SOCIÉTÉ BELGE DE LIBRAIRIE
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XXXVIÏ
(Suile.)
Les brusques mouvements de Servigny et de Salvador n'avaient échappé ni aux deux (emmes ni à sir Lambton ; les deux femmes ne dirent rien, mais sir Lambton, qui n'avait pas pour se taire les mêmes raisons qu'elles , leur demanda s'ils se connaissaient.
Un instant leur avait suffi pour se remettre.
Salvador répondit le premier avec beaucoup de sang-froid :
i Je vois aujourd'hui pour la première fois M. Paul Féval, mais je vous l'avoue, votre neveu
ressemble tellement à un gentilhomme italien avec lequel je m'étais lié lors d'un séjour que je fis à Venise , il y a quelques années, que je n'ai pu retenir un premier mouvement de surprise, bien naturelle, du reste, car le gentilhomme en question est mort depuis longtemps. >
Celle explication , que Servigny ne crut pas devoir démentir de suite, parut toute naturelle à sir Lamblon , qui n'avait, du reste , attaché aucune importance à la question qu'il venait de faire.
Jl n'en était pas de même des deux femmes.
« lis se connaissent , ma pauvre amie, dit Lucie à Laure en lui serrant la main avec force ; ils se connaissent. Ah ! je suis encore plus malheureuse que je ne le croyais ! >
Laure, afin de lui donner le courage de supporter sa triste position, avait dit à son amie quels étaient les antécédents de son mari, et Lucie venait de deviner en quel lieu son époux et celui de son amie avaient pu se connaître.
Servigny , inquiet plus qu'on ne saurait se l'imaginer d'avoir. rencontré chez l'oncle de sa femme un homme dont il avait été à même d'apprécier les mœurs et le caractère, était impatient d'avoir avec lui une conversation qui fût de nature à lui apprendre ce qu'il en devait craindre ;
il pria donc sa femme, à laquelle il ne cachait rien de ce qui l'intéressait, de faire tout ce qui lui serait possible afin qu'il restât seul avec le marquis de Fourrières.
« Je vous ferai connaître ce soir, lui dil-il, les raisons qui m'engagent à vous prier de me rendre ce service.
— Je les devine, lui répondit Laure après lui avoir serré la main, et je vais vous obéir... Mon bon oncle , dit-elle à sir Lambton lorsque la compagnie eut savouré d'excellent café, versé dans des tasses de vermeil délicieusement ciselées , vous allez , si vous le voulez bien , nous mener, mon amie et moi, promener dans la campagne. On dit, et Ton a raison, qu'il ne faut pas se gêner à la campagne ; ces messieurs qui , s'ils ne veulent pas sortir de leur côté, ont à leur disposition un excellent billard , voudront bien, j'en suis sûre, nous permettre de les laisser seuls quelques inslants.
— Mais, objecta sir Lambton qui ne concevait rien à la fantaisie manifestée par sa nièce , il me semble que, puisque vous avez l'envie de vous promener, nous pourrions faire atteler et sortir tous ensemble.
— Non, mon bon petit oncle, nous sortirons
à pied si vous le voulez bien, et nous laisserons ici ces messieurs, que je ne veux pas meure dans le secret de ce que nous allons faire. »
Sir Lamblon , habitué à faire toutes les volontés de sa nièce, qu'il traitait en véritable enfant gâté, prit sa canne, son chapeau, et après avoir prié le marquis de Fourrières d'agréer ses excuses, il sortit accompagné des deux femmes.
Salvador et Servigny étaient à peu près aussi embarrassés l'un que l'autre, Salvador surtout , qui avait deviné que Laure n'avait tant insisté pour sortir accompagnée de son oncle et de Lucie, qu'afin de le laisser seul avec son mari ; ce fut lui cependant qui se détermina le premier à prendre la parole.
« Je crois, monsieur, dit-il à Servigny, qu'il est inutile que nous dissimulions plus longtemps, nous nous sommes reconnus...
— - Il est vrai, monsieur, répondit Servigny, et je vous avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.
— Mon élonnement n'a pas été moins grand que le vôtre ; est-ce bien vous , vous que nous dûmes abandonner en si piteux état après le combat que nous fûmes forcés de livrer aux gendarmes delà brigade du Beausset, vous que je re-
trouve aujourd'hui l'époux d'une femme charmanie , et non moins riche, à ce qu'on assure , qu'elle n'est belle?
— Permettez-moi de vous faire observer , à mon tour, que je n'ai pas moins que vous le droit d'être grandement étonné de vous rencontrer ici porteur d'un nom qui sans doute n'est pas le vôtre, et possesseur de richesses dont la source n'est probablement pas légitime.
— Ces doutes m'offensent, dit Salvador d'un ton piqué, et je crois qu'ils seraient un peu mieux placés dans une autre bouche que la vôtre : je puis, M. Servigny, vous prouver par des titres authentiques que mon nom et mes richesses sont l'héritage de mes aïeux ; M. Féval peut-être aurait infiniment de peine à établir la généalogie des Féval.
— Le ton peu convenable que vous prenez pour répondre à des observations qui devraient vous paraître toutes naturelles, pourrait m'engager, prenez-y garde, à prendre un parti violent qui, je dois en convenir, nous précipiterait tous deux dans un abîme sans fond ; mais, soyezen convaincu , je ne reculerais pas devant ce que je regarderais comme l'accomplissement d'un devoir.
— La menace est presque toujours Parme des lâches, dit Salvador.
— Monsieur ! s'écria Servigny.
— Laissez-moi achever, continua Salvador; vous pouvez, il est vrai, me faire beaucoup de mal, mais, ainsi que je viens de vous le dire , la menace est Parme des lâches, et je crois assez vous connaître pour être certain que vous ne voudrez pas vous en servir. Vous succomberiez infailliblement si une lutte s'engageait entre nous, car il me serait facile d'établir un alibi incontestable du jour de ma naissance à celui-ci, tandis que sur un mot de moi au respectable sir Lambton , vous seriez, malgré les liens qui vous attachent à ce digne gentilhomme, chassé ignominieusement d'ici.
— Vous êtes dans l'erreur : sir Lambton et ma femme savent, grâce à Dieu, qui je suis; je bénis le ciel de n'avoir pas voulu tromper mon généreux bienfaiteur : on sait que Paul Féval n'est autre que le malheureux Servigny; on sait quelles sont les circonstances qui m'ont précipité dans l'abîme d'où je suis parvenu à sortir à force de courage et de persévérance. *
Ce que Servigny venait de dire à Salvador causa, on doit bien le penser, un profond éton-
CATASTROPHE. 1 l
nement à ce dernier ; il se trouvait , pour ainsi dire , à la discrétion du mari de Laure. Il pouvait, il est vrai , espérer que Laure , cédant aux prières qui sans doute lui seraient faites par son amie , ne mettrait pas son époux dans la confidence de ce qui s'était passé il y avait quelques jours. Il crut donc devoir, pour conjurer autant que possible le danger qui le menaçait, changer à la fois de ton et de langage.
c Voire langage, dit-il à Servigny, après s'être promené quelques instants de long en large dans l'appartement, est celui d'un homme d'honneur, d'un homme qui déplore les erreurs , quelles qu'elles soient , de sa jeunesse , qui veut , par tous les moyens possibles , faire oublier à la société et oublier lui-même qu'il a jadis porté la casaque du forçat : j'approuve infiniment votre conduite , et je veux bien croire que vous avez les intentions les plus pures , les sentiments les plus nobles ; mais s'il en est ainsi , si vraiment vous vous êtes purifié à l'école du malheur, serezvous assez injuste pour croire que vous êtes le seul qui ait été capable de revenir au bien, après une vie d'erreurs et de désordres?
— Que Dieu me pardonne, si jamais une semblable pensée a été la mienne ! mais un pressen-
timent que je ne puis vaincre , la tristesse de Mme de Pourrières, qui semble annoncer qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle devrait l'être, tout cela me fait croire que Salvador et Duchemin que j'ai rencontré à Paris il y a quelque temps, sont incorrigibles ou à peu près.
— Duchemiu est mort , répondit Salvador : quant à Salvador , comme il ne veut pas laisser dans votre esprit la moindre impression fâcheuse, il désire vous raconter tous les événements de sa vie passée, et il espère que le récit qu'il va vous faire vous donnera de lui une opinion moins défavorable. Eles-vous disposé à l'écouter ? >
Servigny, curieux de savoir quelles étaient les raisons qui allaient être alléguées par Salvador pour justifier les fautes ou plutôt les crimes de sa vie passée, fit un signe affirma tif.
Salvador prit un air de componction, et après s'être recueilli quelques instants, il raconta à Servigny une histoire à peu près semblable à celle qu'il avait fabriquée pour le docteur Mathéo , histoire assez vraisemblable , si nos lecteurs s'en souviennent, que Servigny plus que tout autre individu devait facilement croire, et qui se termina par ces paroles :
i Vous voyez, M. Servigny, par mon exero-
pie , par le vôtre même , qu'après avoir commis de grandes fautes il est encore permis de rentrer dans la bonne voie. >
La bonne et franche nature de Servigny le rendait incapable de croire qu'il fût possible à une créature humaine de feindre , avec autant d'habileté et de hardiesse que le faisait Salvador, des sentiments qui ne seraient pas les siens; aussi, après avoir attentivement écouté le marquis de Pourriôres, il lui tendit la main et lui dit :
f Je vous crois, M. de Fourrières (ce nom est désormais le seul que vous entendrez sortir de ma bouche ) ; j'ai besoin de vous croire ; le bonheur de ma femme est aussi nécessaire au mien que l'air que je respire , et je sais qu'elle serait malheureuse si son amie Tétait.
— Croyez bien , M. Féval, que je ferai, pour assurer le bonheur de Mme de Pourrières, et par contre celui de votre aimable épouse , tout ce qui dépendra de moi ; mais laissons , je vous prie, pour un instant ce sujet de conversation qui me rappelle, ainsi qu'à vous , de tristes souvenirs , et parlez moi de ce que vous avez fait pour moi à Genève : puis-je en effet conserver l'espoir de retrouver les traces de mon malheureux, fils? *
Servigny répéta à Salvador , avec infiniment
plus de détails, ce que la lettre que nous avons mise sous leurs yeux a déjà appris à nos lecteurs.
< Je crois, dit-il en achevant, que ce n'est que très-difficilement que vous arriverez au but que vous voulez atteindre ; mais cependant la réalisation de votre désir ne me paraît pas impossible ; le saltimbanque de Riberpré (si vous parvenez à le trouver) pourra sans doute vous dire de quel côté votre fils a porté ses pas après Tavoir quitté, et , en marchant ainsi de jalon en jalon , vous arriverez , s'il plait à Dieu , au lieu où il se trouve maintenant.
— Que le ciel vous entende ! c'est , croyez-le bien, le vœu le plus cher à mon cœur, répondit Salvador : je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, ajouta-t-il; je ne veux apprendre h Mme de Pourrières l'existence de mon fils, que si je parviens à le découvrir. *
Le désir manifesté par Salvador était trop naturel pour que Servigny ne lui fît pas la promesse de se taire.
La conversation entre ces deux hommes fut interrompue par le retour des dames et de sir Lambton.
La physionomie pleine et colorée du bon gentilhomme était rayonnante de joie.
« Vous avez fait, à ce qu'il paraît, lui dit Salvador, une excellente promenade.
— Excellente, en effet, répondit sir Lambton, et à Tlieure qu'il est je suis vraiment honteux d'avoir fait autant de façons pour sortir; c'était pour nous associer à une bonne action que ma chère petite nièce voulait absolument nous emmener avec elle , Mme de Pourrières et moi : il s'agissait de porter des secours à une malheureuse famille ruinée par un incendie, et dont le chef est en ce moment assez gravement malade. »
Le fait énoncé par sir Lambton était vrai dans tous ses détails. Quelques paysans avaient signalé à la charité inépuisable de Laure l'infortune dont sir Lambton venait de parler ; la jeune femme avait saisi l'occasion d'entraîner son oncle et son amie chez les pauvres gens que le feu et la maladie venaient de réduire à la misère, et les avait tenus près d'eux autant de temps qu'il en avait fallu à son mari pour causer avec M. de Pourrières; cela ne lui avait pas été difficile : sir Lambton et Lucie étaient , ainsi qu'elle , doués chacun d'un cœur d'or, et ils ne laissaient jamais échapper l'occasion de soulager uneinfortune lorsqu'elle leur paraissait digne d'inspirer de la pitié.
i Madame Féval , nous l'espérons , voudra
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bien nous permettre de faire aussi quelque chose pour ses protégés, > dil Salvador.
Sir Lambton ne laissa pas à sa nièce, d'ailleurs assez étonnée de ce que son mari acceptait par son silence une communauté quelconque avec le marquis de Fourrières, le temps de répondre.
c Vous arrivez trop tard , monsieur , dil-il ; les braves gens que nous avons secourus ont maintenant à peu près tout ce qu'il leur faut : leur modeste demeure sera réédifiée, leurs semences seront remplacées , et ils peuvent sans crainte attendre que le chef de la famille puisse de nouveau se livrer aux rudes travaux qui les faisaient vivre : faire plus pour eux, ce serait leur apprendre à ne plus compter sur eux-mêmes, si par hasard de nouveaux malheurs venaient les frapper, et enlever à d'autres pauvres gens ce qui leur appartient légitimement : il faut tout faire ici-bas avec discrétion, même le bien ; le mal souvent est à côté des meilleures choses, mes chers amis,etdépasser le but, ce n'est pas l'atteindre. »
Il n'y avait rien à répondre à d'aussi sages paroles, aussi n'y fut-il rien répondu.
Comme l'heure de se retirer n'était pas encore arrivée , Salvador proposa à sir Lambton de faire avec lui une partie de billard.
« Cela , dit-il , nous aidera à luer le temps , qui , du reste , ne nous semblera pas long , si ces dames veulent bien être les juges de la lice. »
Sir Lambton , comme la plupart de ses compatriotes , aimait passionnément tous les jeux d'adresse ; il s'empressa donc d'accepter la proposition du marquis de Pourrières.
Salvador était de première force au noble jeu de billard, pour nous servir de l'expression adoptée par les adeptes ; aussi il vainquit sans peine le bon gentilhomme , bien que celui-ci fût loin d'être une mazelte (toujours pour nous servir de l'expression des adeptes ).
Sir Lambton n'était pas habitué à se voir ainsi peloté , et comme il était naturellement assez vif, la mauvaise humeur que depuis quelque temps il éprouvait intérieurement ne tarda pas à se manifester.
c Les joueurs, quels que soient d'ailleurs leurs vices ou leurs vertus, sont tous les mêmes, se dit Salvador ; ce n'est pas tant la perte de leur argent , que les blessures que la perte fait à leur amour-propre , qui leur fait perdre la raison lorsqu'ils se livrent au démon du jeu. Voilà un homme raisonnable et vertueux dans toute l'acception du mot, auquel je gagnerais, si je voulais,
une somme considérable. Pourquoi ne le ferais-je pas? > se dit-il après ira carambolage magnifique.
Sir Lambton , transporté de fureur , jeta si violemment sa queue sur le parquet qu'elle se brisa en plusieurs morceaux.
Salvador posa doucement la sienne sur le billard.
« .le crois , dit-il à son adversaire , que vous n'êtes pas en ce moment maître de vos moyens , nous ferions peut-être bien de nous en tenir là?
— Du tout , du tout ! s'écria sir Lambton ; si vous ne continuez pas la partie , je croirai que vous vous êtes formalisé du petit mouvement de colère que je viens de me permettre.
— Au fait, c'est une idée, se dit Salvador en reprenant sa queue , je ne savais que dire à ma femme ; en me donnant le seul défaut que je ne possède pas , j'aurai trouvé la meilleure de toutes les excuses. >
Servigny et les deux femmes s'étaient retirés depuis longtemps , de sorte que Salvador , sir Lambton et un domestique cbargé de marquer leurs points, étaientseuls dans la salle de billard.
t Intéressons la partie, dit Salvador, vous aurez peut-être un peu plus de sang-froid lorsque vous aurez votre bourse à défendre.
— Soit, répondit sir Lambton. Que voulezvous jouer?
— Mais peu de chose : cinq cents francs en trente points, par exemple.
— Va pour cinq cents francs. >
Sir Lambton prit au râtelier une nouvelle queue qu'il frotta soigneusement de blanc, et les parties recommencèrent.
La courte interruption qui venait d'avoir lieu avait laissé à la mauvaise humeur de sir Lambton le temps de se dissiper; aussi, à partir de ce moment , il joua avec beaucoup plus de sangfroid qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, et il trouva plus d'une fois l'occasion de signaler son adresse par des coups merveilleux.
Salvador , qui voulait perdre une somme importante (nos lecteurs sans doute ne lui supposaient pas cette intention), ménageait à son adversaire des coups dont celui-ci ne manquait pas de profiter , mais il avait soin de diriger son jeu avec assez d'adresse pour ne pas laisser devis ner à sir Lambton que, s'il perdait, c'est qu'il le voulait bien. La victoire , vivement disputée, ne paraissait que plus agréable au bon gentilhomme qui , enivré par les succès et charmé de battre à son tour celui qui venait de le si bien battre ,
£0 CHAPITRE XXXVÏI.
accablait le marquis de Pourrières sous le poids des railleries.
Salvador perdit en assez peu de temps une somme de irois mille francs.
c Vous êtes décidément beaucoup plus fort que moi , dit-il en prenant dans son portefeuille trois billets de banque qu'il remit à sir Lambton : c'est en vain que je lutterais plus longtemps avec vous; je m'avoue vaincu.
— En ce cas , cessons la partie , répondit sir Lambton, et allons nous coucher ; la victoire que je viens de remporter est vraiment la plus glorieuse qu'il soit possible d'imaginer. >
Salvador et sir Lamblon se séparèrent charmés Fun et l'autre d'avoir atteint le but qu'ils se proposaient. Sir Lambton avait voulu gagner, seulement parce que son amour-propre (les hommes les plus sages ont de ces petites faiblesses) ne s'avouait qu'avec peine qu'il était possible de jouer mieux que lui au billard ; Salvador avait voulu perdre parce qu'il avait en tète un dessein, que ce qui suit va faire connaître.
Lucie , bien certaine que son mari viendrait lui rendre visite avant de se retirer dans l'appartement qui lui avait été préparé , ne s'était pas couchée; elle lisait en l'attendant.
i Je vous attendais , monsieur , lui dit-elle lorsqu'il entra dans sa chambre, veuillez prendre un siège. »
Salvador obéit sans répondre.
« Eles-vous, monsieur , disposé à m'écouler et à me prêter toute votre attention? continua Lucie après quelques instants de silence.
— J'étais venu, madame, répondit Salvador, non pas pour me justifier, je sais que cela est impossible , mais afin de vous faire connaître les événements qui m'ont conduit près de l'abîme dans lequel je serais infailliblement tombé si votre présence ne m'avait pas retenu sur ses bords au moment où j'allais me rendre coupable d'un premier crime ; mais puisque vous avez quelque chose à me dire , j'attendrai pour m'expliquer que vous ayez achevé.
— Écoutez-moi, monsieur, reprit Lucie d'un ton à la fois tendre et solennel , je puis , en vous menaçant de divulguer ce qui s'est passé , vous forcer de consentir à une séparation : vous êtes bien persuadé de cela, n'est-ce pas?
— Sans nul doute , madame, » répondit Salvador.
La volonté que les paroles de Lucie laissaient apercevoir l'inquiétait visiblement.
