‹ Les vrais mystères de Paris (volume 3)Chapitre 16 sur 18 · NOTI-'S · texte numérisé non relu

NOTI-'S

pas partie de sa clientèle habituelle la regarde avec une attention trop soutenue ; en un mot, elle ressemble plus à une honnête et coquette villageoise qu'à la maîtresse d'une ignoble taverne.

Par quel concours de circonstances celte femme s'est-elle trouvée placée à la tête d'un semblable établissement? Comment a-t-elle fait pour accoutumer sa vue aux spectacles horripilants qu'elle a constamment sous les yeux, ses oreilles à l'effroyable harmonie des blasphèmes et des paroles obscènes, sos poumons à un air toujours imprégné de miasmes pestilentiels? C'est là un de ces mystères impénétrables, une de ces énigmes sans mot, dont OEdipe lui-même n'aurait pas trouvé la solution.

Il n'est, dit-on, si petit astre qui n'ait ses satellites; s'il en est ainsi, les astres plus considérables ne doivent pas en manquer: aussi, après le grand bal Chicard de la rue de Bièvre, vien! le petit bal Chicard de la rue Saint-Jacques. Cet établissement est »in diminutif de celui dont nous venons de parler : ce sont les mêmes individus que l'on y rencontre, tout aussi sales, tout aussi dépenaillés.

Si nous nous enfonçons dans le sombre dédale des vieilles rues de la Cité, nous trouverons d'abord, sous la porte cochère d'une maison de la rue des Marmousets, en face celle de la Licorne, la maison Muraille. Cette maison est le rendez-vous des ignobles prostituées qui infestent le quartier de la Cité, qui trouvent le moyen d'extorquer quelques sous aux malheureux qu'elles y rencontrent.

C'est chez le sieur Muraille que s'est passé le fait que nous allons rapporter pour donner à nos lecteurs une idée du degré d'abaissement auquel peuvent atteindre des hommes abrutis par l'abus du vin bleu et des liqueurs fortes.

Deux chiffonniers, accompagnés chacun de leur fils, jeunes enfants de quatorze à quinze ans, se trouvaient dans cette maison ; tous étaient ivres, les deux pères et les deux fils ; cependant ils voulaient boire encore : les malheureux n'avaient pas encore atteint celte dernière période de l'ivresse durant laquelle

l'homme, transformé en une masse inerte, n'a plus même la eonscience de son existence; et c'était à ce nec plus ultra de l'ivresse qu'ils voulaient arriver. Mais comment faire? quels moyens employer pour satisfaire cette envie? Il ne leur restait pas un sou, ou plutôt, pour nous servir du langage assez imagé des lieux dans lesquels nous avons conduit nos lecteurs, les toiles se touchaient ; mais, ô idée lumineuse! un des deux fils était vêtu d'une blouse. Cette blouse était à peu près neuve, et le brocanteur élail là. Il est vrai que cette blouse était l'unique vêtement du malheureux enfant; mais il est avec le ciel des accommodements. L'autre fils avait aussi une blouse, vieille à la vérité ; mais il avait un gilet dessous. Les deux pères tinrent conseil, et il fut décidé que celui qui avait un gilet donnerait sa blouse dépenaillée à l'autre, et que le vêtement neuf serait vendu, ce qui fut fait. Une fois leur gousset garni, ces misérables prirent place à une table et se firent servir un litre d'eaude-vie : un litre pour quatre, c'est bien peu, si surlout, voulant joindre l'éloquence du geste à celle de la parole, on en renverse une partie en se démenant : c'est ce qui arriva. Pour recueillir le précieux liquide répandu sur la table, l'un des deux vieux chiffonniers se servit de son bras, et le dommage fut réparé sans grande perte.

Quelques instants après , en voulant allumer sa pipe, cet homme, qui commençait a ne plus pouvoir se tenir sur ses jambes (un second litre avait été absorbé, et les deux enfants étaient déjà sous la table), laissa tomber sur sa blouse imprégnée d'alcool l'allumette dont il venait de se servir; le feu prend à ses vêtements ; effrayé, il se rapproche de son camarade, auquel il communique l'élément destructeur. Vous croyez peut-être que le propriétaire de l'établissement va porter des secours à ces misérables; quelle erreur est la vôtre I il a vraiment bien d'autres chats à fouetter ; il se contente de les jeter dans la rue, et du seuil de sa porte, il les regarde en riant bêtement se rouler dans le ruisseau de la rue des Marmousets, afin d'éteindre les flammes qui menacent de les dévorer.

En face est située la maison Auguste. C'est dans cette maison que les femmes de la maison Muraille mènent boire du vin les pauvres diables avec lesquels elles viennent de boire de l'eautle-vie chez ce dernier. Le changement de boisson les étourdit, et lorsqu'ils sont totalement privés de sens, elles les...

Lorsque ces femmes ne trouvent pas de chalands dans les lieux qu'elles fréquentent habituellement, elles rôdent sur les ponts et sur le quai aux Fleurs: malheur, trois fois malheur à ceux qui, séduits par les charmes équivoques de ces fallacieuses sirènes, les accompagnent dans les sombres cabarets de la rue du Haut-Moulin; ce n'est que dépouillés de leurs plus belles plumes qu'ils sortiront du guêpier dans lequel ils se seront fourrés.

Les individus qui fréquentent habituellement tous ces lieux infâmes ne dînent que rarement et ne déjeunent jamais. Quoi qu'il en soit, des spéculateurs se sont aperçus qu'il était encore possible de gagner quelques sous en leur vendant la maigre pitance dont ils se contentent, et les sieurs André et François ont ouvert pour eux, le premier rue du Haut-Moulin, le second rue de la Taeherie, deux officines culinaires. L'hôte ehez lequel Gil Blas de Santillane fit son premier repas après sa sortie de la maison paternelle, était un Carême, comparativement à ces deux desservants de Cornus. Qu'esl-ee, en effet, que des filets de mulets et une omcletteaux craquelins, comparés aux mets fantastiques dont se nourrit la plèbe parisienne? Ecoutez : lorsque les chaleurs de l'été sont un peu plus fortes qu'à Fordinaire, l'administration municipale fait visilcr les laboratoires de MM. les charcutiers, bouchers, marchands de volailles et de poissons de Paris, et. toutes les viandes qui ne paraissent pas aux examinateurs d'une fraîcheur convenable, .sont saisies pour être jetées pendant la nuit dans les eaux vannes de Mont faucon et de la PcMite-Villette. Eh bien ! malgré toutes les précautions de la police, ces viandes sont repêchées, et c'est de ces ignobles aliments (nous aimons cependant à croire que l'on veut bien prendre la peine de les laver) que se

nourrissent fies misérables qui se sont abrenxés loulc la journée de celte eau-de-vie dont nous avons indiqué la composition. Et que l'on ne nous accuse pas de nous servir de couleurs trop sombres, ce que nous venons de dire est vrai, trop viai malbeureusement ; oui, nous avons vu des hommes se repaître d'aliments qu'au même instant des chiens ont refusés, et cela dans la capitale du monde civilisé, à quelques pas de dislanee du Louvre, delà préfecture de la Seine et de la préfecture de police.

