Les vrais mystères de Paris
Parmi les nombreux papiers dont s'étaient emparés Salvador et Roman après l'assassinat du marquis , se trouvait une volumineuse correspondance entre la victime et la dame Moulin de Genève , qui avait été chargée d'élever l'enfant naturel d'Alexis et de Jazetta; toutes les lettres de cette femme portaient seulement pour suscription ces deux initiales, A. de P., et étaient toutes adressées, poste restante, dans les différentes villes où le marquis avait séjourné.
La lettre la plus récente remontait déjà à un peu plus d'un an lors de la mort de celui à qui elle était adressée , et accusait réception d'une somme de quatre mille deux cents francs qui devaient servir au payement, pendant trois ans, de la pension allouée par son père au jeune Fortuné.
Salvador habitait le château depuis environ deux années v et il se disposait à faire un voyage à Lyon, lorsqu'il se rappela qu'il était temps qu'il envoyât une nouvelle somme à Genève.
« Dans quelques années, dit-il à Boman en pliant la lettre qu'il venait d'écrire et dans laquelle il avait placé trois billets de banque de mille frar.es , dan?, quelques années cet adolescent, qui est âgé de dix-sept ans, sera tout à fait un homme; que ferons -nous alors?
— Nous lui donnerons une petite somme et nous l'enverrons dans une de ces colonies d'où l'on ne revient pas.
— Mais voudra-t-il partir?
— Nous le verrons bien. Au reste, nous avons encore trois ans au moins devant nous , et j'ai pour habitude de ne m'occuper d'une affaire qu'au moment de la terminer. »
Peu de jours après , Salvador reçut , au lieu
de la réponse de la femme Moulin , une lettre du premier magistrat municipal de la ville de Genève, lettre à peu près conçue en ces termes :
c La femme Moulin ayant quitté notre ville « depuis déjà plus de trois ans sans laisser d'in- « dicaiion du lieu qu'elle a choisi pour y fixer t sa résidence , la lettre que vous lui avez écrite « nous a été remise ; espérant y trouver des ren- € seignements de nature à nous mettre sur les « traces de celle femme qui a trompé plusieurs « personnes recommandables de notre ville , « nous avons cru devoir la décacheter.
« Nous avons vu avec peine que vous aussi « vous aviez été trompé par cette intrigante, et « nous regrettons bien sincèrement d'être forcé a de vous apprendre des faits qui doivent nécesi sairement vous causer un grand chagrin.
a La femme Moulin habitait Genève depuis * environ cinq ans , lorsque vous fûtes forcé de s lui confier votre fils ; et les personnes qui vous « ont donné sur son compte les plus favorables c renseignements étaient de bonne foi : elle « jouissait à celle époque de la meilleure repu- « talion.
« Celle malheureuse fit croire à tout le monde
* que votre fils appartenait à une de ses nièces
« qui venait de mourir sans laisser de fortune ,
<l et qu'elle s'était chargée d'élever cet enfant
« afin d'éviterqu'il ne fût placé dans un hospice.
« Cette intrigante , qui recevait de vous plus
« d'argent qu'il n'en fallait pour élever et faire
« instruire convenablement le jeune Fortuné ,
»t gardait, à ce qu'il paraît, pour elle l'argent
« destiné à l'éducation de votre fils; car elle se
t contenta de l'envoyer à l'école primaire , de
« sorte qu'à plus de neuf ans il n'était pas plus
<i instruit que celui d'un ouvrier de notre ville,
« et puisque, d'après la lettre que nous avons
« sous les yeux , vous paraissez satisfait de ses
« progrès , il faut croire que les lettres qui vous
« ont été adressées comme provenant de lui ont
« été fabriquées dans le seul but de vous
« tromper.
« Le jeune Fortuné était doux , complaisant ;
« il paraissait doué d'une certaine intelligence,
« aussi était-il très-aimé de tous les voisins de
« sa prétendue tante, et l'on regrettait généra-
« Iement que la fortune de Mme Moulin ne lui
« permît pas de faire donner à son neveu une
c. éducation plus complète que celle qu'il rece-
i vail.
FORTUNE ET SILVIÀ. 9
« Voire fils venait d'atteindre sa quinzième
t année, lorsqu'un jour la femme Moulin le
( chargea d'aller à Versoix, village situé à deux
< lieues de Genève , remettre au sieur G. Pia- « chaut , entrepreneur de roulage , une lettre
< dont il devait rapporter la réponse. Lorsqu'il « arriva , M. G. Piachaul était absent ; il fut « donc forcé d'attendre , de sorte qu'il ne fut de i retour à Genève que vers sept heures du soir. « La porte de la maison habitée par la femme i Moulin était fermée , il attendit jusqu'à neuf « heures celle qu'il nommait sa tante, elle ne « revint pas ; enfin il s'en alla tout en larmes i trouver le père Humbert , brave homme qui « occupait depuis plus de vingt-cinq ans la place « de commissionnaire à l'hôtel de VEcu de Ge- « neve. Cet homme lui apprit que sa tante était « venue le chercher afin de lui faire porter ses « malles chez Vissel , entrepreneur de voitures, « et qu'elle était partie pour Paris. — Comme «( je m'étonnais de ne pas le voir avec elle, con- « tinua le père Humbert en s'adressant à Fortuné, « elle me dit que tu devais l'attendre hors de la « ville avec un de tes parents. — Les pleurs de « Fortuné redoublèrent lorsqu'il eut entendu le « père Humbert. Le bonhomme , touché de ses
« larmes, raccompagna à la demeure de la
« femme Moulin , espérant qu'il pourrait y re-
« cueillir quelques renseignements utiles. Les
n voisins lui apprirent que la femme Moulin
* avait vendu tous ses meubles quelques heures
« seulement avant celle de son départ, qu'elle
« n'avait du reste annoncé à personne. Il de-
« venait donc évident que c'était de son plein
« gré qu'elle avait abandonné son neveu , que
« la commission dont elle l'avait chargé n'était
« qu'un prétexte pour se débarrasser de lui , et
« que le pauvre enfant ne devait plus compter
t sur elle.
« Nous n'assayerons pas de vous dépeindre « la douleur de ce malheureux enfant qui venait î de perdre son unique parente , et qui se trou- « vait tout à coup et à un âge aussi tendre sans « asile et sans pain. Le père Humberl eut pitié « de lui. — Écoute, lui dit-il , reste avec moi , « il y a de l'ouvrage et du pain pour deux à « Thôtel de l'Écu de Genève; tu seras logé, nourri « et habillé comme moi , et quand je serai trop « vieux pour travailler, tu me succéderas. Forif tuné accepta avec empressement et reconnais- « sance l'offre qui lui était faite, et dès le lendei main le pauvre jeune homme était en fonctions.
FORTUNÉ ET SILV1A. î I
<i Le père Humbert , pour obliger son jeune i protégé, fit toutes les démarches possibles pour t arriver à découvrir la retraite de la femme « Moulin; mais elles demeurèrent sans résultats « satisfaisants; on sut seulement que cette « femme était d'origine française* et qu'eileavait « quitté notre ville probablement pour se sous- « traire aux poursuites qu'allaient exercer contre « elle plusieurs négociants auxquels elle avait « escroqué des sommes assez considérables.
« Votre fils, monsieur le marquis, dut serésit- gner ; il était laborieux, attentif, il secondait, « autant que ses forces le lui permettaient , le « généreux vieillard qui l'avait accueilli et qui « lui témoignait beaucoup d'intérêt»
* Une année se passa ainsi , et Fortuné , qui « se faisait toujours remarquer par sa bonne « conduite , avait déjà mis quelques centaines « de francs en réserve, et sa petite garde-robe 4 était assez bien montée. Enfin , il était à peu « près heureux , et aujourd'hui il aurait trouvé « son père si un événement, que nous vousrap- « porterons sans l'accompagner de commentaires, « n'était pas venu tout à coup le précipiter dans « un abîme sans fond et jeter l'épouvante dans « notre cité ordinairement si paisible.
I CHAPITRE Xlîï.
« Fortuné arrivait toujours le premier à l'hôtel de TEcu de Genève; le père Humbert ne se rendait à son poste que plus tard. Le 20 mai de Tannée dernière , jour de la naissance de son père adoptif, Fortuné , après lui avoir fait agréer ses hommages à cette occasion , sortit à l'heure ordinaire.
i A dix heures et demie , Humbert , qui devait venir le prendre pour l'emmener déjeuner à Carouges , n'était pas encore arrivé. « A onze heures, le jeune homme , impatienté d'attendre , envoya un de ses camarades chez le vieillard, afin de l'inviter à se presser. « Quelques minutes après, le messager revenait , pâle et hors de lui , annoncer aux habitants de l'hôtel de l'Écu, que le père Humbert venait d'être assassiné.
