‹ Les vrais richesChapitre 11 sur 51 · ELLE FAISAIT SIMPLEMENT MIJOTER · texte numérisé non relu

ELLE FAISAIT SIMPLEMENT MIJOTER

modément meublée, où les murailles cachées par des livres, la large table avec la lampe éclairant les paperasses et la chaude et douce atmosphère d'un feu de bois, attestaient une longue séance d'étude attentive et de calme travail.

L'abbé Moulin était de plus en plus

désorienté. Il fallait renoncer à Gilbert même le plus~simple, il y a un fond de

et à Chatterton. comédien.

— A quoi dois-je l'honneur ?... lui « Après tout, se dit l'abbé, j'apporte

demanda Louis Dublé, assis en face de h ce monsieur, à ce soi-disant poète, qui

A QUOI DOIS-JE l'honneur

lui, au fond d'un grand fauteuil moyenâ- n'est point sur la paille, comme il congeux et aussi correct dans son frac qu'un viendrait, et qui me reçoit avec une courprésident de club où l'on triche. toisie au-dessous de zéro, plus d'un Dans tout homme, même le meilleur, quart de million. »

On rend l'argent

Et, un peu inconscient, le digne homme ne résista pas au plaisir de « faire de l'effet ».

Il plongea la main dans la poche de sa soutane et en retira une tabatière, un chapelet, huit sous, son étui à lunettes et le fameux portefeuille. Après avoir fait réintégrer le domicile aux huit sous, au chapelet et à la tabatière, il dégaina ses besicles, les mit sur son nez, ouvrit le portefeuille, feuilleta les traites, choisit celle qui portait le nom de Louis Dublé et la lui présenta dans un geste arrondi.

— Ma visite, monsieur, dit-il avec un sourire plein de bonhomie qui eût fait la fortune d'un acteur, n'a pas d'autre but que de vous remettre ceci... Contre reçu, cela va sans dire.

— Hein ? quoi ? s'écria le poète après un regard jeté sur le papier. Deux cent cinquante et un mille trois cent quatrevingt-dix francs !... En une traite ?... A mon nom ?... Sur le Crédit foncier ?... Qu'est-ce que cela signifie ?... Est-ce une mystification ?

— Nullement, monsieur, répondit le prêtre. Et cela signifie tout simplement que monsieur Renaudel !...

— Mon ancien banquier I cet infâme voleur !...

— ...A été pris de remords, monsieur, et qu'il rembourse à ses clients tout ce qu'il leur a dérobé... avec les intérêts des intérêts.

— Comment ? Cette somme énorme ? Tout mon patrimoine... et même davantage ?...

— Tout cela vous est rendu par Renaudel, qui n'a aucune arrière-pensée, qui veut seulement se réhabiliter devant sa propre conscience et qui m'a même défendu de vous en dire de plus sur son compte.

— Mais... Voyons... Nous sommes en

pleine chimère!... Cette affreuse canaille est donc un honnête homme ?

Et Louis Dublé éclata d'un rire nerveux.

— C'est un débiteur qui paie ses dettes voilà tout, monsieur, dit alors l'abbé d'un ton presque sévère.

Car il l'agaçait, à la fin, ce jeune homme tiré à quatre épingles comme un surnuméraire diplomatique des bureaux du quai d'Orsay. Et puis le vicaire avait eu une trop grosse désillusion. Comment?

Pas de mansarde ? Pas de cruche égueulée ? Pas de lit de sangle ? Pas de chien léchant la main pendante du poète mourant ?

Et la tradition ? Qu'est-ce qu'elle devenait la tradition ?

Cependant Louis Dublé avait mis la main sous le revers de son gilet, et l'avait appuyée contre sa poitrine.

Alors, avec un sourire orgueilleux :

— Le cœur ne bat pas trop fort, dit-il. Je suis content de moi.

Et, s'apercevant enfin de la mine mécontente et diconfite de son visiteur :

— Vous êtes étonné, monsieur l'abbé, s'écria-t-il, que je ne manifeste pas plus de contentement, que je ne saute pas au plafond. Vous auriez désiré, je le devine, raconter à Renaudel que vous aviez vu un homme fou de joie... Mais je mentirais, je vous assure, si je couvrais ce papier timbré de baisers de reconnaissance... Il me fait plaisir, soit, mais il m'inquiète un peu aussi. Grâce à cet argent, je vais avoir un peu plus de temps à moi, d'indépendance. Je ne serai plus forcé de bâcler ces deux articles par semaine qui m'assurent la pâtée et la niche, et je pourrai attaquer ce fameux drame moderne en vers, dont le sujet me hante et me réveille la nuit... Mais, pour cela, il faudra que je sois sage, que je ne me laisse pas

glisser dans mon ancien défaut, sur la pente de Ja flânerie et du rêve... Tenez, monsieur l'abbé, vous m'avez l'air d'un excellent homme. Vous avez été touché, j'en suis sûr, par l'action de Renaudel. Eh bien, je puis vous donner le moyen de réjouir ce voleur repentant, de calmer ses remords rétrospectifs. Vous n'aurez qu'à lui dire ceci : c'est qu'en m'enlevant ce qui me restait de bien, en me laissant pau\Te comme Job et nu comme ver, il m'a rendu un très grand service.