Le Drapeau tricolore et le Cassis sont principalement fréquentés par des mendiants, des marchandes à éventairc de la place Manbert, des marchandes de cartons et des prostituées. Après avoir visité ces deux établissements, il faut s'arrêter quelques instants rue des Noyers, chez Sifflet, distillateur, avant d'arriver chez Paul Niquet.

Le nom de Paul Niquet est un nom célèbre parmi les plus célèbres ; aussi nous avons eu à Paris le grand et le petit Paul Niquet. Dans plusieurs villes des départements, à Alger même, on a fondé des établissements sous le patronage du nom de Paul Niquet; mais l'ancien , le véritable Paul Niquet est celui de la rue aux Fers $ c'est aussi celui dont nous allons dire quelques mots.

Cet établissement est actuellement tenu par le sieur Ft illicux. Paul Niquet, à ce qu'on assure, est maintenant un riche bourgeois, aimé et considéré dans le quartier qu'il habite, à cheval sur la morale, et qui ne peut souffrir les ivrognes. L'ingrat! il a donc oublié que , s'il est aujourd'hui quelque chose, c'est aux ivrognes qu'il doit en rendre grâce. Quoi qu'il en soit, la maison Paul Niquet a conservé sa physionomie primitive. Une lanterne placée au-dessus de la baie d'une étroite et longue allée indique aux passants l'entrée de cet établissement ; vous croyez peut-être que celte allée va vous conduire dans une salle aérée en été, convenablement chauffée en hiver : erreur, profonde erreur ; le comptoir, garni d'un appareil semblable à celui du Grand-Saint-Michel, est tout simplement placé dans l'un des angles d'une petite cour que l'on a couverte d'un châs-

sis viiré. Il n'y a ni tables ni bancs chez le successeur «le Paul Piquet ; il faul que les ivrognes y boivent debout devant le comptoir. 11 est inutile d'ajouter que l'eau-de-vic et les liqueurs qu'on y consomme rie sont pas d'une qualité supérieure à celles des établissements du même genre.

A partir de dix heures du soir, des hommes et des femmes sans asile, voleurs et voleuses, mais voleurs et voleuses de bas étage; des ouvriers débauchés, des souteneurs de filles et d'ignobles prostituées, auxquels viennent se mêler un peu plus lard quelques honnêtes habitants des campagnes qui avoisinent Paris, se réunissent chez le successeur de Paul Niqnet. Ceux qui ont quelques sous boivent incontinent; ceux dont les poches sont vides, semblables à ces hérons qui, perchés sur leurs Ion gués pattes, attendent sut* le bord d'une rivière qu'ils puissent happer un petit poisson au passage, attendent, le dos appuyé contre la muraille qui fait face au comptoir, la venue de quelqu'un qui leur procure les moyens de se rafraîchir. C'est ce qui ne manque pas d'arriver ; la maison Paul jNiqoel , étant la plus connue de toutes celles du même genre qui existent à Paris, est accidentellement fréquentée par tons les étrangers qui veulent connaître les mœurs de la populace parisienne, par ceux des habitants de Paris qui, à la suite d'un souper qui s'est terminé tard, ou plutôt tic bonne heure, veillent passer à flâner le reste de la nuit , et par MAI. les étudiants en droit et en médecine de première année, charmés, à ce qu'il paraît, de pouvoir passer là quelques heures en mauvaise compagnie. Les pauvres diables dont nous venons de parler se glissent parmi ces hôtes aristocrates de la maison Paul INiquel, auxquels ils servent de bénévoles cicérone ; ils leiir racontent les chroniques du lieu et l'histoire des habitués les plus remarquables; enfin ils font tant et si bien qu'ils attrapent un verre d'eau-de-vie à celui-ci , une pipe de tabac à celui-là , une pièce de deux sous à cet autre, tant et si bien enfin que lorsque le jour arrive, ils sont, ô félicité suprême! aussi gris , si ce n'est plus, que leurs camarades mieux argentés.

L'arrivée dos garçons tailleurs, chez le successeur de Paul Niquet, est saluée par des cris de joie et des acclamations amicales ; et vraiment il y a bien de quoi ; toute la société va pouvoir se rafraîchir sans qu'il lui en coule rien. Ces messieurs, qui sont arrivés vers minuit en hurlant des refrains de chansons patriotiques, feront servir, après avoir compté le nombre des personnes qui se trouvent devant le comptoir, autant de petits verres de liqueurs qu'ils auront trouvé d'individus ; puis ils choqueront leurs verres contre celui des vagadonds et des filous qu'ils se font un plaisir de régaler. Si par hasard quelques-uns de ces derniers ont été oubliés, ils s'approchent de messieurs les tailleurs qu'ils traitent de citoyens, et de suite ils sont admis à prendre leur part de cette bienheureuse rosée de petits verres, rosée cent fois plus précieuse à leurs yeux que ne l'était à ceux des Hébreux celle de la manne du désert .

Le lecteur sait sans doute que les garçons tailleurs sont pour la plupart de très-farouches républicains. Pourquoi sont-ils républicains? Ils n'en savent rien. Le fait est qu'ils le sont, et c'est chez le successeur de Paul Niquet qu'ils viennent faire de la propagande; c'est parmi la tourbe infâme dont nous avons énuméréles éléments, qu'ils viennent recruter les soutiens futurs de l'édifice républicain Hélas! hélas! pardonnez leur faute, grand Dieu , ils ne savent ce qu'ils font.