« Fortuné ne voulut pas d'abord croire à un aussi effroyable malheur ; mais lorsqu'il ne lui fut plus permis de douter , il tomba dans un abattement voisin de la folie; la justice informa sur-le-champ* et Fortuné, amené sur le théâtre du crime, ne put supporter la vue du cadavre; il s'évanouit et demeura longtemps privé de l'usage de ses sens .
a On savait que, deux jours auparavant , le
FORTUNÉ ET SïLVIA. 15
« père Humbert avait retiré de chez M. Lom-
u bard Odier, banquier, une somme de dix-sept
« mille cinq cents francs , qu'il devait remettre
« à M. Fazy Pasteur /président du tribunal de
« commerce et propriétaire d'une petite ferme
* qu'il venait d'acquérir.
« Cette somme avait été enlevée d'un mauvais
« meuble dans lequel elle avait été déposée. Ce
« meuble cependant était beaucoup moins re-
« marquable que plusieurs autres qui garnissaient
« l'appartement et qui avaient été respectés.
« Celte circonstance dut faire croire que l'assas-
« sin connaissait parfaitement les lieux et les
a habitudes de la victime. Les voisins entendus
« déclarèrent tous qu'aucune personne étrangère
« n'était sortie de la maison.
« On retrouva l'instrument qui avait servi à
« commettre le crime. C'était un couteau qui fut
« reconnu pour appartenir à Fortuné. On trouva
« encore , dans le modeste logement, une paire
« de gros souliers à l'usage de ce dernier. Ces
« objets étaient couverts de sang. Les semelles
« des souliers en étaient imprégnées , et elles
« avaient laissé des empreintes très-visibles sur
« la mare de sang coagulé qui entourait le ca~
i davre. Toutes ces circonstances firent planer
« sur Fortuné les plus gravessoupçons. Toutsem-
« blait se réunir pour accuser ce jeune homme.
a II fut arrêté et mis au secret le plus absolu.
* Une maladie très-grave dont il fut subite-
« ment attaquée, et qui dura trois mois, relarda
i l'instruction de son affaire ; mais grâce aux
« soins qui lui furent prodigués par notre esti-
« mable M. Prunier, médecin en chef deshôpi-
«c taux de cette ville, il recouvra la santé.
« Il possédait toute sa raison , qu'il avait été
« sur le point de perdre à la suite de la maladie
« à laquelle il venait d'échapper, lorsque Tin-
a slruction de son affaire fut reprise.
« îl fut interrogé avec la plus grande sévérité.
« On lui représenta le couteau et les souliers. On
s lui fit observer qu'il était au moins extraordi-
4 naire que ce couteau , qu'il portait habituel- « lemenl attaché à sa veste par une lanière en « cuir de Hongrie, eût servi à la perpétration du s crime. Sa réponse à toutes les questions qui « lui furent adressées fut constamment la même. « — Tout semble, disait il, prouver que je suis « coupable; cependant, je suis innocent, et « plus affligé que qui que ce soit de la mort de a celui qui me servait de père.
« Fortuné , après une longue détention pré-
« ventive, fut traduit devant le tribunal criminel « extraordinaire ; il aurait infailliblement été « condamné , si l'avocat chargé d'office de pré- « senter sa défense n'eût pas invoqué en sa i faveur un alibi qui fut prouvé jusqu'à l'évi- <( dence. 11 fut donc acquitté; mais à sa sortie « de prison, il se trouva sans pain , sans asile , i et presque nu ; et malheureusement, par suite « du sentiment de répulsion qu'inspirent aux i personnes honnêtes tous ceux qui, à tort ou à & raison, ont eu quelques démêlés avec la just lice, toutes les portes se fermèrent devant « lui. ÏI prit alors le parti de quitter notre ville, u et depuis lors nous n'en avons plus entendu « parler.
« Nous sommes d'autant plus fâché, monsieur * le marquis , de ce qui est arrivé à votre infor- <t luné fils , que depuis son départ nous avons a acquis la preuve convaincante de son innoi cence , puisque nous tenons sous les verrous « de la prison de notre ville le véritable auteur « de l'assassinat commis sur la personne du bon « père Humbert. »
« Eh bien ! dit Roman lorsque Salvador eut achevé la lecture de la lettre qu'il venait de recevoir un seul individu dans le monde pouvait
nous demander compte de la fortune que nous avons acquise , et le ciel , ou plutôt le diable nous en débarrasse ; nous sommes vraiment des coquins bien heureux.
— Dis-moi, Roman, te souviens-tu de l'histoire de ce roi de l'Asie Mineure, nommé, je crois , Crésus ?
— Sais-tu ce qu'un plaisant du parterre cria à une jeune actrice qui venait de manquer de mémoire au moment où son interlocuteur lui adressait celte question :
Vous souvient-il, ma sœur, du feu roi noire père?
— Vraiment ! non.
— Eh bien , voici ce que répondit ce plaisant, et sa réponse pourra me servir :
Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
Et qu'est-il arrivé à ce Crésus?
— Ce monarque avait été constamment heureux dans toutes ses entreprises ; il se promenait un jour sur le bord de la mer, accompagné de ses courtisans , qui disaient tous que leur souverain était le mortel le plus chéri des dieux , et que jamais la fortune ne se lasserait de l'accabler
FORTUNÉ ET S1LVIA. 17
de ses dons» Crésus lira de son doigt une bague magnifique et la jeta à la mer.
« — Si je trouve celle bague, dit-il, je croirai tout ce que vous venez de me dire. i>
« A quelque jours de là, on servit sur la table du roi Crésus un admirable esturgeon, et dans le ventre de ce poisson il retrouva sa bague.
« — Vous ne vous trompiez pas, dit-il alors à ses courtisans; je suis véritablement le plus heureux des mortels. *
« Un sage qui, par hasard, se trouvait parmi les convives, lui fil observer que Ton n'était jamais aussi près de tomber dans l'abîme que lorsque Ton était arrivé au comble de la prospérilé; tout le monde se moqua de ce sage.
— Et tout le monde eut raison ; pourquoi cet oiseau de mauvais augure venait-il mêler ses croassements aux joyeux propos qui sans doute assaisonnaient le banquet?
— Tout le monde eut tort, mon cher Roman ; car voici ce qui arriva :
« Quelque temps après, le grand Cyrus vint attaquer les Étals du roi Crésus ; celui-ci essaya vainement de résister au vainqueur; il perdit toutes les batailles qu'il livra. Enfin il tomba entre les mains de son ennemi, qui, après l'avoir
abreuvé d'outrages , le fit écorcher tout vif.
— Et quelle est la moralité de celle histoire, ou plutôt de cette fable?
— C'est qu'il ne faut pas irop compter sur notre destinée, et que le plus pelit événement peut survenir et renverser tout à coup l'échafaudage sur lequel nous sommes montés.
— Vous êtes fou, monsieur le marquis ; notre édifice est trop solide pour tomber au premier souffle de l'orage ; et s'il plaît au diable, nous mourrons dans notre lit, et marquis de Fourrières.
■ — Je le souhaite et je l'espère; mais pouvonsnous savoir ce que l'avenir nous réserve? »
La conversation finit là.
Peu de jours après, Salvador quitta le château, où il laissa Roman, pour aller à Lyon opérer le recouvrement de quelques sommes importantes, dues à la succession du vieux marquis de Pourrières, et déposées en l'étude de maître Coste, notaire. Les démarches qu'il fut forcé de faire le mirent en relations avec les personnes qui composaient, à cette époque, la société la plus distinguée de la ville.
A la suite d'un dîner auquel il avait été invité, quelques jeunes gens , qu'il voyait assez habi-
luellement, lui firent la proposition de les accompagner au grand théâtre; Salvador, après s'être fait un peu prier pour satisfaire aux exigences du bon ton , se détermina à les suivre. Ces messieurs, en entrant dans leur loge, firent assez de bruit pour troubler le spectacle; et grâce au sans gêne de leur manière et à l'excentricité de leur toilette , ils étaient devenus après quelques minutes le point de mire de toutes les lorgnettes. Les lions de la province imitent , hélas , tous les travers des lions parisiens.
Ces messieurs étaient tous armés d'un de ces télescopes auxquels on a conservé le nom de lorgnettes. Après avoir mis en état ces formidables instruments, ils examinèrent à leur tour, et lorsqu'ils rencontraient une physionomie originale ou un joli minois derrière leur objectif, des observations pleines de malignité, ou des exclamations admiratives , partaient de leur loge avec la rapidité des fusées d'un feu d'artifice , et souvent elles allaient frapper les oreilles de ceux qu'elles intéressaient.
Salvador depuis quelques minutes ne pouvait délacher ses yeux d'une femme qui venait d'entrer dans une loge située en face de celle qu'il
occupait avec ses amis , et dont la brillante toilette et la merveilleuse beauté attiraient tous les regards.
