Un essai de quelques semaines
Faisons la conclusion de cette première partie relative à l'accompagne-
ment du plain-chant, par 4'analyse de ce que nous venons de dire, et faisons observer que le chant Sacré demande à être accompagné , dans sa tonalité légitime , par des accords consonnants plaqués et enchaînés par des modulations prises dans les tons relatifs. Toutefois, nous ne désapprouvons pas l'emploi modéré de Taccord de septième dominante ; car , à cause de sa grande douceur , il peut servir dé temps en temps à contre-balancer la trop grande monotonie et à aplanir les trop grandes difficultés. Mais toujours faut-il que l'accompagnement soit grave , simple, sans préparations, sans retardements , sans syncopes et sans anticipations , en un mot , dépouillé de tous les petits agréments accessoires qui servent à amener les modulations qu'on emploie dans la musique. —
Il nous reste à dire quelques mots sur le jeu de l'organiste , lorsqu'il doit remplir les intervalles qui existent entre les différentes parties de l'office divin , ou se faire entendre sans accompagner le chant.
Nous croyons qu'il faut ici consulter l'esprit de l'Eglise et examiner ce qu'elle nous enseigne à ce sujet. Cette marche parait d'autant plus nécessaire que les préceptes et les exemples , que les bons organistes nous ont laissés , s'accordent parfaitement avec ses décrets.
L'Eglise n'attache ordinairement pas autant de prix au jeu d'orgue que le vulgaire (i), parce que cet instrument n'a de mérite à ses yeux que pour autant que son emploi tend à la fin quelle s'est proposée ^ lorsqu'elle l'a admis dans nos temples. Partant de ce principe , n'est-ii pas hors de doute que l'organiste doit employer tous les moyens possibles pour atteindre ce but , et que dès-lors il est également tenu d'éviter tout ce qui pourrait produire un effet contraire ? Il faut donc que l'oi^e ne fasse entendre que des sons propres à nourrir des sentiments pieux ^ des sons qui élèvent l'homme vers Dieu , qui excitent son âme à la dévotion et préparent son cœur à recevoir la rosée des grâces divines qu'il vient implorer aux pieds des saints autels.
Cependant a TEglise ne défend point d'exécuter, pendant les offices » divins, des pièces d'orgue... pour remplir les intervalles où le chant » cesse : mais elle exige avec raison que ces pièces soient graves et » toujours de nature à exciter les fidèles au recueillement et à la » prière.. .. C'est à quoi les organistes doivent faire attention; ci^r il
(1) « Usut organorum et horniD sonus non est faciendus tanti , qnanti vulgiis facît (Navarr. de Orat. hor. » CaooD XXV 0.* 46.).» '
» ne faut pas qu'ils se permettent de tirer d'un instrument, religieux y^ par excellence , des sons l^ers et même entièrement profanes (1) » .
Le S. Concile de Trente qui a si sagement pourvu à tout ce qui tient à l'exercice du culte , veut expressément qw les Evêques bannissent des églises toute mtisique d^orgue.dont le caractère serait folâtre ou profane (2).
Cette rc|;le a été suivie et renouvelée par tous les Conciles provinciaux et diocésains qui s'occupèrent dans la suite de ce point de discipline. Le Concile de Cologne, Tan 1550, impose aux visiteurs des églises de s'eaquérir ce nùm organa quid sœculare resonent. » Si les orgues ne font point entendre une musique mondaine^
Les Pères réunis dans le Concile de Tolède, Tan i566 (Act. 3, Cap. XI), après avoir parlé de la nature du chant et en général de la musique, dont l'usage peut être permis dans les églises, exigent qu^on écUe soigneusemerU tout ce qui ressent le ton de la musique de théâtre , de V amour profane ou de la musiq[ae guerrière (3).
. Le jeu dorgue étant eoccessif dans pbimars localités , il faut qu'il soit corrigé^ afin qu'une modtdation lascive ne trouble ni les prières sacrées ni la dévotion des auditeurs (Conc. Aug. 1S67.).
Le premier Concile provincial de Malines 1570 (tit. de off. et cul. div. eap. 10.) n'a pas oublié ce point important. 11 veut que les évéques défendent aux organistes de faire entendre des sons efféminés ^ thèàtrals ou militaires; il va même jusqu'à menacer d'amende les contrevenants, et de prison , en cas de récidive (4).
Le Concile archidiocésain de Prague, de l'année 1604, prescrit que pendant la messe ou les vêpres et autres offices divins^ Vorgue soit touché^ pour eocciter la piété des fidèles , sans quU y soit mêlé rieti de lascif ou de mondain (5).