Lorsqu'un homme d'honnête apparence, mais dont le cerveau paraît un peu échauffe, arrive seul dans cet Eldorado de la crapule parisienne, et que, pour payer ce qu'il vient de se faire servir, il jette sur le comptoir une pièce de cinq ou de deux francs, les petits verres arrivent pour une bonne partie de la galerie, sans qu'il ait besoin de les commander; des officieux le feront pour lui , car les garçons ne peuvent s'en prendre qu'à celui qui possède; où il n'y a rien, le roi perd ses droits. Ce vieux proverbe reçoit tous les jours, ou plutôt tons les soirs, chez le successeur de Paul Niquet, de nombreuses applications.

On a disposé pour les gens comme il faut, qui veulent passer chez le successeur de Paul Niquet une partie de la nuit, une petile salle assez propre, à laquelle on n'arrive qu'en traversant le comptoir, et de laquelle on peut tout voir sans êlrc vu. Le droit d'entrer dans cette salle se paye assez cher : il est vrai qu'une fois qu'on y est, on ne court pas le risque d'avoir maille à partir avec la police, taudis que ceux qui restent debout devant le comptoir peuvent à chaque instant être arrêtés par les rondes de nuit ; mais comme les heures du passage de ces rondes sont à peu près connues, sitôt qu'elles sonnent toute celte population nocturne se disperse comme une volée de perdrix au coup tle fusil du chasseur.

Et maintenant que nous nous sommes sauvés de chez Paul Niquet, afin d'éviter d'être pris par la patrouille grise, entrons, s'il vous plaît, chez Charles Chantôme, rue Aubry-le-Boucher ; quel lieu infect, et quelles ignobles physionomies! D'où sortent, bon Dieu! ces hommes dépenaillés, au teint couleur de cendre, au regard sinistre ; ces femmes qui de leur sexe n'ont, conservé que l'habit, qui hurlent des refrains obscènes, qui se disputent et se hattent, qui fument et qui boivent de Peau-devie? Est-ce qu'il y a eu dans la vie de tous ces gens-là des jours d'innocence et de pureté? INous ne le croyons pas; il faut qu'ils soient nés dans l'atmosphère où nous les rencontrons, puisqu'il* y respirent et qu'ils y paraissent tres-à leur aise. Mais quels sont ces hommes? Des malheureux? Oh! non; la misère honnête, quelque affreuse qu'elle soit, n'a pas cet aspect sordide et repoussant : c'est le vice et non pas la pauvreté qui a imprimé sou cachet sur le front de ces hommes et. de ces femmes. En effet , la maison Charles Chantôme est Pégout dans lequel toutes celles dont nous venons de parler déversent le trop plein de leur population de voleurs et d'assassins.

Nos lecleurs doivent être fatigués de la promenade assez longue qu'ils viennent de faire dans toutes ces sentines impures : hâtons-nous donc de terminer; mais avant, qu'ils nous permettent de leur adresser quelques questions dont la solu-

tion, nous l'avouons en toute humilité, a jusqu'ici échappé â noire perspicacité, et auxquelles sans doute ils ne pourront répondre d'une manière satisfaisante.

Pourquoi l'administration municipale tolère- 1 elle l'existence d'établissements semblables à ceux dont nous venons de parler, établissements qui doivent donner aux étrangers qui visitent notre capitale une bien triste idée de nos mœurs, et qui ne sont en réalité, que des écoles de rapine et de débauche, ouvertes à tous venants?

Mais est-il possible de fermer ces établissements sans blesser la liberté du commerce? Nous concevons parfaitement que le gouvernement couvre de sa protection, qu'il accorde toutes les garanties imaginables au plus petit, aussi bien qu'au plus grand commerce; mais faut-il donner le nom de commerce à l'industrie de ces individus, pourvoyeurs patentes des bagnes et de l'échafaud (et que l'on ne trouve pas celle expression trop forte ; plus d'un crime, dont les auteurs, à l'heure qu'il esl, subissent les conséquences, a été inspiré par le vin du grand bal Chicard, ou l'eau de-vie de Charles Chantôme), qui vendent aui misérables enfants perdus de noire civilisation les infernales drogues qui abâtardissent les générations, les abrutissent et les rendent capables de commettre tous les crimes? Et puis d'ailleurs, nous n'exigeons pas absolument qu'on ferme ces maisons; nous savons bien qu'il faut à la police des viviers bien poissonneux, dans lesquels elle puisse de temps à autre jeter ses filets; nous savons aussi qu'il n'est corps si sain, et Dieu sait si celui de notre vieille société n'est pas tant soit peu malade, nous savons, disons-nous, qu'il n'est corps si sain auquel il ne faille de temps à autre poser des exutoires. Laissons donc, si nous ne pouvons faire autrement, subsister toutes ces maisons; mais, pour Dieu, qu'elles soient surveillées avec plus de soin qu'elles ne le sent! Pourquoi, par exemple, ne seraient-elles pas considérées du même œil que les maisons de prostitution, de sorte qu'il serait permis de les fermer instantanément lorsqu'elles paraîtraient trop dangereuses? Ne pourrait-on pas

enfin leur enlève r la faculté de débiter les liquides pernicieux dont les mauvais effets sont incalculables?

Le vol à la lire est très-ancien el a été exercé par île Irès-

nobles personnages; c'est sans doute pour cela que les tireurs se regardent comme faisant partie de l'aristocratie des voleurs et comme membres de la haute pègre, qualités que personne au reste ne songe à leur contester.

Le Pont-Neuf était autrefois le rendez-vous des tireurs de laine et des coupeurs de la bourse qu'à cette époque les habitants de Paris portaient suspendue à la ceinture de cuir qui entourait leur corps. Ces messieurs, qui alor.s étaient nommés Nions de Boulles, ont compté dans leurs rangs le frère du roi Louis XIII, Gaston d'Orléans, le poêle Villon, le chevalier de Rieux, le comte de Rochefort, le comte d'ilarcourt et. plusieurs gentilshommes des premières familles de la cour ; ils exerçaient leur industrie à la face du soleil et sous les yeux du guet qui ne pouvait rien y faire, c'était le bon temps! Mais maintenant les grands seigneurs qui peuvent puiser à leur aise dans la caisse des fonds secrets, ce qui est moins chanceux et surtout plus productif que de voler quelques manteaux râpés ou quelques bourses éliques, ont laissé le métier aux manants.

