UN COUP D'OEIL F.N ARRIÈRE
prospérité elle ne sortait que rarement à pied, et que les souffrances physiques elles peines morales qu'elle venait d'éprouver avaient notablement changé sa physionomie.
Les personnes auxquelles elle s'adressa, sous le prétexte d'obtenir l'adresse de la marquise de Roselly, lui apprirent ce que nos lecteurs savent déjà : qu'après l'avoir attendue plusieurs jours, ses gens avaient été prévenir la police de celte bizarre disparition ; qu'on l'avait activement cherchée, mais que toutes les recherches ayant été inutiles, les scellés avaient été mis sur tout ce qu'elle possédait, et qu'après un certain temps, ses meubles, chevaux, équipages avaient été vendus par les soins de l'administration, et que le produit de la venie avait été déposé à la caisse des consignations pour lui être remis, dans le cas peu probable où elle viendrait le réclamer; du reste, on croyait généralement qu'elle avait été assassinée, et on ne savait ce qu'étaient devenus ses gens, qui s'élaient dispersés peu de temps après sa disparition.
« Je n'ai rien à craindre de ce côté , se dit Silvia après avoir quitté la bavarde épicière qui venait de lui donner ces renseignements qu'elle avait, du reste, accompagnés de commentaires
24 CHAPITRE XXXU.
assez peu bienveillants pour la marquise de Roselly, qu'elle détestait, par la raison toute simple que ce n'était pas chez elle que se fournissait cette dame ; je n'ai absolument rien à craindre. Allons maintenant chez le marquis de Pourrières. >
La demeure de Salvador n'était pas éloignée de l'hôtel naguère habité par Silvia ; aussi, malgré sa faiblesse, il ne lui fallut que peu de temps pour s'y rendre. Il était alors environ onze heures du matin.
La porte cochère de l'hôtel était ouverte à deux battants, et la cour était remplie de brillants équipages. Silvia , tenant son mouchoir devant sa figure, dans la crainte d'être reconnue' par quelqu'un des gens du marquis, s'approcha de la cour ; elle remarqua alors devant le péristyle une voiture toute neuve, attelée de deux superbes chevaux blancs. Les armes qui ornaient les panneaux de celte voiture lui apprirent qu'elle appartenait au marquis de Pourrières : le cocher, le chasseur et les laquais avaient revêtu des livrées toutes neuves ; ils avaient des gants blancs et d'énormes bouquets à leurs boutonnières.
« C'est singulier! se dit Silvia; est-ce que par hasard il se marie? >
UN COUP D OKIL EN AKR1ÈRE. 25
Elle demeura quelques instants ensevelie dans de profondes et tristes réflexions, qui toutes se terminaient ainsi : Comment faire et quels moyens employer pour empêcher ce mariage?
Elle fut arrachée à ses réflexions par des cris de : c Gare ! i vingt fois répétés, et elle fut obligée de se ranger précipitamment contre la muraille, pour éviter d'être renversée par la voiture du marquis de Pourrières , qui passa rapide devant elle, suivie de toutes celles qui, deux minutes auparavant, emplissaient la cour de L'hôtel.
Silvia, après avoir essuyé son front sur lequel roulaient de grosses gouttes de sueur, s'approcha du suisse de l'hôtel , nouveau serviteur qu'elle ne connaissait pas, occupé en ce moment à fermer la porte cochère.
« Votre maître va donc se marier? > lui dit-elle de sa plus douce voix, car elle craignait que cet important personnage, fier de sa livrée toute neuve et resplendissante d'or, ne voulût pas condescendre à causer quelques instants avec une femme jolie, à la vérité, mais plus que pauvrement vêtue.
Le nouveau suisse du marquis de Pourrières, soit parce qu'il était un peu moins brutal que ses confrères, soit parce qu'il se laissa attendrir par
l'éclat des beaux yeux de la femme qui venait de lui adresser la parole, voulut Lien lui répondre.
« Oli! le mariage est déjà fait, dit-il d'une •voix presque douce. Monsieur le maire, pour l'aire honneur aux nouveaux époux, a bien voulu se déranger pour eux... >
Un nuage passa devant les veux de S'il via.
< A quoi bon se désoler? se dit-elle après un instant de silence, c'est un l'ait accompli ; mais je me vengerai.
— Dites donc, dit, avec un accent provençal très-prononcé, le suisse qui avait remarqué le trouble subit de Silvia ; on dirait vraiment que vous êtes lâchée de ce que vous venez d'apprendre? .
— Moi ! répondit Silvia qui avait recouvré tout son sang-froid, je suis au contraire charmée de ce que M. le marquis de Po arrières, qui, à ce que Ton dit, est un Irès-cbaritable gentilhomme, épouse aujourd'hui une aussi aimable et aussi jolie femme que... Tiens, j'ai oublié le nom de son épouse.
— Mme la comtesse de Neuville, la veuve du fameux général; rien que ça, dit le suisse en se frottant les mains d'un air de profonde satisfaction.
UN COUP d'OIIIL EN ARRIERE. 2 7
— Et savez- vous où doit se faire la cérémonie religieuse?
— A Notre-Dame de Lorette. Oh ! ce sera superbe ; et si je n'étais pas forcé de garder l'hôtel où il n'y a personne, j'irais voir cela.
— Eh bien! je vais aller à Notre-Dame de Lorette, et si vous voulez me promettre de donner à M. Lebrun, aussitôt qu'il sera rentré, une lettre que j'écrirai après la cérémonie, je viendrai vous raconter tout ce qui se sera passé à l'église.
— Je vous verrais revenir avec infiniment de plaisir, ma jolie dame ; mais je ne pourrais, malgré l'envie que j'ai de vous être agréable , vous rendre le petit service que vous me demandez. M. Lebrun est parti depuis plus de huit jours pour la terre de monsieur le marquis, où les nouveaux mariés doivent aller passer la belle saison ; ils partiront aussitôt après la cérémonie, sans même rentrer à l'hôtel : une mode anglaise. »
Silvia, ayant obtenu du suisse tout ce qu'elle désirait en obtenir, le quitta après lui avoir promis de revenir. Le brave homme rentra dans son logement en se frottant les mains, croyant que l'éclat de sa livrée neuve avait séduit la jolie femme avec laquelle il venait de s'entretenir.
A quelques pas de l'hôtel de Pourrières, Silvia monta dans un cabriolet de place qui la mena à l'église de Noire-Dame de Lorette.
i Je lâcherai, se dit-elle plus d'une fois durant le trajet, de faire une lune rousse de leur lune de miel ; et s'il plaît au diable, je réussirai. >
Nos lecteurs savent le reste.
XXXÎIl
Le soleil vient de se lever, la rosée brille encore en perles étincelantes sur les feuilles des arbres séculaires du parc de Pourrières. Roman se promène en sifflotant le long de la barrière naturelle que forme au parc du cbâteau de Pourrières le ravin dans lequel le malheureux Ambroise a trouvé la mort.
Roman n'a plus cette physionomie pleine et colorée que nous lui connaissons. Les lignes jadis pures de son visage sont tourmentées, ses joues
viDorQ, — t. »x. 3
so ciurmiE xxxni.
pendanles sont [râles, de nombreuses rides sillonnent son front-; ce ne sont pas les remords qui ont causé de tels ravages, mais bien le jeu et rivrognerie ; car ses yeux ont conservé leur expression ordinaire d'insouciance, et ses lèvres, qui se relèvent un peu à chaque commissure, n'ont pas perdu leur expression sardonique.
Roman se promenait depuis quelques minutes seulement, lorsqu'il vit Salvador s'avancer vers lui.
Leur conversation nous apprendra quel motif les réunissait de si grand matin dans cette partie reculée du parc.
Roman fit quelques pas au-devant de son ami, il lui présenta sa main que Salvador refusa de serrer dans les siennes.
« À ton aise, dit-il, à ton aise. > Et il recommença sa promenade.
Les yeux bleus de Salvador lançaient des éclairs, sa démarche élail brusque et saccadée ; il était facile de voir qu'il était en proie à une violente colère, longtemps contenue et qui allait enfin éclater.
< Voyons, lui dit Roman, est-ce seulement pour me faire assister au lever de l'aurore, spectacle chéri de tous les hommes vertueux, s'il faut
chats nu: xxxni. 31
en croire la chanson de défunt M. Bouilly, que lu m'as prié de me irouver ce matin dans cette partie isolée du parc?
— Le moment est mal choisi pour plaisanter, répondit Salvador; ainsi, fais-moi grâce, je t'en prie, de tes soties citations , que je ne suis pas d'humeur à écouler.
— Ah ! diable ! Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, parlons sérieusement. Que me veux-tu?
— Je veux que lu me donnes l'explication de la scène scandaleuse qui s'est passée ici pendant mon absence.
— Et que veux-tu que je te dise ! j'avais bu, il faut le croire, quelques verres de jurançon de trop ; je riais dans le salon, avec une des femmes de ta noble épouse, qui à ce moment est entrée et m'a donné l'ordre de sortir, d'un ion auquel je n'ai pas élé habitué depuis que je suis au service du marquis de Fourrières. (Roman, pour prononcer ces derniers mots, donna à sa voix une inflexion sardonique qui n'échappa pas à Salvador.) Je me suis emporté , et j'ai envoyé madame la marquise à la promenade, peut-être un peu moins poliment que je ne l'aurais dû, voilà tout.
— Voilà tout! voilà tout! en vérité je t'ad-
mire. Et sais-tu quels sont les résultais de ta conduite? Ma femme exige, et je vais être forcé de lui obéir , que je le renvoie à l'instant même.
— Tu diras à ta femme que ce qu'elle exige est impossible ; elle criera peut-être un peu , mais lorsqu'elle sera bien convaincue que ses cris sont inutiles, elle prendra son parti et ne pensera plus à rien. »
Salvador ne répondit pas à ce petit discours que son ami avait prononcé du ton le plus leste et le plus dégagé qu'il soit possible d'imaginer; il continua à se promener à grands pas. Roman, que son obésité empêchait de le suivre, s'était assis sur un tronc d'arbre et attendait patiemment qu'il voulût bien revenir près de lui.
c 11 le faut, se disait Salvador en continuant sa promenade à pas précipités, il le faut absolument, car maintenant il ne changera pas ; mais quels moyens employer! >
Il revint près de Roman :
c Écoule , lui dit-il , tu dois comprendre qu'après ce qui s'est passé il faut absolument que tu quittes le château?
— Mais je ne demande pas mieux, répondit Roman; donne-moi un peu d'argent, et je pars
CHAPITiiE XXXIII. 33
aujourd'hui même pour Paris, où lu me retrouveras, je le Je promets, loul à fait corrigé.
— Je le désire, mais je n'y compte pas, reprit Salvador, qui prit dans son portefeuille trois billets de miile francs qu'il remil à son ami. Ne les joue pas, ajouta- t-il; car, je te donne ma parole, que je ne t'en donnerai pas d'autres d'ici trois mois au moins. Tu as maintenant dissipé plus que la moitié de ce qui te revenait: ainsi, lu n'as plus rien à exiger.
— C'est bon, c'est bon, sermonneur; je sais que lu es un excellent garçon, incapable de laisser dans l'embarras ton plus cher ami, si par hasard il s'y trouvait. Je vais de suite te débarrasser de ma présence qui, je le vois, t'importune en ce moment. Tu es encore sous l'influence de la lune de miel, mais cela se passera, mon trèscher, cela se passera. »
Roman, après avoir serré la main de Salvador, se dirigea vers l'avenue du parc qui conduisait au château , en sifflant l'air de la marche des Tariares que, selon toute apparence, il affectionnait beaucoup.
Nos lecteurs, nous en sommes à peu près certain, ont déjà deviné quelles étaient les idées qui germaient dans la tête de Salvador, que Roman
5i CHAPITRE XXXIIf.
vienl de laisser seul près le ravin du parc, el qui ifa pas interrompu l'exercice assez fatigant auquel il se livre depuis déjà longtemps.
Ils ont deviné que cet homme qui a conquis, grâce à ses crimes et au hasard qui a toujours favorisé toutes ses entreprises, un nom honorable parmi les plus honorables, une position élevée, une fortune considérable, que cet homme, qui vient d'épouser, une femme que les plus riches et les plus nobles lui envient , veut conserver tout cela ; et que, comme il a vu que s'il laissait vivre auprès de lui un homme dont le jeu et l'ivrognerie avaient presque annihilé les facultés, cela ne lui était pas possible, il a pris la résolution de se débarrasser de son complice.
Mais comment se débarrasserait-il de cet homme, que tant de liens mystérieux attachaient à lui? Voudrait-il consentir à s'expatrier el, en supposant même qu'il le voulut, son absence assurerait-elle sa tranquillité? Ne pouvait- il pas, de loin comme de près , lui imposer des lois auxquelles il serait forcé de se soumettre?
De près, Roman était moins à craindre pour Salvador que de loin , car il y avait entre eux une effroyable solidarité : de la sûreté de l'un dépendait celle de l'autre ; mais l'éloignement
rompait celle solidarité, seule garantie des scélérats entre eux.
Il ne fallait donc pas que Roman s'éloignât; et cependant, Salvador, bien convaincu que les vices de son ami, ou plutôt de son complice, ne feraient qu'augmenter avec l'âge, était bien déterminé à ne point en supporter plus longtemps les conséquences,
Salvador s'était déjà dit tout ce qui précède, lorsque sa femme lui raconta l'odieuse scène qui avait provoqué l'entrevue dans le parc, à laquelle nous venons d'assister.
Alors, mais seulement alors, Salvador osa envisager la conclusion nécessaire des pensées dont nous venons d'analyser la substance.
Il se dit, en termes positifs, que la mort d'3 Roman pouvait seule assurer son bonheur et sa tranquillité, et la mort de Roman fut à l'instant résolue.
11 n'était resté dans la partie solitaire du parc où l'avait laissé celui dont il venait de jurer là mort, que pour chercher à son aise les moyens de lui arracher la vie sans courir le risque de se compromettre.
Ainsi, cet homme, qui depuis plus de vingt ans était son compagnon de tous les instants ;
cet homme, auquel il venail de serrer la main ; cet homme, en un mot, qui lui avait donné et auquel à son lour il avait donné de nombreuses preuves de dévouement, il Fallait tuer sans éprouver plus de pitié que Ton en a pour ranimai immonde que Ton est forcé d'écraser du pied. Il ne faut pas, cher lecteur, que cela vous étonne ; Salvador se disposait à agir comme aurait agi, ou tout au moins comme aurait désiré agir, tout autre individu placé dans les mêmes conditions ; comme aurait agi Roman lui-même, s'il se fût trouvé à sa place : tant il est vrai que les sentiments affectueux ne sont véritables , n'ont de valeur et de durée qu'autant qu'ils sont basés sur l'estime réciproque de ceux qui les éprouvent.
Nous savons fort bien que cette opinion, que nous émettons comme un fait positif, pourrait être démentie par une grande quantité d'exemples, et qu'il serait facile à ceux de nos lecteurs qui ont compulsé les annales judiciaires, de nous citer une foule de criminels qui ont donné à leurs complices de nombreuses preuves d'amitié, qui ont même sacrifié leur vie pour sauver la leur; mais, quelque nombreux que soient les faits, ils le sont beaucoup moins, heureusement (c'est à
dessein que nous disons heureusement), que les faits contraires. El puis, si Ton veut bien se donner la peine d'examiner avec attention le caractère des individus qui ont fourni ou qui fourniront à l'avenir ces exemples, on sera bienlot convaincu qu'au lieu de combattre l'opinion que nous venons d'émettre, les faits auxquels nous faisons allusion ne peuvent servir, au contraire, qu'à lui donner une nouvelle force.
En effet, on a vu souvent des criminels sacrifier tout, leur liberté, leur vie même, à un complice pour lequel ils paraissaient éprouver une vive amitié; mais on a pu, en même temps, remarquer que les individus qui donnaient ces preuves de dévouement étaient presque toujours des hommes tout à fait dépourvus d'intelligence, n'ayant d'une créature humaine que l'enveloppe ; tandis qu'au contraire, ceux en faveur desquels ils se sacrifiaient se faisaient remarquer soit par la hiiesse, soit par la cullure de leur esprit.
Si nos lecteurs veulent bien se rappeler que nous leur avons dit déjà que les malfaiteurs se laissaient irès-faciiement dominer par ceux d'en- I io eux qui possèdent une certaine dose d'intelligence, ils n'accorderont plus, sans doute, le nom d'amitié au sentiment qui fait agir les indi«
viilus dont nous parlons, sentiment irréfléchi, assez semblable à celui qu'éprouvent les chiens pour leurs maîtres, les bêtes féroces pour ceux qui sont parvenus à tes dompter.
Une certaine communauté d'intérêts peut donc bien, pendant un laps de temps plus ou moins long, attacher l'un à l'autre des individus doués, ainsi que Tétaient Salvador et Roman , d'une intelligence à peu près égale ; mais lorsque ces intérêts cessent d'être semblables, il y a lutte aussitôt, et cette lutte n'est ordinairement terminée que par la perte totale de l'un des deux, quelquefois même par celle des deux à la fois.
Dans la lutte qui venait de s'engager entre Salvador et Roman , ce dernier , entièrement dominé par la passion du jeu, aveuglé par l'insouciance ordinaire de son caractère, affaibli par l'âge et les liqueurs fortes dont, pour se consoler de ses perles journalières, il faisait un usage immodéré, devait nécessairement succomber.
Salvador n'avait pas de plan arrêté , lorsqu'il avait engagé son complice à retourner à Paris; il ne voulait qu'éloigner du château la victime qu'il était bien déterminé à sacrifier à sa tranquillité ; il pensait, avec raison, qu'il trouverait là, plus facilement que partout ailleurs, locca-
sion de commettre avec sécurité , et de couvrir d'un voile épais, le nouveau crime qu'il méditait.
Nous ne voulons certes pas justifier Salvador, dont l'odieux caractère n'est que trop connu de nos lecteurs ; nous devons cependant dire que ce n'était qu'après s'être livré de nombreux combats et avoir hésité longtemps, qu'il s'était déterminé à sacrifier son complice; nous ajouterons même (car cela prouvera qu'une fois que dans la carrière du crime on a dépassé certaines limites, il n'est plus possible de s'arrêter) qu'il ne se résolvait à commettre un nouveau crime, que parce qu'il était las d'en commettre, et qu'il avait acquis la certitude que tant que son complice serait près de lui il serait forcé de marcher en avant sur la route qu'il avait suivie jusqu'à ce jour et qu'il voulait absolument quitter.
Disons encore que le mariage qu'il venait de faire avait exalté son orgueil, et que les manières sans façon de Roman, qu'il avait pris l'habitude de ne considérer que comme le premier de ses serviteurs, le blessaient horriblement.
Roman n'avait accepté avec empressement la proposition de quitter le château de fourrières, que parce que la vie que l'on y menait l'ennuyait
40 CHAPITRE XXXlIf.
passablement ; car, blessé plus qu'il ne le laissait paraître parles manières hautaines et la morgue de son complice, il ne lui aurait pas fait cette concession, si sa volonté avait le moins du monde contrarié ses désirs : quoi qu'il en soit, il parti?, ainsi qu'il l'avait dit, le jour même, et, grâce à la merveilleuse célérité des chaises de l'administration des postes , cinq jours après l'entretien que nous venons de rapporter, il était installé à l'hôtel de Pourrières.
Le jour même où Roman arrivait à Paris, Salvador recevait au château de Pourrières la lettre suivante :
« M. le marquis de Pourrières,
« Si jamais je vous trompe, m'avez-vous dit un jour à la suite d'une assez violente querelle, durant laquelle j'avais manifesté le désir de vous quitter, désir auquel vous avez cru devoir vous opposer, si jamais je vous trompe, vous aurez acquis le droit de vous venger ! Je ne sais encore si vous m'avez trompée , mais je sais fort bien que vous venez d'épouser Mme la comtesse Lucie de Neuville, que vous aimez beaucoup à ce qu'on assure. Que vous ayez épousé cette femme pour
donner à voire position dans le monde un nouveau relief, pour que sa dot vînt augmenter votre fortune, je le conçois facilement, et je ne songe pas à m'en plaindre ; mais que vous l'aimiez lorsque je suis là , lorsque je n'ai pas cessé de vous aimer, lorsque c'est en quelque sorte à cause de vous que j'ai supporié pendant plus d'une année des souffrances sous le poids desquelles une femme moins forte que je ne le suis aurait cent fois succombé, voilà ce que je ne souffrirais pas, voilà ce que je regarderais comme une tromperie; c'est de cela, croyez-moi bien, que je me vengerai ; je sais fort bien que votre perle entraînerait la mienne, mais je crois que vous avez assez de perspicacité, et que par conséquent vous connaissez trop bien mon caraclère, pour ne pas croire que celle considération pourrait me faire hésiter seulement une minute.
« Je veux donc (entendez-vous bien, je veux) que vous me disiez quelles sont les raisons qui vous ont déterminé à épouser la comtesse de Neuville ; je veux que vous me donniez l'assurance que je n'ai pas perdu la place que je dois occuper éternellement dans votre cœur ; je veux que vos actions me prouvent la sincérité de vos paroles.
« Je sais que je vous dois le récit de ce qui m'est arrivé depuis que nous avons élé séparés ; ce récit je vous le ferai lorsque vous aurez répondu à celle lettre, et il vous prouvera, je l'espère, que j'ai le droit de vous parler comme je le fais maintenant.
« Répondez-moi de suite à l'hôtel des Princes, où je suis logée maintenant, grâce à votre ami, le vicomte de Lussan, dont je suis très-conlente ; de suite, entendez- vous? car je suis très-peu patiente, vous le savez, et quelquefois l'impatience fait commettre une foule d'imprudences dont on se repent lorsqu'il n'est plus temps de les réparer.