L'atiention soutenue de Salvador parut à la fin blesser cette femme, qui à son tour regarda notre béros avec tant d'assurance et de fixilé , qu'elle lui fit presque baisser les yeux.
« Tron de l'air! dit-il à un de ses amis en lui désignant l'objet de son admiration, cette femme est au moins aussi effrontée qu'elle est belle ; quel regard ! il est aussi acéré que la pointe d'un poignard malais.
— Ah ! vous avez remarqué cette belle personne? lui dit le jeune homme auquel il s'était adressé; elle est très-désirable, n'est-ce pas?
— Certes, répondit Salvador, et si je n'avais pas la crainte de vous rencontrer tous sur mon chemin, je tâcherais de conquérir ses bonnes grâces.
— Si ce n'est que la crainte d'avoir l'un de nous pour rival, vous pouvez sans crainte tenter l'aventure ; mais je crois que vous ne réussirez pas.
— Vous m'étonnez; cette femme est-elle donc douée d'une vertu à toute épreuve?
— - Vous êtes quelque peu présomptueux ,
monsieur le marquis ; n'accordez-vous qu'aux Luerèces le pouvoir de vous résister.
— Oh ! vous ne m'avez pas compris , mais répondez-moi sérieusement, je vous en prie, cette femme est- elle si vertueuse que ce soit faire une folie que d'essayer de s'en faire aimer?
— Avez-vouslu, monsieur le marquis, un excellent roman du plus fécond de nos roman ciers : la Peau de chagrin ?
— Sans doute.
— Vous vous rappelez alors une certaine comtesse Fœdora ?
— Quel rapport... ?
— Eh bien ! si cette femme était un peu plus âgée, nous croirions tous qu'elle servait de modèle à M. de Balzac lorsqu'il traçait le portrait de la comtesse Fœdora.
— Ainsi , selon vous , celte femme est. . .
— Une femme sans cœur * cher marquis , et nous sommes trop de vos amis pour ne pas chercher à vous détourner du défilé dans lequel vous paraissez vouloir vous engager.
— Merci de vos bons avis , messieurs ; mais , en vérité , il est bien difficile de les suivre lorsque Ton a devant les yeux une créature aussi séduisante que celle-ci.
— Il faudrait avoir la puissance du dieu qui anima la Galatée du sculpteur Pygmalion , si l'on devait devenir amoureux de toutes les belles statues que Ton peut rencontrer sur son chemin.
— Si j'étais un paladin moins aventureux , je quitterais la lice avant d'avoir combattu , car vos discours ne sont pas de nature à m 'encourager ; mais ne me direz-vous pas le nom de celle femme et ce qui vous autorise à parler d'elle en des termes si défavorables ?
— Nous vous apprendrons volontiers tout ce que vous désirez savoir.
— Je vous écoule.
- — Mme la marquise de Roselly n'a pas probablement l'intention de se fixer dans notre ville, car elle n'a pas monté sa maison et se contente depuis qu'elle est ici du plus bel appartement de l'hôtel des Ambassadeurs ; cependant ses équipages , qu'elle a fait venir de Paris , exciient à la fois l'admiration et l'envie de toutes nos merveilleuses.
« Le caractère assez extraordinaire, les habitudes originales de cette marquise (elle fume , fait des armes comme le meilleur élève de Mathieu Coulon, et est aussi bonne écuyère que Baucher) auraient suffi pour que toutes les portes se
FORTUNE ET SILVÎA, 23
fermassent devant elle , si la renommée aux cent voix n'avait pas pris le soin de nous apprendre son histoire.
« La marquise de Roselly venait on ne sait d'où lorsqu'elle débuta au grand théâtre de Marseille sous le nom de Silvia.
— Silvia ! s'écria Salvador en interrompant le narrateur; Silvia !
— Vous connaissez la marquise de Roselly?
— Pas précisément , mais j'ai beaucoup entendu parler de la cantatrice Silvia. C'est singulier, se disait Salvador qui se rappelait ce que lui avait raconté Servigny pendant son séjour au bagne de Toulon , et ce qu'il avait entendu au dîner donné à Paris par le marquis Alexis de Pourrières.
— Continuez, je vous en prie, dit-il après quelques instants de silence.
— Je vous disais donc , continua le narrateur, que Silvia venait on ne sait d'où lorsqu'elle débuta au grand théâtre de Marseille. Comme elle est douée d'un talent incontestable et d'une beauté que vous êtes à même de juger , elle obtin t les plus brillants succès, et bientôt elle compta autant d'adorateurs qu'il y avait à Marseille de jeunes gens riches et bien tournés. Après une
-Il CHAPITRE XIII.
liaison avec un jeune homme de Paris dont le nom m'échappe , liaison dont les suites furent fatales à ce malheureux qui paya de sa liberté et de son honneur le bonheur bien fugitif d'avoir serré une femme jolie entre ses bras, elle fit la connaissance du marquis de Roselly , noble seigneur vénitien; cet Italien, à ce qu'il paraît, n'avait point de cervelle , car trois mois ne s'étaient pas écoulés qu'au grand élonnement de tous les oisifs de Marseille , Silvio , après avoir payé un énorme dédit à son directeur , quitta le théâtre et annonça à tout le monde qu'elle allait épouser son adorateur.
« On crut d'abord que les espérances de la jeune actrice ne se réaliseraient pas ; on ne pouvait croire qu'un aussi noble gentilhomme que le marquis de Roselly se déterminerait à épouser une fille de théâtre dont la réputation était plus qu'équivoque; cependant, au jour indiqué, le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe.
« Silvia , devenue marquise , ne changea ni de caractère ni de conduite , et son mari s'étant noyé à la suite d'une promenade sur l'eau , elle ne parut pas trop affligée de la perle qu'elle venait de faire , et après un voyage qu'elle fit en Italie pour recueillir ce qui lui revenait des
FORTUNÉ luT SILVIÀ. 25
biens du marquis de Roselly , elle reparut à Marseille, et, sans attendre que Tannée de son deuil fût expirée , elle remonta sur les planches du grand théâtre ; une insensibilité si ouvertement affichée révolta tout le monde , et au lieu des bravos et des transporîs d'admiration qui avaient accueilli ses débuts , elle ne récolta cette fois que des huées et des sifflets. Les quelques amis qui lui restaient, une femme jolie, quels que soient ses vices, en a toujours quelques-uns, affirmèrent que la succession de son mari ét#nt composée en grande partie des biens domaniaux qui , suivant les Lois qui régissent le royaume lombard-vénitien, retournent à l'Étal à défaut d'héritier du sang, c'était la nécessité qui la forçait à suivre de nouveau la carrière dramatique ; mais ce fut en vain , elle fut forcée de quitter Marseille. Ce fut alors qu'elle vint
— Mais si vraiment elle n'a pas de fortune, dit Salvador à celui de ses nouveaux amis qui venait de lui apprendre ce qui précède , quels moyens emploie-t-elle pour suffire à l'entretien du luxe dont elle s'environne?
— Vous me demandez là , cher marquis, la solution d'un problème bien facile à résoudre :
une femme ne trouve- t-elle pas tous les jours des ressources nouvelles ?
— Ainsi , vous croyez ?. . .
— Je crois que la belle marquise de Roselly serait , à l'heure qu'il est , toute disposée a vous vendre très-cher ce que vous pouvez vous procurer à beaucoup meilleur compte, en vous adressant ailleurs.
— Oh 1 vous êtes véritablement trop méchant.
— Je suis de l'avis du philosophe de Genève; vous savez oe qu'il a dit de la courtisane du roi?...
— Assez, assez, ménagez un peu plus celte pauvre marquise. »
Silvia , ou plutôt la marquise de Roselly , paraissait avoir deviné que Salvador et les jeunes merveilleux placés près de lui s'occupaient d'elle, car elle n'avait pas cessé de regarder la loge dans laquelle ils se trouvaient en balançant nonchalamment le bouquet de violettes de Parme et de camélias qu'elle tenait à la main.
Après la seconde pièce elle sortit , non sans avoir jeté sur Salvador un de ces regards qui enveloppent de la lête aux pieds celui auquel ils sont adressés.
Salvador , pendant les quelques jours qui sui-
FORTUNÉ ET S1LVIA. 27
virent celle soirée, pensa plus d'une fois à Silvia ; il n'était pas encore positivement amoureux de cette femme , dont la beauté avait impressionné vivement ses sens , mais il se sentait entraîné vers elle par un sentiment inexplicable el une curiosité irrésistible.