Les tireurs sont toujours bien vêtus, quoique par nécessité ils ne portent jamais de cannes, ni de gants à la main droite; ils cherchent à imiter les manières et le langage des hommes de bonne compagnie, ce à quoi quelques-uns d'entre eux réussissent parfaitement. Les tireurs lorsqu'ils travaillent, sont trois ou quelquefois même quatre ensemble ; ils fréquenlentles bals, concerts, spectacles, enfin tous les lieux où ils espèrent rencontrer la foule. Au spectacle leur poste de prédilection est le bureau des cannes, parce que au moment de la sortie il y a toujours là grande affluence ; ils ont des relations avec presque

tous les escamoteurs el chanteurs des rues qui participent aux bénéfices de la tire. Rien n'est plus facile que de reconnaître un tireur; il ne peut rester en place, il va et vient, il laisse aller ses mains à l'aventure, mais de manière cependant à ce qu'elles frappent sur les poches ou le gousset dont il veut approximativement connaître le contenu. S'il suppose qu'il vaille la peine d'être volé, deux compères, que le tireur nomme ses nonnes ou nonneurs, se mettent chacun à leur poste, c'est-à-dire près de la personne qui doit être dévalisée $ ils la poussent, la serrent jusqu'à ce que l'opérateur ait achevé son entreprise. L'objet volé passe entre les mains d'un troisième affidé , le coqueur, qui s'éloigne le plus vite possible, mais cependant sans affectation.

11 y a parmi les tireurs des prestidigitateurs assez habiles pour en remontrer au célèbre Philippe lui-même, el les grands hommes de la catégorie sont doués d'un sang-froid vraiment remarquable el qui ne se dément jamais.

Méfiez-vous, lecteurs, de ces individus qui, lorsque tout le inonde sort de l'église ou du spectacle, cherchent à y entrer; tordez le gousset de votre montre, n'ayez jamais débourse, une bourse est le meuble le plus inutile qu'il soit possible d'imaginer, on peut perdre sa bourse el par contre-coup tout ce qu'elle contient ; si au contraire vos poches sont bonnes, vous ne perchez rien et dans tous les cas la chute d'une pièce de monnaie peut vous avertir du danger que courent ses compagnes. Ne niellez rien dans les poches de voire p.ilcl ; que votre tabatière, que votre portefeuille soient dans une poche fermée par \\r\ bouton ; que votre foulard soit dans votre chapeau et marchez sans craindre les tireurs.

INOTE 3, PAGE VS\.

Presque tous les careurs sont des Bohémiens, des Italiens ou des juifs, hommes ou femmes; ils se présentent dans un magasin achalandé, et après avoir aclu té ils donnent en payement

.NOTES. 2t7

une pièce de monnaie dont la valeur excède de beaucoup celle de l'objet don l ils ont fait l'acquisition ; tout en examinant la monnaie qui leur a été rendue, ils remarquent une ou deux pièces qui ne sont pas semblables aux autres ; les anciennes pièces de vingt-quatre sons, les écus de six francs à la vache ou au double W, les pièces de cinq francs d'Italie , de Sardargne, etc., sont celles qu'ils remarquent le plus habituellement parce que l'on croit assez généralement qu'il y a dans ces pièces de monnaie une certaine quantité d'or, et que cette croyance doit donner à la proposition qu'ils ont l'intention de faire une certaine valeur : « Si vous aviez beaucoup de pièces semblables à celles-ci, nous vous les prendrions en vous donnant un bénéfice, » disent-ils. Le marchand , séduit par l'appât du gain, se met à chercher dans son comptoir, et quelquefois même dans les sacs de sa réserve, des pièces telles que le careur en désire, et si, pour accélérer la recherche, le marchand lui permet l'accès de son comptoir, il peut être assuré qu'il y puisera avec une dextérité vraiment remarquable.

Les careurs ont dans leur sac plusieurs ruses dont ils se servent alternativement, mais an échange est le fondement de toutes; au reste, il est très-facile de reconnaître les careurs: tandis qu'on ouvre le comptoir, ils y plongent la main comme pour aider au triage et indiquer les pièces qu'ils désirent; si par hasard le marchand a besoin d'aller dans son arrière-boutique pour leur rendre sur une pièce d'or, ils le suivent et il n'est sorte de ruses qu'ils n'emploient pour parvenir à mettre la main dans le sac.

Que les marchands se persuadent bien que les anciennes pièces de vingt-quatre sous, les écus de six francs à la vache ou au double W, ainsi que les monnaies étrangères, n'ont point une valeur exceptionnelle; qu'ils aient l'œil continuellement ouvert sur les inconnus, hommes, femmes ou enfants, qui viendraient sous quelque prétexte quecesoîl leur proposer un échange, et ils seront à l'abri de la ruse des plus adroits careurs.

Il y a parmi les careurs , comme parmi tous les autres vo-

leurs, des nourrisseurs d'affaires; ces derniers, pour gagner la confiance de celui qu'ils veulent dépouiller lui achètent, jusqu'à ce que le moment opportun soit arrivé, des pièces cinq ou six sous au-dessus de leur valeur réelle.

Les Romanichels citent parmi les célébrités de leur corporation deux careuses célèbres, la Duchesse et la mère Caron ; avant d'exercer ce mé'ier, ces femmes servaient d'éclaircurs à la bande du fameux Sallambier, chauffeur du Nord, exécuté à Bruges avec trente de ses complices.

NOTES 4 et S, PAGE 15*.

La détourne. Vol à l'intérieur el à l'étalage des boutiques. — Le chantage. Ainsi que nous l'avons déjà dit (no!e<'e la p. 184 du tome Ier), le chanteur est un voleur qui fait contribuer un individu en le menaçant de mettre le public ou l'autorité dans la confidence de sa turpitude Si quelquefois de très-braves gens n'étaient pas les victimes des chanteurs, on pourrait, sans qu'il en résultât vn grand mal, Ijisser ces derniers exercer paisiblement leur industrie, car ceux qu'ils exploitent ne valent guère plus qu'eux ; ce sont de ces hommes que les lois du moyen âge, lois impitoyables, il est vrai, condamnaient au dernier supplice, de ces hommes dont loutes les actions, toutes les pensées sont un outrage aux lois imprescriptibles de la nature; de ces hommes enfin que l'on est forcé de regarder comme des anomalies, si l'on ne veut pas concevoir une bien triste idée de la pauvre humanité.

