‹ Les vrais richesChapitre 13 sur 51 · UNE PETITE SERVANTE ACCOURUT · texte numérisé non relu

UNE PETITE SERVANTE ACCOURUT

prendras... » Les voleurs qui restituent le produit de leur larcin sont assez rares. Il serait dangereux de les décourager.

Un peu ragaillardi par le sac d'avoine pendu à son museau, durant la visite de l'abbé Moulin chez Louis Dublé, le cheval du fiacre — un ancien militaire, ayant un peu de sang et de bons états de service, au 2« hussards, — franchit assez lestement la distance qui sépare la butte Montmartre de la montagne Sainte- Geneviève; et il était à peine sept heures quand le vicaire descendit de voiture.

A travers le brouillard moins épais et bleuté légèrement par la clarté lunaire, le prêtre distingua, audessus d'une muraille, une rondeur énorme et vague qui était le dôme du Panthéon. Il put même lire, audessus d'une porte grillée, ces mots peints en grosses lettres jaunes sur un écriteau noir :

« Externat de jeunes filles, dirigé par mademoiselle Latournûre. »

C'était bien là qu'il avait affaire. Il sonna.

Une petite servante accourut, le bougeoir en main, et fut tout de suite impressionnée par la soutane et les cheveux blancs du vicaire.

— Mademoiselle est à table... Mais

On rend l'argent

ça ne fait rien... Entrez, monsieur l'abbé.

Et, après avoir fait traverser au bonhomme un minuscule jardinet où grelottaient dans la nuit quelques maigres squelettes de lilas, la petite servante ouvrit brusquement une porte d'où s'échappa, dans une vive clarté, une fusée de rires enfantins.

Ah ! l'aimable et gracieux spectacle 1

C'était dans la classe, — la classe d'une pauvre école, — avec ses murailles badigeonnées de jaune, sa cathèdre noire surmontée du tableau des poids et mesures, ses cartes de France et d'Europe se faisant pendant, ses placards de ba bé bi bo bu. Mais les tables à pupitres avaient été repoussées dans un coin, les bancs avaient été dressés contre les murs pour faire de la place ; — et, au beau milieu de la vaste pièce, autour d'une nappe où deux grosses lampes à pétrole faisaient étinceler les verres et les assiettes, étaient attablées une vieille dame et une dizaine de petites filles.

La vieille dame avait dû être, dans les environs de la dictature du général Cavaignac, ce que certains vieillards appelaient encore, à cette époque, une brune piquante, et elle avait conservé, malgré les ans, des yeux noirs pleins de vivacité et un teint de pomme de rainette. Seulement ses « anglaises » — les dernières « anglaises », en oreilles d'épagneul, — étaient à présent pareilles à de la soie blanche. Mais l'agréable sourire! Et quel air de santé et de bonne humeur! Au moment où l'abbé Moulin entra, la vieille dame, sa serviette fixée par deux épinglessurle corsage de sa robe de satin noir, de sa robe de cérémonie, — elle n'en avait évidemment pas trente-six, — venait de fendre, à l'aide d'un grand couteau àdécouper, le ventre d'une dinde rôtie, d'où se

répandait dans le plat une cascade appétissante ët'parfumée de purée de marrons et de chair à saucisse. Et, devant ce beau spectacle, il fallait voir les paires d'yeux et entendre les cris des petites filles, immobiles de joie et d'admiration.

Bien sûr, elles n'en mangeaient pas tous les jours, les gamines, de la dinde rôtie aux marrons. Cela se devinait à la manière dont elles se tenaient en arrêt devant la mirifique volaille, leur couteau dans une main, leur fourchette dans l'autre, avec l'air de petites ogresses sentant la chair fraîche. Elles n'étaient pourtant pas des fillettes d'ouvriers, comme on en voit sortir de l'école primaire, en tablier noir et les cheveux dans un filet de chenille. On se nourrit bien dans le « populo », au moins les samedis de quinzaine. Non, c'étaient des enfants de tout petits bourgeois, de pauvres honteux, des quasidemoiselles, qui allaient à l'externat « payant », chez mademoiselle La tournure, pourvue du brevet supérieur, s'il vous plaît.

