QUELQUE PAUVRE FILLE
même, extraordinaire et paradoxal. II se rappelait son peuple de chiffonniers, où les choses ne se passaient pas de la même
façon, où, tout au contraire, faule d'argent, on se portait mal et on mourait comme mouches.
— Je vous félicite, mademoiselle, dit-il en se levant, de votre guérison. Il est certain que l'argent ne donne pas la santé, que même — et ce fut votre cas — il peut lui nuire... Pourtant, j'ai, parmi mes pauvres, une enfant de treize ans qui est anémique à faire pitié... Il lui faudrait des viandes saignantes et du vin vieux; et cela coûte cher...
— Jevouscomprends.monsieurl'abbé, interrompit en riant la vieille fille. C'est pour les anciens riches seulement que les privations sont un bon remède. Envoyezmoi le nom et l'adresse de votre petite protégée. Demain je serai capitaliste, et soyez tranquille, elle va faire connaissance avec les vins de Médoc de derrière les fagots et les biftecks de filet... Maintenant, excusez-moi si je ne vous retiens pas davantage ; mais j'ai encore à emmitoufler tout ce petit monde et à le reconduire chez papa et maman.
Après de grands remerciements, l'abbé Moulin qui, comme on voit, faisait, ce soir-là, d'excellentes affaires, se retira en déployant ses politesses cléricales.
Reconduit par la petite bonne, il trouve son cocher descendu de son siège, tapant des pieds sur le trottoir et « battant le vilain » avec fureur ; car le froid pinçait ferme. La lune qui, si l'on en croit le proverbe, est une grande mangeuse de nuages, avait décidément pris le dessus, et le brouillard se dissipait lentement en vapeur azurée.
« Ah ça ! se dit l'abbé avec un peu d'impatience quand la voiture se remit en marche, est-ce que je ne finirai pas par rencontrer un vrai malheureux, à qui ce coquin d'argent fasse tout à fait plaisir ? »