Les chanteurs ont à leur disposition de jeunes garçons doués d'une jolie physionomie, qui s'en vont tourner autour de tel financier, de tel noble personnage et même de tel magistrat , qui ne se rappelle de ses éludes classiques que les odes d'Anacréon à Balhylle el les passages des Bucoliques de Virgile adressés à Alexis; si le pantre mord à l'hameçon , le J,ésu$ le mène dans un lieu propice, el lorsque le délit est bien constaté,

quelquefois même lorsqu'il a déjà reçu un commencement d'exécution, arrive un agent de police d'une taille et d'une corpulence respectables : « Ah! je vous y prends, dit-il, suivezmoi chez le commissure de police. » Le Jésus pleure, le pécheur supplie; larmes , prières sont inutiles. Le pécheur offre de l'argent , le faux agent de police n'est pas incorruptible, tout s'arrange moyennant finance et il n'est plus question de procès-verbal.

Ce n'est pas toujours de cette manière que procèdent les chanteurs, c'et quelquefois le frère ou le père supposé du jeune homme qui joue le rôle de l'agent de police; celle dernière manière de procéder, qui entraîne, en cas de malheur, une pénalité moins forle , puisqu'au délit principal ne se joint pas celui d'nsurpalion de fonctions, est même la plus usitée.

Beaucoup de gens, bien certains qu'ils avaient affaire à des fripons, ont cependant financé ; s'ils s'étaient plaints, les chanteurs, il est vrai, auraient été punis, mais la turpitude des plaignants aurait été connue ; ils se turent el firent bien.

Une pelile maison de l'allée des Veuves , voisine du bal Mabille, est habilée depuis plusieurs années par le nommé S*** dit L***, qui exerce depuis très-longtemps à Paris le métier de chanteur sans que jamais la police ait, trouvé l'occasion de lui chercher noise; ses confrères, admirateurs enthousiastes de son audace et de son adresse, l'ont surnommé le Sophano des chanteurs.

Le mot charriage, dans le langage des voleurs, est un terme générique qui signifie voler un individu en le mystifiant; les charrieurs sont donc en même temps voleurs et mystificateurs, et presque toujours ils spéculent sur la bonhomie d'un fripon qui n'exerce le aiéiier que par occasion; ils vont habituellement deux de compagnie, l'un se nomme Y Américain et l'autre le Jardinier. Le Jardinier aborde le premier individu dont

l'extérieur n'annonce pas une très-vaste conception , et il sait trouver le moyen de lier conversation avec lui ; tout à coup ils sont abordés par un quidam richement vêtu qui s'exprime difficilement et qui désire être conduit , soit au Jardin du Roi, soit au Palais-Royal, soit à la plaine de Grenelle , pour y voir le petit foussilementbiencholi, mais toujours à un lieu très-éloigné de l'endroit où on se trouve; il offre en échange de ce léger service une pièce d'or, quelquefois même deux ; il s'est adressé au Jardinier et celui-ci dit à la dupe : « Puisque nous sommes ensemble, nous partagerons celte bonne aubaine; conduisons cet étranger où il désire aller, cela nous promènera. » On ne gagne pas tous les jours dix ou vingt francs en se promenant , aussi la dupe se garde bien de refuser la proposition , les voilà donc partis tous les trois pour leur destination.

L'étranger est très-communicatif. 11 raconte son hisîoire à ses compagnons; il n'est, que depuis peu de jours à Paris, il était au service d'un riche étranger qui est mort en arrivant en France et qui lui a laissé beaucoup de pièces jaunes qui n'ont pas cours à Paris, et qu'il voudrait bien changer contre des pièces blanches; il donnerait volontiers une des siennes pour trois et même deux de celles qu'il désire.

La dupe trouve l'afïaire excellente, il y a 100 pour 100 à gagner à un pareil marché ; il s'entend avec le Jardinier et il est convenu qu'ils duperont V Américain. « Mais, dit le Jardinier, les pièces d'or ne sont peut être pas bonnes, il faut aller les faire estimer » Ils font comprendre cette nécessité à l'étranger qui leur confie une pièce sans hésiter, et ils vont ensemble chez un changeur qui leur rend quatre pièces de cinq francs en échange d'une de vingt; ils en remettent trois à Y Américain qui paraît parfaitement content, et ils en partagent une; les bons comptes font les bons amis , l'affaire est presque conclue , Y Américain étale ses rouleaux d'or, qu'il met successivement dans Un petit sac fermé par un cadenas.

« Vous âvre fait estimer mon bièce d'or, dit-il alors, moi vouloir aussi savoir si foire archent il clic pon.

NOTES. 2Sit

— Rien de plus jusle, » répond le Jardinier.

L' Américain ramasse toutes les pièces de cinq francs du pantre, et sort accompagné du Jardinier, soit-disant pour aller les faire estimer. Il va sans dire qu'il a laissé en garantie le petit sac qui contient ses rouleaux d'or.

Le pantre est tout à fait tranquille; il attend paisiblement dans la salle du marchand de vin, chez lequel il s1est laissé entraîner, qu'il plaise à ses deux compagnons de revenir ; il attend une demi-heujre, puis une heure, puis deux, puis les soupçons commencent à lui venir, il ouvre enfin le sac dans lequel, au lieu de pièces d'or, il ne trouve que des rouleaux de monnaie de billon.

Les cambriolleurs travaillent rarement seuls; lorsqu'ils préméditent un coup, ils s'introduisseut trois ou quatre dans une maison, et montent successivement à tous les étages ; l'un d'enx frappe aux portes; si personne ne répond, c'est bon signe et l'on se dispose à opérer aussitôt ; pour se mettre en garde contre toute surprise, pendant que l'un des associés fait sauter la gâche ou jouer le rossignol, un autre va se poster à l'étage supérieur et un troisième à l'étage au-dessous.

Lorsque l'affaire est donnée ou nourrie , un des voleurs se charge de filer (suivre) la personne qui doit être volée, dans la crainte qu'un oubli ne la force à revenir au logis ; s'il en est ainsi, celui qui est chargé de cette mission la devance et vient prévenir ses camarades, qui peuvent alors s'évader avant le retour du mézière (du bourgeois).