« Toute à vous,
« SlLVIA. >
Salvador s'attendait à recevoir de Silvia une lettre à peu près semblable à celle que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, celle-ci ne l'élonna donc pas ; mais comme il savait sa maîtresse très-capable de mettre à exécution les menaces qu'elle ne craignait pas de lui faire, il crut qu'il devait lui écrire de suite et de manière à la contenter.
Voici donc ce qu'il lui répondit :
c Votre lettre m'a beaucoup étonné ; comment ! c'est vous qui me faites des menaces! c'est vous qui osez me demander compte de mes actions ! Cependant comme j'aime à croire que le récit que vous me promettez me prouvera que vous avez le droit de me parler comme vous le faites, je veux bien vous répondre.
« Roman, qui est en ce moment à Paris, vous dira quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à prendre pour femme la comtesse de Neuville, que je n'ai épousée , vous croyant morle ou du moins infidèle (et pouvais- je croire autre chose?) que pour donner un nouveau relief à ma position dans le monde et pour augmenter ma fortune de sa dot ; je ne veux pas dire que, si vous n'étiez pas revenue, je ne me serais pas laissé séduire par les aimables qualités qu'elle possède, vous ne me croiriez pas et vous auriez raison ; mais il est une femme qui me paraîtra toujours préférable à toutes les créatures de son sexe, et cette femme-là , c'est vous ! vous le savez bien.
c Mais je veux (entendez-vous bien, je veux) qu'elle me dise quels sont les événements qui l'ont retenue loin de moi pendant plus d'une
année, et il faul, pour que je lui reconnaisse les droits qu'elle s'arroge, peut-être un peu trop prématurément, que les explications qu'elle doit me donner soient assez claires et assez catégoriques pour ne me laisser aucun doute dans l'esprit.
< Je crois , Silvia , que vous avez assez de perspicacité pour bien connaître mon caractère, et que par conséquent vous ne devez pas croire que les menaces que vous me faites puissent m'épouvanler ; je suis, vous le savez, l'homme du monde qui accepte avec le plus de résignation les faits accomplis ; je ne vous recommanderai donc ni la patience, ni la prudence; vous êtes parfaitement libre d'agir de la manière qui vous paraîtra la plus convenable.
« Tout à vous.
« A. DE POURRIÈRES. »
Salvador n'envoya cette lettre à Silvia qu'après en avoir adressé une autre à Roman, dans laquelle il lui traçait la conduite qu'il devait tenir vis-àvis de sa maîtresse ; il savait que son complice, aussi intéressé que lui à ne point mécontenter la marquise de Roselly, qu'il craignait malgré le
CIIAP1TR2 XXXIIÏ. 45
ion assuré qu'il affectait dans sa lettre, le servirait fidèlement malgré les germes de mécontentement qui existaient entre eux.
Comme nous ne voulons pas faire voyager nos lecteurs de Paris, où se trouvent en ce moment Silvia et Roman, au château de Fourrières, où nous avons laissé Lucie et Salvador, pour de là les conduire dans la capitale du grand-duché de Toscane, où se sont rendus aussitôt après leur mariage Laure et Servigny, accompagnés de sir Lambton , nous mettrons sous leurs yeux leur correspondance, qui leur apprendra tous les événements qui doivent se passer jusqu'au moment où nous les retrouverons à Paris.
S'il est vrai, ainsi que Ta dit Buffon, que le style est tout l'homme, cette correspondance, qui vient à l'instant même d'être remise entre nos mains et qui formera la matière du chapitre suivant, fera connaître le caractère des principaux personnages de cette histoire.
Nous répéterons, avant d'aller plus loin, ce que nous avons déjà dit plusieurs fois ; cette histoire est vraie, vraie dans son ensemble et dans tous ses détails ; tous les personnages qui y jouent un rôle sont réels, plusieurs même vivent encore ; nous avons seulement changé les noms de quel-
VIBOCQ. — T. IX, .4
ques-uns d'entre eux (il élait inulile de prendre celle précaution vis-à-vis de ceux dont le nom élait en quelque sorte devenu historique, et Salvador et Roman étaient de ceux-là) ; et pour êire convaincu de la vérité de ce que nous avançons ici, il ne s'agit que de consulter les annales de la préfecture de police et des tribunaux criminels.
Nous n'insistons sur ce fait que parce que nous savons que les lecteurs sont généralement peu disposés à croire les auteurs , lorsque ces derniers affirment la vérité des faits qu'ils racontent, et que nous tenons à ce que l'on ne nous conteste pas le seul mérite que possède peutêtre ce livre, celui d'être vrai.
Lucie de Pourrièws à madame Féval.
« Du château de Pourrières.
t J'ai épousé , ma chère Laure , cet homme dont je m'étais fait d'abord une sorte de croquemiiaine, et que loi-même, beaucoup plus raisonnable que moi (je me plais à le reconnaître), lu ne pouvais pas souffrir; je ne t'apprends pas quelque chose de nouveau ; tu as reçu sans doute à Florence, où je crois que vous voulez vous fixer, puisque vous n'annoncez pas l'intention de
revenir en France, la lettre que je l'ai écrite pour te faire part de la résolution que je venais de prendre , après avoir consulté tous mes amis, et notamment M. de Kerandec, ce bon chevalier de Saint- Louis, que lu as rencontré plusieurs fo's chez Mme de Villerbanne; tous m'ont fait Télo^e du marquis de Pourrières, tous m'ont dit que je ne pouvais faire un meilleur choix, et, ma foi ! je me suis décidée.
t Eh bien, ma chère Laure, je suis aujourd'hui on ne peui plus satisfaite de n'avoir pas imposé silence au penchant qui m'entraînait vers celui qui est devenu mon époux ; M. de Pourrières est doué du meilleur cœur et du plus noble caractère qu'il soit possible d'imaginer; il m'aime autant que je l'aime, ii ne s'occupe que de moi, et il ne laisse échapper aucune occasion de me donner de nouvelles preuves de l'affection qu'il m'a vouée.
« Il m'a dernièrement sacrifié, sans hésiter un seul instant, un vieux serviteur de sa famille, qui m'avait manqué de respect ; j'ai voulu intercéder en faveur de ce malheureux, qui ne s'était rendu coupable que parce qu'il était ivre , mais mon mari ne me l'a pas permis : c Si Lebrun m'avait manqué, » m'a-t-il répondu lorsque je lui deman-
dai la grâce de cet homme, « je lui pardonnerais peut-être en faveur de ses anciens et bons services , mais je ne puis tolérer une offense qui vous est faite; il faut que nos gens sachent que je ne suis pas d'humeur à les laisser s'écarter une seule minute du respect qu'ils vous doivent; tout ce que je puis faire en faveur de Lebrun, c'est de !e gardera mon service, mais il habitera Paris lorsque nous serons ici , et il viendra à Pourrières lorsque nous retournerons à Paris; c'est, du reste, un honnête serviteur, et qui sera aussi utile à l'avenir qu'il l'a été jusqu'à présent. »
c J'ai dû ne plus m'occuper de cette sotte affaire , et le soir môme, l'intendant de M. de Pourrières, bien morigéné, je le suppose , est parti pour Paris, où il restera jusqu'à ce que nous y retournions.
< Je ne le rapporte ce petit événement , ma chère Laure, que pour te donner la mesure des égards que M. de Pourrières me témoigne et des soins dont il m'entoure , et pour te prouver en même temps qu'il est tout à fait digne de l'amitié que lu lui accorderas, si tu n'es pas une ingrate, car bien qu'il le connaisse à peine, il t'aime infiniment, et chaque fois que je lui parle de toi, il manifeste le désir de te voir bientôt revenir en
France. Il veut, dil-ii, faire de ton mari son plus intime ami ; ce sera, à ce qu'il assure, le meilleur moyen de te posséder souvent chez nous : se trompe- t-il?
« Réponds-moi, ma chère Laure, dis-moi beaucoup de choses; tout ce qui t'intéresse, m'intéresse ; il ne faut pas que nos nouvelles positions nous fassent oublier l'amitié que nous avons l'une pour l'autre. 11 y a dans mon cœur de la place pour l'amour et pour l'amitié. Es lu comme moi? Si je n'avais pas la crainte de t'affliger, je dirais que non , car tu n'as pas encore répondu à la première lettre que je t'ai écrite.
t J'ai reçu des nouvelles d'Eugénie de Mirbel ou plutôt de Mme de Bourgerel ; son mari est aussi un noble cœur ; sa fille devient tous les jours plus jolie ; Mme de Saint-Preuil se porte bien, elle est heureuse.
« Mon mari , à qui je ne veux pas laisser lire cette lettre, n'insiste pas, mais il veut absolument y joindre quelque chose ; je ne crois pas devoir m'opposer à ce désir.
« Adieu , ma bonne Laure, ou plutôt à bientôt; crois à l'amitié constante de
« Lucie de Pourrieres. >
Au bas de la dernière page de celte lettre , Salvador a écrit ces quelques mots :
« Je n'ai eu que rarement, madame , le bonheur de vous voir; je n'ai cependant oublié ni vos grâces ni votre esprit ; je n'ose vous prier de vouloir bien m 'accorder une petite part de l'amitié que vous avez vouée tout entière "à ma femme , mais j'ai l'espérance que vous voudrez bien quelquefois me permettre de l'accompagner, lorsqu'elle ira vous visiter. Je suis impatient de connaître M. Féval, persuadé que je suis que l'homme auquel vous avez bien voulu accorder votre main, est tout à (ait digne de l'amitié de tous les honnêtes gens; veuillez, je vous prie, lui présenter mes hommages.
« Daignez agréer, madame, l'assurance du profond respect avec lequel je suis « Vôtre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A. de Fourrières, i
Silvia au marquis de Fourrières.
« Paris.
c J'ai vu Lebrun (nos lecteurs savent que Silvia appelait ainsi Roman ; le vicomle de Lussan , Payant entendu nommer au festin donné chez Lernardelay par Alexis de Pourrières, était le seul des amis de Salvador qui connût son véritable nom) , et je suis à peu près satisfaite de ce qu'il m'a dit. Vous avez, m'a-t-il dit, été trèsaffligé de ma perte, et ce n'est qu'après m'avoir longtemps cherchée et fait chercher, que vous vous êtes déterminé à épouser la comtesse de Neuville.
< Je vous le répète, ce n'est point de votre mariage, qui, je le crois sans peine, pouvait seul réparer les brèches faites à votre fortune par l'inconduile de votre intendant, que je songerai à me plaindre , s'il ne me fait pas perdre voire affection.
« Est-ce que vous ne pouvez pas vous débarrasser du bon M. Lebrun? Est-il absolument nécessaire que vous gardiez près de vous cet homme, qui, si je dois croire ce que m'en a dit le vicomte de Lussan, perd tous les jours au jeu des sommes
considérables , qu'il ne peut prendre que dans voire caisse?
« Je sais bien qu'il connaît une fouie de choses, et que c'est probablement pour cela que vous lui laissez faire à peu près lout ce qu'il veut ; mais il me semble qu'il existe des remèdes pour guérir tous les maux, et que, dans la position où vous vous trouvez, l'emploi même des plus énergiques ne doit pas vous épouvanter.
« Si par hasard vous aviez l'intention de vous guérir, vous pourriez compter sur moi ; je serais heureuse de trouver l'occasion de vous donner une nouvelle preuve de dévouement,
t Le vicomte de Lussan m'a dit que vous étiez parii avec le dessein de passer toute la belle saison au château de Fourrières ; comme sans doute vous avez annoncé ce dessein à votre femme, et qu'un changement subit de détermination pourrait lui paraître extraordinaire et lui faire croire que ses charmes ont perdu le pouvoir de vous retenir près d'elle, ne changez rien à vos projets; j'attendrai, pour vous servir, que vous soyez de retour à Paris ; vous voyez que je suis de composition facile. Aussi j'ai l'espérance que vous me tiendrez compte plus tard de mon extrême mansuétude.
< Je dois, maintenant que la paix est à peu près faite entre nous, vous raconter tout ce qui vient de m'arriver; vous allez lire une bien singulière histoire , et que peut-être vous ne voudriez pas croire si elle n'était pour ainsi dire de notoriété publique (i). »
(Silvia raconte ici à Salvador des événements que nos lecteurs connaissent déjà , c'est-à-dire tout ce qui lui est arrivé depuis son enlèvement par Beppo, au moment où elle sortait de chez elle pour aller chez la devineresse de la rue des Vignes, à Chaillot, jusqu'au moment où elle lui apparut dans l'église Notre-Dame de Lorette. )
« Si maintenant, conlinue-t-elle après avoir achevé ce récit, vous me demandez ce que c'est que ce Beppo, qui m'a si âudacieusement enlevée en plein jour, à deux pas de mon domicile , je vous répondrai que cet homme est celui que j'avais chargé de punir l'outrecuidance de M. de Préval; ceci demande peut-être une explication que je vous donnerai lorsque nous serons réunis.
« Le récit que je viens de vous faire vous a prouvé , je l'espère , que je n'avais absolument
(1) Nos lecteurs n'ont pas oublié que les journaux du temps rendirent compte de l'attentat dont Silvia faillit être victime . et des événements qui suivirent.
correspondance:. 55
rien à me reprocher, et que j'avais le droit de vous parler comme je l'ai fait clans ma première lettre.
« Adieu, mon ami, écrivez-moi souvent, vos lettres me consoleront de votre absence.
« Toute à vous ,
« Silvia. *
P. S. t Vous avez déjà deviné que ma bourse est dans le plus piteux état qu'il soït possible d'imaginer ; ayez donc la bonté de m'envoyer de suite quelques billets de mille francs ; je resterai à l'hôtel des Princes jusqu'à ce que vous soyez à Paris; nous ne songerons à remonter ma maison que lorsque vous serez de retour. >
Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly.
m Du château de Pourrières.
« Je viens de recevoir votre lettre , ma chère Silvia , et l'empressement que je mets à vous répondre vous donnera la mesure du plaisir qu'elle m'a fait éprouver.
« Je suis aussi satisfait qu'il est possible de
c6 CHAPITRE XXXIV.
l'être (les explications que vous avez bien voulu me donner, et je reconnais sans peine que vous n'avez absolument rien à vous reprocher et que vous aviez le droit de me parler comme vous l'avez fait.
i Je resterai , puisque vous voulez bien me le permettre, jusqu'à la fin de l'été, au château de Pourrières.
i Nous parlerons, lorsque je serai de retour à Paris, du bon M. Lebrun; ce que vous me dites de cet excellent serviteur me prouve que nous nous entendons parfaitement sans avoir besoin de nous adresser de longs discours, et que les souffrances que vous venez d'éprouver ne vous ont pas fait perdre une seule de vos brillantes qualités.
c Je vous envoie dix mille francs en un mandat sur M. Mathieu Durand , banquier à Paris; ne ménagez pas l'argent; je puis, Dieu merci, sans me gêner, subvenir largement à tous vos besoins, et si je puis me guérir de la maladie dont je suis atlaqué, je pense qu'il en sera toujours de même.
t Votre maison sera remontée lors de mon retour à Paris, et avec plus de luxe qu'elle ne Pelait ; vous savez sans doute qu'une somme
assez considérable, produite par la vente de tous les objets vous appartenant, qui garnissaient voire hôtel de l'avenue Chateaubriand, est déposée à la caisse des consignations ; il est peul-êlre possible de recouvrer cette somme, nous y aviserons.
« N'y aurait-il pas moyen de se débarrasser de ce Beppo ,.qui me paraît un homme fort dangereux ?
« Adieu , ma chère Silvia , comptez toujours sur l'affection et l'entier dévouement de votre fidèle amant ,
« A. de Fourrières. j>
« Ainsi , se dit Salvador après avoir cacheté celle lettre , il faudra , lorsque je me serai débarrassé de Roman , que je satisfasse tous les caprices de cette femme dont maintenant je n'ai que faire. Il n'en sera pas ainsi , Mrae la marquise de Roseily ; je me servirai de vous, puisque vous m'offrez votre concours, et ma foi , après... Mais de combien de victimes se composera la sanglante hécatombe que je dois sacrifier à ma sûreté? »
Salvador demeura quelques instants la tête cachée entre ses mains ; puis il sonna, et ordonna
58 CHAPITRE XXXIY.
au domestique qui se présenta d'aller mettre à la poste la lettre qu'il venait d'écrire.
Laure Féval à la marquise de Fourrières.
« Florence.
c Tes deux lettres, ma chère Lucie, viennent de m'êlre remises à la fois ; elles étaient arrivées avant nous à Florence, car nous nous sommes arrêtés dans plusieurs villes d'Italie : à Gênes, à Milan, à Venise, avant d'arriver à Florence; mais comme nous avions écrit dans cette dernière ville pour retenir nos logements, on les a conservées pour me les remettre.
« Je f ai un peu négligée, j'en conviens ; je suis certaine, cependant , que tu n'as pas cru un seul instant que je t'avais oubliée.
i Ainsi, te voilà mariée; tu as épousé cet homme qui te faisait tant peur; je n'avais donc pas tort lorsque je te disais que lu t'occupais trop de lui pour qu'il te fût indifférent.
< Je suis charmée de ce que tu es heureuse ; cela , du teste, ne m'étonne pas ; tu es si belle, si bonne, si aimable, que quand bien même M. le marquis de Pourrières ne posséderait pas
une seule des qualités que tout le monde lui accorde, il lui serait impossible de ne pas l'aimer; et je crois qu'il est impossible de rendre malheureux ceux que Ton aime. J'ai souvent entendu dire, il est vrai, qu'il existait des gens si mal- . heureusement organisés , qu'ils ne pouvaient aimer personne; mais je ne crois pas cela, et quand bien même cela serait, M. le marquis de Fourrières n'est pas de ces gens-là.
c Je suis aussi heureuse que toi , ma chèrp Lucie; et tous les jours je bénis le ciel de ce qu'il a bien voulu associer ma destinée à celle de Thomme estimable qui est devenu mon époux. Mon époux a été bien malheureux , ma chère Lucie ; un jour, peut-être, il me sera permis de te raconter son histoire, et je suis d'avance persuadée que lu me diras que ma constante étude doit être celle de chercher à lui faire oublier les peines de ses premières années.
i Tu as tort de me rappeler ce que je te disais autrefois de M. le marquis de Pourrières ; c'étaient des folies de jeune fille que rien ne justifiait et auxquelles lu as eu le bon esprit de ne pas attacher plus d'importance qu'elles n'en méritaient. J'accorderais bien volontiers, à l'homme qui fait le bonheur de ma plus chère
amie , une bonne part dans mon cslime et dans mon amitié; mais si, par hasard, il changeait de conduite, oh î alors, ce serait entre nous une guerre acharnée, et je crois vraiment que je serais brave s'il s'agissait de te défendre.
< Je ne le parlerai pas des villes de l'Italie que nous avons déjà visitées ; les livres de nos touristes t'ont appris beaucoup plus de belles choses que je ne suis capable de t'en écrire; et puis, quoique je trouve très-beau tout ce que nous avons déjà vu , tout cela , vois-tu , ne vaut pas notre bonne vieille France que Ton regrette dès qu'on l'a perdue de vue et que l'on revoit toujours avec plaisir; si cependant il nous arrive quelques aventures avant notre retour à Paris, je n'oublierai pas de te les raconter.
i Nous devons visiter Rome et sa campagne, la Savoie, la Suisse; nous arrêter quelques jours à Genève, et puis rentrer en France ; toutes ces courses ne nous prendront pas plus de deux mois, de sorte que nous serons à Paris vers la fin de l'été; nous resterons là jusque vers le milieu de l'automne ; j'espère bien que tu viendras nous y voir.
< Mon bon oncle me charge de déposer deux gros baisers sur chacune de tes deux joues, et
CORRESPONDANCE. Cl
je m'acquitte de la commission , sans en demander la permission à M. le marquis de Fourrières qui , je l'espère bien , ne s'avisera pas d'être jaloux.
c Mon mari écrit , par le même courrier, à M. le marquis de Pourrières, sans doute pour le remercier des choses aimables qu'il a bien voulu lui adresser.
t J'ai écrit à Mme de Bourgerel ; je n'ai pas besoin de te dire que je suis aussi contente que toi de la savoir heureuse.
c À bientôt , ma chère Lucie , je suis impatiente de te presser sur mon cœur.
« Ton amie ,
* Laure Féval. •
M. Paul Féval à M. le marquis de Pourrières.
« Florence.
« Monsieur le marquis ,
< Ma femme m'a fait lire les quelques mots que vous lui avez adressés ; je suis , vous devez le croire, excessivement sensible à votre extrême politesse , et je suis charmé de ce que le hasard
VIDCC.Q.- — T. IX, '6
me fournit l'occasion de vous prouver ma reconnaissance. >
(Servigny raconte ici la rencontre qu'il a faite dans Tlnde de Jazetta , et les circonstances qui ont accompagné la mort de cette malheureuse femme.)
* Je vous envoie, monsieur le marquis, les objets qu'elle me confia au moment de rendre son âme à Dieu, afin que je vous les remisse, si par hasard je vous rencontrais ; vous recevrez , j'en suis convaincu , avec une douloureuse satisfaction , ces objets qui vous rappelleront une femme dont vous avez eu bien à vous plaindre , mais dont les longues souffrances ont racheté les fautes et qui est morte pleine de repentir et de résignation.
c Celle infortunée , monsieur le marquis , est morte avec la crainte que ses fautes ne vous aient déterminé à abandonner son fils ; elle se trompait, sans doute, et je suis persuadé que vous avez toujours été , pour le jeune Fortuné , un père aussi tendre qu'indulgent.