Le pape Benoit XIV dans une lettre encyclique de l'an 1749, adressée
- (1) Décret de son Bmin. le Cardinal Sterckz, archev. de Malines art. VII p. 16.
(3) « Abecclesia Terè muticat eas, ubi siTe organo.... lascivam aut impnram aliqaid miscetur... Arceant » (sets. XXII de reform.). •
(3) « Sed et illnd maxime cayendum erit, ne ipsius musicc sonus qaid théâtrale , aut impudicos amorum » bellommque classicos modules referens, in Dei laudibns decantandis imitetur. »
(4) Cobibeant episcopi... organistas à lascÎTa militari et quàvis indecorA musica in... organis... sub patnk » Jecem stuferorum , ad piot nsus arbitrio episcopi applicandorum. Et si semel puniti non abstinuerint, pœnà m carceris aut alià arbitrariA plectantnr. »
(5) « In orçanis cnm yel ad missam Tel ad Tcsperas, aliaque div'ma officia ad excitandan fidelium pielalem M pulsantur , ne quid lascivum, aut impunim admisccatur (T. IX, Conc. Germ. p. 733. ).. »
aux éyéques des états pontificaux, n'est pas moins explicite à cet égard. Il exhorte très-inslanuuent les évéques à ne point permettre que le Jeu des orgues respire le ton pro&ne , léger ou théâtral , et il appuie ses exhortations des autorités les plus graves (buUar. T. 111).
Dans une notification publiée à Rome (le 16 août 1842), le cardinal Patrizi , vicaire-général de sa sainteté Grégoire XVI , défend aux organistes d^exécuter des sonates théâtrales , ^ ou qui distraient trop l'attention. Il veut au contraire qu'on fasse choix de morceaux qui entretiennent le recueillement et la dévotion. Et afin que ses avertissements aient plus de vigueur , il statue des amendes contre les organistes qui contreviendraient aux susdites dispositions. «Et en cas de troisième » contravention , dit-il , défense sera faite à l'organiste , d'exercer ses » fonctions dans les ^lises pendant un temps dont nous fixerons la » durée selon notre volonté. » «
Des autorités non moins respectables nous apprennent d'un autre coté , quels sont les effets d'un jeu vraiment ecclésiastique. Il faut que les sons de l'orgue , dit le cardinal Bona , soient de nature à réjouir les cœurs attristés des hommes ^ en leur insinuant les plaisirs de la piété céleste , à exciter les indolents -, à animer les âmes ferventes , à appeler les justes à l'amour divin , et les pécheurs à la componction (1).
C'est pourquoi l'Eglise a toujours choisi les organistes avec tant de précaution.
Le cérémonial Ambroisien , cité par Andr. Gastaldus (L. 1. tit. de organ.) exige, que celui qui est admis à cette fonction , soit un homme de mœurs irréprochables et instruit dans son art. Il veut que les ecclésiastiques soient préférés à d'autres , et à leur défaut , il demande que les organistes séculiers soient des hommes graves et modestes , qui s'acquittent avec honnêteté et décence de leur charge. Enfin, il leur recommande spécialement, <ie ne point laisser entendre des sons légers et profanes (2).
G^est ici le lieu de raisonner un peu sur le style d'orgue , ou sur le caractère et le genre de musique que l'organiste doit employer à l'église.
(1) Dif. psalm. C. XYU $ 2.
(3) « OrganitU boo» moribut prcditut ad hoc opus admittatur, et ubi ecclesiattici periti ioTeDiunliir , laYcis » prxferantur : si tameo eccleiiattici apti non reperiantur, laYcut modestiA ac gravitate prxditus eliçatur , » qui semper habita decenti «t .quA decet reTerentiA ac modeitîA luum exequatur munut , eateta ne tonus » tit lasoivus aut profanut. »
Quoique le mécanisme de l'orgue ait quelque chose de mystérieux analogue aux mystères chrétiens , et que ses sons soient éminenunent aptes à faire naître des sensations en harmonie avec les cérémonies de la religion ; cependant , ces effets dépendent en grande partie de la: manière dont l'oi^ue est touché , et du genre de compositions musicales qu'on lui fait rendre. Un morceau de piano , quelque beau et harmo* nieux qu'il soit , peut faire un très-mauvais effet sur Toi^e ; et un pianiste de premier rang peut n'être qu'un organiste fort médiocre. On n'a qu'à comparer les meilleures productions des deux écoles , pour se convaincre que du piano à l'oi^e , il y a une distance immense. En effet, on peut appeler un grand pianiste celui qui joue avec précision et clarté les morceaux des plus grands compositeurs , surtout lorsque dans l'exécution il sait s'approprier pour, ainsi dire , et rendre les sentiments que ceux-ci ont voulu exprimer. Mais un grand organiste n'a pas seulement le talent d'exécuter avec beaucoup de perfection toute la musique qui est propre à son instrument , mais celui bien plus rare d'improviser tout ce qu'il joue. C'est pourquoi il faut être un foudre de guerre, pour réussir sur l'orgue (i). Disons qu'il fSaut déjà bien des travaux pour arriver un peu au-dessus de la médiocrité.