Si, tandis que les cambriolleurs travaillent, quelqu'un monte ou descend, et qu'il désire savoir ce que font dans l'escalier ces individus qu'il ne connaît pas, on lui demande un nom en l'air, une blanchisseuse, une sage-femme, une garde-malade. Dans ce cas, le voleur qui interroge ou qui est interrogé balbutie plutôt qu'il ne parle, il ne regarde pas son interlocuteur et VIOOCQ. — t. v. 15

empressé de lui livrer passage il se range contre la muraille et tourne le dos à la rampe.

Si les voleurs savent que le portier est vigilant et s'ils présument que, le vol consommé, ils auront de gros paquets à sortir, l'un d'eux entre en en tenant un sous le bras ; ce paquet, comme on le pense bien, ne contient que du foin, qui est remplacé, lorsqu'il s'agit de sortir, par les objets volés.

Quelques cambriolleurs se font accompagner dans leurs expéditions par des femmes portant une hotte ou un panier de blanchisseuse, dans lesquels les objets volés peuvent êlre facilement déposés; la présence d'une femme sortant d'une maison, et surtout d'une maison sans portier, avec un semblable attirail, est donc une circonstance qu'il est important de remarquer, si surtout Ton croit voir cette femme pour la première fois.

11 y a aussi les cambriolleurs à la flan (voleurs de chambre au hasard) qui s introduisentdans une maison sans avoir auparavant jeté leur dévolu ; ces improvisateurs ne sont sûrs de rien, ils vont de porte en porte; où il y a, ils prennent; où il n'y a rien, le voleur comme le roi perd ses droits. Le métier de cambriolleur à la flan, qui n'est exercé que par ceux qui débutent dans la carrière, est très-périlleux et très- peu lucratif.

Les meilleurs moyens à employer pour mettre les cambriolleurs dans l'impossibilité de nuire, est de tenir toujours la clef de son appartement dans .un lieu sûr; ne la laissez jamais à votre porte, ne l'accrochez nulle part, ne la prêlez à personne même pour arrêter un saignement de nez ; si vous sortez, prenez votre clef sur vous; cachez vos objets les plus précieux ; cela fait, laissez à vos meubles toutes vos autres clefs, vous épargnerez aux voleurs la peine d'une effraction qui ne les arrêterait pas, et à vous le soin de faire réparer le dégât que sans cela ils ne manqueraient pas de faire.

Les plus dangereux cambriolleurs sont sans contredit les tiourrisseurs ; on les nomme ainsi parce qu'ils nourrissent des affaires. Nourrir une affaire, c'est l'avoir toujours en perspective en attendant le moment le plus favorable pour l'exécution.

Les nonrrisseurs, qui n'agissent que lorsqu'ils ontîa certitude de ne point faire coup fourré, sont ordinairement, de vieux routiers qui connaissent plus d'un tour $ ils savent se ménager des intelligences dans la place ; au besoin même l'un d'eux y vient loger et attend, pour commettre le vol, qu'il ait acquis, clans le quartier qu'il habite, une considération qui ne permette pas aux soupçons de s'arrêter sur lui ; ce dernier n'exécute presque jamais, il se borne seulement à fournir aux exécutants tous les indices qui peuvent leur êlre nécessaires, souvent même il a la précaution de se mettre en évidence lors de l'exécution afin que sa présence puisse en temps opportun servir à établir un alibi incontestable.

Ce sont ordinairement de vieux voleurs qui travaillent de celle manière ; le plus célèbre fut un nommé Godé, dit Marquis, dit Capdeville, encore aujourd'hui au bagne de llrest où il subit une condamnation à perpétuité.

Les vols de chambre sont ordinairement commis les dimanches et jours de fêtes.

Les roulottiers appartiennent presque tous aux dernières classes du peuple, et leur costume est presque toujours semblable à celui des commissionnaires ou des rouliers. Ils travaillent toujours plusieurs ensemble. Lorsqu'ils ont remarqué sur une voiture un objet qui paraît valoir la peine dêlre volé, l'un d'eux aborde le conducteur et le retient à la lêie de ses chevaux, tandis que les autres débâchent la voiture et en font tomber les ballots.

Eu général \esroulottiers procèdent avec une audace vraiment exlraordinaire.il est arrivé plusieurs fois à un roulottier fameux, le nommé Goupil, de monter en plein jour et dans le quartier des halles sur l'impériale d'une diligence, et d'en descendre une malle comme si elle lui appartenait.

Pour se mettre à l'abri des entreprises des roulottiers, il ne

faul attacher les ballots derrière les voitnrcs, ni avec des cordes, ni avec des courroies, mais avec des chaînettes de fer qui ne pourraient être touchées sans qu'une sonnette placée dans l'intérieur de la voiture vînt donner l'éveil aux voyageurs.

Que les camionneurs aient un chien sur leur camion, le plus méchant qu'ils pourront trouver sera le meilleur ; qu'ils renoncent surtout à la détestable habitude d'aller boire un canon avec le premier individu qu'ils rencontrent.

Que les gardiens de voitures de blanchisseurs ne dorment plus sur leurs paquets de linge sale, et l'industrie des roulottiers sera mise aux abois.

Les plus fameux roulottiers étaient autrefois les France, les Mouchotte, les Bore, les Cadet Herricr, les César Vioque. Ces individus, et surtout le dernier, étaient capables de suivre une chaise de poste pendant plusieurs lieues ; ces individus ont presque tous achevé leur existence dans les bagnes et dans les prisons. Le dernier s'est corrigé.

Le costume du honjourier ou chevalier grimpant est propre, élégant même ; il est toujours chaussé comme s'il était prêt à partir pour le bal, et un sourire qui ressemble plus à une grimace qu'à toute autre chose est continuellement stéréotypé sur son visage.

Rien n'est plus simple que sa manière de procéder. Il s'introduit dans une maison à l'insu du portier ou en lui demandant une personne qu'il sait devoir y demeurer; cela fait, il monte jusqu'à ce qu'il trouve une porte à laquelle il y a une clef; il ne cherche pas longtemps, car beaucoup de personnes ont la détestable habitude de ne jamais retirer leur clef delà serrure ; le bonjouricr frappe d'abord doucement, puis plus fort, puis encore plus fort; si personne n'a répondu, bien certain alors que sa victime est absente ou profondément endormie, il tourne la clef, entre et s'empare de tous les objets à sa convenance $ si

NOTES. 22a

la personne qu'il vole se réveille pendant qu'il est encore dans l'appartement, il lui demande le premier nom venu et se relire après avoir prié d'agréer ses excuses ; le vol est quelquefois déjà consommé lorsque, cela arrive.

