‹ Les vrais mystères de Paris (volume 4)Chapitre 8 sur 9 · VIDOCQ. — T. IV · texte numérisé non relu

VIDOCQ. — T. IV

pratiquer dans le plancher de sa chambre à coucher, soit par des ouvertures adroitement ménagées dans les volets et la porte , s'il ne se passait rien d'extraordinaire autour de son fort. On assurait encore que tous les soirs des fils de laiton qui correspondaient à une grosse sonnette placée au chevet de son lit étaient tendus en tous sens dans toutes les pièces de son appartement.

Une très-vieille femme, que l'on disait sa sœur, et un jeune israélite auquel il apprenait les premiers éléments du métier d'usurier , et qui lui servait à la fois de commis et de domestique , habitaient avec lui la maison de la rue Saint- Gervais, qui ne restait jamais seule. Du reste, Josué n'accordait à ses commensaux que la confiance que lui donnaient la solidité de son coffre et les nombreuses précautions dont il s'était entouré.

Roman , qui avait d'abord pensé que c'était chez lui qu'il fallait attaquer le vieux juif, reconnut, lorsqu'il sut tout ce que nous venons d'apprendre à nos lecteurs, que cela n'était pas facile, pour ne pas dire impossible, et que le plan proposé par Silvia offrait des chances de réussite beaucoup plus nombreuses ; ce fut donc celui que Von adopta, après lui avoir fait subir, à la suite

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de discussions nombreuses et animées, quelques légères modifications.

Comme il fallait, avan t tout, se mettre en rapport avec Josué , et qu'on ne voulait ni se présenter chez lui ni lui écrire, attendu qu'après une visite on pouvait être reconnu et qu'une lettre pouvait, s'il survenait des événements qu'il était impossible de prévoir, compromettre les trois associés , Silvia fut chargée de guetter la victime au passage.

Silvia savait que ce juif, comme tous les gens de sa religion en général, et en particulier comme tous ceux qui exercent une industrie illicite, qu'ils soient juifs ou chrétiens , était excessivement dévot, au moins en apparence; ainsi il devait, tous les samedis, si ce n'était tous les matins, se rendre à la synagogue ; elle fit donc un samedi matin, à l'heure convenable, arrêter une voiture de place, rue du Temple, au coin de celle Notre-Dame de Nazareth, où est situé le consistoire israéîite. Son attente ne fut pas trompée : dix heures sonnaient lorsqu'elle vit au loin celui qu'elle attendait s'avancer vers la place où elle se trouvait; elle dit alors à son cocher de marcher, et au moment où sa voiture passait devant le juif, elle frappa à la glace de la portière devant la-

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quelle il se trouvait ; Josué tourna la lèie, cl ayant de suite reconnu la jolie cantatrice du grand théâtre de Marseille, il s'arrêta aussitôt, et la voyanten si brillante toilette, il lui fit unemultitude de révérences. L'épine dorsale de ce digne enfant d'Abraham était au moins aussi flexible que celle d'un solliciteur qui vient d'être admis dans le cabinet d'un ministre, ou que celle d'un candidat à la dépulation, qui rend visite aux électeurs de son arrondissement.

« Ah ! vous voilà, mon bon Josué, s'écria Silvîa, qui avait donné Tordre à son cocher d'ouvrir la portière de la voiture et de remonter sur son siège; je suis vraiment charmée de vous rencontrer, mais vous avez donc quitté Marseille pour venir vous fixera Paris?

— Oui, madame, j'ai quitté Marseille, mais depuis quelques mois seulement.

— Montez donc près de moi , j'ai besoin de causer avec vous.

— Je suis désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation, mais c'est aujourd'hui samedi et nous ne pouvons nous permettre démonter en voiture le jour du sabbat.

— Vous êtes dévot, M. Josué, c'est bien, aussi je ne veux pas vous distraire plus longtemps de

vos devoirs religieux, mais venez me voir demain de midi à une heure, j'ai à vous proposer une excellente affaire. »

Silvia remit sa carte au juif.

« Lorsque vous vous présenterez chez moi, ajoula-l elle, vous donnerez sans dire un seul mot cette carte à ma femme de chambre qui me la remettra, et de suite vous serez introduit. Vous m'avez comprise?

— Parfaitement, madame, parfaitement; je serai demain chez vous à l'heure indiquée , » répondit Josué, qui ne se retira qu'après avoir recommencé une nouvelle série de salutations.

Le vieux juif avait été instruit du mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, qu'il avait toujours cru très-riche; il fut donc assez surpris de rencontrer en fiacre son ancienne connaissance, i Serait-elle ruinée? se disait-il en se retirant ; en tous cas, je me tiendrai sur mes gardes: comme on connaît les saints on les adore. î

Les quelques mots qui précèdent avaient été échangés à voix basse entre Silvia et le juif, et le cocher du coupé avait profité pour s'endormir de cette station qui avait duré environ vingtcinq minutes. Ce ne fut pas sans peine que Silvia parvint à le réveiller.

« Conduisez-moi , lui dit-elle après lui avoir laissé le temps de se frotter les yeux, rue Notre- Dame de Lorette, n° 21. j>

Arrivée au lieu qu'elle avait indiqué, elle paya son cocher, et entra dans la maison où elle s'était fait conduire. Après avoir demandé au concierge le premier nom qui lui vint à l'esprit, elle en sortit et alla prendre à la place de la rue Fiéchier, une autre voiture qui la conduisit faubourg du Roule, au coin de la rue d'Angoulême, où elle la quitta ; elle voulait rentrer chez elle à pied ainsi qu'elle en était sortie quelques heures auparavant.

Son premier soin fut de rendre compte à ses deux associés des résultats qu'elle venait d'obtenir; ils en parurent charmés, Roman surtout, qui lui donna l'assurance que ses débuts avaient dépassé toutes ses prévisions.

c Vous étiez la seule femme digne de M. le marquis de Pourrières, lui dit-il.

— C'est vrai, répondit Salvador, et nous pouvons dire sans craindre que l'on vienne nous démentir :

« Nos pareils à deux fois ne se font pas connaître,

« Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître, »

— C'est très-vrai, monsieur le marquis, ajouta Roman, c'est très-vrai. >

Celle qualification de marquis amenait toujours un sourire sur les lèvres de Silvia, qui ne pouvait concilier la position de son noble amant avec la profession tant soit peu équivoque qu'il exerçait de concert avec celui qui se faisait passer pour son intendant ; elle était persuadée qu'elle n'avait encore soulevé qu'un coin du voile qui cachait le passé de ces deux hommes ; du reste, aucune des tentatives qu'elle avait faites pour s'instruire n'ayant été couronnée de succès, elle laissait au hasard le soin de satisfaire sa curiosité.

Il fut en définitive convenu que la direction de cette affaire serait laissée à la marquise de Roselly; la confiance que lui témoignaient deux hommes aussi experts en ces matières que l'étaient Salvador et Roman la flattait singulièrement, et pour prouver qu'elle en était tout à fait digne, elle leur parla de nouveau du bon M. Juste.

Il n'était pas permis d'espérer que cet usurier, qui connaissait les trois associés , se laisserait , ainsi que Josué (vis-à-vis duquel ils se trouvaient placés dans des circonstances tout à fait favorables à la réussite de leurs projets), entraîner dans

un piège ; il fallait donc, si l'on voulait absolument en tirer parti , s'introduire chez lui. Cela n'était pas facile, il est vrai : le chien de Terre- Neuve était un obstacle sérieux dont il fallait absolument se débarrasser; mais comment? Et en admettant que Ton finît par trouver un moyen assez naturel pour ne pas trop éveiller les soupçons de l'usurier, était-il bien certain qu'une fois qu'on se serait introduit dans sa maison, on parviendrait à découvrir le lieu où il renfermait son trésor? Après avoir discuté assez longtemps, les associés, d'un commun accord, décidèrent qu'une entreprise contre Juste n'offrait pas assez de chances de réussite pour être immédiatement tentée; il fut donc convenu qu'il fallait l'ajourner et s'occuper exclusivement du juif Josué.

Le lendemain à l'heure indiquée le juif se présenta chez Silvia qui, ainsi que nous l'avons déjà dit, habitait aux Champs-Elysées (avenue Chateaubriand, n° 22) un charmant petit hôtel. Suivant les instructions qui lui avaient été données la veille, il remit la carte qu'il avait reçue de la marquise à une femme de chambre qui le fit de suite entrer dans le boudoir de sa maîtresse.

Toutes les recherches du luxe et de l'élégance

avaient été réunies dans cette petite pièce ; elle était éclairée par une fenêtre en ogive vitrée de carreaux de diverses couleurs, afin d'amortir l'éclat trop vif des rayons du soleil, et qui n'y laissaient pénétrer qu'un demi-jour tout à fait voluptueux ; les tentures et les rideaux étaient de mérinos blanc garnis d'embrasses et d'agréments de même couleur, et, sans doute pour faire contraste , la portière destinée à masquer la porte d'entrée , qui roulait sur un thyrse de bois doré, était formée d'une magnifique étoffe de soie rouge, brochée d'or; le parquet était couvert d'un épais tapis à grandes fleurs , chefd'œuvre des manufactures d'Àubusson ; une jardinière , garnie des fleurs les plus rares , des étagères sur lesquelles on avait groupé avec art une foule de chinoiseries , de statuettes et de gracieuses fantaisies , un trépied de bronze qui supportait une cassolette, et quelques chaises de forme moyen âge , composaient tout l'ameublement de ce boudoir, éclairé le soir par une ampe d'argent suspendue au plafond par une chaîne de même métal, et qui était le sanctum sanclorum de la jolie marquise de Roselly.

Lorsque le juif entra, Silvia, dans le plus galant négligé, était, ainsi qu'elle en avait l'habi»

tude , à demi couchée sur une chaise longue; elle se leva presque pour le recevoir, etlui adressa la plus coquette inclination de tête et le plus charmant sourire qui se puissent imaginer ; elle savait, l'infernale créature, que si cuirassée qu'il soit permis de la supposer, il n'est pas d'organisation masculine sur laquelle les gracieusetés d'une jolie femme ne produisent une impression favorable.

Josué, après avoir jeté sur tous les objets qui composaient l'ameublement du charmant petit boudoir dans lequel il venait d'être introduit , le coup d'œil interrogateur d'un expert commissaire-priseur, s'avança vers la maîtresse du lieu qu'il salua jusqu'à terre. Silvia lui dit de prendre un fauteuil et de s'asseoir.

€ Je sais trop ce que je vous dois , madame la marquise, » lui répondit Josué qui se posa sur le coin d'une chaise , les pieds rapprochés l'un de l'autre , et serrant entre ses genoux un chapeau jadis noir, mais, à l'heure qu'il était, de couleur jaune et crasseux à faire lever le cœur.

Au moment où Silvia allait lui adresser la parole, il voulut se lever afin de prendre une altitude plus respectueuse, mais le mouvement fut si brusque qu'il tomba à la renverse , tandis

que son vieux feutre et sa perruque roulaient chacun d'un côté opposé , laissant apercevoir le crâne le plus dénudé des quatre parties du monde.

Des éclats de rire inextinguibles, que Silvia ne put retenir, saluèrent la chute du pauvre Josué qui faisait de vains efforts pour se relever, tout en priant la marquise de vouloir bien excuser sa maladresse; enfin, l'accès d'hilarité auquel Silvia était en proie s'étant un peu calmé , elle tendit la main au malheureux enfant d'Israël. Le premier soin de Josué , lorsqu'il se retrouva sur pied , fut de. courir après sa perruque , qui ressemblait assez à un vieux gazon de chiendent desséché au soleil ; il la ramassa , et dans sa précipitation , il la plaça à rebours sur sa tête. Ainsi accoutré , il se trouvait porteur d'une mine si hétéroclite , d'une physionomie si grotesque , que Silvia se mit de nouveau à rire aux éclats. Le malheureux juif, pour plaire à la dame , essayait de l'imiter. Est-il possible d'imaginer une bassesse que ne soit pas prêt à faire un juif à la fois usurier et avare , et désireux de plaire à une personne qui doit lui faire gagner de l'argent?