Salvador, comme tous les gens qui ont à se reprocher quelque grand crime, était excessivement superstitieux (i). Il se figura que ce n'était pas le hasard qui avait amené devant lui celte femme dont plusieurs fois déjà il avait entendu prononcer le nom, et qu'il existait entre sa destinée et la sienne une mystérieuse relation. Réussir à fixer cette femme qui ne s'est encore attachée à personne, el qui se débarrasse d'une manière si expéditive des gens qui lui déplaisent, se dit-il un jour, est une entreprise beaucoup plus difficile que de conquérir, lorsque l'on ne recule pas devant l'emploi de certains moyens, un nom et une fortune ! Eh bien ! je tenterai l'aventure,
(1) Presque tous les malfaiteurs, voleurs ou assassins de profession, sont excessivement superstitieux; ainsi ils croient aux songes, aux présages, à l'influence des jours; beaucoup ne voleront pas un vendredi, ou si en sortant de leur gîte ils ont rencontré un prêtre, ou s'ils ont renversé une salière; mais s'ils trouvent un morceau de fer, ils seront audacieux et entreprenants.
28 CHAPITRE Xllf.
et, si je réussis, ce sera un signe certain qu'aucun événement fâcheux ne doit plus arriver. Celte idée, accueillie d'abord comme une folie, germa cependant dans l'esprit de Salvador, qu'elle domina bientôt.
Salvador se présenta plusieurs fois à l'hôtel des Ambassadeurs sans pouvoir obtenir la faveur d'être admis auprès de Silvia ; et, ainsi que cela arrive toujours , les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin ne firent qu'ajouter de nouvelles forces au désir qu'il éprouvait.
Un valet de place assez intelligent était attaché depuis plusieurs années à l'hôtel des Ambassadeurs. Cet homme que Salvador payait très-généreusement, lui avait appris que la marquise de Roselly se rendait presque tous les soirs sur la place Bellecourt, où la musique d'un régiment de ligne, alors en garnison dans la ville, attirait Télite de la société lyonnaise.
Salvador alla donc un soir augmenter la foule déjà si nombreuse des adorateurs que la belle Silvia traînait partout après elle, et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à conquérir un siège à ses côtés. Silvia, qui connaissait déjà son nom, • et qui savait qu'il occupait dans le monde une a*sez belle position , voulut bien se départir en
FORT l NÉ KT SI L VIA. 2 9
sa faveur des rigueurs dont assez ordinairement elle accablait ceux qui portaient ses chaînes.
a Je crois, lui dit Salvador, après les préliminaires obligés de toute conversation que l'un des deux interlocuteurs veut amener sur un terrain plus intéressant que celui sur lequel elle s'agite, que j'ai eu le plaisir, il y a quelques jours déjà, de vous rencontrer au grand théâtre.
— C'est vrai, lui répondit Siîvia, et vraiment, je dois vous le dire, vous n'auriez pas, je le crois, examiné avec plus d'attention un cheval de luxe que vous auriez eu l'envie d'acheter.
— Ah ! madame, vous punissez bien sévèrement une faute que tout le monde aurait commise à ma place. Lorsqu'une fois les yeux se sont fixés sur vous , croyez-vous qu'il soit possible qu'ils se détournent?
— Ecoutez, monsieur le marquis, dit Siîvia après quelques instants de silence, si je suis sincère, me promettez-vous de répondre avec franchise aux quelques questions que je vais vous adresser?
— Oui, » répondit Salvador.
Siîvia jeta sur lui un regard qui semblait interroger les plus secrètes pensées de son âme. « Maimez-vous? >• dit-elle.
Salvador était venu sur le terrain avec le dessein d'attaquer, et c'était l'ennemi qui lui présentait la bataille. Cette interversion des rôles, qu'il n'avait pas prévue, le déroula complètement; aussi il hésita quelques instants avant de se déterminera répondre.
« Eh bien ! reprit Silvia, m'aimez-vous?
— Je le crois, répondit Salvador.
- — Je ne serai pas moins franche que vous, je n'ai encore aimé personne, pas même mon mari, ajouta-t-elle en souriant , et j'ai cru jusqu'à ce jour que ce serait toujours ainsi : il paraît que je me suis trompée.
— Ah ! madame , est-ce un aveu et dois-je l'interpréter en ma faveur?
— Vous faites beaucoup trop de chemin en peu de temps, monsieur le marquis, je ne veux pas dire que je vous aime, mais seulement qu'il est possible que je finisse par vous aimer ; mais si vous voulez me croire, nous en resterons là.
— Ah ! madame, ce que vous me demandez est impossible.
— Je ne sais si je me trompe, monsieur le marquis, mais quelque chose me dit que d'une liaison entre vous et moi il ne doit rien résulter de bon.
FORTUNE ET SILV1A. Si
— Croyez , madame , que si mes espérances se réalisent , de mon côté du moins , vos prévisions seront trompées. »
La conversation continua quelques instants encore sur ce ton , et Salvador ne quitta la belle marquise de Roselly qu'après avoir obtenu la permission d'aller chez elle lui présenter ses hommages.
L'amour, ce sentiment si pur , par lequel deux âmes se fondent en une seule , peut-il donc être éprouvé par deux créatures aussi perverses que celles qui nous occupent en ce moment? et le sentiment qui les engage à se rapprocher Tune de l'autre est-il bien le même que celui dont nous avons tous plus ou moins ressenti les atteintes; hélas ! oui , les tigres aussi bien que les colombes recherchent les individus de leur espèce , lorsque arrive la saison des amours.
L'amour, lorsqu'il a lié l'un à l'autre deux individus dont la vie a été une suite continuelle de débordements et de crimes , est peut-être plus violent , plus constant, plus capable de dévouement que celui qui a pris naissance dans le cœur d'un individu de trempe ordinaire , cette vérité une fois admise , les événements qui doivent être le résultat de la rencontre de Salvador
52 CHAPITHE XIII,
et de Silvia ne seront plus que les effets naturels d'une cause prévue.
11 nous eût été facile , pour justifier ceux des événements de ce livre qui peuvent au premier aspect paraître extraordinaires , de rapporter une fouie de faits empruntés à la vie réelle ; nous n'avons usé de cette faculté qu'avec une extrême réserve , car nous savions que ce n'est pas sans courir le risque d'ennuyer ses lecteurs qu'un auteur éîale les trésors de son érudition; cependant le nouvel aspect sous lequel nous sommes forcé de présenter Salvador et la fille de la mère Sans- Refus, nous engage à rappeler au souvenir de nos lecteurs quelques faits récents qui se rattachent à un célèbre criminel.
Les malfaiteurs, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent, voleurs ou assassins de profession (il existe des assassins de profession , et nous aurons occasion de peindre quelques-unes de ces hideuses individualités) , sont comme tous les autres hommes , plus peut-être que tous les autres hommes, dominés par l'amourpropre; mais comme ils ne peuvent se glorifier des vertus qu'ils ne possèdent pas , ils se glorifient de leurs crimes : ainsi que nous l'avons déjà dit, ils méprisent ceux d'entre eux qui ue volent
FOIiiUNE LT SILVU. 35
que des bagatelles ou qui, après avoir volé, manifestent l'intention de se repentir ; la publicité que les journaux donnent à leurs méfaits les flatte au lieu de les chagriner, et bien souvent ils arrivent au bagne ou dans la prison, ayant dans leur poche le numéro de la feuille dans laquelle se trouve le compte rendu des débats qui ont amené leur condamnation. Aussi depuis que les journaux judiciaires élèvent un piédestal à chaque grand criminel , et que les dames du meilleur monde assistent, parées comme pour le bal, aux audiences de la cour d'assises, lorsque Pacte d'accusation promet des détails sanglants ou erotiques, tous ceux que Ton amène sur le banc des accusés cherchent à prendre une attitude dramatique, et pour eux l'instant du triomphe est celui où l'auditoire paraît glacé d'épouvante.
Poulmann est peut-être de tous les assassins qui depuis quelques années ont comparu devant la cour d'assises de la Seine, celui qui a affiché le plus révoltant cynisme et la plus effroyable immoralité : eh bien ! cet homme qui énumérait avec une certaine complaisance toutes les phases de son crime, qui décrivait sans sourciller l'horrible agonie de sa victime, se rattachait cependant à l'humanité par l'affection qu'il portait à la
femme Simonnet, surnommée Louise aux yeux de chat, qui, de son côté, était foile de lui. Ces deux individus, pendant leur détention à la Conciergerie , se donnaient à chaque instant les preuves d'un attachement sans bornes. Poulmann, auquel Louise avait donné toute sa chevelure, la contemplait avec ravissement à tous les instants du jour, et la portait constamment sur son cœur ; il adressait à sa maîtresse des lettres dans lesquelles il lui peignait son amour en traits de feu, et lorsqu'il la rencontrait à levantgreffe, il la serrait entre ses bras avec une force extraordinaire. Louise aux yeux de chat, de son côté, avait renfermé dans un petit sachet qu'elle portait sur sa poitrine, toutes les lettres qu'elle avait reçues de Poulmann. Elle les lisait dix fois par jour, et souvent l'auteur de ce livre lui entendit adresser à ses compagnes de captivité ces singulières paroles :
« Que je suis malheureuse! mon mari était un homme de mauvaises mœurs, qui me rendait la vie insupportable et me battait sans cesse; je le quitte, j'ai la chance de tomber entre les mains d'un honnête homme qui me rend le bonheur et la tranquillité, et il faut que l'on vienne l'arrêter : quelle fatalité ! y
FOKTL'NE LT S1LVÏA.