11 se commet tous les jours à Paris un grand nombre de vols au bonjour ; les bonjouriers, pour procéder plus facilement, puisent leurs éléments dans l' Almanach du Commerce ,* ils peuvent donc au besoin citer un nom connu, et autant que possible ils ne s'introduisent dans la maison où ils veulent voler que lorsque le portier est absent.

Rien ne serait plus facile que de mettre les bonjouriers ainsi que tous les voleurs dans l'impossibilité de nuire; qu'il y ait dans la loge du concierge un cordon correspondant à une sonnette placée dans chaque appartement, et qu'il devra tirer lorsqu'un inconnu viendra lui demander un des habitants delà maison. Qu'on ne permette plus aux domestiques de cacher la clef du buffet qui renferme l'argenterie ; quelque bien choisie que soit la cachette, les voleurs sauront facilement la découvrir; cette mesure est donc une précaution pour ainsi dire inutile ; il faut autant que possible garder ses clefs sur soi.

Lorsqu'un bonjourier a volé une assiette d'argent ou toute autre pièce plate, il la cache sous son gilet ; si ce sont des couverts, des timbales, un huilier, son chapeau, couvert d'un mouchoir, lui sert à celer le larcin. Ainsi, si l'on rencontre dans un escalier un homme à la tournure embarrassée, tournant le dos, portant sous le bras un chapeau couvert d'un mouchoir, il est permis de présumer que cet homme est un voleur. Il serait donc prudent de le suivre jusque chez le portier et de ne le laisser aller que lorsqu'on aurait acquis la certitude qu'il n'est point ce qu'il parait être,

Les ramastiques ou ramastiqueurs , comme beaucoup d'autres fripons, ne doivent leurs succès qu'à la cupidité des dupes.

22(i NOTES.

Ce qui suit est un petit drame qui, malgré les avertissements de la Gazette des Tribunaux, se joue encore tous les jours dans la capitale, tant il est vrai que rien n'est plus facile que de tromper les hommes lorsque l'on caresse la passion qui les domine tous, la soif de l'or.

La scène se passe sur la place publique. Les acteurs principaux examinent avec soin les allants et les venants. Enfin apparaît sur l'horizon l'individu qu'ils attendent; sa physionomie, son costume, décèlent un quidam aussi crédule qu'intéressé. L'un des observateurs l'aborde et lui adresse quelques-unes de ces questions dont la réponse doit révélera l'interrogateur l'état des finances de l'interrogé. Si les renseignements obtenus lui paraissent favorables, il fait un signe; alors l'un de sescompapagnons prend les devants et laisse tomber de sa poche une boîte ou un petit paquet, de manière cependant à ce que l'étranger ne puisse faire autrement que de remarquer l'objet; c'est ce qui arrive en effet, et au moment où il se baisse pour le ramasser, sa nouvelle connaissance s'écrie : a Part à deux. » On s'empresse d'ouvrir le paquet à la grande joie du pantre. On y trouve ou une bague ou une épingle magnifique ; un écrit accompagne l'objet, et cet écrit est la facture d'un marchand joaillier qui reconnaît avoir reçu d'un domestique une somme assrz forte pour le prix de ce qu'il envoie à M. le marquis ou M. le comte un tel b Nous ne rendrons pas cela, dit le fripon ; un marquis, un comte a bien le moyen de perdre quelque chose, et nous serions de bien grands niais si nous ne profilions pas de la bonne aubaine que le ciel nous envoie. » La dupe ne pense pas autrement, il ne reste donc plus qu'à vendre l'objet, voilà le difficile. Le ramastique fait observer que cela ne serait peut-être pas prudent, on ne se défait pas facilement d'un objet d'un aussi grand prix. Comment faire? « Écoutez, dit enfin le fripon, vous me paraissez un honnête garçon et je vais vous donner une marque de confiance dont vous vous montrerez digue, je j'espère ; je vais laisser l'objet entre vos mains, mais comme l'ai besoin d'argent, vous me ferez l'avance de quelques cen-*

laines de francs, mais j'exige que vous me donniez votre adresse. » Le niais, qui déjà est déterminé à garder toute la valeur de ce qu'on a trouvé, s'empresse d'accepter la proposition, et dans son for intérieur, il se moque de la simplicité de son compagnon ; il ne cesse de rire à ses dépens que lorsqu'il a fait estimer la trouvaille par un joaillier qui lui apprend que le bijou qu'il possède vaut tout au plus 15 ou 20 francs.

Les tamastiques sont presque tous des juifs. Chacun d'eux est vêtu d'un costume approprié au rôle qu'il doit jouer. Celui qui accoste est presque toujours vêtu comme un ouvrier, le perdant se distingue par la largeur de son pantalon dont une des jambes sert de conductenr à l'objet pour le faire arriver jusqu'à terre. Quelques femmes exercent ce genre d'industrie; mais, comme il est facile de le présumer, elles ne s'adressent qu'à des personnes de leur sexe.

Sur vingt individus trompés par les ramastiques , dix-huit au moins donnent un faux nom et une fausse adresse; s'il est vrai que l'intention doive être punie comme le fait, nous demanderons s'il ne serait pas juste d'infliger aux dupes une punition de nature à leur servir de leçon.

Ne soyez jamais assez sot pour vouloir partager avec un homme qui trouve un objet quelconque, surtout si pour cela l faut dénouer les cordons de votre bourse.

Soldasses. ■ — Voleurs qui se lient avec une personne pour la tromper ensuite d'une manière quelconque. Tous les membres de la grande famille des trompeurs peuvent donc être nommés ainsi. Le vol du lingot, commis au préjudice du limonadier à moustaches grises (qui n'est autre qu'un personnage dont déjà plusieurs fois nous avons parlé à nos lecteurs, Ronquctti , dit le duc de Modène) , est un échantillon suffisant de la manière dont procèdent les soûlasses.

Les romanichels , originaires, à ce qu'on assure, de la basse Egypte, forment comme les juifs une population errante sur toute la surfaee du globe , population qui a conservé le type qui la distingue, mais qui diminue tous les jours et dont bientôt il ne restera plus rien.