« Rassurez-vous, monsieur, ajouta Lucie, telle n'est pas mon intention : ma destinée , devant Dieu et devant les hommes, a été liée à la vôtre, et je ne crois pas qu'il soit bien de rompre des noeuds consacrés par notre sainte religion ; je resterai donc votre épouse quoi qu'il arrive, et si je suis destinée à subir de nouvelles épreuves, si votre conduite à venir ne me fait pas oublier votre conduite passée, eh bien! il me sera tenu compte dans le ciel des peines que j'aurai supportées ici-bas.
— Ah! madame, s'écria Salvador, chassez loin de votre esprit ces tristes pensées. J'ai pu, cédant à de perfides conseils, oublier un instant que je suis le marquis de Pourrières et que j'ai l'honneur d'être voire mari ; mais , croyez-le bien, mon cœur n'est pas dégradé au point de n'être plus capable d'apprécier votre noble caractère.
— S'il en est ainsi, monsieur, il nous est permis d'espérer encore quelques jours heureux : je suis oublieuse du mal, monsieur ; jamais une parole de moi ne vous rappellera ce qui s'est passé dans cette chambre il y a quelques jours ; mais, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher ici-bas ! si jamais , ce qu'à
Dieu ne plaise, vous vous trouviez tenté de nouveau par ceux qui vous ont tenté une première fois, rappelez-vous que vous avez levé un fer homicide sur une femme qui vous aime , sur une femme qui va vous rendre père... »
Ces derniers mois furent prononcés d'une voix si déchirante, que, malgré la triple enveloppe dont son cœur était entouré, Salvador se sentit presque ému.
c Voilà ce que je voulais vous dire, monsieur, conlinua Lucie : vous allez être père; vous n'avez plus seulement à ménager votre propre honneur; vous êtes, à partir de ce moment, le dépositaire de celui de l'enfant que le ciel vous envoie, et auquel vous devez transmettre un nom pur et sans tache : vous ne l'oublierez pas , n'est-ce pas?
— Non, madame, non, je ne l'oublierai pas. »
Il est permis de croire que Salvador était sincère lorsqu'il faisait cette promesse que, peutêtre, il aurait tenue, si, plus tard, une fatale influence ne la lui avait fait oublier: il reste toujours dans le cœur de l'homme, quel que soit le degré de corruption qu'il ait atteint , quelques cordes qui résonnent lorsque l'on invoque auprès de lui l'un de ces nobles sentiments qui semblent avoir
été mis dans tous les cœurs pour rappeler à l'esprit sa céleste origine.
Salvador se leva du siège qu'il occupait , et durant quelques minutes il se promena dans la chambre : il avait besoin de rassembler ses idées quelque peu troublées par la révélation que Lucie venait de lui faire.
< Il me reste , madame , dit-il enfin , un devoir à remplir , je vais m'en acquitter. J'ai reçu de la nature quelques bonnes qualités , je ne crains pas de le dire ; mais la civilisation a développé en moi le germe d'un vice qui resta longtemps caché , et ce vice ternit l'éclat de toutes les bonnes qualités dont je puis être doué. En un mot, madame, je suis joueur ; c'est en rougissant que je vous fais cet aveu. Il n'est pas de passion dont l'influence soit plus funeste que celle du jeu. Le joueur , dans les relations ordinaires de la vie , est quelquefois excellent époux, bon père , ami dévoué ; mais dès qu'il s'est placé devant un tapis vert , sitôt qu'il a pris des cartes dans sa main, il oublie femme, enfants, amis, pour ne songer qu'aux bizarres combinaisons du hasard : si vous venez lui dire que sa mère se meurt , que sa famille est en proie à la plus affreuse misère , que son meilleur ami vient d'être
tué, il ne vous écoutera pas; mais parlez-lui d'une martingale capable de faire sauter la banque , de la manière la plus avantageuse de grouper les chiffres , de celle de neutraliser les chances fatales des zéros rouges et noirs et des refaits de trente et un, il sera tout oreilles. Ce n'est pas tout , lorsque les moyens de satisfaire sa malheureuse passion viendront à lui manquer, il risquera tout pour se les procurer: sa vie, celle de ses proches , son honneur même. C'est ce qui m'est arrivé. Des spéculations malheureuses venaient de m'enlever une partie de ma fortune , mais ce qui me restait était plus que suffisant pour me permettre d'occuper dans le monde la place à laquelle me donne droit le nom que j'ai reçu de mes aïeux , lorsque le hasard me conduisit dans un de ces infâmes tripots constamment ouverts , malgré la guerre acharnée que leur fait la police.
i L'or et les billets de banque ruisselaient sous mes yeux : une voix, celle de mon mauvais ange sans doute, me dit à l'oreille que je pouvais, en risquant une faible somme, récupérer en peu de temps ce que je venais de perdre. J'écoutai cette voix infernale ; je jouai ! L'exécrable démon qui préside à nos destinées, ne vout
lanl pas qu'une déception vînt d'abord éclairer sa victime et l'arrêter sur le bord de l'abîme , permit que je gagnasse. J'étais perdu, perdu sans ressource : à des séances heureuses, succédèrent des séances négatives remplies par des alternatives de pertes et de gains; puis, ce furent des séances malheureuses, durant lesquelles je m'arrachais les cheveux el me meurtrissais la poitrine, sans seulement m'apercevoir de ce que je faisais. En un mot, je passais en peu de temps par toutes les phases de la joie, de l'espérance et du désespoir. >
Salvador s'arrêta quelques instants pour reprendre haleine: cet homme était un si parfait comédien , que l'expression de son visage était venue compléter la hideuse peinture qu'il venait de dérouler sous les yeux effrayés de sa malheureuse femme. Ses yeux étaient hagards , ses joues pâles ; ses cheveux , plus noirs que Tébène, se hérissaient sur sa tête.
Lucie sanglotait silencieusement.
Salvador, après s'être frappé le front plusieurs fois, continua en ces termes :
« Un jour, lorsque je voulus prendre de l'or pour aller encore une fois tenter la fortune , ma caisse se trouva vide : ce fut alors qu'un homme,
dont j'avais fait la connaissance dans une des maisons dont je viens de vous parler, vint à moi et me proposa de l'aider à accomplir un projet qu'il méditait : je n'ai pas besoin de vous dire quel était ce projet. Cet homme était doué d'une éloquence fatale : je me laissai séduire ; vous savez le reste.
« Et maintenant, me croirez- vous si je vous dis que la crainte d'être forcé de diminuer quelque peu le luxe dont je m'étais plu à vous entourer, contribua peut-être autant que la fatale passion à laquelle j'étais en proie , à me faire envisager sans effroi le crime dont maintenant je déplore les conséquences ? Me croirez-vous , si je vous dis que c'est parce que je vous aime avec frénésie, parce que je ne pouvais me résoudre à vous faire la confidence de ma triste position , que je suis devenu coupable?
< Après la scène qui a eu lieu dans cette chambre , je rejoignis mon complice et je le forçai à quitter les environs de celte maison , dans laquelle il voulait entrer, afin d'accomplir seul son projet. Rentré chez moi , l'énergie laclice qui m'avait soutenu jusque-là m'abandonna tout à coup; durant plusieurs jours , je demeurai dans un état complet de prostration , état dont je
ne sortis que pour envisager avec horreur la triste position dans laquelle je m'étais mis par ma faute.
« Je fis alors le serment solennel de ne jamais mettre le pied dans une maison de jeu, de ne jamais m'approcher d'un tapis vert, de ne jamais toucher une carte, de ne jamais jouer enfin, et ce serment ^ madame , j'y ai manqué ce soir même ! >
Salvador , alors , raconta à Lucie tout ce qui venait de se passer entre lui et sir Lambton, en donnant à ce fait beaucoup plus d'importance qu'il n'en avait en réalité.
f Mais quand bien même mes cheveux devraient blanchir sur ma tête, quand bien même mes mains devraient se dessécher, ce qui m'est arrivé ne se renouvellera plus.
— Je vous ai écoulé avec la plus sérieuse attention, dit Lucie lorsque Salvador s'arrêta, et, je ne crains pas de vous le dire , vos paroles étaient empreintes d'une telle expression de vérité, que j'y ajoute une foi entière; je crois que vous n'avez cédé qu'à l'entraînement d'une passion irrésistible et à de perfides conseils ; je crois , puisque vous me l'avez dit , que c'est en partie pour moi que vous vous êtes rendu cou-
pable; je crois surtout que vous tiendrez le serment que vous venez de me faire ; mais pour qu'il en soit ainsi , il faut , voyez-vous , prendre des mesures énergiques, et quelles qu'elles soient, j'ai l'espérance que vous ne reculerez pas devant la nécessité de les employer.
— Parlez, madame, répondit Salvador, parlez , je suis prêt à vous obéir : que faut-il que je fasse?
— Vous êtes, si j'ai bien saisi vos paroles, complètement ruiné ?
— Non , madame , je ne suis pas , grâce à Dieu , réduit à la misère , seulement une partie de mes revenus est engagée, presque touies mes propriétés sont grevées d'hypothèques ; mais je puis encore prendre des arrangements avec mes créanciers , et par quelques années d'économie réparer le désordre de ma fortune.
— Eh bien ! c'est ce qu'il faut faire. Je suis certaine de la discrétion de mon amie ; je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais , pour ma part , je ne vous adresserai un reproche ; vous pouvez donc, à partir de ce moment , jeter sur le passé un voile épais, qui jamais ne sera levé, car c'est de bon cœur et sans arrière-pensée que je vous pardonne. >
Salvador prit une des mains de Lucie qu'il serra affectueusement entre les siennes en levant ses yeux vers le ciel.
« Cher ange ! > dit-il d'une voix profondément pénétrée.
Lucie, touchée du profond repentir manifesté par son mari , répondit peut-être sans s'en apercevoir à la douce pression de sa main.
< II y a, dit l'Évangile, continua Lucie , plus de joie dans le ciel pour un coupable qui vient à résipiscence, que pour dix justes qui n'ont jamais péché : c'est sans doute pour cela que Dieu ouvre une si large voie au repentir; vous allez donc renoncer à toutes les habitudes de votre vie passée ; cela , peut-être , vous sera beaucoup plus facile que vous ne le croyez. Vous ferez cela pour moi d'abord , à qui vous venez de le promettre , et ensuite parce que vous vous rappellerez que tôt ou lard les mauvaises actions sont punies , et que celles qui échappent par hasard à la justice des hommes n'échappent pas à celle de Dieu.
i Vous vous rappellerez qu'avec un nom honorable , vous devez transmettre intacte à votre enfant la fortune que vous ont laissée vos pères ; et vous ferez, pour qu'il en soit ainsi, tout ce
que la prudence et l'expérience vous suggéreront; quelles que soient les résolutions que vous preniez, comme elles seront honorables, je n'en doute pas , vous pouvez compter sur un concours actif et désintéressé de ma part ; et pour que vous ne puissiez pas douter un seul instant de la sincérité de mes paroles, je mets dès à présent à voire disposition , afin que vous puissiez dégager vos revenus , dégrever vos propriétés et payer vos créanciers , tout ce que je possède. C'est , je crois , la chose la plus pressée à faire ; car il ne faut pas laisser aux intérêts usuraires la possibilité de nous enlever les économies que nous pourrons faire sur nos revenus en vivant retirés et sans faste à la campagne. Je présume qu'ainsi que moi , vous serez bien aise d'aller passer quelques années soit au château de Pourrières, soit ailleurs; je vous laisse parfaitement libre de choisir à votre gré le lieu qui doit nous servir de retraite.
— Tout ce que vous venez de me prescrire , madame, sera exécuté à la lettre, et dès demain, si vous le voulez bien, nous retournerons à Pourrières, que je regretterais d'avoir quitté pour venir à Paris, si ce n'était dans cette ville que j'ai eu le bonheur de rencontrer
32 CUAP1TKE XXXVII.
la plus indulgente et la meilleure de toutes les femmes.
— Nous partirons demain si vous l'exigez , monsieur ; j'aurais cependant bien voulu passer quelques jours encore près de mon amie...
— Mais , madame , ce n'était qu'afin de vous donner la preuve que je suis prêt à faire toutes vos volontés, que je voulais partir de suite; restez ici plusieurs jours encore puisque tel est votre désir. >
Salvador, après avoir encore échangé avec sa femme quelques paroles , la quitta afin de lui laisser la faculté de se livrer au repos ; nous le suivrons dans la chambre qui lui avait été préparée, et nous rapporterons à nos lecteurs le discours qu'il s'adressa à lui-même , lorsqu'il se trouva seul.
Son premier soin, en arrivant dans la chambre , fut d'ôler son habit qu'il jeta sur un meuble, en se plaignant de la chaleur ; cela fait, il alluma un cigare et approcha de sa fenêtre un fauteuil à la Voltaire sur lequel il s'assit.
Le ciel bleu et pur était semé de mille étoiles brillantes. Le silence de la nuit n'était interrompu que par le bruissement du feuillage des grands arbres qui environnaient la propriété de
sirLambton; doucement agitée par le souffle léger des zéphyrs , la brise tiède et parfumée caressait agréablement les nerfs olfactifs de Salvador.
« Ma foi, se dit-il , en envoyant dans l'air les capricieuses spirales qui s'échappaient de son cigare , c'est un très-agréable séjour que celui de la campagne : j'aime ces étoiles brillantes qui étincellent sur l'azur du ciel ; j'aime celte nature calme et silencieuse , les grands arbres au vert feuillage, les senteurs odorantes de la brise du soir, le chant du rossignol qui se balance sur la branche flexible , le cri du grillon qui se cache sous Therbe , le léger bourdonnement de la demoiselle au corsage allongé , aux longues ailes bleues , qui rase timidement la surface argentée d'un lac paisible ; j'aime toutes ces mystérieuses harmonies qui semblent chanter les louanges de leur Créateur dans une langue inconnue...
« Eh ! eh ! s'écria Salvador, après avoir débité la tirade qui précède d'une voix emphatique , que l'on vienne, à l'heure qu'il est, me dire que la lecture des romans de l'époque est plutôt nuisible qu'utile ! Je recevrais bien le paltoquet qui me tiendrait un pareil langage ! tout ce phébus est emprunté , ou à peu près , à la dernière œuvre d'un de nos plus célèbres bas bleus ,
et je suis certain qu'il ferait couler de douces larmes le long des joues pâles de ma très-vertueuse épouse.
« Je devrais peut-êlre suivre ses conseils , dire adieu à tous les enivrements de la vie parisienne, et aller vivre près d'elle à la campagne ; son exemple me ferait sans doute aimer la vertu. Dieu, m'a-t«elie dit, ouvre une large voie au repentir !... Allons donc ! il est trop tard : aimer la vertu, moi, Salvador? c'est impossible : vivre à la campagne, loin du bruit, du faste, oh non ! non ! 11 me faut une vie active, agitée, qui ne me laisse pas le temps de penser aux événements de ma vie passée. >
Il était tard ou plutôt il était matin, car les premières lueurs du jour commençaient à dorer l'horizon , lorsque Salvador , après avoir achevé son cigare , se jeta sur son lit afin de prendre quelques instants de repos.
Servigny et Laure s'élaient retirés dans leur appartement , laissant Salvador et sir Lambton tout entiers aux pariies de billard dont nous avons rapporté les diverses péripéties.
Nous avons déjà dit que Servigny n'avait pas de secrets pour sa femme; aussi son premier soin, lorsqu'ils se trouvèrent seuls, fut-il de lui ap-
prendre qu'il ne l'avait priée d'emmener sir Lambton et la marquise de Pourrières, que parce qu'il désirait rester seul quelques instants avec le marquis de Pourrières , qu'il avait connu au bagne de Toulon sous le nom de Salvador.
Servigny instruisit ensuite sa femme de tout ce qui s'était passé entre lui et Salvador pendant le temps qu'ils étaient restés ensemble.
« J'aurais peut-être ajouté foi à l'histoire qu'il m'a racontée pour justifier sa nouvelle position, sans une circonstance qui n'est venue frapper mon esprit que depuis quelques instants ; je me rappelle parfaitement que le payot Salvador, qui habitait en même temps que moi le bagne, avec lequel je me suis évadé , avait les cheveux du plus beau blond qui se puisse imaginer, et ses cheveux sont aujourd'hui aussi noirs que l'ébène ; celte différence cache assurément un mystère d'iniquité , que peut-être , au risque de ce qui pourra m'arriver, je dois chercher à pénétrer. »
Laure, il est facile de le penser, éprouva un profond étonnement, et un bien vif chagrin , lorsque son mari lui eut fait celte révélation : les antécédents de Salvador lui expliquaient tout à coup, en les colorant d'une teinte sinistre, une foule de faits qui jusqu'à ce moment lui avaient
36 CHAPITRE XXXVU.
paru à peu près insignifiants : la présence du marquis de Pourrières dans le bouge de la rue de la Tannerie, la lettre du docteur Matliéo, et en dernier lieu la tentative de vol commise quelques jours auparavant chez sir Lamblon, juste au moment où des lingots venaient d'y être apportés. Celle tentative ne lui parut plus un fait isolé qui, sans être excusable , pouvait être pardonné, en raison du profond repentir manifesté par celui qui s'en était rendu coupable ; elle lui apparut comme le dernier crime d'un homme qui probablement en avait commis un nombre incalculable.
L'aimable et douce Lucie , cette amie qu'elle chérissait comme une sœur et révérait comme une mère , était-elle donc devenue la proie d'un affreux scélérat? Laure ne pouvait croire que le ciel eût permis un aussi monstrueux assemblage; mais c'est en vain que son cœur repoussait une semblable idée, sa raison lui disait qu'elle devait adopter la triste anomalie que repoussait son cœur. Que devait-elle donc faire? Avertir son amie? Mais Lucie, douée ou plutôt affligée d'organes d'une extrême délicatesse , et déjà à demi brisée , serait- elle assez forte pour supporter un coup aussi affreux? Et quand bien même il en
serait ainsi , Laure connaissait assez le caractère de son amie pour être persuadée d'avance qu'en lui faisant connaître les antécédents de son mari, elle briserait son cœur, sans cependant pouvoir la déterminer à adopter le seul parti que , dans sa position, il était convenable de prendre ; elle prévoyait la réponse que Lucie lui ferait, si, après Tavoir instruite , elle l'exhortait à abandonner son mari :
t Puisque. Dieu a permis mon union avec cel homme, c'est que probablement cela entrait dans les vues de sa divine sagesse , devant laquelle je dois, quoi qu'il puisse m'arriver, m'incliner en silence : la mort seule doit dénouer, sur la terre, des nœuds dont il a été pris note dans le ciel.
— Pauvre Lucie î pauvre Lucie ! se dit Laure, toi si pure , si bonne , étais-tu donc destinée à être si malheureuse? Que dois-je faire , grand Dieu ! pour conjurer les malheurs qui te menacent? » Et de grosses larmes coulaient le long des joues de la jeune femme.
Laure, après avoir recouvré un peu de calme, fit part à son mari des réflexions qu'elle venait de faire. Elle ne crut pas devoir lui laisser ignorer la tentative de vol commise chez sir Lamblon quelques jours auparavant.
i Je crois , lui répondit Servigny, que si tel est, en effet, le caractère de voire amie , nous devons , quant à présent , lui laisser ignorer ce que le hasard vient de nous apprendre. L'instruire, ce serait, ainsi que vous l'avez pensé, mettre ses jours en danger, et , si elle ne succombait pas , rendre sa vie plus malheureuse encore qu'elle ne l'est maintenant.
c Le marquis de Fourrières , ou plutôt Salvador, car je ne puis croire que cet homme soit le rejeton de la noble famille dont il porte le nom , est , sans contredit , un homme très-dangereux, probablement couvert de crimes; mais si mon sort est , pour ainsi dire , entre ses mains, le sien aussi m'appartient ; et comme, grâce à Dieu , je suis de force à me défendre , et qu'il le sait, je n'ai rien à redouter de lui.
c Voici donc, si je ne me trompe, le parti le plus sage que nous puissions prendre.