Ce qui précède a surabondamment prouvé que les plus grands scélérats , les femmes les plus criminelles sont, aussi bien que les personnes les plus vertueuses , susceptibles détachement. Aussi nos lecteurs ne seront pas étonnés lorsque nous dirons que moins d'un mois après s'être rencontrés pour la première fois, Salvador et Silvia éprouvaient l'un pour l'autre un amour (doit-il être permis de conserver ce nom à un sentiment éprouvé par des individus de semblable nature?) aussi violent que celui qui unissait Poulmann à la femme Simonnet.
Nous devons, avant d'aller plus loin, donner à ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu nous suivre jusqu'ici quelques explications qu'ils voudront bien, nous l'espérons, accueillir avec indulgence.
Ce n'est point seulement pour satisfaire la vaine curiosité des gens du monde et des oisifs que nous nous sommes déterminé à écrire ce livre. Bien que nous ne soyons pas très-expert en matière littéraire, nous savons cependant qu'il ne suffit pas de grouper un certain nombre de personnages plus ou moins excentriques autour d'une donnée plus ou moins originale, et de saupoudrer le tout de quelques tableaux de mœurs
56 CIIAPITKE XIII.
plus ou mois exacts, pour avoir fait un livre utile ; nous savons aussi que les livres utiles sont les seuls qui soient destinés à fournir une longue carrière.
Nous avons voulu faire un livre utile.
Nos forces ne sont peut-être pas en harmonie avec la lâche que nous nous sommes imposée ; mais à défaut d'autre mérite, il nous restera celui de Tinlention, mérite dont bien certainement les lecteurs de bonne foi voudront bien nous tenir compte.
On va peut-être nous demander pourquoi, de toutes les formes littéraires, nous avons adopté la plus frivole, celle du roman. A celle question nous ferons une réponse bien ingénue.
Nous avons voulu être lu.
Le public liseur (que Ton nous pardonne cette comparaison) ressemble un peu à ces enfants qui ne se déterminent à boire la potion qui doit leur sauver la vie que lorsque les bords du vase qui la contient ont été préalablement enduits de miel... Cherchez d'abord les moyens de intéresser ou de l'amuser, vous pourrez ensuite l'instruire et le moraliser tout à votre aise.
Prouver que les fautes les plus légères ont presque toujours des suites déplorables ; qu'il
FORTUNÉ ET SILViÀ. 57
n'y a point de crime, quelque bien combiné qu'il soit, quelque épais que soient les voiles dont il s'enveloppe , qui échappe à la punition qui lui est due ; que souvent les crimes sont punis l'un par l'autre ; que les conséquences de toutes les liaisons qui ne sont pas fondées sur la vertu sont toujours déplorables ; qu'il n'est pas de chute dont on ne puisse se relever lorsque l'on a du courage; qu'il est toujours possible de faire le bien lorsque l'on a de la bonne volonté; telles sont les vérités morales que ce livre est destiné à mettre en relief. Nous croyons qu'elles résulteront suffisamment des faits qui doivent amener le dénoûment de notre ouvrage ; aussi seronsnous aussi sobres que possible de réflexions.
Jusqu'à ce moment les personnages que nous avons mis en scène, Salvador, Céleste, Comtois et sa mère, Roman et tous les autres, à l'exception de la comtesse de Neuville, de son amie et de Servigny, qui ne sont restés qu'un instant sous les yeux du lecteur , sont des êtres essentiellement vicieux. Mais que Ton se rassure, nous aurons aussi quelques nobles caractères à peindre, et plus d'une belle action à raconter.
On a beaucoup écrit sur les mœurs des malfaiteurs, et ces mœurs cependant n'ont pas encore
élé décrites avec fidélité. La plupart des écrivains qui se sont occupés de cette matière ont voulu, avant tout, dramatiser leur sujet; aussi, les uns ont chargé leurs palettes de couleurs ou trop sombres ou trop riantes; les autres, dominés par leurs idées politiques, ont cherché à expliquer, par l'organisation de la société, tous les vices de la classe qu'ils ont voulu peindre ; d'autres ne les ont vus que du haut de leur position officielle, et ne les ont observés que sous l'influence des préventions que la nature même de leurs fonction? devait nécessairement leur inspirer.
On viendra peut-être nous dire que des philanthropes ont visité dans leurs plus petits détails les lieux de détention, et qu'ils n'ont pris la plume qu'après avoir tout examiné consciencieusement ; l'auteur de ce livre veut croire tout le bien possible de ces messieurs, quoique de nos jours on ait fait de la philanthropie un métier auquel on gagne de bonnes rentes et de beaux biens au soleil ; mais en admettant que ces philanthropes se soient acquittés de leur mission avec toute la conscience possible, toujours est-il qu'ils n'ont jamais vu qu'en toilette les bagnes et les maisons centrales. Au jour de la visite annoncée, longtemps à l'avance, la soupe était presque
passable, les gardiens à peu près polis, et tous les prisonniers, désireux d'obtenir, soit leur grâce, soit une commutation de peine, des agneaux purs et sans taches; et puis ce n'est pas tout, il existe toujours chez la plupart des condamnés une sorte de crainte mêlée d'espérance, et un reste de respect humain qui les empêche de se montrer tels qu'ils sont devant ceux auxquels est dévolue une certaine autorité, ou qui ne sont pas descendus à leur niveau ; ce n'est que lorsqu'ils sont seuls entre eux qu'ils peuvent être jugés comme ils le méritent, et dût-on trouver mon opinion plus que hasardée, je soutiens que s'il s'agissait de faire un livre dans lequel fussent décrits avec détail et exactitude le caractère et les mœurs des malfaiteurs, ce livre devrait être fait par l'un d'eux. Par le fait de circonstances qu'il est inutile de rappeler ici, puisque des publications précédentes les ont fait suffisamment connaître , l'auteur de cet ouvrage se trouve placé dans les circonstances les plus favorables à l'exécution du travail qu'il s'est imposé; aussi, pour écrire les peintures de mœurs qui se trouvent dans son livre, il lui a suffi de rappeler ses souvenirs , et il peut dire qu'à défaut d'autre mérite, elles auront du moins celui de l'exactitude.
40 CHAPITRE XIU.
11 fallait pour être exact conserver aux individus que nous avons mis en scène le langage qu'ils parlent habituellement ; aussi on trouve dans ce qui précède , et on trouvera dans ce qui va suivre, une grande quantité de mots d'argot. On nous fera peut-être observer qu'il était au moins inutile d'initier les gens du monde à la connaissance du jargon des voleurs et des assassins : nous comprendrions jusqu'à un certain point cette observation, si nous étions le premier à faire ce que nous avons fait ; mais comme depuis déjà longtemps nous avons été devancé dans la carrière , le seul soin dont à ce sujet nous ayons dû nous inquiéter, a été celui de veiller à ce que notre plume restât constamment chaste. C'est ce que nous avons fait.
Nous devions à nos lecteurs les quelques explications qui précèdent, dont ils voudront bien, nous l'espérons, excuser la longueur.
Après quelques mois de séjour à Lyon, Si 1 via et Salvador se disposèrent à partir pour le château de Pourrières, que ce dernier voulait faire visiter à sa maîtresse avant de se mettre en route pour Paris, où il avait l'intention de se fixer.
Les premiers temps de leur liaison n'avaient pas été exempts d'orages; Salvador, que la sen-
sualité seule avait d'abord attiré près de .Silvia , avait primitivement tenté de rompre les nœuds qui rattachaient à celle femme ; Silvia , de son côté, avait cherché par tous les moyens possibles à faire de son amant ce que jusqu'à ce moment elle avait fait de tous les hommes qu'elle avait rencontrés, un hochet, une sorte de mannequin toujours prêt à accepter tous ses caprices, à se courber devant toutes ses volontés. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre réussi dans leur entreprise; un sourire, quelques douces paroles, quelques regards plus tendres que de coutume, ramenaient Salvador aux pieds de Silvia lorsqu'il venait de manifester l'intention de briser ses chaînes; mais lorsqu'elle voulait lui faire trop sentir le joug qu'il portait, l'amant si tendre, si soumis quelques minutes auparavant , changeait totalement d'aspect, et les éclais de sa colère épouvantaient Silvia, toute résolue qu'elle était.