Avant d'envoyer sa fille au dîner de « Mademoiselle », la maman — femme d'un employé gêné ou modeste boutiquière ayant peine à joindre les deux bouts — avait fait friser la petite, l'avait parée d'un nœud de ruban, d'une collerette fraîchement repassée. Mais, n'importe 1 on voyait bien que pour tout ce monde-là, la dinde aux marrons était un régal extraordinaire et que ça les changeait, les gourmandes, des repas économiques comme on en fait dans les humbles ménages, des « assiettes garnies » de chez le charcutier, des restes du bouilli de la veille raccommodés avec de la sauce rousse et des cornichons.

Oh 1 la belle dinde !

Entre nous, chère madame qui me lisez, cette dinde était d'une médiocre grosseur.

et vous Tauriez eue, à la Halle, — en marchandant un peu et sans vous faire traiter de a râleuse », — pour sept à huit francs. Elle aurait même semblé étique si on l'avait comparée aux monstres gonflés de graisse et tuméfiés do truffes qui trônent dans la vitrine de Chevet ; et l'abbé Moulin en avait vu de bien plus grosses dans ses dîners en ville chez les riches dévotes. Mais ce qu'il n'avait jamais vu, c'étaient tant de bons appétits autour d'une volaille ; et cela lui faisait plaisir, au brave homme.

Ce qui l'étonnait, par exemple, c'était l'air joyeux et bien portant de la vieille dame qui présidait le repas. Renaudel n'avait-il pas parlé de mademoiselle Latournure comme d'une personne triste et maladive ? Qu'est-ce que cela voulait dire ?

A l'entrée de l'ecclésiastique, les petites filles s'étaient levées, par respect. La vieille dame en fit autant, tenant toujours à la main son grand couteau à découper.

— Mademoiselle Latournure ? demanda le prêtre qui craignait une méprise.

— Pour vous servir, monsieur l'abbé, répondit-elle avec bonne grâce.

— Je suis désolé, mademoiselle, d'interrompre votre dîner... Mais je vous apporte une importante nouvelle... oh ! une bonne nouvelle... qui vous surprendra, très agréablement... et je désirerais vous parler un instant en particulier.

— Rien n'est plus facile, dit la vieille fille un peu émue.

Et s'adressant à la petite bonne :

— Clémence, prenez une de ces lampes et conduisez monsieur l'abbé dans le parloir... Je vous suis, monsieur l'abbé.

Puis elle posa son grand couteau sur la table et promena son regard sur les petites filles.

— Vous allez m'attendre un instant, mes enfants, et, n'est-ce pas ? vous serez bien sages ?

— Oui, mademoiselle, répondirent en chœur les gamines.

Mais c'était un chœur pareil à celui des tragédies antiques, un chœur de lamentations contenues et de larmes étouffées. Comment? la belle dinde toute chaude, qui fumait et qui sentait bon, la purée de marrons nageant dans le jus ! Il fallait rester là à les regarder sans y toucher, et les laisser refroidir !... Et il fallait répondre encore : « Oui, mademoiselle, >.

par politesse, par obéissance !...

Ah ! le vilain prêtre !

L'abbé Moulin se sentit mal à l'aise devant tous les yeux chargés de naïve colère qui se tournèrent alors vers lui, et se hâta de suivre la servante.

Dans le « parloir », grand comme la main, — bureau à cylindre, cartonnier, six chaises de canne, plus, sur le mur, une estampe représentant un arbre très difforme et chargé de fruits bizarres qui étaient des têtes de rois de France, — dans le parloir, où il ne faisait fichtre pas chaud, le prêtre et la vieille demoiselle s'assirent.

Comme diplomate, l'abbé Moulin était du dernier ordre. Aucun talent pour les ménagements, les précautions oratoires.

De plus, les ecclésiastiques n'allant pas au théâtre, — nimium fortunalos, sua si bona norint, — il n'avait jamais vu jouer la Joie fait peur. Il faillit donc être cause d'un malheur par la brusque façon dont il prononça le nom de Renaudel, parla de restitution, et mit sous le nez de mademoiselle Latournure l'éblouissant papier à vignette où flamboyait ce chiffre majestueux, écrit en toutes lettres : Trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante-trois francs.