Après s'être, pendant quelques instants, amusée aux dépens de messire Josué , Silvia , qui

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dans ce moment ressemblait un peu à ces chats qui jouent longtemps avec une souris avant de la mettre à mort , le prit par les deux épaules et le força de s'asseoir sur une chaise longue semblable à celle sur laquelle elle était placée.

Alors la conversation commença.

Silvia voulait savoir pourquoi M. Josué avait quitté Marseille; quelles étaient les raisons qui l'avaient déterminé à venir s'établir à Paris: s'il y avait longtemps qu'il était dans cette ville ; s'il y faisait de bonnes affaires , et mille autres choses encore ; puis elle lui rappela l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre, lorsqu'ils habitaient à la même époque la bonne ville de Marseille, ce qui devait l'engager à lui témoigner de la confiance et le déterminer à ne lui rien cacher.

Le digne Josué se mit à faire le récit qu'on lui demandait, récit bien digne en vérité de servir de pendant à celui de la vie de Cartouche.

« Vous savez, madame, dît-il, combien j'aime à obliger mes semblables ; je ne puis voir un homme dans une position fâcheuse sans de suite voler... à son secours ; vous savez cela , madame la marquise ; eh bien ! des gens, à qui j'avais plusieurs fois déjà rendu service , ont eu l'infamie de déposer au parquet

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de monsieur le procureur du roi une plainte contre moi, et les gens de justice ont eu la faiblesse de prendre cette plainte en considération. Hélas ! madame la marquise, lorsqu'un chrétien, en parlant de quelqu'un de la religion de Moïse, dit : Tue ! les autres de suite répondent : Assomme ! C'est pour cela , sans doute, qu'un matin les gens du roi vinrent saisir chez moi tout ce que je possédais ; quand je dis tout, c'est une manière de parler ; ils ne trouvèrent que soixante et onze francs soixante et quinze centimes et un petit livre de dépenses; le reste, heureusement, était caché. Le mauvais succès de leurs recherches ne les empêcha pas cependant de continuer leurs poursuites : des témoins furent entendus ; mais j'avais eu la précaution de les faire travailler parle rabbin; cela m'a coûté -gros , madame la marquise ; aussi ils vinrent tous déclarer qu'ils n'avaient jamais été usures par moi ; qu'à la vérité je leur avais souvent prêté de l'argent, mais que je m'étais toujours contenté d'un intérêt raisonnable. Cela était vrai ; cependant on ne voulut pas les croire, et je fus forcé de payer trente mille francs d'amende, plus les frais du procès. Cette criante injustice me fit prendre en aversion la ville de

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Marseille; je réunis tout ce que je possédais, et je vins m'établir à Paris. Je suis dans la capitale depuis environ huit mois, j'habite avec ma sœur et mon neveu, rue Saint-Gervais, n° 4, au coin de celle du Roi-Doré, une maison que j'ai achetée, afin de pouvoir la faire arranger à ma guise ; je fais d'assez bonnes affaires, et si vous avez besoin de moi, je suis enlièrementà votre service.

— Je vous remercie, bon Josué , répondit Silvia, qui avait écouté très-sérieusement le lamentable récit des mésaventures du juif ; je vous remercie bien ; je n'ai pas, quant à présent, besoin de vos services ; si je vous ai prié de venir me trouver, c'était afin de vous parler d'une personne de mes amis qui désire contracter un emprunt. Cette personne est un homme qui occupe dans le monde une position éminente, et qui possède au moins un million et demi en propriétés.

— Vous le savez, madame, je ne connais pas de plus vif plaisir que celui d'obliger. En me donnant l'adresse de la personne dont vous me parlez, et que j'irai voir de voire part, vous me rendrez un véritable service.

— Je ferais bien volontiers ce que vous paraissez désirer, bon Josué; mais vous couii

prendrez que je ne puis, avant de lui avoir demandé si cela lui convient, vous adresser à M, le marquis de Pourrières.

— Le marquis Alexis de Pourrières ! s'écria le vieux Judas en entendant prononcer ce nom'; le marquis Alexis de Pourrières ! Mais je le connais très-particulièrement ; c'est un excellent jeune homme avec lequel j'ai déjà fait des affaires très - considérables , presque sans intérêts.

— Comment ! vous connaissez M. le marquis de Pourrières ? Mais depuis quand donc ?

— Depuis plus de quinze ans. Je lui ai prêté près de trois cent mille francs en diverses fois ; il m'a bien payé, c'est un très-honnête homme. C'est son intendant qui est venu me trouver à Marseille, afin de régler. Il a approuvé mes comptes en capital et intérêts, et sans me faire une seule observation. Cet intendant est aussi un très-excellent homme.

— - Comment ! vous connaissez aussi le bon M. Lebrun?

— Je ne l'ai vu qu'une fois , mais je m'en souviendrai toujours ; c'est un homme probe et rond en affaires. Il est bien digne de servir un aussi digne maître.

— Ainsi vous ne seriez pas fâché de faire de nouvelles affaires avec M. le marquis de Fourrières ?

— J'en serais au contraire charmé. Mais comment se fait-il donc que M. Alexis ait besoin d'argent? ïl possède , si je ne me trompe, plus de vingt mille écus de revenu.

— Il a, en effet, plus de soixante mille francs de rente; mais ses places et son nom l'obligent à avoir un train de maison considérable ; et puis il veut se faire nommer député de son arrondissement , ce qui lui sera facile , car il est déjà auditeur au conseil d'État, commandant de la garde nationale de son canton , et membre du conseil général de son département : tout cela nécessite de grandes dépenses; il lui faut de beaux équipages , recevoir , donner d'excellents dîners; et, je vous le dis entre nous, ma fortune n'est pas très -considérable , et M. le marquis de Pourrières veut bien quelquefois m'obliger.

■ — Je vous comprends , je vous comprends a merveille, dit Josué, auquel les dernières paroles de Silvia avaient suffisamment expliqué la gêne momenîanée du marquis de Pourrières ; eh bien, que M. le marquis me fasse prévenir, et

je tiendrai à sa disposition deux cent mille francs, et même plus...

— Je ferai part à M. de Pourrières de vos bonnes intentions, et je suis persuadée que vous vous arrangerez ensemble.

— Ce cher M. Alexis î j'aurais , je vous l'assure, bien du plaisir à le revoir. Il doit être bien changé depuis plus de quinze ans. Est- il toujours joli garçon? C'était un beau brun , aux sourcils bien marqués, aux yeux...

■ — Bleus , fendus en amande , reprit Silvia ; d'une physionomie agréable, et le reste à l'avenant.

— Vous dites que ses yeux sont bleus? répondit le juif; je croyais , au contraire , qu'ils étaient du plus beau noir.

— C'est drôle, se dit Silvia , que l'observation de Josué avait frappée, c'est très-drôle !

— Ma mémoire est sans doute infidèle , continua le juif , qui n'avait pas remarqué la préoccupation de la marquise ; il y a si longtemps que je n'ai vu M. le marquis de Pourrières. Du reste, qu'il ait les yeux noirs ou bleus, cela ne fait rien à l'affaire dont il s'agit.

— Vous avez raison ; mais je dois vous prévenir d'avance qu'il ne voudra probablement pas

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vous accorder les intérêts que vous exigez assez ordinairement. Vous ne devez pas espérer qu'un homme comme lui veuille bien emprunter de l'argent à vingt-cinq pour cent pour six mois. Si vous désirez faire cette affaire, il faudra que vous soyez un peu moins juif que de coutume.

— C'est bien, madame la marquise, c'est bien, nous finirons par nous entendre, soyez-en persuadée , si surtout vous voulez bien parler de moi en bons termes à M. Alexis. »

Silvia et Josué en étaient là de leur conversation , lorsque la femme de chambre qui avait introduit le juif dans le boudoir vint annoncer le marquis de Pourrières.

« Priez M. le marquis de se rendre dans le jardin, où je vais aller le rejoindre dans quelques instants , dit Silvia. Placez-vous près de cette fenêtre, ajouta-t-elle en s'adressant à Josué, vous verrez si vous reconnaissez votre client, a

A ce moment , Salvador entrait dans le jardin et s'avançait en se promenant dans la direction delà fenêtre derrière laquelle Josué s'était placé.

« Eh bien î lui dit Silvia , le reconnaissezvous?

— Parfaitement, répondit le juif; ce sont bien ses beaux cheveux noirs , sa taille élancée ;

mais je ne puis distinguer d'ici la couleur de ses yeux , qui sont bleus à ce que vous dites.

— Enfin le reconnaissez-vous ? lui demanda de nouveau Silvia , qui ne pouvait pas s'expliquer d'une manière satisfaisante le changement qui paraissait s'être opéré dans la couleur des yeux de son amant ; est-ce bien là le marquis de Pourrières que vous connaissez ?

— Oui, madame la marquise, c'est bien celui que je connais.

— En ce cas, allons le trouver, il vous parlera probablement de l'emprunt en question. »

Silvia conduisit Josué dans le jardin.

a Eh ! vous voilà, Josué, dit Salvador, qui reconnut de suite le juif, au portrait que lui en avait fait Roman.

— C'est bien M. Alexis de Pourrières , dit Josué à voix basse en s'adressant à Silvia ; il m'a tout de suite reconnu.

— Vieil imbécile ! se dit Silvia, qui trouve tout naturel que des yeux noirs soient devenus bleus.

— Je suis charmé, continua Salvador, du hasard qui m'a fait vous retrouver. J'ai justemin t besoin en ce moment de deux cent mille francs : si vous pouvez disposer de cette somme pour six mois , nous pourrons faire une nouvelle affaire

ensemble; mais il faudra que vous vous contentiez d'un intérêt raisonnable; je ne suis plus un jeune homme, mon cher M. Josué.

— Je me contenterai de vingt pour cent, monsieur le marquis , de quinze môme pour vous obliger.

— C'est un pencher; au surplus, nous discuterons, en le signant, les clauses de notre traité.

— Si monsieur le marquis le trouve bon, j'irai demain chez lui après son déjeuner, ou plus tard si cela lui convient mieux.

— Demain, impossible ; j'ai beaucoup de visites à faire dans la journée, et je passe la soirée à l'ambassade d'Espagne. Venez ici après-demain, à sept heures et demie du soir; apportez la somme en billets de banque, et du papier timbré, afin que nous puissions terminer de suite.

— Oui, monsieur le marquis.

— Eh bien ! c'est entendu , et maintenant parlons d'autres choses. »

Salvador, qui savait tout ce qui était arrivé à Alexis de Pourrièrès pendant son séjour à Marseille, et qui voulait capter la confiance du juif, lui parla de Jazetta, du père Louiset, le maître d'armes, de la vieille Génoise, et des divers, événements de sa jeunesse.

Silvia récoulait avec beaucoup d'attention.

c C'est singulier, se disait-elle en regardant son amant avec beaucoup d'attention; cet homme-là n'a jamais eu les yeux noirs. Il y a dans tout ceci un mystère qu'il faut que je pénètre, mais comment ? »

Après une conversation qui dura environ une heure, Salvador congédia le juif , qui ne sortit qu'après avoir renouvelé les salutations qu'il avait faites en entrant, et donné un violent exercice à son épine dorsale ; il promit d'être exact au rendez- vous.

Le surlendemain, ainsi que cela avait été convenu, Josué arriva à sept heures et demie du soir chez Silvia. Il causa avec la marquise de Roselly jusqu'à près de huit heuresiît demie; à ce moment un domestique de Salvador vint prévenir que son maîfre, ayant été mandéàl'improviste au ministère de l'intérieur , ne pourrait venir, et qu'il fallait remettre au lendemain la conclusion de l'affaire. Ce retard, qui semblait indiquer que le marquis n'était pas très-pressé de terminer, ce retard, disons-nous, ne fit, tout court qu'il était, qu'augmenter l'ardente soif du gain qui tourmentait sans cesse le malheureux usurier.

i Est-ce que monsieur le marquis aurait changé

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d'idée ? dit-il à Silvia qui paraissait vivement contrariée.