— Un service ? fit le vicaire stupéfait.

— Énorme 1... Riche, j'étais paresseux et obscur. Pauvre, j'ai travaillé, je me suis découvert un peu de talent et j'ai même déjà reçu un petit bout de rayon au grand soleil du succès... Tenez, avezvous un quart d'heure ?... Je vais vous raconter cela, vivement, et vous pourrez le redire à ce brave escroc, qui m'a été jadis si utile en me dépouillant et dont le scrupule en retard va peut-être — que sait-on ? — me faire beaucoup de tort...

— Je suis un peu pressé, répondit l'abbé. Mais j'avoue que je serais curieux...

— Soyez tranquille, cela ne sera pas trop long. Imaginez un grand benêt, maître trop tôt de sa fortune, adorant la poésie, fou de lettres, et que l'odeur du papier tout frais imprimé grise mieux que le vin de Champagne. Avec ça, vaniteux et niais comme un cœur... C'est moi, à vingt ans... D'abord la période de solitude et de lecture. Je dévore, j'admire tout... J'ai pris au sérieux les derniers romans de cape et d'épée ; j'ai respecté des vaudevillistes... Quel estomac !...

chaque jour j'entreprends un grand ouvrage, qui ressemble au livre fermé, la veille, sur ma table de nuit, un poème qui ne dépasse pas le troisième hémistiche,

un drame qui s'arrête à la description du premier décor : « Le théâtre représente une forêt. A gauche, un arbre > . Etat d'esprit délicieux, après tout.

Pas de goût et bon appétit... Mais je rencontre un camarade qui a deux ans de plus que moi, beaucoup de cheveux, — pour un chauve, — - deux ou trois boniments de critique, et qui se rase pour ressembler à Baudelaire... Il m'écrase de sa supériorité, m'éblouit et daigne me présenter dans deux brasseries, l'une au quartier Latin et l'autre à Montmartre, où il n'est éreinté qu'avant son arrivée ou après son départ. L'autorité avec laquelle il tourne le bec-de-cane de ces deux cénacles si distincts l'un de l'autre me fait pressentir en lui l'un des futurs rois de Paris et du monde intellectuel. Disciple fasciné, je lui emboîte le pas, je l'abreuve de bocks et d'égards, et, par reconnaissance, il me nourrit du pain des forts, il m'enseigne le mépris... Voulezvous connaître quelles étaient alors ses opinions littéraires, et, par conséquent, les miennes ?... Dans le passé, sauf quelques méconnus, — on n'avoue pas qu'ils furent incomplets, — personne. Aujourd'hui, pas grand monde. Pourtant, si l'on compte sur ses doigts : lui d'abord, moi peut-être, — par politesse, parce que je fournis l'argent pour fonder une revue, — et un très petit nombre d'autres jeunes gens, quand ils sont là. Surtout, au nom des Dieux I ne jamais songer au public. On n'écrit que pour vingt-cinq personnes, et encore. Quiconque a le moindre succès est un philistin, un bourgeois... Voilà, monsieur l'abbé, les saines et encourageantes doctrines dont je me suis nourri pendant plusieurs années... Mais j'ai peur de vous parler chinois.

— Non, non... J'essaie de comprendre... Je comprends... Allez toujours, dit

On rend l'argent

l'abbé, qui commençait à se réconcilier avec le jeune homme.

— Donc, grâce à ma petite fortune, je fus élevé à la dignité de Mécène. Notre chef d'école, le chauve absalonien, m'intima l'ordre de fonder un périodique pour défendre ce qu'il appelait nos idées, et je mis au jour V Instantané, recueil bi-mensuel qu'ornait une vignette représentant une jeune personne en bas noirs à cheval sur un appareil de photographie. Le personnel de la rédaction se réunissait, chaque soir, dans un bar de la rue Cujas, où je trônais, en ma qualité de Laurent-le- Magnifique de la bohème, et où j'avais, tous tés mois, une note, longue comme un jour sans pain, de bière de Lœvenbrau, de choucroute-jambon, de harengs marines et de salades de museau de bœuf. Deux groupes de jeunes écrivains se partageaient les colonnes de l'Instantané :