On rend l'argent

oh! la belle DIiNDEl

Sur les joues de la vieille fille suffoquée par la surprise et par la joie, les pommes de rainette de la bonne santé avaient soudain faitplace aux tomates de l'apoplexie. Mais, tout de suite, heureusement, elle éclata en sanglots. Puis, à ce déluge de larmes se mêla une cataracte de paroles, fort incohérentes, d'ailleurs, où mademoiselle Latournure, tout pêle-mêle, remerciait infiniment monsieur l'abbé, Dieu, la Vierge et tous les saints du paradis, regrettait qu'on n'eût pas allumé le poêle, appelait les bénédictions du ciel sur ce scélérat... non, sur cet excellent homme de Renaudel, et annonçait sa résolution d'intimer à Clémence l'ordre immédiat d'aller retirer du Mont-de- Piété la louche et les six couverts d'argent, sans oublier la pince à sucre, les cuillers à café et la truelle à poisson, attendu qu'on n'avait plus que trois jourspour renouveler les reconnaissances.

Tout à coup un cri aigre et prolongé suivi de hoquets et de pleurs, se fit entendre dans la chambre voisine, à travers la cloison.

— C'est Ernestine... s'écria mademoiselle Latournure en se levant d'un bond. A cause de la dinde... Vous comprenez, un bébé, pas encore cinq ans...

Mais ce n'est pas une raison, parce qu'il m'arrive un grand bonheur, pour que je les oublie, les pauvres petites... Au contraire !... Venez -vous, monsieur l'abbé ? Nous causerons aussi bien devant les enfants.

Très vive, elle rouvrit la porte, et sa rentrée dans la salle du festin fut saluée par une longue exclamation de toutes les petites filles. Ernestine, la pleureuse, qui était assise à côté de la place vide de l'institutrice, et rehaussée sur sa chaise par un vieux Bescherelie en deux volumes, cessa de crier, immédiatement.

— Clémence, un siège pour monsieur l'abbé, dit la vieille demoiselle en reprenant sa présidence et en s'armant de nouveau du grand couteau. Mais, j'y songe, monsieur l'abbé, vous n'avez sans doute pas encore dîné... Si vous vouliez nous faire le grand honneur...

Le bonhomme était à jeun et, en toute autre circonstance, il eût accepté avec empressement ; mais il lui fallait encore faire, avant minuit, deux autres visites, et puis il se fût reproché de prendre sa part de la dinde, qui, nous l'avons dit, n'était pas déjà si grosse. Il s'excusa donc, et, comme il avait grand'faim, il accepta seulement un doigt de vin et un biscuit.

Maintenant la volaille était découpée, oh ! en tout petits morceaux, en très minces aiguillettes ; car il fallait que tout ^e monde en eût, et tout le monde en avait sur son assiette, avec un peu de purée de marrons et de chair à saucisse. Clémence, la petite bonne, avait fait la distribution avec une équité salomonesque, et les gamines s'étaient mises à fonctionner énergiquement. Cette gourmande d'Ernestine, à qui le croupion était échu, avait même déjà des moustaches de graisse jusqu'aux oreilles.

— Voyez-vous, monsieur l'abbé, dit alors mademoiselle Latournure qui promenait des regards ravis autour d'elle, je ne suis pas riche... ou, pour mieux dire, je n'étais pas riche, il y a cinq minutes... et mon petit externat me rapporte à peine de quoi vivre. Mais, tous les ans, la veille de Noël, je mange une dinde aux marrons avec quelques-unes de mes élèves, avec celles, vous sentez bien, chez qui je sais qu'il n'y aura pas de réveillon... Clémence, versez l'eau rougie. Ces enfants meurent de soif... C'est mon seul « extra » de l'année, ma petite débauche...

On rend l'argent

Mais, n'est-ce pas, monsieur l'abbé, que c'est charmant à voir ?...

Puis, s'adressant brusquement à l'une des gamines :

— Marie Duval, faites-moi le plaisir de ne pas sucer vos doigts et de manger plus proprement... Une grande fille de neuf ans !,.. Vous n'avez pas honte ?.,. Et maintenant que me voilà de nouveau à mon aise, continua la bonne vieille, car vous savez, Clémence, je vous annonce une nouvelle agréable, vous n'aurez plus de discussions, désormais, avec le charbonnier et la laitière ; il seront payés recta... Oui, maintenant que j'ai retrouvé mon avoir, je suis capable, monsieur l'abbé, de garder mon externat, rien qu'à cause du dîner des petites. Seulement, je m'offrirai maintenant ce régal à toutes les fêtes carillonnées, et la volaille sera énorme... Vous entendez, mes enfants ?