« Nous ferons tout ce qu'il nous sera possible pour empêcher votre amie de retourner près de son mari ; il ne faut pas que celte âme si pure se flétrisse au contact d'un homme comme Salvador, et je crois qu'il ne nous sera pas difficile de la déterminera rester près de nous : nous veilleions à la fois sur sa personne et sur sa fortune,
qu'elle ne voudra pas, je pense , laisser dilapider par son mari , car elle désirera sans doute la conserver intacte à son enfant.
< Le marquis de Pourrières est bien certainement le chef, ou du moins l'un des chefs de la bande de malfaiteurs qui , depuis quelque temps, infeste et désole la capitale et ses environs ; il recevra tôt ou tard la juste punition de ses crimes : il faut que la malheureuse Lucie ne soit pas entraînée par le naufrage qui doit engloutir à la fois sa personne et sa fortune , voilà le but que nous devons nous proposer et que nous atteindrons si Dieu veut bien nous aider. *
Laure serra son mari entre ses bras lorsqu'il eut achevé ; la jeune femme était heureuse de voir l'époux qu'elle chérissait embrasser si chaleureusement les intérêts de son amie.
Silvia , on ne Ta pas oublié , habitait toujours riiôlel des Princes ; Salvador fournissait amplement à tous ses besoins ; mais faîtière créature ayant rencontré , lors de ses excursions journalières dans tous les lieux où se réunit la fashion parisienne , quelques-unes des personnes qu'elle avait précédemment vues dans le monde , et ces personnes lui ayant demandé si bientôt elle monterait sa maison, que tous les gens comme il faut regrettaient, à ce qu'elles assuraient, Silvia se
dit qu'elle ne voulait pas demeurer plus longtemps dans une maison garnie, lorsque sa rivale (elle avait l'audace d'appeler ainsi la malheureuse veuve du comte de Neuville) habitait un hôtel magnifique et vivait entourée de toutes les recherches du luxe et du confort.
Siivia ne savait ce que c'était que de retarder l'exécution d'une résolution prise : elle écrivit donc de suite à son amant une lettre qu'un exprès fut chargé de lui porter ; elle lui disait que la vie qu'elle menait lui était devenue insupportable, à ce point qu'elle ne voulait pas qu'elle durât plus longtemps; que les gens sensés se moqueraient d'elle , si , jeune et belle comme elle l'était, elle se contentait du sort plus que modeste qu'il voulait bien lui faire; que s'il ne voulait pas faire quelques sacrifices en sa faveur, c'est-à-dire remettre les choses sur leur ancien pied, elle serait forcée d'accepter les offres brillantes qui lui étaient faites en ce moment par un riche étranger ; que, du reste, comme elle craignait qu'il ne l'oubliât s'il restait trop longtemps près de sa femme , elle était bien déterminée à aller le chercher elle-même à la campagne de sir Lambton s'il ne revenait pas avec le messager chargé de lui remettre sa lettre.
Salvador n'avait pu dire à sa maîtresse , puisque au moment du départ de sa femme il l'ignorai! lui-même , en quel lieu se trouvait la campagne de sir Lambton ; mais Silvia s'était facilement procuré le renseignement qui lui manquait, en faisantadroitement interroger les domestiques de l'hôtel de Fourrières et ceux de celui de sir Lamblon.
Salvador , soit qu'il fût bien convaincu que sa maîtresse était très-capable de faire ce dont elle le menaçait, soit qu'il fût bien aise d'avoir à ses propres yeux un prétexte pour abandonner la position assez embarrassante qui était la sienne près de Lucie et de Laure, prit de suite son parti et annonça son départ à sir Lambton ; mais comme il prévoyait bien qu'il allait être forcé d'obéir aux exigences de Silvia, et que, pour cela, ainsi que pour payer l'usurier Juste, il lui fallait de l'argent , il prit la résolution d'en demander à sa femme.
Il monta donc chez elle avant qu'on ne servît le déjeuner.
Lucie était un peu moins triste qu'elle ne l'était la veille; elle venait d'achever sa toilette et se préparait à descendre , lorsque Salvador, qui lui avait préalablement fait demander la per-
mission de se présenter chez elle (permission qui lui avait été accordée sans difficulté , puisqu'une quasi-réconciliation avait eu lieu quelques heures auparavant entre les deux époux ) , entra dans sa chambre.
De toutes les passions qui déshonorent la malheureuse espèce humaine , celle du jeu , dont nous avons entendu Salvador faire une si effroyable peinture, est sans contredit la plus affreuse , la plus féconde en funestes résultais ; car on a presque constamment la force de jouer , oh n'a pas toujours celle de boire , de courtiser les belles , etc. Le joueur est de la nature des polypes , il n'y a point de cœur dans sa poitrine. Il ne connaît ni famille ni patrie ; il donnerait, s'il le pouvait , l'univers entier et tout ce qu'il enserre, pour jouer un dernier coup. Dans les relations ordinaires de la vie , il est ordinairement froid et monotone ; il ne s'émeut que lorsqu'il s'est placé devant un lapis vert et voit briller devant ses yeux l'or et les billets de banque qu'il convoite , lorsque la voix nasillarde du croupier lance dans son oreille ces mots sacramentels : Monsieur, faites votre jeu, le jeu est fait , rien ne va plus.
Frappé alors d'une commotion électrique, ses
. joues s'allument, ses yeux s'animent ; il suit, tout pantelant, les capricieuses évolutions de la bille d'ivoire, qui doit décider de son sort; il attend, la bouche béante, la carte rouge ou noire qui doit lui apprendre s'il a perdu ou gagné. Si la chance lui est favorable, de hideux sourires, semblables à ceux qui doivent éclairer le visage des démons lorsqu'ils reçoivent une âme damnée dans leur ténébreux empire , contracteront ses lèvres ; si, au contraire, il perd, il rougit ou pâlit, selon qu'il est sanguin ou lymphatique ; toutes les couleurs de l'arc-en-ciel passent successivement sur son visage.
Voilà, en peu de mots, ce que c'est qu'un joueur : le portrait n'est pas flatté , mais il est exact. Eh bien ! par une de ces bizarreries du cœur humain qu'il est à peu près impossible d'expliquer, le joueur est de tous les hommes qui se laissent dominer par une passion mauvaise, celui auquel les femmes pardonnent le plus.
Lucie, dans son malheur, se trouvait encore heureuse de ce que le crime que son mari avait tenté de commettre n'était que la suite d'une gêne occasionnée par une passion insurmontable ; elle était heureuse de ce que le marquis de Pourrières n'était pas un voleur, et si nous ajou-
tons qu'elle croyait aux protestations de repentir qu'il venait de lui faire, on ne sera plus étonné de sa conduite envers lui.
Salvador, après avoir salué sa femme avec toutes les marques du plus profond respect, lui dit qu'il était bien déterminé à suivre à la lettre tous les conseils qu'elle lui avait donnés : il venait donc la prier de vouloir bien l'autoriser à disposer d'une somme de trois cent mille francs , déposée chez son notaire et qui lui appartenait en propre. Celte somme, lui dit-il, était à peu près suffisante pour dégrever ses propriétés , dégager une partie de ses revenus, et payer ses créanciers les plus nécessiteux qu'il voulait absolument satisfaire avant de se retirer dans ses terres ; car il tenait à ne point laisser derrière lui la réputation d'un débiteur qui s'est soustrait par la fuite aux justes exigences de ceux auxquels il doit.
Cette susceptibilité plut à Lucie, dont le noble caractère comprenait toutes les délicatesses.
c Vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas? dit-elle, en jetant sur son mari un regard que celui-ci soutint avec un visage impassible.
— Ah ! madame , s'écria Salvador, pouvezvous bien me croire capable d'une pareille in fa-
mie ! Mais je n'ai pas le droit de me plaindre, ajouta-t-il après quelques instants de silence. »
II donna à sa voix, en prononçant ces mots, une intonation si profondément émue, que Lucie fut convaincue.
Elle ne répondit rien , mais elle s'approcha d'une petite table sur laquelle se trouvait déposé tout ce qu'il fallait pour écrire, et traça rapidement ce billet qu'elle remit à Salvador.
« Maître Chardon,
c Veuillez, je vous prie, remettre l\ mon mari, M. le marquis de Pourrières, tous les fonds que vous tenez à ma disposition.
* La présente vous servira de décharge, etc. *
i M. Chardon qui vous connaît, lui dit-elle, vous remettra sans difficulté tous mes fonds; vous en ferez un bon usage, j'en suis convaincue, si vous voulez bien vous rappeler que c'est de la fortune de votre enfant qu'il s'agit.
— Ah ! madame, s'écria Salvador, si je ne me montrais pas digne de la confiance que vous voulez bien me témoigner, je serais le plus misérable de tous les hommes. »
il prit la main de Lucie qu'il baisa à plusieurs reprises, et descendit avec elle pour le déjeuner.
Salvador, après le déjeuner, annonça à sir Lambton qu'il allait partir pour Paris à l'instant même. Sir Lambton essaya de le retenir, mais le marquis de Pourrières ayant allégué que des affaires importantes l'appelaient à Paris, il n'insista plus, lorsque surtout Salvador lui eut fait observer que sa femme s'était déterminée à passer près de lui et de sa famille le reste de la belle saison.
La voiture qui l'avait amené chez sir Lambton l'emmena à Paris.
Sa première visite fut pourSilvia. Il trouva la brillante marquise de Roselly entourée d'un cercle nombreux d'adorateurs, parmi lesquels se faisait remarquer, par l'étrangelé de son costume et la profusion de bijoux dont il était couvert, un homme encore jeune, que son teint, aussi blanc que celui d'une femme , ses grands yeux bleus, fendus en amande, et ses longs cheveux d'un blond quelque peu hasardé , faisaient de suite reconnaître pour un enfant des contrées hyperborée n nés.
Salvador , qui devina de suite que cet étranger , qui se montrait le plus empressé de tous
ceux qui en ce moment entouraient sa maîtresse, n'était autre que celui auquel elle avait fait allusion , ne put réprimer quelques légers signes de mauvaise humeur , auxquels Silvia ne daigna pas d'abord accorder la moindre attention ; cependant, après avoir savouré avec une volupté toute féminine la petite vengeance que le hasard s'était chargé de iui fournir , Silvia congédia successivement tous ses adorateurs et demeura seule avec son amant.
« Enfin! s'écria Salvador, ils ont bien fait départir, j'aurais éclaté s'ils étaient restés plus longtemps. *
Salvador , à tous ses défauts , joignait celui d'être jaloux de l'artificieuse créature dont il subissais l'influence.
i Et pourquoi , s'il vous plaît , auriez-vous éclaté? lui répondit Silvia. Vous ne voulez pas , je le suppose , me contester le droit de recevoir quelques visites pour m'aider à supporter votre absence ?
— Mais j'ai deviné que ce ridicule Tarlarc n'est autre que l'étranger dont vous me parlez dans la lettre que je viens de recevoir ; est-il donc étonnant que sa présence chez vous , au moment où j'arrive afin de vous dire qu'il m'est enfin
possible de faire ce que vous désirez , me paraisse désagréable?
— Vous êtes fou , dit Silvia après avoir adressé à Salvador le plus gracieux sourire qui se puisse imaginer , vous êtes fou ! 11 ne faut pas croire tout ce que les femmes disent ou écrivent. J'accepterai avec plaisir ce que vous voulez bien faire pour moi , car la vie que je mène ici n'est véritablement pas supportable ; mais , croyez-le bien , je n'exigerais rien si votre fortune ne vous permettait pas d'être généreux ; si même vous étiez pauvre , je vous serais aussi fidèle et aussi dévouée que je l'ai été jusqu'à présent.
— Vous êtes une enchanteresse, une véritable fée. i
Salvador et Silvia consacrèrent cette première journée à chercher un hôtel propre à servir d'habilation à la marquise de Roselly ; celles qui suivirent furent consacrées à pourvoir la demeure choisie de tout ce qui pouvait la rendre agréable; cela coûta beaucoup d'argent, mais n'empêcha pas , cependant, Salvador de consacrer la presque totalité des trois cent mille francs qu'il avait pris chez le notaire de sa femme à payer ses dettes et les diverses sommes qu'il avait empruntées sur les biens de la maison de Fourrières.
Nos lecteurs ont deviné que le fruit de nouvelles rapines commises de complicité avec le vicomte de Lussan , firent les frais de Thôtel de Silvia , de ses ameublements , de ses chevaux et de ses équipages.
Voici, au moment où nous sommes arrivés, quel était l'état de la fortune dont pouvait disposer Salvador.
Les biens de la maison de Pourrières, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le dire , rapportaient bon an , mal an , un peu plus de trente mille francs : les fonds appartenant à Lucie ayant servi à éteindre toutes les dettes, Salvador pouvait disposer de ce revenu ; il lui restait seulement à payer quatre-vingt-dix mille francs, somme égale au montant des lettres de change souscrites au profit de l'usurier Juste : sa position financière, malgré les perles énormes faites au jeu par Roman et les dépenses considérables qu'il avait faites , était donc encore assez belle pour lui permettre de mener une vie agréable, sans demander des ressources au crime : il n'en était pas de môme de celle de Lucie ; les trois cent mille francs dont elle avait , avec tant d'abandon, confié l'emploi à son mari, formaient la moitié au moins de sa fortune, les grands biens
du comte de Neuville et de la marquise de Vill'erbanne, qui étaient morts tous deux ab intestat, étant retournés à des collatéraux éloignés.
Salvador, depuis son mariage et le dernier séjour qu'il avait fait à Pourrières , n'avait pas remis les pieds chez la mère Sans-Refus : débarrassé de Roman , il avait voulu cesser avec les scélérats de bas étage qui fréquentaient cet infâme bouge, des relations qui tôt ou tard l'auraient compromis ; mais il n'avait pas pour cela (nous venons de le dire) abandonné une profession qu'il exerçait avec une si merveilleuse adresse, qu'il en était arrivé à se croire de bonne foi invulnérable. 11 s'était entendu avec le vicomte de Lussan , auquel il n'avait pas eu de peine à faire comprendre que deux hommes adroits, résolus, et reçus avec empressement dans la meilleure compagnie, pouvaient faire autant, si ce n'est plus, à eux seuls que toute une bande de malfaiteurs.
Le succès avait justifié les prévisions de Salvador. Les deux associés avaient successivement volé un pair de France, qui venait de prêter son soixante et dix-neuvième serment ; un député qui venait de prononcer un magnifique discours en faveur de la concession des lignes de chemin
de fer aux compagnies ; un riche banquier qui devait partir le lendemain pour l'Angleterre ; une danseuse de l'Opéra, qui avait reçu, la veille, la première visite d'un prince russe. Ces affaires , il n'est pas nécessaire de le dire, avaient produit des résultats aussi magnifiques qu'il était permis de les espérer : le pair était un très-habile diplomate, le député était éloquent, le banquier était habile, et la danseuse jolie.
Dès que Salvador eut entre les mains les divers titres qui établissaient qu'il avait satisfait ses créanciers, il alla chez sir Lambton afin de montrer à sa femme, qui lui avait déjà écrit plusieurs fois, qu'il avait fait un bon usage des fonds qu'elle lui avait confiés.
Sir Lambton le reçut avec son affabilité ordinaire : Lucie, à laquelle il dit tout d'abord qu'elle serait contente de lui, et qu'il lui apportait les preuves qu'il était corrigé , puisque , ayant eu une somme considérable à sa disposition , il n'avait pas mis les pieds dans une maison de jeu, lui serra la main en signe de contentement; mais Servigny et Laure lui montrèrent un visage si glacial , qu'il devina de suite que les deux époux avaient échangé des confidences dont le résultat ne lui avait pas été avantageux.
oi CHAPITRE XXXVIH.
Salvador , après s'être entretenu assez longtemps avec sa femme , repartit aussitôt : il ne voulut pas même dîner chez sir Lambton , qui , ayant remarqué que sa présence n'était agréable ni à sa nièce ni à Servigny, ne fit pas de grandes instances pour le retenir.
Le soir, pendant que sir Lambton et Servigny jouaient ensemble au billard (le bon gentilhomme aurait beaucoup mieux aimé avoir pour adversaire le marquis de Pourrières qui lui faisait acheter très-cher toutes ses victoires, tandis qu'il était forcé de rendre des points à son neveu) , Lucie et Laure, assises Tune près de l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte sur le jardin , causaient ensemble à voix basse.
Laure venait de demander à son amie quel usage son mari avait fait des fonds qu'elle lui avait confiés.
i Un excellent usage , répondit Lucie; grâce à Dieu, cette fois les tristes pressentiments auxquels tes conseils, dont du reste je reconnais la sagesse, avaient donné naissance, ne se sont pas réalisés ; il a étalé sous mes yeux des titres irrécusables, et qui prouvent jusqu'à l'évidence que maintenant tous ses créanciers sont satisfaits; mais c'est égal , je le reconnais , j'ai été impru-
COMMENT UN COCUEÏl SE SERVIT DE SON FOUET. 55
dente, je dois veiller moi-même sur la fortune de mon enfant.
— Oui , mon amie , lu dois veiller toi-même sur la fortune de ton enfant : ton mari , je veux bien le croire , s'est corrigé , mais tu as le droit d'exiger quant à présent toutes les garanties imaginables , et ce droit il ne faut pas l'abandonner encore : ne peut-il pas se laisser entraîner de nouveau par de perfides conseils ?
— Ah ! Laure , Laure , pourquoi sans cesse me laisser entrevoir la possibilité de malheurs encore plus grands que ceux qui viennent de me frapper !
— Parce que je veux que tu sois forte, si, ce qu'à Dieu ne plaise , lu dois être éprouvée par de nouvelles souffrances ; parce que je veux qu'au moment du danger, s'il arrive, tu sois capable d'envisager sans frémir toute la profondeur du précipice alors ouvert sous tes pas ; parce que je veux, quoi qu'il avienne, conserver mon amie. Notre vie , ma pauvre amie, est un vaste océan parsemé d'écueils : nous devons à chaque instant nous attendre à faire naufrage.
— Laure , tu sais quelque chose que tu ne veux pas m'apprendre î
— Je ne sais rien.
— Ton mari ne t'a rien dit?
— - Paul ne connaît pas M. de Pourrières , qu'il a vu ici pour la première fois.
— Oh ! merci , mon Dieu ! s'écria Lucie en levant ses, mains vers le ciel , merci ; je serais morte si ce que je croyais avait été vrai. >
Nous laisserons Lucie achever de passer paisiblement la belle saison à la campagne de sir Lambion , et nous suivrons Salvador à Paris , où de grands événements doivent s'accomplir.
Ainsi que cela arrive presque toujours à la veille de toutes les grandes catastrophes , la fortune semblait se plaire à favoriser foutes les entreprises de Salvador et du vicomte de Lussan ; aussi ces deux personnages roulaient -ils sur l'or et les billets de banque.
Le vicomte de Lussan , ne sachant que faire de ses capitaux , avait renouvelé l'ameublement et les équipages de la danseuse Coralie, à laquelle il avait pardonné sa fugue avec le général rencontré par Silvia chez l'usurier Juste.
Salvador , malgré les dépenses énormes de sa maison et de celle de Silvia, avait acquitté les lettres de change souscrites pour couvrir la dernière faute de Roman , et payé le restant de ce qu'il devait à divers créanciers.