d'abord les « Secs », tous prosateurs qui se réclamaient de Stendhal, qui observaient chaque' matin leur état d'âme avec la maussade humeur d'un dyspeptique regardant sa langue dans son miroir à barbe, et qui analysaient avec la même minutie leurs infortunes amoureuses et leurs embarras gastriques; puis les poètes du dernier cri, les « Allégoristes », qui, dégoûtés de la rime riche, accouplaient des assonances comme « miséricorde »

et « hallebarde », et qui raclaient les vieux fonds dé dictionnaires du xvi^ siècle. L'un d'entre eux, un Chilien tonitruant, voulait que chaquie: mot donnât une sensation physique ; il assurait qu'en prononçant le mot « mélancolie », il croyait caresser du velours, et que le nom de la ville de Perpignan sentait l'ail... D'ailleurs, on massacrait toutes les réputations à l'Instantané et au Bar Cujas, même les renommées encore à naître des poètes du café d'en face. Seulement, par

horreur du Romantisme, on avait des bontés pour quelques classiques. Jamais on ne disait autrement que « ce pauvre Hugo » ; mais on accordait généreusement le don du style àBossuet,etRacine, on ne sait trop pourquoi, était sous notre protection spéciale... Tout cela était fort disgracieux, sans jeunesse, puisque sans enthousiasme. J'admirais pourtant, et — par discrétion, n'étant que bailleur de fonds, par fatigue aussi, car je ne me couchais qu'à deux heures du matin, lourd de bière et d'esthétique — je publiais seulement, de loin en loin, dans mon propre journal, de courts poèmes dont devaient pouffer, derrière mon dos, les chers collaborateurs. Car mes vers, si mauvais qu'ils fussent, se tenaient à peu près sur leurs pieds et avaient même une espèce de sens et une rime au bout... Les choses en étaient là ; l'Instantané paraissait depuis trois ans et m'avait déjà valu, pour tout bénéfice, un duel au pistolet — deux balles sans résultat — et un commencement de poursuites en correctionnelle, quand Renaudel, mon banquier, s'enfuit en Amérique avec les débris de ma légitime, qui, sans cet accident, eussent été convertis rapidement en papier noirci et eh choucroute-jambon.

— Et il ne vous restait rien, malheureux enfant ? dit l'abbé Moulin.

— Non, ruiné, nettoyé, rincé, absolument !... Et j'avais, de plus, des habitudes de dépense et de fainéantise... Pendant quelques mois, j'ai vécu en vendant mes livres, mes meubles, mes habits, et j'allais connaître la pire détresse, lorsque je rencontrai un de mes camarades de bohème qui me sauva. Depuis qu'il signait, avec succès, de jolis et spirituels articles dans un grand journal, nous l'avions traité, à l'Instantané, de traître et de renégat. Mais c'était un bon enfant,

sans rancune. II me fit admettre dans la feuille du soir où il écrivait, «à la boîte», pour me servir de son expression. Oh ! comme simple utilité, comme saute-ruisseau, comme petit reporter, et à l'essai encore!... Mais, quoi? il fallait vivre; et, pour raconter mes histoires de chiens enragés, ou de vieille dame écrasée au coin de la rue Montmartre, je n'avais pas le temps de me demander, comme le Chilien à la voix de gong, si les mots dont je me servais sentaient la rose ou la fuite de gaz, et s'ils donnaient la sensation du contact d'un reptile ou d'un chat angora... J'écrivais mes faits-divers le plus vite que je pouvais, du mieux que je pouvais, pour gagner ma pièce de dix francs... Bah I c'est ainsi qu'on assouplit sa plume, et il n'y a que les pédants qui prétendent que le journalisme gâte le style. Ah I j'ai eu du mal, dans les premiers temps 1... Quelle hâte, quelle agitation 1 Au sortir d'un bal de charité, je courais place de la Roquette pour voir tomber une tête. Après une moitié de tour de France dans le train présidentiel et vingt banquets à discours, j'allais bien vite manger le cervelas et boire le ( bleu » d'un pique-nique d'anarchistes.. Mais c'était la vie, tout cela, la vie avec ses cris, ses gestes, son grouillement ; et je m'y mêlais, je m'en imprégnais, et j'en venais à aimer mon métier. L'aimer, c'était le bien faire. J'acquis quelque crédit, quelque autorité dans les journaux qui m'employaient. Tout en continuant pendant quelque temps ma besogne de reportage sous un nom d'emprunt, je fis paraître, en les signant, de chroniques, des contes, une longue nouvelle. Et je les écrivis — j 'avoue mon ignominie — en songeant au lecteur, oui, pour lui plaire, pour l'intéresser... Car ils étaient dans le faux, les petits féroces de

V Inslaniané, et il faut travailler pour le public, et Théophile Gautier a eu bien raison de dire qu'il ne suffit pas d'être un imbécile pour avoir du succès... Et j'en ai eu, et j'en ai, monsieur l'abbé, et l'on commence à rechercher ma « copie »...

