure table d'hôte.
Plus on est républicain, plus on aime à dîner en roi.
Il y avait là, depuis le commencement de la
saison, le colonel B , avec sa fille Hortense,
délicieuse personne de dix-huit ans, et son fils Charles, qui entrait dans sa septième année, — un enfant terrible.
 la fin d'une journée chaude, et que d'une voix unanime on déclarait africaine, la société à demi-rôtie s'était rassemblée sur une terrasse.
On sonna le diner.
Tout le monde se leva. Charles seul ne bougea pas de sa chaise.
— Viens donc, mon ami, dit le colonel.
— Est-<^e que tu ne veux pas diner? demanda sa sœur.
— Non, répondit l'enfant d'un air très-résolu. Je ne dine pas avec des républicains.
— Pourquoi?... Comment?... Que dit-il?...
Répète cela, mon petit homme ! . . . Avec qui refuse-t-il de dîner?,.. C'est une opinion politique, ce me semble, qu'il exprime là*^. .. Oui, ma foi, et très-nettement!... Est-ce que les républicains ont voulu le dévorer?
On se rapproche, au milieu de ces exclama-
tions. Toute la société fait cercle autour de Charles.
Les fenêtres de la salle à manger donnent sur la terrasse.
Elles sont ouvertes, et Ton aperçoit les blessés d'avril qui, doués d'un appétit démocratique, et plus pressés que le reste de la compagnie, se font servir le potage.
— Ça voyons, dit le père, que signifie ce caprice, qu'entends-tu par républicains?
— Eh! répondit Charles, en désignant du doigt une des fenêtres, ce sont ces grands messieurs de là-bas, qui prennent les meilleures places à table, gardent leur chapeau sur la tête, et qui mangent toute la crème au dessert !
Voilà, citoyens, la définition demandée.
Généralement on est d'accord sur ce point que la vérité sort de la bouche de l'enfance. Qu'est-ce qu'un démocrate? C'est un républicain, — et qu'est-ce qu'un républicain?
Charles vient de répondre.
Je vous passe le chapeau sur la tête, il faut
de Vindulgeace. Un démocrate peut être en* rhumé ; on en voit même qui sont chauvos. Mais sur les deux autres questions, vous avez tort, soit à Bourbonne, soit à la grande table d'hôte sociale et politique.
Le vacarme indigne qui émeut, en ce moment-ci, l'Europe entière, est uniquement causé par votre ambition et par votre gourmandise.
Vous voulea les bonnes places & table et vous demander du dessert. '
Assoréifient vous en aurez comme tout le monde, si vous êtes sages. Le mérite a toujours sa r<3Compe&se. Mais si vous exigez, mais si vous voulez prendre... à bas les pattes, citoyens!
il n'y a plus de crème.
Deux fois la France a eu la {a^dessed^ céder à vos suggestions, de se pliar à vos manœuvras, et deux fois vous avtz appliqué vos théories. La première fois votre république s'est noyée dans le sang, la seconde fois elle s'est noyée dans el ridicule.
Que voulez -vous encore , une troisième épreuve?
Allons donc! vous n'y songez pas. Une fois qu'on est mort de ridicule, dans ce pays-ci, on est bien mort. Vous avez beau parler, prêcher, discuter, écrire; vous avez beau combattre et faire feu de toutes vos batteries, il n'y a plus de propagande possible , il n'y a plus de lutte sérieuse.
Le père Havin, du SiècUj a beau tartiner article sur article : le bonhomme use inutilement son encre.
Garibaldi donne des coups de sabre dans l'eau.
Cette bonne république a rendu le dernier souffle. Elle est enterrée. De profundis. Beaucoup d'eau bénite surtout, car le diable est avec elle, — et n'en parlons plus.
N'accusez personne, c'est bien vous qui l'avez fait mourir.
Vous avez excité contre elle le mépris et l'indignation de tout ce qui porte un cœur honnête.
Mirmidons nés d'hier, nains orgueilleux^ dont le passé n'avait aucune gloire, dont le présent n'offrait aucune garantie, vous avez eu l'audace monstrueuse de prendre la hache pour tuer, le marteau pour démolir, et, si vous avez construit quelque chose, c'est une Babel immonde où se donnent rendez-vous toutes les improbités, tous les mécontentements, toutes les injustices, tous les scandales, tous les mensonges ; une caverne de confusion et de discorde, où, quand vous n'avez rien de mieux à faire, vous vous dévorez en famille, où Blanqui mange Lamartine, où Barbés mange Blanqui, où Proudhon vous déchiqueté l'un après l'autre de ses . canines d'ogre, et ne fait qu'une bouchée de toute la bande.