« Si vous voulez bien me le permettre , monsieur le marquis, et dans le cas où votre fils serait
encore dans cette ville, je verrai, en passant à Genève, cet enfant qui doit être maintenant presque un homme ; j'ai promis à sa mère mourante de lui porter ses dernières paroles, et je voudrais qu'il me fût permis d'accomplir ce dernier vœu d'une femme coupable, il est vrai, mais bien malheureuse.
t Les liens qui vous attachent à la meilleure amie de ma femme me donnent l'espoir, monsieur le marquis , que vous voudrez bien m'accorder votre estime d'abord , et plus tard votre amitié; je tâcherai , du reste, de me montrer digne de Tune et de l'autre.
« Daignez agréer, monsieur le marquis, l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être
t Voire très-humble et très-obéissant serviteur,
« Paul Féval. »
« La situation se complique, dit Salvador après avoir lu celle lettre. Du diable si je croyais jamais entendre parler de Jazelta et de son fils infortuné ! Il est du reste fort heureux pour moi -que la mère soit morte et que le fils qui, peutêtre , est encore de ce monde , ignore le nom
qu'il a le droit de porter (i). Montrons-nous donc à la fois , puisque cela ne me coûtera rien et ne peut me compromettre, homme sensible et excellent père. Je crois vraiment que ce M. Paul Féval , qui me paraît un très -brave homme, aurait ramené en France la pauvre Jazetta si elle n'était pas morte si à propos. »
Après ce petit monologue, Salvador écrivit la lettre suivante qu'il envoya de suite à Servigny.
Le marquis de P ouvrières à M. Paul Féval.
« Du château de Pourrières.
i Monsieur,
« J'ai reçu votre aimable lettre et les précieuses reliques qui l'accompagnaient. J'ai baigné de mes larmes le médaillon et la boucle de cheveux bruns qui m'ont rappelé une femme que j'ai tant aimée et que je regretterais peut-être encore malgré son ingratitude , si l'ange qui a
(1) On se rappelle que la femme Moulin, â laquelle avait été confié le jeune Fortuné, voulant s'approprier les sommes que lui envoyait Alexis de Pourrières, avait laissé ignorer à cet enfant , qu'elle avait fait passer pour le fils d'une sœur morte pauvre, le secret de sa naissance.
Lien voulu m'accorder sa main ne me l'avait fait oublier.
« Ce que je viens de vous dire vous a surabondamment prouvé , monsieur, qu'il ne reste de place dans mon cœur que pour la pitié que doivent inspirer à toutes les âmes sensibles des inibrUines aussi grandes que celles qui ont accablé la malheureuse Jazetta , qu'elles soient ou non méritées.
« Vous me dites que Jazetta est morte avec la crainte que les torts que je pouvais lui reprocher ne m'eussent déterminé à abandonner notre enfant; cela m'étonne, monsieur, et il faut, puisque, après tout, cela est, que les malheurs qu'elle a éprouvés avant de mourir aient donné à son esprit une bien fâcheuse opinion des hommes en général , pour que , me connaissant comme elle me connaissait , elle ail pu croire un seul instant que j'étais capable d'une aussi mauvaise aclion.
« Si Dieu l'avait permis, monsieur, je n'aurais jamais cessé d'être pour le malheureux Fortuné le père le plus tendre et le plus dévoué ; malheureusement il n'en a pas été ainsi. >
(Salvador racontait ici tout ce que nos lecteurs
connaissent déjà des aventures du jeune Fortuné, et il terminait ce récit en faisant observer que quand bien même il aurait voulu abandonner cet enfant, cela ne lui aurait pas été possible, attendu qu'il lui avait donné son nom que tôt ou lard, il l'espérait , un décret de la Providence viendrait lui rendre.)
< Je vous aurais permis de grand cœur d'aller embrasser mon fils, » continue-t-il après ce passage de sa lettre, « cependant , puisque vous avez l'intention de passer par Genève avant de rentrer en France, je vous prierai de voir dans cette ville toutes les personnes qui pourraient vous donner quelques renseignements de nature à nous mettre sur les traces de mon infortuné fils ; je suis d'avance convaincu que toutes les démarches que vous pourrez faire seront inutiles, car j'ai déjà fait, je crois, tout ce qu'il était possible de faire en semblable occurrence ; mais Dieu est si bon et le hasard est si grandi
t J'espère, M. Féval , que vous voudrez bien , lors de votre retour en France, honorer de voire présence le vieux manoir de Fourrières; nous lâcherons , ma femme et moi , de vous en rendre le séjour agréable ; nous avons ici une société
agréable, de beaux sites , de belles ruines , et si vous aimez la chasse, je puis vous promettre une ample moisson de gibier.
< Veuillez , je vous prie , me rappeler au souvenir de Mme Féval , et prier sir Lambton de vouloir bien vous accompagner à Pourrières.
€ Daignez agréer, monsieur, l'assurance des sentiments affectueux avec lesquels je suis
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« A. de Pourrières. t Roman à Salvador.
« Paris.
< Mon cher ami ,
t Le malheur ne se lasse pas de me poursuivre : j'ai perdu les trois billets de mille francs que tu m'as remis lorsque je suis parti de Pourrières , et quelques autres que j'ai empruntés à ce bon vicomte de Lussan qui vient de faire , j'en suis certain , une excellente affaire, car il a renouvelé son mobilier, changé ses chevaux et ses équipages.
GS CHAPlTflE XXXIV.
* Je suis donc absolument sans le sou ; tu comprends que je ne puis rester dans une pareille pénurie, et je suis convaincu que tu vas de suite uf envoyer une bonne petite somme.
« Ton ami,
« Roman. >
Salvador à Roman.
s Du château de Pourrières.
« Tu t'es grossièrement trompé , mon cher ami ; je ne t'enverrai pas la bonne petite somme que lu me demandes , et cela par la raison toute simple que je suis absolument dans la même position que toi, c'est-à-dire sans argent, et que, pour t'en envoyer, il faudrait que j'en empruntasse, ce que je ne puis faire dans ce moment.
« 11 faut que la passion du jeu et l'ivrognerie t'aient rendu stupide, puisque m'écrivant pour me demander de l'argent, que tu iras porter sur le tapis vert de quelque tripot clandestin aussitôt que tu l'auras reçu , tu ne saisis pas cette occasion de me parler d'une foule de choses qui m'intéressent infiniment, tu le sais bien. Tu as vu la marquise de Roselly : que fait-elle? que
dit-elle? As-tu vu les hommes de là-bas? as-lu quelque chose en vue? Il faut absolument que tu trouves un moyen quelconque de remplir notre coffre-fort , puisque tu sais si bien le mettre à sec; je viens, je crois, de faire une assez belle affaire, signale-toi à ton tour; j'ai maintenant le droit de te retourner les reproches que tu me faisais lorsque le chagrin que me causait la disparition de Silvia m'avait rendu tout à fait incapable de travailler. Cependant sois prudent, excessivement prudent; ne fais rien surtout avant de m'a voir consulté ; ne va pas oublier que, grâce aux deux funestes passions qui te dominent, lu iTas plus maintenant ce coup d'œil exercé et cette rare intrépidité qui faisaient autrefois de loi un homme précieux.
« Maintenant , parlons raisonnablement ; comme je ne veux pas te laisser absolument dépourvu d'argent , je t'envoie cinq cents francs ; à la fin de chaque mois je t'enverrai ou je te remettrai une pareille somme; six mille francs par an , c'est, je crois , un revenu fort honnête, surtout pour un homme qui a fait la sottise de perdre au jeu plus de quatre cent mille francs en quelques années , et je pense que si lu veux bien le rappeler que lu as perdu au delà de ce
qui te revenait dans la succession d'Alexis , et de ce que nous ont rapporté les diverses affaires que nous avons faites , lu seras assez raisonnable pour ne pas exiger davantage.
« Adieu , mon cher Roman , sois raisonnable, c'est ce que je te souhaite.
« Ton ami ,
c Salvador. >
Tous les mots qui composaient cette lettre avaient été tracés entre les lignes d'une lettre insignifiante, avec de l'encre sympathique, et ne devaient apparaître qu'après avoir été approchés du feu ; Salvador et Roman , dans la crainte que leurs lettres ne s'égarassent à la poste , ou qu'elles ne fussent perdues, ne négligeaient jamais cette précaution , assez commune du reste chez les gens de leur trempe.
Roman à Salvador.
« Paris.
a Monsieur le marquis , « Je viens de perdre les cinq cents francs que
vous aviez bien voulu m'envoyer, etj'aiétési confus, si désespéré d'avoir commis cette nouvelle faute , que je suis de suite rentré chez moi afin de cacher à tous les yeux mon triste visage , et que, pour me consoler, j'ai avalé sans coup férir une bouteille entière de voire excellent rhum.
« La divine liqueur de la Jamaïque a opéré dans mon esprit une telle révolution , que je ne me trouve plus maintenant aussi coupable que je me le paraissais tout à l'heure ; que dis-je î je me trouve même tellement innocent, que je suis presque étonné que lu ne m'aies pas envoyé, au lieu de morale, dont je ne me soucie guère, la robe blanche, symbole d'innocence que revêlaient les jeunes lévites avant de procéder aux sacrifices.
« Ah çà ! mon cher ami , je crois vraiment que tu te moques de moi ! J'ai , dis-tu , perdu tout ce qui me revenait dans l'héritage d'Alexis de Fourrières et ma part dans les diverses affaires que nous avons faites : tu as peut-être raison , je n'ai point pris la peine de calculer; mais lu es , je le crois , possesseur d'une fortune assez considérable, et de celte fortune la moitié m'appartient. Tu n'avais peut-êlre pas pensé à cela?
< Aie donc l'extrême bonté de m'envoyer de
l'argent chaque fois que je t'en demanderai, si lu veux que je ne cesse pas d'être c Ton meilleur ami,
« Roman. »
Salvador à Roman.
a Du château de Pourrières.
i La fortune à laquelle tu fais allusion est celle de ma femme et non la mienne ; je ne puis ni ne veux en faire le sacrifice pour te mettre à même de satisfaire ta folle passion.
i Je l'enverrai cinq cents francs, et pas plus.
c Salvador, i Roman à Salvador.
a Paris.
t A ton aise; garde ton argent, puisque tu ne veux pas en sacrifier une petite partie pour obliger ton ami. Je n'en ai d'ailleurs pas besoin , j'ai trouvé le moyen de m'en procurer beaucoup sans me compromettre; tant pis pour celui aux dépens de qui l'affaire sera faite, i Tout à loi.
c Roman. >
La marquise de Roselly au marquis de Pourrières.
« Paris.
« Mon cher Alexis, savez- vous bien que le bon M. Lebrun joue en ce moment un jeu d'enfer, et qu'il perd chaque soir des sommes énormes? Le vicomte de Lussan me disait, il n'y a qu'un instant, qu'hier il avait perdu au moins cinquante mille francs.
« Si le bon M. Lebrun avait fait seul une affaire qui lui eût procuré des sommes aussi considérables que celles dont il dispose maintenant, nous le saurions, car lesjournaux, qui sont depuis quelque temps d'une monotonie désespérante, nous en auraient parlé ; l'argent qu'il joue et perd ne peut donc être qu'à vous, peut-être le lui avezvous confié pour un emploi quelconque, peutêtre vous l'a - 1— il dérobé. Du reste, maintenant que vous êtes averti, vous vous conduirez comme vous le jugerez convenable.
« Je désire bien vous revoir, mon cher Alexis, hâtez donc votre retour à Paris.
i Silvia. »
Le marquis de Pourrières à la marquise de Roselly.
«Du châleau de Pourrières.
« Je vous remercie bien, ma chère Silvia , de l'avis que vous avez bien voulu me donner, quoiqu'il me soit parfaitement inutile ; l'argent que M. Lebrun joue et perd en ce moment ne m'appartient pas, il se Test procuré je ne sais comment, mais ce n'est pas dans ma caisse qu'il Fa pris.
< Amusez-vous bien , et croyez que si vous avez hâte de me revoir, je ne suis pas moins impatient de pouvoir vous serrer dans mes bras ; mais les devoirs conjugaux...
€ Je quitterai Pourrières à la fin du mois prochain, peut-être avant. *
M . Paul Féval à M. le marquis de Pourrières,
« Genève.
« Monsieur le marquis,
a Aussitôt notre arrivée à Genève, je me suis occupé de chercher toutes les personnes en état de me donner quelques renseignements de nature
à me mettre sur les traces de votre malheureux fils ; j'ai vu le successeur du bon père Humbert , à l'hôtel de l'Écu; MM. Fazy, Pasteur et Piachund, ainsi que l'ancien bourgmestre de la ville, et les divers membres du tribunal devant lequel le pauvre Fortuné , faussement accusé d'avoir assassiné celui qui avait pris soin de ses jeunes années , a été forcé de comparaître, et j'ai aujourd'hui la douleur de vous annoncer que toutes mes démarches ont été inutiles ; toutes ces personnes ne m'ont appris que ce que je savais déjà.
« Excité par le désir de vous être agréable , et jaloux de m'acquitter dignement de la mission qui m'a été confiée par la malheureuse Jazetta , j'ai fait publier par toute la ville que je donnerais une bonne récompense à tous ceux qui pourraient me procurer quelques renseignements sur le jeune Fortuné. Comme le crime dont ce malheureux jeune homme a été accusé avait eu beaucoup de retentissement, j'espérais que peut-être quelques personnes l'auraient rencontré lorsqu'il était sorti de la ville pour n'y plus revenir, et qu'alléchées par l'espoir d'obtenir la récompense promise, elles viendraient me dire de quel côté il avait porté ses pas.
< Mon espérance n'a pas été déçue ; peu de jours après la publication de l'avis que j'avais fait insérer dans les journaux, un paysan des environs est venu me trouver et m'apprit que le jeune Forluné avait été recueilli , lors de son départ pour Genève, par une famille de saltimbanques , dont le chef se nomme de Riberpré : cet homme, que la curiosité avait engagé à assister au jugement de votre fils, Ta parfaitement reconnu, et c'est de lui-même qu'il a appris que, ne sachant plus que faire, puisque tous les habitants de la ville dans laquelle il avait été élevé le repoussaient durement, malgré son innocence, il s'était déterminé à courir le monde avec ces saltimbanques.
< Les renseignement que j'ai immédiatement fait prendre m'ont donné la certitude que les faits avancés par cet homme pouvaient êlre vrais ; il y avait effectivement à Genève, lors du jugement de Fortuné, une famille de saltimbanques dont le chef se nommait de Riberpré ; nous possédons donc , monsieur le marquis , un premier jalon , et peut-être que si nous parvenons à découvrir la famille de Riberpré , ce qui ne me paraît pas impossible , il nous sera facile de savoir ce qu'est devenu votre fils , dans le cas probable où il ne serait pas avec elle.
COKRESPOKDANCE. 11
i J'aurais très -volontiers continué ces recherches ; mais le malheureux Fortuné , dont tous les habitants de Genève qui ont conservé son souvenir se plaisent (maintenant que son innocence a été démontrée d'une manière éclatante) à louer l'extrême douceur et TinleHigence , a un père auquel je n'ai pas voulu enlever la satisfaction de tenter lui-même tout ce qu'il était humainement possible de faire pour qu'il soit rendu à sa tendresse.
« Je désire bien sincèrement, monsieur le marquis, que les démarches que vous allez faire soient couronnées de succès ; il me serait doux d'apprendre qu'un malheureux jeune homme auquel je m'intéresse, bien que je ne le connaisse pas , a enfin recouvré le nom et la position qui lui appartiennent.
« Je ne puis accepler l'offre gracieuse que vous me faites d'aller passer un certain temps au château de Fourrières : lorsque nous avons quille la France , mon eslimable oncle , sir Lambton, a invité deux de ses compatriotes à venir passer le reste de la belle saison à sa terre , et il faut qu'il s'y trouve, ainsi que ma femme, à l'époque indiquée, afin de les dignement recevoir. Quant à moi , diverses affaires d'intérêt m'obligeront à
VIDOfÇ.— T. IX. 6
faire, avant de rentrer en France, où selon toute probabilité je ne serai qu'au commencement de l'hiver , un voyage en Angleterre ; croyez cependant, monsieur le marquis, que je ne renonce pas à l'avantage défaire avec vous plus ample connaissance. L'hiver nous retrouvera tous à Paris, et j'ai l'espérance que j'aurai alors souvent le plaisir de vous rencontrer.
« Ma femme me charge de vous dire de sa part mille choses aimables, et c'est avec le plus vif empressement que je m'acquitte de cette commission.
« J'ai 1 honneur d'être , monsieur le marquis , votre tout dévoué serviteur,
« Paul Féval. »
Laure Féval à Lucie de Fourrières.
« Genève.
: Il vient de m'arriver , ma chère Lucie , une aventure que je ne puis résister au désir de le raconter , car je suis persuadée qu'elle t'intéressera.
« Les environs de Genève (les écrits de nos modernes touristes ont dû l'apprendre cela )
sont les plus pittoresques du monde , les plus riches en beaux sites , en curiosités naturelles. Parmi ces curiosités il en est une surtout que tous les voyageurs s'empressent d'aller visiter, autant peut-être parce qu'on raconte à SQn sujet une assez bizarre chronique , que parce qu'elle est véritablement remarquable; c'est une grotte ou plutôt un ermitage composé de plusieurs pièces dont une sert de chapelle : entièrement taillé dans le roc vif, cet ermitage est, dit-on, l'ouvrage d'un seul homme, qui a employé plus de trente années de sa vie à l'achever. Si ce que l'on dit est vrai , et je ne suis pas éloignée de le croire (car une œuvre semblable à celle de cet ermitage ne peut être que le résultat de l'exaltation religieuse ou d'un caprice inexplicable), ce qu'il a fallu à cet homme de force et de persévérance est vraiment inimaginable ; car tu ne supposes pas, je l'espère, que je croie à la chronique dont je parlais tout à l'heure , qui rapporte que l'édifiealeur de l'ermitage , voyant qu'il ne pouvait achever seul son œuvre, prit en désespoir de cause le parti de se faire aider par le diable.
<l Pour le faire une idée de cet ermitage , ma chère Lucie , il faut que tu te figures un im-
KO CHAPITRE XXXiV.
mense bloc de granit dans lequel on aurait taillé ton hôtel de la rue Saint-Lazare, par exemple (j'exagère peut-être un peu, l'ermitage des environs de Genève est beaucoup moins grand que la demeure ) , en commençant par la baie de porte qui serait la seule partie visible du dehors, et poursuivant ainsi de manière à ce que l'édifice, malgré la perfection de ses formes intérieures, ne fût en définitive qu'un trou artistement fait.
« Curieuse comme je le suis, je ne pouvais manquer d'éprouver le désir de visiter une aussi singulière chose, et mon bon oncle , qui ne sait rien me refuser , fit demander, aussitôt que je lui en manifestai le désir , des chevaux et un guide pour nous conduire à l'ermitage en question. Je ne te parle pas de mon mari , qui vient d'être envoyé en Angleterre par mon oncle , afin de faire vendre quelques propriétés que sirLamblon possède dans le comté de Sussex , propriétés qu'il ne veut pas conserver , attendu qu'il ne veut plus quitter la France.
« La route , aux approches de l'ermitage , est extrêmement étroite et tracée entre une suite interminable de ravins et de précipices ; aussi les curieux , lorsqu'ils approchent de cette retraite,
CORUESPOMDANCE. 8!
ont-ils l'habitude de descendre de leur monture, afin de faire à pied le reste du trajet.
c J'allais, conformément à l'usage, quitter mon cheval, lorsque tout à coup celte maudite bête, poussée je ne sais par quel diable, m'emporta avec la rapidité de l'éclair sur la partie du chemin bordée de précipices dont je viens de te parler; j'allais infailliblement périr, ainsi que mon oncle qui s'était lancé à ma poursuite au triple galop de son cheval , afin d'arrêter le mien , lorsqu'un homme sortit tout à coup d'une touffe d'arbres qui bordait la roule et s'élança à la tête de mon cheval , qu'après beaucoup d'efforts il parvint à maîtriser; mon oncle , maître de sa monture , l'avait arrêtée dès qu'il fut certain que je n'étais plus en danger.
« Tu as deviné, ma bonne Lucie, que la frayeur que j'avais éprouvée à la vue des précipices dans lesquels je pouvais être engloutie à la moindre déviation de mon cheval , fit que je m'évanouis dès que je me sentis à peu près hors de danger. Lorsque je recouvrai l'usage de mes sens, j'étais dans l'ermitage , où j'avais été transportée par mon oncle aidé de notre guide , et mon sauveur me prodiguait les soins les plus empressés.
« Mon sauveur , ma chère Lucie , n'était autre (lu vas être bien étonnée) que notre bon docteur Mathéo : juge si je fus contente ! J'aurais seulement remercié comme je le devais un inconnu , je ne pus m 'empêcher de sauter au cou et d'embrasser plusieurs fois l'homme qui venait de me sauver la vie; et comme mon oncle paraissait étonné de cet excès de reconnaissance :
« — Monsieur, dis-je en lui désignant mon sauveur, n'est point un inconnu pour moi.
i El je lui appris que je connaissais depuis longtemps le docteur Mathéo, qui avait exercé son art à Paris,
« Mon oncle, tu le sais, est très-démonstratif; il serra à plusieurs reprises la main du docteur, et il voulut absolument qu'il déjeunât avec nous. Le docteur, malgré sa réserve habituelle, ne put se dispenser d'accepter cette invitation.
<i Après avoir visité l'ermitage dans tous ses détails, nous étalâmes sur le gazon les provisions dont nous avions eu le soin de charger notre guide, et nous fîmes le repas le plus agréable qu'il soit possible d'imaginer.