« Ecoutez, lui dit un jour Salvador après une scène plus violente que toutes celles qui l'avaient précédée, voulez-vous que nous restions ensemble? *
Silvia eût été désolée si son amant lui eût manifesté le désir de rompre avec elle , mais les mauvais instincts qui la dominaient à son insu
empêchèrent la réponse qu'elle avait dans le cœur de venir se placer sur ses lèvres ; elle répondit le contraire de ce qu'elle pensait.
« Non, dit-elle. i
— Vous êtes bien déterminée? »
Silvia hésita quelques minutes avant de répondre, mais elle ne put se résoudre à démentir son caractère.
« Oui, » ajouta -l-elle.
Salvador était sur le point de remporter une victoire complète, mais il ne put se contenir plus longtemps.
« Ah ! vous voulez me quitter? je devais m'attendre à cela de votre part , mais n'y comptez pas. »
Silvia venait de reconquérir d'un seul coup les avantages qu'elle avait perdus dans les luttes précédentes.
« Je vous trouve plaisant , dit -elle , et vous affichez de singulières prétentions; parce que probablement je n'ai pas cessé de vous plaire , vous voulez me garder auprès de vous , malgré moi ; cela ne sera pas , monsieur le marquis de Pourri ères.
— Cela sera, madame la marquise de Piosclly.
— Je suis curieuse de connaître le moyen que
vous comptez employer pour me forcer à faire votre volonté.
— Tenez , Silvia , vous vous êtes grossièrement trompée si vous avez cru qu'il vous serait possible de faire de moi ce que vous avez fait de tous ceux que vous avez rencontrés ; je ne suis ni un Préval, ni un Servigny ; de ma poitrine au poignard d'un assassin , il y a , sachez-le bien , un espace que vous ne pourrez pas franchir, et ce n'est pas moi que vous enverrez au bagne de Toulon.
— Ah ! vous savez ce qui m'est arrivé avec ces deux messieurs? dit Silvia profondément étonnée.
— Je sais bien d'autres choses encore , et je puis, lorsque cela me plaira , renverser l'échafaudage sur lequel vous êtes montée. M. de Préval a-t-il pris la peine de vous apprendre que le nom que vous portiez à l'institution de la Légion d'honneur n'était pas le vôtre?
— Je ne possède pas le talent de deviner les charades. Je ne vous comprends plus.
— Je vais me faire comprendre. »
Salvador raconta à sa maîtresse tout ce qu'il
savait de sa vie passée, comment elle avait été admise à l'institution de la Légion d'honneur sous
14 CHANTRE XHÏ-
le nom de Catherine Fontaine, qui n'élait pas le sien, et comment elle se trouvait être la fille d'une femme qui tenait un mauvais lieu.
« Vous le voyez, ajouta-t-il, je puis, si cela me plaît , faire déclarer nul votre mariage avec le marquis de Roselly, qui a été contracté sous des noms supposés ; vous serez alors forcée de rendre compte à ses héritiers de ce que vous avez recueilli de sa succession. Vous le voyez , Silvia , vous êtes entièrement à ma 'discrétion , ne me forcez pas à user de mon pouvoir.
— Ce que vous dites, répondit Silvia, doit être vrai , car vous connaissez assez mon caractère pour être certain qu'avant d'accorder une créance entière à vos paroles , j'aurai soin de réassurer de leur valeur; je suis donc, jusqu'à un certain point, à votre discrétion, mais cela ne m'inquiète guère ; quoi que vous fassiez, il me restera quelque chose que vous ne pourrez pas m'enlever.
— Et quoi? s'il vous plaît.
— Les talents que je possède , de la jeunesse et peut-être quelques attraits, ajouta Silvia en adressant à Salvador le plus gracieux des sourires.
— Vous êtes une infernale coquette, lui répondit son amant tout à fait désarmé; mais
croyez-moi, Silvia, tâchons de marcher (raccord sur le chemin que nous devons suivre ensemble , plus de ces luttes dont les suites nous seraient lu laies à tous deux.
— Vous vous trompez de moitié, mon cher, ■ — Comment l'entendez- vous ?
— Je veux dire que si la bataille s'engage de nouveau, toutes les chances seront en votre faveur, car vous possédez tous les secrets de l'ennemi , qui de son côté ne sait absolument rien de ce qui vous regarde.
— Oh ! je vous assure que vous savez de ma vie tout ce qu'il est possible d'en savoir.
— Peut-être ; mais si vous avez des secrets que vous avez intérêt à cacher, faites en sorte que je ne puisse pas les découvrir ; si jamais vous veniez à me tromper, j'en ferais peut-être un usage qui ne vous conviendrait pas.
— A bon entendeur, salut.
— Et il demeure constant?
— Que je vous adore, et que vous voulez bien ne pas me détester ; et que si jamais je vous trompe , vous aurez acquis le droit de vous venger.
- — Convenu, dit Silvia en tendant sa main à Salvador, qui y déposa le plus ardent des baisers.
— Et vous me suivrez à Pourrières, et de là à Paris, dit-il sans quitter la main de sa maîtresse qu'il tenait serrée dans les siennes, et en attachant sur ses yeux un regard qui cherchait à deviner sa pensée.
— Partout où vous voudrez, t répondit-elle. Et cette fois le sourire sardonique qui venait
toujours se placer sur ses lèvres lorsqu'elle répondait à ses adorateurs , ne vint pas démentir l'expression de sa voix et de son regard.
Elle était sincère.
Salvador fit de suite les préparatifs de son départ, et après avoir cent fois recommandé à Silvia, que la crainte de blesser les convenances l'empêchait d'emmener avec lui , de ne pas trop se faire attendre, il quitta Lyon.
Roman était absent lorsqu'il arriva au château de Pourrières ; et lorqu'il demanda aux domestiques où il était allé, on lui répondit que M. l'intendant était parti depuis environ huit jours pour aller rejoindre , à Lyon , monsieur le marquis , et que depuis lors , on n'avait pas reçu de ses nouvelles.
L'absence de son complice aurait inquiété Salvador dans tout autre moment; mais l'impatience avec laquelle il attendait sa maîlresse, et les pré-
FORTUNÉ ET S1LYIA. 47
paratifs qu'il faisait faire pour la recevoir, occupaient tous ses instants et ne lui laissaient pas le temps de penser à autre chose.
Il savait qu'il ne pouvait, sans blesser les convenances, recevoir chez lui une femme qu'il avait Tintention de faire admettre dans le monde qu'il fréquentait. Aussi son premier soin en arrivant au château de Pourrières avait été d'aller trouver un châtelain de ses voisins , que les honneurs qu'il avait obtenus depuis qu'il s'était rallié au nouveau gouvernement n'avaient pas éloigné de lui , afin de prier son épouse de vouloir bien recevoir chez elle, pendant quelques jours , la noble marquise de Roselly, qu'il avait annoncée comme la veuve d'un gentilhomme italien avec lequel il s'était lié pendant ses voyages.
De semblables services ne se refusent jamais ; aussi Silvia,lors de son arrivée à Pourrières , fut accueillie dans la famille du voisin de Salvador avec l'empressement et la cordialité que l'on croyait devoir témoigner à une femme que sa jeunesse, sa beauté, son esprit et sa position de veuve rendaient très-intéressante.
Salvador avait laissé entrevoir à ses voisins qu'il désirait captiver les bonnes grâces de la marquise de Roselly, qu'il avait l'intention de
prendre pour épouse si elle voulait bien y consentir ; aussi les fréquentes visites qu'il lui faisait , paraissaient toutes naturelles au brave gentilhomme et à son épouse , qui , sans y mettre (TatFectation , saisissaient toutes les occasions de les laisser seuls.
Salvador avait terminé toutes les affaires qui le retenaient à Pourrières, et Silvia avait annoncé à ses hôies son prochain départ : ils devaient se mettre en roule à un jour d'intervalle et se rejoindre à Valence, où le premier arrivé devait altendre§raulre à l'hôtel de la Poste, après une fête d'adieu qui allait être donnée au château de Pourrières, et à laquelle avaient été invités tous les voisins du marquis. Celui-ci , autant pour plaire à sa maîtresse que pour laisser à ses amis des souvenirs agréables , avait voulu que rien ne manquât à celle (été. Un festin magnifique devait ère servi aux invités, les meilleurs musiciens d'Àix avaient été mis en réquisition afin de composer un orchestre digne des nobles danseurs auxquels il était destiné ; le parc tout entier devait être illuminé en verres de couleur, enfin un admirable feu d'artifice devait la terminer
La fêle était arrivée à son apogée, et Salvador allait prier Silvia de donner le signal du feu d'ar-
tih'ce qui devait précéder le souper, lorsqu'un domesiique vint le trouver dans la partie du parc où l'orchestre avait été établi, afin de lui annoncer que M. Lebrun venait d'arriver, et qu'après s'être retiré dans son appartement, il faisait prier monsieur le marquis de venir lui parler.