Trois ou quatre fillettes, les plus grandes, levèrent un instant le nez de dessus leur assiette et lancèrent un respectueux : « Oui, mademoiselle ». Cependant les belles promesses de l'institutrice firent peu de sensation. L'avenir n'existe pas pour l'enfance. Les gamines étaient alors absorbées par le présent, c'est-à-dire par la dinde.

— Mademoiselle, fit tout à coup l'abbé Moulin, qui avait gol^é son biscuit et posé son verre sur la table, mademoiselle, excusez-moi si je suis indiscret. Mais vous avez devant vous un homme stupéfait, positivement. Je trouve en vous une personne bien portante, pleine de gaieté, goûtant avec délices un plaisir innocent qui est en même temps un acte de bonté délicate, et, vous l'avouerai-je ? Renaudel m'avait parlé de vous...

— Comme d'une égoïste, s'écria mademoiselle Latournure en éclatant d'un bon

et charmant rire qui la rajeunissait. Eh bien ! Renaudel vous a dit la vérité.

— Comment ?

— Oui, une vieille fille très ridicule, ne songeant plus qu'à sa santé, s'écoutant digérer, geignant toujours... Quand Renaudel me connaissait, j'étais ainsi... Et voulez-vous l'étonner, ce brave homme de voleur ? Dites-lui donc qu'en me ruinant il m'a rendu la santé et la bonne humeur.

En ce moment, Clémence, la petite bonne, qui avait disparu pendant deux minutes, apporta une large tarte aux pommes que les gamines saluèrent d'un long hurrah. La tarte fut placée devant mademoiselle Latournure, qui, avant d'y porter le couteau, inspecta d'un regard circulaire toute la marmaille attablée.

— Emilie Charron, dit-elle alors, tenezvous droite, à moins que vous ne vouliez absolument devenir bossue... Et vous, Sophie Bellanger, que je ne vous surprenne plus à mettre vos coudes sur la table...

Mais la bonne vieille grondait mal. Au milieu de ses élèves, en ce repas de Noël,

— son meilleur jour de l'année, — le contentement éclatait dans ses petits yeux noirs, sur ses joues vermeilles ; et sa voix, qu'elle essayait vainement de grossir, était indulgente jusqu'à la tendresse.

— Monsieur l'abbé, reprit-elle tout en partageant la tarte selon la plus inflexible justice, prenez encore un peu de vin et un autre biscuit, et je vous dirai mon histoire en peu de mots... Je ne me suis pas mariée, parce que j'avais à soigner mon père, veuf, vieux et malade. Le jour de sa mort, — je n'oublierai jamais qu'au dernier moment, en désespoir de cause, on alla chercher un médecin illustre qui vint, en pelisse fourrée, dit : « Il est mort, » et demanda cent francs pour sa visite,

— le jour de la mort de mon père était

l'anniversaire de ma naissance. J'avais quarante-cinq ans. J'étais seule au monde, sans aucun intérêt dans la vie, avec un immense besoin de repos ; car mon pauvre père, qui souffrait beaucoup, était devenu, il faut bien le dire, très exigeant et même tyrannique. « C'est à mon tour de me soigner, » pensai-je, et je ne fis plus que cela. Je n'étais que fatiguée, je me crus malade, et je le devins pour de bon, en me droguant. J'ai été la personne qui ne peut entendre prononcer le nom d'une maladie sans s'imaginer que c'est la sienne, pour qui le menu de chaque repas est une affaire d'État, chaque digestion un drame. J'ai fait de la diète lactée pendant trois mois ; j'ai même été végétarienne, et avec des exclusions, encore ; car je m'étais persuadée que certains légumes étaient dangereux, que les épinards, par exemple, les inolTensifs épinards, le balai de l'estomac, contenaient un poison lent, et que le macaroni donnait le ver solitaire... Oui,monsieur l'abbé, j'ai usé dix médecins ; je changeais tous les ans de station thermale. Les médicaments annoncés à la quatrième page des journaux m'ont tous comptée parmi leurs victimes. J'ai consulté des homéopathes, des somnambules, tous les empiriques, et l'on m'a vue, dans les faubourgs lointains, me glisser dans la mj'stérieuse arrière-boutique des herboristes à demi sorciers, qui vendent des breuvages. Mon caractère, jadis très doux, s'était aigri. J'exigeais qu'on me plaignît, et quiconque ne me semblait [las prendre un intérêt suffisant à ma santé me devenait odieux. Enfin je me sentais insupportable aux autres et à moi-même, quand Renaudel m'emporta lout ce que je possédais, sauf quelques milliers de francs... Monsieur l'abbé, ce tut le salut pour moi... Il me fallait travailler ou mourir de faim. Ce petit exter-