* La chaleur était extrême, et mon oncle, qui a contracté dans l'Inde l'habitude de faire la sieste après le repas du matin , s'endormit au
pied d'un des vieux arbres plantés devant l'entrée de l'ermitage. Je profilai de cet instant de liberté pour demander au docteur quels étaient les motifs qui Pavaient engagé à quitter si précipitamment notre bonne ville de Paris.
< — Madame la comtesse de Neuville , qui n'a pas de secrets pour vous , me répondit-il, vous a sans doute montré la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire ; cette lettre et celle qui Ta suivie ont dû vous apprendre ce que vous désirez savoir.
<i — Lucie m'a effectivement fait voir la première lettre que vous lui avez écrite, répondisse; quant à celle qui devait la suivre et que vous m'assurez lui avoir adressée, elle l'a vainement attendue.
a — Celte lettre, alors, se sera égarée à la poste, ajoiita le docteur; j'en serai quitte pour en écrire une seconde à madame la comtesse de Neuville.
« — Dites à madame la marquise de Fourrières. Mon amie s'est déterminée à épouser l'homme dont vous lui parliez en des termes si défavorables, sans doute parce que vous ne le connaissiez pas.
t — Est-ce bien possible ! s'écria le docteur
on se cachant le visage entre les mains; est-ce bien possible !
« Une de les dernières ieltres, que j'avais par hasard dans ma poche, me servit à convaincre le docteur de la vérité de ce que je venais de lui dire.
« — Vous n'aurez pas besoin d'écrire à Lucie, lui dis-je après lui avoir laissé le temps de lire ta lettre, dites-moi ce que vous vouliez lui apprendre, et je le lui répéterai.
« — La marquise de Fourrières ne doit pas savoir ce que j'aurais pu apprendre à la comtesse de Neuville ; dites seulement à votre amie que dans la profonde retraite où je vais m'ensevelir , je ne cesserai de prier Dieu pour elle.
i Et le docteur se retira après m'avoir fait ses adieux et sans vouloir me permettre d'éveiller mon oncle ; de sorte que je ne sais ni ce qu'il voulait t'apprendre, ni où il serait possible de le retrouver.
< Je suis assez disposée à croire que le cerveau de notre bon docteur est tant soit peu dérangé.
€ Je ne t'ai rapporté ce petit événement, ma chère Lucie , qu'afin de t'enlever une espérance que, j'en suis sûre, tu n'avais pas abandonnée ;
et si lu es raisonnable, tu trouveras que je viens de te rendre un important service. Tu es heureuse, as-tu besoin de savoir autre chose? le bonheur est une chose si rare ici-bas, que je crois que nous devons l'accepter avec empressement tel qu'il se présente, et que ce serait folie de nous enquérir des causes qui nous le procurent et de celles qui peuvent nous le faire perdre.
i J'aurai bientôt, ma chère Lucie, le plaisir de le presser sur mon cœur. Genève est la dernière ville où nous devions nous arrêter avant de rentrer en France, et il est probable que dans une quinzaine de jours nous serons à Paris, où lu viendras nous voir, je l'espère.
« Au revoir et toute à loi.
« Ton amie, Laure Féval. j
Le lendemain du jour où Lucie reçut celle lettre, Salvador reçut de Paris celle qui suit :
Juste, banquier à Paris, à M. lemarquis de Pourrièrcs.
« Paris.
i Monsieur le marquis, < Je ne prendrais pas la liberté de vous écrire
si je ne connaissais l'amitié que vous portez à votre intendant, M. Lebrun ; car je sais fort bien que je n'ai pas le droit de vous réclamer la moindre chose; mais des personnes estimables qui connaissent l'extrême bonté de votre cœur, et notamment M. le vicomte de Lussan, m 'ayant donné l'assurance que vous feriez tout ce qu'il est possible de faire pour tirer M. Lebrun de la position fâcheuse dans laquelle il se trouve par sa faute, je me suis déterminé à vous adresser cette lettre.
i J'ai donc, M. le marquis, l'honneur de vous prévenir que si, d'ici à dix jours ( je vous laisse, vous le voyez, tout le temps de vous rendre à Paris ), je n'ai pas reçu votre visite , je me verrai forcé de déposer au parquet de M. le procureur du roi une plainte en faux contre M. Lebrun, à laquelle plainte seront jointes quatre lettres de change montant ensemble à la somme de cent mille francs que je n'ai escomptées que parce qu'elles portaient une signature faussement attribuée par M. Lebrun à M. le marquis de Pourrières.
c J'ai l'espérance que vous voudrez bien épargnera votre intendant les funestes résultats d'une plainte en faux, et prendre en considération la
position d'un malheureux capitaliste qui ne se trouve aujourd'hui victime que parce qu'il a cru pouvoir accorder toute sa confiance à un homme que vous honoriez de la vôtre.
<r J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, g
<( M. le marquis,
4 Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
« Juste, i
i Le sort en est jeté î s'écria Salvador après avoir froissé entre ses mains la lettre de Juste, il faut que tout cela finisse, et de suite ; ce misérable Roman a déjà trop vécu. »
Salvador , après avoir donné l'ordre à ses gens d'alleler les chevaux à la voiture qui devait le conduire jusqu'à Aix, où il complaît prendre la poste, alia trouver sa femme afin de lui annoncer son départ.
Lucie , qui venait d'achever la lecture de la lettre de Laure que nous avons plus haut mise sous les yeux de nos lecteurs , était un peu triste. Elle se leva cependant de la chaise longue sur laquelle elle était assise, afin d'aller au-devant de son mari.
Salvador l'embrassa sur le front.
« Je viens, lui dit-il, de recevoir une lettre qui m'apprend que je suis en danger de perdre une somme assez considérable ; ma présence sur les lieux où mes intérêts sont compromis pourra peut-être conjurer le malheur qui me menace; je viens donc vous prier de vouloir bien me permettre de vous laisser seule ici quelques jours.
— Parlez, lui répondit Lucie, je vais prier Dieu de favoriser votre entreprise.
— Je suis, puisque telle est votre intention , certain de réussir, reprit Salvador. Les prières d'un ange le! que vous ne peuvent manquer d'être exaucées. »
Quelques heures après, les vigoureux chevaux de l'administration des postes emportaient Salvador sur la route de Paris.
Nous devons à nos lecteurs le récit des évé nements qui précédèrent l'envoi par Juste, à Salvador , de la dernière lettre que nous venons de mettre sous leurs yeux.
Roman , bien convaincu , après avoir lu la lettre de Salvador , que son ami ne lui enverrait pas d'argent de suite, chercha les moyens de s'en procurer. Le misérable, semblable du reste à tous ceux qui se laissent dominer par la funeste passion du jeu , était malade tout le jour, lorsqu'il
30 CUAHTRE XXXV.
n'avait pas l'espoir de passer sa Moirée devant un tapis vert qu'il pourrait couvrir d'or.
Après avoir longtemps et inutilement cherché, il entendit un jour, pendant qu'il se promenait sur le boulevard des Italiens , prononcer près de lui le nom de Juste par deux jeunes gens qui se plaignaient d'avoir été volés par cet usurier.
€ Il y a bien de l'or chez ce vieil arabe , se dit Roman , bien des billets de banque , bien des bijoux : est-il donc impossible de lui enlever tout ou du moins une bonne partie de ses richesses? i
Et il continua son chemin en réfléchissant ; tout à coup il s'arrêta , et se frappa le front aprèsavoir jeté dans l'air une joyeuse exclamation.
« Je suis, parbleu î bien sot, s'écria-t-il , de n'avoir pas plus tôt pensé à cela. Ah ! ah J nions Salvador , vous ne voulez pas me donner de bonne volonté quelques misérables billets de mille francs î eh bien, cher ami, vous m'en donnerez de force une grande quantité , et ceux-là, je le crois, vous coûteront cher. C'est cela, morbleu ! c'est cela, il y a vingt à parier contre un que je réussirai ; du reste, qui ne risque rien , n'a rien et puisque je veux avoir quelque chose, il faut que je risque beaucoup. #
Roman, après s'être dit ce que nous venons de rapporter , monta dans un cabriolet de régie , et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.
Rien n'était changé ni à l'extérieur ni à Tintérieur de la demeure du vieil usurier. Le terreneuve était toujours dans la cour de l'habitation , aussi vigoureux, aussi hargneux que par le passé, paraissant n'attendre qu'un signe de son maître pour se jeter sur ceux que l'usurier voudrait faire dévorer.
Juste introduisit Roman dans la pièce qui lui servait de cabinet , et après l'avoir invité à s'asseoir et s'être retranché dans son fort , il se mit sans plus de façon à achever son déjeuner, composé, comme de coutume , d'une jatte de lait et d'un morceau de pain bis.
« Vous ne me reconnaissez pas? dit Roman qui ne savait trop de quelle manière il devait commencer la conversation.
— Je vous demande bien pardon, monsieur, lui répondit Juste sans seulement prendre la peine de lever ses petits yeux vert de mer, je vous ai parfaitement reconnu ; vous étiez, ainsi que moi, un des convives du banquet donné chez Lemardelay par M. de Courtivon.
aa CHAPITRE XXXV.
— Vous êtes, M. Juste, doué, à ce qu'il paraît, crime excellente mémoire.
— On le dit ; mais pardon , vous êtes sans doute venu chez moi afin de me proposer une affaire?
— Vous l'avez dit; je suis venu chez vous afin de vous proposer une affaire, une excellente affaire, M. Juste.
— Vrai? eh bien, s'il en est ainsi, nous pourrons facilement nous entendre, je saisis avec empressement toutes les occasions de gagner quelques sous qui se présentent à moi. Parlez, monsieur, je suis prêt à vous accorder toute l'attention dont je suis capable.
— Vous connaissez madame la marquise de Roselly? »
Juste prit , sur un des rayons du petit bureau de bois noir devant lequel il était assis , un assez gros registre couvert de parchemin, et dont tous les feuillets étaient noircis de bizarres hiéroglyphes , classés par ordre alphabétique ; il l'ouvrit à la lettre R.
f Je ne connais pas la dame dont vous venez de me parler , dit-il après avoir parcouru plusieurs feuillets.
— C/est singulier! vous lui avez cependant
acheté une assez grande quantité de pierreries, celles du comte Coloredo. >
Juste regarda Roman, il voulait lire dans ses yeux le but des questions qu'il lui adressait ; le visage de Roman était impassible.
« Je ne connais pas celte dame , répéta- 1-11.
— Connaissez-vous alors monsieur le marquis dePourrières?
— Monsieur le marquis de Fourrières , dit il après avoir ouvert le regissre couvert de parchemin à la lettre P, je le connais beaucoup de réputation ; il a fait quelques affaires avec un de mes confrères, qui lient sur le boulevard un magasin de joneis d'enfants; ce confrère est trèscontent de lui. Du reste, M. le marquis de Pourrières est très-riche par lui-même , et sa fortune est augmentée depuis son mariage ; on peut, sans se compromettre , lui escompter de deux à trois cent mille francs.
— Ainsi , vous donneriez deux cent mille francs contre des lettres de change du marquis de Pourrières ?
— Si monsieur le marquis m'offrait un intérêt raisonnable et une première hypothèque sur ses propriétés, nous pourrions nous entendre ; mais
V1UOCQ. — T. IX. 7
esi-ce une affaire ordinaire que vous voulez me proposer ?
— Non , répondit Roman , c'est au contraire une affaire très-extraordinaire.
— Expliquez-vous, mon cher monsieur; je ne déleste pas les affaires extraordinaires.
— Vous êtes discret ?
— Question inutile : vous ne seriez pas venu, si d'avance vous n'aviez pas été persuadé de mon extrême discrétion.
— Voici de quoi il s'agit : Je suis l'intendant, l'ami ou plutôt le complice de monsieur le marquis de Fourrières ; je sais tant de choses , que je suis persuadé que mon maître, mon ami, mon complice, comme vous voudrez l'appeler , donnerait sans hésiter toute sa fortune pour éviter de me voir comparaître devant une cour d'assises ; cari! sait qu'il n'y a personne au monde qui soit plus bavard qu'un accusé. Eh bien ! si vous voulez me compter seulement soixante et dix mille francs, je vous signerai du nom du marquis de Fourrières cent mille francs de lettres de change; cela vousva-t-il? »
Juste réfléchit quelques instants.
« Je ne puis, dit-il, vous donner aujourd'hui une réponse positive ; revenez me voir
demain , nous causerons , et je crois que l'affaire pourra s'arranger. *
Roman quitta Juste beaucoup plus joyeux qu'il ne l'était lorsqu'il était entré dans la tanière de l'usurier; outre le plaisir qu'il éprouvait en pensant que le lendemain il pourrait satisfaire sa passion favorite, il était charmé de faire pièce à Salvador.
Le lendemain matin , l'usurier Juste endossa l'habit que nous lui connaissons, se coiffa de son classique tricorne, et après avoir lâché son terreneuve dans la cour de son habitation dont il ferma soigneusement la porte, il se rendit chez le vicomte de Lussan.
« Quel bon vent vous amène? lui dit le noble gentilhomme breton ; venez-vous me demander à déjeuner ?
— Nous déjeunerons , puisque vous voulez bien m'inviler, répondit Juste ; puis ensuite vous me donnerez quelques conseils que je vous payerai cinq mille francs s'ils me conviennent. »
Le vicomte de Lussan sonna, et donna l'ordre à son valet de chambre d'apporter dans sa chambre à coucher tout ce qu'il fallait pour déjeuner confortablement.
« Je vous écoule, M. Juste, dit-il à l'usurier
lorsqu'ils furent tous deux placés devant un guéridon de bois d'acajou , sur lequel se trouvaient une poularde du Mans, un pâle de Chartres , quelques fruits magnifiques et plusieurs bouteilles d'excellent vin.
Juste raconta au vicomte de Lussan ce qui lui était arrivé la veille , et lui demanda s'il devait accepter la proposition de Lebrun.
« Si vous ne m'aviez pas promis cinq mille francs , je vous dirais de ne point faire cette affaire dont , en définitive , mon ami de Fourrières sera la seule victime ; mais comme vous vous êtes montré généreux , je veux être vrai : vous pouvez sans crainte, si la solvabilité du marquis de Pourrières vous paraît suffisante, escompter les lettres de change que vous propose Lebrun. »
Le vicomte , afin de prouver à l'usurier qu'il pouvait en toute sûreté suivre le conseil qu'il venait de lui donner, et sans doute aussi afin de gagner les cinq mille francs promis, lui raconta tout ce qu'il savait de Salvador et de Roman.
« C'est charmant , s'écria !e bon M. Juste , c'est charmant. Comment ! ce sont ces messieurs qui ont envoyé dans l'autre monde mon confrère Josué ? La mort de ce juif m'a été trop avanta-
geuse pour que je ne m'empresse pas d'obliger un île ceux auxquels je la dois. Adieu, monsieur le vicomte, vous aurez les cinq mille francs, je vous le promets. »
Juste , après avoir pris congé du vicomte de Lussan , retourna de suite chez lui ; il venait seulement de rentrer lorsque Roman sonna à sa porte.
Pour l'introduire dans son cabinet , l'usurier, auquel les confidences du vicomte avaient appris ce dont il était capable , prit encore plus de précautions que la veille.
« Je veux bien , lui dit-il , faire ce que vous me demandez ; mais , comme l'opération que vous m'avez proposée est purement aléatoire, je vous donnerai seulement cinquante mille francs. Cela vous convient-il ?
— Cinquante mille francs , répondit Roman, c'est peu.
— Mes chances de perte sont aussi nombreuses, si ce n'est plus , que mes chances de gain.
— J'accepte les cinquante mille francs , M. Juste.
— Veuillez, en ce cas , me souscrire les let * très de change. j>
Roman eut bientôt fait ce que désirait Juste;
l'usurier prit les lettres de change et sortit du cabinet ; après une absence de quelques minutes, il rentra , et remit à Roman les cinquante billets de banque que celui-ci attendait avec la plus vive impatience.
c N'oubliez pas, dit l'usurier à son client lorsque ce dernier fut sur le point de mettre le pied dans la rue, que ces lettres de change seront déposées au parquet de monsieur le procureur du roi, si elles ne sont pas payées à leur échéance ; vous avez deux mois devant vous.
— Je lâcherai de bien employer ces deux mois , répondit Roman ; ce sont peut-être les deux seuls qui me restent. »
Le soir même, Roman, jaloux , ainsi qu'il Pavait dit , de bien employer son temps , était installé devant une table de jeu , et le sort, sans doute pour que sa chute prochaine lui parût plus cruelle, lui faisait gagner une somme assez considérable.
Les lettres qui forment la matière du chapitre précédent nous ont appris que la fortune cessa bientôt de le favoriser. Après des alternatives de perle et de gain , il survint une dégringolade irrésistible qui fut couronnée , vers l'époque de l'échéance des lettres de change, par la
perle de trente mille francs, annoncée à Salvador par Silvia.
Roman, après cette perte, rentra à l'hôtel de Fourrières. Il était presque fou. Ses yeux , dont le blanc était sillonné de petits filets sanguinolents, sortaient à moitié de leur orbite; l'expression de ses traits , empreints d'une pâleur cadavéreuse, était telle que le suisse, qui avait pris une lampe pour venir lui ouvrir, recula épouvanté, et lui demanda s'il se trouvait indisposé et s'il avait besoin de quelque chose.
c Je n'ai besoin de rien , imbécile! » lui répondit Roman qui se retira dans sa chambre, où, suivant sa coutume, il se fit apporter une bouteille de rhum qu'il but tout entière avant de se mettre au lit.
Le lendemain il était si faible qu'il fut forcé de rester couché.
Salvador, avant d'arriver à Paris, s'était arrêté à Melun , à l'hôtel de la Galère, où il avait laissé sa chaise d« poste, et il avait pris, pour se rendre à Paris, la voiture publique qui part à quatre heures de celle ville. Ce n'était que dans deux jours que l'usurier Juste devait réaliser la menace qu'il lui avait faite, et ces deux jours, Salvador voulait bien les employer.
100 CHAPiTRE XXXV.
< Que dois-je faire? se dit-il lorsqu'il fat seul dans les rues de la capitale ; Roman une fois mort, el il mourra, s'écria-t-il en grinçant des dents et en caressant la pointe acérée d'un tire-point renfermé dans la poche de son habit, je ne puis être forcé de payer les lettres de change remises à Juste par ce misérable; mais qui me dit que, pour déterminer cet infâme usurier à lui donner de l'argent , Roman , abruti par l'usage immodéré des liqueurs fortes, aveuglé par son infernale passion , ne lui a pas fait quelque confidence dont il pourrait se servir? Qui me dit que je ne serai pas inquiété au sujet de la mort de Roman , si je refuse de payer cet usurier, qui remuera ciel et terre afin de trouver les moyens de me compromettre? Quel dédale! et comment en sortir? Je payerai , il le faut , se dit encore Salvador après quelques minutes de réflexion ; heureux , bien heureux d'en être quille à aussi bon marché ! p
Lorsque la nuit fut tout à fait venue, Salvador jeta sur ses épaules le large manteau que, jusqu'à ce moment, il avait porté sous son bras; il rabaissa sur ses yeux les larges bords du chapeau dont il était coiffé , et se dirigea vers la rue de Courcelle.
L'atmosphère était lourde et le ciel sombre ; Salvador alla se poster à quelques pas de sa demeure. Caché sous une porte cochère, il pouvait voir, sans en être vu , tous ceux qui entraient à l'hôtel ou qui sortaient.
11 était depuis environ une heure au poste qu'il avait choisi , lorsque Roman sortit ; le malheureux marchait en chancelant. 11 élait ivre. 11 passa près de Salvador sans le remarquer. Celui-ci lui laissa faire quelques pas, puis il se mil sur ses iraces. Roman , dont le grand air paraissait avoir augmenté l'ivresse, chancelait de plus en plus et se heurtait à tous les passants; cependant il marchait assez rapidement. 11 arriva enfin dans la rue Richelieu , et entra dans une assez belle maison , voisine du boulevard.
Roman , nos lecteurs Font sans doute déjà deviné , avait pris tout ce qui lui restait, et, malgré son extrême faiblesse, il allait dans le tripot clandestin où il passait toutes ses soirées9 tenter une dernière fois la fortune.
Salvador ne l'avait pas perdu de vue ; enveloppe dans son manteau, et les yeux cachés par son chapeau à larges bords, il se promenait sur le trottoir qui fait face à la maison dans laquelle
102 CHAP1TKE XXXV.
éiait entré Roman, Les boutiquiers riverains de ce trottoir et les gracieuses phalènes qui s'y promènent chaque soir le remarquèrent d'abord; mais lorsque les uns et les autres se furent dit que cet homme mystérieux allendail sans doute la venue de sa belle, ils n'y firent plus attention.
Il était plus d'une heure du matin , lorsque Roman sortit de la maison devant laquelle son complice l'attendait toujours. La lueur projetée par le bec de gaz placé au-dessus de la porle cochcre permit à Salvador de remarquer que son visage était extrêmement coloré.
Il fit quelques pas sur le boulevard , alors presque désert...
< Faut-il une voiture, là, mon bourgeois? » lui dit un cocher de cabriolet près duquel il s'était arrêté par hasard.
Salvador tressaillit.
c 11 est sauvé s'il prend une voilure ! > se dit-il.
Roman hésita quelques instants, puis il se remit en route sans répondre au cocher.
« Enfin! se dit Salvador, Dieu soit loué! »
Il agrafa son manteau qu'il jeta derrière ses épaules, afin de laisser à ses bras la faculté
d'agir en liberté , et il prit le tire-point dans la poche de côté de son habit.
La lame en était forte et la pointe acérée.
Salvador traversa le boulevard , il ne voulait frapper son complice que lorsqu'il serait engagé dans une des rues assez désertes qui avoisinent l'hôtel de Fourrières .