— Je ne le pense pas, répondit-elle, puisqu'il vient de vous faire dire de revenir ; mais je sais qu'hier on lui a parlé d'un certain M. Juste.

— Dieu d'Israël ! s'écria Josué , tâchez , madame la marquise , que ce bon M. de Pourrières ne tombe pas entre les mains de ce misérable; il est , quoique chrétien , cent fois plus juif que moi.

— Vous m'étonnez, messire Josué; on assure cependant que ce M. Juste est un homme probe et très-rond en affaires.

— Que le Dieu d'Abraham et de Jacob vous préserve de tomber entre ses griffes ! > répondit Josué en poussant un profond soupir.

Ce n'était pas sans dessein que Silvia avait parlé à Josué de l'usurier Juste; elle avait pensé que si elle laissait entrevoir au juif qu'il était possible au marquis de Pourrières de trouver chez un autre spéculateur la somme qu'il désirait emprunter, il se montrerait plus âpre à la curée, et que l'envie d'enlever à son confrère une affaire qu'il devait en définitive considérer comme très-avantageuse , lui ferait peut-être négliger une foule de petites précautions»

Silvia, qui avait étudié avec soin toutes les parties de son rôle, chercha d'abord à calmer les craintes du vieux juif ; après avoir à peu près réussi en lui disant qu'il lui paraissait certain que le marquis de Pourrières ne s'adresserait à Juste que s'il ne pouvait s'arranger avec lui, elle changea le sujet de la conversation : elle lui raconta les événements qui avaient amené et suivi son mariage avec le marquis de Roselly; enfin, après mille circonlocutions, elle trouva le moyen d'amener la conversation sur la somme que l'enfant de Judas devait prêter à son amant.

« Vraiment, mon cher Josué, dit-elle au pauvre juif, si je portais sur moi une somme aussi considérable , je ne serais pas aussi tranquille que vous l'êtes; j'aurais peur de la perdre ou de me la voir enlever par des voleurs.

— Je ne perds jamais rien ! s'écria Josué.

— Mais les voleurs ?...

— Les voleurs ! dit-il à voix basse , ils ne pourraient, après m'avoir tué, trouver les deux cents billets de mille francs . Je les ai cousus dans mon scapulaire! * Et il lira de dessous son gilet une sorte de loque sale et de couleur douteuse que tous les juifs portent sur leur poitrine, les billets y étaient en effet cousus, « Ils ne s'aviseraient

pas, bien certainement, continua-t-il, de chercher quelque chose dans ce mauvais chiffon, et puis d'ailleurs , j'ai plutôt l'apparence d'un pauvre vieux mendiant que celle d'un homme qui porte toute une fortune sur lui.

— Vous êtes doué d'une rare présence d'esprit , répondit Silvia qui avait appris tout ce qu'elle désirait savoir; il faut être vous pour avoir de ces idées , mais il est déjà tard et j'éprouve le besoin de me reposer : adieu, mon cher Josué, à demain. »

Salvador, Roman et Silvia employèrent une bonne partie de la journée du lendemain à se mettre en mesure de réussir; il fut convenu que Silvia emploierait toutes les ressources que lui fourniraient son adresse et son imagination pour retenir chez elle !e juif jusqu'à onze heures et demie du soir; elle devait même, si cela devenait nécessaire, l'inviter à souper avec clie.

Tout se passa à merveille. Josué, qui craignait par-dessus tout que le marquis de Fourrières ne s'adressât à Juste, arriva quelques minutes avant l'heure indiquée; il attendit avec patience jusqu'au moment où le domestique qui s'était présenté la veille vint annoncer que son maître priait Mme la marquise de Roselly de foire agréer ses

excuses à la personne avec laquelle il devait se rencontrer et de l'inviter à revenir le lendemain.

« Plus de doute, dit Josué d'une voix dolente, lorsque Silvia lui eut transmis le message qu'elle venait de recevoir, plus de doute, il va s'adresser à Juste!

— Ne craignez rien, répondit Silvia , je vous promets que monsieur le marquis prendra vos deux cent mille francs ; mais, comme je ne veux pas que vous ayez fait pour rien une aussi longue course, vous allez me faire le plaisir de souper avec moi.»

Josué voulut en vain se défendre en protestant qu'il n'était pas digne d'un pareil honneur ; Silvia lui fit tant de politesses qu'il fut forcé d'avouer que, d'après les lois de Moïse , il ne pouvait ni manger ni boire chez une chrétienne.

« Acceptez seulement un biscuit et un verre de vin de Tokay, lui dit Silvia, qui n'avait pas supposé que les lois de Moïse viendraient mettre des entraves à ses projets.

— Hélas! madame la marquise, répondit le malheureux juif poussé dans ses derniers retranchements, nous devons nous abstenir de vins et d'aliments qui ne seraient pas préparés par des

enfants d'Israël ; le lait même dont nous faisons usage doit avoir été recueilli par nos coreligionnaires.

— Eh bien, mon cher Josué, vos lois sont absurdes, et je veux qu'aujourd'hui, pour meplaire, vous leur désobéissiez ; je vous promets, du reste, que je ne vous ferai pas servir de viandes impures. »

Silvia fit servir à messire Josué le souper le plus confortable : une tranche de pâté de foie gras, des cailles en caisse, des confitures de Bar et quelques fruits magnifiques. Le digne Josué n'était pas habitué à manger d'aussi bonnes choses; aussi, obéissant en même temps à l'envie de faire , sans qu'il lui en coulât rien, un excellent repas, et à la crainte de désobliger la marquise qui avait renouvelé ses instances, il se mit à table, et une fois qu'il y fut, il s'en donna à cœur joie; il sablait, sans trop faire la grimace, les nombreuses rasades de vins généreux que lui versait sa perfide Hébé. Enfin il était tout guilleret lorsqu'il sortit de chez elle à plus de onze heures et demie du soir.

Salvador et Roman, vêtus tous deux d'un costume qui les rendait méconnaissables, attendaient au coin de l'avenue Fortuné, d'où ils pouvaient

facilement voir sortir le juif de la maison de Silvia.

Il passa près d'eux pour gagner les Champs- Elysées; il avait posé son vieux feutre de côté et il chantonnait, en marchant, l'air d'une vieille ballade allemande.

i Je crois, vrai Dieu! dit à voix basse Roman à son compagnon, qu'il est à moitié gris.

— Il Test parbleu ! bien tout à fait, répondit Salvador sur le même Ion ; voilà qu'il pleut à verse et il ne songe seulement pas à ouvrir le parapluie qu'il porte sous son bras.

— Mme la marquise de Roselly est vraiment une femme précieuse, reprit Roman ; si tu n'étais pas mon ami, et si j'étais un peu plus jeune, je tâcherais de te l'enlever. »

Roman et Salvador avaient échangé les quelques paroles qui précèdent, en marchant de loin sur les traces de Josué , qui avait suivi la grande avenue des Champs-Elysées et traversé la place de la Concorde pour gagner le quai des Tuileries.

« Attention ! dit Roman, lorsque Josué eut dépassé de quelques mètres le pont de la Concorde, attention ! « Puis il s'élança sur le juif; il lui jeta autour du cou un foulard roulé en forme

de corde, et se retournant brusquement, le pauvre Josué se trouva suspendu sur ses épaules(i), et à moitié étranglé avant d'avoir pu faire un mouvement pour se défendre. Tandis que Roman s'avançait vers le parapet, Salvador arrachait le scapulaire suspendu au cou de la victime , et le frou-frou du papier de soie lui ayant appris qu'il tenait ce qu'il ambitionnait :

« C'est fait , dit-il à son compagnon , laisse là ce malheureux qui n'est peut-être pas tout à fait mort , et qui bien certainement ne nous a pas reconnus.

— Mon cher ami, répondit Roman , il n'y a que les refroidis (2) qui ne jaspinent quelpoique(ô). »

Et sans attendre îa réponse de Salvador , comme il sejrouvait à ce moment au coin d'une dés descentes qui conduisent à la rivière, il jeta par-dessus le parapet le malheureux Josué.

1 Ah! c'était un meurtre inutile, » dit Salvador lorsqu'il entendit le bruit que fit le corps en tombant dans la rivière.

(1) Les malfaiteurs ontdonné à ce genre d'assassinat le nom de charriage à la mécanique.

(2) Morts.

(3) Parlent pas.

Le malheureux juif n'avait pas jeté un seul cri , n'avait pas fait un seul mouvement.

« Allons , allons , dit Roman , hâtons-nous , nous n'avons pas de temps à perdre en discours inutiles. »

Roman et Salvador quittèrent à la hâte les blouses et les larges pantalons de toile qu'ils portaient par-dessus leurs vêlements ; un chapeau mécanique, caché sur leur poitrine, pardessous leur gilet , remplaça , après qu'ils lui eurent donné sa forme naturelle , les casquettes à visières dont ils étaient coiffés ; ils firent de toute cette défroque un paquet qu'ils remplirent de plusieurs grosses pierres , et qu'ils jetèrent à la rivière ; puis ils s'éloignèrent et regagnèrent le faubourg Saint-Honoré.

Un individu , qu'un caprice , ou tout autre motif , avait amené sur le bord de l'eau , et qui remontait sur le quai par le chemin de halage qui conduit à la rivière, avait vu tout ce qui venait de se passer.

Ainsi que nous l'avons dit , lorsque le juif sortit de chez Silvia, il pleuvait à torrents et le ciel était couvert ; mais pendant le temps qu'il avait mis à franchir l'espace qui sépare l'avenue Chateaubriand des Tuileries, la pluie avait cessé peu

à peu, et au moment où Roman jetait le juif pardessus le pont, le vent avait chassé les nuages qui jusqu'alors avaient voilé l'astre des nuits. De sorte que l'homme dont nous venons de parler, dont l'attention avait été éveillée par le bruit que fit en tombant dans l'eau le cadavre du malheureux Josué , avait pu facilement voir toutes les péripéties du lugubre drame qui venait de s'accomplir.

Soit crainte, soit tout autre sentiment, cet homme , pendant tout le temps que Salvador et Roman employèrent à se débarrasser de leurs déguisements, s'était tenu caché derrière une pile de gros madriers , d'où il pouvait facilement voir, sans craindre d'être aperçu , tout ce qui se passait ; lorsque les deux assassins se mirent en route, il les suivit de loin jusqu'à leur domicile, où ils rentrèrent à une heure et demie du matin.

L'homme qui les avait suivis ne se retira qu'après être resté plus d'une heure devant leur porte.

Le lendemain dans la matinée , Silvia vint rendre visite à ses deux complices, qui lui apprirent ce qui s'était passé la veille ; elle fut charmée d'apprendre qu'ils étaient nantis du précieux scapulaire , qu'ils jetèrent au feu après en avoir

retiré les billets de banque , et qui fut entièrement consumé en moins de quelques minutes.

Après avoir examiné les billets de banque, qui étaient de très-bon aloi, examen assaisonné de plusieurs joyeux propos sur le compte du pauvre Josué , ces trois scélérats se mirent à table et déjeunèrent d'un grand appétit.

Pourquoi de semblables monstres ne portentils pas au front une marque propre à les faire reconnaître lorsqu'ils se trouvent mêlés aux autres hommes? Pourquoi leur forme est-elle semblable à la nôtre? ou plutôt pourquoi Dieu a-t-il voulu que l'existence d'organisations semblables fût possible ?

Silvia, qui avait quelques visites à faire, s'était retirée au moment où l'on allait servir le café çt les liqueurs ; il était alors onze heures et demie du matin.

Salvador et Roman , bien loin de se douter qu'ils étaient découverts, et que leurs têtes étaient à la merci d'un homme que le hasard avait rendu témoin du crime qu'ils venaient de commettre , devisaient joyeusement en fumant chacun un cigare , lorsqu'un domestique vint leur remettre la carte d'un monsieur qui demandait à être introduit près d'eux.