COMMENT UN COCHEit SE SEÎIVIT DE SON FOUET. 57
Il avait le soin d'écrire souvent à Lucie , afin de la tenir au courant de ce que, soi-disant, il faisait pour mettre de Tordre dans ses affaires ; et comme toutes les nouvelles qu'il lui transmettait étaient satisfaisantes , la pauvre Lucie, qui, dans la profonde retraite où elle vivait, ignorait ce qui se passait à Paris, recouvrait peu à peu la paix de l'àme, le plus précieux de tous les biens. Ses lettres, cependant, demandaient souvent à Salvador si bientôt il se déterminerait à l'emmener à Pourrières, car elle ne pouvait s'empêcher de trembler lorsqu'elle se disait que , dans une ville comme Paris , son mari devait, à chaque pas qu'il faisait, trouver une occasion nouvelle de se livrer à la funeste passion qui Pavait conduit sur le bord d'un abîme ; mais Salvador ne faisait que des réponses évasives, lorsqu'elle lui rappelait la promesse qu'il lui avait faite. Il ne pouvait, disait-il, quitter Paris en ce moment; il voulait, avant d'aller s'ensevelir dans la retraite, avoir regagné Les trois cent mille francs qu'elle lui avait prêtés; mais cela serait beaucoup moins long qu'elle ne le supposait; il ne s'agissait que d'avoir un peu de patience.
Salvador consacrait à Silvia tout le temps
58 CHAPITRE XXXVIIf.
qu'il ne passait pas avec le vicomte de Lussan : il ne voulait pas laisser au prince russe, qui était devenu éperdument amoureux de i'ex-cantatrice , la faculté d'approcher d'elle.
Silvia, du reste , savait exploiter adroitement la jalousie de son amant , lorsqu'elle voulait qu'il lui accordât quelque chose ; elle le menaçait , Lien qu'intérieurement elle n'eût aucune envie de réaliser ses menaces, d'écouter le Kalmouk (c'est ainsi qu'elle appelait le sujet de l'autocrate de toutes les Russies ) , dont elle savait à propos mettre en relief les immenses richesses et les brillantes qualités ; et Salvador se trouvait alors trop heureux d'obéir.
Salvador et Silvia, accompagnés souvent du vicomte de Lussan , allaient presque chaque jour, traînés dans un magnifique équipage qui appartenait à la marquise de Roselly, parcourir les allées du bois de Boulogne , qui sont habituellement fréquentées par la fashion parisienne.
Salvador était glorieux de mener partout avec lui l'orgueilleuse beauté qui excitait l'admiration générale ; et Silvia , de son côté , n'était pas fâchée détaler à tous les yeux le luxe dont elle était entourée.
Elle dit cependant un jour à son amant que les poudreuses allées du bois de Boulogne commençaient à lui paraître monotones, et qu'elle ne serait pas fâchée de varier quelque peu ses promenades quotidiennes.
« Mais rien n'est plus facile , lui dit Salvador : notre bonne ville, grâce à Dieu, est entourée de promenades beaucoup plus agréables que le bois de Boulogne , que la mode , je ne sais pourquoi , a pris sous sa protection ; si vous le voulez bien , nous nous ferons conduire aujourd'hui au bois de Vincennes.
— Va pour le bois de Vincennes , répondit Silvia; si cette promenade ne me convient pas , nous verrons les autres ensuite. >
Silvia, Salvador et le vicomte de Lussan montèrent en calèche et se firent conduire. Le ciel était magnifique et de nombreux promeneurs sillonnaient en tous sens les sombres allées du bois. a Mais c'est charmant , disait à chaque instant Silvia à ses deux compagnons, c'est charmant, en vérité : il y a ici au moins des arbres et de l'ombre , nous y reviendrons.^ »
Au détour d'une allée assez obscure , dans laquelle il s'était engagé pour obéir à sa maîtresse , le cocher de Silvia fut obligé de s'arrô-
1er afin de ne point écraser un homme qui marchait lentement devant la voiture et qui paraissait enseveli dans de profondes réflexions.
Les cris répétés du cocher arrachèrent enfin cet homme à ses réflexions : il se rangea précipitamment sur un des côtés de l'allée , et ses yeux se portèrent par hasard sur les personnes qui étaient dans la calèche à laquelle il venait de livrer passage.
« Silvia ! s'écria-t-il assez haut pour être entendu de la marquise de Roselly et de ses deux compagnons , Silvia !
— Qu'est-ce? dit Salvador, et que vous veut cet homme ? le connaissez-vous?
— Brûlez le pavé , dit Silvia à son cocher avant de répondre à Salvador, brûlez le pavé, i
La marquise de Roselly venait de reconnaître Beppo.
Le cocher, jaloux d'obéir à sa maîtresse, avait vigoureusement fouetté ses chevaux, et la calèche roulait rapide comme l'éclair le long d'une des grandes allées du bois.
Salvador et le vicomte de Lussan ne savaient à quoi attribuer la terreur évidente et la singulière conduite de leur compagne : elle les instruisit en peu de mots.
Salvador tourna la lête et vit courir derrière la calèche l'homme que Silvia paraissait si fort redouter : il était éloigné de vingt pas environ, sa conduite indiquait suffisamment quelle était son intention : il voulait suivre la voiture, afin de connaître le nom et le domicile de ceux qu'il venait de rencontrer.
Le vicomte de Lussan avait imité le mouvement de Salvador.
« Mais je connais cet homme-là, dit-il à voix basse à son compagnon.
— Je le crois parbleu bien ! répondit Salvador ; cet homme est celui que nous avons fait entrer chez la Sans-Refus, lorsqu'il venait d'assassiner la marquise.
— Diable ! diable! mais il ne faut pas que cet individu, qui me paraît un gaillard résolu, sache qui nous sommes. *
La calèche roulait toujours avec la même rapidité, mais l'homme qui courait derrière paraissait la suivre sans trop de difficulté : il en était toujours à la même dislance.
« Le drôle a des jarrets d'acier, dit le vicomte de Lussan.
— Mais ne me débarrasserez-vous pas de cet homme? s'écria Silvia en proie à la plus violente
exaspération. Ah ! si j'avais autant de force que je me sens de courage !
— Nous ferions très -volontiers ce que vous paraissez si vivement désirer, belle marquise, répondit le vicomte, mais le lieu n'est guère propice, et votre cocher est un témoin incommode.
— Il y a un moyen 1 s'écria Salvador. Tu es adroit ? conlinua-t-il en s'adressant au cocher de Silvia, robuste gaillard que son teint coloré et sa chevelure du plus beau rouge-carotte qu'il fût possible de voir faisaient de suite reconnaître pour un naturel des îles Britanniques.
— Très-adroit, M. le marquis, répondit le cocher.
— Tu sais te servir de ton fouet?
— Aussi bien que vous de votre épée.
— Eh bien ! il y a vingt-cinq napoléons pour toi, si tu l'en sers de manière à ôter l'envie à ce malotru de suivre plus longtemps notre voiture; lu sais ce que tu as à faire?
— Parfaitement, monsieur le marquis; vous allez être content de moi.
— Que diable va-t-il faire? dit le vicomte de Lussan à Salvador.
— Oh î de la bonne besogne, j'en suis convaincu, répondit celui-ci : un fouet, entre les
mains d'un cocher anglais, est une arme formidable. »
Le cocher ralentit insensiblement le pas de ses chevaux , de sorte que Beppo se trouva bientôt à sa portée. L'ex-pêcheur ne dit rien à ceux qui étaient dans la calèche ; mais il continua de courir près de la voilure, réglant sa course sur le pas des chevaux et lançant à Silvia , chaque fois que ses yeux rencontraient les siens, des regards empreints d'une sombre jalousie.
Le cocher saisit un moment favorable et lui lança un coup de fouet qui, tombant en pleine figure , traça sur son visage un sillon bleuâtre et sanguinolent.
Beppo, transporté de fureur, voulut se jeter à la tête des chevaux et les saisir par le mors, afin de les forcer de s'arrêter; mais le cocher ne lui laissa pas le temps d'accomplir son dessein ; il redoubla ses coups, dont le dernier enleva un œil au malheureux pêcheur.
Vaincu par la douleur, Beppo tomba en hurlant sur le gazon.
c Faut -il lui passer sur le corps? dit le cocher.
— Non, répondit Salvador, c'est inutile. >
Les cris de Beppo avaient rassemblé autour de lui quelques promeneurs , et Salvador était impatient d'échapper à l'attention qui , du blessé, devait infailliblement se porter sur la cause de la blessure.
Aiguillonnés par de nombreux coups de fouet, les chevaux emportèrent la calèche, qui disparut derrière un nuage de poussière au moment où ceux qui d'abord s'étaient occupés de Beppo se disposaient à la poursuivre.
Beppo, qui souffrait horriblement, fut d'abord porté dans un cabaret voisin du lieu où il avait élé blessé ; puis , lorsqu'un médecin de Vincennes eut posé sur les nombreuses blessures qui sillonnaient son visage un premier appareil, il se trouva assez fort pour se faire conduire au logement de la rue Contrescarpe Saint- Marcel, qu'il habitait toujours avec sa mère.
* Je me vengerai , dit-il lorsque la voiture qui l'avait pris au cabaret dans lequel il avait été pansé passa près du lieu où il avait été blessé, pour le reconduire à son domicile; je me vengerai, et ma vengeance sera terrible, j'en fais ici le serment solennel ! »
La pauvre mère de Beppo (point n'est besoin de le dire) fut de suite en proie à la plus violente douleur, lorsque son fils fut apporte près d'elle le visage couvert d'affreuses blessures, les vêtements en désordre, couverts de sang et dépoussière.
« Que t'est-il donc arrivé, mon cher enfant? lui dit-elle en patois provençal, car son instinct maternel lui faisait deviner que le piteux état dans lequel se trouvait Beppo était le résultat d'une cause mystérieuse.
— Je vous le dirai plus tard , répondit Texpêcheur. Quant à présent, j'ai plus besoin de repos que de faire la conversation.*
La pauvre mère récompensa généreusement ceux qui avaient aidé son fils à gravir les sept étages qui conduisaient à son logement; puis, après avoir aidé Beppo à se mettre au lit, elle ie laissa seul dans sa chambre et alla pleurer dans la sienne.
Soigné par un médecin habile, Beppo recouvra bientôt la santé, et moins de quinze jours après l'événement que nous venons de rapporter, ses blessures étaient complètement cicatrisées, et il se trouva en état de sortir. Il avait seulement à regretter la perte d'un de ses yeux, que la mèche du fouet du cocher anglais de Silvia avait enlevé de son orbite.
Il n'avait pas dit à sa mère qu'il avait rencontré la marquise de Roselly et que c'était à la suite de cette rencontre qu'il avait été mis dans cet état. Ne voulant pas donner à cette brave femme de nouveaux sujets d'alarme, il avait mieux aimé lui donner l'assurance que ses blessures étaient le résultat d'une querelle à laquelle il s'était trouvé mêlé contre son gré.
f Quittons Paris , lui avait dit la bonne
femme , retournons dans notre belle Provence : je ne serai heureuse que lorsque nous aurons revu, tous deux, notre modeste demeure au bord de la mer.
— Nous partirons bientôt ! lui répondit Beppo, laissez-moi seulement le temps de terminer quelques affaires et votre désir sera satisfait. *
La pauvre mère , charmée de ce que son fils lui renouvelait une promesse déjà faile plusieurs fois , Pavait embrassé et s'était trouvée plus tranquille.
Beppo , un matin , prit les vêtements qu'il avait achetés chez Bonnard et qu'il n'avait encore mis que pour se rendre chez Silvia, et après s'en être couvert, il pria sa mère d'aller lui chercher une voiture.
« Où vas-tu? lui dit la Catalane profondément étonnée de cette toilette inusitée ; encore chez cette marquise , peut-être ?
— Non , ma mère , non , répondit-il ; je vais faire une démarche après laquelle , je l'espère , nous pourrons nous mettre en route pour notre Provence.
— Tu ne me parles pas bien clairement, cruel enfant ; mais je te crois : ce n'est pas ta mère , ta mère qui l'aime tant, que tu voudrais tromper?
— Pauvre femme ! dit Beppo en jetant un triste regard sur sa mère qui quittait l'appartement afin de faire ce qu'il désirait.
— Dent pour dent, œil pour œil , > disait-il en se regardant dans la glace qui ornait la cheminée , lorsque sa mère vint lui dire que la voiture qu'il avait demandée l'attendait dans la rue.
11 embrassa la bonne femme et sortit.
Il donna Tordre à son cocher de le conduire à la préfecture de police.
Avant de faire connaître à nos lecteurs ce que l'ex-pêcheur catalan allait faire à la préfecture de police, nous leur apprendrons, en peu de mots , ce qui était arrivé à Beppo, du moment où nous l'avons quitté dans la chambre d'une des pensionnaires de la mère Sans-Refus , jusqu'à celui où nous venons de le voir rencontrer , au bois de Yincennes , la calèche de Silvia.
On n'a pas oublié qu'il pouvait à peine se soutenir lorsqu'il quitta la chambre de Georgelte ; aussi son premier soin , en arrivant chez lui, fut-il de se mettre au lit, où il resta plusieurs jours à peu près privé de sentiment , et soigné seulement par sa mère dont le. dévouement ne se ralentit pas un seul instant.
La pauvre mère attendit , pour interroger son
fils , que Pétai pitoyable dans lequel il se trouvait se fût un peu amélioré : Beppo, ne voulant pas lui apprendre qu'il venait de se rendre coupable d'un crime, lui dit qu'il avait, au moment où il sortait de chez Kretz , rencontré la marquise de Roselly dans un brillant équipage, encore couverte des vêtements d'homme qu'elle portait chez lui ; que, désespéré de ce que cette femme , sans laquelle il ne pouvait vivre, s'était soustraite à son pouvoir, il s'était de suite jeté à la rivière , si Lien déterminé à mettre fin à ses jours, qu'il avait emprisonné ses bras dans la ceinture de son pantalon; mais que l'instinct de la conservation ayant été plus fort que sa volonté, il avait, avec beaucoup de peine , gagné le bord , en se servant, pour nager, seulement de ses jambes; qu'il avait été ensuite recueilli par des personnes charitables qui s'étaient trouvées là fort à propos pour le secourir, ce qui expliquait ses deux jours d'absence ; et que sa maladie ne devait être attribuée qu'au violent chagrin qu'il avait éprouvé et qu'il éprouvait encore, et peut-être aussi à la brusque révolution opérée dans son organisme par le froid glacial de l'eau.
Sa mère s'était contentée de cette explication, tout invraisemblable qu'elle était.
VJUOCQ. T X. g
Beppo , en proie aux plus violents remords , car la nature de cet homme , malgré les deux crimes qu'il avait commis , n'était pas tout à fait corrompue , fut fidèle à la résolution qu'il avait prise. Dès qu'il eut recouvré l'usage de ses sens, il ne fit rien pour échapper aux poursuites dont il pouvait être l'objet. « Je subirai mon sort , se disait-il sans cesse , je ne puis échapper à la punition que j'ai méritée. L'œil de Dieu voit les crimes qui échappent aux regards des hommes , et s'il permet qu'ils demeurent impunis ici-bas , c'est qu'il leur réserve dans un autre monde une punition plus terrible : que sa volonté soit faite, ce n'est point moi qui chercherai à la combattre. »
La maladie de Beppo avait été longue ; mais, grâce à la vigueur de sa constitution et aux soins affectueux que lui prodigua sa mère , il recouvra la santé et put reprendre le cours de ses occupations habituelles.
11 avait pris la résolution d'oublier Silvia , et il avait eu assez de force pour ne point chercher à savoir ce qu'elle était devenue ( on n'a pas oublié qu'il avait appris par Georgeite que la blessure qu'il lui avait fafte laissait aux médecins , quoiqu'elle fût grave, l'espoir de la sauver); mais cette résolution était au-dessus de ses
forces : le gracieux visage de la marquise de Roselly venait sans cesse troubler tous ses rêves, et souvent ( tandis que , pour chasser au loin les tristes pensées qui troublaient incessamment son esprit , il travaillait avec ardeur aux fdets de dames qu'il fabriquait pour Kretz ) il venait se placer sous ses yeux , tantôt riant et gracieux , tantôt sombre et terrible.
Beppo alors jetait loin de lui son ouvrage, et allait se promener dans la campagne : la vue des arbres, de Peau, des fleurs, les chants joyeux des oiseaux , soulageaient quelque peu ses souffrances, et, après une longue course, il rentrait dans sa demeure, non pas gai , mais du moins beaucoup moins triste qu'il n'en était sorti.
Sa mère avait remarqué cela ; aussi dès qu'elle voyait quelque nuage assombrir le visage de son fds , elle l'invitait à prendre le plaisir de la promenade ; de sorte que ce qui n'arrivait d'abord que par hasard , devint une habitude de tous les jours.
Beppo se promenait tantôt d'un côté , tantôt de l'autre ; mais il affectionnait particulièrement le bois de Vincennes , beaucoup moins fréquente que les autres promenades des environs de Paris, et dans lequel il trouvait ce qui manque à peu
près partout , l'ombre et la possibilité de rêver.
La vue de Silvia, resplendissante de beauté et de parure , avait en un instant changé toutes ^es résolutions , et il s'était mis à courir après la calèche , afin de la retrouver lorsqu'il le voudrait. La perte d'un œil, et des blessures dont il devait conserver les traces toute sa vie, avaient été le résultat de cette folle équipée.
Beppo quitta la voilure qui l'avait amené à Tênirée d'une des rues étroites et obscures qui âvoisinent la préfecture de police : après avoir parcouru en tous sens une foule de ruelles sans noms, il se trouva sur le quai de l'Horloge. Une des portes du lieu dans lequel il se rendait était devant lui... Il entra dans une cour formée par de hautes murailles : à gauche était un bâtiment d'un sinistre aspect , aux croisées garnies de barreaux de fer , qui indiquent une prison dans laquelle le soleil n'a jamais pénétré. 11 suivit celte cour, et arriva dans une autre où se trouvaient réunis plusieurs individus parmi lesquels s'en trouvaient quelques-uns porteurs de figures qu'on ne voit que sur les épaules des mouchards, des geôliers ou des infirmiers ; il demanda à l'un de ces hommes à qui il devait s'adresser pour faire une révélation : on lui indiqua du doigt l'en-
chez la mère sans-refus. io
tréc d'un bureau situé sous une voûte assez sombre. Comme il se dirigeait vers ce bureau , il entendit plusieurs voix répéter : Cesluncoqucur. Il entra et demanda à parler au chef: après quelques pourparlers, il fui introduit dans une grande pièce mal éclairée , meublée seulement de quelques bancs recouverts d'une basane crasseuse , sur lesquels étaient assis plusieurs individus d'assez mauvaise mine ; d'une petite table surmontée d'un pupitre, devant laquelle était placé un homme déjà âgé. Les murs de cette pièce étaient garnis de rayons sur lesquels reposaient une grande quantité de cartons pleins de caries, sur chacune desquelles était écrit le nom d'un individu ayant eu maille à partir avec la justice. Beppo était dans l'antichambre de celle mystérieuse puissance nommée la police , déesse aux cent yeux, aux cent bras, qui doit tout voir, tout entendre, tout prévoir, tout réprimer; qui doit, à toutes les heures du jour etdela nuit, pénétrer dans les plus impures senlines, dansles cloaques les plus immondes»; qui doit écouter tout ce qu'on vient lui dire, et ne doit croire que ce qui est vrai ; qui rend service à tout le monde et dont tout le monde se plaint, et à laquelle pourtant on ne saurait accorder trop de louanges lorsqu'elle s'acquitte
consciencieusement de la moitié seulement de la tàclie immense qui lui est confiée.