La marche de Roman était brusque et saccadée ; il s'arrêtait souvent, et de sourdes exclamations, d'éclatants blasphèmes s'échappaient de sa poitrine. A la hauteur de la rue Caumarlin, il brisa sa canne conlre une des bornes du boulevard.
Salvador suivait tous ses mouvements avec attention.
La rue de Gourcelle, où est situé l'hôtel de Pourrières, n'était pas, à l'époque où se passèrent les faits que nous avons voulu raconter , éclairée par le gaz de la compagnie anglaise ; et les réverbères qui , suivant leur coutume, avaient compté sur la blonde Phœbé (qui avait justement choisi cette nuit-là pour aller rendre visite à Endymion), s'élaient éteints depuis longlemps lorsque Roman s'y engagea ; elle était donc parfaitement sombre.
Salvador ne laissa à son complice que le temps
d'y faire quelques pas. Semblable à la panthère qui se jette, prompte comme Féclair, au milieu d'un troupeau de buffles, choisit une proie dans le flanc de laquelle elle enfonce ses ongles de fer et qu'elle ne quitte que lorsqu'elle est étendue privée de vie sur le sable , il se précipita sur Roman qu'il saisit par le cou afin de ne pas lui laisser la faculté d'appeler à son secours.
L'abus des liqueurs fortes avait tellement affaibli le misérable, qu'il ne lui restait plus rien de son ancienne vigueur. 11 fil cependant, pour se défendre, quelques efforts ; mais Salvador le contint facilement, et il lui plongea, à trois reprises, son tire-point dans le cœur.
Lorsque Salvador cessa de le tenir, il tomba lourdement sur le pavé.
Il était mort.
f Et d'un! dit Salvador après l'avoir dépouillé de ses bijoux et de son portefeuille ; on croira que ce sont des voleurs qui se sont rendus coupables de ce meurtre. Qui pourrait dire, dit-il d'une voix sourde, que c'est le marquis de Pourrières qui a tué cet homme ?
— Moi ! » dit une voix de femme au-dessus de l'assassin.
Salvador leva la tête, et à la fenêtre d'un ap=
partement situé à l'entre sol d'une petite maison devant laquelle était tombé son complice, il vit se dessiner dans l'ombre les formes d'une femme.
t Chut ! lui dit-elle à voix basse, je vais descendre vous ouvrir. »
Salvador avait reconnu la voix de Silvia.
Quelques minutes après, elle ouvrait mystérieusement la porte de sa maison, dans laquelle elle introduisait Salvador.
La fille de la Sans Refus était vêtue seulement d'un élégant peignoir de mousseline blanche garni de dentelles ; ses pieds , petits et mignons, étaient emprisonnés dans des mules de salin rose, dignes de chausser Cendrilloji ; ses longues boucles de cheveux noirs encadraient son visage encore un peu pâle.
Silvia et Salvador venaient d'entrer dans la chambre , d'où l'ex-cantalrice avait vu ce qui venait de se passer dans la rue.
i Par quel hasard vous trouvez-vous ici ? lui dit Salvador ; je vous croyais à l'hôtel des Princes. »
Silvia, avant de répondre à son amant, ferma les volets de la croisée, puis elle sonna.
A cet appel, une grande et forte jeune fdîe se présenta à l'entrée de la chambre.
« Marie , lui dit Silvia , M. le marquis de Pourrières va passer ici le reste de la nuit. Vous allez donc, ma fille, vous enfermer dans votre chambre, dont vous ne sortirez que demain malin, lorsque je vous appellerai... lorsque je vous appellerai , entendez-vous, Marie ?
— Oui, madame, répondit la servante; je ne sortirai de ma chambre que lorsque vous m'appellerez, j'ai bien compris.
— C'est bien, mon enfant, i La servante se retira
t 11 faut tout prévoir, dit Silvia en souriant lorsqu'elle fut seule avec Salvador ; si par hasard il vous prenait la fantaisie de me traiter de la même manière que ce pauvre M. Lebrun, 'cette fille resterait après moi !...
— Ah ! quelle pensée ! s'écria Salvador en se mordant les lèvres.
— Osez dire, lui répondit Silvia en le regardant en face, que l'idée de vous débarrasser de moi ne s'est jamais présentée à votre esprit?... Du reste, je ne vous en veux pas, continua-t-elle après quelques instants de silence ; la même pensée me serait peut-être venue, si j'avais été à votre place : vous ne pouvez pas lire dans mon cœur, vous ne pouvez pas deviner tout ce qu'il
renferme pour vous de dévouement et de sentiments affectueux. •
Il y avait dans la voix de Silvia, lorsqu'elle prononça ces mots, un tel accent de tendresse, que Salvador, qui venait de tuer celui que depuis près de vingt ans il avait pris l'habitude de nommer son ami, fut presque ému.
« Si je vous gêne, ajouta Silvia , si l'un de nous deux est de trop sur la terre , ne craignez pas de manifester votre volonté : dites un mot, un seul mot, j'ai assez de courage pour mourir, pourvu que ce ne soit pas votre main qui tranche le fil de mes jours.
— Mais je ne veux pas que lu meures ! s'écria Salvador; tu es la seule femme au monde que je puisse aimer.
— IVest-ce pas? » répondit Silvia en se précipitant entre les bras de son amant , qui la serra avec force contre sa poitrine.
L'artificieuse créature venait de reconquérir l'empire que pendant si longtemps elle avait exercé sur Salvador.
Le bruit des pas mesurés d'une patrouille rappela aux deux assassins (Silvia, témoin impassible du meurtre que venait de commettre son amant , ne doit-elle pas être considérée comme
sa complice ?) ce qui venait de se passer, lis s'approchèrent tous deux de la fenêtre. Les soldais qui composaient la patrouille s'étaient arrêtés près du cadavre : les paroles qu'ils prononçaient arrivaient claires et distinctes aux oreilles de Salvador et de sa maîtresse.
i II est mort , dit un des soldats.
— Bien mort, répondit un autre.
— Tout ce qu'il y a de plus mort, ajouta un troisième.
— Le résultat prouve que vous avez frappé d'une main bien assurée, > dit Silvia.
Salvador serra, en souriant, la main de sa maîtresse.
€ Ecoutons, lui dit-il.
— Que faut-il faire? dit un des soldats.
— Conscrit ! répondit d'une voix brève le caporal, il faut aller chercher le commissaire de police.
— On va venir lever le cadavre , dit Salvador.
— A leur aise, » répondit Silvia.
Les deux assassins quittèrent la place qu'ils occupaient près de la fenêtre, et vinrent s'asseoir l'un près de l'autre sur un divan.
c Vous n'avez pas répondu à la question que je vous ai adressée lorsque je suis entré ici , dit
Salvador après avoir serré les deux mains de Silvia entre les siennes.
— Vous m'avez demandé , je crois , pourquoi j'avais quille l'hôtel des Princes pour venir habiter celle maison? j»
Salvador fit un signe affirmatif.
Silvia, après s'être recueillie quelques instants, raconta à son amant que quelques paroles échangées entre lui et celui qui venait d'être tué, paroles qu'elle avait saisies au passage , lui avaient appris que le bon M. Lebrun, qui prenait sans façon de l'argent dans la caisse de son maître, n'élail pas un intendant ordinaire ; que le vicomte de Lussan lui ayant appris, il y avait déjà quelque temps, que Lebrun jouait et perdait des sommes considérables, elle s'était empressée de prévenir le marquis de Fourrières , mais que la réponse qu'elle avait reçue à la lettre qu'elle lui avait adressée ne l'avait pas satisfaite, et que, bien certaine que l'argent que perdait Lebrun avec tant de laisser aller n'était pas le produit d'une affaire , elle avait voulu savoir ce qu'il faisait , afin d'écrire encore à son amant, s'il se présentait quelques faits nouveaux. Pour arriver au but qu'elle voulait atteindre, elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen que celui de venir se
vido(v — t. ix. 8
loger près de l'hôtel de Fourrières ; elle n'avait pas pour cela abandonné son logement de l'hôtel des Princes, qu'elle occupait toujours ; son logement de la rue de Courcelle n'était qu'un observatoire; en venant s'y installer, suivant sa coutume de tous les jours , elle avait reconnu Salvador, malgré tous les soins qu'il avait pris pour se rendre méconnaissable; elle s'était de suite doutée qu'il ne se tenait ainsi caché que parce qu'il avait en tête quelque projet dont le bon M. Lebrun devait être la victime. Charmée de voir enfin son amant prendre une détermination énergique, elle était venue pleine de joie se mettre à sa fenêire d'où elle avait vu, sans être aperçue, tout ce qui s'était passé, cachée qu'elle était par les volets seulement entr'ouverts.
Le marquis de Fourrières savait le reste.
« Vous êtes , dit Salvador lorsque Silvia eut achevé le récit dont nous venons de donner la substance à nos lecteurs , une bien rusée créature ; et je suis maintenant persuadé qu'il est beaucoup plus avantageux de vous avoir avec soi que contre soi.
— Je suis heureuse de ce que vous voulez bien penser ainsi, répondit Silvia ; c'est me donner la certitude que nous ne nous séparerons jamais. >
Du bruit dans la rue éveilla de nouveau l'attention de Salvador et de Silvia ; ils voulaient voir ce qui allait se passer ; après avoir éteint la lumière qui les éclairait, ils s'approchèrent de la fenêtre.
Le commissaire de police venait d'arriver.
Cet estimable fonctionnaire paraissait trèscontrarié de ce que son premier sommeil avait été si brusquement interrompu, et plus pressé d'aller rejoindre sa couche nuptiale que de verbaliser.
Il se pencha cependant sur le cadavre de Roman, qu'il examina à la lueur d'un falot porté par un des soldats de la patrouille.
« Cet homme, qui paraît appartenir aux classes distinguées de la société , a été dépouillé de son argent et de ses bijoux, dit-il ; les assassins n'ont pas laissé sur lui un seul papier qui puisse servir à le faire connaître ; il faut le porter à la Morgue. i>
Les soldats formèrent avec leurs fusils une sorte de brancard , sur lequel ils placèrent le cadavre du misérable Roman, et suivirent le commissaire de police.
Bientôt le bruit cadencé de leurs pas se perdit dans le lointain.
« Bon voyage, M. Lebrun, dit Silvia; j'espère bien ne jamais vous revoir ; pas même dans l'autre monde, ajoula-t-elle ; car j'aime à croire que notre mort est le dernier acte d'un drame qui n'a pas d'épilogue.
— Possible, répondit Salvador ; très-possible, chère amie ; mais le contraire aussi est possible, et s'il en est ainsi , nous aurons , vous et moi , lorsque nous paraîtrons devant lui , un fameux compte à rendre au mec des mecs (»)... Mais je tombe de sommeil. >
11 se laissa tomber sur le divan...
(1) Dieu.
Le lendemain vers les dix heures du malin, la servante de Silvia sortit de sa chambre à la voix de sa maîtresse, et alla chercher une voiture de place, dans laquelle Salvador, débarrassé de son ample manteau, monta, accompagné de Silvia qu'il conduisit à l'hôtel des Princes ; il se fit ensuite mener à l'embarcadère du chemin de fer d'Orléans, qui le conduisit à Corbeil , d'où il lui fut facile de gagner Melun à l'aide des correspondances.
11 reprit dans cette dernière ville la chaise de poste laissée à rhô tel de la Galère, et revint de suite à Paris.
Ses domestiques savaient déjà que Ton avait relevé pendant la nuit, dans la rue de Courcelle, le cadavre d'un homme assassiné, mais aucun d'eux ne se doutait que ce cadavre était celui de Tintendant de leur maître.
« M. Lebrun est-il ici? » demanda Salvador à celui qui Pavait accompagné dans sa chambre à coucher.
Pris ainsi à l'improviste, le domestique hésita quelques instants.
« Voulez-vous me répondre? ajouta Salvador.
— M. Lebrun est sorti avant-hier au soir à dix heures, et il n'est pas encore rentré à l'hôtel, répondit le domestique.
— C'est bien, vous pouvez vous retirer ; donnez au cocher l'ordre de faire mettre les chevaux au landau. >
Resté seul , Salvador changea de costume , et lorsqu'il supposa que l'ordre qu'il venait de donner avait été exécuté , il descendit et se fit conduire rue Saint-Dominique d'Enfer.
lise rendait chez Juste .
L'usurier accabla le marquis de Pourrières d'une foule de politesses.
« J'étais bien sûr, s'écria-t-il , que monsieur le marquis ne voudrait pas me voir victime de la confiance que j'ai témoignée à son intendant, i
Salvador coupa court à ces démonstrations exagérées dont il n'était pas la dupe.
« Je suis venu ici, dit-il à L'usurier, pour lâcher de m'entendre avec vous relativement au payement de ces malheureuses lettres de change, et non pour écouler vos doléances. Parlons donc d'affaires , si vous le voulez bien.
— Que votre volonté soit faite , monsieur le marquis.
— Vous avez escompté à Lebrun cent mille francs de fausses lettres de change, combien faut-il vous compter pour rentrer en possession de ces titres?
— Mais pas plus de cent mille francs.
— Vous plaisantez sans doute ?
— Je ne plaisante jamais lorsqu'il s'agit d'argent ; je n'ai d'ailleurs retenu à M . Lebrun qu'un très-léger intérêt : je ne puis donc, quelle que soit mon envie de vous obliger, faire le plus léger sacrifice.
— Vous risquez alors de perdre tout; je lais-
serai Lebrun subir les conséquences de sa faute.
— Vous en êtes le maître , monsieur le marquis , vous en êtes le maître,
— Voyons, M. Juste, montrez-vous digne du nom que vous portez; soixante mille francs?
— Impossible !
— Soixante et dix?
— Impossible !
— Quatre-vingts?
— Impossible!.., Je vous diminuerai dix mille francs seulement , mais je ne consens à cette concession qu'à la condition que vous me ferez la promesse de ne vous adresser qu'à moi lorsque vous désirerez vendre quelque objet de grande valeur. >
Salvador avait affaire à un bomme aussi tenace qu'il Tétait lui-même, et il était en quelque sorte sous sa dépendance ; il fut donc forcé de subir sa loi.
« Je me résigne, dit-il à Juste ; mais comme vous devez savoir que, quelque considérable que soit la fortune que Ton possède, on n'a pas toujours quatre-vingt-dix mille francs à sa disposition , j'espère que vous voudrez bien me donner le temps de rassembler celte somme ?
— Tout le temps que vous voudrez , monsieur
le marquis , tout le temps que vous voudrez : quinze jours , un mois môme ; seulement , vous me souscrirez pareille somme de lettres de change et vous me consentirez une hypothèque sur vos biens.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, M Juste. — - Je suis charmé , monsieur le marquis , de
ce que vous voulez bien vous montrer raisonnable ; je vous remettrai demain , chez votre notaire, les lettres de change souscrites par votre intendant.
— Soit; à demain dix heures, chez maître Chardon , notaire. *
Juste reconduisit le marquis jusqu'à la porte de son habitation.
Lorsque Salvador fut dans la rue et qu'il eut fermé sur lui la porte, Juste ouvrit le guichet grillé qui y était pratiqué , il colla derrière sa face ridée et parcheminée :
i M. de Pourrières ! Monsieur le marquis î > s'écria-t-il.
Salvador, qui allait monter en voilure, se retourna.
c N'oubliez pas, je vous prie, lui dit le vieil usurier, de présenter mes hommages à Mme la marquise de Roselîy. *
Salvador voulait demander à l'usurier l'explication de ces dernières paroles ; mais Jusle , sans plus de façons, lui ferma le guichet sur le nez.
i Je ne m'étais pas trompé, se dit Salvador, ce misérable usurier n'a donné de l'argent à Roman que parce que celui-ci lui a fait quelques confidences; ces deux misérables se sont entendus pour me dépouiller. »
Au détour de la rue Saint-Dominique-d'Enfer, ' le tilbury du vicomte de Lussan croisa le landau de Salvador : le noble gentilhomme, qui avait dicté à Jusle la lettre que celui-ci avait adressée au marquis de Pourrières, étant bien persuadé que son ami ne voudrait laisser à personne le droit d'outrager la mémoire du malheureux intendant, allait toucher les cinq mille francs qui lui avaient été promis.
« Voulez-vous , dit-il à Salvador, m'atlendre quelques minutes? Je vais emprunter de l'argent au vieil arabe qui demeure dans cette rue ; comme j'ai de bons gages à lui laisser entre les mains, il me remettra de suite ce qu'il me faut, nous renverrons nos équipages et nous irons faire un tour dans le jardin du Luxembourg avant de déjeuner. J'ai à vous apprendre une nouvelle qui vous étonnera beaucoup.
— Allez, répondit Salvador , vous me retrouverez dans l'allée de l'Ouest. >
Salvador renvoya sa voiture et alla attendre le vicomte de Lussan au lieu indiqué ; celui-ci , ainsi qu'il l'avait promis , ne fut absent que quelques minutes.
<r Vous voilà donc de retour à Paris, dit-il à son ami; j'en suis vraiment charmé, votre absence commençait à me paraître longue. Vous n'allez pas, je l'espère, retourner à Pourrières?
— Je resterai à Paris, puisque j'y suis; je vais aujourd'hui même écrire à ma femme de venir m'y retrouver.
— Ce cher marquis ! je suis, croyez-le bien , très-heureux de votre bonheur. >
Salvador, après avoir répondu comme il le devait à ces témoignages d'amitié, rappela au vicomte de Lussan qu'il venait de lui faire la promesse de lui apprendre une nouvelle qui devait, avait-il dit, beaucoup l'étonner.
« Ce pauvre Roman, dit le vicomte d'un ton affligé que démentait l'expression sardonique de son visage, quelle triste fin !
— Qu'esl-il donc arrivé à Roman? répondit Salvador ; je ne suis arrivé que ce matin et je ne l'ai pas encore vu, il n'avait pas passé la nuit à l'hôtel.
— Ne savez-vous pas qu'un homme a été assassiné celte nuit dans la rue de Courcelles ?
— Si fait; mais qu'y a-t-il de commun, je vous prie, entre cet homme assassiné et Roman ? est-ce que par hasard Roman...?
— Oh! non, heureusement; Roman est au contraire l'homme assassiné.
— Vous plaisantez ?
— Du tout ; ayant lu ce malin dans un de mes journaux le récit de cet événement et le signalement de la victime , et ces déiails ayantpiqué ma curiosité, je suis allé de suite à la Morgue et j'ai parfaitement reconnu le cadavre du pauvre Roman.
— Je vais alors faire ma déclaration à la police, et donner des ordres afin que le corps de mon pauvre ami soit réclamé et que les honneurs funèbres lui soient rendus.
— C'est bien, mon ami, c'est bien.
— Allons déjeuner, dit Salvador; la promenade que nous venons de faire m'a donné de l'appétit, et je crois que nous ne rendrons pas la vie à Roman en nous condamnant à mourir d'inanilion.
— Parfaitement raisonné, cher marquis, parfaitement raisonné. *
COMPLICATIONS. i2l
Salvador et le vicomte de Lussan se rendirent chez Desmares, où ils se firent servir un excellent déjeuner.
« Voulez-vous , dit , au dessert, le vicomte de Lussan, que je vous parle avec franchise?
— Vous m'obligerez , lui répondit Salvador.
— Eh bien , je crois que vous connaissiez avant moi la mort de notre ami.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous m'avez parfaitement compris. Si du reste ce que je pense est vrai, je vous approuve; il y a déjà longtemps que vous auriez dû vous débarrasser d'un homme dont les détestables habitudes vous auraient tôt ou tard compromis, et qui se servait de votre fortune comme si elle eût été à lui.
— Ce cher vicomte , il a toujours le petit mot pour rire , » dit Salvador en quitiant la table.
Les deux amis se séparèrent en sortant de chez Desmares, et Salvador rentra de suite chez lui.
Il s'enferma dans son cabinet et s'assit devant son bureau , sur lequel il plaça plusieurs liasses de papiers qu'il examina successivement avec
beaucoup d'attention; ce travail l'occupa plusieurs heures.
« II ne me restera, lorsque j'aurai payé l'usurier Juste, dit-il après l'avoir achevé, que dix mille francs de rente et le bien de ma femme qui peut rapporter vingt-cinq mille francs environ; trentecinq mille francs par année, c'est bien peu... Je ne puis décidément, continua-t-il après quelques instants de réflexion , me contenter d'un aussi mince revenu; le train du vicomte de Lussan, qui ne possède même pas la vieille tour ruinée qui servait d'habitation à ses nobles aïeux, est presque aussi considérable que le mien... Je ne puis donc encore cesser de travailler. J'ai des charges , des charges lourdes et nombreuses : ma maison à soutenir , celle de Silvia à monter de nouveau; je ne puis, sans compromettre l'honneur du nom que je porte, retrancher la , moindre chose de mon train... >
Le monologue de Salvador vient d'apprendre à nos lecteurs que cet homme, bien loin de renoncer à sa criminelle industrie, méditait au contraire de nouveaux crimes ; il devait du reste en être ainsi : l'impunité dont il avait toujours joui l'avait enhardi à ce point qu'il ne pouvait croire qu'il arriverait un jour où la société lui
demanderait un compte sévère de tous les crimes qu'il avait commis.
Il se replaça devant son bureau, qu'il avait quitté pour se promener dans son cabinet, et écrivit à Lucie la lettre suivante :
* Le marquis de Fourrières à la marquise de Pourrières.