La nécessité m'a contraint au travail; le travail m'a donné un peu de talent... Je viens de publier mon premier roman ; les éditions se succèdent, la presse en parle encore... Au bout de six semaines 1 Inouï, n'est-ce pas ?... J'ai même déjà des envieux, et l'on commence à m'aboyer aux jambes... Dans les brasseries, où je ne vais plus, je suis excommunié devant les ronds de feutre. Bon signe I Excellent symptôme !... J'attends avec impatience l'article où l'on insinuera que je triche aux cartes ou que je suis de la police. Ce jour-là, mon affaire sera faite... Car, vous savez, la gloire, ça finit peut-être par du laurier, mais ça commence par des pommes cuites... Oh ! je ne me grise pas. C'est plein de défauts, mon livre. Son seul mérite est de ne pas sortir des deux ou trois moules à pâtisserie à la mode ; et l'on va bûcher, je vous en réponds, et l'on fera mieux... Eh bien, si en cinq ans, j'ai échangé ma paresse contre du courage, ma vanité contre du sens commun, mes prétentions contre delà conscience artistique, si j'ai mordu à cette savoureuse grappe de raisins dont tous les ratés s'éloignent en murmurant: « Ils sont trop verts », je le dois uniquement, monsieur l'abbé, à la perte de ma fortune, au bon régime de la vache enragée I... Rien de tel, voyezvous, pour un homme qui va tomber, qu'un bon coup de pied au derrière que lui envoie la destinée... Vous pouvez dire ou écrire cela à Renaudel... Pauvre diable d'escroc !... Mais je lui dois ma carrière, et il est mon bienfaiteur 1 A présent, l'abbé Moulin le trouvait

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tout à fait de son goût, le jeune poète, depuis qu'il s'était dégelé. Bien qu'un peu ébloui par l'argot du métier littéraire et par les « mots d'auteur », le bonhomme eût volontiers continué la conversation. Mais il se rappela qu'il avait, avant minuit, trois autres visites à faire.

— ■ Monsieur, dit-il à Louis Dublé, je rapporterai fidèlement à Renaudel le sens de notre entretien... Mais, je vous l'ai déjà dit, le temps me presse... Seriez-vous assez bon pour me signer le reçu ?

Le jeune homme signa et rendit le papier à l'abbé ; puis, prenant la traite qui était restée sur le bureau, et après l'avoir encore parcourue du regard :

— Sois donc le bienvenu, gros sac , murmura-t-il. Mais tu sais, à l'avenirl tâche de ne pas m'empêcher de travailler... Je m'étais interdit d'aller, ce soir, au réveillon de l'ami Thurel, l'auteur dramatique, où doit pourtant assister la petite Margotte, la jolie blonde des Variétés... Gros sac, gros sac ! Tu vas me donner, j'en ai bien peur, de mauvais conseils...

Et comme le prêtre, un peu gêné par ce monologue, se levait pour prendre congé:

— Pardon, monsieur l'abbé, fit le poète. Mais... j'y songe... c'est Noël qui, par vos mains, me fait ce joli cadeau. Il faut au moins que je le remercie. Ce soir, les caisses sont fermées et je ne puis toucher la forte somme... Mais j'ai là cinq cents francs, prix du dernier tirage de mon livre... Les voici... vous devez bien connaître quelques pauvres enfants à peu près aussi peu vêtus que Jésus dans sa crèche.

— Soyez remercié, monsieur, dit l'abbé en prenant les cinq billets bleus. J'ai justement votre affaire, dans mon ancienne paroisse, — dans le quartier des

chiffonniers... Mes cinq orphelins de la rue Croulebarbe.

— N'oublions pas les vieux, non plus, reprit le jeune homme. J'ai rencontré hier le chansonnier Charlieux, qui, malgré ses soixante-huit ans, s'en allait, par la boue, au fond de Vaugirard, chez un marchand de vin, où il devait dîner avec des ouvriers et payer son écot d'une chanson au dessert... Passé de mode, le vieux barde, mais il a eu tout de même, trois ou quatre fois dans sa vie, un coup de génie à la Pierre Dupont... Et bien malade, le pauvre Charlieux ; hier, il crachait ses poumons le long du trottoir... Eh bien, puisque me voilà riche, je vais lui paj'er son dernier Noël et l'envoyer dans le Midi, au soleil, où il trouvera peut-être encore une chanson.

Récompensé par le sourire attendri du vieux prêtre, Louis Dublé ajouta gaiement :

— Car, voyez-vous, nous avons aussi nos vieux chiffonniers, dans les lettres.

Et c'est avec un charmant rire qu'il accompagna l'abbé Moulin jusqu'à la porte.

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