Beppo , après quelques minutes d'attente, fut introduit dans le cabinet de l'homme chargé, à l'époque où se passèrent les événements que nous racontons à nos lecteurs, de la direction de cette branche importante de i'édilité parisienne.
« Vous voulez , dit-il à l'ex-pêcheur, rendre des services à l'administration, et vous nous promettez de nous mettre sur la trace des chefs de la bande de malfaiteurs qui , depuis longtemps déjà, désole la capitale et les environs? »
Beppo répondit affirmativement.
< Quels sont vos noms , âge, lieu de naissance , profession et domicile ? »
Beppo répondit à ces diverses demandes , et mit entre les mains de celui qui l'interrogeait les papiers dont il avait eu soin de se munir, et qui établissaient d'une manière irréfragable la vérité de ses réponses.
« Quel est le motif qui vous fait agir? dit le chef de la police après avoir attentivement examiné les papiers de Beppo.
— La vengeance.
— Vous avez sans doute pris part aux méfaits
CHEZ LA mi\E S.\NS-R£FUS. 75
de ces bandits , et c'est parce qu'aujourd'hui vous croyez avoir à vous plaindre d'eux que vous voulez les livrer.
— Vous vous trompez. J'ai commis bien des fautes, peut-être; mais je suis un honnête homme. »
Le chef sonna et dit quelques mots à Poreille de l'homme qui répondit à cet appel. Cet homme sortit aussitôt, et quelques minutes après il apporta à son maître un des petits cartons placés sur les rayons qui garnissaient la salle d'attente.
Le chef chercha vainement, à son ordre alphabétique, une carte sur laquelle le nom de Beppo se trouvât inscrit.
« Qui me dit, ajouta-t-il après cette recherche infructueuse , que si votre offre est agréée vous nous servirez fidèlement ?
— Vous pouvez , si vous ne vous en rapportez pas à moi, me faire surveiller; je n'ai pas d'ailleurs intérêt à vous tromper, puisque c'est gratuitement que je vous offre mes services. Si je réussis, je serai assez récompensé par le plaisir d'avoir, tout en me vengeant, rendu un important service à la société.
— Voilà , se dit le chef qui avait accordé aux
paroles do Beppo la plus sérieuse attention , un indicateur comme on n'en rencontre guère. C'est bien î continua-l-il en élevant la voix ; j'accepte les offres que vous venez de me faire. Si vous le voulez, et si vous nous servez avec fidélité , vous serez généreusement récompensé; mais si votre démarche cache on piège , malheur à vous , car c'est à vous qu'il sera fatal.
— Je ne crains rien , et la suite , je l'espère, vous apprendra que l'on peut se fier à Beppo lorsqu'il a donné sa parole.
— Allez donc , et puisse le ciel favoriser votre entreprise ! Il est beau , quoi qu'on dise , de mettre dans l'impossibilité do nuire ceux qui se font un jeu de braver toutes les lois qui régissent la société. >
Beppo sortit du cabinet du chef après lui avoir fait la promesse de venir souvent lui rendre compte du résultat des démarches qu'immédiatement il allait faire. 11 rejoignit, au coin de la rue où il lui avait ordonné de l'attendre, le cabriolet qui l'avait amené, et se fit conduire chez lui.
Un homme vêtu d'une longue redingote bleue, boutonnée jusqu'au menton, le cou emprisonné dans un col de crinoline noire, coiffé d'un cha-
CIIÎ Z LA MEKK SANS-REPUS. 11
peau a larges bords qui lui cachait les yeux, cl armé d'un jonc plombé qu'il accrochait souvent à un des boulons de sa redingote, suivait tous les pas de Oeppo : celui-ci le remarqua, mais ne s'en inquiéta guère : il n'avait pas l'intention de cacher quelque chose à ceux qu'il voulait servir.
Rentré chez lui, il quitta les habits élégants qu'il avait mis pour aller à la préfecture de police, et se livra au travail ainsi qu'il avait l'habitude de le faire après toutes ses promenades ; il travailla avec ardeur jusqu'au moment du dîner , qui fut servi par sa mère à l'heure ordinaire.
€ Ma mère , dit-il à la Catalane à l'issue de ce modeste repas, de tous les proverbes qui ont cours chez nous, quel est celui qu'un bon Catalan ne doit jamais oublier ?
— Mais je ne sais, répondit la pauvre femme, qui tremblait de se souvenir.
— Je vais vous le rappeler, reprit Bcppo en montrant à sa mère les coutures bleuâtres qui sillonnaient son visage, et la pièce carrée de taffetas noir qui couvrait le trou sanglant où avait été son œil : dent pour dent, œil pour œil.
— Tu veux te venger, malheureux ! s'écria la pauvre mère. Ah î mon fils est perdu.
— Je veux me venger, dit Beppo d'une voix sombre, c'est un parti pris : ceux qui ont donné l'ordre à leur laquais de me traiter comme un chien , périront comme des chiens ; leur sang répandu sur l'échafaud lavera la cruelle injure qu'ils m'ont faite; mais rassurez-vous, bonne mère; quant à présent, je ne cours aucun risque, je puis marcher sans crainte vers le but que je veux atteindre : laissez-moi donc agir à ma guise; ne vous opposez point à mes allées et venues continuelles, à moins que vous ne vouliez que je me résolve à vous quitter. »
Et Beppo, sans attendre la réponse de sa mère, qui du reste, connaissant le caractère indomptable de son fils et effrayée par la menace qu'il venait de lui faire , n'était pas disposée à hasarder la plus légère objection, prit son bonnet de laine brune et son caban , et sortit de l'appartement.
Il descendit rapidement la rue Saint-Jacques, traversa les deux ponts qui conduisent sur la rive droite de la Seine , et s'engagea dans le sombre dédale formé par les petites rues fangeuses qui avoisinent l'hôtel de ville.
L'homme à la redingote bleue et au chapeau à larges bords marchait toujours derrière lui.
Beppo ne trouva pas sans peine la maison dans laquelle il voulait entrer ; ce ne fut qu'après avoir parcouru en tous sens les rues Jcan-Pain-Mollet, de la Vannerie et plusieurs autres, qu'il arriva rue de la Tannerie et s'arrêta devant la maison occupée par la mère Sans-Refus.
11 ne faisait pas encore nuit, une des odalisques de cet ignoble harem montrait son œil à travers l'espace circulaire ménagé sur une des vitres enduites de blanc d'Espagne qui garnissaient les châssis de la boutique.
Elle adressa à Beppo un signe provocateur.
Il entra.
La mère Sans-Refus dormait dans le vieux fauteuil placé derrière le comptoir; ses pensionnaires, diversement groupées , buvaient, fumaient ou jouaient aux cartes : Tune d'elles était seule à une table; sa tète, renversée en arrière, était appuyée contre la muraille, sa bouche était entr'ouverte.
C'était celle que Beppo cherchait; il se plaça près de la table, et dit à une femme qui avait quitté ses compagnes lorsqu'il était entré, et qui depuis lors marchait presque sur ses talons, de lui servir deux verres d'eau-de-vie.
i Deux glacis d' lance d>aff(i)h monsieur: voilà, » répondit la fille, intérieurement très-vexée de ce que ce n'était pas à elle que cet étranger, plus proprement velu que ceux qui fréquentaient habituellement rétablissement de la mère Sans- Refus, avait jeté le mouchoir.
Elle apporta cependant les deux verres d'eaude-vie demandés , el retourna ensuite près de ses compagnes.
« Georgctte ! dit Beppo en secouant légèrement la fille près de laquelle il s'était placé et qu'il croyait endormie , Georgette ! »
Elle ne répondit que par un sourd grognement assez semblable à celui de l'animal immonde dont l'Àlcoran interdit la chair à ses sectateurs, et le mouvement qu'elle fit ayant dérangé son peigne, ses longs cheveux noirs se déroulèrent sur ses épaules et sur son visage.
La malheureuse femme était ivre-morte.
« Elle est casquette (-2) , mon poulet, dit une des odalisques en riant aux éclats.
— J'attendrai qu'elle ne le soit plus, > répondit Beppo.
Il s'approcha de la mère Sans-Refus , que les
(1) Deux verres cTean-ile vie. - i2, Ivre.
échus de rire de sa pensionnaire venaient d'éveiller, et lui mit deux pièces de cinq francs dans la main après lui avoir dit quelques mots à l'oreille.
Le son de l'argent tira la vieille mégère de l'espèce de torpeur dans laquelle elle paraissait plongée ; elle se leva précipitamment de sou fauteuil, après avoir adressé à Beppo une grimace que celui ci fut libre de prendre pour un sourire, et donna Tordre à ses pensionnaires de conduire Georgelte dans sa chambre.
i Vous n'allez pas la rejoindre? dit-elle lorsque l'ordre qu'elle venait de donner fut exécuté.
— Je resterai ici quelques instants , si vous voulez bien le permettre, répondit l'ex - pécheur.
— Comment donc , mais c'est beaucoup d'honneur pour moi et pour ces dames.
— Vous ne me reconnaissez pas ? dit Beppo à la mère Sans-Refus après un silence de quelques instants.
— Quand nous nous serons vus encore une fois, ça fera deux, répondit la lavernière.
— Ça fera trois, si vous voulez bien le permettre.
— Impossible, mon bichon, je n'oublie jamais
les balles (i) que j'ai déjà remouchées (2) une fois.
— 11 paraît que ce morceau de taffetas noir et les blessures qui sillonnent mon visage me rendent méconnaissable ; lant mieux, ma foi, je puis alors passer sans crainte devant les gendarmes et les mouchards.
— Ah ça ! mais qui êles-vous donc?
— Comment ! vous ne vous rappelez pas un pauvre diable que de braves gens firent enlrer ici il y a un peu plus d'une année, au moment où il allait cire pris par ceux qui le poursuivaient, qui tomba malade, auquel Georgette prodigua des soiiis si empressés?...
— Et qui venait d'escarper une largue camouflée en chêne (5) sur le pont au Change. 1
Beppo, qui n'était pas initié aux mystères du jargon dont se servait habituellement la mère Sans-Refus, fut obligé de lui faire observer qu'il ne savait ce qu'elle voulait dire.
« Ah ! vous ne dévidez pas le jars (4) ; tant pis, vous ne pourrez pas alors causer agréablement avec les amis. Je vous disais donc que le jeune homme qui fut soigné par Georgelie à l'é-
(1) Figures, — (2) Vues. — (3) De tuer une femme déguisée en homme. — (4) Tous ne parlez pas l'argot.
poque dont vous parlez, venait de tuer, sur le pont au Change, une femme déguisée en homme.
— C'était moi.
— Dites donc, il paraît que vous avez fait des progrès depuis un an et demi; Georgette n'a cessé de me soutenir qu'au moment de V escarpe (i) vous étiez un honnête homme. »
Beppo regarda en riant la hideuse Sans-Refus.
« J'étais bête, lui dit-il à voix basse.
— Panlre (2) ; c'est panlre qu'il faut dire.
— Panlre si vous voulez.
— Et maintenant?
— Oh! maintenant, je suis bien changé; j'ai quitté Paris après la chose en question , et j'ai rencontré en province des braves gens auxquels j'ai été très-utile et qui m'ont fait gagner beaucoup d'argent (Beppo, en achevant ces mots, frappa sur ses poches dont le son métallique charma les oreilles de la mère Sans-Refus) ; mais j'ai été forcé de les quitter ces pauvres gens, continua Beppo en donnant à sa voix une expression lamentable, ils ont eu des malheurs!...
— Je comprends, enflaqués (3).
(ï) Assassinat. — (2) Niais, honnête homme. — (3) Arrêtes.
8i CHAPITRE XXXIX.
— Vous diles?
— Arrêtes. >
Beppo fil un signe affirmalif.
< Mais comment se fait-il donc que vous n entraviez pas bigorne ?... que vous ne compreniez pas l'argot?
— Que voulez-vous ! je n'ai vécu jusqu'à présent qu'avec des braves gens de campagne, mais j'ai bonne envie d'apprendre.
— Je n'en doute pas, mon garçon ^je n'en doute pas; mais, dites-moi, qu'etes-vous donc venu faire à Paris?
— Lorsque mes compagnons ont été... comment avez-vous dit ça?
— En flaques (î).
— Enflaqués, je me suis dit que puisque mon visage était devenu méconnaissable, par suite d'un événement que je vous raconterai plus tard, je pouvais sans crainte revenir à Paris où il me serait peui-êire facile de faire quelques connaissances utiles, et comme j'avais déjà très-souvent pensé à votre maison.,.
— C'est très-bien, mon garçon, c'est J,rèsbien , il ne faut jamais oublier les gens qui nous
(1) Arrêtés.
CHEZ LA MfclŒ SANS-HEFUS. 85
ont rendu service ; vous trouverez ici , soyez-en sûr, tout ce que vous pouvez désirer.
Beppo, pour achever de gagner les bonnes grâces de la mère Sans-Refus, lui offrit, ainsi qu'à ses pensionnaires, une tournée de peliiè verres d'eau-de-vie qui fut acceptée avec le plus vif enthousiasme.
Pendant la longue conversation que nous venons de rapporler, plusieurs individus que nous connaissons déjà , Charles la belle Cravate, le grand Louis , Cornet tape-dur et plusieurs autres étaient entrés dans le bouge de la mère Sans-Refus , et après avoir échange quelques paroles à voix basse avec la lavernière et jeté sur Beppo des regards soupçonneux, ils s'étaient retirés dans la pièce du fond.
« Voulez-vous que je vous présente aux amis? dit la Sans-Refus , vous en serez quitte pour leur payer quelques doubles cholelles de lance éTaff(t).
— Vous me forez plaisir et je payerai tout ce qu'il faudra, répondit Beppo qui commençait à deviner le langage ordinaire du lieu dans lequel il se trouvait. »
(J) Quelques litres dYau-de-TÎe.
VIDOCÇ. — T. X. 0
La mère Sans-Refus prit la main de Beppo et le fit entrer dans l'arrière-salle que nous connaissons.
« Que que c'est encore que celui-là? dit le grand Louis , queuque macaron (i).
— As-tu fini, mauvais ferlampier (2)? répondit la Sans-Refus; c'est moi, n'est-ce pas? moi, Marie-Madeleine-Colette Comtois , qui suis capable d'introduire des macarons parmi vous?
— Il faut bien rigoler (3) un peu , reprit le grand Louis.
— Ii vaudrait mieux travailler {%) un peu plus ex rigoler un peu moins; mais c'est égal, vous pouvez à c'te plombe (5) pilancher («) tant qu'vous voudrez; c'garçon, qui vous doit à tous une fi ère camoufle (i), va casquer (s) de quatre doubles choleltes de lance d'aff (9).
Après cet exorde , qui disposa les bandits à favorablement accueillir celui qu'elle leur présentait , la Sans-Refus rappela aux habitués de son repaire l'événement qui avait conduit chez elle Beppo pour la première fois , et leur raconta
(1) Traître. — (2) Misérable. — (3) Rire. — (4) Voler. — (5) Heure.— (6) Boire.— (7) Chandelle.— ;0j Payer.— (9) Litres d'eau-de-vie.
en peu de mots l'histoire fabriquée par l'ex-pêcheur pour capter sa confiance.
Lorsque les bandits surent que l'homme qui était devant eux s'était rendu coupable d'un assassinat, et qu'il ne venait se fixer à Paris que parce que la bande avec laquelle il avait exploité la province venait d'être dispersée , ils s'empressèrent tous autour de lui , chacun d'eux fut jaloux de lui serrer la main , et les quatre litres d'eau-de-vie annoncés ayant été apportés par la Sans-Refus et par Cornet tape-dur, qui avait conservé chez la lavernière ses fonctions de maître Jacques, l'enthousiasme atteignit bientôt son apogée , et Beppo fut tout d'une voix proclamé membre de l'association qui se réunissait chez Marie Madeleine-Colette Comtois , dite Sans-Refus.
La nuit était déjà avancée lorsqu'il quitta ses nouveaux amis pour aller rejoindre Georgette ; les fumées alcooliques qui quelques heures auparavant obscurcissaient le cerveau de la malheureuse fille, venaient de se dissiper, de sorte qu'elle se fit toute gracieuse pour recevoir Beppo, L'ex-pêcheur plaça sur la cheminée le chandelier qu'il avait apporté , il lira de la poche de son caban un cigare qu'il alluma, puis il s'assit
dans un mauvais fauteuil placé à la tête du lit dans lequel était couchée Georgette. Cette conduite quelque peu extraordinaire étonna considérablement la fille, mais elle n'osa rien dire.
Beppo, pour se faire reconnaître, fut obligé de rappeler à Georgette toutes les circonstances qui avaient accompagné la première entrevue qu'il avait eue avec elle.
— Ainsi , dit Georgette ( lorsqu'elle fut bien convaincue que l'homme qu'elle avait devant les yeux était bien le même que celui qu'elle avait soigné dix-huit mois auparavant), vous êtes aujourd'hui forcé de venir chercher un refuge dans celte maison? cela ne m'étonne pas; une fois que Ton a mis un pied dans le sentier dïî crime , il faut le suivre jusqu'au bout.
— Le croyez- vous ? répondit Beppo.
— Hélas! ajouta Georgette, je suis moimême une preuve évidente de la vérité de ce que j'avance.
-—Vous vous trompez peut-être ; je crois, au contraire, qu'il n'est jamais trop lard pour revenir au bien, et c'est autant pour vous fournir les moyens de sortir de l'affreuse position dans laquelle vous êtes placée , que pour accomplir un dessein que je vous ferai connaître si vous voulez
me promettre de ne point me trahir, que je suis revenu ici. *
Beppo disait vrai; au moment d'entrer chez la Sans-Refus, il s'était rappelé la femme qui lui avait prodigué des soins à la fois si affectueux et si désintéressés, et il avait de suite pris la résolution de l'arracher, si cela était possible, au sort funeste qui paraissait devoir être le sien.
Gcorgelle, on le sait, portait à Beppo un trèsvif intérêt ; elle lui fil donc sans difficultés toutes les promesses qu'il exigea, elle lui offrit même de le servir.
Beppo , pour mettre sa bonne volonté à l'épreuve, la chargea d'épier tout ce qui se passerait dans la maison de la mère Sans-Refus pendant son absence , et de lui en rendre compte ; il voulait, disait-il, savoir ce que pensaient de lui ses nouveaux camarades.
« 11 est inutile de chercher à me tromper, lui répondit Gcorgelle ; j'ai deviné quel est votre projet : vous voulez livrer à la police tous ceux qui fréquentent cette maison ? »
Beppo regretta alors de s'être exprimé avec assez peu de prudence pour laisser deviner à celte fille la nature de son projet, mais Gcorgelle ne le laissa pas longtemps dans l'inquiétude.
« Si tel est, en effet, votre projet, continuât-elle les yeux étincelanis de colère, oh ! je vous servirai de tout mon pouvoir. Je serais heureuse de rendre à tous ces hom mes, que j'ai été forcée de subir, un peu du mal qu'ils m'ont fait. *
Il y avait dans la voix de Georgette, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de vérité, que Beppo fut convaincu qu'il pouvait dès ce moment compter sur un auxiliaire dévoué.
Il est temps de dire à nos lecteurs comment il se faisait que Beppo venait chercher chez la mère Sans-Refus les moyens de se venger des deux hommes qui étaient dans la calèche de la marquise de Roselly lors de l'événement à la suite duquel il avait été si affreusement défiguré.