« Connais- tu cela? demanda Salvador après avoir passé à son ami une carte du plus beau carton-porcelaine, sur laquelle était écrit, en caractères presque imperceptibles , ce nom surmonté d'une couronne à trois pointes :

Le vicomte de Lussan.

— Le vicomte de Lussan , répondit Roman après quelques instants de réflexion ; eh ! oui , parbleu ! je dois connaître cela: ce nom est celui de ce grand et beau jenue homme qui nous a raconté l'histoire du lingot , à ce fameux banquet; c'est singulier ! il paraît que nous devons rencontrer les unes après les autres toutes les personnes qui assistaient à ce repas. J'ai déjà rencontré le comte palatin du saint-empire romain, son inséparable ami , et le poète chevelu ; nous sommes presque en relations avec l'usurier Juste , et voici qu'aujourd'hui le vicomte de Lussan se présente chez nous, c'est singulier...

— Que peut-il nous vouloir? ajouta Salvador.

— C'est ce que nous saurons après avoir causé avec lui.

— Faites entrer, » dit Salvador au domestique qui, pour attendre les ordres de son maître, s'était discrètement retiré près de la porte de l'appartement.

Le vicomte fut immédiatement introduit,

« J'ai Thonneur de parler à M. le marquis de Pourrières? i dit-il à Salvador après l'avoir salué avec une grâce et une élégance parfaites.

Et comme Roman, rentré dans son rôle d'intendant, voulait se retirer :

« Restez, monsieur, ajouta-t-il, le motif de ma visite est aussi intéressant pour vous que pour monsieur le marquis ; ce n'est pas, du reste, la première fois que j'ai l'honneur de me trouver avec vous, messieurs; j'étais, si je ne me trompe, l'un des convives d'un banquet auquel vous assistiez aussi.

— C'est vrai, monsieur, répondit Salvador ; mais prenez un siège et faites-moi connaître, je vous en prie, le motif qui me procure l'honneur de vous recevoir. *

Le vicomte de Lussan se plaça, sans faire plus de façons, dans le fauteuil que Salvador lui avait offert.

« Ma visile vous étonne , elle vous inquiète peut-être ; il y a de ces jours où les événements les plus simples ont le privilège de nous troubler, de nous causer une certaine inquiétude, dit le vicomte en attachant sur les deux amis des regards qui les surprenaient étrangement.

WDOCQ. T, IV. 9

— Veuillez m'expliquer, monsieur, s'écria Salvador en se levant de son siège, ce que signifient et ce ton et ce langage.

— Écoutons d'abord ce que monsieur le vicomte désire nous communiquer, dit Roman à Salvador, nous nous fâcherons ensuite s'il y a lieu.

— Parfaitement raisonné, mon cher monsieur, répondit le vicomte de Lussan, parfaitement raisonné. Le hasard, messieurs, a souvent fait des merveilles, il a terni des réputations* changé des positions, détruit des avenirs ; le hasard élève aujourd'hui au pinacle un homme que demain il précipitera dans un abîme ; grâce au hasard, bien des crimes sont ensevelis dans l'ombre, et c'est presque toujours le hasard qui amène la découverte de ces mêmes crimes ; le hasard...

— De grâce, monsieur, dit Roman, laissez là tous ces hasards, et arrivez à nous faire connaître le motif qui procure à M. le marquis de Fourrières l'honneur de vous recevoir.

— C'est précisément ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire lorsque vous m'avez interrompu. Hier au soir par hasard je rendis visite à une jolie danseuse, à laquelle, je ne sais

par quel hasard, je tiens infiniment, et chez laquelle je n'étais jamais allé que le matin. Je ne fus pas admis. De charitables amis que je rencontrai par hasard au club, et auxquels je confiai mes peines, m'apprirent une chose que tout le monde, excepté moi, savait depuis longtemps déjà, c'est-à-dire qu'un des généraux de brigade de la milice citoyenne avait acheté cinquante mille francs les bonnes grâces de ma danseuse, et qu'il était probable qu'à l'heure qu'il était, on livrait au susdit général la marchandise dont il venait de faire l'acquisition. On n'apprend pas de semblables choses sans en être quelque peu contrarié ; je jouai pour me distraire et je perdis une somme considérable. Trahi à la fois par l'amour et par la fortune, il me vint la fantaisie d'en finir avec la vie, et bravant les vents et la pluie, je me mis en route à pied pour me rendre chez moi. Je demeure rue de Varennes. En passant devant la rivière, les folles idées qui quelques intants auparavant avaient traversé mon esprit me revinrent de plus belle, et je descendis au bord de Teau... »

Salvador et Roman se lancèrent l'un à l'autre un rapide coup d'œil ; ils avaient à peu près deviné le motif qui avait amené chez eux le

f &4 CHAPITRE XVI.

vicomte de Lussan. Celui-ci recula son fauteuil et continua ainsi :

« A ce moment le vent chassa au loin les nuages qui voilaient le disque argenté de l'astre des nuits, et je vis que les ondes du fleuve étaient jaunes et limoneuses ; cette vue me guérit de mon envie de mourir. J'allais rejoindre le quai par le chemin de halage, il était alors près de minuit, lorsqu'à l'extrémité de ce chemin, je vis deux hommes vêtus de blouses de toile bleue jeter à l'eau, par-dessus le parapet, un autre homme petit et grêle, après lui avoir arraché un objet, dont je ne pus distinguer la forme, qu'il portait sur la poitrine; l'homme jeté à l'eau avait été probablement étranglé auparavant, car il ne faisait aucun mouvement ; les deux hommes en question se débarrassèrent de leurs blouses et de leurs pantalons de toile dont ils firent un paquet qu'ils envoyèrent dans la rivière tenir compagnie à l'homme qu'ils venaient d'y jeter. Pendant que les événements que je viens de vous raconter s'étaient passés, je m'étais tenu caché derrière une pile de madriers déposés par hasard sur le chemin de halage, non par peur, je vous assure, je n'ai peur de rien, mais parce que je me suis rappelé à ce moment le vieux

proverbe qui dit : qu'il y a toujours quelque chose à 'pêcher dans Veau trouble. t>

Salvador et Roman étaient presque frappés de stupeur ; ils voyaient bien le but que voulait atteindre le vicomte de Lussan , mais ils craignaient que ses prétentions ne fussent exagérées.

« Maintenant, messieurs, continua le vicomte qui s'était arrêté quelques instants afin sans doute de laisser à ses auditeurs le temps de placer quelques observations , je pense que si je vous dis que j'ai suivi les deux hommes en question lorsqu'ils se sont retirés , et que c'est ainsi que j'ai découvert que ces deux hommes n'étaient autres que vous, je ne vous apprendrai rien que vous ne sachiez déjà ; vous voyez bien, messieurs, que le hasard est une singulière divinité; s'il n'avait pas plu à un général de la milice citoyenne de devenir amoureux d'une danseuse de l'Opéra, le vicomte de Lussan ne serait pas venu ce matin vous prier de lui octroyer une petite part de votre butin.

— Monsieur , dit Salvador , votre démarche , en admettant que notre position soit telle qu'il vous plaît de nous la faire, ne nous autorise t-elle pas à profiter du hasard qui vient pour ainsi dire vous mettre à notre discrétion ?

— Sans doute , et si vous pouviez , sans vous compromettre, vous défaire de moi et que vous vous en défissiez , je vous assure que je trouverais cela tout naturel , mais je ne suis pas à votre discrétion; vous n'avez pas cru, je l'espère, que le vicomte de Lussan était venu se jeter dans la gueule du loup (pardonnez-moi la comparaison), sans avoir préalablement pris toutes les mesures qui pouvaient l'en faire sortir ; je suis , je crois , de taille à me défendre , j'ai bon courage et de bonnes armes. »

Le vicomte de Lussan tira de la poche de côté de son habit un pistolet richement damasquiné , dont il fit négligemment jouer la batterie.

« Ils sont deux, dit-il, et je vous donne ma parole de gentilhomme qu'au besoin ils ne me feraient pas défaut ; ce sont de véritables Kukenreitter. Ce n'est pas tout , j'ai laissé à votre porte dans mon tilbury un jeune gentilhomme parisien de mes amis , M. de Préval, qui, s'il ne me voyait pas revenir , viendrait infailliblement vous demander de mes nouvelles ; vous voyez donc que je suis en règle sur tous les points. Que voulez- vous faire?...

— Vous prier de venir dîner avec moi aujourd'hui , dit Salvador en tendant au vicomte de

Lussan une main que celui-ci serra affectueusement dans les siennes.

— Je suis vraiment désolé de ne pouvoir accepter votre aimable invitation ; mais j'ai donné parole à un vénérable ecclésiastique avec lequel je dois dîner aujourd'hui.

— Celui qui était au banquet en question? dit Roman.

— Celui-là même. ,. vous vous le rappelez ?

— Très-bien , c'était un joyeux convive.

— Chut ! chut ! dit le vicomte , il ne faut pas dire cela, il vient d'être nommé évêque.

— Ah! bah!

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis , je le répèle , extrêmement fâché, monsieur le marquis, de ne pouvoir , pour aujourd'hui du moins, accepter votre aimable invitation; je vais donc me retirer...

— Attendez, je vous en prie, quelques instants encore , dit Salvador , nous avons quelque chose à vous remettre.

— Ah ic'estvrai! d'honneur, jen'ypensaisplus.

— Voyons, ajouta Roman , qu'exigez-vous?

— Oh! je suis raisonnable, remettez-moi seulement le huitième de ce que vous a rapporté cette affaire; je m'en rapporte du reste, à votre loyauté, >

Salvador fit un signe à Roman , qui sortit de l'appartement ; il rentra quelques minutes après, tenant à la main vingt-cinq billets de banque de mille francs chacun, qu'il remit au vicomte de Lussan.

Celui-ci les serra dans son portefeuille après les avoir comptés.

c Ceci vient à point pour réparer les brèches faites par la bouillotte à ma caisse , et je suis vraiment charmé d'avoir fait votre connaissance; mais puisque vous vous êtes exécutés d'aussi bonne grâce , je veux vous faire regagner et au delà le petit emprunt forcé que je viens de vous faire. >

Le vicomte de Lussan raconta alors à ceux qu'il considérait déjà comme de nouveaux amis tout ce que le lecteur lui a entendu raconter à Juste , relativement au vol qu'il voulait faire commettre chez le joaillier Loiseau ; puis il leur parla de la mère Sans-Refus , des hommes qui se réunissaient chez elle , de la possibilité de les utiliser , puis enfin de l'usurier Juste. Roman lui ayant demandé s'il n'était pas possible de tirer pied ou aile de ce vieil arabe :

< On pourrait sans doute, répondit le vicomte, arracher quelques bonnes plumes à ce vieil

oiseau de proie, mais je crois que ce serait impolitique; il serait en effet difficile de retrouver un homme toujours prêt comme lui à acheter de suite et à payer comptant tout ce qu'on lui présenterait ; si vous voulez me croire , nous conserverons le père Juste qui , si mes prévisions se réalisent, nous sera très-utile. »

Salvador et Roman avaient écouté le vicomte de Lussan avec beaucoup d'attention , et ils lui donnèrent l'assurance qu'il pouvait compter sur eux pour l'affaire Loiseau (ce furent les termes dont ils se servirent) lorsque le moment serait arrivé ; enfin ils se quittèrent en parfaite intelligence , après s'être mutuellement promis de se revoir.

« Eh bien ? dit Roman à son ami , lorsqu'ils se trouvèrent seuls.

— Eh ! eh ! répondit Salvador, sais-tu que l'on pourrait faire de beaux coups si l'on avait à sa disposition les hommes qui fréquentent l'établissement de la mère de mon amante ; j'ai bien envie d'essayer de donner une direction commune à tous ces éléments épars.

— Ainsi , tu n'es pas fâché d'avoir fait la connaissance de ce vicomte de Lussan?

— Puisque nous avons tant fait que de repren-

dre notre ancien métier, je ne vois pas pourquoi nous nous arrêterions en aussi beau chemin ; et je crois que cet homme nous sera très-utile.