«Paris,
< Ma chère Lucie,
< J'ai terminé aussi heureusement que cela était possible la malheureuse affaire qui m'a obligé de quitter Pourrières bien avant l'époque que nous avions fixée d'un commun accord; mais ce n'est pas tout, d'autres affaires me sont survenues à Timproviste, de sorte qu'il m'est maintenant impossible d'aller vous retrouver; je ne puis cependant supporter plus longtemps votre absence, et comme je vous sais aussi bonne que vous êtes belle, j'ai l'espérance que vous voudrez bien, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre (qui, je l'espère, vous trouvera fort ennuyée), vous mettre en route pour Paris, où je vous attends avec la plus vive impatience.
t Je vous prie d'observer, ma chère Lucie, que ce n'est pas un ordre, mais une prière que je vous adresse; si la campagne avait de tels charmes à vos yeux que vous ne pussiez vous résoudre à la quitter encore, je vous laisse entièrement libre de ne faire que votre volonté.
i Mille baisers, et croyez à l'amour éternel de votre heureux époux,
c A. de Fourrières. > Laure Féval à Lucie de Pourrières.
« Guermantes, près Lagny.
« Nous avons achevé, ma chère Lucie, nos pérégrinations à travers l'Italie et la Suisse, et je suis, à Theure qu'il est, installée avec mon bon oncle dans le joli petit château que nous possédons à Guermantes, près Lagny.
c Je m'empresse de l'annoncer cette bonne nouvelle.
« Mon mari est toujours en Angleterre , il vient de nous écrire que les affaires qui ont nécessité sa présence dans ce pays l'y retiendront encore au moins un mois ; ne viendras-tu pas consoler un peu une pauvre veuve ? Mon bon oncle me charge de le dire qu'il ira te chercher
si tu ne viens pas promptement ; et comme il est très capable de faire tout ce qu'il dit, j'ai l'espérance que tu voudras bien lui épargner la peine de faire un voyage de plus de deux cents îieues.
« Nous serions flattés, je n'ai pas besoin de le le dire , de recevoir avec toi M. le marquis de Pourrières.
« A bientôt , ma bonne Lucie, à bientôt , n'est-ce pas? Ne prends pas seulement le temps de me répondre, accours, j'ai hâte de serrer sur mon cœur ma plus ancienne et ma meilleure amie.
« Laure Féval. p
Cette dernière lettre fut remise à Lucie en môme temps que celle qui précède. La jolie marquise de Pourrières, bien certaine que son mari ne lui refuserait pas la permission d'aller passer le restant de la belle saison près de son amie, qu'elle était impatiente de revoir, se détermina sans éprouver de bien vifs regrets à quitter le vieux château de Pourrières ; elle écrivit donc à son mari que conformément â son désir elle allait de suite se mettre en route , et qu'elle serait à Paris presque en même temps que sa lettre.
VIOOCQ. T. IX. 9
Salvador pour la recevoir avait entièrement renouvelé son ameublement et ses équipages, et fait décorer son hôtel avec plus de luxe qu'il ne Tétait auparavant.
« La demeure que vous allez habiter vous paraît-elle convenable? > dit-il à sa femme après lui avoir fait admirer les mille recherches luxueuses rassemblées dans son hôtel.
Lucie ne remercia pas son mari, mais elle posa sa jolie tête sur son sein et lui serra affectueusement la main.
Salvador déposa un baiser sur le front de sa femme.
* Elle ne me refusera pas ce que je veux lui demander, > se dit-il.
Les deux époux étaient à ce moment dans la chambre à coucher destinée à Lucie, près d'une petite porte devant laquelle Salvador s'était arrêté à dessein.
i Je vous ai ménagé une dernière surprise , dit-il.
— Qu'est-ce donc? répondit Lucie en souriant ; je ne puis, après ce que je viens d'admirer, être étonnée de quelque chose. »
Salvador tira de sa poche une clef avec laquelle il ouvrit la mystérieuse petite porte, et
il introduisit Lucie dans une pièce absolument semblable à celle qui lui servait de boudoir à l'hôtel de Neuville : c'étaient la même tenture fond lilas semé àt fleurs et d'oiseaux fani astiques , les mêmes passements verts attachés par des rosaces argentées, les mêmes stores adapiés à des fenêtres disposées de la même manière , les mêmes meubles ; rien ne manquait.
« Ah! c'est charmant, s'écria Lucie.
— M'attachez pas plus de prix qu'elle n'en mérile à celle légère prévenance, répondit Sa!vador; croyez seulement que je suis heureux d'avoir pu faire une chose qui vous est agréable. »
Salvador consacra les premiers jours qui suivirent l'arrivée de Lucie à Paris à visiter celles des personnes qui avaient assis:é à la célébration de son mariage qui n'avaient pas quille la capitale, puis il mena sa femme au Cois, aux concerts qui venaient de commencer, partout enfin où son extrême beauté, la grâce parfaite de ses manières, devaient être remarquées, Peutêtre n'aimait-il pas Lucie, mais les nombreux hommages qu'on lui adressait flattaient son amour-propre ; il était glorieux de pouvoir se dire : Cette femme si belle, si gracieuse, si pure, cette femme que vous accablez d'hommages ,
dont vous mendiez tous un sourire, un regard , elle esta moi, à moi que vous livreriez à vos bourreaux si vous connaissiez les événements de ma vie; elle m'aime, celle femme, tandis que moi je ne suis attiré vers elle que parce qu'elle est belle, i
Salvador , tout entier au plaisir que lui procurait la satisfaction de son orgueil, avait presque oublié Silvia lorsqu'il reçut la lettre suivante :
La marquise de Roselly au marquis de Pourrières.
« Paris.
« Cher marquis ,
« Je ne veux pas vous ordonner de rendre votre femme malheureuse, je ne veux même pas vous prier de l'aimer un peu moins que vous ne le faites, ce serait peut-être vous demander l'impossible : Mme de Pourrières , que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois au Bois, est très-belle, plus belle que moi, et je conçois qu'il serait difficile de ne pas rendre à ses attraits la justice qui leur est due; mais si je veux bien , quant à présent , borner mes désirs à n'occuper
dans voire cœur que la seconde place, vous seriez, cher marquis, le plus injuste des hommes, si vous ne veniez pas quelquefois me prouver que vous ne m'avez pas tout à fait oubliée.
« Si vous saviez , cher Alexis , combien je m'ennuie, combien je suis malheureuse lorsque plusieurs jours se sont passés sans qu'il m'ait été permis de vous voir, vous auriez pitié de la pauvre Silvia , et vous ne la négligeriez pas autant que vous le faites. Avez-vous oublié qu'il y a , dans un coin de ce Paris que vous parcourez tous les jours, accompagné de votre heureuse épouse, une pauvre femme qui vous aime , à laquelle votre abandon cause d'horribles souffrances , et qui mourra bientôt si vous ne venez la consoler un peu ?
<i Je ne puis le croire.
« Venez, mon cher Alexis, venez; ne me laissez pas plus longtemps en proie au sombre désespoir qui m'agite, et qui peut-être me déterminerait à prendre un parti extrême !
i J'ai l'espérance, cher Alexis, que je recevrai votre visite, soit aujourd'hui, soit demain au plus tard ; c'est pour cela que je signe
i Votre dévouée et fidèle amie ,
t SlLVIA. »
i Silvia se moque de moi, se dit Salvador après avoir lu celte lettre, dont le style ressemblait plus à celui d'une simple et naïve jeune fille qu'à celui ordinairement employé par la marquise de Roselly ; elle se moque de moi , c'est sûr ; mais les derniers paragraphes de sa lettre renferment une menace qu'elle serait peut-être assez fol!e pour réaliser ; allons donc chez elle , puisque je ne puis faire autrement. Ah ! que ne suis-je débarrassé de celle femme ! »
Que les dernières paroles de Salvador if étonnent pas trop nos lecteurs, la présence de Lucie avait quelque peu ébranlé les fondements d'un empire dont, du resie, l'artificieuse Silvia devait facilement ressaisir le sceptre.
Silvia, placée devant son piano , chantait , en s'accompagnant, un air de bravoure emprunté au nouvel opéra italien, lorsque Salvador entra chez elle ; elle jetait au vent les gammes les plus fabuleuses, les fioritures les plus merveilleuses, sans paraître plus s'en soucier que des couacs * criards que laisse échapper la clarinette d'un aveugle.
Elle avait recouvré les brillantes couleurs de son visage, et la toilette qu'elle avait choisie donnait à ses attraits un tel relief, que Winckelmann
lui-même aurait été embarrassé , s'il avait été forcé de dire laquelle de Lucie ou de Silvia était la plus belle.
i II y a encore une fortune dans ce larynx , dit-elle en posant son doigt sur son cou admirablement modelé et plus blanc que l'albâtre.
— Pourquoi alors ne vous remettez-vous pas au théâtre? répondit Salvador.
— Le voulez-vous? s'écria Silvia en lançant à son amant un regard de vipère ; le voulez-vous? Je crois, en effet, que c'est le parti le plus sage que je puisse prendre ; je trouverai facilement , si je remonte sur les planches, des gens qui m'aimeront plus que vous ne m'aimez, et qui ne me laisseront pas dans un hôtel garni , si leur fortune leur permet de me donner une autre habitation. >
Ce que venait de dire l'ex-cantatrice avait laissé entrevoir à Salvador la possibilité de perdre une femme qu'il aimait non-seulement parce qu'elle était aussi belle qu'il est possible de l'être, mais encore parce qu'elle le connaissait, et que devant elle il n'était pas obligé de se contraindre. Quelques minutes auparavant, il s'était plaint de ce qu'il ne pouvait s'en débarrasser, et si , au moment où nous sommes arrivés , quel-
U2 CHAPITRE XXXVÏ.
qu'un avait voulu la lui enlever , il ne l'aurait cédée que s'il n'avait pu faire autrement; le genre îmmain est plein de ces bizarres contradictions. Les destinées de Salvador et de Siivia étaient unies ensemble par des liens indissolubles : Salvador pouvait, il est vrai , tuer un jour sa maîtresse, mais il était certain qu'il la regretterait le lendemain. Siivia, douée d'une perspicacité rare, savait cela, et c'était peut-être parce qu'il en était ainsi qu'elle conservait un amant contre lequel elle était, en quelque sorte, forcée de défendre sa vie.
c Vous êtes folle, Siivia, s'écria Salvador, vous êtes folle, ma parole d'honneur !
— Non , je ne suis pas folle, répondit Siivia, je suis seulement lien aise de vous dire que je ne veux pas être plus longtemps votre dupe.
— Mais, qu'avez-vous, et quel sujet a fait naître cette colère? Vous ai -je refusé quelque chose? parlez , qu'exigez-vous? Vous savez bien que , s'il m'est possible de vous satisfaire , je ne vous refuserai pas.
— Eh ! je me soucie bien , moi , de tout ce que vous pouvez me donner! Croyez-vous par hasard que, si je voulais, je n'aurais pas demain tout ce qui me manque à cette heure?
— Eh î bon Dieu ! j'en suis persuadé, je n'ai jamais douté de vos capacités ; mais vous ne me dites pas quel est le sujet qui a fait naître cette sainte colère et qui a provoqué la lettre ridicule que je viens de recevoir?
— Vous me le demandez ! s'écria Silvia en proie à une exaltation qui croissait d'instant en instant; vous me le demandez î Mais vous avez donc cru un instant que je consentirais à me laisser négliger pour une autre femme î Non, non , M. le marquis de Pourrières, il n'en sera pas ainsi, j'en atteste le ciel. »
Ce ne fut pas sans peine que Salvador parvint à faire comprendre à sa maîtresse que sa position dans le monde l'obligeait à de certains ménagements qu'il ne pouvait négliger sans s'exposer à être montré au doigt. La vue de Lucie, peut-être, ainsi qu'elle l'avait dit , plus belle qu'elle ne l'était elle-même (car il y avait sur ses traits une expression sereine due à une conscience pure, qui manquait aux siens) , avait fait naître dans son cœur un sentiment qu'elle n'avait jamais éprouvé : la jalousie.
< Je ferai à l'avenir tout ce que vous désirez, dit Silvia après avoir écoulé le discours assez long que Salvador lui débita ; mais je veux au-
paravant que , pendant quinze jours , vous me promeniez dans Paris; que vous me meniez au Bois , aux concerts , partout enfin où vous avez mené votre femme. Je suis lasse, à la fin , de mener la vie d'une recluse ; je ne suis pas sortie d'une prison pour entrer dans uneaulre, et cet appartement d'oùjene sors presque jamais est-il autre chose?
— Mais ce que vous me demandez est impossible ! répondit Salvador ; que dirait le monde , pour lequel les relations qui jadis ont existé entre nous ne sont pas un mystère? Que dirait ma femme?
— Je me soucie fort peu et du monde et de votre femme ; le monde a beaucoup d'égards pour tous ceux qui éblouissent ses regards ; quanta votre femme, vous pouvez l'envoyer d'où elle vient.
— Soyez raisonnable, Silvia, ne me demandez pas ce que je ne puis vous accorder.
— Mais, en vérité, je ne conçois pas que vous puissiez me refuser la faveur que je vousdemande; nous prierons M. le vicomte de Lussan de nous accompagner, sa présence sauvera les apparences. Du reste , que vous trouviez ou non ma volonté déraisonnable , absurde même , il faudra bien que vous vous y soumettiez.
— Mais avez-vous oublié , s'écria Salvador emporté par une colère que depuis quelques instants il ne contenait qu'à grand'peine, avez-vous oublié que je puis vous briser comme un verre?
— Eh bien ! tuez-moi , si telle est voire volonté; j'aime mieux être morte que de penser que vous m'oubliez près d'une autre femme. Mais , je vous en avertis , votre mort suivra de près la mienne. Je vois de loin, monsieur le marquis , et pour qu'il en soit ainsi , j'ai pris la précaution de déposer chez un notaire un testament qui, s'il était ouvert, pourrait bien vous compromettre.
— Vous avez fait cela ?
— Et pourquoi non? qu'est-ce que cela peut vous faire, si vraiment vous m'aimez autant que je vous aime ?
— Votre amour, infernale créature , est celui d'une bêle fauve !
- — N'est-ce pas celui qui vous convient? et voudriez-vous , par hasard , que nous allassions tous deux , une houlette à la main, nous adorer bien tranquillement sous l'ombrage? »
L'idée de se voir , ainsi que sa maîtresse , accoutré comme les bergers de M. de Florian et disant des phébus sous les vieux arbres d'une
verte prairie, parut si comique à Salvador, qu'il ne put s'empêcher de rire aux éclats.
Silvia Timila.
c Voyons, dit-elle lorsque cet accès d'hilarité fut passé , soyez raisonnable ; vous pouvez bien, après toutes les preuves de dévouement que je vous ai données , me donner à votre tour celle que j'exige de vous.
— Je ferai tout ce que vous voudrez , répondit Salvador, il arrivera ce qu'il plaira au diable.
— A la bonne heure 1 s'écria Silvia ; j'étais bien sûre qu'après avoir un peu crié, vous finiriez par faire tout ce que je voudrais ; mais, puisque j'ai remporté la victoire , je veux être un vainqueur généreux. Je sais , mon cher Alexis , que vous devez ménager les justes susceptibilités du monde dans lequel vous vivez , et que vous ne pouvez faire ce que je ne vous demandais tout à l'heure qu'afin de m'assurer que j'avais encore un peu d'empire sur vous ; je ne vous demande plus maintenant qu'une seule chose : venez souvent me voir, consacrez-moi autant de temps que vous en consacrerez à votre femme , et je serai contente ; je n'ai jamais voulu , croyez-le bien , vous forcer à mettre le public dans la confidence de no* amours. »
Salvador s'attendait si peu à voir Silvia faire aux exigences du monde le sacrifice d'une seule de ses volontés, qu'il crut d'abord qu'elle voulait se moquer de lui , et que cette feinte condescendance cachait un piège qu'il ne pouvait apercevoir; il fallut, pour qu'il fût persuadé qu'elle avait parlé sincèrement, qu'elle lui répétât plusieurs fois ce qu'elle venait de dire.
Salvador et Çilvia ne se séparèrent qu'après s'être juré que rien de ce qui pouvait arriver ne leur feraitoublier ce qu'ils se devaient, et en apparence et en réalité enchantés l'un de l'autre.
Le visage de Salvador était radieux lorsqu'il rentra chez lui : Lucie, qui voulait le prier de lui accorder une faveur à l'obtention de laquelle elle tenait infiniment , fut intérieurement charmée de le voir d'aussi bonne humeur.
Tandis que Salvador était chez sa maîtresse, Lucie avait reçu une lettre de son amie ; Laure lui disait qu'elle avait appris son retour à Paris, et qu'elle était extrêmement fâchée de ce qu'elle n'était pas encore venue la voir.
< 11 ne faut pas, disait Laure en achevant sa lettre , que l'amour le fasse oublier l'amitié ; viens , je t'en prie , passer quelques jours près d'une amie que tu négliges plus que lu ne le
devrais et qui t'en voudrait si elle ne l'aimait pas autant. >
Lucie avait été touchée des justes reproches de son amie, et c'était la permission d'aller passer quelques jours auprès d'elle qu'elle voulait solliciter de son mari.
< Je vais, lui dit-elle, semblable aux châtelaines du temps passé, vous prier de m'oclroyer un don.
— Quel qu'il soit , noble dame, répondit Salvador, il vous est accordé d'avance. »
Lucie mit entre les mains de Salvador la lettre qu'elle venait de recevoir.
c Savcz-vous , noble dame , que si vous ne m'aviez pas lait donner ma parole, je vous refuserais peut-être ce que vous me demandez ? Ce n'est pas sans éprouver une bien vive peine que je consentirai à me séparer de vous.
— Vous pouvez, ajouta timidement Lucie, si vos affaires ne vous retiennent pas à Paris, m'accompagner chez mon amie ; elle m'a dit plusieurs fois que son oncle , sir Lambton , un très-digne gentilhomme , vous recevrait avec le plus vif plaisir.
— Je trouve très-naturel le désir que vous éprouvez , et je suis un chevalier trop courtois
pour m'opposer à ce que vous le satisfassiez. Allez donc, ma chère Lucie , voir voire amie, restez près d'elle aussi longtemps que vous le voudrez ; je serai heureux si vous vous trouvez heureuse, et si l'amitié ne vous fait pas oublier l'amour que j'ai pour vous. Je regrette beaucoup que des affaires m'empêchent de vous accompagner, mais vous m'excuserez auprès de sir Lambton, et vous lui direz que je prendrai sur mes occupations le temps d'aller souvent vous visiter tous.
— Puisque vous voulez bien me permettre d'aller voir mon amie, je partirai demain si vous le jugez convenable.
— Vos volontés sont les miennes, ma chère Lucie. >
Salvador, nos lecteurs l'ont déjà deviné, était charmé de ce que sa femme, au moment où il cherchait les moyens de se débarrasser d'elle pendant quelques jours qu'il voulait consacrer tout entiers à Silvia, lui avait demandé la permission de s'absenter; Lucie, de son côté, était charmée de la grâce avec laquelle son mari lui avait accordé ce qu'elle désirait, et elle s'occupait avec gaieté de rassembler mille petits objets épars dans le salon, qu'elle voulait emporter avec elle
UO CHAPITRE XXXVÏ.
à la campagne, lorsque le vicomte de Lussan se fit annoncer.
* Je vous laisse avec M. le vicomte de Lussan , dit-elie à son mari après avoir adressé au gentilhomme breton une gracieuse révérence ; vous savez que j'ai aujourd'hui beaucoup de choses à faire.
— Ne vous gênez pas, ma chère amie, lui répondit Salvador après l'avoir embrassée sur le front, monsieur le vicomte voudra bien vous excuser. >
Lucie sortit du salon et laissa seuls Salvador et le vicomte de Lussan.
Ce dernier ferma lui-même toutes les portes du salon, puis il prit un fauteuil et vint se placer près de Salvador qui s'était assis sur un divan.
i Avez-vous besoin d'argent, cher marquis?
— On a toujours besoin d'argent, cher vicomte, et je ne crains pas de vous avouer qu'en ce moment je suis horriblement gêné.
— Voulez-vous faire avec moi une affaire qui pourra , si elle réussit, nous rapporter à chacun près de cent mille francs ?
— De semblables affaires ne se refusent pas; de quoi s'agit-il?
— D'enlever d'un château , habité seulement par un vieillard , une jeune fille et quelques
domestiques, une quantité raisonnable de lingots d'or, que Juste nous achètera deux cent mille francs.
— Les risques?
— Peu nombreux.
— Qu'importe, après tout î qui ne risque rien n'a rien.
— J'aime à vous entendre parler ainsi, et je suis tellement persuadé de la vérité de ce que vous venez de dire, que celte fois, comme je veux recevoir ma part entière du gâteau , je ne me bornerai pas au rôle d'indicateur, je prendrai une part active à l'expédition.
— ■ C'est très-bien; mais quels seront nos moyens d'exécution ? qui doit nous donner les indications nécessaires? par qui serons -nous aidés?
— Si vous acceptez, je vous apprendrai en route tout ce qu'il est nécessaire que vous sachiez; je dois, du reste, vous dire que, persuadé que vous consentiriez à être des nôtres, j'ai déjà tout disposé.
— Très-bien ! comptez sur moi; quand nous mettons-nous en campagne ?
— À l'instant même ; allez embrasser votre femme, et parions.
vibocy. — t. ix. JO
\\ï CHAPITRE XXXVI.
— Comment! à l'instant?
— C'est absolument nécessaire, il faut qu'aujourd'hui môme nous soyonsàhuit lieues de Paris.
— C'est bien. >
Salvador alla retrouver sa femme^dans sa chambre à coucher; Lucie, aidée d'unen|e ses femmes qu'elle voulait emmener, plaçait avec soin dans des cartons et de grandes caisses divers objets de toilette qu'elle voulait emporter avec elle.
i Je suis charmé, lui dit Salvador, que vous partiez demain pour la campagne , car j'aurais été forcé de vous laisser seule; le vicomte de Lussan vient de m'apprendre une nouvelle qui m'oblige de m'absenter pendant quelques jours.