On n'a peut-être pas oublié que Salvador accompagnait Silvia lorsque Beppo, qui s'était établi chez le restaurateur Graziano afin d'attendre sa voilure au passage, était parvenu à découvrir sa première demeure. Lors de la rencontre au bois de Vincennes, il reconnut de suite cet homme, dont la physionomie, du reste, était assez remarquable pour rester gravée dans une mémoire moins hdèle que la sienne.
Transporté chez lui à la suite de l'événement dont nous avons rapporté les détails, il demeura,
chez la mLue sans-refus. oi
ainsi que nous l'avons dit, plus de quinze jours cloué sur son lit et en proie à des souffrances si vives, qu'il ne pouvait seulement un instant se livrer au sommeil. Tant que durèrent ces cruelles insomnies, l'image de l'un des deux hommes qui accompagnaient la marquise de Roselly lors de la rencontre au bois de Vincennes , fut sans cesse devant ses regards ; son imagination le lui représentait, non pas tel qu'il l'avait vu dans la calèche de l'ex-canlalrice, pimpant, frisé, musqué, éperonné et décoré, mais vêtu d'un costume et parlant un langage qui indiquaient des habitudes qui n'étaient pas celles des hommes de bonne compagnie ; Beppo chassait vainement cette image qui se reproduisait sans cesse avec les mêmes contours et les mêmes couleurs ; sa mémoire, enfin, fit un suprême effort; alors un éclair vint illuminer son esprit, et il se rappela que les deux compagnons de Silvia n'étaient autres que deux des hommes qui Pavaient fait entrer dans un bouge au moment où, il allait être saisi par la foule qui le poursuivait, et dont il avait pu remarquer la physionomie avant de se trouver mal.
De là à conclure que ces deux hommes, qu'il venait de rencontrer dans un brillant équipage ,
étaient les chefs de la bande de malfaiteurs qui, ainsi que le lui avait appris Georgelle, se réunissaient chez la Sans-Refus, il n'y avait pas beaucoup de chemin à faire.
Voici quel était le projet de Beppo lorsqu'il était allé faire des offres de service à la police :
il avait deviné que, pour acquérir la confiance des bandits, il n'aurait qu'à leur rappeler et le crime qu'il avait commis et le service qu'ils lui avaient rendu; et comme il supposait que plusieurs de ces bandits , si ce n'était pas tous, savaient quels étaient leurs chefs, il espérait que bientôt l'un d'eux les lui ferait connaître. La perte des deux hommes auxquels Beppo, excité à la fois par la jalousie et la soif de la vengeance, avait voué une haine égale (il ne savait pas lequel des deux était l'amant de Silvia, et il leur attribuait une même part dans sa dernière mésaventure), serait le résultat des révélations que ne manqueraient pas de faire ceux des bandits qui seraient préalablement arrêtés.
Tel était le plan conçu par l'ex-pêcheur , communiqué par lui au chef de la police, et approuvé par celui-ci. Ce plan ne devait réussir qu'en partie : le hasard seul, bien plus grand maître que toutes les prévisions humaines, devait
fournir à Bcppo le moyen de parvenir au but qu'il voulait atteindre.
Quoi qu'il en soit, il conduisitsa barque avec tant de prudence et tan t d'adresse, que peu de jours après son introduction parmi les commensaux ordinaires de la mère Sans-Refus, il était devenu l'oracle de tous les scélérats au milieu desquels il vivait. Ces misérables lui avaient fait la confidence de tous les crimes qu'ils méditaient, et plus d'une fois ils lui avaient fait la proposition de l'intéresser à celles de leurs périlleuses expéditions qui devaient être les plus fructueuses. Mais Beppo avait su refuser, sans cependant éveiller leurs soupçons; il leur avait dit qu'il ne se mettrait à travailler (i) (il parlait alors largot aussi bien que le plus madré de la bande) que lorsqu'il ne lui resterait plus d'argent ; qu'il voulait, avant de risquer sa peau , jouir un peu désagréments de la vie parisienne. Les bandits avaient trouvé cette envie d'autant plus naturelle, que, depuis quelque temps, ils n'étaient pas bcureux dans leurs entreprises. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés en flagrant délit et au moment ou ils se croyaient tout à fait hors de danger.
(1) Voler.
On a deviné que c'est aux avis que Beppo (puissamment secondé par Georgette , qui le servait avec un zèle qui ne se démentait pas ) faisait parvenir à la police, qu'ils devaient leur arrestation.
< Tu as bien raison de ne pas vouloir mettre la main à la pâte (\), dit un jour le grand Louis à Tex-pêcheur, nous sommes malheureux en ce moment. »
— En effet, je suis tout prêt à croire que le métier commence à ne plus rien valoir.
— Ne m'en parle pas, les plus belles affaires nous glissent entre les arguemines (2). El ce n'est pas tout, nos meilleurs famindels (5) sont presque toujours paumés marons (.*). Il y a, j'en suis sûr, un macaron (5) parmi nous.
— 11 faut le buler (g).
— Si on le connaissait 7 ça serait déjà fait , s'écria le grand Louis en grinçant des dents ; mais le brigand ne viendra pas nous dire : C'est moi qui vous fais tous enflaquer (7).
— Qui sait? il arrive quelquefois de si drôles de choses.
(I) Voler. — (2) Mains. — (3) Camarades.— (4) Pris sur le fait. — (S) Traître. — (6) Tuer. — (7) Arrêter-.
CHEZ LA MÈRE SANS-JiEFUS. 95
— Laisse donc, les railles (i),\esfriquets (2), les cuisiniers (3) , les macarons (4) , c'est tous des laffeurs (5).
Beppo se trouvait seul en ce moment avec le grand Louis , car la conversation que nous rapportons avait lieu dans la petite cour de la maison Sans-Refus (nous dirons tout à l'heure pour quel motif le grand Louis avait amené Beppo en cet endroit) ; il lui vint l'envie de prouver au bandit à l'instant même qu'il se trompait , et qu'il était très-possible d'être à la fois agent de police et courageux, mais il se contint.
i Les affaires allaient bien mieux lorsque le grand Richard , Rupin et le Provençal venaient ici ; c'étaient des hommes , ceux-là ! mais on se plaignait d'eux, parce qu'ils se réservaient la plus grosse part dans toutes les affaires qu'ils nous faisaient faire ; c'était juste cependant, mais on n'est jamais content , ce n'est que lorsqu'on a perdu ce qu'on avait entre les mains qu'on le regrette. 1
Ce n'était pas la première fois que Beppo entendait prononcer les noms du grand Richard , de Rupin et du Provençal , et quelque chose lui
(1) Mouchards. — (2) Agents de police. — (3) Dénonciateurs. — (4) Traîtres. — (15; Lâches
90 CHAPITRE \XXL\.
disait que deux de ces noms appartenaient aux hommes dont il voulait se venger, il n'avait pas voulu, cependant, dans la crainte d'inspirer des soupçons à ses compagnons , leur parler de ces trois hommes, etGeorgelte , à laquelle, ainsi du reste qu a ses autres pensionnaires, la mèreSans- Uefus ne laissait rien voir de ce qui pouvait la compromettre, n'avait rien pu lui apprendre. Aussi le grand Louis lui fournissait-il en ce moment une occasion qu'il était bien résolu à ne point laisser échapper.
< Mais puisque ces hommes vous étaient si utiles, répondit-il au grand Louis, pourquoi n'allez-vous pas les prier de revenir parmi vous? vous en seriez quittes pour convenir de vos torts, si vous en avez.
— C'est bien plus facile à dire qu'à faire ; personne de nous ne sait où trouver les rupins.
— Bah !
— C'est comme je t'Ie dis ; oh ! ce sont des marlous (i) finis, ils nous regardaient pour ainsi dire comme leurs larbins (2) ; mais c'est égal , ils nous faisaient gagner de la pièce (5). »
(l] Malins. — (2; Domestiques. — (3) De l'argent.
Ce que le grand Louis venait de lui dire prouvait à Beppo , jusqu'à l'évidence , que les deux individus qu'il voulait perdre avaient cessé d'èlre en relation avec les habitués du bouge de la mère Sans-Refus, et que par conséquent il lui serait très-difficile d'atteindre le but qu'il se proposait, car il ne suffisait pas de dire à ceux qu'il servait que ces hommes étaient les complices de ceux dont déjà il avait procuré l'arrestation , il fallait encore le prouver ; cependant, il ne désespéra pas de réussir.
f Écoule, lui dit le grand Louis après un silence de quelques minutes, tu es un brave garçon , n'est-ce pas ?
— Je ne t'ai pas donné, je croîs , le droit de penser le contraire.
— Eh bien ! si tu veux , nous ferons , loi , Charles la belle Cravate et moi , une affaire magnifique , et qui nous rapportera gros , sans qu'il soit nécessaire de courir le moindre danger.
— Qu'est-ce que c'est?
— Voilà! La daronne (i) est une four gale rapine (s) ; il y a , icigo (3) , de quoi faire un
(T) La mère. — (2; Riche receleuse, — (3) Ici.
chopin (i) magnifique; eh bien, je me suis dit que ce serait pain bénit que de lui pesciller son auber (2).
— Sans doute; mais comment faire? La Sans-Refus doit être continuellement sur ses gardes.
— J'ai pensé à tout. >
Le grand Louis s'approcha de l'auge placée à l'extrémité de la petite cour, et , aidé de Beppo, il la déplaça après avoir expliqué à son compagnon à quoi servait le caveau dont il venait de lui révéler l'existence; il lui dit que lui et Charles la belle Cravate , munis de tous les instruments nécessaires, s'y cacheraient le surlendemain , dès que la nuit serait venue (le grand Louis retardait de deux jours l'exécution du projet qu'il avait conçu, parce qu'il savait qu'on devait apporter le surlendemain , à la mère Sans- Refus, une grande quantité d'argenterie et de bijoux volés , dont il voulait s'emparer avec le reste), et que lorsque les autres habitués de la maison se seraient retirés , lui Beppo, qui pouvait rester dans la maison sans éveiller les soupçons de la mère Sans -Refus, puisqu'il avait pris
(1) Vol. — (2) Prendre son argent.
l'habitude de passer presque toutes les nuits près de Georgette , viendrait les aider à en sortir , après avoir enfermé les femmes dans leurs chambres. Maîtres alors, tous trois, de la maison , il leur serait facile de faire main-basse sur l'or et les bijoux de la mère Sans-Refus qui , se voyant prise au trébuchel , ne songerait pas à opposer la moindre résistance et s'estimerait fort heureuse si on voulait bien lui laisser seulement la vie.
Beppo ne pouvait refuser de prendre part à une expédition dont le succès était pour ainsi dire certain ; il accepta donc la proposition que venait de lui faire le grand Louis.
Après avoir quitté ce bandit, qui sortit de la maison afin d'aller prévenir Charles la belle Cravate, Beppo monta dans la chambre de Georgette. Il donna Tordre à cette fille, à laquelle il s'intéressait beaucoup et dont il voulait récompenser le dévouement , de s'habiller et d'aller l'attendre chez lui, lui promettant d'aller la rejoindre sous deux ou trois jours.
Cette fille élait habituée déjà à faire, sans se permettre une seule observation, tout ce qu'exigeait Beppo ; elle obéit.
Dès que Georgette fut partie, Beppo sortit de
iOO CHAPITRE XXXIX.
la maison Sans-Refus, et prit, sur le quai de Gèvres, un cabriolet qui le conduisit au domicile du chef de la police.
t C'est très bien ! lui dit celui-ci, je suis content de vous. Les mesures que vous indiquez seront prises, et si elles réussissent, comme je n'en doute pas, nous prendrons d'un seul coup de filet tout ce qui reste de la bande ; mais les chefs ! les chefs ! ce grand Richard, ce Rupin, ce Provençal, qui roulent, diles-vous , équipage à Paris; ce sont ceux-là qu'il faudrait tenir.
— Je les découvrirai, soyez-en convaincu, répondit Beppo ; je les découvrirai, ou j'y perdrai mon nom !
— Je l'espère ; mais je crois que ce sera difficile, si vous n'êtes pas servi par le hasard. Oh ! ce sont de rusés compères ; ceux que nous tenons déjà ne demandent pas mieux que de faire des révélations; mais ils ne savent que ce que déjà vous nous avez appris.
— Prenons d'abord tous les soldats, nous nous occuperons ensuite des chefs ; je vous promets que, dès que je me serai mis à leurs trousses, il ne se passera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne tombent dans nos filets. >
Beppo pouvait, sans craindre de trop s'avan-
CHEZ LA MÈRE SANS KF.FCJS. 10i
cer, frire une semblable promesse, car il était persuadé qu'une fois qu'il se serait procuré la nouvelle adresse de la marquise de Roselly, ce qui ne devait pas être très-difficile, il lui serait aisé de découvrir celle des deux individus dont il avait juré la perte.
Durant la nuit du lendemain, lorsque la première heure sonna à l'horloge de l'hôtel de ville, la rue de la Tannerie , depuis longtemps déjà obscure et silencieuse, fut tout à coup envahie par de nombreuses escouades d'agenis de police, de sergents de ville et de gardes municipaux ; des sentinelles auxquelles on avait recommandé la plus grande vigilance, furent placées à toutes les issues , sans en excepter une seule, de la maison Sans-Refus. Ces précautions prises, un homme que l'écharpc tricolore qui ceignait ses reins faisait reconnaître pour un commissaire de police, s'approcha de la porte, et après avoir frappé assez fort pour réveiller tous les habitants de la rue, il articula ces mots que tous ceux qui n'ont pas la conscience très-nette n'entendent jamais prononcer sans éprouver un certain effroi.
« Au nom de la loi ! ouvrez. »
La maison Sans-Refus demeura sombre m, silencieuse ; ce ne fut qu'après une seconde som-
YIUOCQ —T. X. 7
mation, accompagnée cette fois de la menace de faire enfoncer la porte, que Ton entendit crier les verrous.
La porte fut ouverte ; la mère Sans-Refus en toilette de nuit, et tenant à la main un sale chandelier de fonle, surmonté d'un brûle-tout de ferblanc, parut sur le seuil.
« Est-il Dieu possible! s'écria la vieille, réveiller ainsi de braves gens au milieu de leur premier sommeil ! vous devriez pourtant bien savoir, depuis le temps que vous faites ici des visites de nuit, que la maison de Colette Comtois n'est pas un lieu suspect.
i Assurez-vous de cette femme, » dit le commissaire de police à un de ses agents.
Et sans daigner répondre à la lavernière , il traversa la boutique et entra dans l'arrière-salle suivi de tout son monde.
Deux gardes municipaux seulement restèrent dans la rue.
— Eli bien, la daronne(\), dit à la tavernière l'agent chargé de veiller sur elle, vous ne vous attendiez pas à celle-là, n'est-ce pas? enflaquée (2), c'est dur.
(1) Mère. — (2) Arrêtée.
Au son de cette voix qui ne lui était pas inconnue, la Sans-Refus prit vivement le chandelier qu'elle venait de poser sur son comptoir , et approcha la lumière du visage de l'agent de police.
— Comment ! c'est loi, Fanfan la Grenouille ! lu es donc de la boutique (i) à cY heure?
— Que voulez-vous! il faut bien faire quelque chose pour gagner sa pauvre vie ; j'suis seulement fâché que ça soit vous la première personne que je sois forcé de ligotlcr (2).
— Écoule, Fanfan , avant d'avoir gagné dix mille balles (5) , il faudra que t'en metle plus d'un à l'ombre , des pègres (-*).
— C'est vrai !
— Eh bien , laisse-moi me cavaler (5) , et je te les coque (g) en chouelles lailbins d'allèque (7).
— Pas possible !
— Voilà les lailbins (s). 1
La Sans-Refus tira de son sein un pelit paquet de billets de banque , qu'elle mit entre les mains de l'agent de police.
(I) De la police.— (2) Lier.— (3) Francs. — (4) Voleurs. (8) Me sauver. — (6) Donne. — (7) Beaux billets de banque. (8) Billets.
164 CHÀPITAE XXXiX.
— Eh bien? > dit-elle.
La tentation était trop forte. Fanfan la Grenouille mît les billets de banque dans sa poche après les avoir comptés et bien examinés.
c C'est convenu, > répondit-il.
La Sans-Refus jeta sur ses épaules une vieille pelisse restée par hasard sur son fauteuil, Fanfan la Grenouille ouvrit doucement la porte de la boutique, devant laquelle se promenaient les deux gardes municipaux restés dans la rue, et il n'eut besoin , pour obtenir la permission de sortir avec la Sans-Refus, que de leur montrer la carte triangulaire ornée d'un œil entouré de rayons, marque distinclive de ses fonctions.
Fanfan la Grenouille et la Sans-Refus coururent assez longtemps ensemble, mais lorsqu'ils se crurent assez éloignés de la rue de la Tannerie pour n'avoir plus rien à craindre, ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine , et se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toutes sortes de prospérités.
Pendant que tout ceci se passait, le commissaire de police, suivi de tout son monde, était entré dans l'arrière-salle dans laquelle , ainsi du reste qu'il s'y attendait, il n'avait trouvé personne; il bavait traversée, puis il était arrivé
Cil! Z LA MÈRE SANS -REFUS iOS
dans la petite cour , el il avait donné Tordre à deux de ses hommes de déplacer l'auge.
i Soriez, cria-t-il lorsque l'ouverture du caveau fut visible à lous les yeux ; soriez si vous ne voulez pas êlre enfumés comme des jambons. »
Les bandits qui s'étaient réfugiés dans celle retraite, jusqu'alors impénétrable , dès qu'ils avaient entendu les premiers coups frappés à la porte, étaient pris au piège ; toute résistance devenait inutile; \\ failul bien qu'ils se résignassent.
Aussi houleux que des renards pris par une escouade de poules, ils gravirent l'un après l'autre l'échelle de meunier. A mesure qu'ils arrivaient dans la petite cour, ils étaient liés cl remis à un fort détachement de gardes municipaux, qui stationnaient dans la petite rue des Teinturiers.
« Robert, Cadet-Vincent, le grand Louis, Cornet tape-dur, Charles la belle Cravate, dit le commissaire de police lorsque l'agent qu'il avait envoyé visiter le caveau lui cul dit qu'il ne renfermait plus personne, la capture n'est pas mauvaise. Quel est celui-là? ajouta* t-il en désignant Beppo à un de ses agents.
— Celui-là , s'écria le grand Louis , que Ton n'avait pas encore lié , celui-là c'est un macaron (i) , j'en suis sûr. >
Et , prompt comme l'éclair , il s'élança sur Pex- pêcheur , et lui porta entre les deux épaules un furieux coup de son couteau-poignard.
Beppo tomba sur le sol; le sang sortait à gros bouillons de la profonde blessure que le grand Louis venait de lui (aire.
f Bravo ! grand Louis , bravo ! s'écrièrent tous les bandits; mort aux macarons!
Quelques gourmades , accompagnées de quelques légers coups de crosse , imposèrent silence à ces misérables.
Le commissaire de police fit transporter Beppo dans une des chambres de la maison , et envoya un des agents chercher un médecin.
Ce ne fut qu'après cet événement que l'on s'aperçut de la disparition de la mère Sans-Refus et de Fanfan la Grenouille. Malgré l'absence de la receleuse, une perquisition minutieuse fut faite dans toutes les parties de la maison, et elle fit découvrir une grande quantité d'objets volés qui furent saisis pour servir plus tard de pièces à conviction.
(1) Traître,
CHEZ LA MÈRE SAISS-KEFUS. 107
Les pensionnaires de la mère Sans-Refus , dont la police voulait examiner à son aise la conduite , furent dirigées vers rhôleSlerie que l'administration lient constamment ouverte pour toutes celles qui leur ressemblent, rue du faubourg Saint-Denis, ÏM ; il ne resta dans la maison de la rue de la Tannerie que Beppo et deux agents , chargés à la fois de le soigner et de veiller sur lui.