— Je le crois aussi ! mais c'est un gaillard qui ne me paraît pas disposé à donner ses coquilles ; du reste , je ne regretterai pas les vingt-cinq mille francs que nous coûte sa connaissance si l'affaire du joaillier Loiseau réussit.

— Je le crois parbleu bien, cinquante mille francs au moins de pierreries , et le vicomte de Lussan n'en demande que dix mille pour sa part. »

Quelques jours après les événements que nous venons de rapporter, les journaux annoncèrent à leurs lecteurs qu'on avait trouvé au pont de Neuilly , engagé dans les hautes herbes qui croissent sur les îlots du Roi , le cadavre d'un vieillard qui s'était sans doute jeté volontairement à la rivière, puisqu'il était encore porteur de sa montre d'or et de dix-sept francs en petite monnaie.

« 0 Providence! » s'écria Roman après avoir lu l'article dont nous venons de donner la substance.

xvn

Le lecteur n'a pas oublié, sans doute, qu'au moment où Silvia venait de rompre avec Servigny , un homme , vêtu du costume des pêcheurs provençaux , s'était introduit dans le boudoir de la canlatrice à laquelle il avait demandé si elle voulait qu'il allât tuer l'homme qui venait de la quitter.

Nous devons maintenant nous occuper de cet homme , que des liens dont les événements qui vont suivre expliqueront suffisamment la nature

attachaient à Silvia , et qui doit jouer un rôle très-important dans la suite de cette histoire.

Beppo (ainsi se nommait cet homme) quitta Marseille , qu'il habitait ordinairement , aussitôt après le mariage de Silvia avec le marquis de Roselly, pour aller à Fréjus vendre quelques propriétés que son père lui avait laissées.

Lorsque, après avoir terminé ses affaires, qui l'avaient retenu à Fréjus beaucoup plus de temps qu'il ne l'espérait , il revint à Maresille , le marquis de Roselly était mort et Silvia était partie on ne savait pour quel pays. (Nos lecteurs savent qu'elle était alors à Venise où elle s'était rendue pour recueillir ce qui lui revenait de la succession de son mari. )

Beppo, dontladisparition delà cantatrice contrariait singulièrement les projets , prit de suite la résolution de parcourir l'Italie et la France afin de la retrouver. Il avait déjà visité , sans obtenir de résultats , la plus grande partie des villes de l'Italie, lorsqu'il arriva dans la capitale du royaume Lombard-Vénitien ; il apprit sans peine dans cette ville que celle qu'il cherchait y avait séjourné quelque temps et qu'elle en était partie pour se rendre à Lyon.

Beppo, dont l'amour sauvage (nos lecteurs

BEPPO. i55

ont déjà deviné sans doute que c'était ce sentiment qui l'entraînait sur les traces de Silvia) paraissait s'augmenter avec les obstacles qu'il rencontrait , ne se découragea pas ; il se mit immédiatement en route , mais lorsqu'il arriva dans celle dernière ville, Silvia venait de partir avec Salvador, et personne ne put lui dire dans quel lieu elle s'était retirée.

Beppo , qui connaissait l'esprit aventureux et l'orgueil démesuré de la femme qu'il aimait, était convaincu que puisque toutes les recherches qu'il avait faites en France et en Italie avaient été inutiles , ce n'était qu'à Paris qu'il pourrait la retrouver ; il prit donc la résolution de se rendre de suite dans cette ville.

La mère de Beppo , semblable en cela à presque toutes les provinciales, se faisait de Paris une idée monstrueuse ; elle craignait qu'il n'arrivât malheur à son fils dans cette immense cité; elle le pria donc de renoncer à son projet, mais ses remontrances , ses prières , ses larmes même furent inutiles; convaincue alors qu'elle ne pourrait le faire changer de résolution , cette bonne femme , qui avait pour son fils un de ces attachements sans bornes qui ne sont éprouvés que par ces natures agrestes , lui dit que puisqu'il

i54r CHAPITRE XVII.

voulait absolument partir elle partirait avec lui ; celte résolution combla de joie Beppo, qui de son côté aimait sa mère de toutes les puissances de son âme.

La mère de Beppo n'avait que cinquante-deux ans ; sa taille était moyenne , mais assez fortement charpentée ; ses traits étaient réguliers , mais fortement prononcés ; des cheveux noirs, dans lesquels commençaient à paraître quelques fils argentés , des dents blanches et bien rangées, un teint bruni par l'habitude de vivre au grand air, composaient un ensemble qu'un artiste aurait aimé à reproduire , mais qui cependant devait paraître un peu rude au premier aspect ; la mère de Beppo était l'un des types parfaits de cette race d'hommes connus à Marseille sous le nom de Catalans, qui, bien que nés en France, de pères nés en France , ont conservé le langage , les mœurs et le costume d'une autre patrie , qui, depuis des siècles, exercent la même industrie, et qui ne s'allient jamais qu'entre eux.

Il y a déjà longtemps que l'on a dit pour la première fois qu'il n'y avait pas de règle qui ne souffrît d'exception ; c'est pour cela sans doute que la mère de Beppo se détermina à épouser un assez beau garçon , bien qu'il ne fût pas Catalan;

ce beau garçon , qui , pour obtenir la main de celle qu'il aimait , avait été forcé d'adopter les mœurs de sa nouvelle famille , avait cependant voulu que son fils apprît à lire et à écrire , ce qui, du reste, avait paru aux doctes du quartier des Catalans une anomalie monstrueuse, de sorte que si Beppo n'était pas tout à fait civilisé, il était un peu moins sauvage que les gens au milieu desquels il avait été élevé.

Le voyage une fois résolu , Beppo et sa mère se mirent en route pour Paris ; ils avaient avec eux une petite voiture attelée d'une mule , destinée à porter le bagage et dans laquelle montait la vieille mère lorsqu'elle se trouvait fatiguée ; quant à Beppo , il était doué d'une si robuste constitution que la fatigue n'avait pas de prise sur ses muscles d'acier.

Le premier soin de Beppo en arrivant à Paris fut de loger convenablement sa mère , puis il la prévint qu'il serait absent quelques jours.

Il se mit de suite en quête , mais ce fut en vain qu'il visita tous les marchands de musique et d'instruments , qu'il s'adressa au Conservatoire et à tous les théâtres.

Un jour qu'il se promenait dans les environs de TOpéra , n'attendant plus que du hasard la

réalisation de ses désirs , un homme lui frappa sur Tépaule et lui dit :

« C'est vous, Beppo? »

Beppo se retourna , et dans celui qui venait de l'aborder, il reconnut un de ses compatriotes qui avait occupé un emploi subalterne au grand théâtre de Marseille , à l'époque où Silvia y était attachée.

Beppo , après lui avoir donné la main , lui demanda des nouvelles de la cantatrice.

« J'ai bien souvenance de cette femme , lui répondit son compatriote , et je crois qu'elle est en ce moment à Paris.

— Où est-elle ? s'écria Beppo ; conduis-moi chez elle. »

Et il adressa à son compatriote une multitude de questions qui se succédaient l'une à l'autre avec une rapidité électrique.

Lorsque Beppo eut fini de le questionner > cet homme lui répondit qu'il ne pouvait le satisfaire.

c Tout ce que je puis vous dire , ajouta-t-il , c'est que cette dame est actuellement à Paris , que je l'ai rencontrée deux ou trois fois dans un brillant équipage, accompagnée d'un homme jeune, beau et décoré, qui paraît être son mari.

BEPP0. 151

— Mariée! mariée une seconde fois! ? s'écria Beppo après avoir écoulé son compatriote.

El tour à tour les expressions de la colère, du ressentiment, du désir de la vengeance, se peignaient sur sa physionomie. Après avoir recouvré un peu de calme , il adressa de nouvelles questions à son ancien ami , qu'il ne pouvait se résoudre à quitter, et qui ne put lui répondre autre chose que ce qu'il lui avait déjà dit; il ajouta seulement que c'était *ur les boulevards et au bois de Boulogne qu'il avait rencontré Silvia, et que, s'il voulait la rencontrer à son tour , il fallait qu'il fréquentât ces parages.

Ces paroles furent un trait de lumière pour Beppo, qui prit de suite la résolution de parcourir les lieux qu'on venait de lui désigner ju qu'à ce qu'il eût retrouvé Silvia ; aussi , dès le lendemain, après avoir, durant toute la matinée , parcouru toutes les rues de la Chausséed'Anlin , car c'était , suivant lui , dans ce quartier qu'il devait espérer de la rencontrer , il se posta sur le boulevard des Italiens , vers l'heure à laquelle les équipages commencent à se rendre au bois.

Il y était depuis environ une heure , lorsqu'il remarqua qu'il élait devenu le point de mire de$

VIDOf.Q. T. IV. 10

regards de tout le monde ; il ne savait à quoi attribuer l'importunité de tous ces gens qui se pressaient autour de lui , lorsqu'il fut abordé par un homme d'âge et de physionomie respectables , qui lui adressa la parole en patois provençal.

Beppo , qui parlait le français , il est vrai, mais avec un accent marseillais très-prononcé, fut charmé de rencontrer une personne avec laquelle il pouvait se servir de l'idiome paternel. Après avoir échangé avec l'étranger les banalités, préliminaires obligés de toute conversation entre gens qui se rencontrent pour la première fois , Beppo lui demanda pourquoi tous les flâneurs du boulevard le regardaient avec tant d'attention.

< C'est que votre costume n'est pas semblable à celui qu'ils portent ; il n'en faut pas davantage pour attirer les regards des lions et des loreltes qui se promènent ici, » lui répondit le vieux Provençal.

Jusqu'alors il n'était pas venu à la pensée de Beppo que son costume fût ridicule , et s'il n'avait pas eu un but à atteindre , il aurait probablement bravé les regards des curieux , et gardé son costume de pêcheur, qui lui paraissait

HEPPO. 139

au moins aussi gracieux que les babils étriqués de tous ceux qu'il rencontrait; mais il comprit, que, pour réussir , il ne fallait pas que sa personne fût remarquable, et il pria son nouvel ami de lui indiquer un lieu où il pourrait acheter des vêlements à la mode. Celui-ci l'envoya au marché Saint-Jacques, de sorte que, le lendemain , le pêcheur catalan , qui avait quitté son large pantalon de toile, son bonnet de laine brun et son caban de même étoffe et de même couleur, pour endosser une belle blouse ^de toile bleue, ornée de broderies de toutes les couleurs, un pantalon de velours à petites côtes , que dans sa naïveté il trouvait superbe, et se coiffer d'une casquette de drap à grande visière , avait tout à fait l'aspect d'un débardeur endimanché, et qu'il put parcourir, sans craindre d'être remarqué, les lieux où il espérait toujours rencontrer Silvia, c'est-à-dire , la ligne des boulevards , la grande avenue des Champs-Elysées , et l'allée fashionabîe du bois de Boulogne.

Un malin , étant sorti à la pointe du jour de l'auberge du Cheval blanc, marché Lenoir, faubourg Saint-Antoine, où il logeait avec sa mère depuis son arrivée à Paris, il se dirigea, contré' son habitude, vers la barrière du Trône,

Î40 CHAPITRE XVJi.

11 avait pris la résolution de suivre les boulevards extérieurs jusqu'à la barrière de l'Étoile, d'où il voulait revenir chez lui en traversant Paris. Arrivé au but qu'il s'était assigné, il s'aperçut que la promenade matinale qu'il venait de faire lui avait ouvert l'appétit, et comme à ce moment il se trouvait justement devant le temple culinaire ouvert par Graziano aux amateurs du macaroni à l'italienne et des côtelettes de veau à la milanaise, il entra. Il se fit servir un bon déjeuner qu'il expédia assez rapidement, et il venait de savourer une demi-tasse de café, accompagnée d'un petit verre de cognac, lorsque le bruit d'un équipage qui venait de Neuilly et se dirigeait vers Paris lui lit machinalement tourner la tête.