— Ce n'est pas, au moins, une mauvaise nouvelle qui nécessite ce prompt-départ?
— Elle n'est pas du moins assez mauvaise pour vous empêcher de vous divertir si vous en trouvez l'occasion : j'ai des capitaux engagés dans diverses entreprises ; plusieurs de ces entreprises sont bonnes , quelques-unes sont mauvaises , et je m'occupe en ce moment de faire rentrer ceux de ces capitaux qui sont mal engagés, voilà tout. »
Ce n'était que parce qu'il voulait faire près-
sentir à sa femme des perles possibles que Salvador donnait, au voyage qu'il allait enlreprendre, le motif qu'il venait d'énoncer ; mais comme ce qu'il venait de dire n'était que le premier jalon planté sur la roule qu'il voulait parcourir avant d'arriver au but qu'il voulait atteindre, il* ne quitta Lucie qu'après l'avoir tranquillisée. Il retrouva dans le salon le vicomte de Lussan et sortit avec lui.
xxxvir
A quelques portées de fusil de Lagny, sur le chemin vicinal qui conduit de cette ville à Guermantes, il existe une auberge isolée, fréquentée seulement par les rouliers, et parles voyageurs dont la bourse n'est pas assez bien garnie pour qu'ils se permettent d'aller demander l'hospitalité au propriétaire de l'Ours, le meilleur hôtel (peut-être parce qu'il est le seul) de Lagny.
Nous trouverons , dans la salle principale de
U6 CHAPITRE XXXYII«
cctle auberge, grande pièce qui sert à la fois de cuisine, de salon de réunion et de salle à manger, un personnage que nos lecteurs connaissent déjà, Vernier les Bas bleus.
11 est presque nuit, et malgré l'extrême chaleur de la saison , des sarments et des parements de fagTMs brûlent dans la vaste cheminée sous le manteau de laquelle Vernier les Bas bleus a pris place.
Le bandit est vêtu d'un costume complet de roulier, sa blouse neuve de toile bleue est enjolivée d'un triple rang de broderies de diverses couleurs; ses jambes sont couvertes de longues guêtres de peau , et son chapeau de feutre ciré est orné d'une profusion de rubans roses , verts , jaunes , de toutes les couleurs.
Une grosse servante, douée d'une physionomie ronde et colorée et d'appas formidables, récure dans un coin les assiettes d'élain et les cuivres, ornements brillants d'un vaste dressoir placé vis-à-vis de la cheminée; cette servante et Vernier les Bas bleus sont seuls dans la salle, les autres habitants de l'auberge se sont assis sur les deux bancs de pierre placés devant la porte, afin de respirer l'air frais de la soirée.
Lorsque la grosse servante cesse un instant ,
CATASTU0H1E. 14 7
afin de reprendre haleine, de frolter vigoureusement les plais et les easseroles qu'elle s'est chargée de faire reluire, elle jette des regards d'intérêt sur Vernier les Bas bleus , qui alors se rapproche du feu et laisse de sourds gémissements s'échapper de sa poitrine.
Nous n'avons pas encore dit à nos lecteurs que Vernier les Bas bleus est un très-bel homme, qu'il est doué d'une physionomie pleine et colorée, ornée d'une magnifique paire de favoris noirs , bien capable de tourner la tête d'une servante d'auberge.
Un gémissement plus fort et mieux accentué que tous ceux qui l'avaient précédé, fit brusquement lever la tête à la grosse fille ; elle laissa tomber à terre le chiffon imprégné de sablon et le plat d'élain qu'en ce moment elle tenait entre ses mains.
< Ça ne va donc pas mieux? dit-elle à Vernier les Bas bleus.
— Ça va plus mal , au contraire , ma bonne demoiselle, répondit le bandit.
— Voulez -vous queuque chose? reprit la servante, intérieurement flattée de s'entendre appeler mademoiselle.
— Je vous remercie bien , ça se calme.
U8 CHAPiTRE XXXVII.
— Pourquoi qu'vous avez voulu vous lever? lorsqu'on est malade il faul rester au lit.
— J'avais froid , et j'ai pensé qu'un air de feu nie ferait un peu de bien.
— Faut convenir que vous n'avez guère de chance tout d'même , être comme ça forcé de vous arrêter en rouie au retour de vot' premier voyage ; les rubans que vous avez mis à vot' chapeau ne vous ont pas porté bonheur.
— Ah ! bah ! le malheur n'est pas grand ; puisque j'ai pu mener mes marchandises à bon port et que j'suis à vide à c't' heure. Et puis, vous me croirez si vous voulez , continua Vernier les Bas bleus en regardant tendrement la grosse servante, vrai , je ne suis pas fâché d'être comme ça subitement lombé malade dans vot' auberge , puisque ça m'a procuré le plaisir de faire vot' connaissance.
— Vous êtes bien honnête tout d'même, monsieur... Comment donc qu'on vous appelle?
-*- Jérôme Carré, pour vous servir si j'en étais capable, ma belle demoiselle.
— Allons, v'ià que vous faites le galant à cY heure; ça va donc mieux?
— Beaucoup mieux, le feu m'a fait du bien ,
et j'erois que je pourrai me mettre eu route cette nuit ou demain dans la journée.
— Ça ne serait peut-être pas prudent.
— Ah ! bah ! au petit bonheur, je n'ai pas envie de rester garçon, et pour me marier il faut que je m'amasse des gros sous. J'ai-t'y tort?
- — Je ne dis pas cela , M. Jérôme , mais faut avant tout conserver vot' santé.
— Vous êies une bonne fille, MIIe Madeleine, et si vous vouliez...
— Nous parlerons de cela plus lard , enjôleux, » dit la grosse servante, pourpre de satisfaction.
L'arrivée devant la porte de l'auberge d'un cabriolet , d'où descendirent deux élégants personnages, autour desquels s'empressaient tous les habitants de l'auberge, mit fin à la conversation de Vernier les Bas bleus et de la servante.
Les deux nouveaux venus échangèrent un rapide regard avec Vernier les Bas bleus, qui reprit sous le manteau de la cheminée la place qu'il venait de quitter pour se rapprocher de la servante.
Nos lecteurs ont deviné, et ils ne se sont pas trompés, que les nouveaux personnages qui viennent d'entrer dans l'auberge où nous avons ren-
450 CHAPITRE XXW1F.
contre Vernier les Bas bleus , ne sont autres que Salvador et le vicomte de Lussan , el que ce n'est pas le hasard qui vient de faire rencontrer ces trois -bandits.
c Faites boire noire cheval et donnez-lui de l'avoine, » dit Salvador.
L'aubergiste et son garçon d'écurie sortirent pour exécuter cet ordre.
c J'ai une soif de tous les diables, dit le vicomte à la maîtresse de l'auberge. Voulez-vous, madame, avoir l'extrême complaisance de nous servir une bouteille de votre meilleur vin? >
La femme de l'aubergiste alluma une chandelle et descendit à la cave.
ïl ne restait plus dans la salle que la grosse servante qui s'était remise à sa besogne et qui ne pouvait se lasser de regarder les nouveaux venus.
La pauvre fille n'avait jamais vu chez ses maîtres d'aussi beaux messieurs.
< Mlle Madeleine, dit Vernier les Bas bleus d'une voix pileuse, voulez-vous avoir la complaisance d'aller prendre dans la poche de ma veste, qui est restée sur mon lit, un petit paquet que vous m'apporterez? >
La grosse fille, charmée da pouvoir faire quel-
que chose pour M. Jérôme Carré, quitta précipitamment sa besogne et grimpa, aussi lestement que le lui permettait la rotondité plus que raisonnable de sa personne , les quelques marches d'une échelle de meunier qui conduisait à l'étage supérieur.
< C'est bien, dit le vicomte de Lussan à Ver» nier les Bas bleus lorsqu'ils se trouvèrent seuls tous trois dans la salle , vous êtes à votre poste.
— Et je puis y rester sans donner naissance au plus léger soupçon jusqu'à la nuit prochaine si cela est nécessaire ; tâchez cependant que l'affaire se fasse celte nuit.
— Il n'y faut pas penser, ce sera pour demain .
— A votre aise , j'en serai quitte pour me chauffer un jour de plus: je ne crains rien , mes papiers sont en règle , le brigadier de gendarmerie qui les a examinés doit m'apporter ce soir la recette d'un remède propre à guérir la fièvre que je me suis donnée , et je fais la cour à la servante , qui me cacherait sous ses jupons s'il devait m 'arriver quelque chose de désagréable.
— Très-bien ! ainsi c'est convenu , vous serez à l'endroit indiqué avec votre chariot, dans la nuit de demain à après-demain , à deux heures précises du matin.
«52 CHAPITRE XXXVU.
— C'est convenu , je serai exact.
— El de noire côté nous serons exacts à vous payer ce qui vous a été promis; dix mille francs si nous réussissons, mille francs que voilà en cas de non-succès.
— Merci, vous pouvez compter sur moi.
— A demain, deux heures du matin.
— . A demain, deux heures du malin, » L'aubergiste, sa femme, son garçon et Madeleine, rentrèrent à la fois dans la salle.
< Voilà du vin, messieurs, dit la femme de l'aubergiste, et du bon, je m'en vante.
— Nous n'en doutons pas, madame, répondit le vicomte de Lussan ; mais nous en serons beaucoup plus sûrs après l'avoir goûté, >
Et sans faire plus de façons, il se plaça avec Salvador à l'un des coins de la grande table, meuble principal de la salle dans laquelle ils se trouvaient.
La servante n'avait pas trouvé dans la poche de Vernîer les Bas bleus le petit paquet qu'il l'avait envoyée y chercher.
« C'est que je l'aurai égaré, » répondit le bandit, pour mettre fin à ses doléances.
Lorsque le cheval altelé au cabriolet qui avait amené Salvador et Lussan fut suffisamment repu,
les deux amis prirent congé, après qu'ils curent échangé avec Vernier les Bas bleus un imperceptible coup d'oeil ; Salvador tira de 8a poche deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur la table.
c Le reste, s'il y en a, sera pour cette bonne grosse mère, dit-il en frappant légèrement le visage rouge et joufïlu de Madeleine.
— Voilà des bourgeois bien généreux , dit Vernier les Bas bleus lorsque Salvador et le vicomte de Lussan furent partis.
— C'est si riche , » répondit l'aubergiste. Le vicomte de Lussan et Salvador, emportés
par un vigoureux cheval , franchirent en peu de temps l'espace qui sépare de Lagny l'auberge où nous avons laissé Vernier les Bas bleus ; arrivés dans cette ville , ils descendirent à l'hôtel de l'Ours.
Partis précipitamment de Paris, et nes'étant arrêtés en route que pour dire quelques mots à Vernier les Bas bleus , ils étaient en proie à une faim dévorante ; aussi leur premier soin fut de se faire servir un excellent repas.
< M'expliquerez-vous , cher vicomte, dit Salvador lorsque les premiers plats furent expédiés, quelle est l'affaire que nous allons faire, et de quelle manière nous allons procéder.
— Je ne puis, mon ami, vous dire aulre chose que ce que vous savez déjà, répondit le vicomte, mais voici quelqu'un qui pourra vous satisfaire complètement, » ajouta-l-il en désignant un nouveau personnage qui entrait à ce moment dans la salle où ils s'étaient fait servir.
Ce nouveau personnage était un petit vieillard velu d'un habit noisette, d'une culotte de ratine noire, d'un gilet de piqué blanc ; il avait des bas de colon bleu, de forts souliers à larges boucles d'argent, et était coiffé d'un tricorne.
€ M. Juste ! s'écria Salvador.
— Lui-même, répondit le vicomte de Lussan, c'est à ce brave et digne M. Juste que nous devons la bonne fortune qui nous arrive aujourd'hui. »
L'usurier, en entrant dans la salle, avait salué les deux amis comme s'il ne les connaissait pas , et s'était placé près d'eux afin de se faire servir à dîner ou plutôt à souper.
Nos lecteurs savent qu'il n'y a dans la salle à manger de la plupart des hôtelleries de province qu'une seule grande table qui sert à tout le monde ; ils savent aussi que nulle part on ne peut causer plus à Taise que dans la salle à manger d'un hôtel de petite ville, lorsque lès heures du
CATASTROPHE. \ï,">
départ et de l'arrivée des voilures publiques sont passées.
i Vous arrivez a propos, M. Juste, dit le vicomte de Lussan ; voilà plus d'une heure que M. le marquis de Pourrières me tourmente , afin que je lui apprenne des choses que, jusqu'à présent , vous êtes le seul à savoir.
— Je vais avoir l'honneur de satisfaire la légitime curiosité de monsieur le marquis, M. de Lussan. Voici les faits; il est bon que vous n'en ignoriez aucun, afin d'agir en conséquence. Personne plus que moi n'aime à obliger ses amis. M. le vicomte de Lussan , à qui j'ai pu rendre quelques légers services, est là pour me démentir, si ce que j'avance n'est pas vrai. J'aurais pu réclamer , au besoin , le téinoismaore du malheureux M. Lebrun, si le fer d'un assassin n'avait pas prématurément mis fin à ses jours.
— Passons, M. Juste, passons, je sais que vous êtes un très-galant homme , et mon ami de Pourrières veut bien me croire sur parole, n'est-il pas vrai , marquis ? >
Salvador fit un signe affirmalif.
c Je vous disais donc, continua Juste, que personne plus que moi n'aimait à obliger ses amis ; cela étant, vous devinez que je saisis avec ein-
i56 CHAPITRE XXXVII.
pressement toutes les occasions qui se présentent de leur être agréable,
< 11 y a de cela quelques jours, un riclie gentilhomme anglais , qui habite la Fiance depuis peu de temps , se présenta chez moi et me dit qu'il venait de recevoir, de son correspondant d'Amsterdam , une lettre qui lui apprenait que la plus grande partie d'un envoi de lingots d'or et d'argent, qui allait m'être fait par ledit correspondant qui est aussi le mien, lui était destinée ; il venait me prier de lui envoyer ces lingots, aussilôt qu'ils me seraient parvenus, à sa maison de campagne, située ici près ; je lui promis de faire ce qu'il désirait, et comme la valeur des objets que je devais lui remettre était fort considérable, je lui dis que je désirais, pour mettre ma responsabilité à couvert, les lui porter moi-même au lieu indiqué, afin d'en recevoir une décharge ; je pensais déjà à vous, monsieur le vicomte.
« L'Anglais, un très-digne gentilhomme, ma foi ! approuva fort ma prudence et me dit qu'il me recevrait avec plaisir à sa maison de campagne.
« Les lingots me sont arrivés il y a deux jours, et, de suite, j'ai fait charger sur une voilure ceux qui ne m'appartenaient pas , et après avoir
fait prévenir M. le vicomte de Lussan de ce qu'il avait à faire , je me suis empressé de les apporter moi-même à leur légitime propriétaire.
« 11 s'agit maintenant de s'approprier adroitement ces lingots , que je m'engage à vous payer deux cent mille francs.
— Mais vous ne dites pas , s'écria Salvador, quels moyens nous devons employer pour cela.
— Patience! un peu de patience, je vous prie, tout vient à point à qui sait attendre: vous avez deviné que je ne voulais porter moi-même les lingots qu'afin de savoir dans quel endroit ils seraient placés et d'étudier les lieux ; il me reste à vous faire part de mes observations.
< Les lingots ont élé déposés dans un petit cabinet contigu à une chambre à coucher qui fait partie d'un pavillon en aile; cette pièce T ainsi du reste que tout le pavillon ,. est , quant à présent , inhabitée : les lingots, renfermés dans plusieurs petites caisses, sont placés près d'une commode et ont élé recouverts d'un vieux lapis; on peut facilement s'introduire , à l'aide d'escalade , dans la chambre du pavillon , dont les fenêtres sont ouvertes sur la grande route ; si la porte du cabinet est fermée, ce qui est probable,
VIDOC.Q. — T. IX.
ns CHAriTRi: xxx Vu.
il vous sera facile de l'ouvrir à Paide des merveilleux instruments dont , sans doute, vous avez eu soin de vous munir.
« Il n'y a pas de chien de garde dans la maison. Les gens chez lesquels vous allez travailler (\) ne devraient pas habiter la campagne, privés d'un aussi fidèle serviteur. L'homme que vous venez de voir et auquel M. le vicomte- de Lussan a procuré un équipage complet de rouîier, transportera la camelolte (2) au pavillon de Choisy-le- Roi, chez M. de Pourrières; c'est là où j^en prendrai livraison ; le reste me regarde.
— La réussite de cette affaire ne me paraît pas impossible, dit Salvador après avoir attentivement écoulé Juste ; mais il faut en prévoir les suites ; et d'abord est-il bien certain que Vernier, lorsqu'il aura à sa disposition les susdits lingots y ne cherchera pas à nous frustrer de tout ou partie de ce qui nous appartiendra?
— Vernier ne sachant pas quelle est l'importance du vol , puisque les lingots sont en caisse , sera content de la somme assez ronde que nous voulons bien lui allouer; nous pouvons donc, jusqu'à un certain point, compter sur lui ; rien,
(1) Voler. — (2; Le fruit du voL
GATAS l'ROillE. 159
au surplus , ne nous empêchera de le suivre de loin jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Choisy.
— Voici , pour le reste , comment nous devons procéder, ajouta le vicomte de Lussan : nous passerons la journée de demain à visiter les environs de cette ville , sous le prétexte de chercher une propriété à vendre; notre présence ici •sera donc justifiée sans que nous soyons forcés de décliner nos noms ; nous quitterons cette auberge à dix heures du soir, et nous attendrons, en nous promenant, que le moment d'agir soit venu; nous remettrons à M. Juste, que nous trouverons à riieure indiquée près delà maison en question , notre cabriolet qu'il conduira à petits pas sur la route de Paris; une fois l'affaire faite, il nous sera facile de le rattraper, et, s'il plaît à Dieu, nous rentrerons dans notre bonne ville , à la naissance du jour, un peu plus riches que nous ne le sommes maintenant.
f Remarquez, je vous prie , cher marquis, qu'à moins d'être pris en flagrant délit (et, ce cas échéant , je pense que vous savez comme moi ce que vous avez à faire), nous ne risquons absolument rien ; les gendarmes , lorsqu'ils rencontrent des gens comme nous , des gentilshommes riches et bien posés dans le monde , un capila-
liste qui possède assez d'or pour remplir le tonneau des Danaïdes , se contentent de les saluer.
— Allons , c'est bien , dit Salvador ; si le plan est aussi bien exécuté qu'il a été bien conçu , la réussite est infaillible.
— Et maintenant , répondit le vicomte de Lussan , ne parlons plus de l'affaire qui nous amène ici. >
Juste , Salvador et le vicomte de Lussan, après la conversation que nous venons de rapporter, achevèrent fort tranquillement de souper , et se retirèrent chacun dans l'appartement qui leur avait été préparé.
Le vicomte et Salvador avaient demandé une chambre à deux lits.
c Savez-vous, cher vicomte, dit Salvador lorsqu'il se trouva seul avec son ami , que ce M. Juste est vraiment un homme précieux?
— Très-précieux , marquis , c'est pour cela que je serais désolé s'il lui arrivait malheur.
— Il est bien riche ?
— Très-riche , excessivement riche , même ; mais je suis persuadé qu'il se laisserait hacher en morceaux ou scier entre deux planches, plutôt que de dire en quel lieu de sa maison il a caché les immenses richesses qu'il possède , et qu'une
fois qu'on se serait débarrassé de lui et de son terre-neuve, sur lequel , soit dit en passant , il paraît beaucoup trop compter, il faudrait démolir sa maison de fond en comble afin de découvrir la caisse qui renferme ses trésors.
— Bonsoir, vicomte ; je suis si fatigué que je vais, je crois, dormir du sommeil du juste.
— Bonsoir, marquis, ne rêvez pas de ce pauvre Roman.
— Ah ! bah ! » fit Salvador qui essaya, mais en vain, de comprimer un énorme bâillement.
Salvador et le vicomte passèrent , ainsi qu'ils en étaient convenus, la journée du lendemain à parcourir les environs de la petite ville de Lagnysur-Marne, sous le prétexte de chercher une propriété à leur convenance.
L'hôte de l'Ours, ébloui par la recherche de leur costume et leurs manières aristocratiques , avait absolument voulu leur servir de guide ; le vicomte de Lussan n'avait pas cru devoir refuser des offres de service si gracieusement faites. Grâce à l'obligeance de son hôte, Salvador et lui avaient été introduits chez plusieurs propriétaires des environs de Lagny , et ils avaient pu , grâce encore à la faconde inépuisable de leur cicérone , recueillir une foule de renseignements
162 CHAPITRE XXXVIÏ.
dont ils se promirent de se servir à l'occasion : on a deviné que , lorsque le soir arriva , ils n'avaient pas trouvé ce qu'ils paraissaient chercher; ils avaient cependant visité une grande quantité de propriétés , mais les unes étaient trop considérables, les autres ne Tétaient pas assez.
Ils rentrèrent à l'hôtel de l'Ours à la nuit tombante, et; après avoir fait honneur à un excellent repas qu'ils voulurent absolument faire partager à leur hôte, ils firent atteler le cheval à leur cabriolet et partirent.