Ne voyez-vous pas que la conscience universelle vous condamne?
Ne comprenez-vous pas que le monde chrétien vous repoussie?
La foi catholique, outragée par vous, n'a jamais eu d'auréole plus éclatante, et tout ré-
cemment, sous vos yeux mêmes, sous vos menaces d'usurpation, sous vos huées de démagogues, trois cents prélats de l'Église romaine, accourus des extrémités de la terre, graves, solennels, impassibles, ont appuyé l'anathème pontifical et déclaré vos doctrines impies, vos manœuvres scandaleuses, vos efforts sacrilèges.
Et cet anathème, il y a longtemps que la justice divine le sanctionne et l'approuve.
Tout ce qui adopte vos principes est fatalement compromis.
Tout ce qui entre dans vos rangs est souillé.
Tout ce qui conclut avec vous un pacte d'alliance écrit et signe sa propre condamnation. Deux poètes vous ont tendu ta main, et cette main se dessèche. Ils se sont faits vos complices, et leur couronne se flétrit.
Prouvez que j'exagère.
Est-ce que vous ne sentez pas la malédiction peser sur vos fronts coupables? Vous êtes frappés, parce que vos attaques et vos outrages
montent jusqu'à Dieu. Vaus imites les bour* reaux juifs : vous souffletez l'Église, vous lui crachez à la face, et vous insultez celui qui représente le Christ sur la terre.
C'est là tout le secret de vos mécomptes. Le ciel est contre vous.
Tâchez de le comprendre, et n'appelez pas ceci de la déclamation. Mettez-vous bien dans la cervelle que, si le christianisme est d'origine céleste, — ce qu'une infinité de personnages, un peu plus recommandables que vous par les facultés de l'intelligence, par la moralité, par l'esprit et par le cœur, ont cru, depuis dixhuit siècles^ ce que deux cent trente millions de catholiques aujourd'hui croient encore, — vous avez beau vous démener, vous battre les flancs, crier, tempêter, menacer et mordre, vos agitations, vos cris, vos fureurs sont ridicules. Vos dents, comme celles du reptile de la fable, rongent une lime et se brisent sans l'entamer.
L'autorité de l'Église, ainsi que je l'ai dé-
montré ci*dessus, a été nécessairement élablid par le Christ lui-même.
Cette autorité est à Rome, siur le siège du premier apôtre. Elle est inattaquable, elle est infaillible. Tous ses ordres sont des lois. Vous n'avez à lui adresser ni réflexions ni remontrances.
Un seul droit vous reste, celui de vous taire.
On ne touche pas à Rome, citoyens!
Je veux dire qu'on n'y touche pas impunément. Si vous soulevez ce roc, il vous écrasera pour reprendre sa position première, son éternelle immuabilité.
Cela s'est vu plus d'une fois, et le siècle présent est destiné à le voir encore. Le souffle d'en haut renverse tout ce qui porte la main sur cette chose sacrée. Vouloir fonder quoi que ce soit en dehors de l'Église est la plus insigne des folies humaines, et cette folie est la vôtre.
Troupeau de matérialistes, bande éhontée d'incrédules, plus vous semblez prés du triom-
phe, plus votre perte est certaine et plus vous serez accablés par la confusion de votre ruine. Allez, citoyens, allez toujours! Le casse-cou n'est pas loin.
J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Voilà, monsieur, ce que j'avais à dire à ceux dont vous soutenez le drapeau. Pour ce qui vous concerne, j'ai prouvé que vous n'aviez fabriqué jusqu'ici que de faux misérables, et parmi ceux que j'appelle vrais misérableSy vos amis les démocrates tiennent le premier rang. Je le démontrerai d'une façon péremptoire en analysant le reste de votre œuvre, où vous les mettez si maladroitement et si imprudemment en scène.
Quand je dis démocrates, notez que je dis socialistes, et j'ajoute, en me servant d'une de vos expressions les moins élégantes que a tout cela ne fait qu'un nez et qu'un mouchoir (*). »
(») Tome VUI, page 133.
Franchement, vous êtes en détestable com-
lagnie.
Vous soutenez la plus mauvaise de toutes les causes, le plus impur de tous les systèmes, celui qui repose sur l'ambition non justifiée, sur les manœuvres -politiques déloyales, sur le mensonge impudent, sur l'impiété, sur le blasphème et sur l'opprobre. Vos quatre derniers volumes sont consacrés à l'apologie de celle odieuse république, dont vous serez la première victime, si la vengeance du ciel permet que notre malheureux pays reçoive une troisième visite de la peste.
Et, comme vous n'êtes probablement pas convaincu de la vérité de la prédiction, je vous dirai, quand et comment elle se réalisera.