VIDOCQ — T. IV
auxiliaire aussi dévoué que possible ; la cage était trouvée , cage assez jolie vraiment et pourvue de tout ce qui pouvait rendre l'existence supportable à une femme habituée à toutes les aisances du luxe et du confort ; il ne s'agissait plus que d'y faire entrer l'oiseau auquel elle devait servir de prison, c'était le plus difficile. Cependant Beppo ne désespérait pas de réussir; il savait, par expérience, qu'avec beaucoup de patience et de résolution on peut faire beaucoup de choses , et enlever une femme lui paraissait beaucoup moins difficile que de découvrir une adresse dans une ville comme Paris. Il faut ajouter encore qu'il comptait un peu sur le hasard, et qu'il se disait que puisqu'une première fois déjà il était venu à son aide , il n'était pas impossible qu'il le favorisât une seconde fois.
Il n'avait donc pas de pian arrêté ; il se bornait seulement à errer sans cesse aux environs de la maison de Siivia , attendant du hasard une occasion favorable qu'il se promettait bien de ne pas laisser échapper.
Siivia était presque aussi superstitieuse qije son amant ; c'est une loi fatale à laquelle doivent obéir tous ceux qui n'ont pas la conscience trèsnette; elle croyait donc comme lui aux songes,
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aux présages et à l'influence des jours , et trèssouvent le matin elle allait consulter une devineresse assez célèbre , experte en phrénologie , physiognomonie , cartonomancie , aéromancie , chiromancie, astrologie judiciaire, magnétisme et autres fariboles , qui demeurait dans la rue des Vignes, à Chaillot.
Comme elle ne se souciait pas de mettre ses gens dans la confidence de celte faiblesse, et que le domicile de la pythonisse n'était pas trèséloigné de son hôtel, puisque pour s'y rendre il ne fallait que traverser les Champs-Elysées , elle y allait à pied et très-simplement vêtue. Beppo qui, ainsi que nous venons de le dire, était sans cesse dans les environs de son hôtel , vêtu tantôt d'une manière et tantôt d'une autre, devait donc infailliblement finir par la rencontrer.
C'est ce qui arriva par une sombre et pluvieuse matinée que Silvia avait justement choisie, afin de ne pas être remarquée, et au moment où lui-même, bien persuadé que celle qu'il attendait ne sortirait pas par un aussi mauvais temps que celui qu'il faisait, allait se retirer.
Lorsque Silvia était sortie de chez elle , il ne tombait qu'une petite pluie dont elle pouvait être
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facilement garantie par le parapluie qu'elle avait emprunté à sa femme de chambre; mais elle était à peine arrivée au bout de l'avenue Chateaubriand , que toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent à la fois, et que des torrents de pluie chassèrent au loin tous ceux qui , comme elle , avaient jusqu'à ce moment bravé l'orage.
Elle était à une distance à peu près égale de son hôtel et du domicile de la tireuse de cartes. Rentrerait-elle chez elle, ou irait-elle chez la devineresse? Elle allait, malgré le vent et la pluie, continuer bravement sa route, lorsqu'elle fut brusquement saisie par Beppo , qu'elle ne s'attendait certes pas à rencontrer là.
La vue inopinée de cet homme qu'elle croyait, à l'heure qu'il était, depuis longtemps en Provence, causa à Silvia un tel saisissement, qu'elle n'eut pas la force d'appeler à son secours.
« Si vous jetez un cri, si vous faites un geste, un seul mouvement de nature à attirer l'attention , dit Beppo , vous êtes morte. Je ne veux vous faire aucune violence, mais il faut que je vous parle ; ne cherchez pas à me tromper, ne me faites pas de promesses que vous n'avez pas plus l'intention de tenir que je n'ai celle de les écouter, ce serait prendre une peine inutile ; vous m'avez
entendu, vous savez ce dont je suis capable; suivez-moi donc, il le faut, i
Tout en parlant , Beppo avait entraîné Silvia vers la barrière de l'Étoile, où il espérait trouver une voiture. Son attente ne fut pas trompée; par un de ces hasards assez rares par les temps de pluie, un fiacre était resté sur la place; il fit monter dedans Silvia , que la surprise qu'elle avait éprouvée paraissait avoir anéantie; puis il dit quelques mots à l'oreille du cocher qui, désireux sans doute d'obtenir la magnifique récompense qui venait de lui être promise , fouetta vigoureusement les deux maigres rossinantes attelées à son carrosse , lesquelles , voulant bien cette fois seconder les intentions de leur maître^ partirent au galop.