nat était à vendre ; je l'achetai avec mes dernières ressources, et, tout de suite, devant mes petites élèves la flamme de maternité, qui dort sous la cendre dans le cœur de toutes les vieilles filles, se ralluma. Si j'avais été jusque-là souffreteuse et égoïste, c'était parce que je n'avais rien à faire, parce que je n'avais personne à aimer. Autrefois, dans ma paresse de malade imaginaire, je ne digérais qu'à coups de peptone mes boulettes de viande crue. Aujourd'hui, mon estomac supporte le bœuf à l'oignon et les pommes de terre au lard... Gagner sa vie, quelle excellente hygiène ! Et puis, dans les familles de ces enfants-là, j'ai vu tant de pauvreté fière et décente, j'ai pris de si bonnes leçons de résignation et de courage !... Que vous dirai-je, monsieur l'abbé ? J'ai vécu de bien mauvais jours. J'ai peu d'élèves, on me paie mal, mes vieilles nippes n'ont plus que l'âme et le mois du terme est terrible. Mais l'insouciance et la gaieté des enfants, c'est contagieux. J'ai appris à vivre à la grâce de Dieu, au jour le jour, pour la minute présente... et, tenez, j'ai envoyé hier au Mont-de-Piété mon vieux cachemire pour acheter cette dinde de Noël... Vous me rendez ma petite fortune. Tant mieux! Mais, soyez tranquille, je ne vais pas me remettre à enrichir les apothicaires... Je ne quitterai pas mon externat. Seulement, comme je deviens tout de même bien vieille, je prendrai, pour ni'aider, quelque pauvre fille à teint pâle et à brevet, à qui je rendrai la vie douce, à qui jereferaides joueset dont jeserail'amie... Et il y aura toujours dans le buiïet quelque chose de bon pour les gamines qui m'arriveront avec un panier mal garni ; et je n'aurai plus besoin de tourmenter les pauvres mamans en robe fanée qui poussent un si gros soupir en tirant de leur vieux porte-monnaie les vingt francs

pour le mois de la petite. Certes, je veux demeurer, je vous le promets, — et jusqu'à ma mort, si c'est possible, — dans cette atmosphère enfantine, au milieu de ces rires frais et de ces yeux purs. C'est un trop bon régime pour que j'y renonce... Dites cela à Renaudel... Vous avez mon reçu de la grosse somme; remettez-le-lui sans trop de remerciements... Après tout, il n'a fait que son devoir...

Mais c'est grâce à lui, tout de même, que je ne suis plus une vieille patraque, grognant au coin de son feu, remuant des tisanes et des fioles de pharmacie ; et, pour cela, je suis son obligée.

Mademoiselle Latournure avait été forcée de dire ces dernières paroles à voix très haute, de les crier presque ; car, la tarte aux pommes ayant disparu jusqu'à la dernière miette, les petites filles, excitées par le bon repas, commençaient à bavarder entre elles ; et c'étaient des jacassements et des ramages comme dans un arbre plein de nids, au lever d'un soleil d'avril.

Seule, Ernestine, la gourmande à présent repue, avait laissé tomber sa tête lourde de sommeil sur ses pi tits bras croisés, à côté de son assiette, et s'était endormie profondément.

Mon Dieu ! L'abbé était ravi, sans doute, que la pauvreté eût rendu à cette aimable demoiselle la joie du corps et de l'âme. Mais cela lui semblait, quand

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