Deux heures sonnaient à l'horloge communale du petit village de Guermanles lorsqu'ils arrivèrent près de la maison qu'ils devaient dévaliser. La nuit était calme et silencieuse ; seulement, à de rares intervalles, on entendait retentir les aboiements du chien de garde de quelque ferme éloignée : Vernier les Bas bleus, vêtu du costume qu'il portait la veille, el conduisant un chariot attelé de deux bons chevaux normands qu'il avait fait arrêter à quelques pas de la maison, attendait, assis depuis quelques minutes sur le revers d'un fossé , la venue de ses complices. Salvador et le vicomte de Lussan passèrent devant lui après lui avoir adressé un signe
CATASTROPHE. 1<iS
d'intelligence , et suivirent la grande route jusqu'à ce qu'ils rencontrassent Juste qui cheminait paisiblement : ils lui remirent leur cabriolet après avoir tiré du coffre ce qui leur était nécessaire , deux blouses bleues dont ils se vêtirent immédiatement, des armes, des fausses clefs et une échelle de corde très-artislement travaillée ; puis ils retournèrent sur leurs pas, après avoir recommandé à l'usurier de n'aller qu'assez doucement pour qu'ils pussent facilement le rattraper.
La maison dans laquelle ils devaient trouver le* richesses qu'ils convoitaient était aussi calme et aussi silencieuse que la campagne au milieu de laquelle elle était située : il n'apparaissait aucune lumière à l'intérieur; le moment était favorable pour agir.
t Ah ça ! ne perdons pas de temps , dit le vicomte de Lussan, ne nous laissons pas surprendre par le jour.
— Ce serait très-maladroit, répondit Salvador.
— Quel est celui de nous deux qui va le premier tenter l'aventure ?
— Eh! parbleu! ce sera moi; je suis plus habitué que vous à ces sortes d'expéditions.
— Allez donc, et que Dieu vous protège, » Salvador jeia avec beaucoup d'adresse l'échelle
de corde sur le balcon de la fenêtre par laquelle il devait s'introduire dans la maison, et lorsqu'il se fut assuré qu'elle était solidement accrochée , il commença , avec toute l'agilité d'un écureuil , sa périlleuse ascension,
Le vicomte de Lussan était au pied delà muraille, prêt à s'élever dans l'air aussitôt que Salvador serait entré dans la maison.
Vernier les Bas bleus avait quitté la place qu'il occupait , et se promenait sur la roule en fumant sa pipe.
Salvador, après avoir franchi l'espace qui le séparait de la fenêtre, se dressa sur l'appui, et à l'aide d'un diamant enchâssé dans une bague chevalière qu'il portait au doigt, il enleva sans bruit la plus grande partie d'un carreau; il passa ensuite «on bras par l'ouverture qu'il avait faite, et ouvrit facilement la fenêtre.
Il s'élança dans l'appartement.
Comme il le croyait inhabité , il marcha sans crainte vers la porte qui , si les indications données par l'usurier Juste étaient exactes , conduisait au cabinet dans lequel les lingots devaient être déposés.
Le craquement de ses bottes sur le parquet et le pétillement de l'allumette chimique avec
laquelle il alluma une bougie, dont il avait eu soin de se munir, réveillèrent deux femmes couchées dans deux lits parallèles placés dans une alcôve qui faisait face à la fenêtre par laquelle il s'était introduit.
Ces deux femmes, effrayées de voir dans leur chambre un homme dont l'extérieur n'était rien moins que rassurant ( nos lecteurs n'ont pas oublié que Salvador avait mis une blouse pardessus ses habits), poussèrent des cris perçants, et cédant à un mouvement machinal elles se jetèrent toutes deux dans la ruelle de leurs lits.
c Taisez -vous, morbleu! s'écria Salvador, taisez- vous, ou vous êtes mortes ! i
Et comme les deux femmes, en proie à une agitation fiévreuse qui ne leur laissait pas le libre usage de leurs facultés , ne cessaient de crier, il prit dans la poche de son habit le tire-point dont il s'éiait servi contre Roman , et s'élança vers elles pour les frapper.
« Dieu , mon mari !
— Ma femme !
— Le marquis de Pourrières ! *
Ces trois exclamations partirent en même temps ; les deux femmes sur lesquelles Salvador venait de lever un fer homicide n'étaient autres,
on effet, que la pauvre Lucie et son amie Laure.
« Monsieur, monsieur, s'écria Lucie, ne nous tuez pas , nous ne dirons rien , je vous le promets. »
La pauvre femme était plus pâle qu'un cadavre, et elle ne pouvait détacher ses yeux de son mari, dont le singulier accoutrement n'annonçait que trop clairement les criminels desseins.
Laure s'était retranchée derrière son lit et tremblait de tousses membres: elle nedisait rien.
La scène qui précède s'était passée en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour la raconter.
Salvador s'élança vers la fenêtre; le vicomte de Lussan avait entendu les cris poussés par les deux femmes ; présumant qu'ils pouvaient être entendus des aulres habitants de la maison et les attirer sur le lieu de la scène , et ne pouvant pas laisser son ami supporter seul les chances d'une lutte inégale, il gravissait les degrés de l'échelle de corde, il s'aidait d'une main, de l'autre il tenait ses deux magnifiques kukenreilters.
« Cavalez-vous, dit Salvador à ses deux complices, l'affaire est marronnée (1). Je vous rejoins dans quelques minutes. »
(I) Sauvez -vous, l'affaire est manquée.
CATASTROPHE. if>7
Sans demander de plus longues explications, le vicomle descendit les degrés de l'échelle de corde. Vernier les Bas bleus se plaça à la lètc de ses chevaux, qui se mirent en rouie dès qu'ils curent entendu les claquements répétés de son fouet.
Salvador revint près des deux femmes qui étaient restées à la même place , pétrifiées d'étonnement, et qui n'avaient pas eu encore la force d'échanger une seule parole.
< Je ne veux pas, madame, dit-il en s'adrcssanl à Lucie, cherchera vous dissimuler le motif qui m'avait amené dans cette maison , où , du resle , je ne croyais pas vous rencontrer ; ce serait inutile : le déguisement dont je suis couvert, la manière inusiiée dont je me suis introduit dans cet appartement , vous ont déjà appris quel élait mon dessein; je suis en même temps fâché et satisfait de ce qui vient d'arriver ; je suis fâché de vous avoir causé une frayeur qui , je le crains bien , sera funeste à votre santé, et d'avoir perdu à la fois votre estime et votre amitié, auxquelles , je dois le reconnaître, je n'ai plus aucun droit ; je suis satisfait de ce que votre présence nfa arrêté sur le bord d'un abîme dans lequel de funestes conseils allaient me précipiter. Lorsque
iGS CHAPITRE XXXVII.
vous connaîtrez les raisons de ma conduite , je vous paraîtrai sans doute beaucoup moins coupable que je ne vous le parais en ce moment; j'ai donc l'espérance que vous voudrez bien, ainsi que voire amie , ne parler a personne de ce qui vient de se passer. J'aurai , du reste, demain, Tlionneur de me présenter cliez sir Lamblon. »
Salvador ne laissa pas aux deux femmes stupéfaites d'élonnement le temps de lui répondre : dès qu'il eut acbevé le petit discours que nous venons de rapporter , il sortit par la fenêtre comme il était entré.
Il rejoignit l'usurier Juste et le vicomte de Lussan, qui conduisaient doucement le cabriolet sur la roule de Paris.
Vernier les Bas bleus, conduisant son cliariot, avait suivi une autre direction.
Nous laisserons pour un instant ces trois bandits, pour retourner près de Lucie et de Laure.
Salvador n'avait jelé qu'un coup d'œil superficiel sur la lettre que sa femme lui avait donnée à lire, lorsqu'elle lui avait demandé la permission d'aller passer quelques jours près de son amie, et le vicomte de Lussan étant venu , ainsi qu'on l'a vu, le prendre àTimproviste pour l'emmener avec lui, il n'avait pas songé à demander
à sa femme où était située la campagne de sir Lambton; on a vu que l'usurier et le vicomte, soit à dessein , soit par hasard , avaient évité de prononcer le nom de la personne qu'il s'agissait de dévaliser, de sorte que rien n'avait pu donner l'éveil à Salvador; son apparition dans la chambre occupée par sa femme et Laure ne doit donc pas paraître étonnante.
Lucie, ainsi que cela avait été convenu, était partie le lendemain du départ de son mari avec le vicomte de Lussan , et elle était arrivée de bonne heure à la campagne de sir Lambton ; le bon gentilhomme l'avait reçue avec infiniment d'affabilité, et autant peut-être pour satisfaire sa petite vanité de propriétaire et d'homme riche, que pour lui faire agréablement passer la journée, il avait absolument voulu lui faire admirer toutes les merveilles rassemblées à grands frais dans sa maison de campagne, de sorte que Lucie et Laure, qui voulaient se communiquer une foule de ces petits secrets que les femmes, en général, et particulièrement les nouvelles mariées, ne laissent jamais tomber dans l'oreille des profanes, n'avaient pu trouver, durant toute ajournée, un moment pour s'entretenir en secret: la présence continuelle de sir Lambton qui ,
iTo CHAPinif: xxxyii
cependant, faisait tout ce qu'il pouvait afin de leur être agréable, avait d'abord contrarié quelque peu les deux amies; mais elles n'avaient pas lardé à en prendre leur parti, et elles se promirent de se dédommager amplement lorsque sonnerait Thème de la retraite ; c'est pour cela que Laure fit dresser un lit pour elle dans la chambre du pavillon, que Ton avait disposée pour Lucie.
Lucie et Laure se retirèrent de bonne heure; elle avaient tant de choses à se dire ! Lucie surtout était impatiente d'apprendre à son amie une nouvelle dont le matin même elle avait eu la révélation, et qu'elle se faisait une fêle d'apprendre à son mari lors de sa première visite chez le bon sir Lambton.
Lucie allait être mère.
Après avoir longtemps causé, les deux amies, vaincues parle sommeil, s'endormirent heureuses d'être l'une près de l'autre.
Nos lecteurs savent quel fut leur réveil.
Restées seules, Lucie et Laure demeurèrent assez longtemps sans se parler.
Lucie, la tête cachée entre ses mains, ses beaux cheveux noirs épars sur ses épaules nues, pleurait à se briser la poitrine.
Taure, assise sur une chaise longue, à quelques pas d'elle, la regardait en silence, et des larmes coulaient le long de ses joues pâlies par la terreur. I^a clarté mystérieuse de la lune éclairait seule cette triste scène.
Lattre se leva péniblement de son siège et s'approcha de son amie abîmée dans la douleur, et qui paraissait n'avoir conservé que pour souffrir le peu de force qui lui restait; elle l'embrassa sur le front.
i Pauvre , pauvre amie ! » dit-elle.
Lucie leva sur Lattre ses yeux baignés de larmes.
i Je ne le fais donc pas horreur? dit-elle à son amie.
— El pourquoi, grand Dieu ! m'inspirerais- tu de l'horreur ? s'écria Laure qui prit Lucie entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine; dois- je te punir d'une faute qui n'est pas la tienne ? et l'amitié qui nous lie est-elle si peu solide qu'elle doive êire brisée au premier choc ?
— Oh ! non , répondit Lucie ; je ne veux pas que tu cesses de m'aimer, ton amitié est maintenant le seul bien qui me reste.
— Et elle ne te fera pas faute, je te le promets. >
m CHAPITRE XXXVII.
Les protestations de Laure calmèrent quelque peu Lucie; la pauvre femme se trouvait un peu moins malheureuse de savoir qu'elle pouvait compter sur l'amitié dévouée et désintéressée de la compagne de ses jeunes années.
La glace une fois brisée, Laure fil tout ce qu'il était possible de faire en semblable occasion pour apporter un peu de soulagement à la douleur si vive de son amie. Malgré la secrète antipathie qu'elle éprouvait pour le marquis de Pourrières, elle croyait qu'il avait dit la vérité lorsqu'il s'était vu découvert ; elle fit donc observer à Lucie que quelque grave que fût le crime de son mari, elle ne devait pas désespérer de
l'avenir.
« Qui sait , continua-t-elle , si un jour lu ne devras pas bénir la Providence de ce qui vient de l'arriver aujourd'hui! Ton mari vient de te dire, et je crois qu'il disait vrai , que la présence l'avait arrêté sur le bord de l'abîme dans lequel il allait se laisser entraîner. Eh bien , il i aime, tu lui parleras, et il est permis d'espérer que lorsqu'il saura que bientôt lu" seras mère, il voudra conserver pur à son enfant le nom qu il a reçu de ses ancêtres.
Je désire bien vivement , ma chère Laure,
que tes prévisions se réalisent ; mais je ne l'espère pas. Mon mari , vois-tu , n'est pas ce qu'il paraît être; il y a dans la vie de cet homme, j'en suis maintenant certaine, quelque fatal secret que j'apprendrai tôt ou tard. Pourquoi , grand Dieu ! n'ai-je pas suivi les conseils du docteur Mathéo !
— Tu as fait, ma bonne Lucie, ce que tu devais faire ; tu ne pouvais ajouter foi à une lettre qui n'énonçait aucuns faits positifs , lorsque surtout celui qui avait écrit cette lettre laissait , par sa fuite, à toutes les accusations le droit de se produire. >
Lucie écoutait attentivement , mais ses larmes ne cessaient pas de couler le long de ses joues pales.
€ Laure , ma bonne Laure ! s'écria -t- elle enfin , combien je suis reconnaissante des efforts que tu fais pour me consoler ! mais ils sont inutiles. Unie pour toujours à un voleur!... à un assassin peut-être! ah ! j'en mourrai...
— Lucie ! Lucie ! dit Laure d'une voix solennelle, as -tu donc oublié que tu vas devenir mère ?
— C'est vrai, grand Dieu! répondit Lucie; c'est vrai ; qui donc , si je mourais , prendrait
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soin de l'innocente créalure que je porte dans mon sein?
— C'est bien , mon amie, ajouta Laure ; Dieu , sois-en sûre, ne voudra pas que tu sois éternellement malheureuse. »
La jeune femme, lorsqu'elle prononçait ces simples paroles, paraissait si convaincue de ce qu'elle avançait , sa voix était si émue , l'expression de son regard , levé vers le ciel , annonçait une telle confiance, que la pauvre Lucie se sentit quelque peu consolée.
c Je te crois , dit-elle à son amie , j'ai besoin de te croire.
— Il faut, lui répondit Laure, que tout le monde ignore c& qui s'est passé ici celte nuit , et pour éviter que la pâleur de nos visages ne donne sujet à mon oncle de nous adresser des questions auxquelles nous ne saurions que répondre, il faut que nous nous résolvions ù prendre quelques instants de repos. Voyons , Lucie, couche-toi , je vais m'occuper de faire disparaître les traces du passage de M. dePourrières. >
Laure acheva de briser la vitre par laquelle Salvador s'était introduit dans la chambre, et tira à elle l'échelle de corde qui était restée
accrochée au balcon ; elle porta ensuite sur le lit la pauvre Lucie qui , du reste, se laissait faire comme une enfant.
Ainsi que cela arrive souvent à ceux qui viennent d'éprouver un violent chagrin , un sommeil de plomb vint bientôt clore les paupières des deux amies, qui ne s'éveillèrent que lorsque la matinée était déjà avancée.
c Si lu avais prévu ce qui t'attendait ici , dit sir Lambton à sa nièce , après avoir affectueusement salué Lucie , tu ne te serais pas levée aussi lard. >
Laure mit sur le compte d'une légère indisposition la paresse inaccoutumée, à propos de laquelle son oncle lui faisait la guerre.
Le bon sir Lamblon remarqua alors l'extrême pâleur et les traits fatigués des deux jeunes amies.
c Mais vous êtes toutes les deux malades, s'écria -t-il ; je vais de suite envoyer chercher le médecin.
— C'e8t inutile, mon bon oncle, répondit Laure, je vous assure que c'est inutile ; ditesnous plutôt quelle est la personne qui va déjeuner avec nous? »
Les quelques paroles qui précèdent étaient échangées dans la salle à manger, et Laure fai-
sait observer à son oncle qu'il y avait cinq couverts sur la table qui venait d'être dressée pour le déjeuner.
« Tu n'as pas deviné? lui dit sir Lambton.
— Mon mari î > s'écria Laure.
Et un éclair de joie vint tout à coup illuminer sa charmante physionomie.
c Lui-même , > dit Servigny qui , pour obéir à sir Lambton qui avait voulu ménager à sa nièce une surprise agréable, s'était jusqu'à ce moment tenu caché dans un petit cabinet attenant à la salle à manger.
Le bon jeune homme prit sa femme entre ses bras et la serra avec force contre sa poitrine, avant de songer à présenter ses hommages à la marquise de Pourrières.
« Heureuse Laure ! dit tout bas Lucie à l'épouse de Servigny.
— Oui , je suis heureuse, lui répondit Laure, et cependant l'appréhension d'un malheur possible vient sans cesse empoisonner mes jours et troubler mes nuits ; hélas ! ma pauvre amie, nous avons tous, pauvres créatures que nous sommes, une bien lourde croix à porter.
— Toi aussi , ma bonne Laure , est-ce que ton mari?..,
— Paul est le plus parfait modèle de toutes les bonnes qualités , et cependant... Je te dirai un secret que je t'ai caché jusqu'à ce jour, parce que je ne voulais pas te donner un sujet d'affliction , et tu verras que tu n'es pas la seule à plaindre. 1
Les deux femmes ne purent en dire davantage; sir Lambton et Servigny , qui s'étaient retirés pour causer dans l'embrasure d'une fenêtre, s'approchèrent d'elles et les invitèrent à prendre leur place à table.
Le déjeuner ne fut pas triste. Les plus heureux résultats avaient couronné le voyage en Angleterre que Servigny venait d'achever; aussi sir Lambton était-il très-salisfait , et il faisait tous les efforts imaginables pour égayer les deux amies , qui, de leur côté , ne voulant pas laisser supposer qu'il existait entre elles un secret qu'elles voulaient absolument cacher, dissimulaient, autant du moins qu'elles le pouvaient, la tristesse à laquelle elles étaient en proie.
Peu de jours après l'arrivée de Servigny, Lucie reçut une lettre de son mari , qui l'avertissait que le lendemain il se présenterait chez sir Lambton.
« J'ai cru devoir, disait-il, vous annoncer
cette visite (que je ne ferais pas si ma négligence ne devait pas sembler extraordinaire à sir Lambton) , afin de vous laisser le temps de prévenir votre amie, et pour que ma présence , qui , je le sens, doit, après ce qui s'est passé, vous impressionner désagréablement , ne vous surprit pas à Timproviste. >
Le premier soin do Lucie , après avoir reçu cette lettre , fut de prévenir son amie et de lui demander ce qu'elle devait faire en semblable occurrence.
« 11 ne faut pas, lui répondit Laure , te montrer trop rigoureuse ; la lettre qu'il vient de t'écrire prouve qu'il comprend toute l'énormitc de son crime, puisqu'il ne cherche pas à s'excuser, et celui qui est humble est bien près de se repentir, s'il neserepent déjà.
— Je ferai ce que tu me conseilles , ma chère Laure, je lui parlerai et j'espère que Dieu voudra lien m'accorder le don de la persuasion. >
Le lendemain, en effet, Salvador, ainsi qu'il Pavait annoncé à sa femme , se présenta chez sir Lambton.
Servigny , qu'une affaire de peu d'importance avait appelé à Lagny, éiait absent en ce moment.
Sir Lambton fit à Salvador l'accueil le plus
empressé , et voulut lui arracher la promesse de passer au moins deux ou trois jours à sa campagne.
Salvador se trouvait dans une position assez embarrassante: il ne savait quelles raisons alléguer pour refuser sir Lambton, et la crainie de désobliger Laure à laquelle sa présence , après ce qui s'était passé quelques jours auparavant, devait inspirer l'épouvante, l'empêchait d'accepter la gracieuse invitation du bon gentilhomme.
€ Vous ne me donnez pas de bonnes raisons, monsieur le marquis, dît à la fin sir Lambton visiblement contrarié des refus persévérants de son hôte ; vous resterez, si vous ne voulez pas me laisser croire que ma compagnie n'a pas le bonheur de vous plaire, i
Salvador jeta sur Laure et sur sa femme un regard suppliant.
Les deux jeunes femmes le prirent en pitié.
« Restez, monsieur le marquis, lui dit Laure après avoir serré entre les siennes les deux mains de son amie ; restez, ne refusez pas à mon oncle une faveur à laquelle il paraît tant tenir.
— Je sais trop, madame, ce que je vous dois pour ne pas vous obéir, répondit Salvador après s'être respectueusement incliné.
— Que vous êtes heureuses ! s'écria joyeusement sir Lambton en s'adressantaux deux amies, que vous êtes heureuses d'être femmes et jolies ! on ne sait rien vous refuser. >
Sir Lambton, jaloux de bien recevoir le mari de la plus chère amie de sa nièce , et désireux de donner au marquis de Pourrières un splendide échantillon de l'hospitalité britannique, laissa seuls un instant Salvador et les deux femmes, afin d'aller donner des ordres en conséquence.
Salvador voulut mettre à profit cet instant de liberté.
i Ah ! mesdames, dit-il en donnant à sa voix une expression pénétrée ; ah ! mesdames , combien votre bonté est grande ! et comment pourrai-je vous faire oublier...? i
Laure ne lui laissa pas le temps d'achever la phrase qu'il venait de commencer.
« Ne parlons pas de ce qui s'est passé , lui dit-elle avec dignité, ce n'est pas M. le marquis de Pourrières qui a levé sur nos têtes le fer d'un assassin ; nous avons eu affaire à un misérable fou , qui , nous aimons à le croire, a recouvré la raison.
— M. le marquis do Pourrières, dit sir Lambton en rentrant dans le salon où il avait laissé
Salvador et les deux femmes, suivi de Servigny qui venait d'arriver au château , j'ai l'honneur de vous présenter mon neveu. »
Salvador s'empressa de quitter le siège sur lequel il était assis, et s'inclina devant Servigny, qui lui rendit son salut.
Lorsqu'ils se trouvèrent face à face, ces deux hommes reculèrent simultanément en arrière , comme s'ils avaient tous deux marché sur une vipère.
Ils s'étaient reconnus»