Le domestique s'était acquitté de sa mission devant Silvia, que Salvador tenait sous le bras et à laquelle il faisait les honneurs de la fête ; il parut singulier à cetle dernière qu'un intendant fît prier son maître de venir le trouver dans sa chambre, et elle ne put s'empêcher de témoigner son élonnement.
« Oh ! mon intendant est un ancien serviteur de la famille, répondit Salvador à ses observations, et je lui permets des petites licences que je ne tolérerais chez aucun autre. »
Et comme le domestique attendait la réponse de son maître :
€ Dites à mon intendant, ajoula-t-il en appuyant sur ce dernier mot, de venir me trouver ici. »
Le domestique alla transmettre à Roman l'ordre qu'il avait reçu, et celui-ci, qui s'était déjà débarrassé de son costume de voyage, fut assez vivement contrarié d'être forcé de se déranger pour aller se mêler à la foule des invités.
é II paraît, se dit-il, qu'il y a quelque chose de nouveau, puisqu'il ne peut pas disposer d'un instant ; nous allons voir cela. »
Après avoir fait un peu de toilette, il se rendit dans le parc ; lorsqu'il aborda Salvador, celui-ci lui fit un signe qui , tout imperceptible qu'il était, n'échappa pas aux regards clairvoyants de Silvia.
« Ne pouviez-vous, dit Salvador, prendre quelques instants sur voire repos, afin de venir me communiquer ce que vous avez de si pressé à me dire ?
— Je prie monsieur le marquis de vouloir bien m'excuser, répondit Roman qui avait compris le signe de son ami; mais ce que j'ai à lui dire ne souffrant aucun retard et ne regardant que lui, et tous les appartements du château étant envahis par la foule, j'ai pensé que nous serions plus commodément chez moi.
— (Test bien ; maintenant vous pouvez vous expliquer, s
Et comme Roman ne répondait pas :
« Vous pouvez parler devant madame, ajouta Salvador.
— Je demande bien pardon à monsieur le marquis, mais ce que j'ai à lui dire m'étant à peu près
personnel, il est nécessaire que je ne m'explique que devant lui. >
Salvador devina aux regards de Roman que lui seul devait entendre ce que son complice voulait lui dire; il conduisit Silvia dans la partie du parc réservée pour le bal, et il revint joindre son ami.
« Puis- je savoir, dit- il, lorsqu'ils se trouvèrent dans une partie écartée du parc, d'où lu sors et ce que tu as fait depuis quinze jours que tu as quitté le château?
— Ah ! mon ami, je n'ose te dire ce qui m'est arrivé.
— Je le devine, tu es resté à Àix pendant ces quinze jours?
— Oui.
— Tu as joué ?
— Oui.
— Et tu as sans doute beaucoup perdu?
— C'est ta faute autant que la mienne, pourquoi m'as-fu quitté? Lorsque je suis seul, je m'ennuie, et alors je joue pour me distraire, mais ce qui vient de m'arriver me servira de leçon.
— Voilà plusieurs fois déjà que tu me liens le même langage... Voyons, combien as- lu perdu?
— Vinçt-deux mille francs.
— Vingt-deux mille francs ! s'écria Salvador; mais, bourreau, ajouia-t-il, lu as donc promis au diable de nous ruiner?
— J'en conviens, la saignée est un peu forte ; mais lu le sais, mon ami, au jeu comme à la guerre, on peut en un instant réparer les perles d'une année.
— Ainsi tu ne veux pas cesser de jouer?
— Pourquoi n'essayerais je pas de regagner ce que j'ai perdu?
— Ah ! je voudrais que tous les joueurs fussent au fond des enfers !
— Le souhait est charitable, mais veux-tu me permettre une petite observation ?
— Je l'écoute.
— Il a été dit, si je m'en souviens bien, que la fortune du marquis de Pourrières nous appartiendrait à tous deux?
— Sans doute.
— Depuis que nous sommes ici, j'ai perdu deux cent mille francs environ... Eli' bien, croistu que lu n'as pas dépensé davantage en objets de luxe, en chevaux, en équipages, sans compier ce que t'a coûté l'organisation et la musique de ton bataillon de garde nationale?
— Mais , mon ami , ce n'est pas tant l'argent
que tu as perdu que je regrette , que le mauvais effet que ta conduite peut produire dans le monde ; on doit difficilement comprendre qu'un intendant puisse perdre des sommes considérables, et Ton peut penser que tu es un fripon et que je suis un imbécile.
— Ce que lu dis est vrai ; mais indique-moi, je l'en prie, le moyen de vaincre une passion aussi impérieuse que la passion du jeu ?
— Écoute! Roman , notre position est délicate, le plus léger accident peut décbirer le voile épais qui couvre nos crimes. Les lieux que tu fréquentes sont le rendez-vous de tout ce que la société renferme de plus vicieux , et tu peux y rencontrer quelqu'un qui te reconnaisse.
— Tu parles aussi bien que feu saint Jean Bouche-d'Or , et je te promets de suivre à l'avenir tous les conseils.
— Je désire que cette fois tu tiennes tes promesses. Ainsi c'est convenu, tu ne joueras plus?
— Laisse-moi seulement regagner ce que je viens de perdre, et après je dis un éternel adieu aux tapis verts , aux cartes et aux dés.
■ — Mon cher ami , ne nourris pas plus longtemps une espérance qui conduit au suicide tous les joueurs qui ne veulent pas mourir de faim. »
Silvia , que Salvador avait menée près de l'a noble châtelaine chez laquelle elle habitait, lorsque Roman l'avait abordé, avait quitté cette dame après une conversation de quelques minutes, et ayant suivi une assez longue avenue en se cachant derrière chaque arbre , elle était arrivée dans le fourré épais où se trouvaient Salvador et Roman.
Elle venait à ce moment de se placer assez près d'eux pour pouvoir entendre tout ce qu'ils disaient.
« Mon cher Roman, ajouta Salvador après quelques instants de silence, cela ne peut durer. Depuis que nous sommes ici r voilà plus de deux cent mille francs que lu perds; encore quelques années de cette vie, et nous serons ruinés, et forcés peut-être de reprendre noire ancien métier. Séparons-nous, c'est le parli le plus sage que nous puissions prendre.
— Ingrat ! répondit Roman , tu veux me quitter!
— C'est de ma part un parti pris, si lu ne veux pas changer de conduite. Comme, ainsi que je le l'ai dit, j'ai l'intention de me fixer à Paris, je vais emprunter sur toutes les propriétés de la seigneurie de Pourrières la somme qu'il me faut
FORTONÉ ET SILVIA. 55
pour monter ma maison dans la capitale; si tu le veux , je te remettrai une somme équivalente à celle qui le revient sur ce qui nous reste.
— Ne me remets rien et restons comme noua sommes : tu sais bien que je ne puis pas me séparer de toi.
— Restons ensemble puisque cela te plaît ; mais je prends , à partir de ce jour, la clef du coffre, et lorsque tu voudras jouer ne viens pa& me demander de l'argent, car je te le jure, je ne l'en donnerai pas.
— Eh! qu'est-ce que cela me fait? Crois-tu, par hasard , que si j'en voulais absolument, il ne me serait plus possible de m'en procurer?
— Ne va pas au moins remettre la main à la pâte !
— C'est bon , c'est bon , le temps est un grand maître ! Du reste, je suis décidé à ne plus jouer.
— S'il en est ainsi , tout est oublié. Mais il faut que je te quitte pour m'occuper un peu de mes invités , tu m'attendras dans mon appartement , n'est-ce pas? »
Silvia , cachée derrière un arbre , avait écouté la tin de la conversation du marquis de Pourrières et de son intendant , et cette conversation
venait de lui apprendre qu'il existait un secret entre ces deux hommes; mais de quelle nature était ce secret ? C'était là ce qu'elle aurait voulu savoir, et ce que peut-être elle aurait appris si un de ces élernumenls que , malgré les plus violents efforts , il est impossible de comprimer, n'était pas venu tout à coup révéler aux deux amis la présence d'un tiers.
« Quelqu'un nous écoute , dit Roman à voix basse en montrant du doigt la place où se tenait Silvia.
— Nous n'avons heureusement rien dit qui puisse nous compromettre, > répondit de même Salvador.
Silvia, aux mouvements du marquis et de son intendant, qui depuis son malencontreux éternument ne parlaient plus qu'à voix basse , avait deviné qu'elle venait d'être découverte ; craignant d'avoir été reconnue et ne voulant pas laisser supposer à son amant qu'elle n'était venue que pour l'épier dans celle partie du parc, elle quitta la place qu'elle occupait et se dirigea vers lui.
i Eh quoi? c'est vous, monsieur le marquis ! dit-elle en l'abordant, je n'espérais pas, je vous Tassure, avoir le bonheur de vous rencontrer dans celtc^ partie déserie du parc.