C'était une calèche bleue découverte, garnie à l'intérieur de satin blanc , véritable chef-d'œuvre de Thomas-Baptiste, et attelée de quatre beaux chevaux gris pommelé. Silvia, magnifiquement parée, était seule dans celte voiture.

La calèche avait passé devant les fenêtres de Graziano avec la rapidité de l'éclair , et Beppo n'avait pu y jeter qu'un seul coup d'œil ; mais ce coup d'œil lui avait suffi pour reconnaître la femme qu'il aimait.

Il s'était placé pour déjeuner devant une des fenêtres de la salle du premier étage , qui était restée ouverte. Il comprit de suite que s'il prenait le temps de descendre et de payer ce qu'il devait à son hôte , il risquait fort de ne plus retrouver les traces d'une voilure emportée par quatre vigoureux chevaux.

Il était doué d'assez de résolution, et il avait trop l'envie de ne pas laisser échapper une occasion aussi favorable , pour hésiter longtemps sur le parti qu'il avait à prendre. L'étage qui le séparait du sol n'était pas très-éîevé : il sauta par la fenêtre et se mit à courir le long de l'avenue deNeuilly, afin de rattraper l'équipage qui fuyait devant lui, et qui à ce moment allait entrer dans Paris par la barrière de l'Étoile.

Cependant Graziano et ses garçons avaient remarqué la fuite de Beppo , et ils s'étaient mis à sa poursuite , agitant leurs serviettes et criant de toute la force de leurs poumons : « Au voleur ! au voleur ! arrêtez le voleur ! » Mais Beppo courait avec tant d'agilité, qu'il est probable qu'ils ne l'auraient pas attrapé , si des ouvriers bitumineurs qui travaillaient près de l'arc de triomphe ne s'étaient pas opposés à son passage.

Beppo, tant qu'il vit devant lui la voilure qui

emportait celle qu'il aimait, employa toutes ses forces et tout son courage pour s'échapper des mains de ceux qui le retenaient ; mais lorsque, devenue un point imperceptible à l'horizon , elle disparut enfin derrière un nuage de poussière , il cessa de se démener et se laissa conduire, sans opposer la moindre résistance, au corps de garde de la barrière.

Quelques minutes après , il fut conduit devant le commissaire de police de la commune de Neuilly.

Beppo avait compris que, par son imprudence, il venait de se meure dans une position fâcheuse dont il ne sortirait que s'il ne manquait pas de présence d'esprit : il dit au commissaire de police qu'étant à Marseille il avait corçnu une femme attachée au grand théâtre en qualité de première chanteuse , à laquelle il avait prêté toutes ses économies ; que cette femme avait quitté Marseille furtivement , enlevant des sommes considérables à plusieurs personnes, et à lui personnellement plus de quatre mille francs , et que c'était parce qu'il venait de la voir passer dans un brillant équipage, qu'il avait voulu suivre afin de découvrir sa demeure, qu'il était parti tfe chez Graziano , en oubliant de payer son dé-

jeûner. À l'appui de ce qu'il avançait, il exhiba ses papiers de sûreté qui étaient parfaitement en règle, sa bourse, dans laquelle se trouvaient une douzaine au moins de napoléons , ce qui ne permettait pas de lui supposer l'intention de filouter le montant d'une carte qui ne s'élevait pas à cinq francs , et des lettres du notaire de Fréjus , qui avait été chargé de la vente de ses propriétés , et qui, par conséquent, justifiaient la possession légitime de la somme qu'il venait d'exhiber.

c Ces couleurs-là ne sont pas de bon teint, dit l'un des garçons de Graziano, qui voulait faire l'avocat. Je connais ce particulier-là depuis plus de dix ans, et voilà à ma connaissance au moins vingt fois qu'il fait le même tour et raconte la même histoire. »

Beppo rugissait de colère , et il est probable que s'il eût été seul avec le garçon restaurateur, qui paraissait du reste très-content du petit discours qu'il venait d'improviser, il lui aurait fait passer un assez mauvais quart d'heure. Cependant il se maîtrisa.

« Monsieur, dit-il au commissaire de police, ce garçon est un fou ou un calomniateur. Je ne suis à Paris que depuis quinze jours : je suis logé

au marché Le noir avec ma mère, et il vous sera facile de vous convaincre de la vérité de ce que j'avance en la faisant interroger. »

La fermeté des réponses de Beppo avait convaincu le commissaire de police que ce n'était que par suite d'un malentendu qu'il avait été amené devant lui; il se borna donc à lui ordonner de payer ce qu'il devait à Graziano, et il lui permit de se retirer.

Beppo remit deux pièces de cinq francs au restaurateur, et lui dit de distribuer a ses garçons ce qui resterait, une fois sa carte payée, afin de les récompenser de la peine qu'ils s'étaient donnée en courant après lui.

Ces deux pièces de cinq francs avaient mis de très-bonne humeur Graziano et ses garçons, qui firent à Beppo toutes les excuses imaginables, lorsqu'ils quittèrent tous ensemble le bureau du commissaire de police. Il vint alors à Beppo l'idée que le restaurateur pourrait peut-être lui donner quelques renseignements, de nature à l'aider dans ses recherches; il lui dépeignit minutieusement la femme et l'équipage après lesquels il courait lorsqu'il avait élé arrêté, et lui demanda s'il connaissait l'un ou l'autre.

« La voiture que vous venez de me dépeindre

BEPP0. *4S

si exactement, répondit Graziano, passe assez souvent devant ma porte pour se rendre au bois; mais ce n'est que très- rarement que la dame dont vous parlez est seule; son mari est presque toujours avec elle. C'est un jeune et beau garçon décoré...

— Et comment savez-vous que cet homme est son mari ? s'écria Beppo, qui ne pouvait se faire à l'idée de savoir Silvia mariée.

— Je le présume, répondit Graziano, à moins que ce ne soit son amant, ou son frère, ou un ami ; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que je ne crois pas que la dame que vous venez de dépeindre soit celle qui vous a trompé; elle a de trop beaux équipages, une livrée trop riche pour n'être pas honnête.

— Non, non, je ne me suis pas trompé, c'esl bien elle, j'en suis certain , et comme vous me dites qu'elle passe assez souvent devant votre maison, à dater de ce jour je deviens voire pensionnaire, et pour éviter que vous ne conceviez des soupçons, je déposerai chaque matin entre vos mains une somme assez forte pour vous répondre de la dépense que je ferai chez vous pendant la journée, car je veux avoir la liberté d'entrer et de sortir quand cela me conviendra; cela vous va-t-il ?

iiG CHANTRE XVH.

— Jamais marchand n'a refusé de vendre, répondit Graziano , mais je crois que vous perdrez et votre temps et votre jeunesse ; du reste, cela vous regarde, t

Beppo s'installa le même jour chez Graziano, où il resta jusqu'à huit heures du soir.

Le lendemain il arriva à sept heures du matin et resta jusqu'à ce que la nuit fût tout à fait venue.

Plus de douze jours se passèrent , et ni la femme, ni la voiture* qu'il attendait n'apparurent sur l'horizon. Les habitués de la maison Graziano qui connaissaient le motif de ces longues stations, étaient tous disposés à le croire fou ; il était, en effet, assez bizarre de passer toutes ses journées à attendre qu'une voiture passât devant une porte. Cependant Beppo ne se lassait pas, et comme il ne paraissait pas d'humeur facile, et qu'il était de taille à imposer aux mauvais plai-' sants, ceux qui d'abord avaient témoigné l'envie de se moquer de lui, le laissèrent à la fin parfaitement tranquille.

A force d'attendre une souris au passage, le chat finit par poser la patte dessus. La constance de Beppo, qui avait montré autant de patience au moins que le plus matois des Rominagrobis de gouttières , fut enfin récompensée. Un soir,

vers huit heures , Grazi-ano et ses garçons , qui commençaient à s'intéresser à lui, le virent se lever précipitamment en s'écriant :

« La voilà ! »

En etïet , la calèche bleue attelée de ses quatre chevaux gris pommelés , dans laquelle étaient Silvia et deux messieurs élégants , passait au petit trot devant la boutique du restaurateur italien.

Beppo la suivit sans peine ; elle passa la barrière, puis il la vit s'arrêter et entrer au n° 22 de l'avenue Chateaubriand.

* C'est donc là qu'elle demeure, > se dit-il.

Puis il se posta au coin de l'avenue Fortuné, à la même place cù quelques jours auparavant Salvador et Roman s'étaient tenus pour guetter au passage le malheureux Josué. Il voulait savoir jusqu'à quelle heure resteraient les deux individus qu'il avait vus entrer avec Silvia ; ils sortirent ensemble et beaucoup plus tôt qu'il ne l'espérait. Beppo, comme tous les hommes, était tout disposé à croire ce qu'il désirait; il en conclut tout naturellement que Silvia n'appartenait ni à l'un ni à l'autre.

Comme il avait l'intention de se présenter le lendemain malin chez Silvia , il fallait qu'il sût

sous quel nom il devait la demander. Il questionna, avec plus d'adresse qu'il n'était permis d'en supposer à un enfant de la nature, un domestique qui vint à passer devant lui, et celui-ci lui ayant appris que l'hôtel qu'il désignait était occupé par la marquise de Roseliy, Beppo se mit à sauter comme un jeune chevreuil en s'écria ni:

« Quel bonheur ! quel bonheur ! elle ne s'est pas remariée. »

Beppo n'avait pas encore atteint sa trentième année; il était grand, et fortement et élégamment constitué; ses cheveux noirs étaient légèrement frisés; ses yeux étaient bleus et ornés de longs cils; sa bouche était peut-être un peu grande, mais en revanche ses dents étaient blanches et parfaitement rangées; de tout cela résultait un très-bel homme, mais qui cependant risquait fort de ne pas être admis chez madame la marquise de Roseliy s'il s'y présentait vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette. Beppo savait déjà assez de choses de la vie parisienne pour comprendre cela; aussi il prit une bonne somme dans sa poche, et comme il avait entendu dire dans sa jeunesse qu'on pouvait avec de l'argent trouver tout ce qu'on voulait au Palais -Royal, ce fut là qu'il se

dirigea; il était un peu plus de neuf heures du malin.

« Pouvez-vous me dire , demanda-t-il à un respectable vieillard à cheveux blancs, qui attendait, sa montre à la main, le coup de canon de midi, où je pourrais acheter des habits à la mode et bien confectionnés ?

— Mon ami, lui répondit ce vieillard, ce n'est plus chez les tailleurs du Palais-Royal que vous trouverez ce que vous désirez. Si vous voulez être bien habillé , il faut aller ici près , galerie Vivienne, n08 48 et 20, chez Bonnard ; c'est une maison de confiance, et à coup sûr vous trouve-^ rez là tout ce que vous pouvez désirer. »

Beppo suivit le conseil de cet obligeant promeneur; il alla chez Bonnard, et en moins de vingt minutes, il eut fait l'acquisition d'un cos? fume complet de fashionable émérite ; il trouva dans la galerie Vivienne tout ce qui lui était nécessaire pour compléter son costume : linge, bottes vernies, cavate, chapeau, gants, canne, etc.; il voulait être mis avec autant d'élégance que les deux individus qui accompagnaient la veille la jolie Silvia. Il fit transporter dans une voiture toutes ses acquisitions, puis après avoir confié sa personne à l'artiste capillaire Thiberge , qui le

coiffa et le barbifia à l'air de sa physionomie, il se fit conduire chez lui afin de changer de costume.

Après avoir pris un léger repas en compagnie de sa mère , qui ne pouvait se lasser d'admirer son fils qui, disait-elle, ressemblait à un prince, il monta dans le cabriolet- milord qui l'avait amené, et se fit conduire à la demeure de Silvia.