Le médecin mandé par le commissaire de police avait déclaré que sa blessure , sans être dangereuse , le mettait pour le moment hors d'état d'être transporté.
1 /aspect extérieur de la Conciergerie, maison de justice du département de la Seine, est à peu près semblable à celui de toutes les prisons : ce sont, comme toujours, des murailles formées d'énormes pierres de (aille, auxquelles le lemps a donné une couleur sombre et verdatre, de petites fenêtres défendues par de forts barreaux, des portes basses et cintrées , garnies de toutes sortes de ferrures, et fermées par de lourds verrous et d'énormes serrures.
L'entrée principale, ouverte sur une petite cour clans laquelle sont remisés les ignobles véhicules auxquels on a donné le nom de paniers à salade (i), est défendue par une porte ferrée, en chêne, et une forte grille. Entre celte porte et celle grille se lient constamment un surveillant qui ne permet l'entrée aux visiteurs qu'après avoir attentivement examiné la permission dont ils doivent être porteurs , et qu'ils déposent au greffe , où ils la reprennent en sorlant. Malgré ces précautions minutieuses, précautions dont l'impérieuse nécessité ne saurait être mise en doute, des prisonniers sont quelquefois parvenus à tromper tous les regards et à reconquérir leur liberté. Personne n'a oublié la merveilleuse évasion de M. de la Valette, qui, grâce au généreux dévouement de sa noble épouse, parvint à quitter son cachot la veille même du jour fixé pour son exécution.
Après avoir descendu douze marches, on se trouve dans une vaste pièce octogone , voûtée
(1) La première des voitures qui portent ce nom fut construite à Lyon pour amener à Paris un voleur célèbre nomma Josas.
Celle voiture, ainsi que celles que l'on construisit sur son modèle, élait en osier ; de là le nom de panier à salade.
LA CONCU.IIGERIE, 11 1
en plein cintre , et d'une hauteur prodigieuse , où se tiennent ceux des gardiens que leur service n'appelle pas dans l'intérieur de la maison.
Malgré l'excellent feu que ces messieurs entretiennent en toutes saisons dans un énorme poêle (seul meuble qui , avec quelques bancs de bois de chêne , sur lesquels viennent s'asseoir les prisonniers privilégiés qui ont obtenu l'unique faveur de causer librement avec leurs parents et leurs amis, se trouve garnir cette pièce), un froid pénétrant , semblable à un lourd manteau de glace, tombe sur le dos du visiteur dès qu'il a mis le pied dans cette vaste salle.
II faut ensuite parcourir un long et sombre corridor dont l'aspect sinistre est très-capable d'impressionner désagréablement l'homme le moins susceptible d'éprouver de ces vagues terreurs dont Ton est saisi quelquefois sans que l'on puisse se rendre compte des causes qui les ont fait naître.
Ce corridor, pratiqué (ainsi du reste que beaucoup d'autres parties de la Conciergerie) à quinze pieds environ au-dessous du sol , conduit au guichet intermédiaire; à droite , un autre corridor un peu mieux éclairé que celui dont nous venons de parler conduit au grand préau
H -2 CIIAPITIŒ XL.
des hommes ; à gauche, une grille défend rentrée du quartier des femmes.
La surveillance de ce quartier est confiée au\ dames Painparé et Yvose ; il sérail à désirer que toutes les personnes qui occupent des emplois de la nature de celui qui est confié à ces dames , comprissent aussi hien qu'elles les devoirs qu'ils imposent.
Du reste, le personnel assez nombreux de la Conciergerie est aussi satisfaisant que peut l'être le personnel d'une prison , et cela ne doit pas étonner : il subit l'influence , il se modèle sur l'homme qui est placé à sa tête. M. le directeur de la Conciergerie joint. , à toutes les qualités aimables d'un homme du monde, une bonté de cœur appréciée partons ceux qui le connaissent, et à laquelle rendent justice ceux même contre lesquels il est quelquefois obligé de sévir.
La cour des femmes forme un carré long , au milieu duquel est un parterre cultivé avec beaucoup de soins , et garni de fleurs et d'arbustes ; ces pauvres plantes, malgré les soins continuels dont on les entoure , laissent négligemment tomber sur leurs liges leurs fleurs décolorées. On dirait que ce n'est qu'à regret qu'elles se résolvent à s'épanouir dans ce vaste pandémonium de
toutes les misères et de lous les crimes; qu'elles regrettent les joyeux rayons de leur beau soleil qui ne leur arrivent que brisés par les hautes constructions qui dominent de lous côtés la Conciergerie.
A gauche de cetle cour est un ouvroir ou çhauiïoir , dans lequel les prisonnières travaillent sous l'inspection continuelle d'une gardienne ; puis une voûle sombre, formant arcades, sous laquelle elles peuvent se promener lorsque le temps est pluvieux; des cellules tristes el humides, mais qui ne sont habitées que lorsqu'il y a plénitude dans la prison , ont leurs croisées sous ces arcades.
A droite, au fond delà cour, est située la chapelle , qui n'offre aux regards rien de bien merveilleux, mais devant laquelle cependant on ne peut passer sans éprouver la plus vive émotion, car de bien tristes souvenirs s'y rattachent : la sacristie de cette chapelle servit naguère de chambre à coucher à l'infortunée Marie-Antoinette ; elle fut plus tard habitée par la veuve du général Beauharnais, mais celle-ci fut plus heureuse que sa devancière, elle quitta sa prison pour épouser le grand capitaine qui la fit asseoir sur le premier trône du monde.
ÎU CHAPITRE XL.
Proche de la chapelle est la salle de bains ; celle pièce, qui faisait partie du dernier appartement octroyé à la malheureuse reine de France par la munificence des Brutus de 1793 , lui servait à la fois d'antichambre et de salle à manger.
Le premier étage du bâtiment éclairé sur la cour des femmes, auquel on arrive par un large escalier en pierre de taille , éclairé seulement par la lueur pâle el tremblotante d'une lampe fumeuse, et qui semble avoir été taillé dans le roc, est composé à droite de quelques chambres destinées aux prisonniers privilégiés. (Ces chambres sont assez commodes ; quelques-unes ont été décorées par leurs hôtes avec infiniment de goût; Tune d'elles a été habitée par le prince Louis Napoléon). À gauchesont des chambres-dortoirs destinées au commun des martyrs. Ces chambres , garnies les unes de trois, les autres de quatre lits, sont tenues constamment dans un état parfait de propreté ; les couchers sont composés d'une paillasse de paille ordinaire, d'un matelas d'assez bonne laine, d'un traversin, de deux belles et bonnes couvertures , de draps de toile de bonne qualité , changés tous les mois. Ce coucher est celui de toutes les maisons d'arrêt du département de la Seine (la préfecture de police
exceptée , où on ne l'obtient qu'en le payant assez cher); c'est, dit-on, à la duchesse de Berry que les prévenus du département de la Seine doivent cet adoucissement à leur sort , adoucissement qui est refusé à tous ceux des autres départements qui n'ont pas le moyen de le payer.
Il fait beau ; les dortoirs viennent d'être ouverts ; les femmes détenues à la Conciergerie sont toutes rassemblées dans la cour que nous avons essayé de décrire; les unes, vieilles et presque infirmes, se sont assises sur un banc de bois qu'elles ont placé devant la voûte sous laquelle elles se promènent lorsque le temps est mauvais ; elles veulent profiler des quelques rayons de soleil qui sont venus visiter leur prison; d'autres, un peu plus ingambes, se promènent lentement en savourant quelques prises de tabac, celle consolation du prisonnier, que nos modernes philanthropes, promoteurs enthousiastes de systèmes empruntés aux Anglais et aux Américains, veulent supprimer, nous ne savons pour (juel motif; d'autres encore toutes jeunes, quelques-unes jolies, jouent à ce que l'on est convenu de nommer les jeux innocents, à la main chaude, au colin-maillard, lisent des romans, travaillent ou se livrent au plaisir de la conversation ; si ce
nG CIIAPiTP.F XL.
n'était la bigarrure des costumes presque tous sordides cl dépenaillés, les quelques physionomies hâves el terreuses sur lesquelles le vice a imprimé son ignoble cachet , il serait presque permis de se croire dans la cour d'un pensionnai lorsque les jeunes pensionnaires se livrent, sous les yeux sévères de leurs surveillantes, à des distractions qui conviennent à leur âge ; car, ainsi que nous venons de le dire, la plus grande partie des prisonnières sont jeunes, et plusieurs joignent à la jeunesse une irréprochable beauté ou une gracieuse gentillesse; mais, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait se boucher les oreilles afin de ne point7 entendre les paroles qui sortent de la bouche de ces femmes qui toutes, jeunes et vieilles, ont à se reprocher quelques crimes.
C'est à dessein que nous disons crimes; nos lecteurs savent sans doute que la Conciergerie n'est l'antichambre que de la cour d'assises; c'est ailleurs que sont les antichambres des tribunaux de police correctionnelle.
Nous ne rapporterons pas les discours de ces malheureuses femmes ; assez d'ignobles tableaux ont passé sous les yeux de nos lecteurs, et, nous ne craignons pas de le dire, nous ne pouvons nous déierminer à écrire quelque chose qui
pourrait enlever à la femme quelques-uns des ileurons de la couronne dont, grande dame ou griselte , nous nous plaisons à la parer. Et puis, d'ailleurs, avons-nous bien le droit de crier si fort que nous le faisons contre des crimes que, presque toujours, nous faisons commettre ; conlre des vices dont ne seraient peut-être pas affligées les pauvres faibles créatures qui composent la moitié du genre humain, si nous leur accordions toujours la protection désintéressée à laquelle elles ont droit, et si notre organisation sociale ne forçait pas la fille du pauvre à se prostituer pour vivre; si beaucoup d'entre nous enfin ne s'étaient pas insensiblement habitués à regarder comme des choses destinées , de toute éternité , à servir à ieurs plaisirs, et qu'ils peuvent briser sans remords lorsqu'ils en sont las, celles parmi lesquelles se trouvent leurs mères et leurs sœurs ?
La voix retentissante du surveillant préposé à la garde du guichet intermédiaire , vint tout à coup interrompre la conversation et les jeux des prisonnières rassemblées dans la cour de la Conciergerie,
— Adélaïde Moulin , à l'instruction !
A l'audition de ces noms, une femme, assez proprement vêtue, que les maladies plus que
l'âge encore avaient rendue faible et valétudinaire, se leva du banc sur lequel elle était assise, et s'avança péniblement, en s'appuyant contre la muraille, vers la sortie de la cour qui conduit directement au guichet intermédiaire.
Une de ses jeunes compagnes d'infortune , touchée des efforts qu'elle était obligée de faire, courut à elle et la soutint jusqu'à ce qu'elle fût sortie de la cour.
La jeunesse estpresque toujours compatissante.
Le guichetier remit la femme Adélaïde Moulin à un gendarme qui lui fit parcourir les mille passages souterrains qui unissent ensemble la Conciergerie, la préfecture de police et le palais de justice , pour la conduire dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Un autre gendarme avait pris, au même moment, dans une des souricières (1) du palais de justice , un jeune homme âgé à peine de vingt ans , qu'il avait amené dans la pièce où se trouvait déjà la femme Adélaïde Moulin.
(1) On appelle ainsi de vastes pièces souterraines dont on peut voir les fenêtres garnies d'énormes barreaux de fer sur le quai de l'Horloge, et dans lesquelles les prévenus extraits des diverses prisons de la capitale sont déposés pour attendre le moment de paraître devant le magistrat instructeur.
Ce jeune homme , doué d'une physionomie intéressante et empreinte d'une remarquable expression de douceur, était extrêmement pâle; son abondante chevelure noire , belle encore , quoique très-négligée, le cercle bistré qui entourait ses yeux , de la même couleur que ses cheveux , ses membres amaigris et ses lèvres décolorées , révélaient une victime de cette exlrême misère des grandes villes, qui saisit les enfants du peuple à leur sortie du berceau, pour ne les qu'Hier que lorsqu'ils sont descendus dans la lombe.
Ce jeune homme et la femme Adélaïde Moulin furent placés par hasard sur le même banc à côté l'un de l'autre.
Celte femme , que la misère et la maladie avaient considérablement vieillie, et qui cherchait à deviner les questions qui allaient lui èire adressées par le magistrat instructeur, afin de préparer des réponses de nature à la faire paraître moins coupable qu'elle ne l'était, ne remarqua pas d'abord son jeune compagnon d'infortune ; mais son attention fut à la fin attirée par une petite toux sèche qui s'échappa de la poitrine du jeune homme et qui fut suivie d'un léger crachement de sang.
« Vous souffrez, lui dit-elle,
— Oh ! ce n'est rien , répondit le malheureux jeune homme, une légère irritation de poitrine, je suis habitué à cela. >
La température élait humide , et le jeune homme, couvert seulement du vêtement de loile alloué aux prisonniers nécessiteux par la munificence administrative, tremblait de tous ses membres.
€ Vous avez froid? ajouta la vieille femme.
— En effet, répondit le jeune homme, ce vêtement est un peu léger pour le temps qu'il fait, et la salle où je viens de passer plus de trois heures, avant d'être amené ici, est vaste et humide ; mais qu'y faire? il faut bien endurer ce qu'on ne peut pas empêcher; je suis d'ailleurs habitué à toutes les souffrances. >
Un nouvel accès de toux l'empêcha d'en dire davantage.
Les efforts qu'il venait de faire avaient légèrement coloré ses joues pales, cette couleur fugace donna à sa physionomie une expression toute nouvelle; la vieille femme, qui depuis quelques instants l'examinait attentivement , laissa à la fin une sourde exclamation s'échapper de sa poitrine.
« Je ne me trompe pas , dit-elle , c'est bien lui ! Ah ! béni soit Dieu , qui veut bien me fournir l'occasion de réparer aujourd'hui le mal que j'ai fait autrefois !
— Qu'avez-vous donc, madame? dit à son tour le jeune homme , auquel les traits flétris de sa voisine rappelaient confusément ceux d'une personne qu'il avait beaucoup connue autrefois.
— Vous vous nommez Fortuné , n'est-ce pas ? répondit la vieille femme,
— Oui , madame.
— Vous avez été élevé à Genève?
— 11 est vrai ; mais pourquoi ces questions ?
— Comment ! vous ne me reconnaissez pas?
— Si fait! si fait! s'écria !e jeune homme , qui était enfin parvenu à rassembler ses souvenirs, vous êtes Mme Moulin, c'est vous qui avez puis soin de mon enfance, vous êtes ma tante. »
Le pauvre jeune homme , qui ne savait pas quels justes reproches il avait le droit d'adresser à la femme Adélaïde Moulin , ne lui laissa pas le temps de lui répondre ; il la prit entre ses bras , et la tint longtemps serrée contre sa poitrine.
Nous devons maintenant apprendre à nos lecteurs ce qui arriva à Fortuné, à partir du moment où , voyant que, malgré son innocence, qui venait
d'èire reconnue par un jugement solennel , il était repoussé de tout le monde, il quilla Genève presque nu et mourant de faim , jusqu'à celui où nous le retrouvons dans l'antichambre d'un juge d'instruction.
Une lois hors de la ville , il prit la première roule qui se trouva devant lui ; il marchait depuis environ un quart d'heure , et les édifices de la ville dans laquelle il avait passé toute sa vie , et qu'il quittait pour aller il ne savait où, allaient disparaître à l'horizon , lorsqu'il fit la rencontre d'une troupe de bateleurs, dont l'équipage était si comique , que , malgré la profonde tristesse à laquelle il était en proie , il ne put s'empêcher de sourire.
Ce cortège d'artistes ambulants était composé d'une voiture ou plutôt d'une petite charrette recouverte d'une toile, dont le tissu était si usé, qu'elle ressemblait à un crible posé sur des moitiés de cerceaux. Sur chacun des côtés de l'espèce de voûte formée par cette vieille toile ainsi posée, un émule de Davignon (i) avait écrit , avec force fautes d'orthographe, ces mots en lettres noires et rouges, longues au moins d'un pied : Uincom-
(1) Peintre en lettres très- renommé,
parable de Riberpré et sa famille, premiers acrobates des souverains des quatre parties du monde connu et inconnu.
Cette charrette , dans laquelle se faisaient voiturer M. de Riberpré , son épouse , ses deux jeunes demoiselles et toute la troupe qu'il dirigeait, composée de seize acteurs et actrices, était traînée par un âne, modeste et patient animal , mais si minable , si pelé , si vieux surtout , qu'il devait être contemporain de celui sur lequel Noire-Seigneur Jésus-Christ fit son entrée dans Jérusalem ; il avait pour auxiliaires un dogue et un fort danois, qui, semblables aux coursiers d'Hippolyte, marchaient l'œil morne et la tête baissée.
M. de Riberpré, sa famille et sa troupe, qui venaient de donner quelques représentations dans les villages qui environnent Genève, rentraient en France , où ils espéraient faire une ample moisson de lauriers et de gros sous.
Fortuné suivait machinalement , depuis une heure environ , ce grotesque équipage, lorsque M. de Riberpré descendit de sa voiture qu'il avait fait arrêter sur la lisière d'une belle prairie bordée d'arbres vieux et touffus; il présenta la main à sa gracieuse épouse et à ses deux demoiselles;
les artistes mâles et femelles qui composaient la troupe n'eurent besoin de l'aide de personne pour suivre le mouvement; ils sautèrent lestement à
terre, et après s'êire modestement écartés, ils vinrent s'asseoir en rond près de leur directeur qui , après avoir donné à l'àne et à ses deux compagnons leur pitance quotidienne, leur servit un modeste repas, que l'appétit, cet assaisonnement qui donnait de la saveur à la sauce noire des Lacédémoniens , leur fit trouver délicieux.
Ce devoir accompli, et laissant à ses pensionnaires ia liberté de s'ébattre dans la prairie, M. de Riberpré s'assit, ainsi que sa femme et ses deux demoiselles, sur un petit monticule; Mme de Riberpré étala un vieux torchon sur la verte pelouse, et l'une des demoiselles lira d'un cabas quelques provisions et deux bouteilles qui devaient servir au déjeuner de la famille.
Fortuné, dont l'estomac depuis la veille criait miséricorde , ressemblait beaucoup en ce moment .au gastronome sans argent ; ses regards suivaient tous les morceaux , et lorsqu'il les voyait disparaître, malgré lui un soupir s'échappait de sa poitrine.
M. de Riberpré remarqua enfin le pauvre
diable , dont la mise délabrée et la mine piteuse indiquaient suffisamment l'état de complet dénûment.
1! donna Tordre à une de ses demoiselles d'aller l'inviter à venir partager le déjeuner de la famille.
Cette jeune fil!© s'avança vers le pauvre Fortuné, non pas d'un air timide et tendre, mais (J'un pas grave et majestueux.
Celle gracieuse créature était, ainsi que sa sœur, vêtue d'une robe de soie abricot, pailletée et ornée de galons rouges, et coiffée d'un turban de gaze verte.
«c Voulez-vous, dit-elle, déjeuner avec nous? c'est de bon cœur que nous vous faisons cette ofïrc ; si elle ne vous déplaît pas , acceptez sans faire de façons. »
Fortuné , après avoir remercié la jeune fille, se plaça près de Mme de Riberpré, qui lui donna on énorme morceau de pain sur lequel elle avait étendu une espèce de hachis , qu'il trouva délicieux ; quelques noix et deux verres de vin complétèrent ce repas, après lequel il se trouva un peu moins Iriste qu'il ne l'était lorsqu'il était à jeun.
