‹ Les vrais richesChapitre 24 sur 51 · BIEN' PORTANT · texte numérisé non relu

BIEN' PORTANT

Demandez la liste officielle et complète des numéros gagnants de la Loterie Internationale... Demandez le tirage du gros lot de cinq cent mille francs... Dix centimes.

Au coin du faubourg Montmartre, on

ne pouvait pas voir les deux camelots, perdus dans la brume crépusculaire et dans le fourmillement de la foule ; mais leurs deux voix — un ténor suraigu, une basse profonde — dominaient le bruit torrentiel des piétons et des voitures et se répondaient alternativement d'un trottoir à l'autre.

Albéric Mesnard venait de quitter les bureaux de la maison Cahun et fils

-(Faux-cols, manchettes et plastrons mobiles, Rue du Sentier, à Paris. Succursales à Londres et à Hambourg).

Saisi par le froid humide de cette soirée d'hiver, ayant relevé le collet de son mince paleict et mis les mains dans ses poches, il se hâtait, avec l'adresse du Parisien, à travers la cohue, lorsqu'il entendit les deux aboyeurs.

« Demandez la liste officielle et complète des numéros gagnants de la Loterie Internationale... Demandez le tirage du gros lot de cinq cent mille francs... Dix centimes. »

« Ah ! bah ! se dit le jeune homme, ils se sont donc enfin décidés à le tirer, ce fameux gros lot... Ce n'est pas malheureux. Depuis trois ans que ça traîne...

Mais, au fait, j'ai un billet. »

Il chercha du regard un des hurleurs, eut envie d'acheter le papier. Mais il ne lui restait qu'une pièce de quarante sous. On était le trente novembre ; et, le lendemain matin seulement, Albéric Mesnard devait toucher ses appointements, les cent cinquante francs par mois qu'il gagnait chez Cahun et fils, comme employé à la correspondance. Quarante sous ! II lui fallait, avec ces quarante sous, payer son dîner à sa gargote. Albéric ne voulut pas changer sa pièce blanche.

Demain matin, tous les journaux donneront la liste des numéros gagnants, et il sera toujours temps de m'assurer que le demi-million n'est pas pour mon fichu nez... Et puis je ne me rappelle même plus où j'ai fourré mon billet. »

En ce moment, un garçon pâtissier en veste blanche, qui le heurta de sa manne d'osier, faillit lui verser sur la tête toute la crème d'un saint-honoré et toute la sauce d'une timbale aux crevettes, puis, après l'abordage, s'éloigna en traitant le

passant malencontreux de « fourneau »

et de « propre à rien ». Distrait par l'accident et ne songeant déjà plus à son billet de loterie, Albéric continua son chemin sur le trottoir du Faubourg des Ecrasés, se glissant à travers la presse, donnant et recevant des coups de coude.

Il n'est pas de solitude plus complète que celle d'un homme au milieu de la foule ; mieux que dans l'absolu silence, la pensée fonctionne et la mémoire s'éveille parmi l'assourdissant et continu brouhaha de la rue. Tout en remontant vers Montmartre, Albéric, qui doublait le pas dans le brouillard intense et serrait de près, machinalement, les boutiques flamboyantes, revécut alors par le souvenir, pour la centième fois peut-être, sa jeunesse douloureuse, son passé de misère.

Non, décidément, sa bonne femme de mère avait eu bien tort de solliciter et d'obtenir pour lui cette bourse dans un lycée, de le faire bourrer, dès l'enfance, de latin et d'idéal.

Elle était pourtant payée, la pauvre créature, pour savoir ce qu'en vaut l'aune, des existences d'artistes, des carrières libérales. Quand elle avait épousé le peintre de ijatures mortes ]Mesnard, — celui qui a peint tant de douzaines d'huîtres, avec le citron coupé en deux et le couteau de l'écaillère à côté de l'assiette, — le petit ménage avait presque de quoi vivre. Sans contredit, Mesnard était le Raphaël des huîtres.

Ses « marennes » surtout, si humides, si baveuses, avec un ton vert-cadavre si juste, — il leur devait sa troisième médaille, — se vendaient bien et facilement. Pendant les mois qui ont un r, on mangeait tous les jours une douzaine de marennes à déjeuner chez les Mesnard. Seulement, elles n'étaient jamais très

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fraîches, parce qu'on les avait ouvertes dès le matin et qu'elles avaient posé avant d'être mises sur la table. Le peintre se nourrissait de ses modèles. ^lais l'été les afïaires allaient moins bien. Plus d'huîtres ! Pendant les mois qui n'ont

tant que les « marennes » de Mesnard furent à la mode. Mais, au salon de 1864, Rousselot, son émule, exposa sa « Douzaine d'ostendes », le tableau pour lequel il a été décoré, et les amateurs ne voulurent plus, désormais, entendre par-

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