Il avait remarqué sur le comptoir du marchand tailleur plusieurs cartes-porcelaine; une entré autres, portant une couronne de comte, l'avait particulièrement frappé par son extrême élégance ; il l'avait prise pour l'examiner de plus près , et machinalement il l'avait mise dans sa poche. Tandis que son véhicule suivait la grande avenue des Champs-Elysées, il se demandait sous quel nom il se ferait annoncer chez Silvia, et il ne pouvait trouver de réponse à cette question, tant il est vrai que ce sont souvent les choses les plus simples qui nous embarrassent le plus.

i Ma foi , se dit-il enfin , je donnerai cette carte que par hasard j'ai conservée sur moi , et c'est bien le diable si M. le comte de Badimont n'est pas admis sans difficultés. »

Arrivé à la porte de l'hôtel de Silvia il sonna. Il allait donc voir celle qu'il cherchait depuis si longtemps, il allait lui parler, et cet entretien

devait décider du sort de toute sa vie : aussi son cœur battait à rompre sa poitrine, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il pouvait se contenir. 11 demanda au suisse (Silvia avait un suisse!) Mme la marquise de Roselly.

« Il ne fait pas jour chez madame la marquise, » lui répondit une femme de chambre qui se trouvait par hasard dans le logement du cerbère galonné.

Beppo, qui n'avait pas eu le temps d'apprendre les us et coutumes de la fashion parisienne pendant le temps qu'il avait exercé aux îles d'Hyères la profession de pêcheur, ne savait trop ce que voulait dire la femme de chambre; aussi craignant qu'elle ne l'eût pas bien compris, il renouvela sa demande.

« J'ai déjà eu l'honneur de dire à monsieur, lui répondit la camériste, qu'il ne faisait pas encore jour chez madame la marquise, qui ne reçoit que de midi à quatre heures ; si cependant monsieur veut laisser son nom... »

Beppo comprit alors ce que voulait dire celle domestique , qu'il avait prise d'abord pour une demoiselle de bonne maison. Après lui avoir dit qu'il reviendrait, il alla se promener en attendant 4'heure indiquée.

152 CHAPITRE XVIL

Lorsqu'il revint, il faisait enfin jour chez madame la marquise. Après avoir donné sa carte à la camériste et quelques minutes d'attente dans un salon où toutes les recherches du luxe et de l'élégance avaient été réunies, il fut enfin introduit dans le boudoir que nous connaissons déjà. Craignant que son apparition subite ne fît jeter à Silvia un cri de surprise, il avait, pour la saluer, posé sur ses lèvres l'index de sa main gauche, précaution bien inutile, il est vrai, car le costume qu'il portait avait tellement changé l'aspect de sa physionomie, que Silvia ne le reconnut pas d'abord ; ce ne fut que lorsque pour répondre à la question qu'elle lui faisait de lui faire connaître le motif de sa vis?te, il prononça quelques moîs, que, reconnaissant sa voix, elle s'écria :

« Ciel ! Beppo.

-*?- Enfin, Silvia, dit celui-ci, je vous ai retrouvée.

— Eh ! que voulez-vous faire ? que voulezvous de moi? répondit la marquise, qui depuis qu'elle n'avait vu le pêcheur avait acquis une dose d'audace qu'elle ne possédait pas encore à l'époque où nous avons rencontré Beppo pour la première fois, et qui avait de suite compris que

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l'homme qui, pour se présenter chez elle, avait adopté le costume des fashionables, s'était déjà frotté à la civilisation et qu'il était beaucoup moins à craindre que lorsqu'il portait seulement, rude enfant de la mer, un bonnet de laine brune, un vieux caban de pêcheur, et qu'il marchait pieds nus sur les grèves de la Méditerranée... Que voulez-vous faire? répéla-t-elle; je vous l'ai déjà dit , je ne veux pas vous suivre , et le temps n'est plus où vous m'inspiriez de la terreur.

— Le ciel m'est témoin, dit Beppo , que ce n'est point ce sentiment que j'aurais voulu vous inspirer; quelquefois peut-être j'ai pu me laisser emporter par la violence de mon caractère; mais, dites-le-moi, Silvia , mes excès n'élaient-ils pas suffisamment justifiés par votre manque de foi?

— Si c'est pour me parler de ce qui s'est autrefois passé entre nous, répondit Silvia, que vous êtes venu chez moi , vous pouvez vous retirer: rien ne m'ennuie plus que le récit des vieilles histoires; et je n'ai d'ailleurs ni le loisir, ni la volonté de vous écouter plus longtemps.»

Silvia allait tirer le cordon d'une sonnette afin de prévenir ses gens.

Beppo lui saisit le bras et la repoussa assez

VlDOfQ. T. IV. 11

brusquement pour qu'elle allât tomber sur la fchaise longue qu'elle venait de quitter.

c Vous nf écoulerez , lui dit-il, il le faut, je le veux ! >

Et comme Silvia faisait un signe de lête négatif :

« Écoulez, ajouta-t-il , ne me forcez pas à commettre un nouveau crime ; c'est déjà bien assez des remords qu'entraîne après lui celui que j'ai commis. Je vous le jure par Noire- Dame de îa Garde , si vous jetez un cri , si voiis faites un geste , je vous enfonce jusqu'à la poignée ce poignard dans le cœur, i

Silvia pâlit légèrement, le passé lui avait appris que le pêcheur était incapable de manquer à un serment semblable à celui qu'il venait de faire.

« — Parlez donc , dit-elle avec une légère expression de dédain, qui n'échappa pas aux regards pénétrants de Beppo, parlez donc, je vous écoulerai puisque je ne puis faire autrement.

t Aussi bien, il faut que tout cela finisse ! » dit Beppo se parlant à lui-même à voix basse.

Il s'était assis près d'un petit guéridon sur lequel; quelques jours auparavant, Silvia avait fait servir à souper au vieux juif, 11 tenait sa

DI-PPO. !55

lête entre ses deux mains , et paraissait enseveli dans de profondes et tristes réflexions.

<t Je vous attends , dit Silvia.

— Vous me disiez tout à l'heure que vous n'aimiez pas les vieilles histoires , il faut cependant que vous en écoutiez une dont vous connaissez déjà tous les détails.

« Une jeune femme qui cachait sous la physionomie d'un ange l'âme d'un démon , vint un jour trouver dans sa cabane un pauvre pécheur qui jamais ne lui avait adressé la parole.

i Elle savait cependant que ce pêcheur l'aimait de toutes les forces de son âme , qu'il la révérait à l'égal d'une madone, qu'elle était devenue la pensée de tous ses jours , le rêve de toutes ses nuits ; car elle avait remarqué qu'il suivait partout ses traces, et elle avait lu dans les regards qu'il osait à peine jeter sur une aussi grande dame, la violente passion qu'elle lui avait inspirée. Cette jeune femme vint donc trouver le pêcheur.

« Elle n'attendit pas qu'il lui fît l'aveu de ses sentiments , elle lui dit qu'elle les avait devinés, et qu'il ne lui était pas défendu d'espérer ; puis, lorsqu'elle l'eut enivré de sa parole , fasciné de ses regards , elle lui mit un poignard dans la

156 CHAPITRE XVU.

main et lui dit d'aller tuer un homme qui devait, à une certaine heure, passer dans un lieu qu'elle lui désigna. Comme il hésitait, elle lui raconta une histoire qui eût justifié un crime , si un crime pouvait être justifié , histoire qu'elle inventa à l'instant même , et qui , cependant , arracha des larmes à celui qui l'écoutait. Elle lui dit, à cet homme qui était fou , qu'elle l'aimait depuis le jour où pour la première fois elle l'avait vu , et que ce n'était que depuis ce jour , que la tyrannie de celui qu'il fallait frapper lui était devenue insupportable ; elle lui dit que cet homme était le seul obstacle qui s'opposait à leur bonheur; que lorsqu'il n'existerait plus , elle serait libre , et qu'elle se trouverait heureuse de partager avec lui le modeste avenir qu'il était à même de lui offrir. Le misérable promit de faire tout ce que voulait l'enchanteresse , et comme elle paraissait douter de sa parole , il lui jura par Notre-Dame de la Garde d'accomplir ses desseins. Faut-il vous dire le reste? Il s'embusqua au coin d'une rue , il attendit dans l'ombre un homme qui ne songeait pas à se défendre , et il lui plongea dans le cœur le poignard que voici.

« Tous les détails de l'histoire que je viens de vousraconter sont-ils exacts, madame la marquise?

— Je ne vous dis pas le contraire , répondit Silvia de l'air de la plus parfaite indifférence. Àvez-vous achevé? »

Beppo sentait tout son sang bouillonner dans ses veines, et de sa main droite qu'il avait machinalement passée sous sa chemise , il se meurtrissait la poitrine; cependant il eut assez de force pour se contenir.

« Non , je n'ai pas achevé , ajouta-t-il ; mais il me reste peu de choses à vous dire.

« Lorsque le meurtrier, tout couvert encore du sang de sa victime , vint demander à sa complice le salaire de son crime , il ne la trouva pas , et ce ne fut que longtemps après qu'il parvint à la découvrir. Alors comme aujourd'hui , comme toutes les fois qu'il lui fut possible de la rencontrer, elle n'eut pour lui que des paroles outrageantes et des regards de dédain* Est-ce encore vrai, madame? »

Beppo, en prononçant ces derniers mots, s'était levé du siège qu'il occupait , et il dominait de toute sa hauteur Silvia qui était à demi étendue sur sa chaise longue , et qui jouait négligemment avec les glands de la cordelière qui serrait sa taille.

Elle ne répondit pas.

158 CIlAPiTlS XVII.

« Je vous ai demandé si ce que je viens de dire était vrai ? répéta Beppo.

— Écoutez-moi, répondit Silvia , qui comprenait qu'il ne serait pas prudent de pousser à bout Beppo, dont l'irritation croissante commençait à l'inquiéter ; je ne veux pas chercher à le nier , vous pouvez m 'adresser de justes reproches; mais pourquoi revenir sans cesse sur des laits accomplis? Nous avons obéi chacun à notre destinée, çt je crois que le parti le plus sage que nous puissions prendre, est d'oublier le passé, et de ne pas engager une lutte dont les résultats seraient nécessairement fatals, soit à vous, soit à moi,

— Ainsi , reprit Beppo , vous vous serez servie de moi comme d'un instrument que l'on peut briser sans crainte lorsque l'on n'en a plus besoin? Il n'en sera pas ainsi , madame.

— Qu'exigez-vous donc? car enfin il faut que tout ceci ait un terme; je suis véritablement lasse de ces obsessions continuelles.

— J'exige que vous teniez la parole que vous m'avez donnée; vous m'avez déshérité de ma part de paradis , il est bien juste, je crois , que je me procure ici-bas toute la somme de bonheur à laquelle je puis prétendre, et ce n'est qu'avec vous que je puis êlre heureux.

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—-Vous êtes fou ; mais pour vous suivre, mou pauvre Beppo , il faudrait que je renonçasse à toutes les choses sans lesquelles je ne puis vivre, au luxe dont je suis entourée.

— Certes , j'aimerais mieux que vous fussiez pauvre, je serais plus à Taise pour vous réclamer l'exécution de votre promesse. Mais lorsque vous m'avez fait cette promesse, vous étiez plus pauvre que moi , et si , depuis , voire position a changé , ce n'est que grâce à un manque de foi de votre part. Je puis donc, sans vous donner le droit de me prêter des pensées qui ne sont pas les miennes , vous dire partout et toujours , que vous soyez pauvre ou riche, cantatrice ou marquise : Silvia, vous m'avez fait une promesse, il faut la tenir.

— Ainsi vous voulez que je renonce à tous les plaisirs et à toutes lesaisances d'une vie élégante, que je quitte le monde dans lequel j'ai l'habitude de vivre , que je dise adieu à tous mes amis , pour aller m'enterrer avec vous dans je ne sais quelle solitude? Vous êtes fou, mon cher : ce n'est que des héroïnes de roman que l'on exige de pareils dévouements ; et , grâce à Dieu , je ne suis ni une Clarisse Harlowe , ni une Pa~ mêla. *

Beppo, qui depuis quelques instante paraissait réfléchir, ne répondit pas.

Silvia crut que le moment était opportun pour frapper un grand coup.