M. de Kibcrpré était un homme de cinquante
ans environ , que sa taille exiguë faisait paraître plus gros qu'il ne Tétait en réalité (il n'avait pas plus de quatre pieds six pouces) ; ses cheveux et ses moustaches, plus noires que Tébène, étaient aussi luisants qu'une botte vernie; toutes les couleurs de Tare-en -ciel étaient représentées sur son visage dont Texpression , cependant, n'était pas désagréable, car elle annonçait une de ces bonnes et joyeuses créatures qui vivent au jour le jour, et qui se disent, lorsque survient quelque événement fâcheux, que : cent écas de chagrin ne payent pas six francs de dettes (i), Il était vêtu d'un habit vert à larges basques, d'une veste et d'une culotte de drap écarlate couvert de taches de diverses natures ; ses bas, jadis blancs, étaient ornés de coins jaunes ; il y avait à ses souliers de larges boucles de cuivre doré; il n'avait d'autre coiffure qu'une perruque à la conseillère, pour le moment accrochée à un des brancards de la charrette.
La physionomie et le costume de sa digne épouse n'étaient ni moins originaux ni moins luxueux. Si M. de Riberpré, gros et court, ressemblait à une outre, MmQ de Riberpré, en
(1) Axiome des saltimbanques et des batcle
revanche, ressemblait à un manche à balai ; les cheveux de celle dame étaient du plus beau rouge qui se puisse imaginer; sa peau peut-être avait été jadis de la plus éclatante blancheur, mais, à l'heure qu'il était, les nombreuses taches de son dont elle était couverte lui donnaient une teinte café au lait, qui désolait la bonne Mme de Riberpré ; du reste, tous les contours de sa physionomie, ainsi que ceux de son corps , étaient roides et anguleux ; elle était coiffée d'un feutre à la Henri IV, surmonté de deux plumes, l'une blanche, l'autre rouge, et vêtue d'une robe bleu de ciel , ornée de galons de cuivre argenté.
Nous ne dirons rien des deux demoiselles dont nous avons déjà décrit le costume, si ce n'est qu'elles étaient aussi jolies que peuvent l'être des jeunes filles qui passent presque toute leur vie sur les grandes routes, à la pluie, au soleil, et qui ne savent à quoi peuvent servir l'huile antique, le cold cream , la bandoline, la pâle d'amande, et tous les autres cosmétiques dont nos jolies Parisiennes font une si prodigieuse consommation.
Lorsque Fortuné fut à peu près rassasié, il raconta sa triste histoire à M. de Riberpré.
Le digne saltimbanque f écouta avec beaucoup
d'attention , et louie la famille versa des larmes au récit de ses malheurs.
t Et que comptez-vous faire maintenant?
dit- il au pauvre iliabie après avoir interrogé du regard sa femme et ses deux filles, qui répondirent par un signe affiroiatif .
— Je n'en sais vraiment rien, répondit Fortuné, j'espère trouver de l'ouvrage dans quelque ferme.
— Ecoutez, mon jeune ami, vous êtes, je le suppose, un honnête et laborieux garçon , et je suis sûr que vous êtes aussi malheureux qu'il est possible de l'être ; puisque vous ne savez ni où vous souperez, ni où vous coucherez ce soir, eh bien ! restez avec nous : vous serez mon contrôleur, mon directeur de la scène et le régisseur général de ma troupe; vous ferez la manche (*) , etc. , etc... Du reste , quand il y en a pour vingt-trois, il y en a pour vingtquatre. *
M. de Riherpré , on le voit, ne ressemblait pas à la plupart des directeurs de théâtre ; ii ne séparait point ses intérêts de ceux de ses ar-
(!) Tous demanderez , aux spectateurs de nos exercices, de quoi acheter des boubous à la troupe.
LA CO.NCItRGKME. 120
listes; il rangeait sur la même ligne sa femme, ses deux filles , l'âne ei les deux mâtins qui traînaient la charrette , et les seize chiens savants qui composaient le personnel de sa troupe.
Forlunése garda bien de refuser une proposition aussi avantageuse que celle qui venait de lui être faile par M. de Riherpré ; il répondit qu'il était excessivement flatté de la confiance qu'on voulait bien lui témoigner, et que M. le directeur pouvait compter sur soi> zèle et sur son empressement à le servir.
c C'est très bien , jeune homme , lui dit avec beaucoup de majesté le digne saltimbanque; c'est très-bien; vous êtes, à partir de ce moment, un des membres de ma nombreuse famille; lorsque nous ferons bonne chère, vous ferez comme nous; lorsque nous serons forcés de danser devant le buffet , ce qui nous arrive quelquefois , il ne faudra pas être trop triste ; les mauvais jours sont presque toujours suivis de jours plus heureux. »
En achevant ces mots , M. de Riberpré prit dans la petite charrette une bouteille de taille raisonnable , revèluc d'une chemise d'osier.
< Nous viderons, continua-t-il , cette vieille
rouillarde (i) , pour célébrer votre admission parmi nous. »
II donna à la bouteille une accolade fraternelle, puis il la remit à son épouse qui suivit son exemple.
La bouteille n'arriva à Fortuné qu'après avoir fait le tour du cercle ; elle était presque vide.
L'eau-de-vie qu'elle contenait ayant mis les convives en belle bumeur, le père , la mère et les deux filles entonnèrent en chœur ce refrain d'une des plus jolies chansons de Béranger :
Les gueux, les gueux, Sont des gens heureux, Ils s'aiment entre eux ;
Vivent les gueux 1 ! !
Fortuné, auquel un excellent repas et quelques gorgées d'eau-de-vie avaient rendu toute sa gaieté , fit chorus avec eux.
Après quelques instants donnés à la gaieté , M. de Riberpré ayant fait observer à sa famille qu'il était temps de se mettre en route si l'on voulait arriver avant la nuit au lieu où l'on devait la passer, chacun se leva , et au signal de
(1) Bouteille.
leur directeur, les artistes épars dans la prairie ayant sauté l'un après l'autre dans la charrette, la petite caravane se remit en roule.
Fortuné resta assez longtemps avec M. de Hiberpré , qui le traitait aussi bien que ses filles.
Le pauvre jeune homme s'acquittait avec intelligence de ses fonctions de contrôleur , de directeur de la scène et de régisseur général. Il prodiguait aux artistes qui composaient la troupe des soins si affectueux que tous lui témoignaient la plus vive amitié.
La famille de M. de Hiberpré avait parcouru le Dauphinô et presque toutes les contrées méridionales de la France; elle s'était même arrêtée plusieurs jours à Pourrières , pour donner quelques représentations au château, habité en ce moment par Salvador et Roman (le malheureux fils d'Alexis de Pourrières était bien loin de se douter que c'était devant la porte de la demeure de ses ancêtres qu'il faisait le métier de saltimbanque), et elle se disposait à quitter la Provence pour entrer dans le Lyonnais, lorsque la mort, qui n'épargne personne, frappa tout à coup son digne chef. Mme de Hiberpré qui, quoique laide, sale et ridicule , était une excellente femme, et aimait infiniment l'homme avec lequel elle cou-
rail le monde depuis un si grand nombre d'années, tomba malade et mourut à l'hôpital de Montélimart.
Privés de leurs chefs, Fortuné et les deux jeunes filles furent forcés de se séparer; la charretfe , le vieil âne et les deux mâtins, furent donnés pour dix éeus à un paysan provençal, et après avoir fraternellement partagé celte petite somme et donné aux artistes mâles et femelles la liberté de chercher un nouvel engagement, les trois jeunes gens, qui avaient trouvé de l'emploi, se séparèrent après s'être mutuellement souhaité toute soi le de prospérités.
Malaga , l'aînée et la plus jolie des filles de M. de Riberpré, celle des deux qui avait témoigné à Fortuné la plus vive amitié , s'engagea en qualité d'écnyère équilibrisle dans la troupe des Bouthor, émules forains des frères Franeoni.
Un vieux marchand de complaintes, ÏÏAgnus Dei et d'images de sainteté, voulut bien se charger de Brigantine, la cadette.
Fortuné , moins heureux que ses deux compagnes, fut forcé d'entrer au service du propriétaire d'une ménagerie d'animaux féroces.
Cet homme avait pris le caractère des bêles qu'il faisait voir pour de l'argent; il était encore
plus grossier que ne le sont ordinairement les gens de sa profession ; brutal, parce qu'il se savait doué d'une force physique prodigieuse , lorsqu'il était ivre , et il s'enivrait tous les jours, il frappait indifféremment ses serviteurs et ses bêles, et il se servait pour corriger les uns et les autres du même instrument, une tringle de fer, un peu plus grosse que le petit doigt, et terminée en pointe.
Fortuné qui, malgré sa vie aventureuse et les baillons dont il était couvert, avait conservé un extérieur et des formes distinguées , déplaisait particulièrement à cet homme, averti sans doute par son instinct grossier que son valet appartenait à une espèce supérieure à la sienne. Il saisissait donc , avec le plus vif empressement , toutes les occasions de le maltraiter; il ne lui payait pas ses gages et ne lui donnait de nourriture que ce qu'il lui en fallait pour l'empêcher de mourir de faim.
Fortuné, maltraité tous les jours et forcé, pour ainsi dire, de disputer sa maigre pitance aux lions, aux tigres et aux boas constrictors, resta cependant près d'une année au service du propriétaire de la ménagerie ; mais las , h la fin , de souffrir, il signifia à son maître qu'il avait Finie»*
\idocq. — t, x. 9
lion de le quitter cl lui demanda le payement de ses gages.
Il lui était dû un peu plus d'une soixantaine de francs , et il s'était dit que dès qu'il toucherait cette petite somme, il se procurerai! un costume un peu plus propre que celui dont il était couvert, et qu'il se rendrait à Paris ; il espérait trouver, dans une aussi grande ville, les moyens d'utiliser ses facultés et son bon vouloir.
Son maître, pour toute réponse à ses réclamations, saisit la tringle de 1er dont nous venons de parler, et lui en assena sur les épaules un si furieux coup qu'il l'envoya rouler à dix pas devant lui.
Lorsqu'un vase est trop plein, il déborde ; le chien le plus doux, si on le tourmente trop longtemps, se retourne et mord son persécuteur ; il en est de même de certains hommes doués d'une douceur inaltérable ; on pourra bien , pendant un certain laps de temps, les rendre impunément victimes de toutes les méchancetés imaginables; mais il arrivera nécessairement un moment où, lassés de souffrir injustement, ils se révolteront, et alors malheur aux persécuteurs , leur colère sera terrible.
Fortuné, aussi prompt que l'éclair, se releva;
LA CO.NCIEfrôEHIE. 135
il prit On large coutelas qui servait à découper les viandes destinées aux bêtes féroces, puis H saisit son maître par le cou et il lui appuya sur la poitrine l'arme dangereuse qu'il avait entre les mains.
c Payez-moi , lui dit-il d'une voix étranglée par la colère, payez-moi tout de suite, si vous ne voulez pas que je vous enfonce ce couteau dans le cœur. >
Les yeux noirs de Fortuné lançaient des éclairs; son visage était aussi pâle que celui d'un cadavre.
Le montreur de bêtes féroces était aussi lâche qu'il était cruel; il tremblait de tous ses membres et n'essayait même pas d'échapper à la furieuse étreinte de son jeune domestique.
« Je vais le payer, mon garçon, dit-il enfin en bégayant , je vais te payer.
— Tout de suite, tout de suite; je ne veux pas attendre plus longtemps, p
Le montreur de bêles prit quatorze pièces de cinq francs qu'il remit à Fortuné, i Est-ce Ion compte? lui dit-il.
— Je ne vous en demande pas davantage , » . répondit le jeune homme.
11 mil les quatorze pièces de cinq francs dans
sa poche ei sortit précipilamment delà baraque couverte en toile dans laquelle s'était passée la scène que nous venons de rapporter.
Quinze jours après avoir quitté le montreur de bêtes, Fortuné, qui s'était procuré à Lyon un costume assez propre , entrait à Paris par la barrière d'Italie , riche seulement de trois pièces de cinq francs et de beaucoup d'espérance.
11 alla se loger dans le plus modeste hôtel garni du quartier Saint-Marcel, et après une journée consacrée au repos (il venait de faire à pied environ deux cents lieues), il se mit à chercher de l'occupation.
C'était , pour nous servir d'une expression populaire, chercher une aiguille dans une botte de foin. Qui voudrait se charger d'un jeune homme dont les membres grêles n'annonçaient pas une grande force , qui ne savait rien ou presque rien , et qui ne pouvait se recommander de personne? Ce fut donc en vain que le pauvre garçon alla de porte en porte, offrant de donner tout son temps en échange du plus modique salaire ; on l'avait repoussé à Genève parce qu'on le connaissait, on le repoussait à Paris parce qu'on ne le connaissait pas.
Fortuné ne voyait pas , sans éprouver un cer-
tain effroi , diminuer sensiblement son petit pécule; que ferait-il lorsqu'il ne lui resterait plus rien? Volerait-il? demanderait il l'aumône? ces deux actions lui inspiraient une répugnance presque égale.
Un des commensaux du misérable hôtel garni dans lequel il logeait , auquel il avait fait la confidence de sa triste position , lui avait donné le conseil de se faire soldat ; Fortuné alla trouver le capitaine de recrutement de la Seine.
M. Gibassier fut forcé de le refuser; les médecins l'avaient trouvé beaucoup trop faible de complexion , et puis, d'ailleurs, il n'était pas porteur des pièces nécessaires ; mais le digne militaire, touché de son extrême misère et de son désespoir, lui donna une pièce de cinq francs.
« Il y a de bonnes âmes ici-bas, se dit Fortuné après avoir reçu cette aumône qui arrivait fort à propos (il avait dépensé la veille ses derniers sous); ne perdons pas courage , Dieu ne veut pas que je meure de faim. »
Il se remit à chercher de l'occupation.
Un coutelier voulut bien l'occuper trois jours de la semaine , à raison de deux francs par jour, pour tourner la roue de sa machine à repasser,
\->8 CHAPITKE \L.
I! resia près de six mois chez ce coutelier qui, faute d'ouvrage, fut à la fin forcé de le renvoyer.
Fortuné, pendant les six mois qui venaient de s'écouler, avait acquis une certaine expérience ; son patron lui avait appris que, dans une ville comme Paris , un homme intelligent, et qui sait se contenter de peu , peut trouver mille moyens honnêtes de gagner sa vie : ramasser dans les rues les vieux bouchons pour les vendre aux fabricants de veilleuses ; suivre les lions à la piste et ramasser les cigares qu'ils jettent à moitié consumés, pour en faire des cigarettes qui seront vendues à des lions d'un ordre inférieur ; ouvrir les portières à la porte des spectacles et des bals ; poser, en temps de pluie , une planche sur les ruisseaux ; savonner les chiens ; vendre des allumettes chimiques allemandes , des cahiers de papier à lettre à deux sous ; petits métiers dont les bénéfices , il est vrai, ne sont pas considérables , mais qui, cependant , nourrissent ceux qui les exercent.
Fortuné, sans doute, se serait déterminé à adopter Tune ou l'autre de ces industries , si , peu de jours après sa sortie de chez le coutelier, il n'était pas tombé malade.
Le maître de l'hôtel garni dans lequel il logeait Je fit transporter à l'Hôtel-Dieu.
la coNCihiuv.iiin:. îvj
Sa maladie fut longue , mais enfin Jl guérit , ci, par une sombre et froide matinée d'automne , on- le mil à la porîe de l'hospice; le médecin , qui la veille avait signé son billet de sortie, lui avait recommandé de se vêtir bien chaudement tant que durerait sa convalescence, de boire un peu de vin de Bordeaux et de ne manger que des aliments sains et nourrissants. Fortuné avait , en effet, bien besoin de lout cela ; les mille privations qu'il supportait depuis si longtemps l'avaient tellement affaibli que, pour marcher, il était forcé de s'appuyer contre les murailles.
11 mit plus de deux heures à franchir le court espace qui sépare FHôtel-Dieu du modeste hôtel garni qu'il habitait avant son entrée à l'hôpital ; il croyait , le pauvre garçon , que son hôte ne refuserait pas de le recevoir ; son attente fut trompée.
i Votre chambre est louée , mon garçon , lui répondit l'hôtelier après avoir patiemment écoulé sa très-humble supplique , et il ne m'en reste pas une en ce moment dont je puisse disposer ; allez, mon ami, allez, et que Dieu vous bénisse. *
Fortuné sortit la mort dans l'âme ; après avoir longtemps marché au hasard , épuisé de fatigue et de besoin , il tomba sur le trottoir.
Des sergents de ville passèrent, qui le conduisirent au corps de garde le plus voisin.
Les soldats partagèrent avec lui leur maigre pitance, et ie couvrirent de la capote de bure du factionnaire.
Le lendemain matin , Fortuné fut conduit devant un commissaire de police, auquel il raconta toute son histoire.
Ce commissaire de police l'écouta très-patiemment, et comme de ce qu'il venait d'entendre il résultait la preuve que le pauvre diable n'exerçait babil uellement ni métier, ni profession, qu'il n'avait ni domicile , ni moyens assurés d'existence, et que par conséquent l'article 270 du code pénal ainsi conçu : « Les vagabonds i ou gens sans aveu sont ceux qui n'ont ni doit micile certain ni moyens de subsistance, et « qui n'exercent habituellement ni métier ni « profession, > pouvait lui être applique, il chargea deux soldats de le conduire à la préfecture de police. Il était depuis deux jours dans celle prison , confondu avec la tourbe infâme des habitués du dépôt , lorsqu'il lit la rencontre de la femme Adélaïde Moulin, dans l'antichambre (funjuge d'instruction.
Nous avons vu qu'il la prit entre ses bras
LA CO.NClEKGEKlt:. 141
et qu'il la serra longtemps eonlre sa poitrine.
« Vous ne m'en voulez donc pas? lui dit-elle.
— Eli ! pourquoi vous en voudrais- je? Vous ne m'avez abandonné que parce que vous avez été forcée de quitter Genève pour éviter d'être mise en prison, et peut-être que vous n'étiez pas plus coupable que je ne l'étais lorsqu'on m'emprisonna pour la première fois, que je ne le suis maintenant. »
Fortuné raconta alors à la femme Moulin tout ce qui lui était arrivé depuis le jour où il fut recueilli par le bon père Humbert , dont il ne pouvait parler sans verser des larmes amères , jusqu'à celui où il était arrivé.
« Pauvre enfant ! lui dit la vieille femme après l'avoir écouté, vous avez bien souffert, et c'est moi qui suis la cause première de tous les malheurs qui sont venus vous a/ïliger ; mais je vais tâeber de réparer le mal que je vous ai fait , et je réussirai, je l'espère; ce n'est pas en vain que Dieu aura permis que nous nous rencontrassions ici. >
Un gendarme qui venait ebereber Fortuné pour le conduire dans le cabinet de son juge, interrompit cet entretien.
« Prenez ceci, dit la femme Moulin en mettant
deux pièces de vingt sous dans la main du jeune homme , faites-vous donner quelques bouillons, un peu de bon vin , soignez-vous et espérez.
— Adieu, adieu! ma bonne lante, répondit Fortuné , qui ne comprenait pas grand'ehose aux discours de la femme Moulin ; hélas! peutêtre qu'il ne me sera plus permis de vous revoir.
— Espérez, > répéta la femme Moulin, Fortuné fui forcé de suivre dans le sombre
couloir qui conduit aux cabinets de messieurs les juges d'instruction le gendarme chargé de le conduire.
Peu de temps après, un autre gendarme vint chercher la femme Moulin , qui fut à son tour conduite dans le cabinet d'un magistral instructeur.