Les romanichels sont donc ces hommes à la physionomie orientale que l'on nomme en France Bohémiens ; en Allemagne, die Egyptens; en Angleterre, Gypsies ; en Espagne et dans toutes les contrées du midi de l'Europe, Gitanos.

Après avoir erré longtemps dans les contrées du nord de l'Europe, une troupe nombreuse de ces hommes , auxquels on donna le nom de bohémiens , sans doute à cause du long séjour qu'ils avaient fait en Bohême, arriva en France en 1427, commandée par un individu auquel ils donnaient le titre de roi e* qui avait pour lieutenants des ducs et des comtes. Ces hommes étaient régis par une constitution et des lois particulières; nous citerons seulement une de ces lois qui doit être encore en vigueur : lorsqu'un bohémien avait commis un crime quelconque (un assassinat par exemple) , il portait pendant un an un cilice ou chemise de laine, et après il se croyait purifié. Comme ils s'étaient , on ne sait comment, procuré un bref du pape qui occupait alors le trône pontifical , bref qui les autorisait à parcourir toute l'Europe et à solliciter la charité des bonnes âmes, ils furent d'abord assez bien accueillis et on leur assigna pour résidence la Ghapelle-Saint-Denis. Mais bientôt ils abusèrent de l'hospitalité qui leur avait été si généreusement accordée, et, en 1612, un arrêt du parlement de Paris leur enjoignit de 3ortir du royaume dans un délai fixé, s'ils ne voulaient pas aller passer toute leur vie aux galères.

Les bohémiens n'obéirent pas à cette injonction, ils nequit~ tèrent pas la France et continuèrent à prédire l'avenir aux gens crédules, et h voler lorsqu'ils en trouvaient l'occasion. Mais

pour échapper aux poursuites qui alors étaient dirigées contre eux, ils furent forcés de se dissiper ; c'est alors qu'ils, prirent le nom de romanichels , nom qui leur est resté et qui est passé dans le jargon des voleurs.

Il n'y a plus en France, au moment où nous sommes arrivés, beaucoup de bohémiens; cependant on en rencontre encore quelques-uns, principalement dans nos provinces du Nord ; comme jadis, ils n'ont pas de domicile fixe, ils errent continuellement d'un village à l'autre, et les professions qu'ils exercent ostensiblement sont celles de marchands de chevaux, de brocanteurs ou de charlatans. Les romanichels connaissent beaucoup de simples propres à rendre malades les animaux domestiques $ ils savent se procurer les moyens de leur en administrer une certaine dose ; ensuite ils viennent offrir leurs services au propriétaire de l'étable dont ils ont empoisonné les habitants et se font payer fort cher les guérisons qu'ils opèrent.

Les romanichels ont inventé ou du moins ont exercé avec beaucoup d'habileté le vol à la care dont nous venons de parler, qu'ils ont nommé cariben.

Lorsqueles romanichels ne volent pas eux-mêmes, ils servent d'éclaireurs aux voleurs. Les chauffeurs qui de l'an iv à l'an vi de la république infestèrent la Belgique, une partie de la Hollande et la plupart des provinces du nord de la France, avaient des romanichels dans leurs bandes.

Les marquises (les romanichels nomment ainsi leurs femmes) étaient ordinairement chargées d'examiner la position, les alentours et les moyens de défense des gemafles (fermes) ou pipés (châteaux) qui devaient être attaqués, ce qu'elles faisaient en examinant la main d'une jeune tille à laquelle elles ne manquaient pas de prédire un sort brillant et qui souvent devait s'endormir le soir pour ne plus se réveiller.

NOTE 13, PAGE lb'4.

Les premiers vols à la vanterne furent commis à Paris en 1014,

lors de la rentrée eu France des prisonniers détenus sur les pontons anglais; ceux de ces prisonniers qui précédemment avaient été envoyés aux îles de Ré et de Sainl-Marcouf, étaient pour la plupart d'anciens voleurs; aussi, à leur retour, ils se formèrent en bandes et commirent une multitude de vols. Dans une seule nuit plus de trente vols commis à l'aide d'escalade vinrent effrayer les habitants du faubourg Saint-Germain ; mais peu de temps après celte nuit mémorable, l'auteur de ce livre mit entre les mains de l'autorité judiciaire trois bandes de vanterniers fameux, la première composée de trente-deux hommes, la seconde de vingt-huit et la troisième de seize ; sur ce nombre total de soixante et seize, soixante-sept furent condamnés à des peines plus ou moins fortes.

Il serait facile, de mettre les vanterniers dans l'impossibilité de nuire; il suffirait, pour cela, de fermer à la tombée delà nuit, et même durant les plus grandes chaleurs, toutes les fenêtres pour ne les ouvrir que le malin.

Les Savoyards de la bande des fameux Dehaives frères étaient pour la plupart d'adroits et audacieux vanterniers.

Un vol à la vanterne n'est quelquefois que le préliminaire d'un assassinat : des vanterniers voulaient dévaliser un appartement situé à l'entre-sol d'une maison du faubourg Saint- Honoré ; Tun d'eux entre par la fenêtre, visite le lit, ne voit personne; bientôt il est suivi par un de ses camarades et tous deux se mettent à chercher ce qu'ils espéraient trouver; mais bientôt ils aperçoivent une jeune dame endormie sur un canapé, elle avait au cou une chaîne et une montre d'or.

« Elle roupille (elle dort), dit à son compagnon l'un des vanterniers, Delzaives, surnommé l'Écrevisse; il faut pesciller le boyue et la bride de jonc (il faut prendre la montre et la chaîne d'or).

— Mais si elle crible (crie) ? répond le second %anternier, le nommé Mabou dit V Apothicaire.

— Si elle crible , reprend VÉcrevisse, si elle vrible on lui fauchera le colas (coupera le cou). »

La jeune dame, qui n'était endormie qu'en apparence et qui entendait, sans en comprendre le sens, les paroles que prononçaient les voleurs, eut assez de prudence et de courage pour feindre de toujours dormir profondément; aussi il ne lui arriva rien.

Le receleur de la bande dont Delzaives dit VEcrevisse était le chef, se nommait Métrai et était frotteur de l'impératrice Joséphine. On trouva chez lui, lors de son arrestation, des sommes considérables.

L'auteur de ce livre a fait une rude guerre aux vanterniers de la bande des frères Delzaives, et il est enfin parvenu à les faire tous condamner,

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