« Et puis , ajouta-t-elîe, je vous dois un aveu qui vous déterminera peut-être à changer de résolution. Lorsque je vous ai dit que je vous aimais , je ne me rendais peut-être pas compte de mes sentiments; mais à peine cet aveu s'élait-il échappé de mes lèvres , que je m'aperçus que je vous avais trompé en me trompant moimême ; j'aurais voulu pouvoir vous rappeler et vous dire que je vous rendais le serment qu^ vous veniez de me faire ; mais il n'était plus temps. Aussi, ne sachant pas ce que je pourrais vous dire lorsque vous viendriez réclamer l'exécution de la promesse que je vous avais faite , je saisis avec empressement une occasion de fuir qui se présenta par hasard. Mais, je vous le jure, je n'aimais pas plus l'homme avec lequel je m'enfuyais que je ne vous aimais vous-même , que jfr n'aimais ceux que le hasard me fit rencontrer plus tard, pas plus que je n'aimais celui dont aujourd'hui je porte le nom : mon heure n'était pas verrue. >

Les idées de Beppo , depuis qu'il habitait Paris

BEPPO. I6i

et qu'il s'était frotté à la civilisation , s'étaient singulièrement modifiées , et à l'heure qu'il était ; il sentait que le rôle qu'il jouait auprès de Silvia était parfaitement ridicule; il était donc bien aise de ce qu'elle voulait bien , en essayant de se justifier, lui épargner la peine de recourir à des violences. Il ne voulait pas cependant renoncer à ses projets ; il se croyait des droits sur cette femme , pour laquelle il avait commis un crime , et ces droits , il voulait les faire respecter ; mais devinant que la violence ne lui servirait à rien , il voulut avoir recours à la ruse.

« Et maintenant?... » dit-il sans élever la voix.

Silvia l'examina quelques instants avant de se déterminer à répondre.

L'expression de sa physionomie était triste , mais calme.

« Maintenant , ajouta-t-elle , mon heure est venue , je ne veux pas chercher à vous le cacher; et croyez-le bien , ce n'est pas parce que je trouve ma. personne un prix au-dessus du dévouement que vous m'avez témoigné que je ne veux pas vous tenir la promesse que je vous ai faite , c'est seulement parce que je ne puis vous donner un cœur qui aujourd'hui appartient à un. autre.

— C'est bien , répondit Beppo , c'est bien , je sais maintenant ce qui me reste à faire.

— Retournez en Provence , Beppo , vous trouverez encore d'heureux jours sous le beau ciel de votre patrie. Si vraiment vous m'aimez , si vous m'aimez pour moi, vous devez désirer mon bonheur, et je ne puis être heureuse avec vous ; l'image de celui que vous avez tué pour me plaire viendrait sans cesse se placer entre vous et moi. Mais, croyez-le bien , je ne vous oublierai jamais; j'aurai toujours présent à la mémoire le souvenir de l'affection que vous m'avez vouée; et qui sait? peut-être il nous sera permis de nous réunir lorsque plusieurs années auront passé sur nos deux têtes. »

Silvia , pour dire à Beppo tout ce qui précède, avait employé les plus caressantes inflexions de sa vois , et comme celui-ci l'avait écoutée avec beaucoup de calme, elle pouvait croire que ses paroles avaient produit sur lui l'effet qii'elleen espérait. Cependant elle aurait voulu qu'il lui dît quelques mois de nature à lui prouver qu'elle ne s'était point trompée.

Voyant qu'il ne répondait pas, elle crut qu'elle devait frapper un dernier coup, coup décisif, et qui, suivant elle, devait lui apprendre ce

qu'elle devait craindre ou espérer. Elle continua donc en ces termes :

« Mais si je ne puis, mon cher Beppo, vous récompenser, quant à présent, ainsi que vous paraissez le disirer , vous me permettrez , je l'espère , de partager avec vous une partie de ce que je possède. Je suis riche, très-riche même; je puis donc, sans me gêner , vous prier d'accepter ce léger témoignage de l'amitié que j'ai pour vous. »

Silvia , en achevant ces mots , posa sur le petit guéridon auprès duquel Beppo était assis un paquet de billets de banque assez volumineux.

Voici quel fut en substance le raisonnement que se fit de suite Beppo :

Si j'accepte la somme qu'elle vient dem'offrir , elle croira que j'accepte la position qu'elle veut me faire , et elle ne se méfiera plus de moi ; si au contraire je la refuse , elle devinera que je n'ai pas renoncé à mes projets , et elle se tiendra continuellement sur ses gardes.

« J'accepte cette somme, dit-il à Silvia en ramassant les billets de banque qu'il mit dans la poche de son habit après les avoir comptés ; comme vous le disiez tout à l'heure , le parti le plus sage que je puisse prendre est celui de ne

pas engager avec vous une lutte dont les suites seraient fatales à l'un de nous ; je crois que je ferai bien de retourner en Provence , et de tâcher de vous oublier ; c'est ce que je vais faire , et pas plus tard qu'aujourd'hui.

— Bien vrai ? dit Silvia en attachant sur Beppo un regard qui cherchait à devenir sa pensée dans ses yeux.

— Je ne vous ai pas , je crois , donné le droit de douter de ma parole ; je vous quitte , madame , et je souhaite bien sincèrement que vous soyez heureuse. »

Beppo sortit après s'être respectueusement incliné devant la marquise de Roselly.

Huit jours après celle entrevue, Silvia , à son grand dam , était au pouvoir de Beppo.

Celui-ci , à peine sorti de chez la marquise de Roselly , avait été rejoindre sa mère qu'il trouva sur la porte de l'auberge du Cheval blanc , attendant son retour avec impatience, et qui lui demanda de suite s'il était content du résultat de sa démarche. Beppo , qui avait la rage dans le cœur depuis que Silvia lui avait avoué qu'elle en aimait un autre , pria sa mère de le laisser se recueillir quelques instants , et de suite il se relira dans sa chambre. Après y avoir passé quel-

ques heures, il en sortit beaucoup plus calme qu'il n'y était rentré. C'est que sa résolution était prise , et qu'il ne s'agissait plus que de l'exécuter.

Sa mère, il est presque inutile de le dire, ignorait de quelle nature étaient les liens qui l'attachaient à Silvia ; elle ne savait pas même quelle était la position de cette femme ; elle savait seulement que son fils avait rencontré aux îles d'Hyères une femme douée d'une merveilleuse beauté, dont il était devenu éperdument amoureux , qu'il avait longtemps cherché celle sirène sans pouvoir la rencontrer, et que c'était pour la chercher encore qu'il était venu à Paris. La bonne femme n'avait appris que le malin même que ses démarches avaient été couronnées de succès , et que c'était pour aller chez celle qu'il aimait , qu'il était sorti en si brillante toilette ; la Catalane n'avait pas doulé un seul instant que son fils ne réussît dans la démarche qu'il allait entreprendre; il lui paraissait en effet impossible qu'une femme ne fût pas sensible aux mérites qu'elle lui accordait.

Elle fut donc profondément surprise lorsque Beppo , sans cependant lui donner plus de détails qu'il ne voulait qu'elle en connût, lui eut appris le mauvais succès de sa dernière tentative ; elle

lui fit de nouvelles instances, afin de l'engager à renoncer à celle femme qui paraissait le dédaigner ; mais elle parlait à un sourd , les obsiacles n'avaient fait qu'augmenter ' l'aveugle passion à laquelle le malheureux Beppo était en proie ; il avait conçu un projet dont lui-même il ne cherchait pas à se dissimuler l'absurdité , mais que cependant il voulait exécuter coule que coule; disons cependant qu'alors ce n'était plus seulement l'amour qui le faisait agir , mais qu'à ce sentiment se mêlaient ceux de la jalousie, de l'orgueil blessé , et peut-être aussi le désir de se venger des dédains que lui avait prodigués maintes fois une femme qu'il aimait, sans pouvoir s'en défendre , et tout en appréciant à sa juste valeur son atroce caractère.

Comme sa mère, après de longs discours semés d'arguments qu'il n'avait pas même essayé de réfuter, car il en reconnaissait l'impossibilité , lui demandait s'ils retourneraient bientôt en Provence , il lui répondit qu'il était déterminé à se fixer à Paris, où il lui serait facile de se créer une industrie qui lui permettrait de vivre , et même assez largement , sans entamer son petit capital qu'il avait du reste l'intention de placer chez un banquier. La bonne femme, qui

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du reste se trouvait bien partout où était son fils , s'opposa d'autant moins à ce projet , qu'elle espérait que les distractions d'une grande ville chasseraient du cœur de son fils la passion qui le rendait si malheureux ; de sorte que lorsque Beppo lui eut donné l'assurance que , pour le moment du moins , il ne voulait pas s'en occuper, elle se trouva plus tranquille, et il ne fut plus question entre eux que de chercher un logement convenable pour s'y fixer définitivement.

Beppo , que ses courses continuelles avaient familiarisé avec le bruit et le tumulte de la capitale , se chargea de ce soin , et dès le lendemain , il se mit en quête.

Pendant plusieurs jours , il chercha vainement ce qu'il désirait , et cela ne doit pas étonner ; il voulait un logement faisant partie d'une maison située dans un quartier isolé et très-peu habité ; il voulait que ce logement fût lui même éloigné de toute habitation , et disposé de manière à ce que , si par hasard ceux qui Thabilaient venaient à pousser quelques cris , ces cris ne pussent être entendus par d'officieux voisins; cela n'était donc pas facile à trouver, surtout dans une ville comme Paris , où chacun sait ce que vaut un pouce de terrain et agit en consé-

i$& CHAPITRE XVII.

quence , de sorte que les habitations y sont aussi •rapprochées Tune de l'autre que les alvéoles d'un gâteau d'abeilles ; il trouva cependant ce qu'il voulait dans la rue Conlrescarpe-Saint-Marcel , au n° 21 .

Cette maison , double en profondeur , est élevée , sur la rue , d'un entre-sol et de cinq étages , ce qui constitue déjà une hauteur très-raisonnable; mais le propriétaire ayant, à ce qu'il paraît, remarqué que sa maison était assez solidement bâtie pour supporter un bâtiment supplémentaire, a fait eonstruire sur le toit une sorte de pavillon carré composé de deux grandes pièces superposées Tune au-dessus de l'autre, qui augmente de deux cents francs environ les valeurs locatives de sa maison.

Des fenêtres de ce logement , qui fait partie d'une maison située sur le point culminant du quartier le plus élevé de Paris, on découvre toute la capitale et les campagnes environnantes , et l'on est si rapproché du ciel que les mille bruits de la grande ville ne viennent plus frapper les oreilles que comme un vague murmure. Aussi le pavillon de la maison sise rue Contrescarpe- Sainl-Marcel , n° 21 , est-il assez ordinairement habité par des poètes , jaloux de se rapprocher

autant que possible des astres auxquels ils adressent leurs invocations. Quoi qu'il en soit, il était inoccupé à l'époque où Beppo cherchait un logement pour lui et sa mère , et comme il paraissait réunir toutes les conditions qu'il désirait , il s'empressa de le louer et de venir s'y établir , après l'avoir meublé de tous les objets nécessaires à un ménage.

Il fallait , après avoir établi sa mère dans cette espèce de vaste pigeonnier , que Beppo la déterminât à lui prêter aide et assistance en cas de besoin; cela ne lui fut pas difficile.

Lorsqu'il lui eut dit qu'il était persuadé que s'il tenait en son pouvoir, seulement pendant quelques jours , la femme qu'il aimait , il était sûr qu'elle changerait de résolution ; que lorsqu'elle le rebutait , elle ne faisait que céder aux influences étrangères dont elle était entourée, et que ce n'était que pour la soustraire à ces mêmes influences qu'il voulait l'enlever , la bonne femme, qui ne désirait rien au monde que le bonheur de son fils , qu'elle croyait incapable de commettre une mauvaise action , et qui , de plus , ignorait la condition de celle dont il lui parlait , lui promit tout ce qu'il voulut.

Beppo venait de s'assurer le concours d'un

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