Quant au style d'orgue , proprement dit , il consiste particulièrement dans la représentation de sujets simples , sérieux et graves . remplis d'imitations, que l'on conduit par des modulations faciles et naturelles. Il faut à l'orgue un style fugué ^ ainsi appelé , parce qu'il repose sur les éléments ordinaires de la fugue, sans qu'il soit rigoureusement astreint à ses règles sévères. C'est ce style religieux et plein de majesté qui faisait les délices du père des oi^anistes, du grand Jean-Sébastien Bach (2). Ses ouvrages trop peu connus de nos jours , ont formé tous les grands organistes allemands , tels que l'abbé Yogler ,
Eberlin , Albrechtberger^ Schneider , Neukomm, Rinck Parmi les
ouvrages nombreux que nous a laissés ce grand homme , nous recommandons spécialement son Qavecin bien tempéré, chef-d'œuvre d'inspiration qui est bien propre aux études des jeunes oi^anistes , et digne en même temps d'être exécuté par les organistes les plus consommés. Nous venons de nommer Rinck.... Rinck qui nous a donné de si beaux modèles à suivre , et dont les compositions pour l'orgue ont une suavité
(I) Catlil-BIate, Dict.<fenot.
(3) Voyez ton art. dans le Oict. Riograp. de M. Félit.
et une teinte mélancolique si dignes de la maison de Dieu. A tout pr^idre , nous ne connaissons rien de mieux ni de plus à portée de tous les oi^nistes , que les admirables productions de ce génie créateur. Voyez les sujets les plus simples qu'il sait entrelacer de combinaisons hannoniques et de modulations qui coulent de source ! Voyez ces marches de basses ; quelle majesté! D'un chant choral de la plus grande simplicité, il crée un chef-d'œuvre. Voyez encore cet enchaînement admirable d'accords , ces transitions quelquefois imprévues , mais toujours sans fiiste , toujours naturelles ! Ecoutez cette douceur de modulations et de cadences évitées , qu'il sait lier de manière à vous faire l'effet d'un doux murmure. C'est un ruisseau l^èrement agité par les zéphirs ! Voulezvous du grandiose? Prenez ses fugues ; il vous fera entendre la marche majestueuse d'un fleuve rapide, mugissant dans son cours , mais toujours plein de majesté et d'harmonie. Organistes , vous tous qui respectez votre caractère et les fonctions sublimes auxquelles vous êtes élevés , demancj^z-vous un guide et des études ? Eh bien étudiez , dévorez (siï ven(a verbo) les œuvres du roi des oi^anistes actuels. Emparez- vous de son Ecole pratique d'orgue, de ses chorals , de ses modulations, de ses prdudes, de ses fugues. Là vous trouverez de quoi satisfaire le bon goût des personnes pieuses et éclairées ^ que certes vous ne voudrez pas distraire par des simagrées indignes de vous , indignes mille fois des mystères divins que votre jeu doit accompagner.
Il est donc bien avéré que l'organiste qui veut se conformer à l'esprit de l'Eglise , et à la nature de Tinstrument qui lui est confié , doit nécessairement s'adonner à des études spéciales qui s'y rapportent. Outre cela , il a besoin de savoir combiner les jeux de l'orgue , ou si l'on veut , les registres , de manière à produire Teffet qu'il se propose raisonnaUement. Il n'est guère possible de détailler avec quelque précision , ce qu'il faut observer à cet égard. Nous nous bornerons à présenter ici quelques observations que l'expérience nous a enseignées , et qui peuvent être utiles aux organistes.
Il nous semble , en premier lieu , que les facteurs d'orgues ont eu grand tort , lorsqu'ils ont commencé à vouloir donner aux claviers de leurs instruments cette légèreté qui approche du toucher facile des pianos. Peut-on douter que cela ne prête à écarter le contraste qui doit subsister entre les artistes des deux instruments? Ne sera-t-on pas naturellement porté à tomber dans le genre du piano , dès que le clavier de l'orgue invite à une agilité propre au piano ?