— Ah ! vipère, pensa Salvador en se mordant les lèvres, lu nous épiais ! Croyez, madame la marquise, dit-il en offrant son bras à Silvia, que le bonheur est tout de mon côté. C'est bien, continua-t-il d'un ton bref et impératif en s'adressant à Roman qui, ignorant encore la liaison qui existait entre son complice et la femme qu'il avait devant les yeux, était redevenu le plus humble et le plus poli des intendants , c'est bien , vous pouvez vous retirer. »
Roman s'inclina et laissa seuls Silvia et Salvador.
« Vous nous écoutiez ! dit ce dernier à sa maîtresse.
— Je crois que vous vous trompez, répondit elle.
— Pourquoi dissimuler? Je vous ai vue, vous étiez la. >
Et Salvador montrait à Silvia l'arbre derrière lequel elle s'était tenue cachée.
« Et quand cela serait? répondit -elle, quels reproches auriez-vous le droit de me faire? Grâce à l'emploi de je ne sais quels moyens, vous êtes parvenu à savoir plus de choses qui me concernent que je n'en sais moi-même. Pourquoi ne me serait-il pas permis de faire, pour savoir ce
vmocç. TOME m. S
qui vous regarde, l'équivalent de ce que vous avez fait vous même? Du reste, ne soyez pas inquiet, je ne sais rien, je n'ai rien entendu. »
Salvador regarda fixement Silvia ; il voulait deviner sa pensée dans ses yeux ; elle soutint sans changer de visage les regards qu'il attachait sur elle, puis elle lui dit en souriant avec grâce :
« Et quand bien même je saurais quelque chose! Quel mal pourrait-il en résulter pour vous? N'avons nous pas fait ensemble une espèce de pacte? Observez-en les conditions avec autant de fidélité que moi, et, quoi qu'il arrive, je ne vous trahirai pas.
— C'est bien ! répondit Salvador; mais rejoignons la compagnie, notre absence pourrait être remarquée. »
L'heure à laquelle le signal du feu d'artifice qui devait précéder le souper devait être donné, était arrivée, et les invités attendaient leur hôte avec une certaine impatience , lorsque Salvador rejoignit la compagnie. Après s'être excusé du petit retard dont il s'était rendu coupable, et lorsque tout le monde se fut placé commodément, Silvia donna le signal, et tout à coup mil!e gerbes de feu, de toutes les coulcursr s'élance-
rcnt dans les airs et éclairèrent les parties les plus sombres du parc, et lorsque les dernières étincelles de la dernière fusée se furent éteintes sur le fond brun du ciel , on se rendit dans la salle à manger, où un magnifique ambigu attendait tous ceux que les plaisirs de la soirée avaient disposés à y faire honneur.
Après avoir témoigné au marquis de Pourrières la reconnaissance que leur inspirait sa généreuse hospitalité, et l'avoir prié d'agréer les vœux qu'ils faisaient pour son prochain retour, les convives se séparèrent au moment où les premiers (eux du jour commençaient à dorer l'horizon.
Silvia avait été forcée de se retirer avec la noble dame chez laquelle elle avait été reçue.
Salvador, en entrant dans son appartement, y trouva Roman, ainsi que cela avait été convenu; ce dernier était réellement fâché d'avoir perdu des sommes aussi considérables ; il regrettait surtout d'avoir pu, par sa conduite, exciter quelques soupçons; il tendit la main à son ami qui la serra dans la sienne.
La paix étant faite, Salvador raconta à son complice ce qui lui était arrivé avec Silvia, et lui apprit que la marquise de Roselly et la cantatrice, dont leur compagnon d'évasion Servigny
leur avait parlé au bagne de Toulon, étaient une seule et même femme, et que celle femme était devenue sa maîiresse. Roman engagea son ami à apporter la plus grande prudence dans ses relaiions avec cette sirène, et il ajouta qu'il craignait que l'amour ne fit du tort à l'amitié; Salvador rassura son complice, et ils se séparèrent pour aller prendre quelques heures de repos.
Les démarches que Salvador fut obligé de faire pour se precurer la somme nécessaire à ses frais de voyage et d'installation à Paris, furent couronnées de succès ; mais elles le retinrent à Po arriéres quelques jours de plus qu'il ne l'avait pensé. Enfin, il se mit en route, accompagné de son ami, et après qu'il eut rejoint Silvia qui, ainsi que cela avait été convenu , l'attendait à Valence, à l'hôtel de la Poste, une bonne berline attelée de quatre vigoureux chevaux les conduisit rapidement à Paris.
XÎV
Le premier soin de Salvador, en arrivant à Paris , fut de chercher une maison en harmonie avec le rang qu'il voulait occuper dans le monde ; après en avoir visité plusieurs , il choisit le petit hôtel du faubourg Saint -Honoré, dans lequel nous avons introduit le lecieur en commençant celte histoire.
Le local trouvé , il ne s'agissait plus que de le faire garnir de tous les objets qui doivent constituer une existence aristocratique , ce qui fut
prompt emeni exécuté , grâce à l'or que Salvador répandait avec profusion.
Sa maison complètement montée , il s'occupa de colle de Silvia ; il loua pour elle, aux Champs- Elysées , une charmante petite villa du style le plus coquet , qu'il fil meubler avec tout le luxe et tout le confort qui devaient nécessairement entourer une aussi jolie femme.
Après avoir fait choix de domestiques rompus au service des gens de bonne compagnie, renouvelé leurs équipages et mis dans leurs écuries d'excellents chevaux, Salvador et sa maîtresse vinrent prendre possession de leurs nouvelles habitations. Roman , qui voulait , disait-il à son ami , faire pendant quelques jours encore le grand seigneur, avait conservé le petit appartement qu'il occupait à l'hôtel des Princes , où il était descendu avec Salvador et Silvia , lors de son arrivée à Paris.
Silvia, qui avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer Roman chez Salvador, et qui n'avait pas oublié la conversation dont elle avait entendu quelques fragments dans le parc de Pourrières , lui avait plusieurs fois adressé des questions adroitement insidieuses; mais le vieux renard qui , lui aussi, avait de la mémoire , sut
dissimuler tout en conservant son air bonhomme. Les obstacles que Silvia rencontra ne firent qu'augmenter l'envie qu'elle éprouvait d'être instruite et la rendre plus entreprenante. Elle renouvela près de Salvador les tentatives qui avaient échoué près de Roman ; mais ce fut en vain ; elle dut se résigner à attendre un moment plus opportun , moment qui , dans sa conviction, ne devait pas être très-éloigné.
Salvador, avant de quitter le château de Pourrières, avait eu le soin de se munir de lettres d'introduction de toutes les notabilités nobiliaires de la Provence ; grâce à ces lettres qu'on n'avait pas cru devoir refuser au dernier rejeton d'une très-illustre famille, et aux chaleureuses recommandations faites en haut lieu par les autorités de son département, toutes les portes s'ouvrirent devant lui, et il se trouva reçu à la fois avec le plus vif empressement dans les salons du noble faubourg Saint-Germain, et dans ceux des puissances du jour ; il fit la cour à une vieille du-» chesse à laquelle il eut le bonheur de plaire , et cette noble dame, voulant récompenser un dévouement véritablement digne des plus grands éloges, voulut bien se charger d'introduire dans la bonne compagnie la jolie marquise de Roselly,
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que sa beauté, son esprit et ses grâces firent du reste accueillir avec le plus vif empressement.
Ce fut à cette époque que Salvador fut nommé auditeur au conseil d'État.
Roman* après quelques semaines de séjour à Paris, et lorsque Salvador, qu'rl avait secondé dans les démarches qu'avait nécessitées l'organisation de sa maison, n'eut plus besoin de lui, se laissa conduire, un jour qu'il ne savait que faire, dans un de ces établissements connus sous la dénomination de tables d'hête et qui sont eenl fois plus dangereux que les tripots de la défunfce administration de M. Bénazet.
La police fait une rude guerre à ces sortes d'établissements, mais tous ses efforts, à ce qu'il paraît, demeurent sans résultats, car à peine a-l-elle fait fermer un de ces tripots, au N° 4 de la rue Richelieu, par exemple, qu'il s'en ouvre un autre à l'instant même au N° 6.
Un excellent dîner est servi tous les jours, à heure fixe aux personnes qui fréquentent ces maisons, c'est le prétexte honnête de la réunion ; mais lorsque les convives passent dans le salon pour y prendre le café , les tables d'écarté , de trente et quarante , et même de roulette , sont déjà dressées.