Ensuite, nous avons souvent remarqué que les jeux de fond laissent à désirer sous le rapport de la force. Cette remarque s'applique surtout aux jeux qui doivent servir d'accompagnement au chant.
D'un autre côté, nous croyons que beaucoup d'organistes accompagnent trop fort la mélodie du chant, tandis qu'ils devraient renforcer les basses au moyen de jeux , qui sont partagés par moitié , ou bien en se servant du clavier de pédales. Ce qui est certain ^ c'est que les claviers de pédales, tels qu'on les trouve dans presque toutes les églises de Belgique , sont mal confectionnés. Pour s'en servir avec succès , et conformément à la méthode des bons organistes allemands, il faut que les touches soient si longues et si rapprochées les unes des autres,- que l'organiste puisse enlre-lier les notes de pédale, et jouer des orteils et des talons.
Une dernière remarque à faire , c'est que généralement les organistes prodiguent trop le plein jeu , et qu'ils devraient toujours tenir compte de Ja solennité des fêtes et des circonstances.
Dans quelques églises on trouve d'autres instruments qui accompagnent le plain-chant. Ce sont les serpents, les ophycléides et les contrebasses. Nous ne saurions mieux exprimer ce que nous sentons par rapport à ces instruments accompagnateurs, qu'en transcrivant uq passage d un excellent travail de M. F. Danjou de Paris , de l'état et de Vavenir du chant ecclésiastiqus en France.
c< Sous Louis XII , un chanoine de Sens ou d'Âuxerre inventa le » serpent , et cet instrument^ rauque^ âpre, inégal , variable dans ses » intonations , est venu s'établir dans tous nos chœurs , y rendre le » chant lourd et traînant , y dénaturer les voix , y faire régner la plus » assofpmante monotonie. Quel triste spectacle nous donne-t-on en » exposant à nos regards un homme qui , les joues gonflées ^ le visage » difforme, roulant ses yeux dans leur orbite, étouffe entre ses bras » la figure d'un animal immonde , et semble lui arracher de lugubres » hurlements ! L'ophycléide a , dans beaucoup d'endroits , détrôné le » serpent : c'est un peu moins laid à voir , mais ce n'est pas plus » agréable à entendre. Enfin plusieurs paroisses adoptent à présent la >3 contrebasse. Tous ces instruments présentent le même inconvénient » qui doit en faire abandonner l'emploi; c'est de résonner à l'unisson n des voix graves , [par conséquent de ne pas convenir à la voix de v> tous les choristes ; en outre , ils sont confiés à des musiciens peu » habiles qui , au lieu de jouer purement le chant , se permettent de » faire des accompagnements , des broderies , des ornements du plu»
» mauvais goût » ^ des basses qui jurent avec celles de l'organiste , et poar tout dire, ces messieurs ordinairement n'ont pas la moindre notion du chant qu'ils accompagnent. Et page 59 : « L'instrument le plus parfait » pour diriger et soutenir le chant, celui dont les sons se marient mieux » avec les voix ^ c'est incontestablement Foi^ue ; dans un espace » restreint, sous les doigts d'un seul homme, on peut avec l'orgue » obtenir la puissance , la diversité , la justesse , que ne pourraient » produire trente ou quarante instruments réunis ; ces accents sont » graves et dévotieux comme dit Montaigne ; il embrasse toute Téchelle » des sons et peut s'unir à tous les genres de voix ; il a des jeux variés ^ x) tour-à-tour doux ou éclatants , suaves ou terribles ; ses trompettes x> sonores semblent annoncer le jugement de Dieu ; ses flûtes lointaines » paraissent Técho des concerts des Anges ; l'orgue est l'orchestre que j> demande le plain-chant. Mais hélas ! l'orgue dont je parle n'est pas x> celui qui retentit dans nos églises , qui est profané chaque jour par » une musique légère , mondaine , sans dignité , sans onction et surtout » sans art. »
Ces observations et celles que nous avons présentées dans c^ appendice, quoique bien courtes , méritent cependant , nous le croyoQS, une attention sérieuse de la part de nos confrères. Nous les soumettons à leur méditation et nous formons le vœu qu'elles contribuent à Tamélioration de l'art que nous affectionnons , et à la splendeur du culte , qu'un véritable organiste , qu'un sincère chrétien doit toujours se proposer dans ses études.
Nous avions promis quelques formules d'accompagnement. Les voici :
Di - xît Do - mi • nus Do mi - no me